‹ Zénaïde Fleuriot, sa vie, ses œuvres, sa correspondanceChapitre 38 sur 89 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Retour en Bretagne. — Correspondances diverses (1867-1868).

« Plouaret, 25 août 1867.

« Chère et bonne Princesse,

« Je reçois avec bonheur tout ce que vous m'envoyez de Rome : conseils, témoignages d'affection, compliments. Je ne vous ai pas répondu plus tôt parce que je ne voulais pas jeter à la poste un mot écrit à la hâte. Si vous le voulez bien, je vais retourner à Paris pour vous raconter ma vie depuis que je vous ai quittée. La chère marquise de Blocqueville s'y trouvait encore et je l'ai revue. Elle est vraiment remplie d'esprit, et j'ai pu lui parler de vous. Je vous assure que vous êtes un grand intérêt dans l'existence de cette femme qui, ayant tout pour être heureuse, a souffert si cruellement.

« Au bout de quelques jours, j'ai disparu dans mon couvent. Disparaître est le mot. Je ne sortais pas, je ne voyais personne, je ne recevais pas de lettres, je n'en écrivais pas, je vivais avec moi-même, devant

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Dieu, ce ([iii ne serait pas agréable pour tout le monde, mais ce qui m'a été très doux et très bienfaisant. Je me plongeais dans un bain de repos et de résignation chrétienne. J'en suis sortie bien fortifiée.

« Cela m'avait pris huit grands jours, et j'ai dû rester encore une semaine à Paris, pour revoir un ouvrage qu'on met sous presse; j'étais chargée de mille et une commissions, et j'arrive seulement. Je pense souvent à vous; je me reporte au temps passé à Rome, et je voudrais être sûre que je vous reverrai. Nous nous sommes liées si vite et si bien, n'est-ce pas, madame? Ah! comme j'aurais besoin de votre esprit profond et de vos yeux lumineux, pour avancer hardiment dans la voie littéraire, où j'ai marché un peu à l'aventure. Vos encouragements porteront leurs fruits si je continue à écrire. Mais je crains qu'en fait de talent, comme en autres choses, vous ne me voyiez en beau. Dans tous les cas, j'essaierai; et je suis irrévocablement décidée à demeurer aussi irréprochable que possible dans mes écrits, sous tous rapports. Il faut bien vous le dire; j'ai eu quelquefois des tentations de m'essayer dans le roman de passion. La vogue et l'argent suivent ces succès faciles; et j'avais souvent, pour ma famille, .un tel besoin d'argent! J'ai résisté; j'ai fui cette dangereuse et irrésistible Mme Sand qui avait demandé à me voir, et qui aurait pu prendre sur moi une immense et fâcheuse influence. J'aime bien mieux vous suivre, chère Princesse. On me l'a dit : vous êtes un grand caractère, une grande foi, une intelligence des plus hautes. Ne me ménagez donc pas les vérités; soutenez-moi par vos conseils qui emprunteront, de

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voire ad'cction et de votre génie, la plus imposante des autorités.

« Je suis toujours dans une incertitude profonde. Ma délicatesse, un peu outrée en cette occasion, m'a fait manquer TafTaire du Journal; il a été vendu et je ne passerai probablement pas l'hiver à Paris. J'en avais à peu près formé la résolution; mais j'ai revu mon petit neveu que j'aime maternellement, et j'ai reconnu que ma société lui était vraiment nécessaire; sa nature délicate m'a toujours été très sympathique; et puis je le trouve si malheureux de n'avoir plus de mère! Je le regarde parfois avec attendrisseiiient en y pensant.

(( Mon voyage de Rome, et surtout ma retraite chez les Auxiliatrices, m'ont d'ailleurs donné une telle force que je prends de bonne grâce tout ce que le bon Dieu m'envoie. Ma foi est devenue plus vivante. Il est vrai qu'en Bretagne, nous sommes catholiques traditionnellement; mais si vous saviez comme notre foi se traduit mal dans les actes ! La routine est notre grande ennemie.

u Voulez-vous me permettre de faire reproduire sans signature, par les journaux, quelques-unes de vos lignes sur mes ouvrages? Elles valent tout un long compte rendu. Il est très doux d'être appréciée ainsi, et surtout de voir ses œuvres signalées en un tel langage.

« Me voici logée au fond de la Bretagne, à Plouaret ; j'ai devant moi une grande place sur laquelle passent des poules effarées, des vaches rêveuses et des enfants à demi nus. L'église, le cimetière, sont à ma porte, entourés de marronniers si calmes qu'ils

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on! vraiiiKMil, eux aussi, je ne sais (|iiel .lii- do niorl.

« Dans le monde des âmes, je vis au milieu de personnes qui me tiennent par le sang et qui ont des qualités diverses; mais au fond je suis seule.

« Rien ne vijjre à l'unisson; c'est l'isolement moral. II faut bien en prendre son parti; et je le prends, chère Princesse, en me rejetant sur les enfants; de jolis enfants frais et gais, dont j'aime à m'entourer, des âmes à peine éveillées, auxquelles je parle un langage sérieux et grave qui les étonne. On m'entoure d'un grand respect, et on se compose de petites physionomies quand on approche de la table où j'écris. J'espère entamer ici l'ouvrage sur lequel je tracerai votre nom; mais je me sens rouillée. J'écrivais tant, si facilement, si vite autrefois; ces huit mois de jeûne m'ont, je le crois du moins, affaiblie. Je voulais vous envoyer ma photographie. En pensant à l'imperfection de celle que je vous ai laissée, j'ai eu pour vous la patience de reposer. L'essai n'a pas été beaucoup plus heureux. Dans tous les cas, vous tiendrez compte de ma bonne volonté. Je crois en votre affection et vous embrasse de cœur. »

A LA MKME « Plouaret, 25 septembre 1867.

« C'est en effet maintenant au fin fond de la Bretagne que vos lettres viennent me trouver, chère Princesse. Ces belles et charmantes lettres ne com-

blcnt pas l'aflreux vide que me fait le silence de celle qui est partie pour le Ciel; mais elles sont pour moi une distraction puissante, et elles contiennent pour mon travail des encouragements précieux.

« La marquise de Blocqueville, de son côté, me crie : Courage, dans son style chaud et poétique; de saintes amies me suivent du cœur et de Tesprit, et soutiennent ma foi et ma volonté.

« Je me vois souvent à Rome, chère Princesse, dans ce salon bien fermé que vos yeux éclairaient, et dans cette voiture où vous causiez si bien. Quand je pense longtemps à ces heures si agréables, je me sens encore une grande puissance de regrets.

(( Ainsi donc vous me vouliez en Bretagne ; j'y suis : mais y demeurerai-je? Cette question est toujours douteuse. Je croyais aimer mon pays à ne pouvoir vivre ailleurs, et voici que je pense à me fixer à Paris. J'y ai goûté de si grandes consolations! Mais comme je me suis promis à moi-même de ne prendre aucune décision irrévocable pendant cette fatale année, je retourne à Saint-Brieuc avec mon neveu Francis, et je resterai dans mon indécision jusqu'à sa première communion. Après, j'interrogerai Dieu dans une retraite, et je suivrai sa volonté. Mon chagrin m'a tout à fait livrée à lui.

« Puisque je ne vous ennuie pas, chère Princesse, j'entrerai dans les détails que vous désirez connaître.

« Depuis que j'ai quitté Paris, je suis chez mon frère, à dix-huit lieues de Saint-Brieuc. Je me lève à six heures; je vais à Téglise, une jolie église bretonne, où un sacristain mélomane psalmodie, d'une

voix rauquc, l'offico dos morts. J'entends la messe, en compagnie de doux ou trois décr(^pils qui ont l'ail' d'avoir passé cent ans, et de deux idiotes, qui disent tout haut leurs prières à Celui qui ne repousse personne.

« De retour à la maison, je me mt^le à la famille, j'écoute les enfants, de beaux petits garçons, chanter leurs bonjours; et après ces flâneries, je vais écrire dans le salon, où ma belle-sœur, une aimable femme que mon frère a épousée en secondes noces, m'a fait placer une table.

« Quand je suis lasse, je prends mon aiguille et je vais me mêler à ces dames. Nous nous promenons aux alentours; on reçoit des visites, et de bien curieux originaux me passent sous les yeux. Le soir, mon frère, qui est très instruit, nous lit des pages prises au hasard; nous sommes entourés de poupons (jui dorment du sommeil de la plus parfaite innocence; et les jours se suivent et se ressemblent.

« Mais la rentrée du collège a lieu le 4 octobre. Je vais partir avec Francis pour Quintin, petite ville type, où habite une de mes meilleures amies, Mme de Kérigant. Je passerai quelques jours intelligents chez elle. Son mari est un actif, le fils d'une chouanne intrépide. Là, nous causons politique, agriculture, économie sociale, littérature. Il vient, envers et contre tous, de se faire nommer conseiller général. C'est un caractère très énergique, un vrai lutteur, un homme à gouvernement. Ces bons amis me feront reconduire à Saint-Brieuc, où j'irai passer quelques mois bien austères, protégée contre les

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visites par mon deuil, et uniquement occupée de Francis.

« J'attends Fenvoi de vos livres, que vous dites « ennuyeux comme la pluie ». Vous pouvez traiter des sujets ennuyeux en eux-mêmes; mais, bon gré mal gré, l'éclair brille, et vous avez des phrases qui valent des volumes. Pour moi, je collectionnerai avec soin vos jugements sur mes livres, et je les servirai au public, à la place de ces longs comptes rendus qui racontent si maladroitement l'histoire elle-même. Quel gain !

« Je pensais qu Au hasard vous aurait intéressée. C'est le seul de mes ouvrages qui me plaise un peu; j'y ai logé tant de souvenirs! A Vichy, n'avezvous point remarqué que sous les arbres du parc, je fais une rencontre qui m'émeut? « Cette Carmen », c'était Elle!

« J'écris, en ce moment, un livre où je veux la nommer. M. Alfred Nettement m'a dit que ce serait pour moi un soulagement. Mais je n'avance pas, c'est trop récent; je souffre beaucoup, et je finis par jeter ma plume et par aller coudre.

« Vous me parlez de la douleur, chère Princesse, comme une personne qui a souffert, d'une façon ou d'une autre. Vous pensez vrai; mais hélas! par quel chagrin s'inaugure cette phase plus virile de ma vie !

« Vos lettres ont sur moi le même pouvoir que votre conversation; elles me font sortir des regrets qui m'énervent.

« J'ai fait envoyer trois photographies par la librairie de Sainl-Brieuc, vous choisirez. Des livres

les accompagnent. Je snis très heureuse de vous les otTrir.

« Il est temps que je finisse cette interminable épîtiv. Que ne puis-jc la faire passer à travers le parfum de mon humble bouquet de Réséda, que la poste a dû vous porter ces jours derniers, si mes ordres ont été suivis.

« Recevez-le tel qu'il est; et ne tardez pas à m'écrire de ces belles pages qui me font vivre à vos côtés.

c< Je vous embrasse, chère et illustre amie. »

LA PRINCESSE WITTGENSTEIN A ZÉNAÏDE « Rome, 15 octobre 1867.

« Je ne voulais pas vous répondre, chère bruyère de Bretagne, avant d'avoir reçu vos touchantes photographies, avant d'avoir lu vos trois charmants volumes. Parlons d'abord des premières, elles m'ont émue.

« Quel contraste entre la belle personne droite et fière, au front radieux, au fin sourire de 1865, et la personne brisée, vraiment brisée, affaissée sur ellemême de 1867. Non; je ne choisis pas, je les garde toutes deux, car il y a tout un poème de douleur dans ce contraste. Pauvre cœur éprouvé! le Seigneur vous a tordu comme un linge mouillé, pour me servir d'une image de l'Écriture. Vous avez été pénétrée d'outre en outre, la flèche aiguë du fer rouge vous est entrée au plus profond du cœur; je ne puis vous dire combien j'eusse désiré vous avoir encore devant

moi, pour vous embrasser et vous dire qu'Elle doit être heureuse. On n'a point été aussi tendrement aimée sans être une très belle âme, et les belles tlmes vont droit à Dieu ; il ne faut pas attrister leur bonheur par le spectacle de nos larmes, TÉcriture Sainte le dit quelque part. Si vous voulez, je vous chercherai l'endroit. Le Saint-Esprit nous apprend que les âmes qui sont dans le repos des justes éprouvent de la peine à voir les larmes que leur départ fait verser, tandis qu'elles sont mieux qu'ici-bas.

(( Je vous remercie de ces éloquentes photographies! elles m'ont vraiment remué l'âme.

« Et vous voilà de nouveau- à Saint-Brieuc, Saint- Brieuc si joliment, si gracieusement dépeint par vous dans Les Prévalonnais, jusqu'à donner envie d'y aller, pour voir la mer et la maison de Mlle Colette et de sa touchante sœur Fiacrine. Le dialogue des deux sœurs, auxquelles Joseph rappelle des souvenirs si différents, est un petit chef-d'œuvre; cet ouvrage abonde en tableaux ravissants; il y a une finesse de pinceau rare, l'entrée en scène est des plus heureuses. Ce mariage qui, en se défaisant, ne brouille pas les familles, c'est pur, c'est frais, c'est naturel. Si le critique parlait, il pourrait dire que le rôle de Valentine est peut-être trop effacé ; il manque de relief en proportion du premier plan ; cela tient, non plus au sentiment, au talent, mais à l'art de la composition qui demande une certaine harmonie entre les divers groupes du tableau général. Du moment qu'un coin est très détaillé, il faut que le reste soit en équilibre, et que l'ombre d'effacement n'arrive pas trop subitement. Il ne faut surtout pas préparer certains

effets, puis escamoter, en quelque sorte, les grandes scènes, so tenant quitte pour quelques coups de crayon.

u L'enfance et son charme d'ingénuité, le naïf du faire, ne pouvant pas plus toujours durer que celui de Tesprit, il faut remplacer certaines qualités, qui se perdent nécessairement avec le temps, par d'autres qui ne s'acquièrent qu'avec le temps; il faut que l'art remplace la première fraîcheur. Ce que je dis uniquement parce que vous avez écrit une trentaine de volumes, et que cela compte pour tout auteur, car la fraîcheur ne disparaît encore guère chez vous. Loin d'apercevoir de la lassitude, on rencontre un peu de hâte turbulente. On voit une imagination déjà pleine d'un autre sujet avant d'avoir épuisé celui qu'elle tient. Votre avare est excellent, c'est votre meilleur personnage, celui dont le portrait s'élève au-dessus du croquis, de l'esquisse.

u Courage, ma chère bruyère, etc. »

A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN

« Saint-Brieuc, 9 novembre 1867.

u Chère Princesse,

« Combien vos comparaisons photographiques m'ont touchée! Il me semble que vous m'avez présenté un miroir où je me suis vue avant et après \ moralement, le môme changement s'est opéré en moi; je ne me reconnais plus.

« J'étais restée très jeune, trop jeune; et malgré tous les malheurs de famille qui assombrissaient mon avenir, et me faisaient une vie insupportable,

j'avais une force de résistance que rien ne pouvait ébranler.

(( Il a fallu que je fusse visée au cœur, pour tomber.

K Que de fois j'ai lu les pages 180, 181, 182 de votre livre ennuyeux. Je connais le trop-plein des forces vitales et ses inconvénients.

« Je vous assure que la pluie est autrement ennuyeuse que ce beau livre ! Depuis que je le possède, je m'y plonge et je vous admire beaucoup. Ce n'est pas du gâteau que vous offrez à vos lecteurs, ce ne sont certes pas des friandises, mais c'est du pain de pur froment, dont chaque parcelle nourrit. Non! chère Princesse, il faut que je vous le dise sincèrement, je ne veux pas lire tout Balzac, comme vous me le conseillez; mais j'ai lu Les chouans^ et je comprends que cet homme ait pris sa place parmi les géants. Seulement, il ose tout dire; il fouille jusqu'au fond, et le fond est si étrange!...

« Si je vous avais connue, il y a trois ans, j'aurais certainement grandi intellectuellement. Tout ce que vous me dites sur mes ouvrages est d'une vérité qui me saisit. J'avais pensé que ces défauts existaient, j'avais trouvé que ces scènes, que vous voulez bien louer, étaient réussies.

« Jamais personne n'a mis ainsi le doigt sur la plaie de l'imperfection ou sur la corde qui a résonné juste.

« Mes lecteurs m'ont beaucoup louée en masse; mais cela ne m'apprenait rien sur l'art ni sur moimême. Tandis que vous voyez tout : ensemble et détails; et aussi vous devinez tout. Ces mots : « hâte

i» turbulente » m'ont surprise. C'est bien cela; et encore : « l'imagination déjà pleine d'un autre sujet (( avant d'avoir épuisé celui qu'elle tient ».

« Et vous avez deviné ces vérités! Pour raisons, je vous donnerai celles-ci : d'une part, le trop-plein des forces vitales : de l'autre, l'abominable question d'argent.

« Je relisais à peine mes pages, ce qui est très mauvais. Je n'ai pas composé un de mes volumes en accordant huit jours de réflexion à la conception, à l'arrangement. Tout naissait d'inspiration et se développait au hasard.

« Votre conseil m'est arrivé un peu tard. La première partie de mon livre d'Alix est brochée. Je l'ai tellement isolée de son milieu, que j'oublie presque de qui il s'agit. Quand je la dépeins, je la baptise d'un autre nom, je souffre quelque temps, et cela marche. Dans la prévision des décisions que je pourrais prendre l'été prochain, après la première communion de mon neveu, j'ai voulu écrire, bien ou mal, un livre qui portât son nom; et j'ai surmonté mes défaillances.

« Maintenant, .que je vous donne une idée de ma vie à Saint-Brieuc, chère Princesse, puisque cela vous intéresse. Par un hasard curieux, mon appartement se trouve dans la rue Notre-Dame. Je l'ai choisi pour la vue; c'est absolument la maison « Le Bigot », que j'ai décrite dans Les Précalonnais, et il y a un an, je m'y trouvais très bien.

« Le malin, j'entends la messe dans la chapelle de Montbareil qui me touche, où il n'y a que les religieuses que je ne vois pas, étant derrière leur

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grille, deux ou trois })auvres, une sœur converse el moi.

« En revenant, je m'occupe de mon petit neveu. Dès huit heures, je le conduis au collège, à un quart d'heure de chez moi. A onze heures, je vais le chercher; il préfère naturellement ma société à celle de la servante. Nous causons dans le trajet, et sa conversation m'est une véritable distraction. Nous dînons à midi. Je vais le reconduire; je fais une halte à l'église pour dire mon Office des morts, et je reviens travailler, coudre, lire ou écrire, quand je n'ai pas de visite. A la nuit, je retourne à ma chapelle; je vais chercher Francis pour l'envelopper, à cette heure froide, dans mon grand manteau; nous passons la soirée ensemble, et les heures coulent vite.

« Chaque jour, il en est ainsi. Je ne fais aucune visite à cause de mon deuil, ce qui me donne plus de temps que je n'en ai jamais eu.

« Ne puis-je savoir par vous, chère Princesse, s'il est vrai qu'il y ait à Rome des dames qui se joignent aux sœurs de charité pour soigner les blessés? J'irais de grand cœur me dépenser un peu là, s'il y avait encore besoin et danger? Mais il faudrait que le besoin fût pressant et le danger réel ; ce qu'on m'en a dit me semble bien vague.

(( J'ai été heureuse de l'accueil fait par Paris à François-Joseph. Il a eu toutes les sympathies; et lui, du moins, s'est conduit en roi, et s'est gardé de « la grande-duchesse de Gérolstein ». L'Autriche, si j'en crois mes lettres particulières, est maintenant tout à fait en vogue à Paris.

« Je garde précieusement vos conseils, je ne vous

trouve pas trop sévère, j aime la vérité et vous êtes vraie; je comprends maintenant, hélas I la nécessité du travail; et si je dois servir Dieu par ma plume, je travaillerai.

u Vous ai-je dit à (|uel point vos belles sibylles me tenaient compagnie? Jg n'aurais pas cru qu'une gravure eût cette puissance de distraction. Merci! »

A LA MEME '

« Saint-Briouc, 12 décombre 1867.

H La promptitude de votre réponse m'a profondément touchée, chère Princesse, elle contient un véritable baume. Hélas! non, je ne suis pas aussi résignée que vous le croyez, et que je voudrais l'être. J'ai des crises, de violentes crises de chagrin. Il y a des moments où la séparation me pèse lourdement, la prière seule me soulève. J'ai un certain bonheur à m'occuper de mon petit neveu, mais il ne faut pas que je m'y attache trop. Son père, d'un jour à l'autre, peut être nommé dans une ville où il y aura un collège, et alors il me le reprendra. Je jette quelques bonnes semences; mais, le champ ne m'appartenant pas, je ne puis espérer le cultiver jusqu'à la moisson.

« J'ai enfin rencontré monseigneur de Saint-Brieuc. Il désire vivement recevoir votre livre ; La vie chrétienne au milieu du monde. Il m'a dit que vous étiez un des premiers esprits de notre siècle. Il m'a ensuite parlé de mes ouvrages de façon t\ seconder votre

1. A notre grand regret nous n'avulÉ^^ rchoiisé de letliis de la princesse Wittgenstein qu'à partir de 1873.

action. Il m'a grondée, encouragée, par de 1res profondes paroles. Monseigneur veut que j'étudie, et il semble, ainsi que vous, regarder comme un instrument à la gloire de Dieu cette pauvre plume que je maniais par pur attrait. Mais personne n'admet les grands brisements et l'on s'étonne de la persistance des regrets. D'après ce que je vois, il faut marcher sur son cœur et servir, les yeux secs, ce qu'on appelle la société.

« Oui, chère Princesse, j'ai appris à être seule, et cela m'a peu coûté dans l'état actuel de mon esprit; le banal et le faux m'ennuient maintenant plus que jamais.

« Seulement, je dois vous l'avouer, cette claustration me mène au cloître. Il me prend une sérieuse envie d'abandonner le monde et de prendre le joug d'une règle. Mon cœur a une vie qu'il faudra bien occuper; et si Dieu s'en empare, pourquoi rester majestueusement isolée, vivant dans le monde et n'en étant plus? Il est donc probable que ma destinée se fixera définitivement avant peu.

« Les mariages dont on me parle ne me conviennent pas. En ce moment, on me propose un gentilhomme pauvre, encore assez jeune, officier de marine. J'aurais pu accepter gaiement cette vie à vingt ans, et la supporter vaillamment; mais maintenant! Je prie de mon mieux, et j'attends dans le plus grand calme, me préparant simplement à suivre la volonté de Dieu clairement manifestée.

« Je travaille la fin de mon livre d'Alix; mais je n'ai pas osé vous le dédier, il me semble qu'il sera très imparfait. Je le continuerai en Normandie, chez

Mlle de Servigny, que j'ai connue à Rome. Quelles rencontres providentielles j'ai faites là! J'en suis tout attendrie et toute reconnaissante envers Dieu.

u Paule de Servigny, qui s'appelle Paméla, mais que j'ai rebaptisée, me témoigne en effet l'amitié la plus tendre. Elle oublie, pour me distraire, sa vie sérieuse consacrée aux bonnes œuvres. Je lui ai donc promis solennellement de m'arrêter à son château du Bois-Roger. Ensuite, je me rendrai à Paris, pour le séjour que je compte faire dans mon cher couvent, à l'époque de mon triste anniversaire.

« Je crois que, si je ne me cloître pas, vos conseils ne seront point perdus; j'aurai le courage d'être patiente et d'écrire à tête et à main reposées. La douleur m'emmaillote encore, mais je sens que la vie est en dessous, et qu'elle se remontrera tôt ou tard, quand le sang de ma blessure aura fini de couler.

« Je pense partir pour Paris dans la première quinzaine de février, et y rester deux mois environ.

« Je retrouverai avec plaisir notre aimable marquise. Sa maison sera ma seule distraction un peu mondaine, car je ne compte pas changer de vie, ni mettre le pied cette fois dans le tourbillon parisien. Tout cela est d'un vide affreux pour mon cœur.

<( Chère Princesse, je voudrais savoir si Mme Craven a pris ses quartiers d'hiver au palais Colonna, ainsi qu'elle en avait l'intention? Vous savez que son ouvrage très sympathique Récit d'une sœur a un immense succès. Ce livre se rattache étroitement à mes plus navrants souvenirs. Le dernier volume, tout empreint d'immortalité, est, je puis le dire,

tombé des mains d'Alix. Elle le lisait chez moi, Tavant-veille de sa mort; il a fourni notre dernier sujet de conversation intime, elle me disait : J'envie le sort de ces héros qui sont tous morts jeunes!... hélas! »

On le voit, Zénaïde travaillait à son touchant ouvrage intitulé Alix^ dernière fleur jetée, comme elle le dit elle-même, sur la tombe de sa bien-aimée morte.

Cette œuvre commença à paraître dans la Semaine des familles, le 28 décembre 1867; et malgré toutes ses hésitations, l'auteur la dédia en ces termes à son amie romaine :

A s. A. LA PRINCESSE DE ***

« C'est à vous, madame, que je dédie ces pages où se projette et grandit l'ombre de cette choisie de mon cœur, qu'il a plu à Dieu de soustraire jeune aux épreuves et aux souffrances de la vie.

« Cependant vous me l'avez dit, avec l'autorité du génie : on ne trempe pas sa plume dans une plaie ouverte; et le sang qui coule encore fait de la mauvaise encre.

u Cette vérité est la meilleure excuse que je puisse donner pour atténuer l'imperfection de cette œuvre.

« Malgré l'excellence de votre conseil, j'ai surmonté une partie de mes défaillances; j'ai voulu, isolant d'une bien chère famille et d'un milieu où nous avons vécu celle que j'aimerai par delà la mort, parler

COHRESPOiXDANCES DIVERSES. 221

d'elle, lui consacrer mon premier travail, voir son nom aimé à chacune de ces pages; et je l'ai placée dans un cadre peu digne d'elle peut-être, mais qui se trouvait prêt à recevoir cette nouvelle image.

« Je le sais h l'avance, chère Princesse, si votre science littéraire me désapprouve, votre grand cœur me comprend et m'absout. »

A LA MÈRE MARIE DE

« Saint-Brieuc, 31 décembre 1867.

« J'ai reçu avec une profonde reconnaissance, ma chère mère, vos souhaits et vos vœux qui devançaient les miens. Je suis triste, mais paisible; je n'ai plus comme autrefois le souci de chercher quelle somme de bonheur m'apportera l'année qui vient. Je sais maintenant par expérience que le bonheur humain n'est qu'un mirage, et qu'il n'existe de paix durable et féconde que dans la conformité à la volonté souveraine de Dieu.

« Votre beau Saint Augustin d'Ary Scheffer m'a inspiré de faire graver sous la photographie, avant qu'elle fût encadrée, ces vers que remplit votre souvenir :

La grâce est triomphante; et par elle dompté, Augustin suit Monique aux sources de lumière. Dieu, l'amour infini, Dieu, la beauté première. Divinise l'élan de ce cœur agité.

Et tous deux ils sont là devant l'immensité, Paisibles et rêveurs, aiïamés d'immuable. Détournant leurs regards du monde périssable Où tout meurt, où tout sombre, où tout est vanité!

222 ZÉNAÏDE FLEURIOÏ.

« Je pense arriver à Paris le 10 février: je vous demanderai de passer sous le toit de Notre-Seigneur, qui est le vôtre, toute la journée du 12. A cette date, il y aura une année que je pleure et que mon cœur saigne.

« J'ai retenu, pour mes deux mois de séjour à Paris, une chambre à l'Abbaye au Bois.

« Qu'il m'est doux de vous dire à bientôt, ma chère mère, et à toujours. »

A LA PRINCESSE WITTGEIVSTEIN

« Paris, 26 février 1868.

u Oui, je suis à Paris, chère Princesse, depuis deux mois, mais non point en train de devenir parisienne, croyez-le bien.

« Notre très aimable marquise a dû vous dire que V Union parlerait du bel ouvrage que vous m'avez envoyé. Ces messieurs sont un peu surchargés en ce moment; mais j'obtiendrai certainement un tour de faveur. J'ai pris bien souvent la plume pour vous écrire, une visite ou une sortie m'interrompait. Mais sachez bien que j'ai toujours le temps de lire vos lettres, sachez aussi que « vos radotages sublimes » sont une de mes consolations. Vous êtes pour moi trop indulgente; mais de mon côté, je ne veux voir rien que de beau et de louable en vous.

« Je mène à Paris une vie fort sérieuse, je vais souvent chez mes saintes amies du Purgatoire, et.

quand je suis auprès d'elles, je suis très gaie. Plus que partout ailleurs, je sens mon Alix à mes côtés; et je vois avec bonheur cette autre amie que Dieu m'a envoyée pour être mon bon ange, et dont je vous ai parlé à Rome, mère Marie de ***.

« J'ai une cellule à l'Abbaye au Bois, fort au-dessus de l'appartement qu'habitait Mme Récamier; et je fais toutes sortes de réflexions philosophiques en montant cet escalier que gravissait chaque jour Chateaubriaiid.

(( N'allez pas trop vous imaginer de m'écrire des lettres courtes, chère Princesse; je comptais beaucoup sur votre critique de Petite Belle pour P Union ei vous avez passé rapide.

(( N'oubliez pas de me parler de votre santé. Pour moi, je mène la vie la plus simple du monde. Je. laisse de côté tout ce qui ne s'accorde pas avec mon deuil, les soirées, le théâtre, etc., et vraiment, cela ne me coûte pas. Désormais, j'aimerai mieux compatir aux souffrances que de prendre part aux joies, à certaines joies surtout. »

Ainsi que nous venons de le voir, Zénaïde, après avoir passé, dans un pieux recueillement, le douloureux anniversaire du 12 au 20 février, fit un séjour de deux mois à Paris. Puis, elle retourna en Bretagne.

A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN

« Saint-Brieuc, 22 avril 1868, « Chère Princesse,

« J'espère que la marquise de Blocqueville vous aura expliqué mon silence en vous apprenant qu'une

indisposilion m avait clouée chez moi pendant la fin de mon séjour à Paris.

u Celte détestable grippe ne ma pas encore quittée et elle me rend d'une paresse extrême.

t« Maislesprit a beau s'engourdir par le malaise physique, le cœur va son train, et chaque jour je vous adressais une longue lettre... de pensées.

« Vos lignes sur Petite Belle m'ont ravie; vous me faites aimer mes livres et vous les faites aimer à bien d'autres.

u En vous lisant, ici ou là, dans vos ouvrages, dans vos lettres, j'ai comme des épanouissements d'intelligence.

« Je suis enchantée que l'article de mon ami Nettement vous ait été si agréable. Plus je vois les hommes de près, plus j'admire celui-là, si fidèle à son Dieu, à son roi, à sa conscience. Il touche à la perfection; et la vie intime que j'ai menée dans sa famille me l'a fait apprécier encore davantage. J'écoutais avec bonheur cette voix loyale vous louer.

u Depuis ma malheureuse aventure de la médaille perdue à Rome, je portais un intérêt tout particufier à la numismatique. En parlant de vieilles monnaies devant moi, on était sûr de m'intéresser. J'avais toujours rarrière-espoir de vous faire parvenir une pièce quelconque de valeur. La mort de voire ami l'orientaliste, que vous m'annoncez, m'a donc été une sorte de soulagement ; il ne peut plus m'en vouloir, dans l'autre monde, de lui avoir perdu sa curieuse médaille. Je me rappelle parfaitement l'étrange vieillard, je le reconnaîtrais dans l'éternité. Se reconnaîtra-t-on, chère Princesse? Je donnerais dix ans de

ma vie, toute ma vie, pour le savoir ; ces ténèbres-là sont désolantes.

« Mon séjour à Paris, qui a fini d'une manière si maussade quant à la santé, a été cependant très agréable d'autre part. Je me suis rencontrée avec certains grands intelligents. J'ai passé des soirées d'oubli; mais, somme toute, j'ai trouvé peu de bonheur chez les autres. La vie, à un certain âge, devient soucieuse pour tout le monde.

« Mon couvent du Purgatoire est mon oasis dans cette grande ville déserte. Voici en vers ce que j'en pense : ou plutôt ce n'est rien à côté de ce que j'en pense *.

u Ne m'oubliez pas, chère et illustre amie, et ne me voyez pas encore derrière les murs de « Mon (• Couvent. »

A MADEMOISELLE CLAIRE DE KERÉVER

« Sâint-Brieuc, 10 juin 1868.

<( Je veux aussi te dire un petit bonjour, ma chère Claire, malgré l'énorme correspondance que je dois mettre au courant.

« Je suis touchée de l'idée que tu as eue de me faire un cadeau pour ma fête ; mais l'idée me suffît, et je t'en remercie de l'intime de mon cœur. J'ai distribué bien des jolies choses qui m'avaient été données, mais j'ai religieusement gardé vos petits Cadeaux d'autrefois. C'est toujours de votre encrier

1. « Mon Couvent » se trouve dans A l^ aventure, recueil de poésies (Lecoirre, édil.);

que je me sers; j\ii toujours votre nécessaire, bien que le mètre en ait disparu, et aussi les ciseaux. Oui, j'ai encore le bonheur d'avoir de ces riens qui me rappellent le temps où je ne savais pas ce que c'était que la soutïrance. Enfin, elle est acceptée, elle est bénie, elle m'a élevée, purifiée; et, si ma chère Alix a quelquefois adouci mes petites peines en ce monde, je puis dire que sa mort ne m'a pas été moins profitable. Je suis entrée, par elle, dans la réahté de la vie, et j'ai trouvé Dieu qui ne manque jamais.

« N'avez-vous plus de vieux vêtements qui lui aient appartenu?

« Je n'ai pas môme de ses pauvres beaux cheveux que j'ai coupés.

u J'embrasse ton père et tout Ghâteau-Billy, avec mon cœur. »

A SA SOEUfl

« Quiiitin, lundi 20 juillet 1868.

u Je t'écris un mot de Quintin, ma chère Marie j nous avons fait un voyage charmant. Francis surtout doit être ravi. Tout ce qu'on peut imaginer pour amuser un enfant a été tenté. J'ai vu Mme de Kérigant quitter ses afi'aires importantes pour aller organiser une partie de bateau à son intention. Je n'ai< d'ailleurs, jamais connu une femme aussi occupée des autres, d'une action si calme; c'est un délassement de voyager avec elle. Nous avons fait, avec cette excellente amie, le pèlerinage de Sainte-Anne. Que de tableaux touchants dans le pauvre peuple! Au moment où le prêtre bénissait, du haut de la chaire^

228 ZÉNAÏDE FLEl'RIOT.

tous les objets pieux, je me trouvais auprès d'un vieux paysan en costume national. Il a ouvert sa veste de toile, à quadruple rangée de boutons, et a étalé sur sa poitrine un scapulaire, une médaille, une vieille croix de cuivre, afin que la nouvelle bénédiction tombât sur elles. Et toutes ces femmes prosternées en prières ! Et tous ces enfants que les pères portent dans leurs bras! Sainte Anne, priez pour nous I

« Je vous écris à la hâte pour vous donner de mes nouvelles.

« Une autre fois, j'en dirai plus long. »

A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN

« Quimperlé, o août 1868.

« Chère Princesse,

« J'étais impatiente de vous écrire, mais une série de petits événements mettait sans cesse obstacle à ma volonté.

« Francis a fait et bien fait sa première communion. Elle a été précédée d'une longue retraite, dont je suivais fidèlement tous les exercices.

« Une de mes amies a été frappée cruellement, et je lui consacrais mes quelques instants de liberté.

« Aujourd'hui, je reprends en quelque sorte possession de moi-même, et j'accours vers vous.

« J'ai rendu, non sans un grand déchirement de cœur, mon tranquille appartement de Saint-Brieuc ; si j'étais plus âgée ou plus débile, je resterais simplement à Saint-Brieuc pour y mourir.

« Mon frère habite maintenant Quimperlé; les Parisiens s'y bâtissent des cottages; le barde breton,

CORRKSPONDANCKS DIVERSES. 229

vicomlo do la Vill(»marqii6, y demeure. Les doux riviôres, tant chantées par Hrizeux, l'Ello et l'Isolo, passent dans ses rues; c'est un de nos jolis coins. Dans quelques semaines, j'y conduirai Francis qui entre en vacances. Puis, à la fin d'octobre, je partirai pour Paris, et ferai ma décisive retraite : car voici le moment arrivé de me choisir une destinée.

« Je ne puis pas me changer. Je ne vois que deux choses : aimer les créatures en Dieu et en être aimée, ou aimer Dieu tout seul. Un pays étranger, une l'amille où mon cœur et mon esprit trouvent peu d'appui, c'est l'isolement, le délaissement intime que. j'ai en horreur. Et cela, sans devoir précis, sans occupation positive.

(( Priez pour moi. chère Princesse, afin que je connaisse clairement la volonté de Dieu. »

A MADEMOISELLE CLAIRE DE KERÉVER « Château du Bois-Roger, 10 août 1868.

« Ma chère Claire,

« Mon paroissien m'apprend que nous touchons à la Sainte-Claire, et je m'empresse de venir te souhaiter une bonne fête.

« Que Dieu notre Seigneur te conserve son amour et t'en fasse sentir le prix : je ne puis te désirer mieux; le reste passe; et, au bout de quelque temps, qu'importe qu'on ait ri ou pleuré. Ce qu'il faut est de tout surnaturaliser et de bien agir, car les œuvres seules demeurent.

« Je t'écris sous les grands arbres du Bois Roger.

Depuis qiiolqiie temps, je vis en ermite avec Paule de Servigny, et cela m'est un repos; c'est une halte avant de reprendre ma vie agissante. J'avais passé déjà quelques jours à Ezanville, chez les Nettement, mais ce n'était plus la campagne. Ici, un souvenir se lève sous chacun de mes pas. Je retrouve, dans le parc, les chers arbustes de Ghâteau-Billy. Le regard change, mais non pas les choses.

« Depuis que j'habite le monde des réalités, je ne puis te dire combien j'éprouve de consolations. J'ai toujours aimé la nature, la campagne; mais je ne savais pas en jouir; je m'occupais de choses puériles, j'allais chercher le plaisir dans la dissipation, au lieu d'admirer ces pures beautés. Maintenant, la moindre fleur me parle tout un langage divin. Mon cœur monte vers l'Auteur de ces merveilles, dont nous détournons les yeux, et je suis touchée de cette bonté qui a semé sous nos pas tant de choses délicieuses, que, dans notre aveuglement, nous dédaignons.

« Je ne sais si, cette fois, je verrai les religieuses de Marie; cela pourrait être, car la terre de Mme de Bourmont touche, je crois, la Délivrande, et je ne manquerai pas d'aller rendre visite à cette admirable femme, qui continue la tradition de nos grandes chrétiennes et très hautes dames, dont tu as vu un si noble exemple en Mme de Montagu.

« Francis a eu le prix d'histoire et quatre accessits. J'ai donc tout motif de lui faire faire un voyage d'agrément. Dans sa dernière lettre, il me dit : « Embrasse Zizi, Glaire, Louise et tonton Etienne « pour moi; je pense sans cesse à eux. » C'est extrêmement fort, tu le vois, comme sentiment.

CORRKSPONDANCES DIVERSES. 231

« Je to quille, ma Claire, en te renouvelant les vœux que ma len<lre alîeclion forme pour toi, et te demandant d'embrasser à mon intention chacun de nos aimés, sans oublier le fils de Fernand, que j'aime de reflet.

« Je suis vraiment bien pressée de vous revoir tous. A la lumière de la vie et à celle de la foi, je suis heureuse que ma pauvre Alix ait échappé aux souffrances terrestres, et cela me lait maintenant supporter son absence.

« Adieu, mon enfant, je t'aime et je t'embrasse de tout mon cœur, »

A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN

n Quimperlé, 18 août 1868.

u Chère Princesse, « J'ai lu votre dernière lettre, assise sur mes malles fermées, et un nouvel élan de courage m'a tout à fait jetée hors de l'atmosphère d'amère mélancolie que je respirais depuis plusieurs jours. Je me suis plongée dans une activité physique très utile en ce moment. Pour emballer, clouer, étreindre , j'ai repris mon adresse et ma force, et je n'ai pas pleuré une fois. Le samedi, je suis allée faire placer sur la tombe d'Alix un petit mausolée en pierre de Caen, pierre blanche et tendre, sur laquelle j'ai sculpté un lis qu'un rayon vient briser, et qui s'incline sur une croix restée debout. Autour, une guirlande de lierre, au-dessus son petit nom et deux strophes de mon « Adieu ». Puis j'ai gravé mes initiales sur le socle, et je suis partie, désolée d'être obligée de quitter Saint-Brieuc.

Le lendemain, la famille Nettement m'est arrivée de Paris, au grand complet. Gela m'a forcément occupée, et nous avons arrangé de partir ensemble. Mais j'ai reculé : ils étaient si gais! Je leur ai livré mon petit Francis, et j'ai pris seule le train suivant.

« Le lendemain, j'étais à Quimperlé. Je ne sais si Balzac a parlé de cette petite ville, mais je sais que Sardou y a placé ses Ganaches. Dans tous les cas, c'est une situation ravissante; je crois me retrouver sur les bords de la Loire. C'est aussi frais, aussi gracieux et un peu plus sauvage, ce qui ne me déplaît pas. Le peuple porte les costumes les plus pittoresques de Bretagne : Bragou-braz , cheveux longs, habits éclatants; les femmes paraissent charmantes avec leurs vêtements de fête, galonnés d'argent; elles sont généralement très bien tournées dans leurs corsages à dessins de velours; et je leur trouve, à tous, cette physionomie riante et ouverte, qui tient le milieu entre l'air morne ou évaporé du peuple des villes.

u Je supporte étonnamment cette époque de transition, qui s'est greffée sur une douleur toujours vivace.

a Avouez, chère Princesse, que vous vous êtes bien mal adressée pour rire un peu. Je ne sais plus rire comme autrefois, où tout riait en moi, presque trop. Pendant mes catastrophes, ou plutôt celles qui m'atteignaient dans mes proches, je gémissais; et, huit jours plus tard, la gaieté, une gaieté impérieuse, remontait à la surface. En ce moment j'ai, pour me divertir, la servante de mon frère, qui se croit perdue, parce qu'elle se trouve à quarante lieues de son

CORRESPONDANCKS DIVERSES. 233

pays, (M (lui nous donne des représentations dramatiijues à dérider Tèlre le plus morose. Je trouve des choses inouïes dans celte vieille Bretonne qui ne sait pas le français. Vous vous amuseriez bien, chère Princesse, si vous pouviez entendre les imprécations qu'elle lance contre le bon Dieu nouveau^ contre le mariage, et le reste; c'est un type extrêmement curieux,

« Je me trouve tout naturellement disposée à suivre votre conseil, à ne me jeter sur rien, à ne m'empresser vers rien. J'ai beaucoup moins d'empressement que par le passé, et je rougis un peu en pensant à quel point j'en avais. Mon cœur flamblait toujours, à vide, c'est vrai, mais un rien l'allumait.

« Dans cette population restreinte et passionnée, je compte beaucoup de lecteurs. Plusieurs de ces dames m'ont écrit leur enthousiasme, bien éloignées de penser qu'un jour elles verraient mes larmes couler. Tôt ou tard, je ferai donc forcément des connaissances. Je vous en parlerai, car je ne manquerai pas de me heurtera des originaux. Il y a ici d'étranges existences. En tournant toujours sur soi-même, en regardant perpétuellement pousser Therbe, une herbe abondante, entre les pavés, ou tomber, pierre à pierre, les fenêtres ogivales des églises à moitié écroulées, dont les ruines dominent si pittoresquement les toits, on finit par contracter des manies, des habitudes, qui font de vous un personnage à part,

o Cette existence éteinte prolonge d'ailleurs la vie. J'ai déjà aperçu je ne sais combien de vieillards ployés en deux, portant fort paisiblement entre leurs genoux un visage de plus de cent ans.

a Soyez bien assurée, chère Princesse, que ce ne seront pas les soucis d'argent qui feront blanchir mes cheveux. Je me suis essayée de ce côté, j'ai passé de la théorie facile à la pratique plus difficile. J'ai gardé, envers et contre tous, une simplicité de vie presque excessive. J'ai eu mes tentations pour le « paraître ». Il m'est arrivé d'essayer les toilettes des autres et de me trouver si changée qu'il y avait un petit sacrifice à ne pas m'accorder ces chiffons embellissants. Je ne suis allée dans le monde que très rarement, par économie, et aussi parce que je sentais que c'était là ma manière de paraître, et que l'entraînement pourrait venir.

« Mais ces actes de raison ne m'ont pas ôté la détestation de la pauvreté, qui a été pour moi si lourde et si blessante.

« Je me rappelle sans cesse qu'il faut chiffrer, et ne pas dépenser les yeux clos. Néanmoins, en ce moment, je cherche à faire entrer Francis aux Jésuites de Vannes, et j'espère beaucoup réussir. C'est de grand cœur que je sacrifierai quelques milliers de francs pour que mon frère me laisse placer son fils dans cet excellent établissement.

« A vous sera mon premier ouvrage, chère Princesse. Je me repose l'esprit pendant ces jours d'incertitude qui précèdent ma retraite. Je résiste à toutes les sollicitations d'écrire. Le moment venu, je reprendrai ma plume; et alors vous jugerez si « du sillon « largement ouvert de mon cœur » il a pu germer une fleur digne de vous être offerte. »

COHRESPONDAiNGES DIVERSES. 235

A LA l'IUNCKSSK liK W I TTGE N S T El N

« Quimperlé, ce 4 septembre 1868.

« Chère Princesse,

« Je ne vous ai pas envoyé le roman en livraisons, croyant que cela eût fini par vous ennuyer de le lire lambeau par lambeau, et cela m'a coûté; car j'ai hâte de vous entendre parler de cet ouvrage qui tient aux fibres de mon cœur, et que je n'ai pas osé relire en entier.

v( Cette fois encore, votre bonté a dépassé mes hardiesses; et je ne vois dans cette critique qu'une preuve nouvelle de la sincérité de votre intérêt. Je remercie, du tond de mon cœur, votre génie de vouloir bien ainsi s'incliner vers mon faible talent.

« Il m'est très doux de vous offrir mes ouvrages, et c'est moi qui serai votre fournisseur. Ma longue Hiatoire intime , un livre de pressentiments , va vous arriver, et Alix vous sera expédié, broché ou non; j'espère que vous pourrez le parcourir avant la venue de la princesse de Hohenlohe. Il méritera sans doute quelques bonnes sévérités de votre part; je les accepte toutes à l'avance.

« Seulement, laissez-moi achever le refrain d'une romance que j'ai chantée dans ma prime jeunesse : « Grondez-moi bien, grondez-moi bien, grondez-moi « bien; mais aimez-moi toujours. »

« Ma chère Princesse, je me suis bien mal expliquée si vous avez vu chez moi « l'ennui de gagner ce « qu'on possède », car, personnellement, j'ai éprouvé

un grand bonheur à çonquc^Tir, par ma soûle plume, mon indépendance.

(( Je connais « l'altitude intérieure ». Oui; se devoir tout à soi-même est, à la fois, bien dur et bien doux. Je me suis chauffée de ce bois-là, pendant la période lumineuse de ma vie, dans ma pleine sève. J'ai été souvent accablée, énervée, car je ne suis pas seule : ma vieille mère, qui touche à quatre-vingt-deux ans, croit toujours posséder sa bonne petite fortune; j'ai une sœur de cinquante-six ans, la meilleure personne du monde, qui serait parfaite si elle savait un peu mieux compter.

« Mon frère et moi pourvoyons à ces deux existences; mais ce que nous faisons, ce que nous pouvons faire, est toujours au-dessous de nos désirs et des leurs. Personnellement , l'argent m'est indifférent ; mais quand il faut entendre gémir et regretter une fortune dissoute, je voudrais être riche. J'ai toujours vécu dans la simplicité; je suis aussi simple, en tout, qu'il y a dix ans, alors que j'apportais la première pierre.

« En Bretagne, nous avons du bon de ce côté-là.

« J'ai visité à Paris, avec ma religieuse amie, une famille tombée dans la malaisance. Nous portions des vêtements. J'arrive; une jeune fille, beaucoup mieux mise que moi, me propose de visiter sa chambre. Dans cet étroit cabinet, il y avait de tout, en fait de brimborions; ce n'était pas propre, c'était élégant. Et je revoyais en esprit la chambre d'Alix : la couchette en bois non verni, la petite table d'acacia, les deux chaises, une cellule enfin! Mme de Keréver tenait à cette simplicité de bon goût.... Je regardais

COHRESPONDANCES DIVERSES. 237

avec tristesse ce mobilier d acajou , ces marbres ('cornés; et en partant, je dis à ma chère religieuse : Nous sommes plus fiers que cela en Bretagne! Ce jour-là, j'eus le tort de m'estimer un peu; et je fis in petto le serment de continuer sans faiblesse ma vie de simplicité et de privations volontaires.

« Vous me demandez pourquoi je voudrais Francis entre les mains des Jésuites? pourquoi, chère Princesse? parce que je le voudrais sérieusement chrétien. Les familles positivement chrétiennes sont rares; entre les mécréants et les pratiquants, il y a une foule de tièdes. Ce genre de religion n'empêche rien quand les passions parlent. Il faut un enseignement sérieux et une foi éclairée, pour les hommes surtout, qui auront tant à lutter contre les incrédules et les gens de mauvaise foi. Ma dévotion de routine, ma vague religiosité, ne m'avaient ni fortifiée ni conduite; cependant je leur dois beaucoup. Une fois, entre autres, un monsieur perfide s'éprend pour moi d'une belle passion, au nez de sa femme, plus jeune et bien plus jolie que moi. Tour nous, Bretonnes, un homme marié et un prêtre, c'est tout comme; et je ne me défiais pas d'abord. Il était charmant, il papillonnait sous mes yeux : mais je l'ai aussitôt détesté par conscience. Hélas ! en Bretagne, nous péchons comme les autres, mais nous laissons au mal toute sa laideur. Dans le monde civilisé, on le pare, on l'embellit, on le rend dangereusement séduisant.

« Je voudrais donc, pour Francis, une éducation pieuse, mais virile et éclairée. Tout le monde n'étudie pas la religion comme vous, chère Princesse, comme tout le monde ne regarde pas le soleil en face. Une

pratique sincère, un usage prudent des sacrements, disposent à la vertu, aux sacrifices. La foi, quand elle ne se nourrit pas de Jésus-Christ, est-elle toujours un bouclier suffisant? Il y a de grands croyants qui tombent bien bas. Gela me fait toujours peur.

« La saison est charmante; les pommes luisent aux arbres, les raisins aux vignes, on bat le blé noir, et je me plonge jusqu'au cou dans cette villégiature. J'éreinte à plaisir ce corps qui a repris toute sa vigueur; l'âme, le cœur, l'esprit se reposent, et je fais une provision de force morale et physique pour l'hiver. D'une façon ou d'une autre, cette saison sera laborieuse, sérieusement laborieuse, à votre manière, chère Princesse.

(( J'aime à savoir que vous parlez de moi au bon Dieu. Le génie, quand il ne se coupe pas les ailes, doit monter si facilement vers lui! Je m'étonne parfois que vous daigniez regarder la terre de si près. Dans tous les cas, croyez bien que j'ai foi en votre intercession, ma chère Princesse; continuez-moi vos mâles conseils, condamnez mes hérésies en fait d'art, et l'ecevez le double tribut de ma tendresse et de mon admiration. »

A MADEMOISELLE CLAIRE DE KERÉVER

« Quimperlé, 28 octobre 1868.

u Ma petite fille,

(( Tu aurais bien fait de m'écrire un mot, un seul, pour me parler de la mort de ton oncle de Keréver, car vraiment j'étais inquiète. J'avais des tentations de partir; enfin me voici rassurée. C'était, en effet,

à ton père que je pensais; c'était surtout pour lui que je craignais toutes ces scènes de deuil qui ravivaient des souvenirs poignants.

u Ton pauvre oncle a fait son purgatoire en ce inonde, et je suis heureuse d'apprendre la manière dont il a fini. La résignation a complété le mérite de ses souffrances. Qu'il repose en paix!

<( Je me plais à Quimperlé, autant que je puis désormais me plaire quelque part, acceptant la vie comme Dieu me la donne, partageant mon attention entre les choses du Ciel et les choses de la terre, vivant de souvenirs qui nous sont communs, ma chère Claire, et d'espérances qui nous sont communes aussi.

« J'appelle de tous mes vœux la naissance de l'enfant de Château-Billy. Cet avenir ne consolera pas du passé; mais il en distraira.

« Ma vie n'est pas établie à Quimperlé ; seulement, le séjour que j'y fais m'est salutaire. Je vis beaucoup à Château-r3illy par le cœur, je le revois peuplé comme autrefois; et, pour adoucir la transition à la vie réelle, j'ai le tapage de mes neveux, qui ne respectent pas longtemps mes silences. Je suis un peu privée de l'église ; mais j'ai la campagne, une campagne ravissante qui me fait prier.

c< Vous recevrez prochainement des exemplaires d'Atix comme le volume que j'ai envoyé à ton père. Tu as bien fait de ne le lui remettre qu'après l'avoir prévenu doucement, mon enfant. Comme je savais que tu veilles, je n'avais pas retardé cet envoi.

u Ce n'est pas une dernière larme, c'est une dernière fleur jetée sur la tombe de notre chère disparue; Hélas! ma chérie, j'ai mis un peu le pied dans

240 ZENAIOE FLEIJIUOT.

cette lombe-là. Mais Dieu a ses desseins; la souffrance est la vraie science de la vie; et morte, ma petite fille a plus fait pour mon détachement, pour mon bonheur même, qu'elle n'aurait pu le faire dans le cours de sa vie. Je regrette beaucoup, ma Glaire, de ne pas pouvoir lire avec toi les pages que je reçois de ma chère religieuse du Purgatoire, Marie de ***, qui m'a été si providentiellement envoyée pendant une épreuve qui dépassait mes forces. Un jour ou l'autre, j'espère te communiquer ce baume, dont j'ai gardé pour moi seule, jusqu'ici, le parfum pénétrant, tout en livrant, pour le bien de certaines âmes, les passages qui n'avaient rien de trop particulier.

« Maman et Marie arrivent mardi. Ma pauvre mère a eu une petite attaque pendant cette malheureuse année 1867, ce qui Ta affaiblie; mais elle est de fer et se remet*

a Adieu, mon enfant, embrasse tous les tiens de ma part, et garde-moi un souvenir fidèle. Je t'ai aimée, je t'aime et je t'aimerai en quelque lieu, en quelque position que je sois, je me rappellerai toujours les moments heureux de notre vie en commun.

« Je serai à Paris, rue de la Barouillère, 16, dans les derniers jours d'octobre, et je t'écrirai après la retraite que j'y vais faire. Priez bien pour moi. »

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