FONDATION DUNE ÉCOLE PROFESSIONNELLE. 36J
décidée pour la rentrée d octobre; Zénaïde Fleuriot, dans une lettre à la princesse Wittgenstein, va nous dire au prix de quels efï'orts on put y arriver.
A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN
« Paris, 17 octobre 1871.
- Je ne sais si vous devinez que je suis, en ce moment, la femme la plus occupée du monde; je n'ai plus seulement la plume à la main, je suis aussi un ouvrier apostolique actif, dans une œuvre de salut social, à laquelle se dévouent actuellement tant dûmes sublimes.
« Je vous ai dit, dans ma dernière lettre, comment la nouvelle Supérieure générale des Auxiliatrices avait consenti à réaliser le projet accepté depuis si longtemps par la mère de la Providence, d'après le vœu du révérend père Olivaint. La mère du Sacré- Cœur a été la compagne de la vénérée fondatrice depuis les premiers jours de la fondation; ses rares qualités la firent désigner pour aller gouverner le premier essaim échappé à la ruche : la maison de Nantes; et, trois ans plus tard, elle parlait pour jeter les bases de la mission de Chine, dont elle était encore Supérieure il y a deux mois.
i< Bien qu'une instruction assez rare chez une femme ait singulièrement développé sa haute intelligence, elle a toujours recherché de préférence les humbles et les petits; aussi a-t-elle accepté avec joie.
u II a fallu ensuite songer au personnel laïque. La
Providence nous a envoyé une <( première » de la maison Félix, femme de talent et de goût, pour Fatelier de modes; une couturière de la rue Royale pour diriger les ateliers de robes; une très bonne fleuriste pour Tatelier de fleurs, cette charmante industrie parisienne qui touche vraiment à Tari. Nous avons un excellent professeur de comptabilité pour le cours de commerce; une Anglaise, aussi dévouée que distinguée, pour le cours d'anglais, et enfin une artiste de talent pour l'atelier de dessin et de peinture sur porcelaine.
« Pour réunir les jeunes filles auxquelles nous voulons nous dévouer, nous avons pris le moyen le plus simple : ma chère mère Marie de *** et moi avons battu le quartier, parcouru les rues et les boulevards avoisinants, demandant à Dieu de mettre sur notre chemin les petites âmes qu'il nous avait destinées. Quand nous voyions une fillette de douze à quatorze ans flâner sur le trottoir, le nez le plus souvent collé à la devanture des marchands de journaux ou aux vitres des magasins, je l'interpellais sans cérémonie et j'entrais en conversation : « Ma u petite fille, quel est votre âge? Avez-vous fait « votre première communion? Continuez-vous d'aller « à l'école? Êtes- vous en apprentissage? » A cette dernière question, lorsque l'enfant me disait qu'elle devait y aller, mais que ses parents ne savaient où l'envoyer, je l'invitais à venir, avec sa mère, rue du Cherche-Midi, 116, pour y choisir un atelier selon son goût.
« Dieu a béni nos courses apostoliques, car nous ouvrons dans huit jours, avec vingt-cinq élèves. Vous
FONDATION D'I'NF KCOLF PHOFESSIONNFXLF. 30:1
allez cri(M- an miracle et avec raison, car c'en est bien un que la divine Providence a l'ait pour cet établissement, né du concours de tant de généreux efforts. Les femmes du monde les plus distinguées rivalisent de zèle el de dévouement avec les religieuses.
« La franc-maçonnerie et l'athéisme ont créé à Paris beaucoup d'Écoles professionnelles où s'enseigne « cette morale sans dogme >> qui a été appelée avec raison : « une justice sans tribunaux ».
« Hélas! les derniers événements prouvent ce que peuvent ces mots de dignité, d'honneur et de patriotisme sur de malheureux êtres condamnés à la soufl'rance et au travail, lorsqu'on leur enlève la croyance à une justice suprême et à une vie meilleure. Comment veut-on que l'intérêt, l'attrait du bien-être, l'impérieux besoin de jouir, la voix de la nature enfin n'étouffent pas chez eux les sentiments d'abnégation et de sacrifice qu'il leur faudrait pour marcher dans la voie rude et austère du devoir?
« Dans leur implacable haine de Dieu, les libres ])enseurs redoublent leurs efforts; ils s'en vantent, du reste, franchement : Ferry n'a-t-il pas dit, dans une conférence faite, en avril 1870, à la Société d'instruction élémentaire : « Celui qui tient la femme tient '< tout : l'enfant, el même le mari. C'est pour cela (( que l'Église veut retenir la femme, c'est pour « cela aussi qu'il faut que la démocratie choisisse, (( sous peine de mort, et que la femme appartienne M à la Science ou à l'Église. »
<( Mais les catholiques ont serré leurs rangs; el pour répondre à cette provocation, nous appelons à
366 ZÉNAÏDE FLEURTOT.
nous toutes ces pauvres petites déshéritées dont nous tâcherons de faire de solides chrétiennes, de bonnes mères de famille et d'habiles ouvrières.
« Je ne pui,s malheureusement pas aider Toeuvre de mes aumônes; j'ai de trop lourdes charges de famille, qui ne feront qu'augmenter à mesure que mes neveux grandiront; mais je serai d'autant plus prodigue de ma personne, et me fatiguerai sans compter.
« Adieu, chère Princesse, vous voyez qu'après bien des théories, me voici la main à la pâte; ce que, j'espère, vous ne condamnerez pas du haut de votre aristocratique tribunal. »
A MADEMOISELLE CLAIRE DE KERÉVER
« Paris, 2 novembre 1871.
« Ma chère Claire,
(( Tu m'as écrit un bien gentil billet, trop court cependant.
« Je voudrais te donner l'exemple d'une bonne petite conversation intime; et quoique pour moi, désormais, le temps soit une eau qui fuit, je vais te donner des détails sur l'œuvre à laquelle je mo dévoue.
« Je suis installée au-dessus des salons de vente, et mon nouvel appartement est riant, vaste et bien commode. Enfin, je suis à un premier, dans une maison neuve. Mon salon, ma chambre et mon cabinet de toilette se tiennent. Mon salon a deux fenêtres immenses garnies de rideaux impalpables, et ouvrant sur les jardins; vue de ciel et d'arbres. Un Christ par