RETOUR A PARIS
à Tiino <1(' vos réceptions, ni les bouquets de violettes que vous aviez si délicatement choisis pour me les poser dans les cheveux, car vous saviez bien ((ue je ne consentirais pas à porter des fleurs éclatantes, avec le deuil que j'avais dans le cœur. Tout cela me demeure présent. J'admirais votre esprit; mais maintenant jaime votre personne; et, quand TafTection se joint à l'admiration, cela constitue un sentiment qui n'est point éphémère.
« Je n'ai pas manqué de dire à Mme de Blocqueville combien vous étiez reconnaissante de ce qu'elle eût fait connaître votre Sixtine à ses amis. Elle admire sincèrement votre talent et nous nous entendons parfaitement là-dessus. Sitôt que je pourrai, je m'occuperai de la médaille ; et j'espère être assez heureuse dans mes recherches pour vous faire oublier mon étourderie.
« Je suis de toute manière enchantée d'avoir fait un voyage à Rome. Il me semble avoir bien attaché sur mes épaules la croix que je traînais si péniblement; et, puisqu'il a plu au bon Dieu de m'en accabler, j'espère la porter courageusement désormais. Mais je me sens toujours bien faible, et je vais aller puiser la force à sa divine source. Pour cela, je ferai un séjour dans mon couvent du Purgatoire, dont je vous ai tant parlé. Je demanderai à Mère Marie de *** d'obtenir pour moi une retraite préparatoire à mon admission dans le tiers ordre, où, tout en demeurant dans le monde, je mènerai une vie plus rapprochée de Dieu, consacrée à prier et à mériter pour ma bien-aimée Alix.
« Je ne sais si vous aurez reçu les livres que j'avais
i98 ZÉNAÏDE FLELIRIOT.
recommandé de vous envoyer; mais je vais m'en informer. J'aurai ainsi, de loin, le plaisir de penser que parfois vos yeux et votre cœur s'occupent de moi.
« Adieu, etc. «
Le 8 août 1867, Zénaïde Feuriot commençait une retraite dans son cher couvent.
Nous retrouvons les échos de ces heures de solitude et de prière dans un cahier de pensées intimes, dont quelques-unes nous paraissent de nature à pouvoir être communiquées aux lecteurs de sa vie, sans trahir les secrets de sa conscience.
« La fin de V homme. »
« Ma fin, c'est de louer, d'honorer, de servir Dieu; et par ce moyen, sauver mon âme.
« Servir! mot profond, même humainement parlant. Qu'est-ce que servir? C'est appartenir à quelqu'un, aller où il veut, faire ce qu'il dit de faire, se dépouiller de sa volonté propre, pour agir en tout d'après la volonté d'un autre. Cet autre, pour nous, ce Maître, c'est Dieu.
« Je l'ai mal servi, je ne l'ai .pas servi, je veux le servir, je veux sauver mon âme.
« Mon Dieu, faites que ma volonté, ivre d'orgueil et de folle indépendance, ploie sous votre joug. Vous êtes mon maître, je me mets directement à votre service. Parlez,... j'obéirai! Je me pénétrerai de cette vérité que vous êtes toujours à portée de me voir penser, de me voir agir, de m'entendre parler.
« Mais, s'il est beau et indispensable de servir Dieu, je ne dois pas oublier que le servir, c'est entrer
PUKMIKMK UKTHAITK. 199
dans la voie des sacrifices : je veux les regarder on face, les palper pour ainsi dire, afin d'embrasser courageusenicMit celte prati({ue de la vertu, à laquelle je n'ai accordé jusqu'ici qu'une admiration stérile.
« J'userai de mon propre ôlre en vue de Dieu; je me priverai.
« La privation, que j'ai abhorrée, est d'une nécessité que je reconnais pleinement. Résister aux convoitises de l'Ame, du cœur et des sens, c'est servir Dieu. User, pour Dieu seul, des créatures, de tout ce qui est hors de Dieu, c'est servir Dieu.
<( Que Dieu me donne le courage de ne plus regarder comme un élément de bonheur l'amour du créé.
1' Je recommence ma vie et je la veux plus pure encore, plus étroitement unie à Dieu.
u Jai connu la mort, je l'ai embrassée dans ce que j'avais de plus cher, je ne veux plus désirer qu'une chose : bien mourir.
« Il n'entrera rien d'imparfait dans le ciel; de là, nécessité d'un Purgatoire.
<« Mon Dieu, vous m'avez fait y descendre vivante en appelant l'ûme d'Alix. Un des buts de ma vie sera de mériter, de prier, de souffrir « pour elle! »
« Je viens de méditer l'appel d'un roi temporel pour aider à contempler l'appel d'un roi éternel. « Mon cœur bat, ma foi tressaille, une ombre
divine et aimée apparaît enfin : voici Notrc-Seigneur Jésus-Christ.
« Qu'il soit le bienvenu, ce Désiré de mon âme!
« Je vous ai bien mal aimé, mais je vous ai aimé, o Jésus I
u Que de fois je me suis tournée vers vous dans mes angoisses!
« Que de larmes ont jailli de mes yeux d'enfant ingrate, en regardant votre corps sacré cloué sur la croix, en contemplant votre tête divine couronnée d'épines.
« Je vous ai bien mal aimé, ô Jésus, mais je vous ai aimé.
« Que de fois, en lisant les actes de votre vie mortelle, n'ai-je pas abandonné le monde présent pour me plonger dans ce passé sublime !
« Je vous voyais et je vous suivais de loin. Je vous regardais marcher sur le bord des lacs , bénir les petits enfants, guérir les infirmes, ressusciter les morts.
« J'entrais avec vous chez Marthe, et je me cachais dans les plis de la robe de Marie pour être à vos pieds et vous écouter.
« Je montais avec vous sur la montagne, et j'entendais, avec une émotion mystérieuse et inexpliquée, tomber de vos lèvres cette parole profonde que je devais bientôt comprendre :
« Bienheureux ceux qui pleurent! »
« Je vous ai bien mal aimé, ô Jésus, mais je aous ai aimé.
« Que de fois, avec les yeux de l'esprit, je vous ai contemplé dans votre chair mortelle! J'admirais votre
PnK>[[KRi: RETRAITE. 201
beauté surliumaine, j'adorais votre bonté divine, je vous suivais pas à pas, dans votre passion, les larmes aux yeux, l'angoisse au cœur.
u Je vous ai bien mal aimé, ô Jésus, mais je vous ai aimé.
w Que de fois, en sentant se creuser dans mon être un vide affreux que les choses créées ne pouvaient remplir, ne vous ai-je pas crié dans ma détresse : prenez-moi. Seigneur! Prenez ces facultés et dirigezles, prenez ce cœur avec ses tendresses débordantes, ses soifs inextinguibles, ses aspirations sans cesse renaissantes.
« Je vous l'ai dit, ô mon Sauveur, et je vous le redis non point à l'heure passionnée ou désolée des découragements, mais à l'heure calme de la réflexion sérieuse :
« Je vous ai bien mal aimé, ô Jésus, mais j'ai la volonté de vous beaucoup aimer. »
« Jésus en croix. »
« Que de fois cette scène terrible, sanglante, cette scène sublime du Calvaire m'est apparue!
« Les prophètes l'avaient prédite, les poètes l'ont chantée en essayant de tirer de leur lyre des gémissements surhumains, les peintres et les sculpteurs ont essayé de la reproduire dans toute son horreur, dans toute sa beauté.
u Ce drame divin ne se chante, ni ne se peint; il se voit, il se sent par le cœur. C'est le cœur qui doit gémir, prier, pleurer.
« Jésus, Jésus, laissez-moi embrasser le pied de votre croix, et rester là, abîmée dans la méditation
202 ZÉNAÏDK FLE[iHIOT.
de votre amour, de vos souffrances, de mon ingratitude.
« Quelques minutes sur le Golgotha font tant de bien à Fâme; mais pour contempler ces scènes divines, il faut vivre d'une vie surhumaine, ou bien.il faul être soi-même attachée à une croix que Dieu, dans sa rigueur, peut-être dans sa justice, peut-être dans sa miséricorde, vous a envoyée.
« J'ai la mienne, ô Jésus; elle est là sur mes épaules qu'elle a bien fait saigner. Je veux vous suivre en la portant, et aller parfois la déposer au pied de la vôtre, à cette heure suprême où s'accomplit le mystère de la Rédemption.
« La parole du Sauveur s'est vérifiée, il est ressuscité!
« J'ai écouté mon âme languissante, elle a tressailli, je l'ai sentie revivre. Alléluia!
« Il y a donc en moi quelque chose qui a ressuscité.
« Je ressuscite à la vie spirituelle, surnaturelle, et pour toujours, car ma consolation est en Dieu.
« Ce mot de résurrection ne fait-il pas battre le cœur quand le cœur a souffert par la Mort, quand un jour une main glacée en a arraché les fibres les plus sensibles?
« Il est ressuscité, elle ressuscitera, je ressusciterai. Souffre donc avec patience, ô être désolé! Le temps passe vite; l'éternité, le temps de la résurrection, n'est pas loin. »
IMUvMIKllE UF/ntAITE. 203
Résolutions de ma Retraite,
(( 1° Servir Dieu !
u Priant, souffrant, agissant devant Lui, en m'offrant pour Alixl
« 2° Entrer dans le T: 0. des Auxiliatrices du purgatoire.
« 3° Mener une vie sérieusement chrétienne et solitaire dans le monde.
u 4° Garder un deuil rigide.
« 5'^ Retourner à Saint-Brieue, où je m'occuperai de mon petit Francis.
« 0'' Ne prendre aucune détermination grave avant la fin de mon année de deuil, février 1868.
« Ce dernier avis m'a été donné par le R. P. Olivaint qui a dirigé ma retraite. J'en reconnais toute la sage prudence, et j'y obéirai.
« Paris, le lu août 1807. »