I. Leroffrc, (Mlil
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ses ouvrages, sachant à l'avance que bien des observations judicieuses lui seraient faites, ce qui la rassurait sur la facilité avec laquelle courait sa plume. A peine si elle se relisait. Jamais elle ne faisait copier son manuscrit, et c'est ce premier jet qu'elle soumettait à son éditeur. « Il connaît son public, disaitelle, et je sens que j'ai en lui un critique, mais mieux encore, un ami! »
En efi'et, Zénaïde, avec sa nature si droite, si simple, si reconnaissante, se faisait de vrais amis de ceux qui pouvaient apprécier, plus encore que son talent, son noble caractère, sa sincérité et ses vertus aimables.
Nous l'avons vu déjà par les familles Bray, Nettement, Lecoffre, etc.
Les premiers ouvrages publiés par la librairie Hachette furent : Le petit chef de famille, que beaucoup jugent son chef-d'œuvre, En congé, Bigarretle,
Continuons, par ordre de date, la vie de notre auteur à l'aide de sa correspondance.
A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN
« Paris, 16 juillet 1813.
u Chère Princesse,
« J'ai été bien heureuse d'apprendre la guérison de vos yeux; et les sachant redevenus puissants, j'ai préparé de suite l'envoi de mes Pieds d'argile. J'ai soudé les feuillets avec de la colle ; mon travail a été fait inhabilement, et je suis fâchée de vous envoyer quelque chose de Hsible, mais de si mal collé. Excusez
donc la mauvaise tournure de ce cahier; laissez aussi passer le style, il fourmille de négligences en certains endroits, mais, pour le livre, je vais prendre la serpe et le cordeau, et travailler de mon mieux. Je no vous dirai rien de refîet produit par l'ouvrage en journal, je désire votre jugement absolument personnel; ce n'est pas même le journal que je vous envoie; ce sont les épreuves qui n'ont reçu aucune correction. J'ai choisi la plus lisible; je me hûte do vous dire que les Pieds d'argile auront une suite indépendante : Une Idole ou Armelle Trahec. Je n'ai pas voulu finir par une conversion.
«. Je ne vous parlerai ni du Schah, ni des fêtes splondides données à son intention; je n'ai vu ni Il m ni les autres. Los journaux vous auront apporté cet écho parisien.
« Je vis dans un fromage de Hollande, racontant un tas d'histoires, et suivant ma pente, selon votre conseil. Jai une pente un peu trop accentuée peutêtre; mais je suis dépure race bretonne, et je n'assouplis pas même ce que j'ai de talent; c'est pourquoi j'ai toujours peur de perdre l'équilibre outre le banal et l'original. L'originalité plaît aux masses, c'est certain, mais je ne voudrais rien exagérer. ' o Je passerai le mois d'août à Locmariaker, menant une vie de pêcheuse de crevettes, admirant Dieu dans ses vagues, ses nuages, ses petits mondes, et l'adorant dans son Tabernacle logé entre des piliers druidiques. Dans mon ouvrage illustré pour le Journal de la Jeunesse^ En congc^ je dessinerai les galets géants antédiluviens. Je vous aurais voulu devant ces monstres de pierre, chère Princesse; je vous^
:i98 ZKNAÏDE FLEUaiOT.
rnlends tlici sur uii sujet digne de vous : le déluge. 11 est là présent; le doute n'est plus possible. Que ne puis-je parler votre langue pour raconter ces impressions!
« Ma Mère est très bien, Dieu merci ! L'École professionnelle marche et se développe. Je vis le nez en Tair et la plume à la main, dans une oasis où je pense souvent à vous, etc. »
A LA MKME
•' Paris, le l^'aoùt 1873.
u Chère Princesse,
« La dernière page d'épreuve a tardé , et mes Pieds d'argile ne se mettront en route pour Rome que la semaine prochaine. Je vous assure que je ne voudrais, pour rien au monde, fatiguer votre précieuse vue, et que je ne compte pas recevoir votre critique aussi vite que celle à' Aigle et colombe.
(( Seulement, si vous avez le loisir de lire les Pieds d'argile, vous m'en parlerez et j'en profiterai : P pour la seconde édition; 2^ pour la suite indépendante que je vais composer.
(( J'apprends Tanglais, et très facilement; je pourrai donc lire dans l'original ces romans que je trouve si attachants. J'ai été de nouveau sollicitée pour la traduction des miens, par la Miss de Mme de ***^ et lui ai donné carte blanche.
u Elle m'écrit pour quatre volumes, qu'elle qualifie de Contes exceptionnels.
« Avant-hier, je visitais une déchue, encore bien jeuncj bien jolie et bien exaltée, dont mes livres
a)Hi{KsiH)Ni)AN(:i:. 399
calment un peu les dangereuses lièvres. Du l'oiul dcî ses maladies physiques, elle enviait ce trésor fragile de la santé qui m'a été donné, et ne comprenait pas ma vie. Il m'a fallu lui dire mon secret, et lui avouer que la foi seule produit les vies irréprochables, chez la plupart des êtres.
« Kn quittant (îette pauvre dévorée, mon chef de gouvernement, mon moi religieux, se frottait les mains.
« Ma Mère me parle souvent de vous, et je ne puis vous dire combien j'ai été touchée de vos paroles sur le bonheur de notre céleste et éternelle affection. Je me laisse traîner par elle vers le Ciel. C'est un papillon (pii entraîne un hanneton; mais le hanneton fait ce qu'il peut.
M A bientôt les Pieds d'arg'tlel à toujours, ma reconnaissance. »
DE LA PRINCESSE WIÏT GENSTÇ IN
■- Rome, 7 août 1873.
« Ma chère Bruyère,
<- J'ai reçu les Pieds d'argile et les ai lus tout d'un trait. Progrès! Progrès! Progrès ! Je veux que ces trois mots^vous portent immédiatement au cœur un rayon de ces joies toutes spéciales que le bon Dieu réserve aux vocations d'artiste, qui ont leurs peines spéciales aussi; joies et peines inconnues, incompréhensibles à d'autres!
« Oui, ma chère Zénaïde, vous marchez d'un pas ferme vers un but que vous atteindrez, si vous continuez à travailler vos œuvres avec la môme intelligence
4 ou ZENAIDE FLEUHIOT.
(les qualités qu'il faut acquérir pour compléter celles dont la nature vous a douée. Décidément, vous me faites honneur, si vous me permettez ce mot de maternité littéraire.
« Votre dernier tableau a vraiment une touche virile entre tous; vous ne perdez pas le souffle en arrivant à la fin.
<( Vos dernières pages ne décèleul pas une main fatiguée, elles sont écrites avec la même énergie et la même finesse que les premières. Rien de faux, rien de manqué, ni dans les situations ni dans les caractères. Les incrédules ne sont point caricaturés; les croyants ne sont point apothéoses. C'est bien pourtant la nature humaine, avec ses forces et ses faiblesses diversement réparties. Faiblesses fortifiées par la Foi, forces affaiblies par rincroyance; c'est on ne peut mieux conçu.
t< Quant au choix de l'étoffe dramatique, non seulement je la trouve des plus heureuses, mais tout à fait sympathique, pour moi personnellement; car je me suis presque reconnue dans cette passion fdiale s'écriant : « Me voilà seule au monde I » J'ai éprouvé une joie tout égoïste, en me souvenant de ce que vous avez peut-être oublié, (^u'il y a cinq ans environ (c'était au moment où la voiture découverte rasail une haie en fleurs, je ne sais plus où), je vous disais qu'on se trompait fort en croyant que les passions nées de l'amour étaient les plus poignantes de toutes, et que, si vous ne vous sentiez pas le goût de le repeindre pour une cent-millionième fois , sans y mettre rien de nouveau, vous deviez chercher d'autres filons dans le cœur humain, qui renferme encore tant d'éléments volcaniques a'iix explosions terribles. Vous
seniblioz n'y rien comprendre, on me regardant avec de grands yeux étonnés; et peut-être ne compreniezvous pas? Mais il est des semences oubliées dans l'âme, comme il y en a qui s'oublient en terre, et qui, après bien des années, apparaissent, fleurissent et donnent leurs fruits. Le mélange, si heureusement indiqué, de la passion filiale et de la passion duproprié-^ taire dans le cœur d'Armelle, est quelque chose de neuf en littérature. Ce qui est mieux encore, c'est que ce thème si neuf, vous le modulez sans une note fausse ou criarde. J'irais, de ce pas, huit pages de suite; mais je ne veux pas vous faire attendre. Je vous ai donné deux matinées de mon travail, ne pouvant lire une impression si fine, ni le soir, ni en voiture. J'ai les yeux très fatigués, et je réserve pour une autre lettre tout ce que j'avais encore à vous faire d'éloges. L'épisode du tailleur, touché de main de maître, est profondément émouvant, sans une seule exagération ; la messe de Pâques, si naturellement imposante dans son efl'et et si simple dans son action, tout cela est parfait.
(( Vous me pardonnerez d'avoir efl*acé la phrase de « Nabuchodonosor » vers la fin? M. Trahec ne paraît un colosse qu'à son entourage; hors de là, c'est un bon propriétaire à son aise.
« Encore une petite remarque : si vous ouvrez le dictionnaire au mot « papillotes », vous verrez qu'elles ne sont pas des boucles de cheveux, mais des morceaux de papier coupés en triangles, où l'on renferme, pour la nuit, les cheveux qui doivent friser. Être en papillotes, signifie n'ôtre pas coiffée. Comme on mange des chocolats et des côtelettes en papillote^
402 ZÉNAÏDK FLEURIOT.
(ces dernières sont fort de mon goût), vous comprenez qu'à ces papillotes-là on ne peut attacher d'autre idée que celle du papier triangulaire qui les enveloppe. (( Et sur ce, ma chère Bruyère, je vous félicite encore bien cordialement de ce livre vraiment remarquable.
' « Que le bon Dieu vous le redise, car je dois cesser d'écrire, mes yeux me l'ordonnent.
« Princesse Caroli.ne W. »
A LA PHINCESSE WIÏTGENSTEIN
« Loc Maria Ker, 16 août 1813.
u Le rayon m'est arrivé sur mes grèves, et m'a ensoleillé le cœur. Votre témoignage de satisfaction m'est une grande joie, et je m'empresse de vous initier à la suite, qu'un journal attend.. En posi-scriplum je vous envoie mon plan ; il me paraît plus à ma taille que le vôtre, et c'est pourquoi je le lui préfère.
u Je me souviens parfaitement de votre conseil, chère Princesse, je n'ai rien oublié. Je vous comprenais, même en vous regardant avec des yeux étonnés. Ce qui m'étonnait, ce qui me faisait ouvrir les yeux, c'était, pardon de vous le dire, c'était vous. Je n'avais jamais rencontré pareil regard, pareil jeu de physionomie. J'ai tout mis à profit, comme vous le voyez. Vous avez bien fait d'expulser Nabuchodonosor , je ne le rappellerai pas de son exil; cela manquait de proportion.
' u Vous le dirai-je? J'ai peu de zèle pour le public restreint, blasé; celui-là tourne et retourne un livre -ientre ses mains satinées, pour l'éplucher, le critiquer,
CORRESPONDAXCK. 403
l'approuver du bout des lèvres, et puis le rejeter sans que l'idée qu'il contient ait produit une ombre d'action sur son esprit. L'autre, le grand public, se laisse influencer; le livre lui fait du mal ou du bien. La fdle d'un «i^énéral américain ne m'a-t-elle pas fait dire, par la femme d'un attaché d'ambassade, qu'elle me devait d'être ce qu'elle était? Suivaient des détails intimes qui prouvent combien il faut peu de chose pour arrêter ou pour pousser les esprits tentés. M A(heu, chère Princesse, etc. »
DE LA PIUNCESSE WITTG ENST EIx\
Comme vipnelte, une petite lanterne; le diahie y est en guise de lumière ^
u La petite lanterne de mes inventions s'éclipse (h» vaut votre bec de gaz, et je suis ravie de voir que votre plan est imlurellcment et de beaucoup préférable à mes idées incohérentes.
« J'ai donc eu raison de renoncer au roman et au paysage! Car^'^n ai fait, en sommel Personne n'a eu occasion d'encourager ma plume, que je jetai moimême aux chiens. Mais on voulait me pousser dans le paysage, lorsque, après bien des illusions écartées, je finis par m'écrier un jour : Non ; jamais, je ne ferai d'épinardsl Et voilà comment j'en suis venue à écrire de la philosophie et de la métaphysique, faute de mieux. Revenons à vous, mon cher auteur; votre plan est parfait. Quant au titre : Une idole^ je ne voudrais pas de ce nom, c'est vieillot et rappelle Ducange,
1. Chacune des lettres de la Princesse portait une jolie vignette toujours différente, et peinte à TaquareUe. C'était d'un luxe princier.
404 ZÉNAÏDK FLEUR lOT.
dont VOUS n'avez jamais entendu parler, mais qui a existé, disent les vieux catalogues. Votre canevas est des plus heureux. Pour le remplir, je vous en prie, pas de poltronnerie; ne reculez pas devant les scènes intéressantes, pas de défaillance dans les moments difficiles. Quand le canevas présente un passage dur à travailler, ne collez pas dessus un morceau de papier gris.
(c Pour la première partie, je suis tranquille; cela marchera, trottera, courra, bondira, volera de soi; mais pour la seconde partie, ne vous contentez pas de silhouettes, et ne pensez pas déjà tenir un nouvel ouvrage. Soignez votre fin, car c'est toujours vers la fin que votre main faiblit dans Fécheveau, et n'en débrouille plus patiemment les fils.
« Je répondrai encore à votre lettre, chère Bruyère; ne vous en croyez pas quitte à si bon marché. »
DE LA PRINCESSE WITTGENSTEIN
« Rome, 2o août 1873.
En vignette :
un petit pinson.
« Que ce petit pinson vous chante à l'oreille ses plus jolies chansons, ma chère Bruyère de Bretagne, pour accorder votre âme à une tonalité placide et lumineuse, avant que vous lisiez ma lettre qui répondra d'abord à la vôtre, et puis à votre plan. Je veux relever, avec « une rude franchise », ce qui me semble n'être pas pensé comme moi, par mon cher auteur des Pieds d'argile. Savez-vous l'origine de cette expression proverbiale « une rude franchise »? C'était sous la Restauration. La littérature était dans une
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période de pAleur et datonie, tout comme M. de Jouy, dont les échos ont déjà oublié le nom monosyllabique, il tenait une première place, à l'occasion de je ne sais quel anniversaire; on lui offre un gros bouquet, force toasts et des discours, naturellement à l'honneur de Tu eroè del giorno ».
u Un jeune naïf, croyant surpasser toute les adulations super-ridicules, se lève vers la fin, et dit : « Si le u grand homme que nous célébrons ne peut se com- « parer entièrement à Voltaire, il est bien le seul qui u puisse se mesurer avec lui ! »
« A peine fut-on levé de table, que Jouy alla vers le jeune homme, et lui tendant la main, s'écria : « J'aime » votre rude franchise ». Or, comme parmi les deux cents personnes présentes il y en avait très certainement les deux tiers qui savaient que Jouy était à Voltaire ce qu'un moineau est à un vautour, on saisit au vol le mot de cette vanité d'auteur, et... l'on en rit encore à l'Académie.
u Je vais faire comme le jeune naïf, et vous parler avec une rude franchise, mais en vérité.
i' Ainsi vous me dites que vos éditeurs vous harcèlent pour avoir la fin de vos romans, ce que je n'admets eu aucune façon du moment que votre pain quotidien est assuré, et que Dieu vous a donné de si admirables moyens d'action sur votre prochain. Dans ce cas, se contenter de moins quand on peut faire />/ma', c'est dire tacitement à Dieu : Vous m'offrez bien d'entrer dans votre pensée et de travailler en sous-œuvre avec vous, comme un architecte qui comprend son maître; mais je me contente de faire le maçon ou le d<Jcorateur, en mettant, machinale-
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ment, une pierre sur l'autre, ou un petit feston près de l'autre; cela suffit! Le bon Dieu nous laisse faire, car, avant tout, il respecte notre liberté; seulement, comme nous ne pourrons être dans l'éternité que ce que nous nous serons faits nous-mêmes dans le temps, au lieu de devenir là-haut des participants de sa pensée, nous ne serons pas ses coopéra teurs architectes, mais ses coopérateurs maçons; c'est ce que saint Jérôme expliquait à sa sublime Paule, lorsqu'elle lui demandait si l'étude et le travail de l'intelligence contribueraient un jour à la béatitude céleste.
« Ne me tenez pas pour pédante, ma chère Zénaïdc, mais je voudrais vous rendre indépendante de vos éditeurs et de vos lecteurs; il ne faut pas plus contenter l'impatience des uns que des autres.
« Je proteste encore formellement contre votre supposition que je ne vois et ne connais que des gens à couronne quelconque; pas du tout! Comme petite fille, je me suis promené, des heures, entre ma mère et le fameux philosophe Schelling, qui me tenait par la main. Le célèbre poète russe Joukowski, excellent traducteur de Schiller et de Gœthe, m'appelait Mlle Gaton ; ni l'un, ni l'autre n'avaient d'autre écusson que leur plume sur fond d'azur. Depuis, vous pouvez vous imaginer que j'en ai vu bien d'autres moins célèbres. J'ai même connu des personnes de théâtre. Et en Allemagne il y a des individus d'un rare comme il faut sur la scène. Avant-hier, ma fille m'écrivait avoir reçu un baryton remarquable d'Allemagne, et me disait : « M. M*** est venu me voir, il n'a « pas changé du tout pendant ces quinze ans; c'est <( toujours le môme gentleman anglais, un peu froid.
' un pi'u compassé, et très dév.oué. » Ne croyez donc pas, une fois pour toutes, que c'est par grandedamerie ou par ignorance que je me .fâche à chaque trait de vulgarité pris sur le vif que vous reproduisez dans vos belles et charmantes pages.
« Lorsque vous reviendrez à Paris, vous pourriez me faire un grand plaisir : ce serait de demandera M. Lecoffre s'il n'aurait pas l'obligeance de chercher pour moi les œuvres de Sophie Germain, une mathématicienne, dont on publia, après sa mort, en 1832, quelques volumes. M. Ravaisson en parle au point de vue philosophique, avec beaucoup d'estime; et je voudrais savoir ce qu'il en est de ses éloges. Si ces ouvrages ne sont pas bien chers, qu'on me les envoie sans autre ordre; je les feuilleterai, en tout cas, avec intérêt. Si ce sont des livres purement mathématiques, ils seront peut-être chers et moins attractifs pour moi, qui, en fait de nombres, aime l'équilibre plus que les quatre règles. En ce cas, qu'on vous donne d'abord le titre et le prix de ces ouvrages, je verrai ce que j'en veux prendre ou laisser, ¥A sur ce, je vous recommande aux bons Anges; que les vôtres, ceux de la France et ceux de notre siècle, vous aident à construire de jolis monuments litté^raires élégants et durables. »
ZÉNAÏDE A MÈRE MARIE DE
« Loc Maria Ker, 30 aoùl.
« Je n'ai pas de papier à lettres en ce moment, et je vous écri§, ma Mère, sur ces petits bouts, pour le plaisir de vous écrire : cela trompe ma solitude.
408 ZENAÏDE FLELRIOT.
Nous voici déjà au 30. J'aime à voir couler les jours.
« La lettre de la Princesse sur les Pieds d'argile m'a fait plaisir. En regard de son plan, vraiment bien passionné, je lui soumets le mien, auquel je suis décidée à m'arrêler. Les petits séminaires eux-mêmes me font féliciter pour les Pieds d'argile, si vraiment écrits sous Fœil de Dieu.
« Tous les soirs, à huit heures, il y a ici triduum, bénédiction. J'y assiste avec nos bons pêcheurs. J'ai fait ma visite au vénérable curé, qui est venu me la rendre. Comme je me sens maintenant une respectueuse sympathie pour tout être qui sert Notre-Seigneur! Ma chère Mère m"a bien mise dans le vrai, sous ce rapport.
« Enfin je me plais de plus en plus dans ce pays désert. Que penseriez-vous, si je m'y faisais construire un petit pavillon que baigneraient les Ilots? C'est un véritable rêve pour moi que d'avoir une maisonnette devant la mer, qui me rafraîchit, me berce, me tient dans le goût de l'infini, et m'enlève aux tentations violentes des bonheurs humains, dont ma nature a été et est avide.
« Ailleurs, ce qui est riant, joli, me plonge dans des amertumes secrètes que Lady Fullerlon a décrites supérieurement dans ses romans. Devant l'océan, je brise un peu ces liens terrestres; son agitation, sa majesté, son infini, plaisent à la partie élevée de mon être, la seule à laquelle je puisse permettre l'élan. Ses abîmes me rappellent la fragilité de la vie, son immensité me fait aspirer après ce qui est immense, par conséquent divin; je l'aime enfin, je l'aime beaucoup!
« J'espère (jue vous encouragerez cette innocente fantaisie. Mes relations avec les bons habitants de Loc Maria Ker me rendraient très facile de louer ma maisonnette, si je ne pouvais pas y venir.
« Ouc j'ai quelquefois sommeil le soir, ma chère Mère, sommeil de cœur aussi; mais lutter est ma croix! Je dois être toujours veillant et toujours debout. Ma patience me tient l'âme en paix, sinon en joie.
« Je vous serai éternellement unie dans la Foi, et éternellement reconnaissante de m'avoir fait aimer Dieu, que rien ne désidéalise, puisqu'il est l'idéal. »