‹ Zéno CabralChapitre 17 sur 21 · XY · texte numérisé non relu

XY

Complications.

Le même jour et presqu'à la même heure où Emile Gagnepain quittait le Valiedel Tâmbo, une petite troupe composée de sept ou huit cavaliers au plus, émergeait d'.un bois touffu de chênes-liéges, et, après une légère hésitation, s'engageait sur un sentier peu éloigne du campement des Guaycurus.

Ces voyageurs, bien montés et bien armés, paraissaient être des Indiens, une femme, où plutôt une jeune fille, lés accompagnait, particularité singulière et complètement en dehors, des habitudes des indigènes américains qui, sur le sentier de la guerre, ne conduisent jamais de femmes avec eux.

Cette jeune fille paraissait âgée de quinze ans au plus. Toute gracieuse et toute mignonne, elle laissait flotter en désordre les boucles soyeuses de sa longue chevelure d'un noir bleu sur ses blanches épaules, légère^

sa voix ; cependant lorsque sous l'impression d'un sentiment quelconque, ses sourcils se fronçaient, un éclair si fulgurant jaillissait de son regard que son visage semblait subitement transfiguré, tant il respirait l'énergie ot la résolution.

Bien que sa taille fût à peine au-dessus de la moyenne, ses membres délicats et ses manières légèrement efféminées, on comprenait cependant que cette enveloppe éléganteet faible en apparence renfermait une âme ardente et un cœur fort.

Les autres guerriers composant la petite troupe étaient des hommes aux traits durs, au teint bistré, à l'aspect farouche, qui formaient un contraste parfaitement tranché avec les deux personnages que nous avons essayé de décrire. Ils marchaient un peu en arrière, surveillant avec soin lés abords du sentier dont ils sondaient chaque buisson de la pointe de leur lance, prêts à toute éventualité, et jetant, par intervalles, des regards inquiets sur leurs deux compagnons qui marchaient en avant en causant entre eux à voix basse.

— Arriverons-nous bientôt, mon frère? demandait la jeune fille, au moment où nous la mettons en scène.

— Bientôt, je l'espèTe, répondit distraitement le guerrier; les indications qui nous ont été données me semblent être -bonnes; rien, du moins jusqu'à présent, ne me fait supposer qu'on nous ait trompés.

— Ainsi, vous croyez, mon frère, que nous atteindrons le camp avant le coucher du soleil?

— Selon toutes probabilités, oui, ma sœur.

; 11 y eut un silence de quelques minutes;

puis la jeune fille reprit :

— Savez-vous, mon frère, pour quelle raison le Cougouar nous fait mander auprès de lui? ■ ■ ■ ■ '

— Je l'ignore, ma sœur, répondit le jeune homme avec une certaine hésitation ; le Cougouar est un chef prudent qui ne fait rien sans y avoir d'abord mûrement réfléchi ; pour agir ainsi qu'il l'a fait, il a sans doute de sérieux motifs qu'il nous. expliquera. t*

— Et nous reverrons Gueyma? demanda- Velle vivement. , '.-;',.

— N'est-ce pas lui qui, avec le Cougouar,

— Je ne dis pas cela, chère enfant; je n'ai eu jusqu'à présent, au contraire, qu'à me louer de votre conduite sage et modeste; seulement je redoute pour vous le moment où nous reverrons nos .amis.

— Ne vous inquiétez pas de cela, mon frère; je serai, si vous l'exigez, aussi froide et aussi impénétrable qu'un bloc de rocher.

— Il ne faut pas tomber d'un excès dans Vautre, ma sœur; sans témoigner une joie trop vive, vous devez cependant laisser voir sur votre physionomie l'expression d'une satisfaction franche et cordiale, en retrouvant des amis et des frères de notre nation dont depuis longtemps nous sommes séparés.

— Bien! je vous entends, mon frère ; vous serez content de moi.

En ce moment, un guerrier s'approclia, et, après s : être respectueusement incliné devant le jeune homme :

— Arual a-t-il remarqué que la piste devient plus ferme? demanda-t-il.

— Je l'ai remarqué depuis quelques instants. Que suppose mon frère l'Agouti?

— Je suppose que nous sommes sur la tracé d'une troupe nombreuse de cavaliers.

— L'Agouti a- t-ii reconnu ces cavaliers?

reprit Arual.

— Je crois les avoir reconnus ; je n'oserais cependant l'affirmer.

— Mon frère est prudent. Je serais heureux qu'il me communiquât le résultat de ses ohser valions?.

— Je le ferai, si le chef le désire, répondit respectueusement l'Agouti.

— J'écoute mon frère.

; L'Agouti se rapprocha et, levant le bras droit jusqu'à la hauteur des premières branches des arbres dont le sentier était bordé ;

— Qu' Arual regarde, dit-il laconiquement, ces branches placées juste à la hauteur des épaules d'un cavalier sont toutes froissées* quelques-unes même sont froissées^ et tordues.

— C'est vrai, observa le guerrier.

■i- Voyez le sol maintenant, l'herbe est couchée sur un espace assez large* Voici dans ' cette flaque d'eau la trace parfaitement dessinée du pied d'u n cheval.

-r- En effet, murmura Arual d'un ton rê-

veur;

vous concluez de ceci?

,-^J.-':î.T-Ei ïr TV^*-*''-li'' ; -*^t«^¥:TT£'-.* L f- i r-îrt^

ZENO GABBAL.

— Je conclus que vingt cavaliers au moins ont passé ici il y a une heure à peine.

— Sont-ce des blancs ou des guerriers indigènes?

— Ge sont des blancs, de ceux qu'ils nomment des soldats; voyez, les fourreaux deier des sabres ont* en plusieurs endroits, déchiré l'ècorce des arbres.

— Oui, cette piste est bien distincte ; ces ommes, quels qu'ils soient, marchent franchement devant eux ; ils se sentent assez forts

qui ils sont, mais amis ou ennemis, j'ai pensé que le plus prudent pout nous était de ne pas nous laisser surprendre à l'improviste.

— Et tu as bien fait; écoute, ils s'approchent.

— Oui, dans un instant ils passeront devant nous.

— Nous les reconnaîtrons à notre aise sans craindre d'être découverts par eux.

— Vous croyez? s'éciia du milieu du feuillage une voix rauque et gutturale avec un

sans douie pour ne pas avoir besoin de se ea- accent d'ironie indicible.

cher; mais, heureusement pour nous, ces voyageurs vont dans une direction contraire à celle que nous suivons nous-mêmes ; nous n'avons doue rien à redouter d'eux.

— En effet, de plus, voici ici le sentier par legueKils ont débouché sur cette roule.

— Mous pouvons donc continuer à pousser enavani; cependant l'Agouti, dont la prudence est exu èine, redoublera de précaution, : et, à la moindre trace suspecte, nous avertira. îSous sommes ici sur un lerriioire ennemi, > nous ne saurions trop nous tenir sur nos gardes.

— Mon frère Arual peut être tranquille, Je veillerai.

— Bon. Mon frère est. un guerrier sage, j'ai confiance en lui, répondit Arual en le congédiant d'un geste.

L'Agouti s'inciiaa et reprit sa place à TavaM-garde delà petite troupe, qui se remit en marche, car pendant cette courte conversation les guerriers salaient arrêtés.

ÔÉil-de-Gokanbe allait toute pensive auprès de sou compagnon. La jeune fille paraissait avoir perdu toute sa gaieté et sa charmante étourderie. La têie baissée sur la poitrine, sans .rien regarder et sans rien voir, de sa main mignonne olte frappait à petits coups son -cheval, sans avoir conscience de ce qu elle faisait, tant eiie était absorbe par ses pensées. Arual loi lançait parfois un regard oblique, et un sourire u une expression singulière se dessinait sur ses lèvres; mais, pour une raison ou pour une autre, le jeune -guerrier ne témoignait aucun désir de renouer l'en tretieu et semblait, au contraire, salibfait du mutisme obstiné de sa compagne.

Cependant le soleil commençait à baisser à l'horizon, les silhouettes noires désarmes s'allongeaient de plus en plus sur la ien«,:

une brise fraiche faisait frissonner les ieuil- . les, les ciseaux regagnaient les taillis à lired'ailes, la nuit s'approchait.

L'Agouti sembifîit, depuis quelques ins-

Les indiens tressaillirent; bien que fort braves ils firent un geste d'effroi, un frisson de terreur passa au milieu d'eux, glacé comme un souMe de morL Arual et l'Agouti avaient parlé en langage guayeuru, et c'était d;sns la même langue que ces deux mots leur avaient été adressés si à l'improviste.

Mais avant qu'ils eussent eu le temps de se reconnaître et de reprendre leur présence : d'esprit, les buissons s'écartèrent brusque- ; ment, refoulés, à droite et à gauche par un effort puissant, et un cavalier surgit devant eux comme s'il se fut élevé du sol.

— Ah I s'écria Arual avec un geste de joie, le Cougouar. '

- - stu-

— Le Cougouar 1 répéta l'Agouti avec peur.

— C'est moi, répondit le chef, vous ne vous attendiez pas sans doute à me rencontrer aussitôt,

— En effet, reprit Arual, mais je remercie ce hasard qui vous a amené près de nous ; àvez-vous donc abandonné votre campements

— Depuis le lever du soleil, mes guerriers ont repris leur marche. Ils viennent derrière moi.

— Guf j yma est avec eux, mon frère? demanda timidement la jeune fille d'une voix anxieuse.

-— OlîU-de- Colombe oublie, répondit sévèrement le vieux chef, qu'une femme n'a pas le droit d'interroger un guerrier.

— J'ai tort, je le reconnais, fit-elle en baissnnthumblemenl la tête; mais, mon père est bon, il aime OEil-de-Colombe, il me pardonnerai

— Je te pardonne, mon enfant, parce que ton inquiétude est naturelle, et que depuis longtemps tu es séparée de nos guerriers ; mais à l'avenir ne m'adresse plus de questions indiscrètes, une jeune fille ne doit parler que lorsqu'on l'interroge.

Cette verte réprimande était tempérée par

tants, en proie à uno vive inquiétude; ses re- un Tegard si doux et un sourire si bon, que gards erraient a droite et à gauche comme | la jeune fille, toute rougissante cependant, ne

s'ils eussent voulu sonder les profondeurs du désert; tout à coup il s'arrêta, mit pied à terre, s'étendii à plat ventre sur Je sol et parut, pendant deux ou trois minutes, écouter avec ia plus sérieuse attention.

Les voyageurs avaient reienu la bride de leurs chevaux, ils attendaient.

L'Indien se releva, sauta en selle d'un bond et, faisant signe à ses compagnons de le suivre, il s'élauca au galop dans le bois qui bordait la route.

Les Guaycurus avaient obéi, pour ainsi due, instiuciivement à Tordre peremptoiro du guerrier; ils comprenaient qu'un danger les menaçait, mais quel était ce danger?

Après une course de quelques minutes les Indiens s'arrêtèrent.

Un rideau de feuillage les enveloppait aussi complètement que l'eût pu faire une épaisse muraille, .rideau transparent cependant et à travers lequel il leur était possible devoir, sans, risquer d'être aperçus, le sentier qu'ils avaient si; brusquement quitté et dont un espace d'une dizaine de mètres à peine les séparait.

Arual se pencha alors vers T Agouti, qui éta£tya#ec intention peut-être, venu se placer près 4e kh»- ;

-T- Que se passe-t-il donc , lui demandat-il.

.-T.- Une ; nombreuse troupe de cavaliers s'avance, répondit celui-ci; je ne sais ^encore

se sentit pas la force de garder rancune au vieux chef et se dissimula toute joyeuse derrière ses compagnons.

— Tu avais donc deviné que nous étions ici? demanda Arual.

— No t'attend ais-je pas? répondit laconiquement le Cougouar.

— C'est vrai; nos frères sont-ils loin encore?

— A quelques pas à peine; avant dix minutes, tu les verras, c'est en cet endroit même qu'ils doivent camper pour la nuit.

— Avons-nous à redouter des ennemis?

— Aucuns, quant à présent. Bonne Tordre à tes guerriers de s'installer pour la nuit.

Arual fit un geste.

Les Guayourus mirent pied à terre.

Le Cougouar entraîna alors le jeune guerrier h sa suite, et tous deux regagnèrent le sentier, tandis que l'Agouti faisait disposer le camp, couper le bois et allumer les feux.

Le Cougouar, dès qu'il fut sur le sentier, jeta un regard investigateur autour de lui, afin de s'assurer qu'il était bien seul avec son compagnon; puis il se tourna vers lui et sembla attendre qu'il lui adressât la parole.

Arual hésita un instant; ses sourcils se froncèrent comme sous l'effort d'une pensée intérieure; le vieux chef sourit doucement, nomme pour l'encourager.

Enfin, le guerrier se décida à. prendre la parole; mais, au lieu de la langue des Guay-

curus, ce fut en espagnol qu'il «^exprima * r ■ ■ ■ — ■ Gomment est-il, depuis que iel'ai vu?

demandait il.

Les manières du vieux chef changèrent

ausssitôt, et il prit toutes les façons d'un

homme civilisé.

-<- Bien, quant au physique; sa santé est

excellente.

— Se doute-t-il de quelque chose?

— De rien encore.

— A-t-il vu celui que vous savez?

— Il Ta vu.

— {Juand?

— Lt y a quelques jours à peine.

Les -traits d'Arual exprimaient la plus vive

anxiété.

— Rassurez-vous ; tout s'est passé dans cette entrevue mieux que vous et moi nous n'aurions osé l'espérer, reprit vivement le chef.

— Vous me le jurez, Diogo.

— Par mon honneur, seftor... Maissereprenant aussitôt : CaballeTo, dit-il, ils se sont juré amitié ; ils ont échangé leurs armes.

— Oh ! j'en Temercie le ciel, s'écria avecélan Arual, enjoignant les mains avec ferveur* Mais lui?

— Lui. est toujours le même.

— Se doute-t-il de quelque chose?

— Je le crois, bien que cependant je n'ose Taffirmer.

— Ainsi le moment approche.

-— Oui, si nous ne commettons pas d imprudence.

— Qiae lui avez- vous dit?

— Strictement ce quïl était nécessaire qu'il apprît, rien de plus; j'ai voulu vous laisser, à -vous ta soin de tout lui révéler.

— Oh 1 je tremble, Diogo 1 je tremble qu'il ne me pardonne pas.

Le vieux chef fronça les sourcils.

— Ne pas vous pardonner î ISt de quoidonc êtes-Yous coupable d'avoir été victime de la plus odieuse trahison, d'avoir souffert une horrible torture pendant de longues années, sans avoir rien fait pour m< riler un sort aussi affreux?... Ohl s'il en était ainsi, ce serait à douter delà justice divine! Non, non. relevez fièrement la tête, vous n'avez rien de tel à redouter.

— Je n'ose espérer, murmura Arual avec un douloureux soupir.

— Silence, répondit le Cougouar, composez votre visage, reprenez votre impassibilité de commande; rentrons pour quelques jours encore dans nos rôles, et surtout conservons bien notre secret si nous voulons réussir.

Voilà, nos amis. .

— Ohl vous êtes fort, vous, Diogo, dit faiblement le ieune guerrier; mais moi, heiasl

— Vous, vous êtes Arual, un des gu mers les plus braves et, malgré leur jeunesse, les plus renommés des Guaycurus, ne l'oubliez

sourit à travers ses hn>

ptu; p;<s.

Le jeune homme mes

— "Oh! vous êtes bon et dévoué, mon ami!

répondit-il; je tacherai de me souvenir de votre recommandation.

Le bruit du galop précipite d'une nombreuse troupe de cavaliers se rapprochait rapidement, bien que, à cause des courbes nombreuses du sentier, il fût encore impossible de les apercevoir.

— OEil-de-Golombe? demanda le Cougouar. ... * .X & w- Toujours bonne, naive et armante, répondit Arual ; mais Gueyma?...

— Ne craignez rien de ce côte; sa leçon est

— D'ailleurs, je veillerai, Teprit le guer-

rier.

En ce moment les premiers cavaliers guaycurus apparurent dans un nuage de poussière au tournant du sentier.

— Rejoignez vos compagnons, ment le vieux chef, laissez-moi préparer votre réunion. „' . ' ' . , F Cela vaut mieux, en effet, répondit le

jeune homme. . . *-.»-.

Et, après avoir fait un dernier geste de la

dit le

rapidesoin de

■îfcv^-

ZENO CABHAL.

tain que yous ne sortirez pas dés homes (jne vous vous êtes vous-même posées.

Les deux chefs entrèrent dans le bois suivis par leurs guerriers, et bientôt ils atteignirent

L'Hospitalité.

main au Cougouar, il rentra dans le bois.

te Vieux chef demeura seul; sa tête se pencha sur sa poitrine, et, pendant deux ou

trois> minutes, il parut en proie à une grave „. .

préoccupation ; mais bientôt il se redressa en | le campement où lés attendait Arual. jetant autour de lui un regard empreint d'une fierté et d'une énergie singulières.

— Ce n'est pas maintenant qu'il me faut faiblir, murmura -t-il d'une voix basse et presque inarticulée; plus le moment approchOi plus je dois sentir ma volonté devenir ferme, et immuable. Quoi qu'il arrive, je tiendrai mon serment î

Bientôt il se trouva entouré par les guerriers guaycurus.

— Eh bien! lui demanda Gueyma* quoi de nouveau ? pourquoi avoir fait halte ?

— Parce que c'est en ce lieu même que nous nous arrêtons pour la nuit.

— Déjà camper l 'lorsqu'il reste encore près de deux heures de jour, fit le jeune chef d'un ton de- mauvaise humeur.

— C'est vrai, reprit le chef; votre observation est très juste, mais cela ne dépend pas de moi.

— Comment cela?

— Parce que les feux sont allumés dans ce bois et les campements préparés.

— Le campemeut prépare ! fit Gueyma avec étonnement. Et par qui donc? ,

— Par des amis^ probablement, répondit le Cougouar av* c un sourire énigmalique.

— Ah ! fil Gueyma en rlmerrogeaut du regard, parce qu'il n'osait formuler sa pensée d'une façon- plus explicite.

— Oui, des amis, repritle vieux chef en appuyant avec intention- sur les mots, n'en attendions-nous donc pas quelques-uns.

— Si, en c;fet, Arual peut-être et...

Il s'interrompit avec une hésitation visible.

— OEit-de-Colombe, n'est-ce pas? fit le Cougouar en souriant.

—Eh bien? demanda le jeune homme avec anxiélé.

— Eh bien 1= ils sont là dans ce bois où ils nous attend ont.

— Oh! alors, s'écria l'impétueux jeune homme en faisant cabrer son cheval pour Balancer en avant.

Mais le Cougouar l'interrompit brusquement, et appuyant froidement la main sur la bride que le jeune chef tourmentait vainement.

--Souvenez-vous de la parole que vous m'avez donnée, Gueyma, lui dii-il.

— Mais elle est là.

— Oui, elle y est, puisque je vous l'ai dit, mais qu'importe un relard de quelques minutes pour la voir.

— Une minute est un siècle pour moi.

— Est-ce donc ainsi que vous me répondez, Gueyma? Est-ce donc de cette façon que vous comptez tenir votre serment? L'amour d'une femme suffira- 1- il donc pour yous faire oublier tous vos engagement* a honneur. Vous qui prétendez commander aux autres, êtes-vous donc incapable de vous dompter yons-même? Ohî jo regrette de ni'ê-

ï? îî«u û ? v' v u"i ; altez > Gueyma, ajouta-t-il en lâchant la bride que jusqu'à ce moment il avait tenue dans sa main ; allez, laissezvous dominer par-un» passion Insensée; mettez; tout, en oubli pour satisfaire un honteux; mouvement d'impatience; je ne vous retiens plus..

Le. jeune homme pâlit affreusement fr ees

vement chargées de tous les soins du ménage et de tous ees travaux duTs et souvent

L'entrée des guerriers guaycurus dans le campement fut caractéristique.

Gueyma et le Cougouar marchaient côte à I côté, modérant le pas de leurs chevaux et se al jetant à la dérobée des regards investigateurs.

Derrière eux se pressait la foule des Indiens. Arual et QEii-de- Colombe, debout auprès du principal feu de veille, immobiles et la main dans la main, avaient les yeux dirigés vers les arriva ots avec une fixité étrange.

Que se passait il dans ces quatre cœurs?

Quel sentiment les faisait frissonner, mai»

cependant arrêtait sur leurs ; lèvrvs les paroles de joie ou de douleur prête à s'en échapper ?

Olïil-de-Colombe était pâle et frémissante, mais en apparence froide et calme.

Arual souriait doucement à Gueyma, dont le regard se fixait parfois sur lui avec une tendresse indicible.

Le Cougouar, seul, paraissait inquiet, non du présent, peut-être, mais, de l'avenir.

Lorsque les deux chefs ne se trouvèrent plus qu'à trois ou quatre pas du brasier, iib mirent pied à terre, et, rejetant la bride sur le cou de leurs chevaux, ils s'inclinèreni courtoisement devant le jeune guerrier; celui-ct leur rendit immédiatement leur salut

— Je suis heureux de vous voit, chef, ali-

gnants qui, en d'autres pays, sont le lot des hommes ; les guerriers les considèrent plutôt comme des esclaves faites pour obéir à leurs moindres .caprices-» que comme des compagnes destinées à supporter eh.

commun avec eux la bonne et la mauvaise ; fortune. Les femmes élevées dans ces sentiments ne supposent pas qu'il puisse en être autrement; elles acceptent sans murmurer la position abjecte qui leur est faite et s'acquittent, avec un dévoue ment a louleépreuvei sans se plaindre ou protester, des devoirs qui leur sont si durement imposés; en un mot, pour lludien, la femme est un eue d'une qualité inférieure, faite pour sevviF aux plaisirs de l'homme dans ses joies matérieitesv et pour prendre la part la plus rude de sa vie de privation et de lutte.

OEIL- de-Colombe, apTès avoir servi avec empressement aux guerriers les mets préparés par elle et leur avoir offert un maté ci marron, cVst-à-dire fait sans sucre, s'était discrètement assise, un peu en arriére: du groupé, auprès d'Arual.

Ce fut alors seulement que Gueyma sem-

bla s'a percevoir dosa présence; [I fixa son

regard d'aigle sur la jeune fille, et, lui tendant amicalement la main :

— Eaah! fit-— IL avec un doux sourire, OEîlde-Goiombe a- donc consenti à< quitter les vallées de sa nation pour suivre Arual? Je suis heureux de la voir ici.

À ces paroles bienveillantes, la jeune fille devint rouge comme une cerise, et baissant modeslemeat les 'yeux, elle répondît d'une voix légèrement tremblante.

— Arual est le frère d'OEil-de Colombe 1 ; il loi a tervi de père; partoutoù va AraaJ, OEilde Ci tlombe doit le feuivre, c'est son devoir.

— Bonjlje remercie OEiï t«e Colombe;, dit le chef; car, si Arual est le- frère adopiïf de

l. la jeune fille, il 1 est aussi le frère, de Gueyma; .- mais la place d'une-- femme esi-elle bien par-

il d'une voix suave, dont les mélodieuses mi des guerriers qui suivent le sentier delà t quelque chose de doux et guerre?

sévères paroles, Un instant il fixa un regard courroucé sur L'intrépide vieillard qui fixait sur lui ses yeux avec une 1 ex pression de dou ioureux dedam, mais s rentrant par un effort iinmense. de volonté presque aussitôt en Mi-

modulations avai

de mélancolique qui arrivait au cœur; parti depuis plusieurs soleils déjà pour me Tendre auprès de vous, je remercie le Grand Esprit qui me fait ainsi vous rencontrer à l'improviste; soyez donc doublement les bien venus à notre campement.

Gueyma s'inclina de nouveau et, affectant de ne pas se préoccuper de la préseuee d'OEil-de- Colombe, qu'il feignait de ne pas avoir aperçue :

~~- Je vous remercie^ mon frère -, répondîtil en s'adTessant à Arual; nul campement ne saurait mieux me convenir que le vôtre; bien que je m'attendisse à vous revoir bientôt, je n'osais espérer que notre réunion serait si prompte.

— Veuillez donc prendre place devant ce foyer, mon frère, reprit Arual; F air est froid dans ces montagnes» réchau fiez r vous pendant qu'QEUVde Colombe préparera le- repas doul s sans doute, après une. longue route, vous devez: éprouver le besoin.

Gueyma s'assit silencieusement devant le feu sans paraître remarquer que le nom d'OËil-de-Golombe< avait été prononcé devant lui et que, à tfordre d'Arual, la jeune fille s'était éloignée, vive comme une abeille, pour hâter les apprêts du repas, du soir.

Ces formules depoltose strictement exigées par les règles, sévères do l'étiquette indienne, épuisées, la glace se trouva rompue entre les chefs-, et la conversation en cessant d-'être aussi cérémonieuse* devint plus amicale et

Strlt^iK ud f nt 'P« r un mouvement de cor- l Séparés ôjepuî» longtemps, î mat ropentïT, ta mar^à) son vieil ami r Ibien des^choses à- se c*irm bien des

— Pardonnes-moivlui dït41 f j'étais, fou. Je m " 4 - *■ —•*"■ vt> ™ *~* —""

vous remercie* de ">'»«*•' — '.f--i-- ...

toA m avoir rappelé àt moi

même;, vous serez: content do moi,, Cougouar je saurai; tenir mon serment, '«a""*"*

m^Jï?? 2 ' do ™ ato - s ; .^nduv & chef en S?f c ii r r la maiu 1 U1 Jetait tendue avec uh vif sentiment de oie; maintenant je suis cer-

surtout plus intime.

ils. avaient renseignements à se 1 donner, bien des nouvelles à s'ap; iprendrei

guerre

— ha place d'une femme est partout où il y a. des amis h aimer et a servir.

— .OEi'-de Colombe se souvient que, mourante et délaissée', elle a, toute enflant', été recueillie par les Guaycurus , dit alors le Cougouar, et elle leur a donné son-, cœwn,

— El le se souvient aussi,, répondit la jeune fille avec une certaine -animation dans- la voix, qu'elle a été élevée par Arual, le frère de

V Gueyma; n'est-elle pas r-a sœur?

11 nous faut ici ouvrir une parenthèse de ■quelques lignes.

Tarou-Niom, le principal capitao des Guaycurus, après une absence assez longue, était un jour arrivé au village des guerriers de sa nation, accompagné d'Ai'uaiet du Cougouar.

Arual, bien qUïl fût un homme, et qu'il en portât le costume et les armes, tenait, chose étrange, un enfant dans ses bras; cet enfant était son frère Gueyma, ou du moins ce fut ce que dit Tarou-Niom à ceux qui lui demandèrent des explications.

Présentés par Tarou-Niom, le Cougouar et ; Arual devaient être bien reçu s par les membres ' de la nation. Ce fut en effet ce qui- arriva. Jamais personne ne songea à demander aux 'deux amis du grand chef qui ils» étaient ni d'où ils venaient; d'ailleurs, les deu»x étran'- Igers surent si bien eonquorir en peu de -temps, par leur sagesse et. leur' bon^ l'estime générale, que ; tous; les guerriers les considérèrent bientôt comme, des compatriote» et des membres de la nation .

Quelques années s ? écoulèrent, divers êv&~ nements: importants.: survinTentv et on oublia complètement,, devant les services rendus: par les deux étrangers, la fagou dont ils- avaient

Cependant, OEil-de^Colombe n'avait pas

perdu de temps ; elle tétait si intelligemment oceupéei des* apprêts du repas, que bientôt îi« se trouva en état d'être servi 1 . Pùrmiles Indiens; les- femmes sont exclusif

été amenés* de sorte qu'ils se trouvèrent de ; fait être des Guaycurus.

' Arual et le Cougouar habitaient ensemble une charmante petite cas© ou jeo bâtie par eux mêmes, où tousdeux s'occupaient avec un J ~ ""dévouement de l'éducation de Gueyma,

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ZENO CABML.

qui, déjà grand, commençait à prendre part aux exercices guerriers des jeunes gens de la tribu, et se faisait remarquer parmi eux par son adresse, sa force etson courage.

, , Une seule particularité de la. vie des deux ■guerriers aurait pu à non droit sembler étrange et éveiller l'ai len lion d'hommes moins insouciants que les Guaycums, qui eux ne la remarquèrent jamais. Deux ou trois fois chaque; année, le Cougouar quittait le village et .demeurait absent pendant un laps de temps.

'. qui variait entre sept et huit semaines, ■ puis il reparaissait dé nouveau, sans avoir plus annoncé son arrivée qu'il n'avait annoncé son départ. Si, par un hasard extraordinaire, quelqu'un lui; demandait d'où il venait et ce qu'il avait fait pendant cette longue absence , il se contentait de répondre qu'il avait chassé, réponse qui, naturellement, satisfaisait la curiosité de l'interrogateur qui n'avait aucun motif . d'en suspecter la véracité ; car, à chacune de . ces mystérieuses excursions au dehors, le Cougouar revenait toujours littéralement chargé de gibier de toute sorte; gibier, M- ' tons-nous de le dire, qu'il partageait généreusement avec tous ses amis, ce qui faisait que ceux-ci étaient, au résumé, fort satisfait de oes^ absences qui, selon eux, ne se renoua vêlaient pas aussi souvent qu'ils l'auraient désiré. . . .

Les choses allaient ainsi, depuis plusieurs années, lorsqu'un jour, de retour û'une excursion qui s'était prolongée beaucoup plus longtemps que de coutume, le Cougouar reparut au 'village, amenant avec lui, ou plutôt ^ portant dans ses bras une charmante petite fille de deux ou trois ans au plus, qu'il prétendit avoir trouvée abandonnée et mourante de faim dans un village incendié.

Cette fois le Cougouar était peu chargé de gibier, mais il paraît que celui qu'il avait 1ué lui avait causé de grandes difficultés à abattre, car il avait sur la poitrine les traces de ' deux blessures graves à peine cicatrisées encore, malgré la connaissance que les Indiens possèdent des simples et la facilité avec laquelle ils se guérissent.

La petite fiile, si miraculeusement sauvée par le Cougouar, avait été' adoptée par Arual, qui lui avait donné, a cause do.la douceur de son regard, le nom caractéristique d'ÔKil-de-Colombe, et avait été élevée auprès de Gueyrna, dont bientôt elle s'était considérée comme étant la sœur, et auquel elle avait voué une profonde .amitié.'

Les deux enfants avaient donc ainsi vécu côte à côte, grandissant de compagnie, si bien que peu à peu, insensiblement, sans môme . qu'ils s'en doutassent ou cherchassent à s'en défendre, leur- amitié s'était changée en amour. .

ÀruaL et le Cougouar partageaient également leur tendresse entre les deux enfants, et semblaient heureux de les voir si intimement liés l'un a Vautre.

Cependant, par une contradiction singulière

eï impossible à. expliquer, cette amitié des deux enfants que, dans d'autres circonstances^ il encourageait de tout son pouvoir, .sein-: blait irriter Arual; ses sourcils se fronçaient,, lliudÔyait OÊù-de-Colombe et réprimandait son frère i; sous les plus frivoles prétextes, imais presque .aussitôt, faisant un èriort sur "lui-même, son visage se rassérénait, le sourire, revenait sur ses, lèvres,! et il caressait les deux enfants, les pressait.dans ses bras avec .une fiévreuse ,énergie et les engageait à s'aimer, toujours. Gueynia était devenu, grâce, à "son courage > un des guerriers lès plus, re- ! .nommés de la nation,, et, malgré sa jeunesse, 4&ïou-Niom, qui : l'aimait beaucoup, l'avait vfpt élire chef, et, lorsque, le traité dont plus •nàutnous avons parlé, avait été conclu avec les Portugais, par l'influence toute puissante ' de son protecteur Tarou-Nïonn Gueyma avait été nommé iV en compagnie du Cougouar, chef ^de l'expédition chargée d'opérer dans la banïôé orientale j, sous les ordres des Portugais, : '.-'! £â séparation, avait, été douloureuse: : entre

Gueyma et OEil-de Colombe; ce fut alors que les deux jeunes gens .comprirent, pour la première fois, la force des liens qui les attachaient l'un à l'autre; mais il fallait partir. Le Cougouar, qui, calme et impassible comme toujours, assistait aux adieux, entraîna Gueyma en lui promettant que la séparation né serait, pas aussi longue qu'il le redoutait-, et que bientôt il reverrait OEil-de^Colombe.

Le Cougouar avait une grande autorité sur l'esprit du jeune chef, gui professait pour lui une profonde amitié jointe à. un respect et à une déférence sans bornes, li obéit bien qu'à contre-cœur et laissa derrière lui son premier amour.

Nous avons vu comment le Cougouar avait tenu, à Gueyma, î a parole qu'il lui avait donnée en appelant auprès delui, non-seulement OEil-de-Colombe, mais encore Arual.

Nous fermerons ici cette parenthèse, un peu longue peut-être, et nous reprendrons notre -récit au point où nous l'avons -interrompu pour donner aux lecteurs ces renseignements indispensables pour l'intelligence des faits qui suivent.

La joie de Gueyma avait été grande en retrouvant enfin OEil-de -Colombe, qu'il n'espérait pas revoir aussi tôt, car, malgré sa confiance en la parole du Cougouar, il n'osait croire qu'il l'accompJït d'une façon aussi péremptoire; aussi, le premier moment d'ivresse passé, se souvenant des recommandations du vieux chef, il refoula, bien qu'à grand'peine, sa joie au fond de son cœur, et réussit à étendre un masque si complet d'indifférence sur son noble et beau visage, que* Arual et OEil-de- Colombe elle-même s'y trompèrent.

La jeune fille, blessée dans sa tendresse par cette froideur qu'elle ne savait à quoi attribuer après une aussi longue absence, et les solennelles promesses, de celui qu'elle aimait, sentit se révolter en elle sa fierté. Gom me lui elle refoula les divers sentiments qui l'agitaient, et se conformant aux conseils d'Arual plus peut-être que celui-ci ne s'y attendait, elle soutint la conversation entamée entre elle et Gueyma, avec cette puissance de coquette ironie qui, en faisant le désespoir des hommes, rend les femmes si fortes, etbientôt elle sut si bien aiguillonner le jeune homme sous ses incessantes piqûres, que celui-ci fut contraint de s'avouer vain-r eu; il rompit brusquement l'entretien, se leva d'un air maussade et, sous prétexte de fatigue, il alla à une assez grande distance du brasier s'étendre sur le sol; il s'enveloppa dans ses couvertures, et bientôt il s'endormit ou plutôt feignit: de s'endormir.

Sur un signe d'Arual, OEil-de-Colombe alla se renfermer dans une enramada ou cabane de feuillage construite pour elle, où elle demeura libre de se livrer à ses pensées. Les deux guerriers restèrent seuls auprès du feu.

Après s'être assurés d'un regard que nul ne les surveillait, et que tous les Indiens, enveloppés d.ans leurs couvertures , dormaient étendus autour des feux, le Cougouar et Arual commencèrent à converser à yoix basse en langue espagnole , de crainte sans doute que leurs, paroles fussent comprises par quelque guerrier mal endormi.

Leur entretien fut long ; les étoiles commençaient à ..pâlir, au ciel, , lorsqu'ils son gè-^ rent enfin à prendre du repos,: ce qu'ils ne firent; toutefois qu'après avoir visité les sentinelles, afin de. s'assurer qufelïes veillaient bien véritablement sur la sûreté commune. ; Au lever du, soleil, le; camp fut levé etles Guaycurus reprirent. leur marche.

Arual, avec cette réserve: qui distingue les Indiens,, n'avait adressé aucune question à Gueyma sur la routé qu'il faisait suivre à sa troupe, mais ce fut avec un vif sentiment de joie qu'il reconnut que la direction suivie par le.jeune chef, était celle des plaines du fucuman; chaque pas rapprochait ainsi les Guay-:

curus de leurs territoires de chasse, et ils pouvaient, espérer de revoit bientôt le pays qu'ils regrettaient tant-depuis qu'ils en étaient

éloignés.

Les guerriers semblaient aussi savoir qu'ils -etournaient sur leurs pas, et qu'ils quittaient enfin cette terre espagnole ou, depuis qu'ils combattaient, ils avaient tant souffert; malgré l'impassibilité dont les Indiens croient ne devoir jamais se départir, leurs traits, à leur insu, avaient une expression de joie mal contenue; leur allure était plus libre, et c'était avec une gaieté depuis longtemps négligée et oubliée par eux qu'ils supportaient les obstacles qu'ils rencontraient à chaque pas devant eux, dans les sentiers affreux et presque impraticables qu'ils étaient contraints de suivre pour descendre des montagnes dans les plaines fertiles du Tucuman.

Cependant les .Indiens étaient trop prudents et trop circonspects pour oublier qu'ils se trouvaient en pays ennemi etpour négliger de prendre les précautions nécessaires pour éviter une surprise. Lorsque la largeur du sentier le permettait, des batteurs d'estrade, dispersés sur. les flancs de ïa troupe, éclairaient sa marche, tandis que d'autres, placés en avatit et en arrière, interrogeaient chaque buisson et chaque fourré.

Gueyma affectait de marcher en tête de ses guerriers en compagnie du Cougouar avec lequel il s'entretenait, tandis que Arual et OEilde- Colombe étaient, avec intention sans doute, demeurés à l'arrière-garde, au milieu des guerriers qui composaient leur troupe particulière.

Les Guay curus descendaient ainsi depuis deux jouts les versants des Cordiltières qu'ils coupaient par une ligne oblique, à traversées chemins perdus et ignorés, afin de dérober leur marche aux ennemis qui seraient tentés de les poursuivre et qui raccourcissaient presque des deux tiers le chemin qu'il leur fallait faire pour regagner leur pays. Le soir du second jour, au moment où Gueyma et le Cougouar se préparaient à donner l'ordre de camper pour la nuit, un cavalier, lancé à toute bride tourna un angle du sentier suivi par les Indiens, et se dirigea vers eux en agitant, en signe de paix, un poncho qu'il tenait de la main droite et faisait flotter audessus de sa tête.

Bientôt, en arrière de ce cavalier, un autre apparut, puis un autre, un autre encore; en tout six, lui compris.

Du reste, ces inconnus paraissaient être dans des dispositions pacifiques, leurs carabines demeuraient rejetées en bandoulière sur leur épaule, leurs lassos attachés à l'arceau de la selle.

D'un geste, Gueyma ordonna aux siens de s'arrêter;; puis, après avoir échangé quelques mots à voix basse avec le CougouaT, il remit ses armes à l'Agouti, qui se tenait à ses côtés, et' s'avança au petit galop au-devant du cavalier qui n'avait pas ralenti sa course, mais dont les compagnons avaient imité les Indiens et comme eux avaient fait halte un peu en arrière.

Lorsque les deux hommes arrivèrent à portée l'un de l'autre, d'un regard rapide, ils s'examinèrent, et reconnurent du premier coup d'œil que bien qu'appartenant à des nations différentes, tous deux étaient de la même race, c'est-à-dire Indiens. >

Les deux guerriers se saluèrent; chacun courbant la tête jusque sur le cou de son cheval, puis après un instant d'attente, Gueyma voyant que l'étranger voulait, par courtoisie, lui laisser entamer l'entretien, il se décida à prendre la parole.

— Mon frère voyage au milieu de ces montagnes dans une mauvaise saison, lui dit-il ; plus il ira eh avant, plus ; les chemins seront mauvais. , -

— Je ne veux pas aller plus avant dans les montagnes, répondit l'étranger ; je désire, au contraire, en sortir au plus vite.

~ : Alors, fit Gueyma^ mon frère a. perdu sa route, il s'est égaré, car il tourne le dos à la direction qu?il doit suivre*.

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