CHAPITRE XIX
Paris. — La Délivrande. — Locmariaker.
Correspondance (1882-1883).
A LA MERE MARIE DE
« Couvent de la Vierge fidèle, la Délivrande (Calvados),
15 janvier 1882.
« Ma chère Mère,
(i Je me demande encore comment vous avez bien voulu consentir à me laisser, par ce temps d'hiver, m'en aller guérir mon rhume à l'air de la mer. Le remède homéopathique est un peu violent pour une toux invétérée; mais j'espère qu'il en aura raison.
u Vendredi soir donc, j'arrive à la petite gare de la Délivrande. Personne au-devant de moi; ma dépêche était à peine arrivée, et je ne précisais pas de train. Une vieille paysanne s'empare de mon sac de nuit pour le porter; je ne suis plus à Paris, c'est clair. Au couvent, on a donné des ordres; je trouve la Mère de Bethléem très distinguée, très aimable. Elle me con-
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(Juit à ma chambre, me donne les détails nécessaires. En voilà jusqu'au lendemain.
(t Quel silence î on n'entend pas même une cloche. Ma chambre, au premier, n'est pas grande, mais éclairée par un haut vitrage avec des dessins enchâssés dans du plomb, c'est artistique; cela me plaît. Au dehors, la campagne nue; sous mes yeux, un potager, une platebande d'artichauts; ces touffes bronze sont superbes; l'artichaut me fait l'effet d'une acanthe rustique.
« J'ai un feu splendide; et il me semble que j'entends la mer. Demain, je cours lui faire visite; j'ai d'abord adoré le Créateur, en son modeste tabernacle. Ce n'est plus notre belle chapelle à mosaïques d'or, mais c'est toujours le Dieu que ma Mère m'a fait connaître et aimer. J'ai bien prié, malgré ma fatigue. Demain, j'essaierai de travailler; il faut qu'un canevas s'élabore en ce très peu de jours. Il est dommage que je sois hébétée par le rhume, j'aurais tiré parti et grand parti de ce voyage.
« Samedi.
u Je descends pour la seconde messe. On m'apporte mon déjeuner. Aussitôt après, je mettrai ma lettre à la poste et partirai pour la mer. Que dira ma bronchique de cette visite? Peu importe! Je prends le train qui me dépose, en quelques minutes, à deux pas de la grève. Quels ravissements I D'abord, j'élève mon cœur vers celui qui a préparé de pareils tableaux pour mes yeux. Je me promène le long du flot; je trouve des emplacements exquis; je rêve d'un pied-à-terre, pour moi seule, à cinq heures de Paris. Puis je reviens.
c< L'après-midi, je reçois la visite de la Mèrç supé-
Heure. Pleine d'amabilité, elle me témoigne la plus vive reconnaissance d'être descendue au Couvent. A la Vierge fidèle, tout le monde me lit. Elle me demande de visiter demain le pensionnat.
(( Après son départ, je vais flâner par le bourg, et prier Notre-Dame de la Délivrande. Journée bien remplie.
« Le lendemain, dimanche, messe de communion ; et puis, grand'messe à huit heures et demie. Je suis seule dans la rangée de prie-Dieu, janvier n'étant pas précisément le mois des bains de mer; la jeunesse est derrière. Belle musique, chants très pieux. Soudain une grosse voix d'homme tonne à mes côtés. C'est un missionnaire qui, appuyé sur la balustrade, juste devant moi, commence un sermon. Ses jeux de physionomie, son accent, me jetaient dans la stupeur. Enfin j'ai pu me recueillir et écouter avec respect Cette parole rustique, mais si fervente!
« Le reste de la matinée, j'écris ma correspondance, A deux heures, une religieuse vient me chercher et me fait visiter l'établissement. C'est très vaste, très aéré, très ordonné, bien blanc et bien frais.
« Tout à coup, dans le dortoir des orphelines, une porte s'ouvre : cinq rehgieuses, dans leur magnifique costume, apparaissent. C'est la Supérieure générale, que je ne savais pas là, et qui venait me dire le plaisir qu'on avait à faire ma connaissance.
« La Révérende Mère se tenait au milieu ; deux religieuses de chaque côté. C'était un vrai tableau. J'étais confuse de tant d'honneur. Nous avons un peu causé, et elles se sont retirées. La Supérieure et la bonne religieuse qui s'occupe des orphelines sont restées,
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et nous avons longuement parlé ensemble. Une sœur vient nous dire que la marquise de *** me fait offrir son landau pour aller à la mer. J'accepte avec enthousiasme. Cette longue promenade à travers le pensionnat me rendait impossible tout autre genre de promenade. Il est décidé que j'irai remercier l'aimable dame, dont on me donne un aperçu, u Son appartement n'est pas en très bon ordre >, gémit la mère.
« Je vais. C'est de l'indescriptible. Mme de ***, grande, distinguée, négligée dans ses vêtements, est assise vis-à-vis d'une cage de perroquet, entourée de journaux, ensevelie sous des livres. Elle m'accueille avec joie. Sa conversation est étonnante. Beaucoup d'esprit, avec un grain d'originalité.
u Elle a lu tous mes ouvrages, et trouve que j'ai des pages à la Walter Scott. Elle me demande si je ne voudrais pas fonder un journal. Elle arrive à Mlle X..., qui a le sien. Oh! qu'elle est pointue! s'écrie-t-elle. La religieuse me regarde avec inquiétude. Je suis très gaie; ce type me ravit.
u Mademoiselle, me dit la religieuse, elle est charte mante aujourd'hui; c'est le contentement de vous « voir. »
« Je pars dans le landau fermé, et je passe deux heures sur la grève, prenant des renseignements pour m'amuser, et ne me lassant pas de contempler la mer derrière la glace de la voiture, qui marche lentement. C'est un rare plaisir pour le mois de janvier.
« A bientôt, mère; je suis ravie de ma petite équipée; je sens que mon rhume est guéri; le remède était excellent, mais non à conseiller à tout le monde. »