‹ Zéno CabralChapitre 16 sur 21 · ZENO GA&ME · texte numérisé non relu

ZENO GA&ME

vons que celle chance de- salut, il faut; remployer. , : .

^Je ne demande pas mieux ; mais comment descendre dans le précipice? •'"-■-.-

— Yoici mon projet : nous prendrons et nous attacherons, bout à -bout,- tous les lassos de ces pontons; l'un de nous roulera une extrémité dé ces lassos autour de son corps et tentera la descente, tandis que son compagnon conservera le reste dans ses mains, ne filant qu ? à mesure la reala dè ; façon à ce qUe, si précaire que soit .ce point d'appui, ii serve à maintenir en équilibre celui qui descendra; voilà, à mon avis, le seul moyen qui nous reste de sortir d'ici; l'âdoptez-vous?

— Oui, répondit nettement le Pincheyra, mais à une condition.

— Laquelle?

— C'est que ce sera moi qui descendrai.

: — Non, je ne puis admettre cette condition; mais je vous en propose une autre.

— Voyons?

— Le temps nous presse, il faut en finir.

Chaque minute que nous perdons nous rapproche de la mort; rapportons-nous-en au hasard.

— Soit, je suis heureux au jeu.

— Tant mieux.

. Le partisan retira de la poche de son pantalon une bourse pleine d'or et la plaça entre lui et le Pincheyra.

— r Je ne sais pas quelle somme contient cette bourse, dit-il, je le jure sur l'honneur. Pair où non ? Si vous devinez, vous descendrez -;> sinon vous me céderez votre place. Estce convenu ?

— Je le crois bien.

— Alors, demandez?

— Pair, dit sans hésiter le Pincheyra.

Malgré la prostration dans laquelle ils se

trouvaient, quelques-uns des aventuriers, poussés par l'attrait irrésistible de cette étrange partie jouée au milieu d'une horrible tempête et dont lainort était l'enjeu, s'étaient a. demi relevés et. fixaient des regards ardents sur les deux hommes qui avaient vidé l'or sur le sentier et comptaient froidement les pièces.

r~ Quarante- sept I s'écria don Zèno avec un accent joyeux, j'ai gagné.

% —C'est vrai, répondit don Pablo, faitesdon c a votre guise.

Sans perdre un instant, le partisan s'empara des lazos des Pincheyras, les attacha solidement ensemble, et après s'être fixé une des extrémités autour de la ceinture, il remit l'autre à don Pablo et se prépara à commencer sa hasardeuse descentes

Le visage de don Zèno était grave et triste; il: jeta ua long regard vers l'endroit où les deux dames gisaient évanouies, et, se penchant a l'oreille de don Pablo :

. — Je vous confie ces deux pauvres femmes lui dit-il à Yoix basse, si, comme cela est probable, je no puis résister à, l'effort de la tempête et si je suis brisé sur les rochers, promettez-moi de veiller sur elles jusqu'à votre dernier soupir.

— Allez hardiment, je vous jure de le faire.

— Merci, répondit simplement don Zèno.

- Il s'agenouilla, adressa au ciel une prière

mentale; puis,, saisissant d^une main son couteau et de Fan tre son poignard :

y-- A la grâce de Dieu! dit-il d'une voix ferme; et il s'approcha en rampant de la lèvre du précipice.

: Tous les aventuriers.se signèrent pieusement, et, ranimés par Faction héroïque qu'ils voyaient accomplir par le partisan pour le salut gênerai, ils sentirent renaître leur courage et se préparèrent à aider de tout leur pouvoir, leur chef* en. maintenant avec lui te lasso, dont la tension menaçait de l'entraîner dans le gouffre; ;. . - ^Cependant don Zèno avait; commence sa descente avec ce sang- froid de l'homme qui.

bien qu'ayant.resolûment: fait lé = sacrific^de sa ; vie, applique pourtant: toute; l'énergie de ;

frnv$ ome àla reussite * un e ^ Périlleuse enS irepnse. . ^jim'\

Le bord du précipice était moins èscaTpe qu'il ne4e paraissait d'en haut$ bien qu'avec ne grandes difficultés cependant le partisan réussissait à maintenir assez bien son équilibre eh s'accrochant aux herbes et aux -arbustes qui se rencontraient sous sa main.

Le brouillard qui se levait peu à peu. permettait aux aventuriers, penchés sur le gouffre, de suivre d'un œil anxieux les mouvements du jeune homme, qui, de la façon dont U èttiit placé, et à la distance uù il se trouvait déjà, ressemblait plutôt, tant sa situation était précaire, à un insecte rampant sur la surface d'une muraille perpendiculaire* qui change de place sans qu'il soit possible ae connaître comment il parvient a se soutenir, qu'à un homme marchant par la voie naturelle.

Don Zèno continua à s'avancer ainsi sur un rebord étroit qui paraissait aller insensiblement en se rétrécissant, et sur lequel ii ne se maintenait que par un prodige d'équilibre ; puis , arrivé auprès d'un arbre qui avait puussé ses branches horizontalement, il disparut au milieu du feuillage, et, au bout d'un instant, les aventuriers reconnurent que la tension du lasso qu'ils filaient pouce à pouce avait subitement cessé : don Pablo tira â lui la reala ; elle vint saus résistance, flottant* à droite et à gauche au gré de la brise. Don Zèno avait lâché son point d'ajmui. Ce fut en vain que les aventuriers essayèrent de découvrir le jeune homme : un laps de temps assez long s'écoula; ils ne iê découvrirent pas; puis, tout a coup, l'arbre dans les branches duquel il avait disparu, osalla lentement, et tout à coup il roula avec fracas au milieu du précipice

1- Ohl s'écria don Pablo avec désespoir en se rejetant en arrière } le malheureux 1 il est perdu.

Les aventuriers, qui s'étaient un instant repris à esperer v retombèrent sur le sol, où ils se roulèrent avec de sourds gémissements et incapables de rien tenter pour leur satut; ils attendirent la mort qui, t>eion toutes les probabilités, ne devait pas tarder a les saisir.

Cependant, le partisan, froid et caime, envisageant le danger dans toute sou étendue réelle, mais le soùinettaul, grâce à son habitude du désert, à la juste mesure du bon sens, avait continue pas à pas son terrible voyage, n'avançant que lemement et avec prtcaution, fouillant le terrain de son poignard et ne s'aventurant à se cramponner à une souche ou à une touffe d'herbe que lorsqu'il s'était bien assuré de leur solidité, prudence qui seule le sauva d'une mort horrible et imminente.

lt atteignit ainsi l'arbre dont nous avons parlé et qui formait à peu près l'angle du précipice, juste au-dessous de i'enuroit ou l'avalanche avait rompu le sentier, bien qu'entre l'arbre et l'autre bord du précipice la distance fût assez grande. Cependant, Zèno Cabrai, après mûres reilexioijs, ne désespéra pas de la franchir. S'il parvenait a sauter de l'autre côté, il pourrait alors se rendre complètement compte des dégâts causes par Tébouiement et peut-être trouver moyen de frayer un passage à ses compagnons.

En Conséquence, il se débarrassa du lasso qui non-seulement lui devenait inutile,, mais, qui encore l'aurait empêché d'exécuter son : hardi projet;.

[ Embrassant le tronc de l'arbre, il s'éleva rjusqU'â la . maîtresse- branche et. s'en servant comme de pont, tout en se retenant aux branches supérieures, ii s'avança vers son extrér mité qui ne se^ trouvait qu'à quelques pas de Fendroit qu'il voulait atteindre. 1 ;

Mais à peine avah>il parcouru la moitié de } la longueur de la branche^ qu'il s?aperçut ;/avee effroi que l'arbre; ébranlé par la chute; de ^l'avalanche et déchausse par la pluie, vaeil- Uait sous lut et s'inclinait par un mouvement Uent vers Fabîme ; : un frisson deiterreur par? icourùt les veines du partisan; ses- cheveux se ures? èrent sur sa têie;cune sueur :f roide inonida ses^tempes- ;' ses^ïegards se portèrent/ main

Igré lui sur le; gouffre' béant qui s'ouvrait au- -dessous deluipTêt à> l'engloutir; le vertige! le prit ; il ? se sentit perdu et ferma les yeux en murmurant une dernière prière ; mais, au moment où il allait s'abandonner et se laisser tomber dans le gouffre, 1 instinct de .lavie se réveilla subitement en lui. Patun effort suprême de sa volonté il idompta le vertige* ordonna, pour ainsi!

dire, â ses artères de cesser dé battre et* résolu à tenter un effort suprême ,, il s'élança 'en courant sur la branche qui pliait de plus en plus sous lui, bondit en avant et atteignit le bord opposé du précipice,au moment juste ou l'arbre, perdant tout à coup l'équilibre, roulait dans l'abîme avec un bruit horrible.

Epuisé par l'effort terrible qu'il lui avait fallu faire,et ne sachant encore s'il était perdu ou sauvé, le; jeune homme demeura, pendant quelques miuutes,étendu sur le soVpâle, haletant, les yeux hagards, ne se rendant pas bien compte de la façon miraculeuse dont il avait échappé à une mort presque inévitable, et n'osant bouger, tant M lui semblait sentir encore le sol se dérober sous lui.

Cependant, peu à peu, le calme rentra dans son esprit, la lucidité revint à son cerveau ; il se redressa et jeta un regard anxieux autour de lui.

Le lieu où il se trouvait était une espèce de petite plate-forme, située à quelques mètres au-dessous du chemin qui, a cet endroit, s'abaissait par une pente douce et une inclinaison presque insensible pour aboutir à la vallée que la chute de l'avalanche avait empêché les voyageurs d'atteindre, en rompant \ le sentier.

Bien que la position du partisan fût très

améliorée, cependant elle ne laissait pas que d'être encore fort précaire. En effet, la paroi du précipice au-dessus duquel il se trouvait littèraleinsnt suspendu, s'élevait complètement à pic; il était impossible de l'escalader. Zèno Cabrai n'avait réussi qu'à changer de genre de mort. S il ne craignait plus dêtre précipité au fond de l'abîme, en revancbe il acquit, d'un regard, la certitude que, à moins d'un secours étranger, il ne pouvait quitter le lieu où. il était et que par conséquent, à moins de se brûler a cervelle ou de s'enfon- ■ cer son poignard dans le cœur , ii était condamné à mourir misérablement de faim, prisonnier, sur l'espèce de piédestal qu'il avait réussi a atteindre.

Ces sinistres réflexions, il les fit avec cette rapidité -d'intuition des gens placés dans une situation désespérée, pour lesquels^ comme dernière et foudroyante ironie du sort, Fave^ nir semble se dévoiler exprès, afin de bien leur montrer toute Fhorreur de leur position.

Le partisan s'appuya contre la muraille de granit, afin dé se garantir contre la violence du vent qui s'engouffrait avec des ru- ;gist J ements sinistres dans la quebrada ; et, (bien qu'il eût la conviction de son impuisjsanee, cependant il chercha résolument dans j son esprit un moyen d'échapper au sort afjfreux qui le menaçait.

Pendant quelques instants , il demeura lainsila tête. basse, les yeux. fixés sur le roc, puis machinalement il releva la tête, et il fit: un geste de terreur.: Un énorme vautour chauve s'était abattu à l'extrémité do la plate-forme et le regardait avec une expression sinistre.

Si brave que fût lé jeune homme, il ne pût supporter le regard froid et glauque du hi-' deux oiseau pui semblait le fasciner. Par un mouvement instinctif, il saisit à sa ceinture un> ue> ses: pistoiets.et lé déchargea, ; sur; le vautour, : qui s'éuvola aussitôt avec tin cri .rauque et discordant/. ..'...■'.

: Le bruit de la détonation, renvoyé; par les échos,; de quebrada en quebrada,.comme aùr- >tant de coups, de ton uerre v né fit. place au silence que lorsqu'il se ; fut; élevé jusqù^aùx régions, des neiges éternelles,/ qui l'eritéhdîv-. rent ;et le daissèrent; mourir . sans y répondre dans leurs majestueuses- solitudes;. '■": -':'-!.;..

TMmmMmL.;

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:Mais à peine- ce; bruit se fut-il éteint, que' le?cri d'appel, qui. déjà avait à plusieurs reprises frappé lforeille du partisan, résonna! demouveau plus intense et plus rapproché*..

Leïjeune homme se reprit de nouveau ai espérer. Réunissant toutes ses forces afin de: donner plus ^'ampleur; à sa voix ,11. répondit par un cri semblable; presqu'immédiaiemenl; rappel fut répété, mais cette fois au-dessus; de lui.

RGonvamcu que des hommes se ^trouvaient ptesdeluiet ne tsachant quel moyen em ■■ ployerpour leur indiquer l'endroit juste où il se trouvait, Zèno Cabrai déchargea r son: se-; Gondipistolet; presqu'en même temps, une* formidable délonalionéclalaiau-dessus de«a tête; puis, lorsque le: silence seif ut enfin :i:établi, une voix sonore >■ et fermement accentuée, lui cria à deux reprises : ;

>~ Courage 1 courage ! *

; ïl faut s'être trouvé seul,- abandonné, sans : espoir de salut, lorsque déjà la mort étendait sa 1 griffe hideuse et implacable pour saisir.

une. proie pleine encore de vie et de : f orce. 1 évanoui .dans les bras; de ses pour comprendre l'émotion que, dans un te J fait éprouver le son d'une

; que: la tempête avait perdu de son intensité, [jlres, qui: lui venaient à l'esprit, interrompit

il : fut * assez facile au jeune . homme de là prendre. Il: s'occupa aussitôt de Jâ fixer solidement dans une .fissure; du rocher. :

— L'avez-Yous attachée? cria lUndien . ,

— .Oui,* répondit-il. . ;

— Bien! maintenant,. nous allons la roidir afin que vous mon liez plus commodément. -,

-^Bahl fitrjl, icein'est pas la peine; tenez bien, seulement.

— Allez. ■ ' Alors, le jeune hommoji pour lequel, celte

ascension touteipôrilleuse qu'elleeùt été pour tout autre,, n'était qu'un jeu d'enfant, grâce âsa force et à son adresse* saisit la corde et monta. - :

Quatre . hommes le reçurent,: lorsqu'il mit le pied sur le chemin.

— Soyez le bien venu en terre ferme, lui dit en riant et en dui tendant la main celui qui paraissait être le maître.

; — Merci! répondit Zèno = Cabrai, et vaincu

[enfin par: tant d'émoûons, il roula à demi

amis inconnus*

moment, fait éprouver le son d'une voix hu maine qui, par un seul mot, rend t?espoir perdu.

Zèno Cabrai fut contraint de s'appuyer contre le roc pour ne-pas tomber ; un tremblement convulsif agita ses membres, un sanglot déchira sa gorgevun cri rauque s'échappa de sa poitrine hait tante ; ses flancs serrés perdirent celte agitation convulsiYe que leur imprime l'épouvante,* et il cacha sa tête dans ses mains en fondant en -larmes.

S'il n'avait pas pleuré, il serait devenu fou ou bien il aurait succombé -aux. coups -répètes 1 , des poignantes émoiions qui, depuis quelques heures, l'avaient assailli sans discontinuer et avaient enfin brisé son énergie et presque annihilé les forces vives de sa volonté.

1 Mais cet état de prostration n'eut que là durée de l'éclair; presque aussitôt le jeune homme se redressa, r plus ferme- et plus réso-? lu, et certain désormais que<des amis inconnus veillaient sur 'lui, il attendit patiemment le résultai de leurs efforts pour le sauver, se préparant a les aider quand le moment serait venu de le faire, avec cette froide détermination qui distingue- les organisations- d'élite.

Dix minutes, dix siècles, s ? écoulorenl ainsi sans que lepailisan aperçût rien qui le porrâu à j sup poser qu ? on s'occupât de son sauvelage; déjà l'inquiétude commençait' à rentrer. souidément dans^orrcœur, lorsque soudain il vit au-dessus de la crête du précipice apparaître la-téte cuivrée ci-ua; Indien. i

~ : — Je-suislàlcria-tàl aussitôt en s'avançant un peu, afin d'être bien aperçu. ' -

■ ^- Nous : vous ' soyons, ^répondit on ; êtesvôus blessé?- Mouvez-vous vous aider? ;

-i— Je J ue suis pas blessé, grâce à Dieu! dit-il,. et j'ai toutes-mes forces.

— Tant mieux 1 parce que l'ascension sera'' rude.- Oh va vous jeter un lasso, vous d'at-; tacherez à j votrecorps et nous vous tireronsen haut, à moins que vous vousseniiez en était de Vous enlbver 'sur une corde à nœuds, mieux vaudrait la corde, si vous éliezassez* fort pour 1 vous en servir. 1 --■ i

■^- Descendez ; moi- une corde; ^je l'isolerait du horfret je la fixerai' solidement v à?.une certaine distance, de façon à ne pas être ballotté et jeté contTe les rochers.

El valle dcl 'ffaBEifoo.

El vaîle del Tambo est une vallée assez étroite, mais ombragée par do beaux arbres et garantie presque entièrement contre les temporales qui sévissent si souvent dans ces régions, par les parois <â pic de la montagne, qui, montant perpendiculairement à une hauteur prodigieuse et l'entourant presque en entier forme une barrière in franchissable aux vents impétueux delà. Cordillière.

Celieu sert ordinairement de campements de nuitaux arriéres qui y trouvent a foison de l'herbe et de Peau pour leurs mules. Une espèce de maisonnette assez basse, mais solidement construite en pierres sèches où; les voyageurs se garantissent, contre la pluie, le Yentet la neige, lui adait sans doute donner le nom de valiez del Tambo, .c'est-à-dire vallée de l'ilôlellerie. ' . flous constaterons que ces loges ou tambos se rencontrent fréquemment dans des hautes régions desiCordillières; le gouvernement espagnol alors qu'il était tout puissant dans ces contrées, en avait ordonnéla construction sur. une grande échelle, afin que les marchandises transportées à dos de mulets à draversdes montagnes, ne fussent pas ;gâtées et ùétério ■ réus en; demeurant pendant les haltes expo»

:sées en plein air lors de lasaison^des pluies.;

Aujourd'hui, grâce à d'incurie desigouver-i neineuts qui .ont succédé a celui d'Espagne,; la plupart de; ces tambos sont en ruines ■= eu i nul me songe à les réparer malgré, leur in iconiestable.uiilité.

I Lorsque don Santiago Pincheyra, après la :

(conversation avec Emile Gagnepain que nous* lavons rapportée plus haut, s'était éloigné] lavec ses partisans pour retourner à Gasa-Tra-i ima,le peintre; et son serviteur s'étaient assis ! devant de feu de veille ; et avaient tenu con~ isëil.

1 Les nouvelles que le Pincheyra, cédant à

Attendez, 'nou^allGns ! vous filer

corde.

"L'Indien disparut, mais presque aussitôt une corde assez grosse et- garnie* de nœuds de distance en- iiistàncé r descenditdentement, O dî avait attaché uné-pierre d'unassezforl volume à son. extrémité pout l'empêcher 'de flotter;. .Cependant le vent avait encore-Une 'force si granaélvqùemalgré 1 cette précaution elleavait Un bàlaheernent (jui inquiétait; fort ieîjeune nomme, qui craignait de ne pas réussir- à la; saisir lorsqu'elle arriverait à sa portée.

'Pourtant, lorsque la pierre toucha la plateforme, soit a ; cause de son s poids;, 'soit^parcé

1 un rhouvement.de reconnaissanceiavaiti .bien

qu'avec certaine ^réticence, donné au leunei Krancaisietaient.de la plus; haute importance pour lui ;, malheureusement ces renseignemenls.arrivaient trop > lard ;pour qu'il fût pos-i sible d'avertir lés dames; et de les mettre suri leurs igardes contreiles dangers qui des menaçaient, dangers 4ont ^ au : reste Emile igno- L rai t- complètement: l'espèce. : •

lise torturait vainement l'esprit pour trou-î ver un moyen dé sortir à son dionnetiri de la situation difficile dans ilaquelle il ; sei ; trouvait lorsque: Tyro^ qui lut avait laissé- expliquer, dansdes plus grands détaLls i; les projets, plus impraticables des uns^queûes au?-

brùsquement ses réflexions,

Ehl seigneur mon maître, dit-il, nous jnous creusons la tête pour peu de chose ; je me .charge^moiv de? prévenir ces dames.

— Toi, Tyro 7 mais de guell e façon?

— Laissez-moi faire, je réponds de tout ; écrivez seulement une leitre àla. sefïora marquise; placez-la dans un objet quelconque qu'elle reconnaisse, à première vue, et moije la, lui remettrai, soyez tranquille.

: r-,. Mais quel moyen emploieras-tu pour cela?

— Gela me regarde.

— .Diable.I.netva pasite faire duer^ surtout.

— Il n 5 ^ a .pas de danger»

— Tu me le promets?

— Foi de Tyro ? --

— Boni Je vais écrire la lettre:; j'ai justement un divre d'heures dont la marquise a daignéime faire présentai y a quelques jours à peine; elle ne manquera pas de, le reconnaître ; je placerai le ]3illet à la première page. :

— C'est parfait, mon maître, écrivez tout de suite, afin que je parle plus tôt.

Tout en parlant ainsi, le Guaranis avait allumé une torche a la clarté de laquelle le jeune:homme traça quelques signes sur une feuille de son. agenda, puis il plia* le papier en deux, le plaça dans le livre d'heures, et fermages agrafes afin que le hillet ne se perdît : pas. ,,

Pendant que son maître écrivait, Tyro a4 vait seUé'Kou cheval, de sorte qu'il se trouva' prêt aussitôt que lui. .'...:-

— Maintenant, dit il, soyez sans inquiétude, mon maître ; demeurez tranquille ici, ; bientôt; vous me reverrez.

— Va donc/ puisque tu le veux, mais surtout sois prudent.

— Il n'y a pas le; moindre danger à courir; au revoir, mon maître.

,. —Allons, nu revoir,, Tyro. - .. r ■

Le Guaranis piqua des deux et s'éloigna aii galop, bientôt dl disparut dans la nuii, et le bruit des! pas -, de son cheval cessa de se faire entendre. . .■ ,■ >-.\

Le jeune liomm&poussa un soupir et alla tristement s'étendre, dans le tambo, où, malgré l'inquiétude dont, son esprit, était bourrelé, il ne tarda pas à s'endormir profondément, à cause deda.fatigue qui lïacrablait. ■

Cependant Tjto était parti; le brave ln- ;dien, sans se soucieT.de la.nuit dont les épaisses ténèbres 1 -enveloppaient, ni du. temporal i qui menaçait, galopait à toute déride dans la direclion de Casa-Trama; le plan qu'il avait iconçu étaitrextrêmement : simple, et, par cela môme,, devait réussir, à moins. d'un hasard impossible à prévoir.

A quatre ou cinq lieues du camp environna ïoute traversait une quebrada assez large, :dont les flancs couverts de bois touffus stëleivaient en ipente douce à, droite ai h gauche. IGe fui. encet endroit que lllndien fit halte;- ;il entra sous; le couvert, se dissimula derrière des arbres et les buissons, mit pied 'à terre, serra avec sa.faja les naseaux de ; son cheval jpour l'empêcher de;hennir, et attendit.

La nuit était sombre' et sf roirie, de mystëirieuxmurmuresrcouraientHdansil'air,deifoK !

des bouffées .de vent faisaient sourdement frissonner des. feuilles des arbres. Parfois -un .oiseau de nuit »Yenait>deson<aiie frôter;le \vk?\ isage du jeune homme, qui, malgré son ;gou-> ?rage, sentait alors passer! dans ses musclés ides tressaillements âier veux.

Le corps penGhôen- avant, Imll et Poreille ïaUiguet, il écoutait le; bruit que, sur son aile ihumide, lui; apportait d a hrise^ nocturne, prêt làuagir aussitôt quede; momentrserait venu. ; ;

. Enfin, un peu avant deciever du soleil , >au moment où l'ombre luttait par, un ueraier;=et îsuprêmeretïort contre laxclarté uutjourqui ïfàisait^jâlirdes étoiles :et; nuançait de ^ciel ; de ibanUeSigid*âtresvJEyiro,?dont;ies ^yeux' ne s ? é*« uaient;pas^un instant /fermes, crut saisir un "bnuît impeic^ibleidansla%directionde"Gasa- ITramà,

: 2?.~ :=, ."TiTî^iCTJ"

mm cmml.

Ce bruit, d'abord indistinct; alla ; peu àpeui en augmentant, devint plus- clair-, ;; et? bientôt! fut-facilë à- reconnaître pour ËêiurpTbdiiit paii les- pâs ! pressés- de- plusieurs : animaux mar-î chant avec hésitation sur un sentier rocailleux et butant contre les pierres' du ! chemin.: ^ II 1 n'y 1 avait pas à : s'y- tromper; c'était la caravane partie du camp etau milieu de laquelle se trouvaient les deux dames; •'Tyro. se mit en séllëj bientôt- il distingua # travers les branches des arbres; derrière - lesquels 1 il se cachait; de longues ombres qui passaient lentement sur là toute. Ee Guaranis s'avança pas à pas, et à peihede dernier cavalier se fut-il confondu dans les ténèbres du sentier qu'ilsorlit du bois et oommençaà suivre la méme : direction que-lès voyageurs, sei rapprochant insensiblement de l'arrière^-gàrde à laquelle, dix minutes plus tard, il réussit àt se réunir, sans que personne- s'aperçût 'de sa présence.

La première partie du plan de l'Indien avait réussi avec une facilité' plus grande:

qu'il n'aurait osé l'espérer: Seulement restait là seconde partie, c'est-à-dire la remise du livre-d'iieuresà la marquise.

Tyro, tout en affectant lès allures somnolentes de ses compagnons, chatouillait doucement j.on cheval qu'il tendit serré en bride,, et, sans exciter les soupçons, il se rapprochait de plus en plus du gros de la troupe.

, Son but était de joindre les deux- dames et> de glisser, si cela était possible, le livre 1 dans leurs" mains sans être aperçu ; mais bientôt il reconnut que ce projet était impraticable; lés deux dames formaiennt le centre d'un groupe au milieu duquel il; ne pouvait songer à pénétrer.

Nous avons dit.' plus haut que don Pablo Pincheyra, dans le but d'éviter une chute aux dameB qu'il escortait, avait placé auprès dîelles 1 des cavaliers chargés do les retenir

sommeil

s'ils les voyaient succombant au chanceler sur leurs selles.

Cependant Tyro- ne se découragea pas cette difficulté qui tout à coup surgissait devant lui; au lieu de l'abattre, ne lit qu'auge menlèr son désir de sorlir,.à son honneur, de l'entreprise hasardeuse' dans laquelléil 's'éluit jeté;

. Il n'y avait pas un instant à- perdre; toute hésitation, devenait périlleuse; le jour commençait^ se faire, les voyageurs s'éveillaient; quelques instants encore, et il 1 courait le risque d'être reconnu.

Le parti dix Guaranis fut pris aussitôt. Placé à dix pas environ en arrière des deux dames 1 , au risque de ce qui pourrait lui arriver et.

déterminé à accomplir à v fùut risque sa mission, il profita de ce que les cavaliers, placés à droite et à gauche des captives, venaient de s'éloigner d'elles, et, lâchant là bride,, il partit à fond d'e train.

' Nous avons vu qu'il avait réussi, à donner au passago le livre à la marquise. Certain l maintenant, qu'elle lirait le billet placé par le^peintre à la première page; l'Indien, dont la. présence n'était plus nécessaire au milieu de- l'escorte et dont la situation se faisait extrômementpérilleuseparmi des hommes. quii avec raison, lur auraient demandé' compte de ,. sa conduite plus que suspecte; et qui;, en demeurant davantage^, risquait de' perdre celles qu^t voulait sauver; continua^ bravement à galoper; passant, avec âa-rapidité ded'éelàlr, au; milieu -\ dès partisans qu^Uéut* laissé bieni- . tot'derrière lui. ; : ;

; ;, DW Rabin- Pincheyra,; étOnné-dè l'allure

insolite devcé cavalier qu'il- n'avait fait qu'èh)- „ , „ ,

trevpirau passage, mais quiluirparut né- pas «aurait être, faire partie^- de sa troupe;, se- préparait à : lé — Hélas ! i

que celui auquel il venait d'échapper était suspendu -sur sa 1 tête; excitant son cheval,! dont les efforts étaient : déjà prodigieux: ;! franchissant ravins et- fondrières j au ris-; ; qùe dé se 1 briser au fond d'es : irrêcipices; qu'il côtoyait: 4ians sa course; affolée', il semblait voler: sur ce- sentier étroit à peiné praticable et que l'obscurit&qui tout à' coup Jetait étendue- sur 'les montagnes-rendait plus périlleux encore.

Soudain, un bruit effroyable éclata à quelques- pasde lui, un nuage de poussière l'en-: veloppa, son cheval fit un écart, se dressa • sur ses pieds de derrière, se tenant pendant quelques secondes en équilibre sur le bord même du gouf rei. L'Indien se^ sentit perdu ; par un prodige d ? équitation, il rendit la bride en enfonçant vigoureusement les éperons dans les flancs haletants de sa monture et en pesant de tout son poids sur le coude l'animal . Le cheval hésita un instant ; soudain f il s'élança en avant, fit quelques pas en trébuchant' et manqua des quatre pieds^à la fois, en jetant-^ la Yolée son cavalier pardessus sa tête.

L'tndiense releva tout froissée! tout meurtri de sa chuté et regarda anxieusement autour de lui. Un spectacle affreux s'offrit à ses yeux. Une avalanche énorme s'était détachée du sommet de la montagne et avait roulé sur le sentier où elle s'était écrasée* en ouvrant ■une énorme crevasse qui interceptait complètement le passage.

Par un hasard providentiel, Tyro, grâce à la- rapidité de sa course* avait atteint la vallée; il ! était sauvé, mais séparé des voyageurs qui le suivaient par une barrière presque infranchissable : la chute de, l'avalanche avait coïncidé presque avec le passage de l'indien. Quelques secondes de plus, il aurait été englouti sous la masse énorme de terre et de rochers qu'elle avait entraînée avec elle.

Le jeune homme s'empTessa de courir vers son cheval, qui déjà s'était relevé; mais, en proie à une terreur folle; l'animal se soutenait à peine sur ses jarrets tremblants: il couchait les oreilles et renâclait; avec- forcev Tyro le flatta en luiparlant pour le rassurer ; mais* reconnaissant l'impossibilité* de le monter dans* l'état de prostration; où il, se trouvait, il le prit- p ar ta* bride ■■ et continu a s a r ou te en le traînant' derrière lui. !

Heureusement; il n'avait plus quequ elques pasrà faire pour atteindre le tambOï où le Peintre et les : deux Gauchos s'étaient réfugiés .orsque'avatt éclaté la j tempêle;

Emile était en proie à- la plus vive inquiétude; cef Ut avec joie qu?iLreçutTyrOi qu'il f é-^ licita chaleureusement d'être revenu sain et sauf. L'Indien, sans lui rien dire du danger auquel il avait si miraculeusement échappé; s'assit auprès- du feu v et, tout en- déjeunant comme si rien d'extraordinaire ne lui était ^arrivé, il rendit- compte A son; maître. de la façon dont il s'était acquitté de sa mission. Le jeune homme- frémit: à 1 , la pensée- des dont les- deux dames- étaient menacées;,

— Il faut les sauver! s'écria- t-il avecélam Tyro liochaila- tête avec découragement.

- — Miles sont perdues, dit-il.

':• — Perdues 1 reprit-Emile; avec, énergie; allons, donc, ut ne le crois pas,. Tyro;: cem?est pas- possible; Gomment V toi si brave^ tut doutes?

— Je ne doute pas,, maître; je. suis sûr..

;■ — Mais non, tu* te .trompes ; : je-neïveu&pas te croirez cela- serait trop affreux. : Boita* É va ïsi jeune; sibellev périr ainsik non,, celav ne

plaintes les ais mal joints .de; la. porte et des .fenêtres du tambo. . ; - Le Français^ releya ila tête: soniiront ravonnait, une expression de bravoure> suprême était répandueisuri sa. physionomie j : ses yeux i semblaient lancer des éclairs.: , r

^BUssérje- être brisé- contre les. rochers, dit il d'une voixferme qui dénotait une immuable résolution,- jene laisserai, pas mourir ces malheureuses femmes; sans, essayer .de leur vennren aide ! . : Notre sort est entre lès mains de Dieu; quoi qu'il arrive je veux leur porter secours, tous les; hommes se doivent appui et protection dans- une circonstance commecellerci v ie me manquerais à. moimôme si.je-ne tentais; pas un effort suprême en. faveur de ces malheureux placés si- fatalement entre la, vie et; la mort,

En parlant; ainsi j lei jeune; homme s'était levé-euse dirigeait résolument vers la porte dutambo.

: -TT- Maître, que prétend ez-vous faire? s'écria Tyro^ en: se jetant vivement devant lut&pour lui barrer le>passage; vous ignorez ce que c'est qu'un, temporal dans ces montagnes; ;vous=aliez ; , sans espoir: de réussite, vous exposer, aune mort horrible*,

— Soit ! répondit , froidement- le j eune homme^ enessayant de se dégager des bras vigoureux qui l'enlaçaient, mais Saurai, fait mon devoir;

: — Votre devoir, . maître ? s'écria l'Indien ; avec douleur, vous aurez couru à votre perle, -voilà tout.

— d'est possible ; bien que ne connaissant pas. l'importance: du danger qutrhe menace, je le crois grand,. mais ma résolulion est irrévocablement prise: et s'il le faut je mourrai pour essayer do l!accomplir.. Laisse ^moi donc aller, mon brave: Tyro, tes efforts et tes paroles ;pour me retenir seraient inutiles.

tîlndien ouvrit les bras.

■ — Que votre; volonté soit faile^ maître^ ditil, essayons donc, puisque vous le voulez.,

poursuivre afin de s'assurer rïë son identité!, ; lorsque' tout à : coup un autre sbih^ vint rsubi^

ternent changer le course de ! sesidéés, en le

contraïgnantÈL.s'èccuper du salut denses : coml- , pagnons. Ba témpêtèï qui menaçait depuis si

rongtèmpB^ éclatait èniln avec unev force ext-

'trême;/ - ;

Au joremier souffle- de Pouragan , Tyro

cnmprit qu'ttrr dângé^cent'foisrplUs térriblb

maître, fit l'Indien; avec: un^sour brire^d'une^ristessemav^antevcombiementai-je^ vvuesîmourir^ainsiaus&i jeunes; aussi belles 1 , et aussi aimées sans doùtè^ajouta^tol: d'une voix basse et inarticulée ï.

Quelqùeè mMutes^éGoulerentnendântles- JquelléS les deuxhommes^emeurerent muets ^t pensifs ; on n?entendait d'autoev biuit queicelttideKourâgaflïquiïfàîsaitî rage dans 1& vallée et faisait craquer ^avec; d©î lugubres

ses lesjConséquences;.demeuTe donc ici.

\ -r- t)h 1 maître^ répondit l'Indien* d'un ton de reproche, que vous: air je donc fait pour ■ que vous mevparliez ainsi, pour que: vous me laissiez- de ; côte dans^ une- circonstance aussi grave?

— Tu ne m'as rien fait, mon ami, je ne suis nullement fâché contre toi;, seulement je ne me reconnais pas le droit de t'es poser, pour satisfaire a un de mes- caprices; à une mort terrible^

— Matiroj fit l'Indien d'unitonpénétréjje suis à vous ameet corps : où vous allez-, je vais; ce que vous ïaites,,je leiais; vous vouiez essayerde sauver ces: voyageurs?, soit, essayons; mais- je vous en supplie, au; nom du dévouement sans bornes que; je profêssepour vous, ne soyez plus aussi dur pour moi, et, à;defaut de:]?intelligence qui, malheureusement, me manque, accordez-moi iabnégation et le dé-' sir dé vous.satisf aire: em tout f — -Tu mfas compris fort. mali mon ami;;je infâi nullement eu l'intention: de te blesser* tu m!as dit toi-même que je courais à tâi& i mort certaine en essayant de venm en-aitie à ces malheureux; je n'ai pas voulu;, toi que ccela- ne saurai ttoucher,% te mettre de raoitié i dansées ■. périls;.., ,

— Pardon, maître; interron.pit-vivementae ïeùnej homme,, résumons ^question*; je ne •condamne: ni approuve vôtres projet. Vous voulez le mettre à exécution; fort bien: c'est fvotreï desir.ae: ne: discuterai point, avec [vous:; seulèinentvje rev^ndiqueîlei droit oui 'mJappartient, d?ën partager -.tes* périls;, d!aùtant plus que mon expérience; vous? est indispensable; et: . que; habitué au* désert s'il surgit une chance de .salut pournous et pour ceux, qiie vous prétendes sauver, seul jjei pourrai la; saisiii.

j : -. Viensidtmc; puisque emest ainsi^maîs ije*Uens:à constaten que ^m©j te faisipas violence; efeque>tu mîaecompagnes: parc l?effet de

ZENO CÀBR1L.

ta propre volonté.

—Certes, mon maître, et, quoi qu'il arrive, soyez convaincu que nul reproche ne sortira de mes lèvres.

Une plus longue conversation devenait in *• utile' entre les deux hommes: ils s'étaient compris. Malgré l'ouragan; ils quittèrent le tambo, suivis par les Gauchos, auxquels ils ordonnèrent de les accompagner, et se dirigèrent résolument vers l'endroit où l'avalanche avait rompu le sentier et intercepté lé passage.

Grâce au plan incliné du sentier et à sa largeur à l'endroit où il débouchait dans la vallée, le mal causé par l'avalanche, bien que fort grand, n'était pas irréparable. Ce que les voyageurs ne pouvaient tenter à cause de la situation précaire dans laquelle ils se trouvaient placés, les quatre hommes, en unissant leurs forces, avaient l'espoir de parvenir à l'accomplir , c'est-à-dire qu'apTès trois ou quatre heures d'un travail fort pénible, ils étaient certains de rétablir un passage provisoire assez solide, cependant, pour que les chevaux et les bêtes de somme pussent s'y aventurer. 11 s'agissait seulement de je;er sur rabhne un pont formé avec des troncs d'arbres, reliés entre eus par des lassos et garnis de feuilles et de branches, en assez grande quantité pour former un plancher.

.Ils se mirent immédiatement à l'œuvre,

malgré les efforts de la tempéle alors dans toute sa force, mais dont les rafales, brisées par les montagnes, n'avaient point cette intensité qu'elles atteignaient sur la route où aucun obstacle ne s'opposait à leur furie.

— Pendaul que vous travaillez ici à rétablir le passage, dit Tyro, je vais de mon côié m'occuper du soin d' avertir les malheureux que nous voulons sauver, el, en leur faisant connaître qu'ils ont près d'eux des hommes résolus à leur venir en aide, leur Tendre le courage nécessaire pour disputer leur vie à.

la -tempête.

Et, sans attendre de réponse, l'Indien s'éloigna. Nous avons dit comment ses appels répétés avaient été entendus et avaient poussé Zèno Cabrai à tenter un effort suprême, afin de s'assurer des moyens de salut cnii restaient encore a ses compagnons et à lui.

Lorsque le partisan se trouva enfin sur la terre ferme, son premier mouvement fut de remercier Dieu de sa merveilleuse délivrance; puis, tendant la main à Emile que du premier coup d œil il avait reconnu pour le maître de ceux qui lui avaient porté secours :

— Merci, seîïor, lui dit -il, grâce à vous, je suis sauvé; je ne l'oublierai pas, mais je ne suis pas seul, d'autres malheureux...

. — Je le sais, caballero, interrompit le jeune homme. Une troupe asseznombreuse de voyageurs est en ce moment encore exposée à un danger terrible sur le sentier qui aboutit à cette vallée; avec l'aide de Dieu nous les sauverons. .

t- Le croyez-vous? s'écria vivement le partisan.

— Je l'espère du moins, seîior; depuis plusieurs heures déjà, mes compagnons et moi, nous travaillons afin d'obtenir un résultat; venez, voire aide ne nous sera pas inutile.

Zèno Cabrai le suivit avec empressement.

ILpbussa un cri de joie en apercevant lé pont improvisé, que le peintre avait réussi, avec des difficultés extrêmes, à jeter d'un

■ hoTd^à l'autre du gouffre. - : '.

-■'.; Le travail était presque terminé :1e plancher seul restait à établir, ce fut l'affaire d'une

; demi heure au plus. . 7:

■■.'■■ •— " Pensez-vous, maintenant, demanda le

; jeune homme, que vos compagnons oseront se risquer sur ce pont si frêle, sans craindre

Me i vertige? .-'■■'■ . ; '

. h -—Ohl ce ne sera qu'un jeu pour eux, ré-

'I pondit le partisan. • i ,r ■ ■ !

i^-. Traversez donc le pont, frayèzr-vous-un passage à travers les débris laissés par l'avat-

< lanche;;pnis, arrivé de l'autre côté* vous n ? auf*

- rez plus qu'à : ouvrir dans; la terre amoncelée sur le rocher, une tranchée assez large pour

le passage d'un cheval, chose facile et qui,: avec l'aide de vos compagnons^ ne vous demandera que quelques minutes^ .

:— Ne veriez-vous; donc pas avec moi ?

^ À quoi bon? Mieux vaut que vous alliez seuli notre présence, subite pourrait causer à vos amis une surprise trop grande* '

— 'Vous avez; raison ; dans l'état d'abattement où ils se trouvent, cela aurait peut-être des conséquences fâcheuses. Au revoir donc, et à bientôt.

Le jeune homme serra une dernière fois la main du Français, s'élança en courant sur le pont, qu'il franchit en une minute; et il disparut presque aussitôt au milieu du fouillis de branches, de teireel de feuilles qui, à l'autre rive, formait une barrière de plusieurs mètres de hauteur.

Cependant les Pincheyras, qui avaient eu un moment d'espoir lorsqu'ils avaient vu aveo quelle adresse et quelle insouciante bravoure don Zèno Cabrai s'était lancé d»ns le précipice pour essayer de trouver un passage, avaient subitement senti cet espoir s'éteindre dans leurs cœurs, lorsque tout à coup l'arbre sur lequel se tenait l'aveutureuxjeune homme avait roulé dans le gouffre. Ils s'étaient de nouveau étendus sur le soi, et, incapables désormais de rien tenter pour leur salut, ils attendaient la mort avec cet inerte et égoïste découragement d'hommes qui se reconnaissent vaincus par la fatalité et qui n'ont plus la force de soutenir une lutte impossible.

En vain don Pablo, dont l'indomptable courage n'avait pas été abattu par ce coup lenible, essaya-t-il à plusieurs reprises, soit en les gourmandant, soit en les excitant, do galvaniser ses compagnons et de réveiller en eux une étincelle de bravoure. Tout fut inutile:

l'Instinct de la conservation, le dernier sentiment qui résiste dans le cœur de l'homme et qui le soutient dans les crises les plus horribles, était éteint dans leurs cœurs. Ils ne vivaient plus que de l'existence do la brute, sourds à toutes les injonctions, prières ou menaces de leuT chef, dont la voix n'arrivait à leur oreille que comme un son vague et dénué do signification,

Don Pablo, désespéré de celte torpeur dans laquelle ses soldats étaient tombée, et reconnaissant l'impossibilité de les en retirer, alla s'accroupir au pied de la barricade, et là, les bras croisés sur la poitrine, il attendit, lui aussi, la mort, non pas en homme résigné à la subir, mais en vaincu qui se révolte contre le destin qui l'accable.

La tempête avait sensiblement diminué, le ciel s'était éclairci, le Yent ne soufflait plus que par rafales et le brouillard, en se dissipant, laissait apercevoir le paysage bouleversé par le temporal, et dont l'aspect désolé ajoutait encore, s'il est possible, à l'horreur de la situation dans laquelle se trouvaient les voyageurs

— Il faut en finir, murmura don Pablo;

puisque ces brutes sont incapables de s'aider, et que la terreur les paralyse, je les abandonnerai, s'il le faut, a leur sort; mais, sur ma part de paradis, je jure que je sauverai ces deux malheureuses dames. Si je ne puis aller en avant, peut-être me. sera-t~it permis de retourner sur mes pas,r du moins j'essayerai; si je.succombe, eh. bien I jusqu'à la dernière seconde de ma vie j'aurai bravement soutenu, le combat; •

:Tout en parlant ainsi, le partisan se leva et jetant autour de lui un dernier regard, il se prépara à se rendre auprès des dames, qui gisaient, évanouies, à quelques pas de l'en-^ droit où il .était. V

Soudain les branches -de la barricade, rev poussées par une main vigoureuse, s'écartèrent brusquement derrière Jui, et un homme sauta dans le sentier. p .'."-'■■*".'

:::-':•?- Don Sébastian! s'écria don Pablo en joignant les mains avec une surprise impossible a^exprimer. ;>. ai r • v -^ ' i

i rr-iMoi-tmAmè, seiior :don. PabïoV répondit joyeusèmentiZèno Cabrai. ■ - ;

: — O Bios santo ! vous n ? êtes pas mort, ^.probablement. v

— Mais je rvous ai vu rouler dans l'abîme.j r-ï Vous vous êtes trompé, puisque me voici.

— ? Mais par quel miracle du ciel,?... '.;.•;"

. —Gela serait trop long, à vous racontërr, .nous avons autre chose à faire en ce moment. D'abord il faut sortir d'ici. :

— Vous avez trouvé un passage? \\ : — Ne voyez-vous pas de quel coté je viens,

— C'est vrai, çardonnez-moi, mais la joie, la surprise, le saisissement, que sais-je encore, m'a complètement bouleversé.

— Je m'en aperçois, reprit en souriant don Zèno.

— Vous riez, nous sommes sauvés alors. ï — . Pardieu ! Voulez-vous vous eh assurer?

— Tout de suite.

— Venez, alors.

Don Pablo le suivit.

A la vue du pont, le Pincheyra joignit les

mains avec les marques de la stupéfaction la plus profonde. ;

— C est un miracle! dit -il.

— Oui, un miracle de dévouement; mais ce n'est pas tout encore, il nous faut maintenant travailler de notre côte à élargir le passage.

— C'est juste; -agissons sans perdre de temps.

Lorsqu'ils reparurent dans le sentier, un changement total s'était opéré dans la troupe à la vue de Zèno Cabrai qu'ils croyaient mort; les partisans s'étaient relevés comme frappés d'une commotion électrique, et l'espoir, en rentrant dans leurs cœurs, leur avait rendu tout leur courage.

Don Pablo n eut pas besoin de leur ordonner de se mettre au travail, ils se ruèrent sur la barricade avec une ardeur fébrile, et/ en moins d'une demi-heure, tout obstacle avait disparu ; la terre, les rochers, les arbres euxmêmes avaient été précipités dans le gouffre aux cris do joie dés partisans, qui s'excitaient l'un l'autre à qui ferait le plus d'ouvrage.

Les chevaux et les mules, tenus en bride par leurs maîtres, traversèrent le pont sans grande difficulté, et se trouvèrent bientôt en., sûreié dans la vallée.

Un brancard avait été fabriqué pour transporter les deux dames toujours évanouies; on les déposa dans le tambo sur un lit de feuilles sèches recouvert de pdlvnes et de ponchos, et on les confia aux soins intelligents de Tyro.

Don Pablo , en apercevant son ancien prisonnier, poussa une exclamation de surprise. -

— Comment, s'écriait- il, don Emilio, vous ici?

— Comme vous voyez, répondit le jeune homme en s'inclinant avec un sourire. ' '■ ',

— Et c'est à vous que nous devons notre salut?

w Après Dieu, c'est en effet à moi que vous le devez, oui, séiior. '

Le partisan regarda le Français avec admiration.

— Est-il possible, mùrmura-t-ii, qu'il existe des natures aussi grandes et ..aussi nobles I

Puis, se découvrant; et s'incjinant avec hjimilité devant le jeune homme : . ; '

— Don Emilio, lui dit-il j j'ai. eu dés 'torts graves envers vous, je "vous ai persécuté pendant; tout le temps que vous : êtes demeuré, à Casa-Tramày s&oà motifs plausibles; ma;c6nuuitè a été indigne, vous devriez me haïr et vous me sauvez ï Je vous demande pardon, de vous avoir: méconnu, don Emilio; tout -autre, à votre place, pour . se venger, , serait resté neutre et m'aurait - laissé périr ; pourquoi ne l'avez -vous pas fait? - ^

— Pourquoi? don Pablo, répondit, le /jeune homme, parce que vous êtes un homme dans la véritable" expression du mot; parce que vos ■défauts.: sont •■.'■ ceux que la vie qiie voushàenez vous; oblige à avoir, mais que tpdt:bion sentiment n'est pas mort en vous et que 'votre

, Parii. •^unp. Scaiïi^, 10, Faùb.^ontmaf &e.

ZÉNO CABRAli;

cœur est généreux. Je ne me suis pas reconnu le droit d'êlre plus sévère que Dieu et de vous condamner à périr lorsqu'un espoir existait de vous sauver; d'ailleurs, en vous imposant l'obligation de me devoir la vie, je me suis mieux vengé de vous que par tout autre moyen.

— Cette obligation que vous m'imposez, don Emilio, je l'accepte avec joie ; vous avez de moi une meilleure opinion que je n'ose en avoir moi-même. J'essayerai de me montrer digne dans l'avenir de ce que vous avez aujourd'hui fait pour moi.

—■Vous vous connaissiez donc, sénores?dit alors don Zèno avec défiance.

— Un peu, répondit don Pablo.

L'entretien en resta là provisoirement ; les

partisans se mirent en devoir d'établir leur camp et de préparer leur déjeuner dont, maintenant qu'ils étaient sauvés, ils commençaient à éprouver le plus grand besoin; les émotions creusent l'estomac; au désert, le danger passé la faim se réveille.

Cependant le temporal s'était calmé, le ciel était presque subitement redevenu pur, et le soleil, sortant enfin du chaos de nuages qui le masquaient et que le dernier effort de la tempête avait emportés au loin, dé versait à profusion ses chauds rayons sur les montagnes ; le paysage, bouleversé par l'ouragan, témoignait seul par son apparence échevelée de la force de la tourmente qui, pendant de si longues heures s'était avec une fureur inouïe abattue sur lui: les arbres tordus, renversés les uns sur les autres, les sentiers obstrués par les avalanches et devenus impraticables, les torrents qui se précipitaient en bondissant de la cîme des monts, les gouffres soudainement ouverts ça et là par la violence des eaux se frayait une issue, donnaient un aspect sinistre et désolé à cette contrée, la veille encore si riante et si pittoresque.

Emile, après avoir confié les deux dames aux soins intelligents du Guaranis, avait quitté le tambo sous ie poids d'une sombre appréhension.

Dans le premier moment, emporté par l'élan de son cœur, il avait, au péril même de sa vie, essayé de sauver des hommes menacés d'une mort affreuse, mais le danger passé, toute la difficulté de la situation dans laquelle il se trouvait placé 'lui était apparu tout à coup. En effet, parmi les hommes qu'il avait sauvés, deux étaient ses ennemis, ou, du moins, les ennemis des dames au service desquelles il s'était si généreusement voué et qu'il avait juré de détendre.

La position, était critique pour le jeune homme; un événement, impossible à prévoir, avait brisé toutes ses combinaisons et rendu impossible le moyen presque infaillible qu'il avait imaginé pour délivrer les prisonnières. Le, temporal, en. venant ainsi en aide aux ravisseurs, obligeait le Français à adopter un; système de... dissimulation incompatible avec son caractère loyal et dont le résultat n'aboutirait peut-être qu'à un échec.

Cependant, il n'y avait pas d'autre moyen une celui-là; il fallait l'adopter. Le jeune homme s'y résigna, à:. contre-cœur il est vrai, espérant intérieurement que peut - être la .Providence se lasserait -1 e persécuter les deux faibles créatures que, lui, il voulait sauver, et qu'un hasard heureux viendrait, lorsqu'il y songerait le moins, lui fournir l'occasion dé les délivrer.

Eu proie à des pensées qui n'étaient nulle-

derrière le dos et la tête penchée sur la poitrine, arpentait de long en large, d'Un pas saccadé, l'étroite plateforme qui s'étendait devant le tambô, lorsqu'il s'entendit appeler d'une Yoix forte à plusieurs reprises.

Il releva la têle^ Don Zèno et donPablo Pincheyra, assis côte à côte sur le revers d'un fossé, à quelques pas de lui sur la droite, lui faisaient signe de les venir joindre.

— Que me veulent ces démons? murmurat-il, selon sa coutume de se parler à demi- Yoix. C'est égal ce sont deux beaux types de scélérats. Ah! fit-il avec un soupir que S'alvator Rosa était heureux, lui, qui pouvait à son gré peindre tous les brigands qu'il rencontrait! Quel splendide tableau je ferais ici! quel magnifique paysage! Hélas! il faut y renoncer, voyons ce que me veulent ces honorables coquins.

Tout en parlant ainsi, le jeune homme s'était dirigé vers les deux partisans devant lesquels il se trouva juste au dernier mot de son aparté ; il s'inclina devant eux, le sourire sur les lèvres et, touchant légèrement de la main droite les rebords de son chapeau :

-7 Vous désirez me parler, seîïores? dit-il, pourraHe vous être bon à quelque chose?

— Vous pouvez, répondit en souriant Zeno I Cabrai, me rendre, à moi personnellement,

un service dont je vous garderai une éternelle reconnaissance.

— Jene vous comprends pas, caballero.

— Veuillez m'écouter.

— Un mot, avant tout.

— Parlez!

— Bien que j'ignore ce que vous attendez de moi et quel est le service que vous allez me demander, je ne veux pas abuser de votre confiance et vous tromper ; il est nécessaire que nous convenions bien de nos faits avant que vous vous laissiez aller à parler à cœur ouvert.

— Que voulez-vous dire, seûor? répondit don Zèno avec un tressaillement de surprise.

— Je m'explique ; vous ne me reconnaissez sans doute pas, seftor. ,l 'avoue que moi-même, dans ïe premier moment, lorsque je suis venu à voire secours, je ne savais pas quel était l'homme .auquel je sauvais la vie ; mais, maintenant que je suis de sang-froid et que j'ai pu vous examiner à loisir, je vous reconnais pour être don...

— Sebastiao Vianna, officier portugais, ami et aide de camp du général marquis de Gastelmelhor, interrompit vivement don Zèno avec un geste si péremptoire, que le jeune homme s'arrêta net; parbleul pourquoi hésiter, je ne cache nullement mon nom, je n'ai aucun >motif pour en faire mystère; le seigneur don Pablo, sait que, ami dévoué de la marquise et de sa fille, ma mission n'a d'autre but que ,de les conduire en sûreté près du général.

— Il n'y a rien que de fort honorable dans cette mission, appuya le Pincheyra, et avec L'aide de Dieu, le colonel l'accomplira.

— Je l'espère, répondit don Zèno.

—En effet, balbutia le jeune homme, atterré par ce qu'il entendait, et sa gaieté reprenant le dessus sur les préoccupations dont son esprit était bourrelé : Ah! çà, murmura-t-il, de qui se moque-t-on donc ici?

— Est-ce tout ce que vous vouliez me dire?

continua don Zèno. -

-^ C'est tout, oui, seigneur, répondit le peintre en s'inclinant, sans oser hasarder une; révélation devenue aussi dangereuse pour

lui. -■■ ' : ; ■"■■.- ■-- '.'■•.■■ :

— Fort bien, reprit le partisan avec un sou- [rire aimable, je n'attendais pas moins de

votre courtoisie ; mais ce que vous ne voulez pas révéler, c'est à moi de le faire connaître et de l'avouer hautement : ïë service que vous m'avez rendu m'en fait un devoir.

— Hum 1 : je suis assez curieux de savoir

— Votre conduite envers moi, donËfnilio, dit-il, vous voyez que je ine rappelle votre nom, est d'autant plus belle et d 'autant plus généreuse, que la mienne, en apparence du moins, n'éstpas à votre égard complètement exempte de blâme. A nofte* première rencontre, j'ai voulu, je crois, si ma mémoire 1 m'est fidèle, vous faire arrêter comme, espion. De là à être fusillé, il n'y avait qu'un pas, et je dois avouer que je l'aurais franchi sans le moindre scrupule.

— Je vous remercie de cette franchise, seîïor, répondit en souriant le jeune homme.

^- Vous me jugez mal, caballero; reprit le partisan avec une certaine animation^, et cela ne m'étonne pas. Vous ne sauriez comprendre tout ce que notre position, à nous autres Américains du Sud, a, en ce moment, d'étrange et d'anormal: nous subissons la plupart du temps les événements sans pouvoir les discuter. A un certain point de vue, j'avais raison d'agir ainsi que je le faisais à votre égard.' Grâce à Dieu, vous avez non-seulement su vous soustraire t au sort qui vous menaçait, mais encore, vous, étranger en ce pays^ dont vous parlez à peine la langue, et où votre nationalité, même est un titré à la haine générale, vous ayez réussi à vous venger de moi, en m'enlevant par un coup de filet, dont je proclame 1 hautement l'habileté, un trésor dont je croyais, cependant, m'être complètement assuré là possession; aujourd'hui, vous avez, par un dévouement héroïque, iris le Comble à cette noble vengeance toute française en sauvant ma vie et celle de mes compagnons; vous voyez, caballero, que je suis franc et que je ne marchande pas avec vous ; je parle net, parce que j'attends un dernier service ou, si vous le 'préférez, une dernière preuve de votre générosité.

Emile Gagnepain était surtout homme d'esprit; la façon délibérée dont le partisan, tout en fardant légèrement les détails, était convenu de ses torts, lUi plUt par son excentricité même.

— Parlez, don Sebastiao, répondit-il en appuyant avec intention sur ce nom, pour bien faire comprendre à son interlocuteur qu'il savait fort bien à quoi s'en tenir sur son incognito; je serai heureux de vous rendre le service que vous attendez de moi, et croyez bien que si cela est eh mon mon pouvoir, je le ferai sans hésiter; ; — Je le sais et je vous en remercie, serîor; voici ce dont il s'agit. En deux mots, vous serez -au courant; veuillez donc, je vous prie, me prêter toute votre attention.

— Parlez; senoT, répondit le .jeune homme vivement intrigué par de si longs préambules, mais qui, nous le devons constater^ était fort loin de s'attendre à la singulière révélatiOn que le partisan allait lui faire. - /-

Don Zèno sembla pendant quelques instants en proie à une hésitation assez ''marquée ; mais surmontant enfin le sentiment, quel qu'il fût, qui l'agitait , dl jeta un regard de côté à don Pablo Pincheyra, qui fumait ilegmatiquement une cigarette sans paraître autrement s'inquiéter de la conversation à laquelle il assistait, s'adressant brusquement au peintre: - - ; r

— Voici le fait en deux mots, dit-il, en fixant son interlocuteur^ dori Pablo Pincheyra, mon ami, et il appuya aveG intention : sur cette qualification, don Pablo; Pincheyra' m% appris que vous accompagniez la marquise de Gàstelmelhor et sa fille lorsque son frère

es conduisit à Casa-Trama. o

— C'est vrai, répondit sérieusement le peintre, ces dames m'avaient fait l'honneur- de m?accepter pour guide ; je suis de plus demeuré auprès d ? ellés tout le temps qu'elles ont passé à Casa-Trama, puisque destituer

comment il se tirera de là, murmura le jeune (seulement que je me suisséparé'd^ellesï

homme en fixant un regard railleur sur le hardi partisan. '

Mais celui-ci, sans paraître remarquer Pex-

ment cmiimiT <Ïa toTp FmîiA T£ tKS? '?*■ ^ pression ironique du coup d'œil que lui lan. ment couleur de rose, Emile, les bras croisés Jçait le Français, reprit avec bonhomie :

— Donc vous leur êtes dévoué? dit • nettement le partisan, dont le regard demeurait cloué sur le. visage du Français i ;

Celui-ci ne sourcilla pas ; il pressentit un

ZENO CABRAI.

— Pardon, fit-il d'un, ton de bonhomie impossible à traduire, avant d'aller plus loin, entendons-nous bien, s'il tous plaît, cabaliero; je- suis étranger à ce pays, moi, j'en parie fort mal la langue et j'en ignore complètement les coutumes; vous dites, n'est-ce pas, que je suis dévoué à ces mallieureusesi âames?

— Don Pablo me l'a assuré, Tépondit le.

partisan.

™ N'est ce donc pas la vérité? ajouta le* Pihcheyra.

— Jusqu'à un certain point, oui, senor; ces.

dames avaient besoin d'aide, je me suis irouvé là, elles ont réclamé la mienne; les refuser n'eût été ni galant ni de bon goût; j'ai dû souscrire à leur volonté, mais mieux que personne vous savez, senor don Pablo, que hier,; ayant appris qu'elles n'avaient plus besoin de moi, je me suis nettement expliqué avec vous à f-e sujet et que j'ai pris congé d'elles.

■— Hum , voilà qui est fâcheux, murmura Zèno Cabrai, aviez-Yous donc de sérieux motifs pour agir ainsi?

— Pas précisément, senor; ces dames ont -.toujours été parfaites pour moi ; mais maintenant que mes services, leur deviennent inutiles, j'ai compris qu'il était de mon devoir de me retirer, et je l'ai fait avec d'autant plus d'empressement que j'avais hâte, de reconquérir ma liberté.

Il y eut un silence assez long, entre les trois interlocuteurs; l'accent d.u- jeune peintre était si naïf et si. brutalement franc que don Zèn-i, malgré toute sa finesse* ne parvenait pas v deviner s'il émettait réellement l'expressic

expression de sa pensée ou s'il le trompait ; malgré son habitude de lire sur le visage des hommes leurs, divers sentiments, celui du peintre était tellement froid et impassible, qu'il demeurait pour lui comme un livre fermé. Cependant un pressentiment secret l'avertissait que, sous son apparente bonhomie, cet homme cachait une intention bien ferme, qu'il jouait un rôle et qu'il le trompait. Enfin, il reprit :

— Je suis désespéré de ce que vous inlimnoncez, serïor, d'autant plus désespéré que j'avais l'intention de vous demander de me:

rendre un, service.

— A propos de ces dames? fit le jeune homme avec un étonnement si bien joué que:

le partisan s'y trompa.

— Oui! service dont, entre parenthèse, jei vous aurais élé fort reconnaissant.

: — Je ne vois pas en quoi je puis vous servir, senor.

— Je le vois, moi; tenez, cherjseigueur,.

jouons cartes sur table; le voulez-vous ?

— Je ne sais ai quel propos vous me parlez; ainsi, senor; ma conduite, envers - vous devrait, j'imagine,, me mettre à l'abri de tout soupçon de; déloyauté, répondit il d'un ton piqué.

— Yous ne me comprenez pas,, je le vois, seîïor.

—Je l'avoue, caballero.

-r Je vais tâcher d'être clair.

LeVrançais sîinciina sans répondre. Don Zèno continua.

~ Gés dames, à tort ou à raison, je ne veux pas discuter cela avec vous, s'imaginent qu'elles sont entourées d'ennemis acharnés ai leur perte;: peut-être si je me présentais à elles,; leur esprit aigri en ce moment par les . contrariétés dont le hasard s'ëstpluàlesabreuver depuis quelque temps, leur ferait-il voir en moi, qu'elles ne connaissent que fort imparfaitement, au lieu d'un ami. sûr et d'un serviteur dévoué, un de ces: ennemis qu'elles s'obstinent à voir partout.

— Oh I s'écria hautement le peintre, que dites-vous donc, la, séfjior? n'êtes-vous. pas aide de camp.du général marquis de Çastel^ înelhor.,

— C'est vrai, réponditle partisan avee un certain 1 embarras qu'il ne réussit pas à dissimuler assez bien pour que son interlocuteur ne ie remarquât pas*

-^ Eh bien 1 mais il me semble, caballero, que ce titre doit vous servir de sauvegarde

contre d'injurieux soupçons?

— Oui, il en serait probablement ainsi, du moins, je le l'espère ; malheureusement, des raisons de la plus haute importance exigent que je confie a un autre que moi le soin de conduire la marquise à son époux; cet autre*..

— Ce sera moi, ; n'est-ce pas? interrompit vivement le jeune homme; voilà ce que yous me vouliez proposer, caballero?

— Qui pourrai-je choisir, si ce n'est vous ?

senor; vous que ces dames connaissent,, en qui elles ont pleine confiance ; je crois, pour vous parler franc, que nul choix ne saurait:

être aussi heureux que celui-là.

— Malheureusement, caballero, mon adhésion est nécessaire en cette affaire, et déjà j'ai eu l'honneur de le dire, sinon à vous, du moins à don Pablo : je ne me sens aucunement disposé à continuer vis-à-vis de ces dames le rôle que j'ai joué pendant près d'un mois., Je vous le répète, je suis étranger : v«nu en ce pays pour me livrer en toute liberté à mon goût pour la peinture, je n'ai pu, depuis près d'un an que j'ai débarqué en Amérique, faire une seule esquisse, dessiner le moindre croquis ; amoureux, avant tout de la liberté, et ayant en exécration la politique, je me suis. vu impliqué, malgré moi et complètement à mon corps défendant, dans dea 'machinations dont j'ignorais le premier mot, niais qui, à plusieurs reprises, ont failli me coûter la vie et m'ont, mis en butte â lahaiue des Espagnols et des libéraux; aujourd'hui, voilà que, d'après votre proposition, je me vois exposé à être aussi poursuivi par ies Portugais ou les Brésiliens, comme il vous plaira de les nommer. G est trop de moitié. Je leiionc,: à

soutenir plus longtemps une partie dont ma

vie est ainsi l'enjeu, à mon insu. Pardonuezmoi de décliner l'honneur que vous voulez me faire, et laissez-moi gagner paisibluueuii le port le plus prochain, afin que je puisse mettre, dans le plus bref délai, la mer entre moi et ceux que j'ai, à mes déptms,, appris à redouter. J'en suis désespéré pour, ces dames , que j'estime et que je voudrais seivir, mais il faudra qu'elles se. passent de mon appui.

Cette longue tirade fut débitée par le jeune homme avec un accent de désepoir si comique que les deux partisans ne purent s'empêcheT de rire.

— Allons, allons,, répondit don Zèno, vous êtes un excellent compagnon, caballero,, et je vois avec plaisir que je ne m'étais pas trompé sur votre compte; rassurez -vous, la mission que je désire vous confier n'est nullement périlleuse pour vous et ne contrariera en aucune façon vos projets d'embarquement;; les dames.que je vous prie d'escorter seront avant trois Jours, quatre jours au plus tard,, reunies à leurs amis. Ainsi, vous voyez que cette fois, du moins, vous ne risquerez pas votre têie. ,

— Ruml qui sait? murmura le jeune homme, en paraissant réfléchir.

Don Zèno, gui l'examinait attentivement, le cnut ébranlé.

— Je vous donne ma foi de caballero, repiit-il en appuyant avec une certaine solennité sur ces paroles, que, quoi qu'il arrive, vous serez libre, et nul ne vous molestera !

— Hum! huinl fit encore le jeune homme en hochant la tête.

; — Âhçàvdit tout à coup don Pablo Pincheyra en se redressant, pourquoi donc, moui cher don Sebastiao, teuezrvous, tant à présent à ne pas escorter ces dames que vous

;êles exprèsavenu me demander de vous rendre de: la part: du général 'de Gastetmeihoi ?

— devons ai-je pas fait part, répondit don èno en se pinçant les lèvres de dépit, du

message qui m?a été remis par eei cavalier qui nous a croisé presque à la sortie du camp, et que, dans le premier moments vous avez pris pour un espion.

r± C'est juste,, fit don Pablo, je^y songeais ûs-jce message est donc pressant?

— On ne ; saurait davantage.

— Diable, diable. Voyons,, don Emilio,; reprit le Pincheyra d'un Ion conciliant, rien ne saurait-il vous convaincre. Vive Dieu ! si je le pouvais, moi, je n'hésiterais pas à escorter ces deux malheureuses dames.

— Me refuserez-vous donc ce service, caballero? ajouta don Zèno.

Le jeune homme sembla réfléchir profondément pendant quelques secondes.

— Enfin, dit-il, comme si cela lui coûtait beaucoup de prendre celte détermination, puisque vous le voulez,, pour cette fois encore je consens à me jeter dansles embarras, dont je croyais cependant être sorti; puisqu'il le faut, soit; j'escorterai ces. dûmes.,

Don Zèno fit un geste de joie aussitôt réprimé.

— Merci, caballero, dit-il ; peut ê^re Dieu permettra t-îl qu'un jour je m'acquitte envers vous de tout ce que je vous dois; en atr tendant, croyez, à ma Tive sympa ihie pour vous. Maintenant que cette affaire est réglée à notre mutuelle satisfaction, permettez-moi. de prendre congé de yous.

— Comptez-vous doue vous éloigner aussi vite ?

— il le faut; les intérêts fort graves dont je suis chargé réclament impérieusement ma présence sur un point 1res éloigné de l'endroit où nous nous trouvons en ce moment, je ne saurais mettre trop d'empressement à m'y rendre. Ainsi maintenant que je suis suffisamment reposé des faligues deîtoutes sortes que j'ai endurées depuis quelques heures, je vous quitte confiant en votre parole loyale et: convaincu que yous l'accomplirez.

— Je tiendrai ma promesse^ senor.

— Merci, caballero, je vous en tiendrai compte, croyez le bien.

El après avoir serré amicalement la main du jeune Français et s'être incliné avec ceurtoisie devant don PabJo, le partisan alla rejoindre ses compagnons qui, sans doute, prévenus à l'avance par lui, étaient déjà en sellé depuis quelques minutes ; Don Zèno monta à cheval, lit un dernier salut et rendant la main à sa mouture, il partit à toute bride. '

Le peintre le suivit d^s yeux aussi longtemps qu'il put l'apercevoir; puis lorsqu'onfin le montoiieTO eut disparu derrière une poinle de rocher, il poussa un soupir de soulagement et se- tourna- vers le Pincheyra, enmurmurant à voix b^sse entre ses dents.

— Uo; à l'autre maint'îiuint; pouT celui-là, je crois que ce ne sera pas fort difficile.

Don Pablo, toujours assis sur le tertre dont il s'était fait un siège, continuait h fumer sa. cigarette avec celte béatitude qui caractérise ies tlispano Américains.

Le jeune homme s'assit à son côté, le considéra un -instant, et lui posant la main sur l'épaule:

— Vive Dieu 1 don Pablo, s'écria -t-il avec ; entraînement depuis un mois passé que j'habite voire camp, je vous ai vu accomplir des choses u.ervei lieuses, mais celle-ci ies dépasse toutes de cent coudées.

— Hein l fit le paniv-an comme réveillé en sursaut, que voulez-vous dire?

— Rien; je vous rends hommage, voilà tout, continua le jeune homme sur le même ion.

— Hommage I répéta don Pablo, eldequoit

— Comment, de quoi 1 Parbleu, je nem ? attendais pas à> un tel excès de modestie^

— Parlons-nous par énigmes?

— Pas e moins du monde ; ce que j e dï; r est fort clair, au contraire.

— Pas pour moi, je vous jure.

— A quoi bon feindre? ne sais- je pas que

vous avez joué votre rôle avec une rare

perfection, moi qui, sans être dans le secret des motifs qui vous ont engagé à agir ainsi que vous l'avez fait, connais cependant, l'homme aussi bien que vous.

: — Quels secrets, quels motifs, et de- quel homme parlez-vous au nom du diable, compagnon? s'écria don PaMo avec impatience.

? — Pardieu I de l'homme qui vient de nous

ZENO CÂBML.

•quitter,

— Don Sébastian Vianna, l'aide de camp du général de Castel melhor? "

Emile considéra pendant quelques secondes le partisan avec les marques de la plus = grande admiration et, éclatant de.rire lout à *joup :

— Allons, c'est bien jou é, dit-il, 'mais main ■■) tenant toute dissimulation est inutile; du ; reste, si vous tenez à ne pas prononcer son nom , bien qu'il soit parti et assez loin déjà, cela vous regarde; tout cela, au résumé, ne m'inquiète que médiocrement; donc vous êtes libre, et tant que cela vous plaira, je continuerai, pour vous être agréable, h donuer à don Zèno Cabrai le nom de don Sébastiao.

— Hein ! s'écria le partisan en se levant -comme s'il -avait reçu une commotion éleclri que ; quel nom avéz-vous prononcé?

— Un nom que vc;s savez aussi bien que moi. celui de l'homme qui, il y a quelques instants à peine était ici même où nous som mes.

Don Pablo fronça le sourcil ; une pâleur livide couvrit son "visage, et un tremblement convulsïf agita tous ses membres.

— Ainsi, cet homme, s'écria-t-ïl d'une voix saccadée par la colère, cet homme est Zèno €abral?

— L'ïgnorlez-vous donc réellement? demanda le jeune nomme avec une feinte surprise.

— Si je l'ignorais ! s'écria le Pincheyra.

Puis se reprenant : Jurez-moi que cet homme est en effet Zen» Cabrai? jurez-le moi?

— Parrëieu ! je le connais depuis assez long temps pour ne pas craindre de me tromper, et je vous donne ma parole que c'est bien lui.

Le partisan lui lança un regard farouche, Il ouvrit la bouche eomme'pour parler;mais, changeant sans doute d avis, il se détourna subitement, <4 se dirigeant à grands pas vers ses hommes campés autour du tambo :

— A cheval l à choval! lfur cria-til.

— Je crois va ni 'des yeux

là me délivrer» de l'autre, à moins que ce soit Faulm qui me délivre de .celui-ci; laissons-les s'expliquer.

— Soit , seîïor don Pablo , répondit le jeune homme «n s'inclinant froidement devant lui; vous me connaissez assez bien, je suppose, pour être convaincu que je ne vous redoute pas plus que je ne vous aime.

— Je sais que vous êtes un homme brave, seîïor, et que le moment arrivé de me faire face, vous me tiendriez vaillamment tête; mais brisons là, le temps me manque pour faire ou écouter de longs discours. Je n'ai pas voulu vous quitter sans vous apprendre mes intentions et vous avertir de vous tenir sur vos gardes.

— Je vous remercie de cet acte de courtoisie, senor, et je mettrai, n'en doutez pas, votre avertissement a profit.

— Maintenant, adieu; tâchez de ne plus vous trouver sur ma route.

— Je ne vous chercherai pas, seîïor, répondit le jeune homme; mais, au cas où je vous rencontrerais, je n'essayerais pas de vous éviter.

Le partisan lui jeta un regard oblique, demeura un instant immobile; puis, frappant du poing avec colère le pommeau de sa selle, il se détourna brusquement, alla se mettre en avant de sa troupe et après avoir crié :

-r En avant ! d'une voix tonnante, il s'élança au galop suivi de tous les Pincheyras dans la même direction que don Zèuo Cabrai.

— Ah ! ah! fit Emile, voilà qui va bien; les vautours sont lancés à la curée; voyons maintenant, ce qu'il est possible de faire pour le salut des deux damtis! La situation, au lieu de s'éctaircir devient de plus en plus difficile ; n'importe, puisque mon mauvais des-

tin m'a jeté dans cette affaire contre ma vo- don Zèno Cabrai.

freuse suspendue sur nos têtes.

— Je n'ai été qu'un instrument dansla main, de Dieu, madame; toute force humaine eût été impuissante à accomplir un si grand .miraple

— Cet Indien m'a tout appris, dit la ifiàr* quise en désignant Tyro d'un geste; je Sais que maintenant don Pablo Pincheyra, lié par la reconnaissance qu'il vous doit, n'oserait rien vous refuser, et que, loin de nous nuire, il nous protégerait au besoin.

— Don Pablo n'était pas seul , madame.

— En effet, don Sébastiao Vianca l'accompagne, dit-on. Je vous avoue même, à ce su^ jet, mon cher don Emilie, que je suis blessée de la façon dont ce gentilhomme, l'ami de mon mari et le mien, agit avec nous; je ne l'ai pas encore vu ; il n'aura pas sans doute jugé à propos de présenter ses hommages à la femme de son général, de celte qu'il doit lui conduire après l'avoir délivrée de sa captivité.

Le peintre sourît d'un air narquois.

— Vous riez, don Emilio? fit-elle avecétonnement.

— Pardonnez-moi, madame, cet excès de gaieté ; il doit en effet vous paraître étrange dans les circonstances où nous nous trouvons* Je inexpliqué: vous ne vous étiez pas trompée, madame; ce tfest pas don Sébastiao Vianna que se nomme l'homme qui est venu au camp des Pincheyras réclamer votre liberté. *

— Ah î murmura-t-elie, est-ce un homme que je connais, un ami?

— Vous 'lé connaissez, en effet, il se nomme

lonté, je persévérerai, et, quoi qu'il arrive, j'irai jusau'au bout ; c'est une belle partie à gagner que de soustraire ces deux colombes aux serres crochues de ces deux oiseau* de proie! Essayons, vive Dieu I On ne sait pas ce qui peut arriver, la chance tournera peutêtre à la fin.

Et complètement remis de bonne humeur par cet aparté, le peintre entra, le visage cal-

murmura le Français en le sui- me et le sourire aux lèvres, dans le tambo. : d'un air narquois, que celui- : Les deux dames étaient à demi-ci

JLSB>rcs peut-être!

Après cet aparté machiavélique, le Français, tout en se frottant les mains, s'avança à petits pas vers le tambo' en suivant d'un cei! sournois les préparatifs de départ des Pincheyras qui, aiguillonnés par leur chef , sel- •laienl en toute hâte leurs chevaux, et sinterrogeaiem avec inquiétude sur les motifs de cette détermination subite a laquelle ils ne -comprenaient lien.

Don Pablo fut le premier prêt.

— Don Emilio, dil-il au jeune homme en s approchant vivement de lui et avec un sourd accent de colère dans la voix, je ne veux pas essayer de sonûer les motifs qui vous ont poussé à ne me Té vêler qu'en ce moment seulement le nom d'un homme que depuis longtemps déjà vous savez être mon ennemi.

Le Français voulut l'interrompre,

— Ne me dites rien, s'écria- t-il avec violence, le service que vous m'avez rendu est trop récent encore pour que je vous demande compte de celte conduite ambiguë mais retenez bien ceci : je me considère dégagé envers vous de toute reconnaissance. Dieu 1 veuille que nous ne nous retrouvions plus iace a face, car ce serait en ennemi bue iV vous traiterais; - ' l

couchées sur des petlones, devant un feu allumé par le Guaranis. A, peine remises encore des périls qu'elles avaient courus et des terreurs qu'elles avaient éprouvées, elles demeuraient immobiles, sileucieuses, le front pâle, les yeux à demi fermés, recueillies en elles-mêmes, ne sachant si elles devaient se réjouir ou regretter a'êire enfin a l'abri du danger et d'avoir échappé aux efforts furieux de la tempête.

A l'entrée du jeune peintre dans le tambo, un pâle sourire apparut sur leurs lèvres. Lorsqu'elles se furent assurées que l'expression de sa physionomie était calme, presque joyeuse, et sa démarche assurée, les bauements de leur cœur furent moins forts, et, saus en pouvoir encore deviner tes motifs, elles sentirent qu'un événement heureux avait surgi en leur faveur, et que tout espoir n'était pas perdu pour elles.'

— Enfin, vous voilà ? s'écria la'marquise en lui tendant la main.

— Don Emilio! dit dofia Eva en rougissant.

— Me voilà; oui, mesdames, répondit le jeune homme en slnclinant ; ne m'attendiezvous pas ?

— Hélas! reprit la marquise, je n'osais espérer. ■

— Oh! moi, j'étais sûre de vous revoir, don Emilio , s'écria dona Esa avec entraînement.

— Je vous remercie, sefiorita, d'avoir eu foi en ma parole, répondit le jeune homme avec un imperceptible tremblement dans la voix.

Dofia Eva, honteuse des paroles qu'elle avait laissé ainsi monter de son cœur à ses lèvres, courba la tête pendant qu'une vive rougeur colorait son visage.

; — Ainsi, réprit la marquise après avoir. 1 à la dérobée, âeté un regard sévère à sa fille,. C'est grâce à votre courage et à votre présence d'esprit que nous avons échappé à la mort af

— Don Zèuo Cabrai! s'écria-t-elle avec é--' pouvante; cethomme a osé s'introduire jus-, que parmi les Pincheyras pour s'emparer de moi. Oh ! alors, je suis perdue I

— r Rassurez-vous, madame, vous êtes en sûreté, quant à présent du moins.

— Que voulez-vous dire?

— La conduite de don Zeno est extraordinaire et inexplicable pour moi.

— Qu'a t-il fait 1

— Il est parti.

~- Parti ?

— Il y a une heure à peine, après m'avoir prié de vous servir de guiie et de vous conduire auprès de votre mari.

— Cette conduite est, en effet, incompré^ hensible ; cette feinte renonciation à un plan >«i bien conçu et si bien exécuté pour s*emparer de moi, lorsque j'étais de nouveau retombée entre ses mains, doit cacher un piège.

— J'en suis convainc u ; sans doute, don Zéno a de nombreux affidés dans ces montagnes, espions invisibles chargés. de surveiller lous nos pas et il a : jugé inutile de commuer a jouer, en demeurant près de vous, un rôle

tevenu impossible.

— Que faire, hélas ? Que devenir ? Si nous étions seuls, peut-être réussirions-nous a é~ chapper, mais don Pablo 1

— Don Pablo e?t parti, madame, je l'ai lancé à la poursuite de don Zèno en lui révélant le nom de celui-ci. Donc en apparence nous sommes complètement délivrés de tous nos ennemis.

La marquise lui tendit la main.

— Je vous remercie, lui dit-elle, votre dévouement ne se lasse jamais.

— Et jamais il ne se lassera, madame, mais pardonnez-moi d'insister auprès de vous pour nous. hâter de prendre une détermination qu'elle quelle soit; nous ne- pouvons plus; longtemps demeurer ici, iî nous faut tenter ; un dernier effort, et lutter de ruses avec nos ennemis pour glisser inaperçus entre 1 les .

maillés de l'invisible réseau qullsoht, je-'n'ên doute pas; fcndù autour de nous;

— Avez-vous un projet ? ;■

— Malheureusement non^ madame; mais, «eut-être qu'avec votre aide et celle de notre h* bravé et fidèle Tyrè; parviendrons-nous <~ àk concerter, un pian. v. -?> .-..

— Essayons donc, répondit-elle avec découragement, et ne perdons pas un temps;

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qui, pour nous, est si pTécieux.

Tyro, qui. pendant la conversation du peintre avec la marquise s'était discrètement éloigné,: rentra en ce moment .

— Eh bien, lui demanda Emile, est-il survenu quelque nouvel événement?

— Non, mi amo, Sacatripas, que j'avais chargé de surveiller le départ des Pinclieyras, les a vus se, diriger a toute bride vers la plaine ; ils sont actuellement entre nous et don Zèno Cabrât, ce qui nous enlève provisoirement la crainte d'une surprise de celui-ci ou de ses affidés ; car jusqu'à une assez longue distance en avant, il n'existe qu'un chemin praticable, et c'est celui sur lequel nous nous trouvons.

— Tu en es sûr ?

— Parfaitement, mi amo.

— - Yoilà qui est fâcheux, en vérité ; la fuite

nous est impossible.

— Mon Dieu! murmura doua Eva en joinant les mains avec angoisse.

— Ainsi, nous sommes perdus ? ht la mar guise.

— Je ne dis pas cela, madame; je suis contraint cependant de vous avouer que la situation est extrêmement critique.

— Voyons, Tyro, mon ami, toi qui connais si bien les montagnes au milieu desquelles tu as été élevé, cherche, invente, que sais-je, moi? trouve un expédient qui nous donné une chance de salut! s'écria le peintre.

— Dieu m'est témoin, mi amo, que mon désir Je plus vif est de vous voir hors de danger, répondit-il,

-r- Nous n'avons d'espoir qu'en toi, mon brave Indien, lui dit Emile en lui frappant amicalement sur l'épaule.

-i ll'y aurait bien un moyen, fit le Guaranis devenu rêveur.

— Lequel?... Parle, parle vite!

Tyro secoua la tête.

— Non, murmura-t-il, ce serait une folie; 1 ne faut plus y songer; nous ne réussirions pas.

— Une folie, dis-tu, Tyro; vive Dieu! explique toi sans plus tarder. Tu ignores donc, pauvre ami, que les projets les plus fous sont justement ceux qui ont le plus de chances de succès.

— Non, mi amo, ne m'obligez pas à vous faire paTt dé ce projet, c'est une idée qui, je ne sais comment, m'a passé par la tête ; mieux vaut ne pas en parler.

— Dis toujours, nous venons après ce que nous aurons à faire.

— Parlez au nom du ciel, sénor, c'est à Dieu qui vous inspire, dit la marquise avec

Yous le voulez, je vous obéirai, madame, mais je vous demande pardon, au préalable, pour ce que vous allez entendre, répondit le Guaranis d'un air rechigné.

— Va, va, mon ami, et n'aie aucune crainte, novis ne t'adresserons aucun reproche.

— Ecoutez donc, puisque vous l'exigez ; d'abord, je dois vous apprendre qu'à une lieue d'ici, un peu plus un peu moins, il existe un sentier presque impraticable, qui n'est autre chose que le Ut d'un torrent desséché; ce sentier, peu de personnes le connaissent, et personne, j'en suis convaincu, ne se hasarde à le suivre, tant il est difficile. A peine tracé sur le flanc des montagnes, il serpente à travers les rochers et le J s précipices, et doit en ce moment être inondé, à cause dé, l'effroyable orage qui a sévi dans ces régions. Ce sentier, cependant, a cet avantage énorme sur celui-ci : qu'il raccourcit fort ie trajet d'ici à là pMne.

:r~ Jusqu'à présent, interrompit le peintre, je^nè vois rien que de fort, avantageux pour nous dans ce que tu nous dis; je ne com-

— Si nous n'étions que vous et moi, mi amo, reprit le Guaranis, si dangereux que Soit ce sentier, quelques périls qui nous y attendent, je n'hésiterais pas à vous conseiller de vous y engager, mais...

— Pourquoi l'interrompre? lui demanda le jeune homme.

— Je vous comprends, dit la marquise; ce que deux hommes forts et résolus peuvent entreprendre avec quelque chance.de réussite, ce serait à des femmes une folie île le tenter ; n'est-ce pas cela que vous n'osez dire ?

L'Indien s'inclina respectueusement devant les deux dames.

— Telle est, en effet, ma pensée, sefîora, dit-il; mais en admettant qu'il fût possible que vous et votre fille consentissiez à nous suivre par celte route périlleuse, il nous resterait encore à prendre des précautions gui rendraient, j'en suis convaincu, l'exécution de ce projet impossible.

— De queUes précautions parlez-vous?

— Ce sentier, fort peu connu et surtout fort peu utilisé par les blancs qui, pour la plupart, ignorent son existence ou ne veulent pas s'y risquer, est cependant assez fréquenté par les Indiens pu elches et les Pampas, nations féroces et indomptées, aux mains desquelles nous serions à peu près certains de tomber, et qui nous réduiraient en esclavage; nous n'aurions donc échappé à un danger que pour cheoir dans un autre plus terrible encore.

H faudrait , dans tous les cas , que ces dames consentissent à reprendre les vêtements masculins qu'elles avaient adoptés pour s'échapper de San Miguel.

— Qu'à cela ne tienne, s'écria la marquise.

— IL faudrait, de plus, ne marcher en avant qu'avec la plus grande prudence, en s'écJairant avec soin, do crainte de surprise ou d'embuscade.

— Et le cas échéant d'une surprise, interrompit vivement la marquise, se faire bravement tuer, plutôt que de devenir la proie des barbares païens!

— Vous résumez admirablement ma pensée, sefiora, répondit en s'inclinant respectueusement le Guaranis; je n'ai "rien autre à ajouter; réfléchissez, et ce qu'il vous plaira de m'ordonnes je l'exécuterai avec le plus vif empressement et avec le dévouement le plus sincère.

— Ce projet est hasardeux et hérissé de difficultés, j'en conviens, dit alors le peintre, mais, pour ma part, je ne vois rien qui en rende l'exécution impossible.Tous les moyens doivent nous être bons pour échapper au danger terrible suspendu sur nos têtes, puisque celui-ci est ie seul que nous pouvons employer, je crois qu'une plus longue discussion serait oiseuse et que nous devons nous y Tésoudre; il nous faut quitter le tambo dans le plus href délai, sous peine de voir bientôt revenir ceux que nous avons tant de motifs de désirer de ne plus revoir.

Partons donc au plus vite, à moins, ajoutâ-

t-il en se reprenant, que vous pensiez autrement que moi, madame la marquise, et que les dangers qui nous attendent sans doute sur ce chemin ne vous semblent trop grands; auquel eus, madame, je me conformerai à votre volonté.

— Puisqu'il en est ainsi, répondit noblement la marquise, une plus longue discussion devient inutile ; parions, partons sut lechamp. Pendant que vous préparerez les chevaux et chargerez les mules, ma fille et moi, nous reprendrons nos vêtements masculins; allez, dans quelques minutes, nous serons toutes deux prêtes à vous suivre.

— Soit, madame, dit le peintre, nous obéissons.

Il fit signe au Guaranis de le suivre, et tous

Il était environ trois heures et demie après midi, heure assez, avancée pour reprendre un voyage , surtout au milieu des montagnes, dans des réglons abruptes et sauvages, où les orages sont si fréquents et les changements de temps si rapides; mais les fugitifs, environnés d'ennemis auxquels ils n'avaient échappé que par miracle, avaient le plus grand intérêt à s'éloigner au plus vile d'un endroit -où ils savaient que ceux qu'ils redoutaient ne manqueraient pas de les venir chercher; aussi, au risque de ce qui pourrait survenir, voulaient-ils atteindre ce jour même le sentier dont Tyro leur avait affirmé l'existence, et où ils avaient l'espoir de faire perdre leurs traces, soit aux Pinclieyras soit aux montoneros de Zèno Cabrai.

Le ciel était d'un bleu mat : le soleil, presque au niveau du sol, répandait à profusion ses rayons obliques sur la terre qu'il échauffait ; une légère brise tempérait la chaleur et agitait les feuilles des arbres qui frémissaient doucement; de longues files de cygnes noirs s'élevaient du fond des vallées, et fuyaient à tire d'ailes dans la direction des plaines, poursuivies par les grands vautours chauves; l'après-dîner était magnifique et semblait présager la continuation du beau temps pendant . un laps d'au moins quelques jours.

Emile, après s'être assuré d'un coup d'œil investigateur que tout était en ordre, donna enfin le signal du départ et la petite caravane s'éMgna d'un pas pressé du valle del Tambo où, pendant plusieurs heures, elle avait joui d'un repos indispensable après les fatigues surhumaines supportées pendant l'orage.

Malgré la situation d'esprit assez perplexe dans laquelle se trouvaient nos voyageurs, cependant la route se faisait assez gaiement, ils causaient et même plaisantaient entre eux, s'elTorçant de voir sous un jour meilleur un avenir" oui semblait pourtant ê'.re encore enveloppé de nuages assez épais.

Ainsi que Tyro l'avait annoncé, à environ une lieue de la vallée, dissimulé au milieu d'un bois touffu, ils trouvèrent ie commencement du sentier sur lequel ils s'engagèrent aussitôt.

Pour tous autres que des gens habitués de longue date à la vie du désert, l'aspect de ce sentier aurait paru des plus rassurants; en effet, les broussailles l'obstruaient presque en entier, une herbe haute et touffue le recouvrait comme d'un tapis de velours vert.

A l'approche des voyageurs, les oiseaux s'envolaient à grand bruil, et les viscachas s'échappaient effarés presque sous les pieds des chevaux.

Cependant, malgré ces indices rassurants d'une solitude complète , le Guaranis con naissait trop bien l'astuce de ses congénères, et il était trop au courant des ruses qu'ils emploient pour dissimuler les traces de leur passage dans un endroit lorsqu'ils ont intérêt à ce qu'elles soient ignorées, pour se laisser tromper aussi facilement; et l'apparence déserte et désolée de ces parages, au lieu de lui rendre la confiance, l'engagea, au contraire, à redoubler de précautions.

— Eh bien! Tyro, lui demanda le. peintre, vous ne vous plaindrez pas, j'espère? on croirait, sur mon âme, que depuis vingt ans, ce sentier n'a pas été foulé aux pieds des chevaux ou des hommes tant il est sauvage.

prends donc pas le moins du monde d'où ] deux quittèrent le tambo, où les dames de-

provient la crainte ridicule dont tu parais j meurèrent seules.

être si fort agité.; Les Gauchos sellèrent leurs chevaux elles

— Patience, mi amo, je n'ai point fini encore. ' l '.'■.-.■.

— Finis donc, au nom du diable ! s'écria le Français avec impatience. ;

mules, et bientôt tout fut prêt pour le départ. En effet, à peine s'était-il écoulé un quart d'heure lorsque les dames sortirent du tambo, à se mettre en route.

— Trop sauvage, mi amo, répondit l'Indien en hochant la tête, ce désordre est trop bien ordonné pour être réel ; je soupçonne, au contraire, que des voyageurs sont passés par ici depuis peu.

; — Oh ! ohl et qui vous fait supposer cela, mon ami ? J'ai beau : regarder à mes pieds et tout autour, de moi, je ne vois absolument rien de suspect

: —C'est que vous ne regardez pas au-dessus de vous, mi amo; au désert, et surtout dans la montagne, une piste se suit dans les arbres et non sur la terre ; elle serait trop facile à découvrir. ' ' ' ',

— Mais nous, il me semble que nous sui-

ZENO GÀBRiL.

vons tout simplement le sentier. A

— Et nous avons tort, mi amo, à notre entrée dans le bois nous aurions d*ï n'avancer que de branches en branches sur les arbres, nos chevaux nous trahiront, soyez-en sûr, si, ainsi que cela est probable, certaines gens que vous savez reviennent sut leurs pas pour nous poursuivre ; malheureusement ce que vous et moi aurions pu faire avec quelques chances de succès, les dames qui nous accompagnent ne sauraient le tenter sans succomber avant une heure à la fatigue.. .

— Ce que tu dis est fort juste, mon ami ; ainsi nos efforts n'aboutiront , d'après tes prévisions, qu'à retarder de quelques heures seulement notre capture.

— Peut-êtra oui, peut-être non, mi amo, si Dieu nous accorde jusqu'à demain, à midi, sans que nos ennemis nous aient rejoints; nous serons probablement sauvés ou du moins nous aurons de grandes chances pour l'être.

— Gomment cela, mon ami ?

— Voici, mi amo : ce sentier se dirige vers le. désert des Frenlones, nation indépendante campée dans le llano de Manso, sur le territoire contesté, c'est-à-dire libre, entre lès Portugais et les Espagnols. Les Frentones sont surtout ennemis des blancs, à quelque race qu'ils appartiennent ; mais ils sont bons et hospitaliers pour les voyageurs.

Si nous parvenons à atteindre leur territoire, nous serons relativement en sûreté; notre liberté ne sera plus qu'une question de rançon à débattre avec les chefs de la nation.

— Fort bien ; et tu comptes atteindre demain ce territoire ?

— Non pas ; niais nous nous trouverons presque hors des montagnes, sur les bords du rio Primero,, et en nous laissant aller à la dérive sur un radeau, nous = échapperons a ceux qui nous poursuivent.

■— Pardieu ! s'écria joyeusement le jeune homme, voilà une triomphante idée ; il serait désolant qu'avec tant de chances de succès nous ne réussissions pas à nous échapper.

— Ne chantons pas encore victoire, mi amo; soyons prudents, au contraire ; yous connaissez les gens contre lesquels il nous faut lutter; croyez-moi, nous ne sommes pas sauvés encore.

-- Bah! bahl tu vois tout en noir, toi.

— C'est vrai; mais, par contre, vous voyez tout en beau.

— Pardieu 1 avec cela que la vie serait amusante si on ne l'égayait pas un peul reprit le jeune homme en haussant les épaules.

Kl, laissant à ses pensées son défiant compagnon, le peintre se rapprocha des dames.

ment brunies par le soleil, qui avait donné à son teint un reflet doré. Sa peau fine, sous laquelle on distinguait le réseau de ses veines, conservait encore le duvet velouté de l'enfance; ses traits étaient beaux, ses yeux pétillants de malice, sa bouche rieuse et d'une rare perfection de dessin.

Elle portait le costume des femmes guaycurus, c'est-à-dire une longue Tobe en toile de coton rayée, serrée aux hanches par Yayulale, cette ceinture symbolique que les femmes doivent conserver jusqu'à leur mariage , un large manteau de même étoile que la robe, et pouvant, au besoin, envelopper tout son corps, reposait en ce moment sur la croupe de son cheval; de petits cylindres d'argent, enfilés les uns au bout des autres, formaient une espèce de chapelet qu'elle portait au cou ; des plaques de^méial, affectant différentes figures, tombaient sur sa poitrine, et des demi-cercles en or étaient suspendus à ses oreilles.

Ses petits pieds délicats , et aristocratiquement cambrés, étaient emprisonnés dans d'élégants brodequins fabriqués avec les fibres d'un certain palmier dont la souplesse et la solidité sont extrêmes.

Le cavalier qui cheminait côte à côle de la jeune tille, avait avec elle une ressemblance frappan te. Sus traits étaientfins et intelligents, son front large, ses yeux noirs et bien ouverts. Bien qu'il portât le costume complet des guerriers guaycurus, aucun tatouage, aucune peinture ne souillaient la blancheur de sa peau ; il paraissait être de huit à dix ans plus âgé que sa compagne ; son visage imberbe lui donnait une apparence féminine rendue

commande les guerriers de notre tribu?

— C'est juste ; je suis folle de vous adres L ser cette question, mon frère. Que je suis, heureuse 1 ajouta-t-elle tout à coup en frappant ses petites mains l'une contre l'autre.

£ ' — OEil-de-Colombe, répondit le guerrier avec sévérité,. que. signifie- celte exclamation? ne vous rappelez-vous plus mes recomman- dations?

— Oh ! si, mon frère, fit-elle en rougissant légèrement et en baissant les yeux ; mais quel mal y a^-t-ilà dire cela, puisque seul vous m'entendez et qu'il ne le saura pas ?

— Ma sœur, une jeune fille doit savoir ren- ' fermer ses sentiments dans son cœur et ne

tout

pas se laisser aller à les exprimer ainsi haut.

— Mais, vous savez, mon frère, combien j'ai me Gueyma; vous-même avez semblé encourager notre inclination mutuelle; d'où provient donc ce changement que vous affectez depuis quelques jours?

— Yous vous trompez, ma sœur, je suis toujours le même à votre égjird, c'est vous au 1 contraire qui...

— Oh ! ne me grondez pas, mou frère, interrompit vivement OEil-de-Colombe, ne gâtez pas par vos remontrances Ja joie gué- j'éprouve; je vous promets, lorsque le moment sera venu, de me contraindre, de ne laisser à personne deviner mes sentiments.

Le jeune homme hocha la tête d'un air de doute.

— Vous ne me croyez pas, reprit-elle, vous avez tort, Arual, je tiendrai ma promesse.

Depuis douze jours que nous avons quitté le

1 E-Canan pour entreprendre ce voyage si pépins frappante paVl'expression douce et mé- pible à travers des pays inconnus, vous ai-je lancolique de sa physionomie et lu timbre de donné un seul motif de mécontentement?

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