RETRAITE DÉCISIVE
(( Bon courago, ma chère enfant, à bientôt. Je vous « bénis patcM'nellement. »
w J'ai communiqué ce colloque à la Mérc générale des Auxilialrices, dont le révérend père Olivaint est aussi le directeur. Elle suivra le programme de point en point.
« Premier sacrifice : ce n'est pas ma Mère qui m'apportera les méditations, c'est dur, très dur..., mais il faut obéir.
« Allons I plus de créatures! Écoutons le Saint- Esprit tout seul. Amen.
« Je commence cette retraite mardi 2 novembre, fêle des Trépassés. J'ai choisi cette octave pour bien des raisons.... »
i^"" Médit ai ion.
u Ma Mère a écrit sur la première ligne de mon cahier de notes : Faisons de l'éternel! Oui; j'ai enfin rattaché le temps, cette vie du temps qui me presse, qui m'enveloppe, qui m'enivre, qui m'étouffe, à l'Éternité. Que de grâces, ô mon Dieu, ont forgé ce lien! je vous louais de bouche; je vous révérais assurément; je ne vous servais pas. Il est temps que vous preniez votre vraie place dans ma vie. Enfin, vous l'avez prise : ce n'est pas moi qui ai fait cela ; je le sens bien, c'est vous! Soyez donc, plus que jamais, au fond de chacune de mes pensées, de chacun de mes actes. Vous avez été d'une bonté qui me confond.
« Ma nature rebelle allait se jeter peut-être dans les excès pour échapper à sa douleur; vous m'avez entourée de créatures qui toutes me conduiront à ma fin : vous servir et sauver mon âme.
(( Je suis pénétrée de reconnaissance envers Dieu qui m'a toujours inspiré une vive horreur du péché. — J'aime mieux la mort. Et pour l'éviter, je dois tendre de toutes mes forces à la pureté du cœur qui est, pour moi, la paix du cœur; bon gré mal gré, je veux placer mon bonheur en haut ; les choses de la terre briseraient Télan de mon âme, et je sens qu'elles ne me satisferaient pas.
« Me voici à genoux devant la crèche. Seigneur Jésus, vous avez daigné reposer dans une crèche plus vile et plus pauvre, vous êtes descendu dans mon cœur. Il est vrai que l'affliction y avait passé comme un torrent... et, un jour, vous y êtes vraiment descendu, et je vous ai juré une fidélité éternelle.
« Je vivrai désormais d'une vie contemplative, ne retranchant rien à la prière, à la méditation, qui me rapprochent devons; m'essayant aux bonnes œuvres, me dévouant aux pauvres, à ceux qui souffrent, à cause de vous et d'Alix. Alors, je l'espère, cette vie rattachée à la vôtre m'amènera à vous comprendre, à vous aimer de plus en plus, à vous servir en vérité.
(( Je chercherai la paix en vous et je tâcherai de mériter ce nom que j'ambitionne : « Une enfant de « Dieu ». Enfin, Jésus, vous êtes la résurrection et la vie. Votre grâce m'a ressuscitée, qu'elle me fasse vivre.
« Ma coopération sera d'embrasser le sacrifice, la soumission. Mon indépendance complète expire; mon existence flottante, capricieuse, volontaire est terminée.
(( Un tissu de petits sacrifices quotidiens va m'enve-
INSTALLAÏIOiN A PARIS. 245
lopper; et pour Tamour de vous et pour le bonheur d'Alix, je ne remuerai pas trop; je les laisserai s'imposer à moi; je me les mettrai au cou, comme une chaîne d'éternitt^, de sorte que, en définitive, je serai à vous, bien à vous. Je penserai à vos pieds; j'écrirai, vous présent, et je ne refuserai rien de ce qui pourra tourner à votre gloire. Je paraîtrai le moins possible, sachant bien que si je me nourris d'amour-propre, je vivrai dans l'illusion.
« Je ne suis qu'une enfant en fait de foi; et pour (jue les grandes vérités me pénètrent, il me faut en vivre. Avec la légèreté d'esprit qui m'afflige parfois, avec mon imagination toujours active, ma mémoire, ma terrible et dangereuse mémoire, il faut doublement m'appuyer sur tout ce divin; il faut me l'assimiler par la réflexion et l'étude. Mon cœur s'échauffera d'autant plus.
(( Suis-je appelée à la vie religieuse? Vous seul le savez, ô mon Dieu! Moi, je ne sais que prier, vous écouter et aussi souffrir.
« Mais je ne résisterai pas h la grâce si elle me demande de suprêmes sacrifices; je sais qu'elle me les rendra possibles, faciles. Je ne l'ai jamais tellement senti.
« Mon âme pourra donc s'élever, peu à peu, vers l'Époux invisible des âmes; mes yeux se détacheront, à jamais, du bonheur humain, pour ne voir que l'éternel bonheur.
« Gela me fait souffrir, cela m'effraie, et parfois cela me ravit.
« Ce sera un martyre et une liberté.
« Mon Dieu! c'est à vous que je confie tout cela;
246 ZÉNAÏDK FLEIRIOT.
mais je reste docile sous votre souffle, sous votre main, sous votre volonté :
« Car tout le bruit divin me laisse encore entendre Le calme battement de mon cœur adouci; Là, pour bénir le ciel, chante une voix plus tendre. Ne laisse pas, Seigneur, le monde me reprendre; Fais que je meure ici! »
Et Zénaïde Fleuriot , après cet élan généreux , envoya à sa chère mère Marie de ***, comme résumé de ses résolutions , sa photographie qu'elle avait naïvement ornée d'une pèlerine et d'un bonnet d'auxihatrice dessinés à l'encre; puis elle partit pour la Chapelle du Gesù, afin que le révérend père Olivaint approuvât et encourageât « son héroïsme ».
« Dimanche 7 novembre, 11 heures.
u J'ai vu ce matin le révérend père Olivaint. Après avoir lu mes résolutions avec beaucoup de gravité et d'attention, le bon père m'a rendu mon cahier en souriant; puis il m'a dit : « Non; ma chère « fille, je ne vous crois pas appelée à la vie reli- <( gieuse.
« Vivez dans le monde en vraie chrétienne; et « servez Dieu par votre plume.
(( Votre nature, habituée à l'indépendance, ne sup- « porterait pas les bandelettes de l'enfance reli- « gieuse; elle aurait des soubresauts qui les brise- « raient et vous en concevriez ensuite des remords.
« L'esprit est prompt, mais la chair est faible.
(( Abordez franchement la voie des préceptes, sans « vous engager néanmoins à ne pas faire de temps
en temps quelques petits voyages dans celle des conseils. Demandez, de ma part, à votre chère mère Marie de *** de mettre de Teau bénite dans votre encrier, et de vous recevoir sans inquiétude au parloir, fût-ce môme plus souvent et plus longtemps que d'autres. En élevant votre esprit, en éclairant votre foi, en élargissant votre cœur par une charité de plus en plus universelle, elle fera en même temps du bien à vos 500 000 lecteurs. Allons! mon enfant! terminez votre retraite dans la paix et la confiance, et regardez-moi toujours comme votre père. »
(* Merci, mon Dieu! quelle paix me donnent les décisions de ce saint religieux; c'est comme si j'avais entendu votre propre voix.
« J'aime tant, Seigneur, à trouver la vérité et la clarté dans ceux qui vous représentent. En deux mots, je suis mise en présence de la question nettement posée : Préceptes ou Conseils?
« J'ai compris. Avant d'écrire mes résolutions, je vais raconter ma vie à ce petit cahier qui contient des choses si intimes. Que je sois droite, bien droite devant vous, mon Dieu! renouvelez, jusqu'au fond de mes entrailles, l'esprit de droiture.
« Je vais avoir bientôt quarante ans.
« Si je mourais en plein temps de paix, et que certains journaux fussent à court de copie pour les nouvelles diverses, on serait capable de parler de moi ; ce qui serait se tromper sur moi, personne ne sait ma vie que mère Marie de ***.
« Dieu, dans son extrême bonté, m'a tenue, comme
par un fil, au-dessus de Tocéan que je devais traverser. Grâce à ce fil, ma petite barque s'est toujours promenée librement, fièrement, et n'a touché aucun écueil réel. Si je n'ai point connu les ports où l'on croit jeter l'ancre, ni les flottilles où l'on se figure pouvoir naviguer de concert, je n'ai point connu les orages ni les naufrages. Dieu me tenait dans une perpétuelle jeunesse et un irrassasiable amour d'idéal.
« A dix ans, j'avais cinq ans; à vingt ans, j'avais dix ans; et la proportion s'est gardée jusqu'à ce moment où je jouis de la plénitude de la vie.
« C'est l'heure du midi pour moi, l'heure de la grande lumière, et je sens monter à mes lèvres une hymne de reconnaissance. Je n'ai plus seulement des goûts d'hermine, j'ai le culte de la vertu; et je déclare que les sacrifices qu'elle impose sont largement compensés par les avantages qu'elle procure.
« J'ai eu mes douleurs, mes souffrances, mes joies, peu de joies, excepté du côté divin; les unes et les autres sont le secret de Dieu et des âmes saintes et splendides qu'il a placées sur ma route.
« Je veux le remercier de tout : de mes parents vertueux et chrétiens, d'une santé sans défaillance, d'une enfance pure, d'une piété d'abord peu éclairée, mais profonde, de charmantes et fidèles amitiés, de religieux dévouements , de grâces étonnantes qui m'ont singulièrement préservée et fortement enseignée.
« Ma vie, dont personne ne connaîtra les vraies épreuves ni les vrais bonheurs, est tout un miracle de grâce.
« Je n'ai pas travaillé vainement, je Fespère; et mes ouvrages sont un fidèle écho de moi-môme. Néanmoins je n'ose croire que le talent qui m'a été confié ait suffisamment fructifié, et je taille la bonne petite plume qui m'aidera à gagner le seul bonheur enviable, celui qui survit à la mort.
u P2n attendant, je chante mon action de grâces d'avoir toujours eu une vive horreur du péché et une soif inextinguible d'infini, ce qui a formé une sorte de paratonnerre au-dessus de ma tête.
« Ardente, aimante, imprudente par ignorance, assez bien douée extérieurement pour plaire, j'aurais pu, comme tant d'autres, errer du côté de l'esprit ou du côté du cœur.
« J'ai eftleuré la jalousie, l'hypocrisie, mais toujours quelque révélation providentielle venait m'éclairer et éteindre les fausses lumières. Mon cœur, très fidèle, a soulfert de certaines laideurs; mais ne s'étant jamais absolument engagé, n'a eu à briser que de généreuses illusions.
u Je ne me suis pas mariée parce que Dieu ne l'a pas voulu. Un seul projet de ce genre m'avait ébranlée. Le jour où j'avais écrit un oui formel, celui ([ui devait m'épouser mourait subitement.
« Dans cet événement absolument imprévu , je reconnus le doigt de Dieu. Or on a beau faire : ce que Dieu ne veut pas ne s'accomplit pas.
« A cette heure recueillie de mon existence, je ne puis que le louer de son adorable conduite sur sa pauvre servante, qui l'aime et le hémi de tout son cœur.
« D'après cet ensemble de réflexions, de souvenirs.
et les conseils du révérend père Olivaint, je formulerai des résolutions pratiques, prenant devant Dieu rengagement solennel d'y demeurer fidèle.
« Ma vie sera laborieuse, car je désire servir Dieu, tirant de mes facultés tout ce que j'en pourrai obtenir.
« Je désire me rapprocher de Notre-Seigneur Jésus- Christ, vivant habituellement avec lui. Pour cela, je me fixerai à Paris, dans une retraite relative ; je me plierai à la régularité, et je ferai passer avant tout les exercices de piété qui me seront conseillés.
« Dans le monde, je serai décidément, irrévocablement placée sous l'étendard de Jésus-Christ; ma conduite se conformera à mes croyances, sans respect humain. Je ne veux plus rien donner à l'orgueil, « au (( paraître ».
(( Je conserverai des vêtements de deuil.
« Je ne veux pas rester un jour sans faire d'une manière ou d'une autre quelque mortification pour Alix, dont la mort a été pour moi comme une révélation de la vraie vie, et à laquelle je veux demeurer fidèle jusqu'à la mort et au delà. Dieu m'en fasse la grâce !
« ZÉNAÏDE FlEURIOT. )) « Paris, 10 novembre 1868. »
A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN
« Paris, 17 novembre 18&8.
(( Chère et bonne Princesse,
« Mme la marquise de Blocqueville m'a raconté avec émotion l'immense danger que vous avez couru.
Hélas I ces aflVeux brigands pouvaient vous tuer, afin d'être sans témoins, (juand ils ont forcé votre coffre et enlevé tous vos diamants; grûce à Dieu, ils les ont emportés sans vous faire aucun mal, mais on tressaille en songeant à ce qui pouvait arriver : les hommes sans Dieu sont capables de tout!
< Je tiens à vous écrire aujourd'hui, d'abord pour vous exprimer ma joie de ce que vous n'ayez pas été assassinée; ensuite, pour vous adresser mon compliment de condoléance sur la perte de vos diamants (je fais des vœux pour que ces bandits soient pris et pris à temps pour rendre gorge); et enfin, pour vous rassurer sur mon sort.
« Comme conclusion de ma sérieuse et bénie retraite, je n'abandonne ni la Bretagne, ni la campagne, ni Francis, ni mon apostolat par la plume. Je me rapproche du centre, où mon âme et mon cœur trouvent la vie surnaturelle. Je n'habite pas le vrai Paris, le Paris dévorant.
« Un mot va vous peindre sous son vrai jour ma position. Je ne quitte pas, je ne quitterai jamais mon deuil, un deuil adouci, éclairci, mais un deuil; or, à Paris, une femme en deuil est une femme à la mer. Je vivrai indépendante , paisible dans mon coin , entourée de quelques amis vrais, et ne regardant que de loin passer le Paris bruyant, fou, ivre.
« Moi aussi, chère Princesse, j'ai enfin l'ambition d'amasser un peu de ces trésors dont Notre-Seigneur a parlé, que la rouille ne consume pas, et que le voleur ne dérobe pas. Le plaisir n'est pas le moyen, je ne le veux pas prendre. Vous avez saisi ce qu'est ma vie à Paris, tranquille, uniforme, laborieuse
comme une vie de province; le cher souvenir d'Alix me garde de l'entraînement et de la vanité. Voir danser maintenant me ferait volontiers sangloter; toute réunion bruyante, tapageuse, me serre le cœur.
« Je n'ai donc point grand mérite à ne pas livrer à l'enivrement un reste de jeunesse dont il vaut mieux concentrer que disperser les forces. Dieu me soutiendra, et aussi les âmes que sa douce Providence, a placées sur mon chemin, juste au moment où j'y tombais tout de mon long.
« J'ai trouvé à Paris, chez une descendante des grands Murray, sœur de la princesse de la Trémouille, une vie quelque peu idéale. Je n'aurais jamais osé rêver aussi bien.
« La maison, pour Paris, est très riante; de ma fenêtre, je vois des lierres traînants et grimpants; les oiseaux se baignent sous mes yeux, dans un charmant bassin ovale, dont une enfantine nymphe en bronze occupe le centre, et j'ai une très grande part de ciel. Mon hôtesse est une femme douce, distinguée, spirituelle ; les dames pensionnaires sont choisies, et, pendant le repas, leur conversation est un vrai charme. Il y a ici, dans toutes choses, un véritable parfum de bonne compagnie. Être libre et n'être pas seule, n'est-ce pas une heureuse situation?
c< Je suis à deux pas de mon couvent du Purgatoire et de mes meilleures amies.
« Au printemps, quand l'atmosphère de Paris me pèsera sur la poitrine, je courrai à mon beau château du Bois-Roger, où un cœur fidèle et une bien forte âme m'attendent.
« Et s'il me faut, à tout prix, aspirer de l'air breton, je reprendrai le chemin de Quimperlé.
t« Et voilà comment, encore toute chavirée, je conduis ma petite barque sur la mer de l'avenir.
« Adieu, je vous embrasse très fort, comme quelqu'un d'aimé qui vient d'échapper à un danger. »
A LA MÊME
« Paris, 22 ilécembre 1868.
« Ma lettre cette fois ne vous apportera pas l'odeur acre et saine des fleurs de genêt, mais le parfum d'un cœur reconnaissant. Il m'a été bien doux de vous entendre parler de mon livre d'Alix.
« Je le croyais manqué, comme œuvre d'art, l'ayant construit je ne sais comment, et je regrettais parfois de n'avoir pas su attendre. Chère Princesse, vous êtes pour moi une étoile. Quand vous brillez, je me rassure, j'ai confiance, merci!
« J'ai livré à l'éditeur quelques-unes de vos pensées sur mon livre, dont elles formeront la plus brillante couronne.
« Je reprends maintenant votre précédente lettre, à laquelle je répondais quand votre appréciation d'Alix m'est arrivée.
u Soyez tranquille, Paris ne me mangera pas ce que j'ai de bon ; au contraire. Je vis dans un miheu intelligent et charitable; et avant, j'habitais un coin de province où, trop souvent, j'ai rencontré ce que vous n'aimez pas dans la province.
«< La photographie de la princesse de Hohenlohe m'a charmée : elle est votre fille, cela me suffit.
(( Je continue à être satisfaite de ma nouvelle installation . Mme Murray n'est point une femme ordinaire! et comme elle est très bonne, nous nous entendons déjà. Son père a été le dernier gouverneur général qu'ait eu l'Angleterre en Amérique.
« Ma vie, à Paris, me revient à 200 francs par mois, sans compter la toilette, les voitures, etc. Je suis heureuse dêtre ainsi débarrassée des petits soucis matériels du ménage.
(( Voici ma journée en gros : de six à neuf heures, j'appartiens à Dieu, à mes souvenirs; je prie, plus ou moins bien, dans ma consolante chapelle du Purgatoire. Ensuite, je travaille. Mes après-midi sont dévorées par ceci, par cela : visites, promenades, essai de bonnes oeuvres, etc. Cependant j'arrache encore une heure ou deux à ce va-et-vient des jours ordinaires. Je dîne à six heures et demie, je cause un moment dans le salon de Mme Murray, et je remonte. Je lis ou j'écris jusqu'à neuf heures, puis je me couche. Même dînant en ville, je ne dépasse pas onze heures. C'est une vie bien sage, n'est-ce pas? j'espère devenir meilleure, afin de donner plus de prix à tout ce que je fais.
« Votre jugement sur la province est d'une vérité saisissante. On dirait que vous y avez vécu. La campagne est autrement attachante, et je suis enchantée que vous approuviez tout ce que j'en dis. C'est donc aussi la campagne qui a éveillé le génie en vous? Je me rappellerai toujours votre tableau des Steppes et la visite au Grand-Chardon, lorsque nous parcourions ensemble la Voie Appienne. Je suis la plus ignorante des créatures, mais vous avez le don de
faire comprendre la science; je saisis très clairement tout ce que vous m'écrivez, et j'en suis tière.
« Ma chère Altesse dépouillée par les voleurs, que vous êtes bonne de penser à m'envoyer votre joli papier. Merci à l'avance, et merci encore des livres et du coupe-papier que je reçois à l'instant, avec une lettre charmante de M. l'abbé Sire, toute pleine de respectueuse admiration pour vous et de gracieusetés pour moi. Cette lettre mérite une visite, et je saisirai avec empressement l'occasion de réparer ma négligence. Je ne l'ai pas revu depuis Ronle.
« Je crois avoir compris la forme et la devise du gracieux coupe-papier. Que c'est aigu, tranchant parfois, la Volonté de Dieu! mais c'est elle aussi qui fait tout ; la nôtre mise en travers forme une croix et n'opère rien. Chère Princesse, je sens qu'il y a maintenant des biens que je serais désespérée de me voir ravir, et je me demande déjà, avec effroi, comment mon cœur accueillerait d'autres sacrifices. Enfin ils ne lui seront peut-être pas demandés,
« Je vais porter moi-même votre livre à mon ami Nettement, chez lequel je dîne deux fois par semaine, et qui est pour moi une sorte de second père.
« J'ai revu Mme de Montgommery, et ainsi, à Paris, je vais pouvoir m'entretenir de vous très souvent, ce qui diminue un peu l'ennui de ne jamais vous voir. Heureux le temps où j'entendais votre voiture s'arrêter à ma porte et où j'accourais, sûre de trouver un regard et un sourire qui me disaient : Soyez la bienvenue I II est déjà loin, mais comme j'en ai gardé le souvenir et comme il m'est présent!
<( Au revoir, etc., etc. »
2o0 ZKNAÏDE FLEUHIOT.
A LA MlÊME
« Paris, 30 décembre 1868.
u J'ai reçu, chère Princesse, dans une jolie boîte à mon chiffre, le papier que vous m'aviez annoncé; j'ai vraiment hâte de vous en remercier.
« On a tiré un parti tout artistique de mes deux initiales, et j'en reçois mille compliments.
(( Je suis en train de vous découper en petits articles, pour la Famille. Donner ainsi aux bonnes idées une forme élevée et pourtant compréhensible, est rare. Et je ne saurais assez vous remercier de m'avoir permis de vous faire connaître. Je ne me rappelle plus du tout si je puis mettre votre nom; et, dans le doute, je n'en fais rien. Je vous dirai ce qu'on pensera de ces articles, que je détacherai et que je raccourcirai pour en former un mets substantiel qui convienne même aux estomacs faibles.
(( Hier, pour la première fois, j'ai dii paraître dans un salon un peu mondain. Comme je me complaisais dans ma simple robe noire devant ces toilettes ridicules! Une dame avait tant de faux cheveux sur la tête, que je ne pouvais m'empêcher de la voir coiffée du casque de cuir bouilli des pompiers. Quel dévergondage de toilette en ce moment! Il n'y a plus d'âge, mais du tout! C'est bien laid parfois.
« La date de ma lettre me rappelle que 68 expire. Je vous désire pour i869, mon illustre amie, tout ce que vous désirez vous-même; et le 1" janvier.
votre nom se rencontrera plus d'une fois dans mes prières.
« Adieu encore; et merci toujours! »
« Paris, 28 janvier 1869.
« \Jn gros rhume m'a pris du temps et m'a empochée de vous écrire plus tôt; je ferai pour les citations ce que vous voudrez, et j'annoncerai votre volume.
u Je suis toujours retenue par la pensée de ne pas entrer complètement dans vos vues; mais quand vous parlerez, vous serez obéie.
« 11 faut que je vous dise que votre livre des Petits entreiiena aux femmes du monde est bien manqué comme forme; j'aurais plus de plaisir à annoncer votre beau livre de La Prière^ après quelques citations qui donneront au public le désir de connaître tout l'ouvrage, où il se rencontre vraiment des pages d'une beauté écrasante.
«< Je commence à m'occuper d'une œuvre Ad majorem Del gloriam; c'est le révérend père Olivaint qui l'entreprend.
« Le vent n'est pas aux Jésuites par le temps qui court, chère Princesse; je voudrais savoir la raison de cette haine générale, indestructible. Il doit y en avoir une, dites-la-moi. Aucun ordre religieux n'est aussi calomnié; et moi, je me prends à les aimer depuis que j'ai vu de près leur science profonde, leur modération, leur absolu dévouertient au service de