‹ Zénaïde Fleuriot, sa vie, ses œuvres, sa correspondanceChapitre 67 sur 89 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Prix de l'Académie. — Direction de la « Semaine des familles ». — Voyage à Londres (1873-1874).

En 1873, Zénaïde Fleuriot recevait du tribunal littéraire le plus compétent un témoignage de haute estime pour toutes ses œuvres, et particulièrement pour son ouvrage Aigle et colombe, que couronna l'Académie française, en sa séance du 28 août.

Cette distinction lui fut d'autant plus sensible, qu'elle ne l'avait aucunement briguée ni fait solliciter. Elle avait envoyé simplement son volume, selon les formalités d'usage.

Nous lisons dans la Semaine des familles du 13 septembre comment le fait y fut annoncé.

Après avoir relaté que la moitié du grand prix Gobert était décernée à M. Alfred Nettement, pour son Histoire de la Bestauralion, terminée par sa fille, M. Ambroise Petit s'exprime ainsi :

« Dans cette même séance du 28 août, l'Académie a couronné encore un autre nom bien connu et bien aimé de nos lecteurs, pour des pages qui ont paru ici-

IMUX DE l'académie. 411

même, dans les colonnes de la Semaine des familles. On n'a certainement pas oublié cette jolie histoire bretonne, dans la([uelle, sous ce titre gracieux poétique : Aigle et colombe, Mlle Zénaïde Fleuriot a peint les sites el les mœurs de la Bretagne.

« C'est à ce charmant récit que l'Académie française vient d'attribuer un prix de 1 500 francs. Voici les termes flatteurs dans lesquels M. Patin, secrétaire perpétuel, parle de notre collaboratrice à la docte assemblée :

« Mlle Zénaïde Fleuriot, douée d'une imagination « féconde, avait déjà plus d'une fois appelé l'attention H de l'Académie. Le moment était arrivé où elle devait « atteindre à une récompense poursuivie par de si « constants et si louables eiforts, et dont elle avait u toujours fort approché. Son nouveau roman est « écrit, comme tous ceux qui sont sortis de sa plume, « dans une excellente intention morale, et il reçoit, des «' faits de notre histoire contemporaine qui en forment « comme le cadre, un bien sérieux intérêt.

« Une fable simple y donne lieu à d'agréables, à de «< vives peintures de mœurs et de caractères, à des u scènes bien posées, bien développées; le style est u animé, élégant, spirituel, trop spirituel, si on peut le «' dire.... »

« Cette critique même est un éloge. La Semaine des familles est heureuse et fière du succès de sa « trop » spirituelle collaboratrice. Nous en félicitons sincèrement l'auteur d'Aigle et colombe, et nous espérons bien que ce ne sera pas le dernier. »

LA PRINCESSE WITTGENSTEIN A ZÉNAÏDE

« Rome, 3 septembre 1873.

« Je viens de voir, ma chère Bruyère, qu Aigle et colombe vous a valu un prix académique. Je ne puis vous dire combien j'en ai eu de plaisir, d'abord pour l'honneur, puis pour le succès si mérité de ce livre, le plus viril d'entre tous ceux que vous avez écrits, et enfin pour les 1500 francs, dont vous saurez faire un si bon usage.

(( Je suis sûre que mère Marie de *** aura été, comme moi, bien contente de ce succès. Aussi je viens mettre mes félicitations à l'ombre de son paisible regard, tout rempli de sainte affection pour vous, et je lui adresse ces quelques mots au Couvent.

« Si vous êtes encore en face de l'Océan et de ses grandes poésies, elle vous les fera parvenir, et mon baiser congratulatoire ne se perdra pas en route.

u Courage donc, ma chère Zénaïde, vous voyez que le travail porte bonheur ; ne vous en lassez point Et que les bons Anges vous soient en aide! »

P. -S. « — Je pense que mes lettres adressées à votre plage armoricaine ne seront pas perdues? »

A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN

« Paris, 20 septembre 1873.

u Chère Princesse,

« Aucune de vos pages ne s'est égarée, et ma chère mère Marie de *** m'a remis, à Paris, votre dernier billet de félicitation sur mon prix académique. Je

PRIX DR L'ACADKMIE. 413

VOUS en aurais donne plus tôt l'assurance si je n'avais eu, en perspective, le plaisir de vous adresser ma lettre par la jeune comtesse de Suarèz, membre de notre tiers-ordre, qui vous la portera.

« J'ai refusé de faire une démarche, d'écrire à n'importe quel immortel ou de lui faire parler en ma faveur. Le livre s'est présenté seul, et le jugement qui en a été porté revêt certains caractères d'indépendance qui m'ont réjouie. Je crois, aussi, que l'effet est très bon pour le public, car la vente a doublé. Je désire le succès, c'est vrai ; non pour ma propre réputation, car je ne cherche pas le bonheur dans la fumée, mais pour me faire accepter comme écrivain catholique. Je vous le répète, j'ai la passion de la vérité, et la pensée que je puis la dire à tant d'êtres est mon principal stimulant.

(( Pendant mon voyage de Bretagne à Paris, j'ai fait connaissance avec un chef-d'œuvre de clarté : la Vie de Charles A7/ par Voltaire; mais, je vous l'avoue, j'ai ri au nez de ce vieux sacripant, en lisant, répétée sur une dizaine de pages, une note relative à un très léger emprunt que lui avait fait un chanoine, assez médiocre historien; ces petites méchancetés mesquines et de parti pris m'ont encore obscurci M. de Voltaire.

« Mme de Suarez vous dira que je travaille énormément. Je crains de me laisser entraîner par mon siècle qui est un grand brocheur, mais qui ne laissera guère de livres solidement reliés.

« Les Pieds d'argile auront beaucoup profité de votre examen; je crois avoir bien comblé les lacunes» Aussi, je vous remercie de tout mon cœur, et suis

414 ZKNAÏDE KLEURIOÏ.

plus disposée que jamais à prendre ce que vos excellents conseils auront d'applicable à ma petite mission et au genre qui m'est propre.

« Que ne puis-je vous le dire de vive voix, chère Princesse? »

DE LA PRINCESSE WITTGENSTEIN

« Rome, 7 novembre 1873.

« Combien je vous remercie, ma chère Bruyère de Bretagne, dem'avoir fait connaître Faimable comtesse de Suarez, dont les beaux yeux espagnols et le bel ovale classique m'ont fait regarder avec tant de charme la fille du fameux gouverneur Santander.

u Nous avons beaucoup parlé de son pays, de Bolivar, de la Bolivie Colombie. Si je la voyais plus longtemps, je me ferais conter bien des anecdotes, traditionnellement conservées dans sa famille, sur les héros et les temps de la guerre d'indépendance en ces contrées. Ne pouvant approfondir le sujet autant que je l'eusse voulu, nous sommes vite revenues à Paris, rue du Cherche-Midi, à la mère Marie de *** qu'elle vénère, à Zénaïde Fleuriot qu'elle aime beaucoup, à l'Ecole professionnelle qu'elle trouve merveilleusement organisée, et dont elle comprend bien le résultat apostolique.

« Nous avons pensé ensemble que, peut-être, vous pourriez avoir, pour l'atelier de robes, quelques modèles des grands faiseurs. Je suis allée souvent autrefois chez Worth et GageUn, durant les six ans que ma fille venait à la Cour avec moi. J'y ai pris des traînes, j'y ai commandé des robes de bal,

PlUX DK LACADKAIIi:. 4 1 ii

a (U'Ucs (lu Irousscau, six en nombre, ont eu chacune les honneurs d'un sonnet. Il y avait la Naïade verte, la Moissonneuse couleur depis mûrs, avec fleurs des champs, la dentelle blanche doublée de bleu céleste, comme un flocon de neige courant sur Tazur, etc., etc. ; tout cela, vous l'imaginez, d'un goût et d'un comme il faut exquis, même la plus hardie de toutes, en tulle grec noir parsemé d'étoiles d'or, dite « la robe iee ». C'était encore à l'époque où l'on ne copiait pas les modes des courtisanes du Bas-Empire ou du Japon moderne.

« Il faut savoir distinguer entre la toilette bourgeoise, la toilette des enrichies et la toilette aristocratique des grandes dames, .nées grandes dames, qui se font une robe de laine à 200 francs, avec un parfum de distinction ineffable, auquel n'atteindra jamais le velours de 2000 francs d'une autre. Mais, pour apprendre à faire cette distinction, il ne faut pas admirer, ni surtout imiter les toilettes que se commandent les fdles de maçons et de serruriers américains, qui viennent semer leur argent en Europe^, sans rien comprendre à ce qu'elles voient ni à ce qu'elles mettent. Pourvu que cela leur éblouisse les yeux, elles sont contentes. Une de mes amies, en regardant des excentricités de ce genre étalées chez un faiseur à la mode, lui dit avec une certaine indignation : i< Comment pouvez-vous faire de telles « arlequinades? » Il répondit sans se décoacerter : « Madame, mes clientes américaines ne sont pas u contentes si elles n'ont pas au moins trois couleurs w dans leur costume. »

« Et voilà que je Jjavarde en publiant mes yeux.

41 G ZKNAÏnE FLEURIOT.

c< Donnez-moi bientôt de vos nouvelles. Tout C(; qui vous arrive m'intéresse. »

DE LA I>RINCESSE WITTGENSTEIN

« Rome, il) novembre 1873.

« Voici une silhouette de camée qui pourrait bien rappeler la jolie princesse Pax, que vous avez vue chez moi, et qui vous appréciait si bien. La voilà donc maman! Et grand'maman m'écrit que le petit vermisseau vagissant lui fait tourner la tête de bonheur. Je place ici un billet que la princesse Odescalchi vous écrit, et qui vous fera plaisir. Je viens de le recevoir et je m'empresse de vous l'envoyer, chère Bruyère; et puisque nous parlons silhouette, que je n'oublie pas de vous dire comment vous pourrez me voir ce printemps... en effigie. Hébert vient d'achever mon portrait. Il en est si content qu'il l'emporte à Paris, pour l'exposer. Je voudrais lui persuader qu'il aura plus d'un joli minois à mettre là, en place de mon vieux masque. Mais s'il ne va pas au grand capharnaum de tableaux, on le verra dans son ateher, et je pense que vous ferez volontiers la petite course; peut-être même, Mère *** voudra-t-elle me faire l'honneur de cette sorte de connaissance? J'en serais d'autant plus charmée que cela me permettrait de lui demander en échange sa photographie, que je conserverais bien précieusement, en manière de relique anticipée.

« Pour ce qui est de ma toile, attendez-vous à voir beaucoup de couleurs; ce n'est pas un portrait de dévote; mais il vous persuadera que, s'il est un point

PRIX DR L'ACADKMIE. '4i7

i\o ressemblance entre votre amie et Mme de Staé^I, c'est bien le manque de beauté!

« La comtesse de Suarez est charmante, et vous portera une lettre; elle a bien voulu se charger aussi d'un petit paquet pour la marquise de Blocqueville; peut-(^tre son salon lui sera-t-il agréable.

«» Est-ce que les romans de Lady Fullerton ont été tous traduits en français? En tous cas, je vous recommande beaucoup les premiers, surtout le premier de tous. Il y a là un parallèle, entre la jeune fille catholique et la protestante, des plus heureux. En ce moment, j'ai entre les mains un roman anglais que la princesse Del Drago a voulu absolument me faire lire; j'en ingurgite cinq pages par jour. Il est d'un catholique accentué, et un j-apin le dirait corsé. C'est un tableau du v'' siècle, qui se passe à Alexandrie. L'héroïne est la grande Hypathia , païenne aussi renommée par sa science et sa beauté que par sa vertu et sa haine du christianisme.

« Si vous voulez le lire, cela vous donnerait un peu l'idée de ce genre à effet; mais je sais que vous n'aimez pas à exposer des caractères vicieux ni des théories antichrétiennes, qui peuvent fournir des armes dont les gens se blesseraient peut-être euxmêmes avant de s'en servir pour défendre la Foi. Vous avez sans doute raison, et votre prudence est au moins digne de respect.

« Que Dieu vous inspire, ma chère Bruyère! Je vous aime tendrement. »

418 ZKNAÏDE FLEUR lOT.

DE LA PRINCESSE WITTGENSTEIN

« Borne, 20 décembre 1S73.

« Heureux et joyeux Noël! ma chère Bruyère, en vos bons et chers pays, où il fait si froid, et où l'on souffre bien moins de rhùnlàtistne'S 'qn^^n- cette chaude Italie. Les orangers s'y couvrent, il est vrai, de leurs belles pommes d'or en plein décembre ; mais nos os se ressentent de l'âpre rencontre du Sirocco africain et de la Tramontana boréale. Chaque matin, on se demande qui régnera, l'Egypte ou la Suède; et l'on paie cher la brise suédoise.

« Votre Petit chef de famille était depuis deux heures dans mes mains, et je le feuilletais en dînant, lorsque m'est arrivée une grande enfant, qui, tout comme Lolte^ était en délicatesse avec le bon Dieu. Vite, je la charge de lire bien attentivement le livre pour m'en rendre compte, scène par scène. Elle le tient encore; j'en ai pourtant assez vu pour vous féliciter bien sincèrement. Vous me rendez des plus attractifs ce charmant petit monde de l'enfance. En cela, vous êtes incomparable. Les gravures sont fort jolies, et celle de Lotte se jetant aux pieds du médecin pour le conjurer de sauver Maman est un petit chefd'œuvre; elle accentue votre idée et lui donne du relief.

a Ce déhcieux volume m'a fait grand plaisir, me compensant le déplaisir que j'ai souvent éprouvé en voyant les naïves figures de l'enfance profanées, et servant de prétextes à figurer des passions qui ne sont ni de leur âge ni de leur temps. Vous leur prêtez

1>HIX I)K L ACADEMIE. 419

quelquefois aussi, ce me semble, plus de force de sentiment qu'ils n'en ont, mais à si bonne fin qu'on en est émerveille et édifié tout à la fois.

« Le volume des Pieds cCargile m'est arrivé aussi et je vous remercie beaucoup de m'avoir indiqué les pages où vous avez fait quelques modifications; il me paraît que cela va très bien maintenant. Donc, courage de plus en plus, ma chère Zénaïde, bonne fêle de Noël, et bonne année i\ la révérende mère Marie de*** et à vous.

« Est-ce que Mme de Suarez n'est pas revenue k Paris? Ouand vous le saurez, vous me l'écrirez s'il vous plaît. »

Page 1