‹ Zénaïde Fleuriot, sa vie, ses œuvres, sa correspondanceChapitre 79 sur 89 · J4 ZÉNAÏDE FLEURIOT · texte numérisé non relu

J4 ZÉNAÏDE FLEURIOT

Zénaïde revint à Paris, et ne le quitta plus qu'au moment des vacances.

« Kermoareb, 5 août 188i\ {( Ma Mère, ma chère Mère,

« Quand donc recevrai-je de vos nouvelles? Pas un mot.

« Je voudrais que vous me vissiez dans ma grande solitude, attendant ma manne de conseils et de forces, après l'autre, celle que je vais chercher à l'autel.

« Je commence à me relever de dessous les mille aiguillons d'épreuves domestiques qui m'attendaient ici, dans mon ermitage. Le départ de Jeanne est de ce nombre. Il m'est impossible de trouver quelqu'un qui puisse vivre avec M*** ; elle n'est pas assez forte pour son travail, et ne peut supporter personne avec elle. Afin de me reposer un peu de ces tracasseries, j'ai envoyé M*** chez sa mère.

« Je cueille mes dernières fleurs, car le soleil devient brûlant et les fane. Mes tamarins sont superbes; vous connaissez ces jolis arbustes au feuillage fin, souple et toujours vert. Le bon Dieu les a destinés à orner l'aride. Ils viennent partout; et les secousses du vent ne font que les enraciner davantage. Ainsi en est-il de l'amour divin. »

« 6 août 1882.

« Je reçois beaucoup de visites d'aimables gens, qui viennent saluer Zénaïde Fleuriot. Je me demande parfois si ce personnage est bien moi.

« Adieu, etc. »

CORRESPONDANCES DIVERSES. otb

A LA MÊME

« Assomption 1882.

« Charmant de voir arriver Francis sur Méaban; nous avons ainsi baptisé le petit cheval qui est enfin revenu; et je sors des offices. Je puis dire que j'ai passé ma journée dans le temple du Seigneur. Tous ont assisté h grand'messe, vêpres et procession. J'ai prié bien humblement et avec une grande ferveur, et ces exercices de pénitence m'ont laissé une vraie suavité. Pourtant quels chants, mon Dieu! Quels assauts! et la procession, (pielle poussière! Du côté de la foi, c'est bien édifiant; mais où sont les voix célestes et le silence recueilli de ma belle chapelle?

« Le cheval fait toujours merveille et nous sert joliment. Francis et moi avons combiné les courriers. 11 ira à cheval porter les lettres à Auray; et vous verrez que maintenant on pourra se répondre courrier par courrier.

(t Notre recteur fait une retraite; ce sera le vicaire qui, baptisera Marie P***, dont les parents sont aux anges. Si vous aviez vu le brave douanier au brun visage ruisselant de sueur contempler pieusement la petite médaille d'argent que vous leur avez envoyée! Quelles braves gens il y a encore ici !

c< La remplaçante de Jeanne est une pieuse fille, qui obéit au doigt et à l'œil à M..., ce qui lui va; c'est du reste la seule manière de s'entendre avec elle.

u Comme l'humilité et la douceur sont nécessaires au bonheur commun! j'en vais faire provision chaque matin à l'église, et je reviens alors mieux disposée, après

ÎJie ZENAÏDE FLEURIOT.

avoir prié mon Dieu, et m'être rappelé les enseignements de ma mère. Un objet sans art me fait du bien à l'âme par les yeux. Sur la porte du tabernacle est couché un agneau doré; comment ne pas s'efforcer d'être doux quand tous les jours ce symbole vous rappelle celui qui fut doux et humble de cœur! En pensant à ma Mère, je retire une à une les petites épines restées en mon cœur, et personne ne s'y blesse ce jour-là! Je suis encore si imparfaite et si rancunière, grâce à mon implacable mémoire, que j'en ai honte. Priez pour moi; les apparences sont superbes, mais Dieu voit le fond.

« J'ai reçu hier la visite de l'éminent D"" Fonssagrives et de ses fds; ils habitent non loin d'ici. L'abbé est auprès de Mgr d'Hulst; nous irons prochainement voir ces dames.

« Adieu, etc. »

A LA MÊME

« Kermôareb, 30 août 1882.

« Ma chère Mère, « Que vous êtes bonne pour ces pauvres enfants ! vous m'en attendrissez moi-même, et je fais beaucoup d'actes de vertu en votre souvenir.

(( Le chien de Francis, Trompillau, nous amuse beaucoup. Quand son maître revient de la chasse et prend son repas après nous, il met son museau au niveau de la table; et alors ce sont des caresses, il faut voir! Il a une belle et honnête figure jaunâtre, et deux oreilles superbes.

(( Quant à Méaban (nom de l'île qui nous fait face), ce n'est pas un cheval, c'est un mouton. Tout le

monde peut le conduire; et avec cela, il marche bien. Il est gris pommelé, et prend Tair fier quand Francis est monté dessus et lui tient la bride haute. Le cavalier possède, il est vrai, des arguments.... aux talons. Ils sont allés jusqu'à Vannes l'autre jour.

« Hier, j'ai été voir une pêche de nuit, mes neveux m'en avaient tant priée. II faisait un clair de lune admirable; ces messieurs tiraient sur le filet à qui mieux mieux. Ils ont pris quantité de poissons qui, frits aussitôt, sont exquis.

« Nous avons assisté à la noce d'un brave douanier; c'était des plus rustiques; Francis ne pouvait s'y rendre à cause d'une foulure au pied, mais deux géants sont venus l'enlever sur leurs bras, disant qu'à tout prix ils voulaient l'avoir à leur table. On a bien ri et chanté; mais que cela est religieux au fond! Figurezvous une vieille pêcheuse imposant silence aux chanteurs, à la fin du repas, et récitant des prières dans un latin impossible. On répondait avec des voix formidables au Pater et à VAve. Puis elle a récité un De profimdis, en souvenir de leurs défunts. Quelsj braves gens! Pour achever cette bonne journée, quelqu'un apparaît, c'est... Monsieur de Perrodil; et après le dîner, nous allons voir danser la noce. Ce matin, il part, se disant enchanté. Ce sont d'excellents amis qui vous respectent et qui vous aiment; nous avons bien paillé de vous, quelle joie intense!

« Pourriez-vous, Mère, me faire acheter de petites images de l'Enfant Jésus, pour mon peuple enfantin? il m'en faut une cinquantaine.

« Oui, c'est convenu ; touslesjours, je porterai votre souvenir à l'Agneau du Tabernacle; cette pensée

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m'est très douce. Chaque fois que j'entre dans l'église, je dis pour vous et pour moi : Agnus Dei^ miserere nobis.

« Adieu, etc. »

A LA MEME

« Kermôareb, dimanche 17 septembre 1882. « Ma chère Mère,

(( Oui, la foulure va mieux, mais Francis ne brille pas par la prudence. Enfin il y a tant de ressort en lui, que la guérison arrive quand même. Il est allé ce matin à la grand'messe à cloche-pied.

(( Non, ce n'est pas la vie de famille qui m'absorbe; c'est la direction de cette maison, de ce ménage, que je porte à moi seule. C'est la voiture, le bateau, tout ce train. Cela m'occupe et m'est sain; mais quant au travail littéraire, n'y comptez pas. Il ne se fera qu'à Paris, dans mon tranquille appartement. Je prépare mes matériaux, je recueille les éléments; mais la composition n'est pas possible ici. Par vertu, j'essaierais, s'il n'y avait que deux ou trois personnes. Le docteur Fonssagrives m'a stimulée. Quand des hommes de cette valeur me disent : « Vous rendez de grands « services, vos livres font un bien immense », le courage renaît. Sa femme me paraît très bonne; sa fille, Mme Martin, excellente ; et les poupons sont... exquis!

« J'ai été terrifiée autant qu'édifiée en lisant votre billet d'aujourd'hui, sur cette pauvre amie Mestayer.

(( Disposer ainsi toutes choses soi-même avant cette terrible opération, puis s'abandonner absolument en face de la mort, c'est très grand. Ce n'est plus le

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sacrifice de la vie au pied de l'autel, mais bien au pied de la potence.

« Je vais prier pour elle avec vous!

« Mme Badois m'a écrit une lettre étonnante de oœur et d'esprit; quelle religion élevée! Quel amour vrai et pratique pour les pauvres ! Ma chère Mère a dans son tiers-ordre un véritable écrin de perles.

*« Je reçois des visites de toutes les parties de l'Europe; je ne sais vraiment pas qui leur donne mon adresse. Hier j'avais dans mon salon une comtesse italienne (pii veut me traduire, et d'aimables dames de Bordeaux fort enthousiastes.

« Ma contrariété actuelle est que Méaban est malade et que le voilà en traitement chez le vétérinaire, ce qui me fait faire la grimace. Mais j'étais trop contente d'avoir ce bon cheval sous la main, et de me carrer dans ma petite voiture. Il me faudrait une écurie sur place; je l'envoyais à Kerpenhir, chez le fermier; c'était si loin qu'il a pris froid, et je suis à pied pour l'instant.

« Il fait une efiroyable tempête ; la mer écume sous ma fenêtre, et je perds un temps considérable à l'admirer, en pensant à vous, ma Mère, à vous qui avez déifié en moi cette admiration machinale. Du reste, je vous dois tout. »

A LA MÊME

« Kermôareb, 10 octobre 1882.

« Chère Mère, M Avant votre retraite, je veux vous dire que j'ai écrit quatre lettres au profit d'un être qui m'est de plus en

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plus ailiipalhique. Il me faut prier, prier el prier, pour être patiente. Et encore, je m'enlève parfois comme une chaudière qui éclate. Priez bien aussi pour votre pauvre fille, que les trop hautes vertus agacent quelquefoie?. Obtenez-moi celle de patience. Encore, si j'avais une nièce, une douceur; mais non, un frère et cinq neveux. Cette pauvre amie de Cadoudal est si bien soignée par ses filles ! Ah I parlez-moi des filles !

« Mais ce sont ces malheureux hommes qui ont l'influence; il faut donc les garder chrétiens, et les supporter.

« Vous devez être heureuse de vous envelopper de silence, ma chère Mère, et je ne suis pas fâchée d'être ici, durant ces saints jours de retraite, pendant lesquels vous disparaissez. Il me semble que vous avez, cette année, un prédicateur tout à fait au goût de votre âme, et j'en suis heureuse. J'ai moi-même entendu le révérend père Fcssard, à Rome, et sa sainteté m'avait ravie.

« Ici j'ai des sermons très longs, en bas-breton, que je ne comprends pas, el bon nombre de quêtes. Mon clergé choisit l'heureux moment de ma présence pour me mettre à contribution. C'est tout simple, et j'aimerais à ouvrir les mains très grandes, si j'étais un peu riche. Mais hélas! avec tant de charges, je ne le serai jamais.

« A bientôt, ma chère et vénérée Mère; je demeurerai durant la retraite, par le cœur et la pensée, auprès de vous, et je sens bien que je vais me recueillir un brin, pour être en correspondance. »

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A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN

« Kerniôareb, 15 octobre 1882.

« Je n'ai pas quitté mes grèves, chère Princesse; j'aime les brumes d'automne sur l'Océan, et mes yeux sont habitués à l'horizon bleuâtre de mon grand lac. Néanmoins je partirai la semaine prochaine pour Paris, et me mettrai à la recherche de la princesse *** pour lui remettre votre billet. Si le hasard me fait la rencontrer, je me souviendrai de vos utiles recommandations sur les étiquettes, car je trouve qu'il yen a beaucoup. Je suis enfin sortie de mes expansions un peu juvéniles; et, comme j'ai le respect des hiérarchies, je serai facilement ce que vous désirez que je sois. Mais, voyez-vous, je ne suis faite que pour des Altesses miracles de bonté et d'intelligence, ou de saintes et grandes dames qui me témoignent une sympathie vraie, dont je suis touchée. La fierté s'accommode toujours de la grandeur bien portée. Je n'ai jamais connu l'envie, mais je me cabrerais volontiers devant un titre porté par un être sans valeur, et réclamant des flatteries. Xon seulement je n'ai pas trouvé la couronne de la princesse ***, dans mon berceau, mais ses roubles n'y étaient pas non plus.

« Oh! mon Dieu, je vous révolte peut-être! Tant pis; votre Bretonne a quelquefois ses heures de très mauvaise tête.

« Vous m'avez écrit, sur George Elliot, une belle lettre dont je vous remercie, et que j'ai comprise pleinement. Je comprends beaucoup de choses, chère Princesse ; seulement cette compréhension m'est

venue un peu lard. Je ne la savais pas juive; dans tous les cas, ses livres sont plus moraux que tant de nos livres à succès, et autrement profonds.

« Ici, naturellement, je lis plus qu'à Paris, et je pousse de grands hélas ! me voyant si petite devant ces admirables conteurs. Il faut bien se contenter de ce que l'on a; mais je l'avoue, moi catholique, j'aurais voulu écrire un livre solide dont la valeur ne fût contestée par personne. Cela viendra peut-être.

« Avec vous, chère Princesse, je puis vivre en toute simplicité; et je veux croire que vous ne trouverez jamais qu'il soit démocratique et sans respect de vous aimer et de vous le dirç ».

A LA MEME

« Paris, 3 décembre 1882.

« Chère Princesse,

« Vous me ravissez. Ma petite « Bouche en cœur », ma pauvre poupée, a passé sous vos yeux ; elle vous a plu, et vous n'avez eu à m'indiquer que les défauts de sa toilette; quel succès! Et voici que « Faraude », ma brave Faraude, me vaut une de vos pages les plus flatteuses. Mais c'est que je pense tout à fait comme vous. En voulant glorifier la fidélité d'une humble et détourner les paysannes de la domesticité parisienne, j'ai écrit une de mes meilleures pages. Les bourgeoises ont dédaigné Faraude; mes amies, les Comtesses, l'ont aimée ; mon public populaire l'a accueilHe avec transport. Et voici que mon génie de Princesse lui dit son mot; et quel mot !

« Je vous remercie, et vous trouve supérieurement

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bonne de prendre la peine de lire ces simples livres-là.

(( J'ai un roman populaire en tête, sur la destinée merveilleuse d'un grand artiste sorti des rangs du peuple. Ce n'est pas un roman, c'est une histoire; et elle serait bien émouvante\

« Vous allez recevoir la suite de Cadok, appelée L'héritier de Kercjuignon. On la dit intéressante; vous verrez si on dit vrai.

« Je voudrais bien revoir Saint Pierre de Michel- Ange, le grand Saint Pierre, et vous revoir. C'est un (le mes projets. Je ne fais que celui-là; mais je le caresse en mon for intérieur, et je veux espérer qu'il s'exécutera. Chère Princesse, vous êtes le plus clairvoyant des critiques. Je vous embrasse à la bonne franquette, en vous souhaitant pour l'an prochain tout ce que votre noble cœur désire. »

A LA MEME

« Paris, 28 décembre 1882.

« Merci de vos fleurs, chère Princesse. Que ces bouquets sont jolis I Ils me rappellent mes extases • levant les corbeilles parfumées de Roine. Jugez avec (juel plaisir je me les rappelle, en ce Paris boueux et j)eu odorant. Merci surtout de vos souhaits, et de cette devise que vous me soufflez : Confiance et ardeur dans le travail! Je la garde; mais j'écoute toujours l'inspiration qui vient on ne sait d'où, et (jui me fait brûler les pages. Je critiquerai en relisant, en prenant l'immense fatigue de me relire.

« Chère Princesse, que Dieu vous conserve à notre

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alTection, que votre santé s'affermisse, que le bonheur de vous embrasser me soit donné : voilà mes vœux pour cette année, mes vœux romains. »

A LA MÈRE MARIE DE

« Château de Wambrechies, 30 avril 83.

« Me voici arrivée chez mon aimable comtesse Juliette; vous eussiez été contente de votre fille, ce matin; elle a largement réparé la hâte qu'elle met quelquefois dans ses rapports avec Dieu. Comme c'étaient les Rogations, j'avais demandé à assister à la messe, malgré l'heure matinale. Je me lève à cinq heures, j'ai la messe à cinq heures et demie; mais les prêtres, tout à la procession, ne donnent pas la communion, et je ne l'ai reçue qu'à huit heures.

« En cette longue station, j'ai remercié mon Dieu de me faire comprendre et goûter la douceur de la régularité à son service, et du bonheur intime qui me réjouit en sa maison.

« Ma patience, patience d'action de grâces, a dû étonner ma chère hôtesse, qui m'édifie beaucoup; je prends près d'elle des leçons de simplicité et d'humilité, et je lui crois une très grande âme.

(( Faut-il vous parler de ma santé, ma Mère? Oh! le voyage m'a rendue quasi malade quoiqu'il ne fût pas long. Mais rassurez-vous ; aujourd'hui, je vais bien, et heureusement, car tout le clergé dîne au château. »

CORRESPOiNDANCES DIVERSES. o29

DE LA PRINCESSE WITTGENSTEIN

.« Ce 8 juin 1883, Home.

« Mes vacances n'ont pas encore commencé, mais j'ai passé entre Charybde el Scylla. 'Vous avez trouvé là, ma chère Bruyère, un thème excellent, que vous avez modulé avec une grâce parfaite. Ce soir même, j'écris à ma fille, la princesse de Hohenlohe, l'engageant à lire cette nouvelle, qui nous fait assister à de petits faits analogues à ceux qui se passent chaque jour sous nos yeux.

« C'est charmant, tout à fait charmant. La première nouvelle est aussi fort jolie.

« Dans Chari/bde et Sct/lla, il y a environ une vingtaine de mots qui pourraient être avantageusement remplacés, pour qu'aucun grain de poussière ne ternisse l'éclat d'un doux coloris.

« Ahl vous parlez bien de la difficulté du bon langage; et c'est pourquoi nos grand'mères ne voulaient pas de gouvernantes qui ne fussent de naissance noble, car le mauvais langage, le parler négligé dans l'enfance, ne s'oublie jamais. On a beau faire, quelque chose en revient lorsqu'on s'y attend le moins.

« Quand le livre se réimprimera, avertissez-m'en; je le relirai à votre intention, le crayon à la main; car ce sont choses si légères qu'il faut les souffler; cl appuyer, en les répétant, serait faire tort au reste.

« La conversation sur le jeune garçon, qui en [(^montrerait aux Pères de l'Église, est très plaisante. Le collier de grenouilles en diamants est bien ima-

giné; on pourrait le dire en émeraudes. L'idiot, la crapaudière, sont fort drôles; je vous en fais sincèrement compliment, mon cher auteur.

« Dites à mère Marie de *** combien sa lettre m'a rendue heureuse au fond du cœur. J'ai touché et retouché ce papier qui avait été dans ses doigts, pour y prendre un peu de son parfum de sainteté.

a Baisez-lui les mains pour moi; vous savez que dans nos pays, et en Itahe, où le sens du respect n'a pas encore disparu, le baise-main n'est pas considéré comme une bassesse, mais comme une câlinerie respectueuse. Quand on disait bonne nuit à nos grand'mères, on se ployait légèrement et on leur baisait le genou pour ne pas ennuyer leurs mains! C'est parfois qu'elles les posaient sur nos têtes, en signe de faveur.

« Bonsoir, chère Bruyère.

(( Que j'avais raison de vous dire, il y a vingt ans : N'oubliez pas la Bretagne! Si vous saviez comme je suis heureuse de chacune de vos réussites!

« Princesse Caroline W. »

A MÈRE MARIE DE

« En wagon, 10 mai 1883.

« Ma chère Mère,

« Poursuivie par le soleil et la pluie, je suis arrivée sans encombre à Redon. Au buffet, pour me mortifier, j'ai mangé une maigre purée de pommes de terre et du pain. Mais comme je m'affaibhs! Je mourais de faim à trois heures; moi, qui pouvais passer deux

jours entiers sans manger! Je m'affaiblis; c'est sûr!

(( Mon festin spirituel a (Hé composé d'oraisons jaculatoires; puis, étant seule, j'ai chanté des cantiques,

« Il pleut à verse. Ce sera une voie fraîche pour le voyage.

« A bientôt; mon souvenir à Mère générale; diteslui que je m'affaiblis... Je vois d'ici son fin sourire.

« Mère, nous vieillissons ensemble, grâces à Dieu; mais avouez, qu'au moins, moi, je ne vous donne pas d'inquiétudes.

u J'ai couché hier à Auray, au couvent du Père Éternel. Quel bonheur de me retrouver dans la paix, au milieu des reUgieuses! J'étais émue de me revoir ce matin dans le chœur de la chapelle.

« Vous vous étonnez du nom que j'ai destiné à mon héroïne, « Câline », abréviatif de Pascaline. Mais je connais deux Pascaline : une princesse; l'autre une petite fille, qui garde son cochon dans mon chemin; la mienne fera la troisième.

u Adieu, etc. »

A LA PRINCESSE WITTGENSTEIN

« Kermôareb, 9 juillet 1883.

« C'est de mon désert que je vous écris, chère Princesse. ïl y a longtemps que j'ai quitté Paris; les chaleurs de mai m'en ont chassée. Et ainsi qu'il arrive .souvent, le temps s'est refroidi, les pommes de pin ont flambé dans mes cheminées. Qu'importe! Je suis chez moi; et, quand le temps est maussade, je sais toujours trouver quelque occupation.

528 ZÉNAÏDK FLEURIOT.

(( Ces jours derniors, je relisais votre ouvrage sur La perfection chrétienne et la vie intérieure. Ces livres-là se lisent et se goûtent à la campagne, dans la solitude. Quelles belles pages vous avez écrites! Je compte en faire passer quelques-unes sous les yeux de la comtesse Juliette de Robersart, à qui j'ai transmis vos compliments sur son voyage en Orient. Qu'elle est spirituelle aussi, celle-là! Elle m'écrit des lettres à signer : Sévigné. En ses fréquents voyages d'Italie, elle a été plusieurs fois sur le point de vous rencontrer, et elle m'écrit que le guignon a toujours empêché cette entrevue. Comme elle le regrette !

« Mère Marie de *** a été touchée de vos quelques lignes; elle m'écrit fidèlement des lettres qui sont des merveilles de surnaturel, et dans un style qui se fait rare. Je n'oublierai jamais votre douce compassion quand la maladie l'a frappée, et, je puis le dire, m'a frappée en même temps. Je suis trop heureuse d'avoir trouvé ce soutien si compatissant. C'est la sympathie du chêne pour le lierre. Je prie souvent pour vous, chère Princesse, et les yeux fermés, j'évoque votre image. Elle est profondément gravée dans un cœur qui ressemble un peu au granit. »

A MÈRE MARIE DE

« Kermôareb, le 5 août 1883.

« Mère, j'étais bien angoissée de votre long silence. Si j'avais su que Mère générale fût arrivée, j'aurais été capable de lui écrire. Ce n'est pas la première fois qu'elle m'eût charitablement rassurée.

« Les jeunes (illes dont vous me parlez me rappellent ma pelite personne, si naïve et si contente, malgré tout. Dieu m'avait donné un bon ange rieur et gracieux, qui me mettait un voile sur les réalités et les laideurs; et quand je les ai connues, le bon ange avait la sagesse pour don. ,

« .J'ai voulu m'imposer un sacrifice, vous faire un cadeau surnaturel, et j'ai inauguré la prière en commun, dans cette maison où chacun vous est si reconnaissant. L'essai a réussi ; on s'y rend exactement, et c'est vraiment un devoir, je crois. Cette gravité finit bien la journée, et la difficulté n'est pas si grande que je le craignais. Je l'ai fait pour rentrer dans ces habitudes chrétiennes qui plaisent à votre âme religieuse, et cette légère contrainte a déjà eu sa récompense. Ce matin, j'allais entrer dans l'église. Je vois sous le porche une pauvre vieille femme qui paraissait prête à tomber en faiblesse; elle était là, si misérable, portant un gros paquet et un chapelet dans sa maigre main déformée par la goutte. Que fallait-il faire? Ou la messe, ou la charité? Je vous ai appelée au conseil, et j'ai sacrifié la prière paisible à la charité agissante. J'ai conduit la pauvresse, à demi morte de froid et de faim, chez l'aubergiste voisin ; je lui ai donné des sous, un bol de café bouillant, et elle a pu continuer sa route.

« Ici,j'ai toutes sortes de malades auxquels je fournis du bouillon , et qui m'édifient par leur patience puisée dans une foi touchante.

« Tante Marie est en bonne santé, et les enfants aussi. Je les aperçois dans le bateau qli'ilr promènent de ri de là. h Hermine^ avec sa gracieuse oriflamme^

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joue un grand rôle dans les plaisirs. Le courage me revient, avec le souvenir de vos paroles sur ces destinées, quand je les vois tous disposés pour le bien, et mettant Dieu dans leur vie.

u A bientôt, et à toujours, en ce Dieu créateur dos merveilles qui m'entourent, en ce Dieu qui a l'ait le cœur de ma Mère.

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