MANCSCRIT DE SON PP:HE
damné à mort et les deux autres accusés à la déportation. Ce jugement, prononcé par les satellites de Hobespierre, reeut son exécution le jour môme où il fut rendu, et la séparation des condamnés eut lieu aussitôt après Tarret de cet assassinat juridique, sans (pion leur laissât la triste consolation de se dire adieu. Mon bienfaiteur vénéré, Fabbé Rolland marcha au supplice avec un courage digne des premiers martyrs, et reçut le coup fatal sans montrer la moindre faiblesse.
(( Les deux autres victimes furent conduites en prison, et ne tardèrent pas à être embarquées sur un bateau à soupape, pour être noyées dans la Loire, avec d'autres compagnons d'infortune : c'était ainsi que Ton déportait sous la Révolution.
« Lorsque nous fûmes informés, ma tante et moi, de ces fins tragiques, notre douleur ne connut plus de bornes.
« Le tribunal révolutionnaire poursuivit bientôt son (iHivre en appliquant aux propriétés et aux biens des condamnés la loi barbare de la confiscation. Tout ce ([ui appartenait au prêtre martyr fut vendu au profit de la Nation.
« Ma bonne tante, dépouillée, elle aussi, de la fortune de son mari, prit alors la résolution de retourner chez son beau-père, et d'abandonner un pays qui ne hii rappelait plus que de déchirants souvenirs.
-' Klle fit donc venir mon oncle, Allain Rolland, le seul frère cpii lui restût, et lui communiqua sou j)rojet, le priant de me recevoir puisque je ne pouvais me résoudre à rentrer chez mon père. Il approuva sa résolution et dit qu'il serait heureux de
m'cmmener, d'autant plus qu'il était sans enfant, et qu'il voyait en moi la double qualité de fils de sa sœur et d'héritier de sa fortune.
« Je me rendis donc chez ce bon parent, et fus très bien reçu par sa femme qui ne tarda pas à me témoigner le plus tendre attachement. Je m'efforçai de leur montrer ma gratitude en remplissant mes devoirs le mieux qu'il m'était possible, mais le souvenir de la mort affreuse du prêtre martyr ne pouvait quitter ma pensée. Consumé par un chagrin continuel, je ressentais autant de regret de n'avoir pu l'arracher à ses assassins, que de n'avoir pu mourir avec lui. Je tombai enfin dans une maladie de langueur qui me conduisit aux portes du tombeau. Pendant dix mois, on m'entoura des soins les plus empressés, mais en vain; j'étais devenu si faible que je ne pouvais plus marcher sans l'aide d'un bâton.
« Un jour, j'appris que l'on allait célébrer, pour la chère victime que je pleurais, un service funèbre dans l'église de la paroisse qu'il avait desservie si longtemps; mes parents avaient eu soin de me cacher cette cérémonie, craignant l'émotion inévitable qui en résulterait pour moi; mais le sentiment de la reconnaissance devait rendre leurs précautions inutiles.
« Le jour fixé, je me levai à l'heure ordinaire pour éviter tout soupçon; et certain que tous étaient déjà partis, je me traînai comme je pus vers le bourg.
« Le service était commencé lorsque j'arrivai à l'église, et les assistants ne purent retenir leur^^ larmes lorsqu'ils me virent, pâle, défiguré, me soutenant à peine, m'agenouiller au milieu d'eux pour rendre les derniers devoirs à leur vénéré Recteur.
.MAM SCHir DE SON in-AŒ. 21
Bien (jue celle loiichanlo cérémonie eût ravivé toutes mes douleurs, je trouvai une si grande consolation d'avoir pu m'associer à cet acte de respect et de reconnaissance pour la mémoire du saint martyr, (pie les forces commencèrent à me revenir dès ce moment.
« Je restai encore (pielques mois chez mon oncle Allain; mais dès que je fus rétabli, je me vis obligé de céder aux sollicitations de mon père et de retourner chez lui. Hélas! je n'y restai pas longtemps! Ma manière de vivre lui déplaisait, et il voyait bien que mon cœur demeurait consumé par le chagrin. Mon demi-frère avait pris du service dans les armées de la République; tous les jours, mon père m'excitait à suivre son exemple , et je crus devoir me déterminer à lui obéir et à quitter mon pays : je demandai donc et j'obtins une feuille de route pour rejoindre le bataillon de volontaires dans lequel mon frère aîné servait déjà.
<< Me voilà donc soldat ! Dieu sait si telle était ma vocation; mais il est des moments dans la vie où l'on est entraîné par les événements comme par un torrent !
« Après avoir traversé la Bretagne et une partie de la basse Normandie, j'arrivai à Grandville où le bataillon dont je devais faire partie était en garnison. Mon frère vint à ma rencontre avec ses amis, et mon entrée au corps fut un jour de fête pour eux, car pour moi, j'étais triste et assez insensible aux démonstrations d'amitié de mes compagnons d'armes. On me taxera peut-être d'originalité et d'hypocondrie, mais je dois dire la vérité puisque je n'ai pas l'inten- Wnu (le foire nn roman.
22 ZENAÏDE FLEIJRIOT.
(( Nous étions alors à la moitié ou vers la fin de Tan m, j'avais à peine quatorze ans, et quoique fort grand pour mon ûge, je ne me sentais pas vigoureux.
<( A eette époque, on ne s'amusait guère à démontrer l'exercice; il semblait qu'après avoir mangé deux ou trois fois à la gamelle, l'on était devenu un soldat accompli. Mon tour arriva bientôt de monter la garde; tout marcha d'abord à souhait, et mes deux premières heures de faction sur le plateau de Grandville me parurent un amusement; je ne cessais de considérer une chose grandiose toute nouvelle pour moi, la mer! et j'étais, je l'avoue, plus occupé d'elle que de la consigne. Rentré au corps de garde, je me mis sur le lit de camp avec l'intention de me livrer au sommeil; mais hélas, peu habitué à dormir sur la dure et me trouvant fort mal à l'aise, il me fut impossible de fermer l'œil. Deux heures après, je retournai en sentinelle au milieu d'une nuit obscure ; cette fois, je ne pouvais plus admirer l'Océan, et il ne se passait pas de quart d'heure que des rondes ne se succédassent pour me demander des mots d'ordre ou de ralliement.
« Relevé de faction, je rentrai de nouveau au poste où je me jetai résolument sur les planches, voyant bien qu'il fallait me familiariser avec le lit de camp : je fis alors de tristes réflexions sur mon nouvel état, et cette première nuit de garde s'acheva péniblement.
(( Trois ou quatre mois après mon arrivée à Grandville, le bataillon reçut l'ordre de se rendre à Caen; je le suivis avec peine, car mon bagage et mon arme me fatiguaient beaucoup.
« Nous restâmes une quinzaine de jours à Caen,