‹ Zéno CabralChapitre 19 sur 21 · US · texte numérisé non relu

US

puissions compter

— Je vous remercie sincèrement de celle bonne opinion, que vous daigniz avoir de moi, rnaiitimô, ei pour la justifier davantage, je vais ruéloigner au plus tôt; J» n'ai uejà

{Français qu'il n'eût osé le supposer lui-même; [Car il n'avait pas eu besoin; de; donner de ? pré - S texte, et son explication avec Zè no Cabrai avait été tout amicale.

Evénements

louanges que lui adressaient les Guaycu^rus, mais paTce qu'il espérait que, grâce ï ce retour de* • l'onhiion publique en sa faveur, il; jouirait de plus de liberté au milieu des Indiens et pourrait plus -efn*caceme-nt protéger les deux dames, se -déroba, aussitôt, que l'occasion s'en présenta, à 1- empresse ment ou plutôt à rengouémenî dont il élail l'objet;, et, accompagné dé Tyro^

lors

s Grande fut la surprise de la .ma remise que, vers huit heures du malin environ, elle vit entrer dans le camp le jeune peintre en compagnie des deux chefs guayçurus et. portant fièrement sur. son épaule les dépouillas opimes d'un lion, ce roi si redoulé du désert La longue absence du jeune homme, qui .'était, ainsi que nous l'avons dit plus haut, prolongée pendant ia nuit tout entière, commençait, à sérieusement inquiéter ia marquise, qui, de même que toutes les personnes éprouvées, par de longs malheurs souvent immérités, était prompte à supposer, môme aux événements les plus simples ot lesidus fortuits, des dénoûmenls lamentables. Déjà se laissant aller au cours de ses pensées, elle se figurait que le jeune homm<\ surpris par les Indiens en flagrant délit d'espionnage, avait été tué par eux, et elle se reprochait cette mort supposée comme si elle en avait été réellement cnuse; les observations de sa fille et celles de Tyro auquel elle avait raconté, son entrevue delà nuit avec le peintre, ne parvenaient pas à la rassurer, bi*n que Tyro, qui élaïl l'homme à qui le jeune homme avait parlé avant de se glisser sous l'enramada, lui affirmât qu'il n'élail pas probable que son maître eûi été victime de sa curiosité ; que. s'il en avait été aimn',les chefs seraient ausAlot rentrés au camp, et que sans doule, lui.

Tyro, ainsi ne toutes les personnes do la suite du jeune homme auraient immédiatement été interrogés par eux, afin d'apprendre pour quelle raison don Emilie avait mi la pensée do les espionner.

La marquise, aigrie par de longues souffrances, ne voulait rien entendre, et plus le temps s'écoulait, plus son anxiété devenait p: igname.

ôtais lorsqu'elle aperçut le jeune homme, dont la démarche était si calme et le visage si radieux, une réaction subito s'opéra en elle, et, sans transition, elle passa de la plus profonde Irntosse A la joie la plus vive.

Les guerriers, mis en émoi par l'arrivée de leurs chefs et surtout par Fespèce d'entrée triomphale qu'ils Taisaient avec les peaux de

que trop pet du de temps.

— Mon Dieu! si vous êtes découvert?

— Je prendrai des précautions pour ne pas l'être, madame,

— Ces Indiens sont si subtils 1 — -Baliî s'ils me découvrent, j'en serai

quitte pour inventer un prélexie quelconque qu'ils accepteront les yeux fermes; mais je veux m'àssurer si mes conjectures sont justes. Je vous quitte, madame; si je tardais ^ i

trop à revenir, ne soyez pas inquièie de cette semblés à l'entrée du camp, où ils poussaient longue absence; je vous engage ma parole des cris de joie assourdissants et battaient des d- honneur qui! ne

qui s'élail chargé des fourrures, qull admirait en amateur, il se dirigea 1 en toute Mte vers Penramada, afiu de rendre à la marquise I compte de son expédition de la nuit.

Les deux dames, assises côte à côte devant l'e uraïc ada, protégées par les Gau ehos qu i se tenaient respectueusement à quelques pas d'elles, ne comprenaient rien à ce qui se passait dans le camp et aux cris joyeux que poussaient incessamment les Indiens.

Leur complète ignorance de ia langue guayçurus faisait que, maigre elles, eliei éprouvaient une iuquiôume seerèlo, ne sachant à quelle cause attribuer l'émoi- général; trop éloignées du t ficaire de Faction pour bien juger de ce qu'on faisait,: mais assez rapprochées cependant pour voir que le jeune peintre était le centre de groupes de guerriers qui gesticulaient avec animation et, ainsi qu'elles Je supposaient, avec colère. Aussi fut-ce avec un sentiment de vive satisfaction que Ja marquise et sa fille reconnurent que le jeune homme s'était enfin débarrassé do ceux qui i'entouTaient et accourait vers elles.

La marquise ;avait h Ht© d'apprendre des nouvelles; aussi à peine si ehe permit au Français de la saluer, tant son anxiété était grauoe.

Emile lui raconta alors de point en point loni ce qui- s'était pa Se enire lui et les chasseurs depuis son départ du camp jusqu'à son retour, en appuyant sur la façon oont les ueux chefs s'étaient directement dirigés vers l'endroit où brillait le feu solitaire, comme s'ils fussent allés à un rendez-vous assigné d'avance, et. quel était l'homme qu'ils y avaient rencontré.

Après ce récit que la marquise avait écouté avec l'attention la plus soutenue, sans l'interrompre une seule lois, il y eut un instant de | gîTgiU'e

— Ainsi, dit enfin la marquise avec inquiétude, vous croyez être- certain qaa cet homme attendait bien réellement, les deux chefs guayçurus, et que ce n'est pas le hasard qui l'avait. fait choisir ce campement de nuit?

— Je le jurerais, sefioru, répondit vivement le jeune homme. Caché-dans les buissons depuis quelques instants, non-seulement toutes

bon qu'ils portaient sur l'épaule, s'étaient as

^ m arrivera rien de fâ-

cheux

— Allez donc, puisque vous l'exigez, répondit-elle avec tristesse, et soyez béni pour ce que vous ne cessez de faire pour ma, fille

et pour moi.

Le jeune homme salua respectueusement la marquise et quitta l'enramada. A sa sortis du camp, une seniineiie entr'ouvrit à. demi les yeux et lui posa la main sur l'épaulé.

— Où vas-tu, mou frère? demanda l'indien.

—J'ai; été réveillé par les fauves, je ne puis

dormir, je vais essayer d'en tuer un.,

— Tu as raison* bonne chasse, répondit la sentinelle, à qui cette raison parut excesbivement plausible, en- se laissant de nouveau

mains à tout rompre,

enthousiasme, le masque d'impassibilité que

continuellement ils conservent sur leur visage.

Le Cougouar et G u'eyma,en hommes habitués a. de semblables ovations pour des prouesses pareilles, n'hésitèrent pas El rendre au jeune Français la part qui lui était due dans la mort des lions-, et racontèrent dans tous leurs détails les faits tels qu'ils s'étaient passés; puis Gueyma,.en terminant, donna à Emile la fourrure que jusqu'à ce moment il avait conservée sur son épaule.

A celte action. faite si noblement devant tous les, guerriers assemblés, les cris redoublèrent et l'enthousiasme fut porté, à son comble.

leurs paroies arrivaient distinctement à mon oreille, mais encore le jeu même de leur physionomie ne pouvait m'éehapper; ta façon uont ils se sont abordés, les premières paroles qu'ils ont échangées entre eux m'ont, prouvé oubliant, dans leui 1 que les chefs savaient fort bien devoir ren-

coutrer ie partisan à celte place, mais en sus

qu'ils 'étaient liés a lui par la plus grande iu- : Limité et par des intérêts de la plus hauie gravité.

aller sur le sol et en fermant les yeux Les Guayçurus qui, jusqu'alors, avaient eu

"— Tiens, dit Emile dès qu il. fut seul, voilà le Français, en assez mince estime, à cause de mon prétexte; trouvé; je n J ai plus besoin^ de ta répulsion instinctive qu'ils éprouvent pour

J '" les blancs en général, lui donnèrent les marques d'une réelle considération, et cela devait être ainsi, car le jeune homme a va; t fait preuve d'un grand cou rage*: vertu que les indiens honorent plus que toutes les- autres.

Emile, assez satisfait de son ovation for- .tuitc, non. que son orgueil fût flatté des

me cacher maintenant : cet imbécile "de fac tionnaire a bien fait de m'interpelier brusquement;; grâce à lui, j'ai trouvé ce que je cherchais. .-.-'■ . -... . . -

Et ie jeune homme se mita- rire à cœur

joiei • . t

Lés choses avaient mieux tourné pour le

Cet. homme e&t étrange, sa conduite in~ compréhensibie, murmura la marquise avec .découragement; partout je le trouve sur mes pas, acharné à ma perle, et de plus, selon toute apparence, disposant d-un pouvoir presque sans limite*. Que faire? ajouta- t-elle, en iarssant, avec déco uragemen t, tomber l'a tête sur sa poitrine.

La marquise, en parlant ai mi, avait plutôt répondu a ses pensées secrètes qu'aux. paroles que le.jeune homme lui avait adressées; mais si faiblement qu& ces mots eussent été prononcés, ie peintre les avait entendus.

— Madame, répondit-il avec un accent de

tendresse- voilé, par une profonde douleur, je suis bien peu de chose, un étranger jeté 1 par te. hasard sur cette terre lointaine, sans' amis ni soulien;: cependant je • c& désespère pas,. mai qui ai voué mon existence à vous servir; je lutte sans répit contre, vos- nombreux ennemis,, sans me décourager. Pourquoi ne f e-

ZENO GABML.

:-ïi

Ai 1

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riezr-vous pas pour vous-même ce que moi je tente avec toute l'ardeur d'un dévouement sincère 1 Pourquoi vous rebuter lorsque rien ne prouve encore que: nous échouerons dans ialulteque, depuis si longtemps, nous soute nons* sans avoir jusqu'à présent éprouvé un vérilable échec? Noire situation n'est-elle pas en réalité meilleure qu'elle ne l'était lorsque nous nous trouvions a Tucumau, aux mains; de vos ennemis, ou prisonniers des Pincheyras, à Casa-Trama? lléfléchissez-y, madame, et daignez nren croire, ne douiez pas de la puiïKance et de la justice de Dieu; c'est lui qui a pris votre cause en main, il vous sauvera.

— Le voudra-t-il? murmura douïoureuserment la marquise, en baissant la tète pour cacher les larmes qui, — *- - ■• saienl ses yeux.

— Oli 1 ma- mère, lui dit dona Eva avec tendresse, en lui serrant furtivement la main, craignant, à cause du coutume qu'elle portait, de se livrer à des témoignages qui eussent divulgué kon déguisement qu'elle croyait ignore de tous.

eaux diamantées par les rayons du soleil apparaissaient assez loin dans la plaine, à travers les hautes herbes.

Celte rivière, nommée le rio Yermejo, était un affluent du rio Paraguay et servait de frontière naturelle à l'immense plaine connue sous le nom de Llano de Manco, et qui, presque inconnue à cette époque, n'était encore parcourue que par les hordes indomptées des lndios Bravos, dont elle formait un des plus giboyeux territoires de chasse.

Les Guaycurus venaient de traverser à gué le rio Quachipas, affluent considérable du rio Parana, mais presque tari à cette époque de l'année. Le Cougouar donna l'ordre de camper sur la lisière d'un bois de cotonniers, pour reposer les chevaux et laisser passer la grande malgré elle, remplis- 1 chaleur du jour.'

Les dames, fatiguées de celte longue course (car on marchait depuis prèsde cinq heures), se retirèrent un peu à l'écart, afin deprendre quelques instants d'un repos qui leur devenait indispensable. Emile se préparait à en faire autant, laissant à Tyro le soin desmuîes

Hélas 1 reprit la marquise avec cette im- ment installé patience fébrile des individus blesses de ne pas êire compris de ceux auxquels ils s'au'ressenl, ni l'un ni l'autre vous ne comprenez la situation réelle dans laquelle nous a placés la fatalité. Notre prisou pour ne pas avoir de bornes visibles aux yeux, n'en e^t pas moins sensibles, elle "s'tsi agrau die, voila tout. Au lieu d'être renfermés entre des murailles de pierres, nous sommes, croyez-le bien, retenus parles murailles bien autrement solides que forment autour de nous les forêt?, les montagnes et les rivières ; notre persécuteur, certain qu'il nous est impossible de lui échapper, dédaigne de se montrer à nos yeux et de nous laite sentir le poids delà chaîne rivée à notre corps, il se contente de nous surveiller de loin, nous laissant ainsi une apparence de liberté qu'il nous ravira lorsqu'il le jugera nécessaire. Oh! depuis bien longtemps déjà son plan m'est connu, j'ai devmé cet homme, la naine est clairvoyante, rien ne la peut tromper : dans huit jours, de main, aujourd'hui peut-être, vous le verrez tout à coup, comme un mauvais génie, surgir devant nous, et alors tout sera fini, nous serons perdus I .

Emile et la jeune fille n'essayèrent pas de

et des chevaux, et déjà il s'était commodéau près d'un buisson parfaite

& votre service.

— Ah ! très bien, je crois en effet maintenant que cette clause existe. Alors ?

— Seîïor, interrompit Sacatripas avec un salut courtois, il y a trois semaines que le mois est commencé.

— Ce qui veut dire ?

— Dame, cabaileio* vous comprenez, sans doute, qu'il ne manque plus qu'une semaine pour qu'il soit terminé.

— Je le comprends en effet, caballero, mon intelligence va jusque-là, répondit le peintre en souriant, mais qu'est-ce que cela fait à nos conditions?

— Il me semble, caballero, que cela fait tout, reprit Mataseis.

— Ainsi, répondit nettement Emile, c'est votre congé que vous me demandez, n'est-ce pas, senores?

Les deux bandits firent un salut gracieux, flattés sans doute d'avoir été si bien compris.

— Je n'ai ni ie droit, ni le pouvoir, ni le désir, senores, de vous retenir a mon service malgré vous. Dès que ce service ne vous convient plus, il ne me reste qu'une chose à faire, vous accorder votre congé.

— Parfaitement raisonné, observa Mataseis en frisant sa moustache avec un sourire courtois.

desusperée de la marquise, et que le dévoue ment et un autre sentiment peut-être qu'il n osait pass'avouerà lui-même,retenaienUeul auprès d'elle, reconnaissait rinutiiité de banales^ consolations, dont ï inefficacité lui était surabondamment prouvée; il' était évident pour lui que nul pouvoir humain ne parviendrait à ravir les deux dames aux poursuites, de leur ennemi, et que, à moins d'un miracle, elles établit bien positivement peroues.

^Cependant l'enthousiasme des Guaycurus s était peu à peu calmé ; sur Tordre de leurs chefs, ils s étaient alors occupés avec leur activité ordinaire de faire leurs préparatifs ae départ ; on allait monter à cheval pour descendre dans les plaines, où on espérait camper le soir même.

Bientôt chacun fut en selle ; le mot : En avant I retentit, et ia troupe quitta le camp. . Emile et Tyro allaient côte à côte, causant entre eux à voix basse^ suivis à une courte aistance par les deux dames et, ainsi qu'ils le supposaient, par les Gauchos qui conduisaient les, mules de charge;

La descente, bien que rapide, était assez facile, ainsi que cela arrive généralement dans ces contrées ou les routes sont inconnues elles sentiers traces, pour la plupart, par les bêtes fauves. Les Indiens suivaient le lit d'un torrent desséché, et tout portait à supposer que, longtemps avant le coucher du soleil, on at-ï teindrait un endroit convenable pour camper sur les bords d'une petite rivière, dont les

ment abrité du soleil, lorsqu'il aperçut les deux Gauchos arrêtés devant lui, la carabine; d'une main et le chapeau de l'autre.

Le jeune homme examina un instant ses) — Ainsi, yoîI à qui est dit, vous êtes libres; uix honnêtes acolytes, pour lesquels, soit lesefior Tyro vous comptera la somme que je ------ ■ " vous dois et tout sera dit. Etes- vous satis-

faits?

: — On ne saurait l'être davantage, caballero, répondirentrils tous deux à la fois.

— Je suis heureux que nous nous quittions bons amis; mais pardon, me permettez-vous de vous adresser une question à mon tour, seïïores ?

— Nous serons heureux d'y répondre, caballero.

— Vous n'avez jamais eu à vous plaindre de moi depuis que vous êtes à mon service?

— Jamais! s ? ecnèrent-ils en posant tragiquement la main sur la place où ils auraient dû avoir le cœur.

— Alors, peut-être est-ce la mesquinerie de la somme 'que je vous alloue qui vous engage à vous retirer?

— Oh I firent ils avec un geste de dénégation.

— Cette somme, si je la doublais?

— Nous en serions désespérés, caballero, mais nous refuserions.

— Si je la triplais? repriMl en les regardant bien en face.

deux

dit en passant, il éprouvait une profonde ré-; pulsion, bien qu'il s'attachât avec soin à leur cacher ce sentimnt, et, à son grand déplaisir, il lui sembla remarquer sur le Yisage des deux coquins une expression qui lui donna fort à réfléchir.

Les Gauchos demeuraient devant lui silencieux et immobiles ; îe jei» ne homme, désira nt faire cesser celte situation embarassante, se décida à leur adresser la parole.

— Que désirez-Yous, senores,? leur demanda -l-il.

Les deux frères écliau gèrent un regard d'intelligence a la dérobée, semblant s'inviter l'un l'autre à prendre la parole; il paraît que la communication qu'ils voulaient faire était difficile et qu'ils ne savaient trop comment l'entamer, car ils se contentèrent de s'incliner sans répondre autrement.

— Ma foi, seïïores, dit Emile impatienté de ce mutisme auquel il ne comprenait rien, et

. „ ,.— __ déïirant s'en débarrasser au plus vite, puis-

repuudre a ces paroles, dont, malgré eux, la que vous ne voulez pas parler, vous me perjustesso les frappait; Emile surtout, qui ja- mettrez de faire la sieste; j'ai grande envie de mais ne s'était lait illusion sur la position dormir, et je yous serai obligé de me laisser

me livrer au repos.

'•— Nous aussi, caballero, répondit enfin Sacatripas en faisant un effort et se décidant enfin à prendre la parole, nous devrions faire la sieste, car le soleil est très chaud, et nous n'avons pas l'intention de vous importuner longtemps; seulement nous désirons vous dire quelques mots auparavant.

— Est-ce pour une affaire isupor tante, seîior Sacatripas ?

— Fort importante, du moins pour nous, caballero,{répondil Mataseis en s'enhardissant et prenant à son tour la parole.

— Très bien, dit Emile, alors faites vile, je vous prie; je vous écoute.

— Senor, reprit Sacatripas complètement remis de l'émotion passagère qu'il avait éprouvée, et prenant un air agréable, vous n'êtes pas, je suppose, sans vous rappeler les; conventions que nous avons eu l'honneur de faire avec vous.

— G ? est- à-dire, avec, le senor Tyro.

— Avec le senor Tyro, soit, caballero; paTdonnez-moi si j'insiste sur ce point, yous les ; rappelez-vous?

— Je vous avoue* en toute humilité, senor,; que je ne me rappelle que vaguement ces:

conditions, et qué^e vous serais très obligé; de me rafraîchir la mémoire à ce sujet. M

■*- Soitj caballero, cela ne sera pas long,

dit Mataseis en intervenant avec un gracieux

sourire; nous avons stipulé que huit jours

avant la fin de chaque mois, nous devrions

\ yous avertir si nous consentions à demeurer

Les bandits baissèrent, malgré eux, les yeux devant le regard fulgurant du jeune homme.

— Nous refuserions encore, caballero, dirent-ils en détournant la tête.

— Si je la quadruplais? reprit-il dans l'intention évidente de les pousser jusque dans leurs derniers retranchements.

Ils hésitèrent un instant, leurs yeux lancèrent un éclair de convoitise qui s'éteignit aussitôt, et Mataseis, après avoir échangé un regard avec son compagnon, répondit enfin d'une voix étranglée par l'émotion qu'il essayait vainement de dissimuler :

— Ce serait avec un épouvantable désespoir, caballero, mais nous refuserions toujours. w ?

— Alors, c'est un parti pris de votre part, senores?

— Parfaitement, caballero.

— Mais vous avez de graves motifs, sans doute, pour agir ainsi?

— Nous en avons deux, caballero.

— • Deux. Ah! diable 1 ce n'est pas beaucoup

pour une, si sérieuse détermination. *$

— Us suffisent, senor, s'ils sont réellement importants.

. -**• C'est juste; votre raisonnement est d'une logique fort serrée : ces motifs, pouvez- vous me les faire connaître ?

— Nous n'y voyons pas d'inconvénients, caballero.

— Ahl puisqu'il en est ainsi, je serais charmé que vous consentissiez à me les dire.

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— Avec plaisir, caballero, répondit Mataseis; votre service est fort agréable, — vous voyez que nous vous rendons pleinement justice, —trop agréable même, car nous n'avons rien à faire.

— Gomment, rien à faire? s'écria le jeune Jiomme. .

Oui, dans notre partie, repartit Sacaen faisant un geste significatif et en portant la main au couteau placé dans sa polena.

«— Et cela vous contrarie?

— Considérablement, senor.

— Mais s'il me plaît qu'il en soit ainsi ; puisque vous êtes payés malgré cela, que vous importe ?

— Beaucoup, caballero; nous sommes des ïiommes d'action nous autres, senor, des caballeros connus, nous avons une réputation à soutenir; ce n'est pas pour rien qu'on nous a nommés Sacalri pas et Mataseis; nous nous

rouillons à votre service, senor, et de plus, Icuif qu'il portait toujours sur lui, et les pré- <ajouta-Ml avec dignité, nous vous volons vo- 1 senla à Sacairipas. Ire argent, cela ne peui durer ainsi,

— Gomment vous me volez mon argent ?

da Saeatripas.

— Dame! nous avons un compte à régler, il me semble, avant votre départ.

— En effet, stîior.

— Et vous vous en alliez comme cela sans réclamer ce qui vous est dû, reprit le Guaranis d'un ton sarcastique qui donna beaucoup à réfléchir aux deux Gaucbos qui, en effet, dans leur désir de s'éloigner au plus vile, avaient complètement. oublié l'argent ; voilà qui est fort gracieux de votre part.

— Je vous prie dem'excuser, senor, répondit avec aplomb Malaséis, nous avions i'inlention de vous réclamer cette misère avant de vous quitter.

— Diable I huit onces (I), vous appelez cela une misère ; la somme Itdesassez rone pourtant et nullement à dédaigner.

— Et nous ne la dédaignons nullement, croyez le bien.

Tyro retira huit Gnces d'or d'une poche en

Scaramouche, et se retirèrent en apparence fort satisfaits d'eux-mêmes.-

Emile les suivit un instant du regard, puis se tournant vers Tyro :

— C'est égal, mon ami, lui dit-il en riant, il faut avouer que voilà deux drôles joliment réussis au physique comme au moral.

— Oui, ils sont assez complets.

— Je crois que nous entendrons bientôt parler d'eux.

— C'est probable, répondit le Guaranis en devenant pensif ; je les surveillerai.

— Tu auras raison ; quant à moi, du diable si je m'en occupe. Sur ce, bonsoir; je vais essayer de réparer le temps qu'ils m'ont fait perdre; je tombe de sommeil; quelle bonne invention que la sieste!

Le jeune homme s'étendit sur l'herbe, ferma les yeux, et, en effet, cinq minutes plus tard, il dormait à poings fermés.

Tyro l'avait quille.

— Certes, caballero, puisque vous ne nous ^employez pas.

Le jeune homme fixa sûr les bandits, qui, celte fois, le supportèrent la tf*le haute, un •regard d'une expression singulière, puis il reprit :

— Bon, j'admets ce premier motif, voyons le second maintenant.

— Pardon, caballero, c'est que je crains que vous conserviez quelques doutes, fit Saeatripas.

— Pas le moindre, je vous assure; passons donc au second.

— Le second, le voici, senor: nous sommes «n|ce moment arrêtés près du rio Guacliipas.

n'est-ce pas ?

— Gela, vous devez le savoir mieux que moi.

— C'est, en effet, le rio Guachipas, dit Tyro qui arrivait et qui s'assit auprès de son maître.

— Fort bien, reprit Mataseis en saluant courtoisement le Guaranis, nous avons ce matin traversé le rio Du tu.

no ucu-

le

— Quel rapport cela a-t-il?... nterrompit Emile.

— Pardon, senor, un grand rapport, le Dulu se trouve dans la province de Tt man.

— Le rio Gaehipas aussi, fit observer Guaranis.

— Oui, répondit sans se déconcerter le -Gaucho, mais vous traverserez ce soir le rio Yermejo, et le rio Yerinejo est dans le llano de Manso et fait partie de la province de Yapizlaga.

— C'est vrai ; mais que vous importe ?

— Beaucoup, senor, nous ne savons où s'arrêtera votre voyage qui peut durer longtemps encore; d'un autre côté, le rio Dulu passe à San iago de! Estero où nous sommes nés, ou à peu près; nous avons le plus vif dé>ir de revoir notre pays ;

L'œil du Gaucho s'alluma subitement à la vue de l'or, et il avança vivement la main pour le saisir, mais Tyro retira la main, et, paraissant se souvenir d'une chose oubliée :

— A propos, dit-il, vous vous souvenez de toutes les conditions de votre traité, sans doute?

— De toutes, répondit le Gaucho les regards fixés sur les pièces d'or que Tyro s'amusait à faire sauter dans sa main et qui jetaient des reflets fauves aux rayons du soleil.

— Bon, vous savez que yous ne pouvez rien entreprendre contre le senor don Emilio ou ses amis pendant le mois qui suit la rupture de votre traité avec lui.

— Hein ? firent les bandits en tressaillant, comme s'ils avaient été piqués par un serpent.

— Dame! c'est écrit, répondit nonchalamment Tyro.

. —Vous croyez?

— Youlez-vous le voir?

— Ces lin mile; nous nous en rapportons vous, senor.

— C'est égal, si vous le désirez ?...

— Non! nonl nous nous fions à votre parole.

or, comme nous en sommes en; ce moment aune .distance comparativement fort:

courte, nous comptons retourner sur nos pas, suivre les rives de la rivière, et rentrer à Santiago le plus tôt possible^ afin de rassurer nos familles, a jouta- t-il. en prenant un visage pi-, teux, qu'une si longue absence a dû considérablement inquiéter.

; Emile; et Tyro eurent beaucoup de peine à ne pas éclater de rire.au nez des Gauchos à cette singulière sortie.

— Soit, dît enfin le peintre, vous partirez quand vous voudrez vous êtes libres.

Les Gauchos se confondirent en remerciements, firent leurs saluts les plus gracieux et se préparèrent à se retirer; ils avaient déjà lait quelques pas, lorsque tout à coup Tyro les rappela.

— Eh I senor Saeatripas, ehl senor Mataseis, cria-t-il.

Ils se retournèrent.

— Vous désirez nous parler, seîîor, deinan-

— Pardon I fit alors observer doucereusement Sacalripas; mais je. crois que celte clause ajoute que nous serons libres de cei engagement, sous la condition de ne pas accepter à notre départ le dernier mois de nos appointements.

— Ahl vous voyez b";en, s'écria Tyro en riant, que vous vous souvenez de cette clause, et en faisant plus que jamais miroiter l'or aux regards éblouis des Gauclws; ainsi, décidez vous, mes maîtres, acceptez ou refusez?

— Nous refusons, dit Mataseis.

— Que refusez- vous?

— De recevoir nos appointements, répondirent avec eij'rt les deux hommes, dont la langue semblait se coller à leur palais, tant ils éprouvaient de difficulté à articuler ces quelques paroles.

— Bon, vo là qui est convenu, dit Tyro, en remettant l'or dans; sa poche en cuir et replaçant celle-ci dans sa poitrine; à bon entendeur salut, nous nous tiendrons tur nos gardes.

— Oh! je ne les crains pas, dit Emile en haussant les, épaules avec mépris.

— Caraï ! ni moi non plus, fit le Guaranis ;. cependant, il est bon de savoir à quoi s'en tenir. , , -

— Senor, dit Mataseis en se drapant avec dignité dans les lambeaux de sort poncho, nous n'avons pour vous ni haine ni amitié, vous nous êtes indifférent; nous ne nourrissons aucun projet à votre préjudice, mais nous voulons demeurer libres : la liberté vaut mieux que l'or.

Et après cette dernière pantalonnade, les deux Gauchos saluèrent comme l'aurait fait

te» Ciaiiclios.

Les Gauchos, en gens bien avisés et sachant qu'ils ne tarderaient pas à avoir besoin de leurs chevaux, s'étaient bien gardés de les desseller; ils s'étaient contentés de leur enlever la bride pour leur donner la facilité de paître l'herbe fraîche et drue de la rive, et, de crainte d'accident, ils les avaient attachés par des lassos au tronc des arbres.

Après l'entrevue dont nous avons Tendu compte, ils revinrent prestement retrouver leurs chevaux, ayant, selon' touie apparence, une grande hâte de s'éloigner.

Mais au moment de mettre le pied à l'étrier, Mataseis qui, ainsi que le lecteur a été à môme de s'en apercevoir, était la forte tête de celte étrange asssocialion, s'arrêta subitement, et se tournant vers son ami déjà en selle :

— Eh! compadre, lui dit-il, que faites-vous donc?

— Je pars, vous le voyez bien, répondit l'autre d'un air bourru.

— Vous partez ainsi comme cela.

— Dame! comment voulez -vous que je m'en aille?

— Caraï 1 comme un véritable caballero que vous êtes, en prenant honnêtement congé de vos compagnons de voyage.

— Au diable les simagrées ! fit l'autre en chatouillant de l'éperon les flancs de sa moulure.

Mais Mataseis saisit vivement le cheval à la gourmette et le contraignit à demeurer immobile.

— Ce ne sont pas des simagrées, cher compadre, dit-il ; nul moins que moi ne serait disposé à en faire, mais il s'agit de choses sérieuses.

— D?v choses sérieuses? fit Saeatripas avec étonnement.

— Caraï 1 je le crois, bien. Ah ! çà d'où sortez-vous, cher compadre, avez-vo us donc oublié que nous sommes à peu près prisonniers des Moros\ ne devons-nous pas les avertir de notre dépari; je n'ai aucunement envie qu'une trentaine de ces démons se mette à nos trousses avec, ces lances qui n'en finissent pas.

— Rayo de Dios I compadre, je n'en ai pas plus envie que vous, croyez le bien. Bien que d'y penser cela me donne Ta petite mort et j'en ai la chair de poule.

-^ Bah! rassurez -vous, les choses se passeront mieux que vous ne le supposez; je suis convaincu que ces honnêtes païens seront charmés de nous voir par tir. ■ .

(l) 680 fr. de notre monnaie.

I Paris. — Imp. Ch. S&niller, r. Fanb. Montmartre.

ZEffO CABRAI,.

— Espérons4e, compadre, espérons le; je vous avoué que s'ils ont envie de; se débarrasser denous,\il>y à entre eux et moi une extraordinaire sympathie, car je désire bien vivèmehtne plus les voir.

— . Bon , vo us reconnaissez la j usf esse de mon argument, alors ?. ■.;;..

— Gomment? si je là reconnais, dites donc que je la proclame I s'écria-t-il avec enthousiasme. ."■■::■;•■'-■.

— Puisqu'il en est ainsi, comme il est important pour nous dje perdre le moins de temps possible, descendez de cheval et suivez-moi. . . ' • . . '-- - -

r^ Où allonsTnous? demanda Sacatripas en mettant aussitôt pied à terre.

— Près des chefs, caraï l N'est-ce pas à eux que nous devons nous adresser.

Les capitaos guaycurus s'étaient. assis : un peu à l'écart, à l'ombre d'un bouquet d'arbres de haute futaie qui les garantissait complètement , des ardeurs dit soleil, et au lieu d'imiter l'exemple de leurs guerriers; et de se livrer au repos, ils s'entretenaient entre eux de choses graves, sans doute,, ainsi que le donnait à supposer leurs gestes remplis de dignité et la façon sérieuse dont celui qui pariait était écouté par les autres.

Maigre la forte dose d'effronterie dont les

avait doués la nature, cependant ce ne fut

Gamp et de nous retirer où. bon nous semblera. :;:■ :■;■■•-: . ■ ' Ki '

; .— AhJ ah! fit: Arnç.l avec un sourire dédaigneux^ ce n'est que cela? r

~ Vas autre chose, honorable capi... - !

— Allez! allez ] partez au r .. plus vite-l* s'écria le chef en lui coupant la parole; plutôt nous serons, débarrassés de vous, mieux: cela vaudra. ;■=:■' : = ■■ ■ : . ■ '■■■ ■'-" ■! ■■":

Et arrêtant d'un geste péremptoirê lés expressions pompeuses: de gratitude et les salutations obséquieuses .qu'ils se croyaient bbligés de faire, le chef les congédia et reprit immédiatement son: entretien: avec Tes capitaos, comme s'il n'avait pas été interrompu par cet incident.

Les Gauchos ne se firent pas répéter l'invitation qui leur était faite, ils mirent immédiatement, à profit la permission qui leur estait donnée et s'éloignèrent aussitôt au grand galop de leurs chevaux dans la direction du rio Dulu. -..■.-.;..

Pendant une demi-heure environ, ils marchèrent grand train sans échanger une parole ; puis, lorsqu'ils eurent complètement disparu dans les méandres du sentier, qu'ils furent certains que les hautes herbes les cachaient do façon à ne pas risquer d'être aperç «s, ils ralentirent peu à peu l'allure de leurs montures, et bientôt ils entrèrent dans un

qu'avec un mélange singulier de crainte et épais, fourré, où ils se blottirent, eux et leurs

de timidité que les Gauchos s'approchèrent

gué du rio Dulù, n'est-ce pas 5 '

•■**- ©un, nous; Pavons i traversé.

; — Suivezr-moi bien.

: — Jevous suiSi

; — Au gué de ce côté^ci de la rivière, nous i sommes passés près d'un bouquet; d'yeuses, n'est-il pas vrai 1~ ' «■■■

— En effet, à notre droite, je Pal remarqué.

: — Très bien \ puis* sur^ notre gauche, nous avons contourné un morne nu.

— Puis, un brûlis.

.— Puisïun brûlis; c'est vrai y or, derrière ce

brûlis; qu'avez- vous vu ? . ^

— Moi! ;

— Oui.

— Ma foi, attendez donc, je ne me rappelle plus bien.

— Je vois qu'il faut que 3e vous aide?

— Vous; me ferez plaisir.

— r Nousfavons vu un bois que nous avons

traversé, et dont tous les -arbres à hauteur d'homme étaient encoches verticalement.

— C'est ma foi ! vrai ; eh bien ? .

— Eh bien I derrière ce bois se trouvaient des maquis fort épais que nous avons traversés aussi; n'est-ce pas dans ce maquis qu'on nous a dit de nous rendre.

— Oui mais dans un endroit désigné.

— Bon! comment doit être cet endroit?

— Cette fois, je me rappelle.

— Je ne demande pas mieux que d'en ju-

des guerriers, devant lesquels ils s'arrêtèrent après les avoir humblement salués.

Arual se tourna vers eux et, après les avoir toisés d'un air de froid mépris pendant une minute ou deux :

— Que voulez- vous ? leur demando-t-ii en langue espagnole.

— Honorable capitan, répondit Malaseis en faisant un salut qui ressemblait à une génuflexion, mon frère et moi nous aurions l'ambitieux désir d'obtenir de la bienveillante équité de Votre Seigneurie, que..; que...

Et le pauvre diable s'arrêta net dans la phrase embrouillée dont il ne savait guère comment sortir, interloqué par le regard terne et dédaigneux du chef.

Celui-ci haussa les épaules avec dédain.

— Au fait, que vouiez-vous? expliquezvous en deux mots?

— Nous désirons partir, reprit Mataseis en prenant sou courage à deux mains.

— Gommenl, partir? étes-vous donc si pressés? attendez que nous donnions l'ordre de reprendre la marche.

-^ Voire Seigneurie ne me fait pas l'honneur de me comprendre, vaillant capitan, répondit humblement Mataseis do plus en plus a son aise.

— Nous désirons nous séparer de votre honorable troupe, afin de vaquer à nos affaires personnelles.

— Ah! fit le chef avec un certain- éclat dans la voix et en lui lançant un Tegard perçant ; s'il en est ainsi, votre maître connaît-il si peu la courtoisie, qu'il vous envoie à sa place, vers nous, ou bien nous croit-il au-dessous de lui.

rr Votre Seigneurie ne me comprend pas encore, repût le Gaucho avec un dépit mal dissimulé, mon maître ignore notre démarche-aûprès de vous, il n'a aucunement l'intention de vous quitter.

■ — Eh bien, alors, puisqu'il en, est ainsi, que me racontez-vous donc depuis un quart d'heure, s'écria le chef,, dont à cette nouvelle le visage se rasséréna' subitement ; alloué, allez dormir, et ïiô nous, importunez -pas davantage. Puis se tournant' vers ses : compagnons impassibles et muets : Ces blancs, dit-il avec mépris, quand ils ont goutté a l'eau de feu, iLs\déraisonnent.

chevaux.

Après avoir mis pied à terre, dessellé leurs montures et s'être assurés,par une : minutieuse recherche qu'ils n'avaient provisoirement à redouter ni les yeux ni les, oreilles d'un espion quelconque, ils s'étendirent sur L'herbe avec volupté, et désormais débarrassés de tout soucis, ils allumèrent leur puros qu'ils se mirent à déguster avec béatitude.

— Ahl querido compadre, dit Mataseis en envoyant vers le ciel une longue colonne de fumée bleuâtre, qui sortit à la fois par son nez et par sa bouche, que ces païens sont brutes, que c'est bien avec justesse qu'on les nomme génie sin razon (4); ils sont idiots, sur mon âme! Mais que voulez-vous, compadre, nous étions en leur pouvoir; notre vie ne tenait qu'a un fil, j'ai dû faire des concessions.

— Et vous avez parfaitement agi, compadre,

«répondit Sacatripas; le principal, pour nous,

| était de nous dépêtrer d'un guêpier, dans

lequel nous nous trouvions; nous en voilà

hors, tout est pour le mieux.

— Yotre approbation m'est bien sensible, mon cher compadre; il est doux d'être compris et apprécié à sa juste valeur.

—Mais, dites-moi un peu, compadre, maintenant que nous voilà seuls et bien Certains de ne pas être entendus, nous pouvons parler à cœur ouvert.

— Entre nous, nous ne parlons jamais autrement.

— C'est vrai; la nature nous a créé frères, mais le cœur nous à fait amis.

Bien

ger.

Vous allez voir; cet endroit est un taillis au milieu duquel doit s'élever un mélèze.

-* C'est fort bien. Regardez autour devous, nous sommes dans les taillis, et voila le mélèze ici derrière nous. :-

— Ma foi, je vous avoue que je ne l'avais pas remarqué.

— Je m'en aperçois.

— Ahl mais attendez donc, fit-il en se frappant le front.

— Quoi encore?

— Sur la première branche du mélèze, il doit y avoir une croix.

— Regardez, cher compadre, regardez, répondit nonchalemment Mataseis.

— Caraïl j'en amai le cœur net, s'écria Sacatripas en se levant et se dirigeant aussitôt Vers l'arbre.

Au bout d'un instant il revint, et s'incli-^ nant respectueusement vers son frère qui n'avait pas fait un mouvement et s?était contenté de le suivre seulement du regard :

— Honneur à vous, lui, dit-il-, vous suivez une piste comme un Indien Pampas ; la croix s'y trouve.

— Ne vousl'avais-je pas dit, répondit nonchalamment Mataseis.

— C'est Yrai, fit humblement l'autre, vous me Paviez dit; mais je n'avais pas voulu vous croire. ~

Il y eut un silence de quelques minutes, pendant lesquelles les deux Gauchos bâillèrent à se démettre la mâchoire; ce fut encore

— Votre honorable Seigneurie fait erreur, I £ cet étfaTd repartit le Gaucho, sans se préoccuper : du ^"V"-

congé qui lui. était donné si vertement, je •n'ai pas bu d'eau de feu, ni mon compère non plus. Mon maître nous a renvoyés de sdri service, ajoula-t il en se permettant d'altérer; légèrement la vérité; nous vous demandons pour, ce motif la permission de quitter voire

Sacatripas qui reprit la parole.

dit, Sacatripas, vous avez, résumé 1 *— Quand doit-iL venir? demanda-t-il.

- • - ■■ - - - * - • - — Il sera certainement ici au coucher du

soleil; il lui est impossible de venir plus tôt. Sacatripas leva les yeux au ciel en étouffant un nouveau bâillement*

— Hum! murmura- Wl, il est à peine deux heures de la tarde^ nous avons encore trois heures .à attendre, c'est bien long*. •:

-r- Vous vous ennuyez, cher compadre? lui demanda tendrement son frère.; :

— Je vous l'avoue à ma honte, cher com^-, padre, je m'ennuie considérablement, en effet. ^

En bon frère, Maiaseis lui jeta un regard dei commisération. -

Sacatripas battait le briquet pour* allumer

-un second puro* .- • ■-'•-

tes heures sont longues lorsqu'on ne

fait rien, reprit, sententieusement Mataseis. -.:■*

^C'est vrai, mâchonna Sacatripas. qui r allumait soni cigare.

: -~ Que pourrions^nous bien faire? dit Mâ^ itaseis en lui jetant un regard de côté, v

Je ne. sais trop ; ce que vous voudrez; Le

en deux mots les liens qui nous unissent.

—Merci, répondît modestement Sacatripas.

Maintenant si nous causions un peu de nos affaires?

— . Je ne. demande pas mieux; causons, compère, le temps est à nous, il nous est loisible de l'employer à notre guise.

r— Donc, pour vous parler, net, j'ai peur que vous n'ayez commis une erreur.

— Oh:! ohl et comment cela, s'ilivo us plaît?

— Dame ! c'est que je ne reconnais pas du tout ce pays, moi.

— Parce que la mémoire vous fait défaut.

■ — C'est possible, cependant, je ne serais

pas fâché, je vous l'avoue, d'être bien: fixé

— G'esj. chose facile; écoutez-moi bien.

— Allez, allez, je vous écoute, compadte

— Bon, nous avons traversé: ce matin

le

(i) Gens sans-raison, nôrn que les Espagnols af tfectetit de donner aux Indiens.

1 ÏJ

if

ri

principal est de tuer le temps.

Mataseis parut réfléchir, profondément pendant une minute ou deux; puis il s'écria avec explosion, comme s'il venait enfin de trouver une triomphante idée; :

t tes; dont dis se servaient..

D'ailleurs, nous sommes convaincu (pie c'était seulementpar pudeur. qu'ils jouaient

Ehl mais*; j?y songe, clier compadre l si nous faisions un monte ?

JEt il attendit.

;— Au fait, répondit Sacatripas; pourquoi ne ferions -nous, pas un monte?

Les deux hommes s'étaient compris.

r- Faisons un monte, s'écrièrent-ils en se redressant et en prenant chacun un jeu de caries crasseux de leur poche, en même temps que, retirant leur couteau de la polenâ, ils le plantaient dans le sol à portée de leur main.

Ces deux mouvements avaient été exécutés avec un ensemble et une précision admirables, précision qui montrait que malgré la grande amitié dont ils faisaient paradé, les deux frères n'avaient pas dans leur honnêteté réciproque une confiance tellement illimitée,

avec les caTtes cachées^ 1 car ils lés connaissaient aussi 'bien: à l'envers qu'à l'endroit

La partie dévenait réellement intéressante, 'il -y avait vingt onces sur le Jeu,

La codicia rompe el saco, dit un proverbe espagnol que nous traduirons ainsi en français : l'avarice fait se rompre la bourse; Là'

eu le soin d'y: faire; antérieurement.

Deux heures environ s'écoulèrent pendant lesquelles ils ne se firent presque aucun mal; ce que le lecteur comprendra facilement; lés deux frères se surveillaient de trop près pour quai en fût autrement.

Pendant tout ce temps* la conversation avait été fort peu animée entre les joueurs.

Les seules paroles qu'ils prononçaient avaient trait au monte et se bornaient à l'annonce des -couleurs , mots comme ceux-ci par exemple et fort peu compréhensibles pour un; tiers : bastos, palos, capas, oroj et toujours ainsi en ajoutant parfois le chiifre devant la couleur, siele de copasj cinquc de palo, etc. Cependant, ainsi que

grâce aux nombreuses marques qu'ils avaient vue des pièces d'or qui miroitaient devaritses

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qu'ils dussent négliger de prendre leurs pré- 1 cela arrive souvent, Mataseis qui, en jouant

cauUonspour éviter une légèreté de main souvent préjudiciable dans le maniement des cartes de leur adversaire.

— Que jouons-nous, cher compadre? demanda négligemment Mataseis en battant lés cartes avec une dextérité qui prouvait une grande habitude et une longue pratique de ce noble exercice.

— ïl nous faut intéresser la partie.

— Certainement, sans cela nous Saurions pas de plaisir.

— Parfaitement: raisonné, si nous jouions l'honneur?...

— Peuh 1 fit Sacalripas en allongeant les lèvres avec dédain, entre nous, cher compadre, l'honneur ne signifie pas grand'chose, il me semble.

— Que voulez-vous dire ? s'écria Mataseis en relevant la tête avec fierté.

— Je veux dire, reprit Sacatripas qui se mordit les lèvres en s'apercevant qu'il avait lâché une sottise, que nous sommes tous deux des caballeros trop accomplis et trop justement renommés pour risquer notre honneur sur une carte.

— Caraï! Voilà qui est bien pensé et délicatement dit! je partage entièrement votre opinion, cher compadre, risquons donc .autre chose.

— H me semble que l'enjeu est facile à trouver. Depuis quelque temps nous avons reçu; assez d'onces, sans avoir rencontré l'occasion d'en dépenser aucune honnêtement....

t— C'est vrai.

— Si cela vous convient, nous jouerons une once.

— Va pour. une once.

— Soit, va pour une once.

Les deux pièces d'or furent mises sur l'herbe. On lira à qui tiendrait la main ; le sort favorisa Mataseis, et la partie commença.

Le monte est le lansquenet américain. Ses combinaisons sont les mêmes, à peu de chose près, que celles du lansquenet; seulement,

loyalement, voyait depuis quelques instants la chance lui sourire, voulut forcer la veine et l'obliger à lui demeurer fidèle. Le moyen était facile pour lui et parfaitement à sa portée; rendons-lui la justice de reconnaître qu'il hésita pendant assez longtemps à l'employer, non que sa conscience se révoltât le moins au monde contre cet expédient qui lui semblait de bonne guerre, mais tout simplement parce qu'il avait peur d'être pris sur le fait par son frère.

La lutte fut longue, elle dura au moins cinq minutes, mais il y avait quatre onces sur le jeu, une fort jolie somme; il succomba. 11 s'agissait pour gagner de retourner un dos de oro. Mataseis balançait la carte dans ses doigts, il était prêt à la retourner... soudain il s'arrêta, se pencha en avant et prêta l'oreille.

— N'avez-vous rien fintfindn. p.Iip.t r.oniTin-

N'avez-vous rien entendu, cher compadre? dit-il.

Gelui-ci détourna un peu la tête.

— Non, rien, dit-il.

Mais le mouvement qu'il avait fait, si rapide qu'il eût été, avait suffi : le tour était joué, un magnifique dos de oro, négligemment jeté par Mataseis, se prélassait à côté de l'autre.

— J'ai encore perdu, dit piteusement Sacatripas en retirant une nouvelle once de sa poche.

— Voulez -vous continuer? lui demanda Mataseis en enlevant les enjeux.

; Cette parole etait.de trop, elle éveilla les soupçons mal endormis de Sacalripas.

— Oui, répondit- il, pourquoi pas?

— Dame, c'est parce que vous n'êtes pas en veine et que je craindrais de vous occasionner de trop graves pertes, cher compadre.

— Je vous remercie, mais n'ayez souci de cela, je vous prié ; la veine me reviendra, je l'espère.

— Soit, combien jouons-nous cette fois?

— Quatre onces, dit résol ûmen t Sacatripas.

— Hum! c'est beaucoup, prenez garde de

yeux fit oublier toute prudence à Mataseis, il n'eut plus qu'une pensée, s'approprier n'importe par quel moyen la somme placée corn^ me un appât devant lui.

Après une ou deux secondes d'hésitation, .

il saisit le jeu d'une main fébrile etcommett-ça la taille. -

Sacatripas, au lieu de prendre un troisième puro, tordait nonchalemment une cigarette.

Indifférent en apparence, il suivait d'un œil sournois tous les mouvements de son adversaire.

Plusieurs cartes avaient été retournées sans que le ocho de bastos, qui décidait la partie en faveur de Mataseis, eut paru ; plus le jeu avançait, plus l'inquiétude devenait grande pour* le Gaucho.

Sacatripas riait doucement; il faisait d'agréables plaisanteries sur le retard que le \ très de copas qui le faisait gagner, mettait à paraître.

La question était donc entre le ocho de bastos et le très de copas, suivant que l'un ou l'autre des deux serait retourné le premier, Mataseis gagnerait ou perdrait.

Tout à coup le Gaucho pâlit, il avait reconnu, en tirant la carte qu'il allait retourner, que cette carte était le très de copas, c'est-àdire celle qui le faisait perdre ; une sueur froide inonda son visage, sa main tremblait.

Sacatripas ne bronchait pas; lui aussi avait reconnu la carte ; nous avons dit que, pour ces deux hommes si habiles, l'envers n'existait pas.

— Eh bien ! dit-il au bout d'un instant, yous ne retournez pas, cher compadre ?

— Si, si, répondit Mataseis d'une voix étranglée ; puis tout à coup bondissant sur lui-même comme un daim blessé: celte fois, j'en suis sûr. s'écria-t-il avec explosion, on nous guette I

D'un mouvement rapide comme la pensée, Sacatripas avait d'une main ramassé l'enjeu, et de l'autre saisi et retourné la carte à l'instant où Mataseis essayait de la filer sous le jeu.

— Cette fois, cher compadre, dit-il d'une voix brève et ironique, je yous y prends, vous me volez.

— Je vous Yole, s'écria l'autre d'une Yoix tonnante, moi 1 un caballero, vous osez m'accuser d'une telle infamie ; vous en avez menti, misérable picaro ! C'est vous qui êtes un voleur.

comme on étale plus de cartes à la fois sur vous enfiler, compadre.

la table> les chances du banquier sont plus —Bah! qui ne risque rien, n'a rien. Allons

grandes. Le grand talent consiste à ce jeu-là. comme dans tous les jeux de. hasard du reste, à; faire adroitement sauter la coupe et à savoir filer la carte, talents que possèdent ' admirablement les Hispano-Américains, qui, cela soi t dit sans intention de froisser leur amour-propre, sont les plus grands, tricheurs au jeu du monde entier ; ils en remontreraient aux- grecs les plus fins de l'Europe, qui sont cependant bien experts en la matière.

; La partie que jouaient les deux 1 frères était d'autant plus curieuse, que chacun connaissait: à fond les. ressources que possédait son adversaire ' ' "

r&ueiâe, sous

sur îejeiA, ils étaient à leur corps défendant contraints de jouer presque loyalement,, d'autantplùs qu'ils taillaient tourà tour chacun avec sonrjeu paîticulier, ce qui, on le comprendra, égalisait encore les chances, à cause de ta. science- certaine qu'ils possédaient des car-

toujours ; voilà mes quatre onces.

— Voilà les miennes.

Mataseis taillait, il gagna encore ; mais cette fois loyalement ; le hasard avait été pour lui. Sacatripas semordit les lèvres jusqu'au sang, mais iL ne fit pas d'observation, il se piquait d'être beau joueur; il relira froidement son argent de sa poche et l'empilant devant lui ::

: — Dix onces, dit-il.

•*-* Oh lion! fit Mataseis, c'est beaucoup, il me faut ajouter deux onces, car il n'y en a

. . ■ * - »- que huit sur le jeu.

et sa manière de jouer; à force de — C'est vrai; eh bien, ajoutez-les. Mis Tœil vigilant incessamment fixé ~~ C'est beaucoup, reprit-il. ..i«.**-i ^ x i ^^__,__, ^ —* Avez -vous peur?

\ ^- Moi peur; s'écria Mataseis, blessé dans son amour-propre, et dont la convoitise était iencore surexcitée paT tout l'or étalé devant |lui, allons donc! vous voulez rire; et il ajouta îles deux onces qui manquaient.

Mataseis n'avait plus qu'un b. ressource , 'était de se mettre en colère, et il s'y mettait .. Du reste, avouons qu'il avait bien des raisons pour cela : d'abord, il avait été surpris la main dans le sac en flagrant délit de vol, et puis, ^ ce qui surtout le rendait furieux, il perdait vingt onces, car il connaissait trop bien son frère pour supposer que celui-ci consentirait jamais à lui rendre l'enjeu dont il s'était em- . paré.

— Ma foi, dit Sacatripas avec ironie, le jeu devenait ennuyeux, la veine m'était contraire; bientôt, nous n'aurions plus su que faire.

Battons-nous un peu, cela nous aidera à passer le temps.

— Battons-nous donc, s'écria Mataseis en saisissant son couteau et plaçant son poncho à demi Toulé sur son bras gauche pour s'en faire un bouclier.

— Un instant, dit Sacatripas, qui avait imité tous les mouvements de son frère* et, comme lui, se trouvait prêt au combat, réglons d'abord les conditions du duel; noussommes des caballeros.

— C'est juste, réglons-les, répondit Mata^ seis en faisant un pas en arrière.

— Posons premièrement cette question :; l'injure est-elle grave?

— Elle est grave, répondit sèchement May ;taseis. * '

ZENO GÀBRAk.

— Soit; je l'admets, elle veut dusang,

-^ Elle en veut. ;

— Exîge-t-èlle quun de nous reste sur le îterrain ? . , .

Mâtaseis Jiésila un instant.

^- Non, répoMit-ii ,ênnu„ ,

— Très bien.; nous, ne .nous battrons, pas ^alors à toute la laine. ■■".''.

— .Non, certes; il me semble qu'A cinq .pou-, . .ces cela sera suffisant.

-— je crois que cesera trop, répondit senrtèntieusëraent Sacatripas; nous nous battons: parce que. notre honneur est attaqué et que nous sommes des cabaliéros ; mais la colère <qui nous agite en ce moment ne doit pas nous faire oublier que nous sommes frères^ *et que nous nous aimons beaucoup.

',. — C'est vrai, nous nous aimons beaucoup.

- — Donc voici ce que je propose: nous nous .battrons a deux pouces et au premier sang..

iGela vous convient-il ainsi, cher cOmpadrô?

. — Je suis. à vos ordres; ce que vous .avez proposé me semble juste, et je l'accepte (*.).- : — Éli bien I puisqu'il en est ainsi, que Dieu protège le bon droit.

Chacun des deux adversaires saisit son cou leau de façon à ce que la main fût placée Juste à deux pouces de la pointe de la lame -et empêchât que le fer. entrât plus avant ï -après s'être salués avec courtoisie, ils tombèrent en garde, le corps, penché en avant, . les jambes écartées et un peu ployées, le bras gauche étendu .pour parer et la main droite armée du couteau appuyée légèrement sur la cuisse droite. : ..'..,.■

Xe combat commença.

Les deux frères, étaient experts dans le maniement du couteau, ils n'ignoraient ; aucune feinte, et se iportaientvavec une rapidité extrême coups sur coups, en tournant mces* samment autour l'un de l'autre. .

Le couteau n'est pas une arme aussi" facile à manier qu'on serait au premier, abord porté aie supposer; les Hispano -Américains en ont fait une étude approfondie et nul ne les égale dans la façon de s'en servir.

Cette arme exige une grande souplesse de corps, une rapidité de mouvement inouïe et une extrême légèreté.

Deux lutteurs habiles peuvent combattre fort longtemps sans se blesser, grâce au poncho, véritable bouclier, dont les plis ondoyants amortissent tous les coups et les empêchent d'arriver jusqu'au corps u en garantissant parfaitement la poitrine.

Les deux frères semblaient avoir complètement oublié l'amitié dont ils se vantaient si bien. à tout propos, tant ils mettaient d'acharnement dans leurs feinteset de force dans: les coups qu'ils se portaient.

; Cependant, malgré le sang-froid qu'il lei-^ ignait, Mâtaseis était profondément irrité par la cause même qui l'avait contraint à mettre son arme à la main ; la honte d'avoir ainsi été pris sur le fait de vol augmentait encore .sa colère et lui ôtait, en l'aveuglant par l'espoir d'une prompte vengeance,, la présence .d'esprit nécessaire pour soutenir le combat sans desavantage. ■■

'- Cette particularité n'avait pas échappé a Sacatripas, qui, tout. en pressant incessant ment son frère et en le menaçant de tousdes «ôtësà.laiois, ne se livrait jamais et avait le plus grand soin-de toujours se tenir sur ses! gardes. .''.''!

: -^- Rayo de Dios ! s'écria tout à coup Mata- i ,sèis en faisant un bond ,en arrière, je crois = ique j'en tiens. "' " ;

— Je le crois aussi, répondit Sacatripas en regardant froidement la pointe de son couteau ; voilà du sang.

Au même instant, un bruit depas sent entendre at un homme parut dans le taillis ..' •'.""

— Tiens 1 tiens 1 tiensJ dit-il en se frottant joyeusement les mains, on se bat ici; ne

vous dérangez pas, compagnons^ je vous servirai de témoin.; je serais désespéré de vous gêner en jien. . '-.--.. ■:■■.■ \

Au son de cette voix, les .deux. hommes se t re tourner enten tressaillant.: ,

.-* Tous arrivez ,tiO|jî tat(i, don ; Pablo, dit- Mâtaseis avec un gracieux sôuf ire; c'est fini.

, ^- Déjà 1 Répondit don Pablo PincheyJÈai, -^ car Jetait lui gui était ainsi arrivera Pimprovïs té, -^ c'est fâcheux.

— Nous nous divertissions en vous aitên-?

dant, seKor, simplement pour nous entrete L nir la main, dit 'aïorà Sacatripas. ,

•— Hum! fit le pattisan, ;? lé divertissement MX joli et tout à fait de mon .goût; Vous y alliez franchement, il me semble : le senor Mâtaseis a sur la joue une estafilade du plus bel-effet. ... '.■■".;

•^ Ohl une égratignure 1 reprit Mâtaseis en grimaçant un sourire et, faute de mouchoir, en s'essuyant avec son poncho ; ; mieux vaut que ce soit moi qui aie été blessé que .mon i rère, qui est si bon et que j'aime tant. . .

. — Ces sentiments vous honorent ainsi que votre frère, répondit ironiquement don Pablo;. c'est charmant, sur ma £011 devoir une famille aussi uniejque la vôtre ;. j'en suis tout attendri.

— Vous nous flattez, seKor, répondit Mâtaseis qui ne savait pas ;S'ii idëvait rire ou se fâcher, mais qui, dans le doute* prit le mier parti.

— Ah çà, reprit don Pablo, puisque maintenant vous avez uni de vous divertir, car vous avez fini, n'est-ce pas ?

— Complètement, sertor.

— Fort nien. Alors, si vous le voulez bien^ vous, seïïor Mâtaseis, vous vous laverez.le visage avec un peu d'eau, et puis, comme je suis très pressé et que je n'ai pas un instant à perdre, nous parlerons un peu de nos affaires.

— Nous sommes^ à vos ordres, caballero.

— Dans un instant, je reviens,. dit Mâtaseis en sortant du taillis et courant vers un ruisseau peu éloigné. . ...

— Ah ça! vous vous êtes donc disputé avec votre frère,. seïïor Sacatripas? demanda don Pablo. '

.~- Moi 1 senor, s'écria vivement ïe Gaucho avec un accent d'intraduisible étonnement, me disputer avec mon frère, mon seul parent, mon seul ami, lui que je chéris plus que moi-même. Oh I seïïor, vous ne le croyez pas.,

Don Pablo le regarda ira inslantavec admiration :

— Allons, dit-il, c'est bien joué; vous vous complétez réellement l'un par l'-autre, n'en parlons plus; il est convenu maintenant que vous êtes des frères -modèles.

„ En ce moment .Mâtaseis revint, il s'était fait une compresse de feuilles de coca mâchées et .l'avait placée sur son visage où elle était retenue par une bande déchirée à une couverture,, ce gui lui composait une physionomie extraôrdinairement originale.

— Causons, dit alors don Pablo en s'asseyant sur l'herbe et en faisant signe aux Gauchos de prendre place A ses cô.téiL

— Causons, répondirent ceux-ci.

de mystérieuses acumeurs ; dans,;le ; $&uill8f qui frissonnait, incessamment agité; par .. les oiseaux regagnant leur gîte à.4îre4'ailes. L'atmosphère se rafraîchissait fsensiblement, et Irien que là claTte fût encore entière dans, la plaine, les taillis et les. fourrés prenaient .déjà les demi-teintes dii crépuscule^.: les maringoins bourdonnaient par myriades amiom- .brables au-dessus* des étangs et des lajgunes, dont les- eaux verdâtres q% stagnantes étaient intérieurement agitées et se soulevaient .sous l'effort des reptiles: Déjà quelques sourds rauquementsavaient trouble- le silence du désert, annonçant le réveil des fauves,- saluant au sortir de leurs repaires ignorés le coucher du soleil. >. . :; ; t

Les trois ^hommes étaient assis dans le taillis, qui commençait, à. se voiler de, grandes ombres. Le Pihcheyra était allé chercher son cheval, laisse primitivement par lui au *de hors, : et Pavait attaché; auprès de ceux des Gauchos, lui laissant comme aux autres ila faculté de brouter l'herbe fraîche et. lés jeunes pousses des arbres.

—, Allumons-nous un feu? demanda Mataseis - ■■

— ■ Pour quoi faire? répondit don Pablo.,

— Dame .,. - pour voir clair d'abord et pour nous chauffer ensuite. *■■■ •

■^Sans compter que la Jueur du foyer

(1) Tout cet.épisode est rigoureusement historié We; nous ne nous sommes pas permis d'y changer

(Gustave Ainiard.)

un mot

xxvm

Complot»

Le soleil presqu'au niveau du sol h pas. tarder à disparaître, son. disque n'apparaissait plus à travers les branches des arbres, dont ses rayons obliques allongeaient démesurément l'ombre sur la terre, que sous là forme d'un globe de cuivre rouge sans chaleur; la brise du soir

t se levait par folies bouffées et faisait courir | plus tarder

pre- 1 éloignera les: fauves, ajouta Sacatripas.

— Et attirera les espions rouges ou blancs qui rôdent aux environs, fit le partisan avec ironie. Est-ce que vous avez peur 3 . ■ .

— Peur, et de quoi? dit Mâtaseis.

— Je ne sais pas,;moi, de votre ombre peutêtre? ..-..-.:.

— Jamais, ni mon frère y ni. moi, nous n'avons eu peur, dit le Gaucho d'un ton rauque.

— Ah ! pas même celle de . vou s taper sur les doigts en -battant le briquet, reprit le Pincheyra d'un ton de sarcasme* alors je vous f adresse tous mes compliments, cabaliéros; car celte peur- là je l'ai éprouvée bien souvent.

Les Gauchos; comprirent la raillerie et froncèrent le sourcil.

— Est-ce pour bavarder comme de vieilles femmes radoteuses ou pour: nous entrelenir d'affaires sérieuses comme des hommes braves que nous sommes ici ? demanda Mâtaseis d'un ton rbourru.

— Tout beau 1 sefior caballero, s'écria .en riant, don Pablo; vive Bios! comme vous prenez feU à une innocente plaisanterie. :

— : 11 y a des plaisanteries qui ne doivent pas 'être faites ainsi, dit le Gaucho : d'union sec. ...

— Allons, calmez-vous, vaillant caballero, je serai désormais sérieux comme un. chef indien, puisque vous l?exigez ; donc, je crois qu'il vaut mieux ne pas allumer de feu.

— N'en allumons pas, cela m'est parfaitement égal ; mais pour peu que l'entretien se prolonge, nous serons transis ;de froid lorsqu'il se. terminera.

— Je .ne dis pas non, mais la prudence .exige que nous prenions les plus grandes précautions; nous ne sommes pas ici sur un morne déco.uvert où. la vue, planantsans-obstacle de tous les côtés à la fois, permets à la simple ondulationdes herbes de reconnaître l'approche d'unênnemi.; nous nous trouvons,

i au contraire, tapis comme des loups au mi-ïieu des broussailles v enveloppés dé toutes parts de murailles de , feuillage. Souvenez*vous ,de cet axiome du désert, dont la justesse a été bien des fois reconnue : ©ans lès forêts, les arbres ont des oreilles et les/feuil^ les ont des yeux. Qui nous assure que des espions -né rôdent pas autour de nous dans l'ombre; la lueur. d'un cigare sufflraitt pour nous trahir; les matières dont: nous avons % nous entretenir sont .trop gravesv pour qu© nous courrions, lorsque cela dépend de nous de l'éviter, le risque d'être surpris et écoutés. -— Yous avez maison, \je n ? insisteplus; maintenant, 5*e vousjprie^ venez donc au fait sans

2sS3msç*— ^

ni

ZERO CÀBRAL

— Avant tout, une question.

— Fattest -" ^Etes-vous libres?

— Libres comme l'oiseau , libres comme Taii. ,..-"■■

! — Vous avez rompu votre engagement avec

don Emilio? I introduisit

-^ Ge matin môme.

" ' ■ -^.S'il en est ainsi, je . comprends mainte; narit votre divertissement' au couteau. ;

— Toute révérence gardée, senor, vous ne comprenez rien du tout.

' —Allons donc! dit-il avec incrédulité.

— C'est comme Cela.

— Bah! don Emilio, en vous congédiant, vous, a compté à chacun une somme assez ronde, naturellement vous avez joué en m'attendant, et de là la navajada. ■.'-'

— Eh bien, senor, vous n'y êtes pas du tout; bien que dans ce que vous dites il y ait du vrai, yous commettez cependant une erreur grave et qu'il est de mon devoir de redresser.

— Redressez, je ne demande pas mieux, bien que cet incident me semble bien futile.

— Il est plus important que vous ne le supposez.

-r- Voyons, je suis tout oreilles.

— Oh! ce ne sera pas long': don Emilio nous a congédiés en effet ; il nous a offert à chacun quatre onces qu'il nous devait pour notre mois de solde.

'-*—■ Vous les avez acceptées naturellement ?

— Voilà ce qui vous trompe, senor, nous les avons refusées au contraire. ;

-r Vous les avez refusées'? Ohl ohl ce Téci) commence à prendre des formes par trop fantastiques, mes maîtres. ;

— 11 est cependant vrai do tous points.

— Bon 1 je le veux bien, vous aviez sans doute alors un motif pour agir ainsi?

— Certes, nous en avions un.

— Et ce motif?

— Le voici. En 'recevant l'argeut de don Emilio, nous nous engagions sur l'honneur, d'après le traité passé avec lui, à ne pas chercher à lui nuire avant un mois.

,— Caspita ! voilà qui est grave en effet, et vous avez eu le courage de refuser?

— Pour ne pas trahir noire conscience et conserver notre liberté d'aciion, oui, senor.

— Nous sommes caballeros, appuya Saeatripas, et, vous le savez, seîior, pour un ca-

: ballero l'honneur est tout. .

— Gaspita! je le sais, se récria don Pablo, en s'inchnant avec un sourire ironique qui,

— M is je ne l'entends pas ainsi, continua don Pablo; je veux que vous compreniez bien que je sais apprécier le mérite d'une action comme la vôtre.

Il ouvritalors le sac sans paraître; s'aperce -

IVoir que lés bandits lé couvaient des yeux, il introduisit délicatement ses doigts longs et effilés par l'ouverture; et pinça juste la somme promise, ni une once de moins ni une de plus.

— Tenez, mes bravas,, dit-il,, en leur partageant la somme et en faisant du même coup disparaître le sac, voici votre argent.

Les Gauchos avancèrent la main; s'emparèrent do la somme et l'engouffrèrent dans leurs larges poches avec un tressaillement de plaisir, mêlé cependant d'un peu' d'amertume, en songeant qu'il leur aurait été facile et bien plus profitable à leurs intérêts de prendre les huit onces de don Emilio ; mais,' malheureusement, on ne songe pas à tout, ils reconnaissaient trop tard leur maladresse..

— Maintenant, revenons à notre affaire, dit froidement don Pablo, en coupant sans façon la parole aux Gauchos, qui se croyaient obligés de se confondre en témoignages exagérés de gratitude, êtes-vous bien décidés à me servir ?

— Nous le sommes, répondit Maiaseis, en son nom et en celui de son frère. ■

— Voici ce dont il s'agit : pour des motifs qu'il est inutile de vous faire connaître^ je désire m'emparer de deux personnes qui, d'ici à quelques jours; doivent se rencontrer en compagnie de plusieurs autres, à une vingtaine de lieues environ de l'endroit où nous sommes, a un rendez vous assigné devance. "

— Bon ! cela peut se faire?

— C'est plus difficile que yous ne le supposez, au contraire; malheureusement, il m'est impossible d'employer des .hommes de ma cuadrilla, sans cela, je l'eusse fait ; mais ils sont trop connus, et le secret aurait à Finstant été éventé.

— Quelles sont ces deux personnes?

— La première est un Français?

-— Hon Emilio! s'écrit Gaucho.

— Vous n'y êles pas ; je crois, au contraire, que ce Français est l'ennemi acharné de don Emilio.

— Tant mieux, répondit avec sensibilité Mataséis; j'aurais été désespéré d'être son ennemi.

— C'est un si bon jeune homme! dit Sacatripas en écho.

grâce à l'obscurité- toujours croissante, passa [ Le Pincheyra sourit.

inaperçu des Gauchos! Savez- vous, caballeros, que c'est très beau, cela, et que plus j'y réfléchis, plus je trouve cette action magnifique.

— Nous n'avons fait que notre devoir, répondit modestement Mataséis.

— C'est vrai ; mais combien d'autres, à votre place, eussent empoché les onces.

Les deux drôles étaient ravis ; ils faisaient orgueilleusement la roue à ces compliments railleurs, qu'ils prenaient, ou pour mieux dire, car ils n'étaient point sots, qu'ils feignaient de prendre pour argent comptant.

• — Toute belle action mérite récompense, continua le Pincheyra, et tôt ou tard cette récompense arrive ; yous allez en avoir la preuve à l'instant, ajouta-t-il en retirant un petit sac en peau de vigogne, dont la rotondité faisait plaisir a-Yoir, de dessous son poncho; vous avez 'fait preuve d'un désintéressement et d'une loyauté qui me prouvent que vous êtes bien réellement des caballeros ; vous avez refusé quatre onces; eh bien! moi je veux vous en rendre dix.

— Oh! caballerol s'écrièrent les bandits.

— 3e sais ce que vous allez me dire, reprit don Pablo en feignant de se méprendre à l'exclamation des Gauchos, yous allez me prouver que toute belle action porte en soi sa récompense. -

— Oui, senor, vous nous avez devinés 1 s'écria avec enthousiasme Mataséis, dont ce n'était pas du tout la pensée.

Ce Français se nomme, je crois, Dubois

ou quelque chose d'approchant.

— Oui, oui, nous le connaissons ; il est arrivé en ce pays, où. maintenant il jouit d'un grand pouvoiF auprès du gouvernement,* depuis quelques mois à peine. Il venait du Chili, si ma mémoire ne me f ait K pas défaut.

— C'est justement de cet homme dont il s'agit ; trouvez-vous quelque inconvénient à vous en emparer?

— Pas le moindre. Maintenant, voyons l'autre.

— L'autre est le général don Eusebio Moratin.

. — Celui qui va être élu président de la république?

— Lui-même. .

— Hum I l'affaire est grave.

— Fort grave, je vous en ai prévenus d'avance.

— Le général Moratin est un excellent patriote, un homme fort considéré et fort aimé; c'est un des piliers de la révolution.

— C'est justement pour cela que je veux le faire disparaîtro, s'écria don Pablo avec impatience.

— Le faire disparaître I Vous voulez donc le tuer?

— Le tuer ou le prendre, peu importe, pourvu qu'il disparaisse, la manière n'y fait rien.

— Et l'autre?

— Le Français ?

— Oui;

— La question est la même pour tous les deux.

— Diable! diable! murmura le Gaucho en se grattant la tête avec fureur, sans doutepour y trouver une solution.

" — Alors, ce sera cher, n'est-ce pas ?

— Deux, bons patriotes ! continua Mataséis sans paraître avoir en tendu les paroles de don Pablo; nous, aussi, nous sommes patriotes; nous avons glorieusement versé notre sang pour la liberté!

— Ce sera très cher, à ce que je vois?

•— Ohl- ma belle patrie 1 s'écria Sàcratri pas

enlevant les mains et les yeux au ciel dans un beau mouvement d'enthousiasme.

Don Pablo frappa du pied avec colère; il savait très bien à quoi s'en tenir sur les sentiments patriotiques des deux drôles; et,, bien que lui-même ne fût pas un homme très délicat en pareille matière, et même sur beaucoup d'autres, cette ridicule' palinodie le révoltait ; cependant,- il lui fallut dissimuler son dégoût; il s'était trop avancé maintenant pour reculer.

— Oh! s'écria Mataséis, une telle proposition, à nous?

— A des caballeros ! exclama Saeatripas en se voilant la face. - -

— Ainsi, vous refusez? dit - froidement le Pincheyra, en faisant un mouvement pour se lever.

— Nous ne. disons pas cela! s'écria vivement Mataséis en le retenant par son poncho.

— Nous n'avons jamais dit cela, appuya Saeatripas.

— Seulement, à la pensée de commettre cette action, notre cœur snigne.

— Il saigne extraordinairement, dit Saeatripas, en poussant un soupir.

— Il faudrait cependant vous décider, mes maîtres, reprit don Pablo; si agréable que soit votre compagnie, je ne puis demeurer toute la nuit avec yous; je vous supposais des hommes intelligents, dénués do préjugés, voila pourquoi je yous avais de préférence choisis pour ce coup dé main. S'il ne yous convient pas de me servir, mettons que je n'ai rien dit ; je le proposerai à d'autres moins scrupuleux, qui n'y regarderont pas d'aussi près, et qui seront charmés de gagner ainsi cent onces, ce qui est une belle somme.

— Comment avez-vous dit, sefior? s'écria vivement Mataséis.

— J'ai dit cent onces ! répondit froidement don Pablo; paT le temps qui court, senores, on doit y regarder a deux fois avant de refuser de gagner dix-sept cents piastres (I) ; l'argent devient de plus en plus rare, et pourvu que la révolution dure encore deux ans seulement, on n'en trouvera plus du tout.

— C'est vrai, senor, nous vivons dans un temps bien malheureux.

— Oh I oui, bien malheureux, ajouta Saeatripas en' larmoyant.

— Allons, décidez-vous, est-ce oui ? est-ce non ? dit don Pablo d'un ton péremptoire, d'ailleurs, j'ajouterai, si cela peut calmer 'Vos honorables scrupules, que ces deux- hommes sur le compte desquels vous vous apitoyez en ce moment, ne vont au rendez-vous dont je vous ai parlé, que dans le but de trahir ce que vous nommez votre république.

— Oh ! oh ! êtes-vous bien certain dé ce que vous avancez-là, senor ? demanda Saeatripas en respirant comme un homme sur le point de se noyer et qui revient tout à coup au-dessus de l'eau.

■— Tout ce qu'il y a de plus certain ; d'ailleurs comme probablement vous assisterez à l'entrevue qu'ils doivent avoir avec le général brésilien'.

— Gomment, ils veulent traiter avec les Brésiliens.? -...,. ,

— Ils veulent vendre leur pays au Brésil,

(i) Huit mille ciuq cents francs de notre mon-

.naie.

lotit simplement. '. .-.=

— Eli! dites donc, cher 'compadré Sacatripas, voilà; il me semble, quelque chose qui change considérablement la question. -

— Qui la change complètement, répondit celui-ci. ;

— Nous faisons œuvre dé bons patriotes en arrêtant un Iraître.

— En déjouant une horrible machination, fit Sacatripas avec un geste d'horreur.

— Et vous gagnez cent onces, ce qui ne peut pas nuire.

— Et nous gagnons cent..., s'écria Mataseis avec entraînement, mais s'arrètant tout a coup et se mordant, les' lèvres; oh ! croyez bien, seîior, dit-il avec componction, que l'amour seul do la pairie nous dirige en celte affaire. Nous n'avons d'autre intérêt que celui-ci :

sauver notre pays de l'abîme dans lequeldes traîtres le veulent précipiter.

— Pas d'autre que celui-là, ajouta Sacatripas qui, décidément, se faisait un point d'honneur de se modeler en tout sur son frère.

— C'est convenu, dit don Pabio en s'inclinant, ainsi cela est bien entendu maintenant, vous acceptez? ; . -

— Nous acceptons ; il faut servir sa patrie chaque fois quw l'occasion s'en présente.

— Nous avons besoin de certaines, indications.

— Je suis prêt à vous donner toutes celles que yous désirerez.

— Alors l'affaire ira toute seule.

— D'abord, comment devons-nous nous y prendre?

— Pour cela c'est voire afïaire, je vous ' laisse entièrement le choix des moyens; le

résultat m'importe seul. Vous êtes des caballeros fort intelligents, doués d'une imagination très riche, de plus habitués à ces sortes d'affaires dans lesquelles vous avez acquis une grande expérience; je ne doute pas que, si vous voulez vous en donner la peine, vous en sortiez à votre honneur.

— Yous nous flattez, seflor ; cependant, le cas nous paraît assez épineux.

— Très épineux, dit Sacatripas en hochant la tête.

— Bahl il faut un peu d'adresse, voilà tout ; vous êtes connus pour de bons patriotes. Dans l'escorte, yous rencontrerez probablement des amis ou au moins des connaissances; on ne fera aucune difficulté pour vous recevoir , et lorsque l'occasion se présentera, eh bien ! yous la saisirez.

— C'est cela, nous la saisirons. Est-il important de les tuer?

— Ma foi, cela vous regarde; pourvu que yous me donniez une preuve irrécusable que vous avez accompli votre mission, je ne vous demande pas autre chose ; après cela, vous verrez, vous réfléchirez... des prisonniers sont souvent bien embarrassants dans le désert, lorsqu'on n'a pas le nombre d'hommes né-

— Bien raisonné, mon maître !

— Lorsque notre mission sera terminée, nous aurons probablement à" yous en rendre, compte, ne serait-ce que... .

; —Pour toucher votre argent, interrompit dont Pabld.

— Ge n'est pas. cela que je voulais dire, reprit vivement Mataseis,; dont c'était cependant la pensée cachée, car il n'était pas fâché .de revoir poindre à l'horizon la récompensé pto- •misp.; né serait-ce, disais-jé, que pour vous rendre compte de ce qui se sera passé, vous remettre lès prisonniers, si nous les avons, ou du moins les preuves que vous nous ayez demandées dé leur mort.

— * En effet, nous avons besoin, de nous revoir. Ûli ! mon Dieu ! cela: sera très facile, pourquoi ne- pousseriez-vous pas jusqu'à Casa-ïrama.

Les Gauchos firent la grimace ; cette proposition ne leur souriait nullement, c'était se mettre dans les griffes du lion. , '

— C'est fort loin, observa Mataseis, les che^ mins sont très mauvais, ce voyage nous occasionnerait une perte de temps irréparable.

— Oui, et puis, dit en souriant lé Pincheyraj si grande que soit la confiance que vous avez en moi, elle ne va pas jusqu'à vous mettre à

cessaire pour les garder, de façon à ce qu'ils* ,pas, écoutez bien ceci

ma merci; je comprends ce scrupule.

,— Oh! senor, ne croyez pas...

— Je ne crois rien,, et cela ne me blesse nullement, je vous juré ; en ce monde, il est bon d'être prudent, êl puis, en effet, vous ayez raison : venir à Casa-Trama vous obligerait à faire un voyage qui, au cas où yous amèneriez des prisonniers avec vous, serait fort pénible. Ce Tendez -vous ne vaut tien;- je préfère vous en donner un autre.

— Quel qu'il soit, caballero, nous l'accepterons avec le plus grand plaisir.

— J'en suis convaincu. Vous connaissez sans doute la Yille de Cordova ?

— Sur le rio Primero, oui, senor.

— Elle est peu éloignée du rio Dulce?

— Une vingtaine do lieues tout au plus.

— C'est cela. Eh bien 1 à- deux lieues environ de Cordova, en venant du rio Dulce, il y a un tambo ?

' — î Le tambo del Almendral nous le connaissons parfaitement, il y a deux magnifiques amandiers devant la porte.

— C'est cela môme. Eh bienJ votre expédia lion terminée, rendez -vous directement à ce tambo, je. vous y attendrai.

— Nous n'aurons gaTde d'y manquer, caballero.

— La, voilà qui est bien entendu, n'est-ce pas?

— 11 n'y a pas à se tromper, seîïor.

— Je veux, avant de vous quitter, vous donner une preuve de la confiance que je mets en vous.

— Confiance qui sera justifiée, n'en doutez pas, senor.

— Pour vous" montrer que je n'en doute

ne puissent tenter une évasion ; d'ailleurs, vous ferez comme vous le jugerez plus convenable.

— Ce qui veut dire que nous avons carte blanche?

— Parfaitement.

— Bon ! c'est qu'il faut bien nous entendre, afin plus tard de ne pas commettre d'erreurs souvent fort regrettables. Où pensez-vous que nous rencontrerons nos deux personnages?

— Quant à cela, vous n'avez pas à vous tromper, ils viennent de : Tucùman et suivront naturellement le bord du rio Dulce, puisqu'il n'existe pas d'autre chemin praticable.

— Sont-ils en Toute déjà?

— Je ne l'affirmerai pas, mais- je le suppose. . ' ;

— Fort bien î nous les joindrons ; cela ne sera ni long ni difficile, puisque nous n'avons qu'à rebrousser chemin, ce que nous allons faire ce soir même; car nous ne nous soucions nullement de passer la nuit dans l'endroit où nous sommes.

Nous écoutons.

— Je vous ai promis cent onces à chacun, n'est-ce pas? ■ g

— Oui, senor, cent onces à chafcun, dirent les bandits dont les yeux brillèrent de convoitise.

Don Pablo reprit sous son poncho le sac de peau de vigogne et, après l'avoir ouvert, il en retira une certaine quantité de pièces d or.

— Voici vingt-cinq onces chacun, dit-il en les leur présentant,- que je vous prie d'accepter comme arrhes de notre marché.

— Oh 1 senor, s'écrièrent-ils en empochant joyeusement l'argent, il n'était pas besoin de cela.

— Je vous connais trop bien pour ne pas êlre assuré de votre complet désintéressement, répondit-il, mais on ne sait ce qui peut arriver. Peut-être aurez-vous des dépensés à faire, mieux vaut que vous soyez en fonds.

— Oui, oui, cela est préférable, en effet.

— N'est-ce pas, dit le Plncheyrà en ricajnant. Maintenant, sonores, nous n'ayons, je

le suppose, plus rien à nous dire, j'aurai donc l'honneur de prendre congé de vous, caT j'ai loin à aller encore avant de me reposer.

— Nous-mêmes allons partir, • senor, et si vous vous dirigez de noire côté, nous serons heureux de faire, pendant quelque, temps»

route en voire compagnie.

— Quelle que soit la direction que vous preniez, Tépondit-il en fronçant le sourcil, celle que je dois suivre lui esUlïàmélralement opposée. '

— Il; suffit, seîior, TépohGit Mataseis d'un ton piqué. ,.'■■■. * ..' . ■■,.:■

— Ne vous méprenez pas à mes^paroles, reprit ..don. Pablo qui comprit sa maladresse, l'intérêt. même de l'affaire qui nous lie exige que nul n'ait connaissance des relations qui existent entre nous, sinon ■j'auTaîs été heureux et honoré de profiler plus longtemps de votre agréable compagnie.

Les Gauchos s'inclinèrent avec déférence; les choses ainsi rétablies sur un bon pied, don Pablo se hâta de seller son cheval et sauta immédiatement sur son dos. ;

— Adieu, senores, dit-il en saluant légèrement; avant de nous séparer, laissez-moi vous dire une dernière paroîé.

— Parlez, sefior.

— Eh bien! si je suis salir. "lait de la façon dont vous aurez accompli y<-re mission, retenez bien ceci: les vingt-cinq' opces-que je vous ai données ne diminueront en rien la somme que je vous a; promise; vous m'avex compris, au revoir.

Et, piquant aussitôt des deux, il sortit du taillis où inaissa les deux Gauchos dans un élat de jubilation impossible à décrire.

— Ehl eh! , dit Mataseis en se frottant les mains, la journée n'a pas été mauvaise; qu'en pensez- vous? mon cher compadré.

— Je la trouve excellente, moi, répondit Sacatripas.

— Oui, oui, fit l'autre avec un reste de rancune; parce que vous m'avez subtilisé dix onces.

— Ne parlons plus de cela, l'affaire a été vidée.

— Oui, sur ma figure, par une navajada.

— Plaignez-vous-en ! elle est si adroitemont faite, que vous ressemblez à un guapo (brave) de Santiago.

— Je ne m'en plains pas, mais cela me cuit horriblement.

— Bah 1 demain, vous n'y penserez plus.

— Je l'espère bien . Partons-nous? il est dé]

tard.

— Six heures et demie, à peu près. Comme le temps passe vile en causant. .•

— Oui, et en comptant do l'argent, fit Mataseis en riant.

— Allons, parlons, nous profiterons de la luno pour marcheT un peu, d'autant plus que nos chevaux no sont pas fatigués.

Ils sellèrent alors leurs montures.

— Je ne croyais pas don Pablo Pincheyra aussi généreux, dit Sacatripas tout en plaçant les harnais sur le dos de son cheval.

* — Ni moi non plus ;; on me Pavait représenté comme un avare. ..-'-.

— Il faut -gué la mort de ces deux hommes lui tienne bien au cœur.

— C'est aussi mon avis. A propos, les tuonsnous, oui ou non ? , .

— Qu'en ferions-nous? Ils nous embarrasseraient. ..

— Bah! tuons-les I de cette façon, nous ne craindrons pas qu'ils s'échappen î.

— C'est le plus sûr ; une affaire comme celle-là ne doit pas être faite à demi. : . .

— Ainsi, voilà qui est bien arrêté : nous les tuerons.

— Nous les tuerons. ...

déjà

. Après s'être ainsi mis d'accord, les deux bandits allumèrent leurs cigares, montèrent^ cheval et prirent lé sentier qui devait les conduire hors du taillis où venait de se traiter cette ténébreuse machination.

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ZENûrCÀBML."

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Arual

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis "-celui où les deux Gauchos, après avoir quitté le service du jeune peintre, étaient allés se reposer dans ce taillis, où les appelait un sinistre rendez^vous. Les Guaycurus avaient continué leur voyage. avec celle rapidité extraordinaire que possèdent les Indiens pour se transporter d'un lieu à un autre, dans un laps de-temps fort court.

/Nous les retrouvons maintenant campés dans une immense plaine, cachés au milieu d'une épaisse forêt* dont les arbres centenaires forment autour d'eux des murailles de Verdure impénétrables aux regards.

Celle plaine, sentinelle avancée du grand Ghaco, cet infranchissable désert, refuge inexploré des iadios- Bravos fuyant devant la civilisation, fait partie du llano de Manso dans la province fictive de Yapizlaga; nous disons fictive, et ce n'est pas sans intention, car depuis la découverte, si les Européens ont réussi a donner -un nom à celte partie du territoire américain, en revanche, jamais ils m'ont réussi à y bâtir des vilLes, ou seulement à y établir des missions.

Ce territoire est bien réellement le sol sa- ^.ré des aborigènes américains; eux seuls l'haloilent et le parcourent dans tous les sens; saême aujourd'hui, les blancs ne trouvent, dans celle immense vallée, qu'une mort misérable après des souffrances horribles, et leurs os blanchis, éparpillés dans toutes les directions, semblent avertir ceux qu'une folle témérité pousse à suivre leurs traces, que tel est le sort qui les attend dans celte région • ahospitaliôre.

Et cependant le llano de Mansos n'est point, ainsi qu'on serait porté peut-êlre à le supposer, une plaine stérile comme les pampas de Buenos-Ayres ou un désert désolé comme le Sahara ; aucun pays monde, peut-être, ne possède une vé- ■ gétation plus luxuriante, des coteaux, plus, verdoyants, des forêts plus touffues 1 J et plus remplies dé gibier de toutes sortes. Plusieurs cours d'eau, et quelques-uns, d'une certaine importance, promènent leur cours sinueux à travers ie llano qu'ils fécondent. De ces coûts d'eau, les principaux sont le rio Tarija,- affluent du no Yermeio, qui luimême est un affluent du rio Paraguay," et, enfin le rio Piîcomayo qui, après avoir traversé le llano dans toute sa longueur, va se perdre dans le rio Paraguay par trois embouchures ; toutes ces rivières, d'abord torrents, descendent des Cordillières ; leurs rives accidentées sont souvent inondées à deux et même trois lieues au loin dans la saison des pluies, et alors le llano, dont la basse végé- i talion disparaît presque tout entière sousj Peau, prend un aspect des plus étranges et des plus fantastiques. .

Celte immense plaine, dont les frontières naturelles . s'étendent fort loin du côté du Brésil et dès anciennes colonies espagnoles, est considérée par. la plupart des nations indiennes qui vivent dans le. Ghaco, comme un territoire neutre, où chacun a le droit de tenter la fortuné, au point de vue de là chasse, bien entendu, sans que personne y trouve a contestera

Les principales nations, qui parcourent ce désert ou y ont des habitations temporaires, sont les LengoàSy les Zàfnùcos>. les Chiriguanùs, enfin les Payàgoas et lès Guaycurus, les plus

salion presque perdue, il est Ivrai,. mais qui | devait être/fort avancée. .

Seuls, nous lé répétons, les blancs,, à quel L que titre que ce soit^ étaient exclus de ce territoire sacré où leur présence en'tratnait la mort avec tous les raffinements inventés par l'imagination des Indiens.

Le ùétachement de guerre des : Guayouwïs que nous avons vu au commencement de ce volume partir du Uincon dèl Bosquecillo pour aller guerroyer au profit dès Brésiliens, dans les anciennes colonies espagnoles, maintenant presque complètement émancipées,

était donc enfin de retout sur les territoires les sourcils froncés témoignaient d'Une de chassé de sa nation, après avoir par couru j rieuse, préoccupation, d'énormes distances, s',être enfoncé fort avant

Cà et là des Guaycurus allaient et venaient, les uns. transportant de l'eau, les autres du bois, d'autres conduisant les chevaux à un abreuvoir prochain. Le .Cougouar '.était pâtti depuis le matin avec les pourvoyeurs chargés de ramasser les bourrées ; le seul chef qui restait an camp était donc Arual, puisque Gueyma s'était éloigné au point; pu jour à la tête, des chasseurs. ,

ArUal faisait en ce moment une promenade .dans le camp, en compagnie d'OEil-de.-.Colombe. La gracieuse enfant riait et sautait auprès du chef, dont le maintien plus grave et

sé-

dans les Cordillières Chiliennes, et avoir, pendant plusieurs mois, bravé toutes sortes de périls et livré des combats saiis nombre.

La joie était grande parmi les lridiehs; elle tenait presque du délire, car beaucoup d'entre eux avaient perdu l'espérance de revoir jamais les fertiles régions où ils étaient nés, et avaient tremblé bien souvent, de mourir sans gloire au milieu des glaces des Cordillières. Le soir précédent, .ils avaient enfin atteint le but où tendaient depuis si longtemps tous leurs désirs. Le llano leur était apparu dans toute sa grandiose majesté, et un cri de bonheur s'était élancé de toutes ces poitrines si longtemps oppressées par la crainte. Le camp avait été établi dans une vaste clairière, au milieu d'une immense forêt dont les plus mystérieux repaires étaient bien connus dé tous les guerriers, qui bien souvent s'y étaient hasardés, sur le sentier de la.chasse, à la poursuite des fauves. - ' , , Aussitôt que le camp avait été installé, les feux de veille allumés, car la position était si bien choisie qu'il était impossible que la lueur fût aperçue de la plaine,, tant étaient fourrés les taillis qui enveloppaient la clairière, le Cougouar avait immédiatement expédié un émissaire à TaroU-Niom, le premier chef de la nation, qui résidait, dans un village éloigné d'une .trentaine de lieues au plus, à vol d'oiseau, dislance fort courte ppur les indiens.

L'émissaire parti, les capitaos s'étaient occupés de faire ramasser de grandes provisions de bois sec comme produisant moins de fumée, pour l'entretien; des feux; une quarantaine de guerriers, sous lés ordres de Gueyma, étaient partis en chasse pour deux ou trois jours, et les Indiens, deineurésau camp, avaient été employés à construire des enramadas pour abriter les guerriers, et des corales afin de renfermer les chevaux.

Tous ces travaux montraient que le détachement, au lieu de continuer le voyage Jusqu'aux villages de la nation, devait faire un séjour assez long dans l'a clairière, car ordi-; nairement les campements pour deux ou:

trois jours ne nécessitent aucunes précautions,; et on se contente d'allumer. des feux pqut rô- -tir les viandes et éloigner les bêtes fauves pendant la nuit.

Ce nouveau retard apporté à. leur retour avait causé nn assez Vif désappointement aux Indiens et fort diminué leur joie, car presque tous avaient des;femmes et des enfants qu'ils brûlaient de revoir: mais ils avaient été. contraints d'obéir,, et notons qu'ils, l'avaient fait d'assez bonne grâce,, convaincus que leurs chefs aspiraient autant qu'euxmêmes au retour dans leurs foyers, et que, s'ils s'arrêtaient ainsi au moment ou ils touchaient presqu'au but^ c'est que probable-

— Voyez'donc, chef, disait la jeune fille , en regardant autour d'elle avec admiration, comme tout est bien installé ; s'il y avait des femmes, on se croirait dans un village.

— Pourquoi m'appelez-vous chef 1 demanda le guerrier. ...

— Dame, mon frère, répondit-elle ingénument, je croyais vous faire plaisir en vous donnant ce titre qui vous appartient.

— Vous êtes une folle enfant, OEil -de-Colombe, votre cervelle est vide.> -

— Oui, mais Ynon cœur ne l'est pas, rêpondnVelle étourdira en t.

— ■ Qu'est-ce à dire ? fit Arual avec sévérité.

— Gueyma r evien dra-t-ii bientôt de la chasse? mon bon frère, reprit.l'ehfant d'une voix câline.

— Que vous importe ?

— Il m'importe beaucoup, mon frère, Gueyma est un chef puissant, il m'aime. -

— Qui vous l'a dit 4 ? fit Arual en s'arrêtaot.

— Lui-même, ce mâtin, avant de partir pour la chasse, répondit-elle sans se déconcerter;, oh 1 ce n'est pas la première fois.

— Gueyma a mal agi en vous parlant ainsi, répondit sévèrement le chef, et vous avez mal fait en l'écoutant, tous deux vous avez manqué à vos promesses.

— Pardonnez-moi, mon frère, reprit la .

jeune fille, les yeux pleins de larmes.

— Racontez moi ce qui s'est passé entre vous, fit le chef en entraînant là jeune fille un peu à l'écart.

— Je le veux bien, mon frère; mais, je vous en prie, quittez ce visage sévère qui m'effraye, ou sans cela je n'aurai le courage de rien vous avouer.

~ Y ^n médirez bien tout?

— Oh 1 je vous le promets, mon frère.

— Allons, je vous crois. Pariez, je vous écoute, dit Arual, dont le front s'éclaircit.

— Yoici comment cela est arrivé, mon frère, reprit la jeune fille en prenant un ton câlin et en baissant les yeux, tout en rougissant

â graves raisons les obligeaient ;à agir i taine émotion

. — Je n'osai

ment de ainsi Il était environ deux heures de Taprès-

„ „ „ ,— r — 1 dîner. Grâce aux travaux exécutés sous la

renommes de tous, ceux auxquels les POrtu- surveillance dès càpïtaos, là clairière avait: gais, pour les distinguer, des autres tribus, | pris l'apparence d'un village indien à cause

légèrement. C'était, il y a trois jours, en s'était arrêté plus tôt qu'à l'ordinaire, et le camp avait été dressé sur le bord d'une rivière qu'on devait traverser -le lendemain. Vous vous le rappelez, n'est-ce pas, mon frère ?

-r- Je me le Tappëlle, en effet ; continuez.

— Gueyma avait été désigné par vousmême pour aller avec quelques guerriers à la recherche d'un gué. Le soleil était haut encore sur l'horizon; la course du jour n'arvait pas été longue ; je n'éprouvais aucune fatigue. Obligé de surveiller l'installation du campement, vous m'aviez laissée seule; je m'ennuyais. J'eus d'abord la pensée d'aller causer avec les visages pâles, qui sont si bons et. auxgueïs vous témoignez tant d'égards et

— Yoiis auriez bien. fait de vous- rendTe près d'eux, interrompit ArUal avec une cet-

ont donné le nom caractéristique de Indios

cabalheiros, non pas 'seulement parce que

leur vie se passe pour ainsi dire à cheval,

mais surtout à cause dé leur intelligence;

remarquable, de leurs mœurs et de leurs cou-'

tûmes qui témoignent d'une ancienne ci vili-; destinée à 1 servir de hutte au conseil.

dés enramadas appuyées, les unes contre lés autres, formant des rues qui toutes rayonnaient vers ùhcentre commun, où, au rniiieu d'une espèce, de place, s'élevait une enra

dans la voix.

pas mon frère jjjê craignais d'être grondée par vous, reprit doucement OEii-de-Colombe.Alors,'comme vous ne reveniez pas et que ; je. m-ennùyais de plus en plus, ridée me vint d'aller cueillir des fleurs sur. le bord de la rivière,; était-ce .mal ï

. — Non, si vous n'aviez pas une pensée. ■ . ■ ■ -.- ..,-

.~- Quelle arTière-pénsëè, rnon frère? de-

arrière^

mada, plus.grande et.fàite avècpïus clë soin,; manda ingénument la jeune fille j-.^ï*.- x^ — *■;.-.■...-„-. -,-.■ ^ -■__.,- | ^ rua |; S6 mor dit les lèvres. ;

ZENO XàBML.

'If

— Rien, rien, continuez, dit-il. . " . ■ ^ Jfe m'en allai donc jusqu'à la rive ; il y avait foison de belles fleurs bleues, , jaunes; blanches, violette'?, rouges; que. sais- je, moi? Je sautai de plaisir et. je commençai a cueillir autant de fleurs que j'en pus porter; puis je; m'assis au bord de l'eau- pour tresser une couronne; pendant que j'étais occupée ainsi, tout en chantant cette jolie chanson, vous savez, mon frère : *

Un oiseau du ciel Aux ailes d'azur Doucement voltige Sur

mai un baiser sur son - calice; éntr'ouvert,; puis î e l'offris, à GueymaV tl la prit, la. porta vivement à ses lèvres, me £ un dernier signet de; la main, disparut derrière le buisson , et je demeurai seule.- /Alors, /je repris^ toute pensive, le chemin du camp; Il me semblait Javoîr vécu un siècle én^ quelques, minutes, et que tout était changé autour de moi.

Toilà le récit que vous m'avez demandé, mon frère, àmsi que Gueyma me- l'avait recommandé et que je vous l'ai promis à vousmême. Je ne vous ai rien caché; m'en Youlez- Vous de ce qui s'est passé?

mais il n'avait fait d'allusion à ce sujet, et s'U Pavait pénétréj il - avait, renfermé avec soin celte découverte dans son cœur., .= : ;.; ., \ La naïveté et la grâce native d'OEil-de- ■ Colombe. adoucissaient dans ces entretiens ce qu'il y avait de grave et même de sévère dans le maintien et âans les, paroles de son % rère : les dames l'avaient prise en ^amitié; elles la choyaient comme une sœur et se laissaient^ complaisamment lutin er par elle.

Les heures que le frère et la sœur passaient ainsi auprès des étrangers étaient les seuls " (rayons de* soleil .qui venaient égayer leur

— Je connais cette chanson, enfant, puisque c'est avec elle que vous avez été bercée; il est donc inutile de me la répéter. .

— Je la chantais donc, reprit la jeune fille en reprenant son récit, lorsque j'entendis un bruit léger auprès de moi ; je me retournai, Gueyma était à deux pas, arrêté au pied d'un arbre; il me regardait ; ses yeux étaient mouillés de larmes.

— Vous ne savez ce que vous dites, enfant, interrompit brusquement Arual.

— Ôh! je suis bien sûre, au contraire, car je les ai bien vues; je ne sais -ce que j'éprouvai, mon frère; ma poitrine se gonfla comme si elle allait éclater; mon cœur battit avec force; je me sentis pâlir et je.demeuTai tout interdite. « Oh '.continuez, OEil-de-Colombe, me dit*il avec prière, chantez, chaulez encore; » alors- je sentis la parole me revenir et je terminai la chanson. 11 l'écouta sans m'interrompre ; puis, lorsque j'eus fini, il s'approcha de moi, me saisit la main, et, d'une voix douce ettremblante> me dit :«Yous êtes bonne, OEil- de- Colombe; merci de Tinsiant de bonheur que vous m'avez donné. » Je sentais ma main trembler dans la sienne, je n'osai répondre et je demeurai immobile, les baissés, ne sachant quelle contenance «Pourquoi avez-vous cueilli ces fleurs? me I vait fait que s'accroître, et, en toutes circons-

— Ehl pourquoi vous en voudrais -je, pau/ douloureuse existence; aussi était-ce avec un e enfant, s'écria Arual- avec une doulou- véritable sentiment de joie qu'ils les voyaient

vre

reuse émotion, puis-je vous rendre responsable d'une faute qui n'est pas la vôtre, vous avez obéi à l'instinct de vôtre . c qeur, la nature a été plus forte que mon expérience et a déjoué tous mes calculs de bonheur pour vous. Je verrai Gueyma, je sonderai ses intentions; seulement promettez -moi de ne plus lui parler autrement que devant moi, le soin de votre* avenir me regarde seul et je veux que yoûs soyez heureuse.,

— Je vous obéirai, mon frère, quoi que yous exigiez de moL

— Bien, mon enfant, je compte sur votre promesse; maintenant séchez vos larmes et 1 suivez-moi. Nous allons visiter les blancs que vous aimez, tant.

— Ah! tant mieux, s'écria la jeune fille redevenue subitement joyeuse. à cette nouvelle. .' , ■

. Contrairement aux préventions que les Indiens nourrissent contre les blancs, pour lesquels ils professent une haine implacable, les Guayeurus avaient traité le peintre français et les personnes qui l'accompagnaient aygc les plus grands égards , . considérant leurs hôtes presque comme s'ils ■ avaient été yeuxileurs frères. Quant à Emile Gagnepain, la tenir, t cordialité que les Indiens lui témoignaient n'a-

demancla-t-il au bout d'un instant.

Pour moi, répondis-je en balbutiant. — Youlez-vous me permettre d'en prendre une?

reprit-il d'une voix aussi tremblante que la mienne. — Ohl prenez-les toutes, » m'6 criai- je en les lui présentant; et, malgré moi, je ne sais comment cela se fit, je sentis mou cœur se gonfler fit je fondis en larmes! «Ohl je vous ai fait du chagrin,» s'écria-t-il'aveoun accent si déchirant, que, malgré moi, je souris à travers mes larmes, en lui répondant. doucement : «Oh! non, Gueyma, au contraire 1 » A ces paroles, son visage changea subitement et devint radieux. Yous voyez que je vous dis bien tout, mon frère.

— Continuez, continuez, s'écria celui-ci avec une impatience mal contenue.

— Tous deux nous gardions le silence, reprit la jeune fille;. nous nous regardions sans oser nous parier, et pourtant j'éprouvais un bonheur indicible à le sentir auprès de moi; plusieurs fois il sembla sur le point de m'adresser la parole; ses lèvres s'entrouvraient; j'écoutais, mais elles ne laissaient échapper aucun son. Enfin, il se pencha vers moi, et, d'une voix faible comme un soupir, je vous aime, OEil-de-Colombe, me dit-il, m'aimez^yous? Oui, murmùraîs-je ; il se redressaalors, cette simple parole paraissait lui avoir causé tant de joie que- je- ne regrettais pas de Lavoir laissé échapper.

OEil-de-Golombe, me dit-il alors; nous sommes maintenant liés l!un à l'autre par un amour mutuel que rien ne pourra rompre surlateTre ni dans le ciel;. m'aimerez- vous toujours?— Toujours.^ Merciy OEil-de- Colombe, reprit-il; j'ai foi en yous; nulle autre que vous: ne sera ma femme; je vous demanderai à votre; frère; à la lune des aigles, nous serons unis., Au revoir, OÉil-der-Colombe; si votre frère vous interroge, ne lui cachez rien, dites-lui tout ce qui s?est passé entre nous ; il est bon, il comprendra notre amour et- consentira à nous rendre heureux.» Je choisis une fleur, une seule, parmi toutes celles que je lui avais présentées. Je priscettefleur.j'impri-

tances; les capitaos avaient pour lui une déférence marquée ; plusieurs fois même ils l'avaient invité à prendre place avec eux autour du feu du conseil, paraissant attacher Une grande importance à ses avis.

Bien que ilaité intérieurement de ces preuves de sympathie, le jeune homme avait constamment décliné ces avances, craignant, s'il les acceptait,, de donner de la jalousie à certains guerriers et de se créer ainsi des ennemis dans , le détachement où il désirait ne compter que des amis, afin qu'au moment venu ou il aurait besoin d'user de toute son influence pour protéger ses compagnes, de ne pas rencontrer de malveillance parmi des

hommes qu'il avait si grand besoin de ménager et dont il connaissait l'humeur changeante.

Cette conduite sage et adroite en même temps, loin de nuire au jeune homme n'avait au contraire fait qu'augmenter l'estime que lui témoignaient les Iudiens et surtout les capitaos ; panni ceux-ci il en était, un qui semblait éprouver pour lui et pour ses compagnes une amitié, sincère; ce chef* était Arual.

Chaque fois qu'il trouvait l'occasion de se soustraire aux exigences de sa position de chef, soit au camp, soit dans: les marches, Arual la saisissait avec, empressement pour.

se rendre, toujours accompagné d*01£il-de- Golombe, auprès de ses amis blancs,; ainsi qu'il les nommait, bien, que son teint fût; absolument ïe même que' le leur, et à causer de longues heures avec eux. ; . ■*.

Ces conversations tout intimes étaient remplies de charme, pour les étrangers surtout, : ; Arual causait bien ;. il avait vu beaucoup^; son expérience de, là vie était- grande; il y avait donc beaucoup à apperndre dans;sa fréqentation, d'autant plus que. ses, idées, élevées, ses connaissances acquises, formaient un contraste parfaitement tranché avec la complète ignorance des autres Indiens.

Chose singulière ! jamais Arual n'avait paru .s'apercevoir du déguisement des dames, ja-

aTriver à leur enramada si on était campé v ou se ranger' auprès d'eux si le détachement était en marche.

Le jour - où nous reprenons notre récit, Emile attendait, avec une vive, impatience, la-.visite de ses amiSj ce fut donc, avec le plus grand plaisir qu'il les vit enfin paraître.

La conversation fut d'abord générale entre les cinq personnes; puis, peu à peu, les deux dames s'emparèrent a'OEiKde-Colombe , qu'elles entraînèrent o leur suite à l'autre extrémité de l'en ramad a, de sorte que Emile et Arual demeurèrent, pour ainsi dire, seuls.

— Je vois que vous voulez me parler, dit alors le chef en souriant, et je crois deviner ce que vous vous préparez, sans doute, à me demander, senor don Emilie;

— 11 est vrai que je désire causer avec vous, chef, répondit le jeune homme assez surpris de cette brusque mise en demeure; quanta ce que j'ai l'intention de vous demander, à:

moins d'être devin, je doute que vous trouviez juste.

— Yous le supposez ; ne savez-vons pas qu'on est souvent devin pour ses amis. Ecoutez-moi donc, et vous verrez si je me trompe.

— Ma foi! je ne demande pas mieux, ne serait-ce que pour la rareté du fait ; et si vous dites la vérité, eh bien, je conviendrai que yous avez raison.

— Yous pouvez en convenir tout de suite,, mon ami, répondit sérieusement Arual; jugez plutôt : voici eu substance, car je ne prétends, pas me servir des mêmes termes que vous, le sujet que vous désirez aborder. Nous sommes campés au milieu à peu près du Uano Manso, à une quarantaine de lieues au plus des frontières du Brésil, où vous avez l'intention do Vous rendre avec vos amis; la distance qui vous sépare de vos persécuteurs est trop grande maintenant pour que vous ayez a les redouter davantage; vous avez le plus vif désir de passeT la frontière et de vous trouver enfin sur le territoire brésilien; la protection que nous yous ayons accordée vous devient dès ce moment inutile; au lieu de perdre votre temps à demeurer dans cette forêt où. ne vous retiennent aucuns intérêts se--, rieux, vous voulez obtenir que, grâce à mon influence, on vous accorde le droit de continuer votre voyage sous l'escorte de dix ou douze de nos guerriers; est-ce bien .cela, mon ami? vous ai-je bien tout dit? ai-je oublié quelque chose? Parlez 1- je suis prêt à vous faire amende honorable, si je me suis, trompé.

"Arual aurait pu sans inconvénient continuer h parler ainsi longtemps encore, sans craindre d'être interrompu par son interlocuteur; celui-ci était littéralement abasourdi, par la surprise .:. ce que le chef lui avait dit' était exact de tout point, dans une: Ion-»

gue conversation avec la ; marquise et dorïa Eyavil était effectivement convenu d'adresser: ; cette demande au capitao à sa première vi^ site; mais ce qu'il ne pouvait comprendre, .

c'était comment celui-ci avait pu ôirersi bien instruit d'un secret que les deux dames et lut possédaient seuls.,

Mais Arual ne comptait pas le tenir quitte à si bon marché j il jouit un instant de son triomphe, puis il reprit d'une; voix douce et insinuante :. .. ,

— Gela vous contrarie, . mon ami, de me voir si bien instruit de vos projets ; je pos-

•-IL h'*

sède des secrets bien plus importants encore.- '

— Chef 1 murmura enfin le jeune homme en rougissant et W jetant furtivement un regard eh arrière.

^Rassurez- vous, mon ami; comme ces secrets vous regardent seul et que [o les ai surpris -sans y être autorisé par vous, je les conserverai! dans mon cœur* je les oublierai .môme si vous le désirez.

— Mais comment se fait-il...

s w'Ami, interrompit ATualaVec mélancolie,

bien que ma Yie ne compte pas encore de longues années, j'ai appris bien des choses; mais assez là^dëssus; que cela vous suffise.

— Soit. Un mot seulement : Favoriserczvous mes projets?

— Non, répondit-il nettement. ■

— Non I fit le jeune homme avec stupeur.

Xés deux dames s'étaient insensiblement

ranorochées ; elles écoutaient , pâlissantes ; d'uii geste Amal ordonna à la jeune fille de s'éloigner. OEil-de-Colombe obéit aussitôt et se retira hors de la portée de la vois.

— Non, reprit-il alors d'un ton pérempfoire j qui glaça d'effroi ses auditeurs, je ne favoriserai pas votre projet; j'emploierai au contraire tout mou pouvoir et toute l'influence que me donne mon amitié, pour vous retenir auprès de nous, et cela dans votre intérêt même.

— Dans notre intérêt? s'écria Emile.

— Certes, dans votre intérêt, pauvre fou, s'éeria-t-il avec véhémence; ces ennemis que vous supposez si loin sont ici, à quelques pas a peine du lieu où nous sommes ; ils vous ont suivi à la piste depuis votre fuite de San Miguel de Tucuman ; vous ayez tout à redouter, non pas don Einilio, mais la marquise de Gaslelnielhor et sa fille àonaEva.-

A cette foudroyante révélation, les deux dames se cachèrent le visage dans les mains en poussant un cri déchirant.

— Croyez -vous* continua le chef avec véhémence, que votre déguisement, nous al trompés un instant; non, non, mesdames, dès | la vremière minute que vous avez été parmi no \* t "vous avez été reconnues, au contraire.

--î-Olil nous sommes perdues! s'écria la marquise en proie à la plus -vive douleur.

— Ehnon, vous êtes sauvées,ou du moins je l'espère, dit vivement AtubI; vous êtes nos hôtes, et en cette qualité, nul n'osera vous faire la plus légère insulte; votre ennemi lui-môme, quels quesoient les iiensquiratlachentànous, estimpuissantà vous nuire, tant que vous demeurerez auprès de nous; tous ses efforts se briseront contre une volonté immuable, la .

mienne I dit le chef avec une énergie suprême; croyez-vous que déjà il n'ait pas essayé de s'emparer de vous, mais toutes ses tentatives ont été inutiles.- .

.— Oh 1 - chef, s'écria la marquise en lui prenant les mains, ce n'est pas pour moi que je vous implore ; que m'importe la vie à moi 1 c'est pour ma fille, mon seul bien, mon seul bonheur. , .

— Hélas 1 chef, dit humblement la îeune fille en s'agenôuillant devant Arual -, s'it faut qu'une victime soit sacrifiée, choisissez-moi, ie vous en conjure ; mais, au nom de ce qui existe au monde de plus sacré, oh 1 sauvez, sauvez ma mère 1

m Malgré son stoïcisme indien, Amal se sentait ému par ces ~ douleurs si sincères ; son front était pale, des larmes roulaient dans ses

yeux/ .- ' .. , .

Emile frappait du pied avec rage, en proie au plus profond désespoir. ; ' .'■"■";

— Ne vous pasaffhgêz ainsi, dit enfin le chef d'une voix légèrement tremblante ^ malgré ses efforts pour dissimuler son émotion ; je vous ai promis : de ; vous sauver,- j'espère y réussir : j'y emploierai tout mon pouvoir, seu-

. lement laissez-moi agir : la façon dont je me suis conduit envers vous doit vous donner • " confiance en moi; Courage et espoir!

î'** oui, vive Bleu! s'écria Emile, incapable de se contenir plus longtemps, j'ai confiance eh vous ; vous êtes un vrai homme, et taille sur un rude patron, j'ose le dire. Consolez-

vous donc, madame, et vous aussi, seîïorita, la situation dévient plus nette, et, j'en suis convaincu, meilleure ; réjouissez -vous , au lieu de vous lamenter ainsi; au lieu d'un ami, vous en avez deux, et j'en connais un qui se fera hacher pour vous 1 défendrei

Par un mouvement spontané; les deux dames tendirent les mains au jeune homme.

^ Chef 1 dit la marquise, après Dieu qui nous voit et qui nous juge, tout mon espoir est en vous, je né vous parlerai pas de reconnaissance, les cœurs comme lés vôtres savent lorsqu'ils sont compris et appréciés comme ils le méritent,

— Merci, madame,, répondit le chef avec dignité. Quoi qu'il arrive, no désespérez pas.

En ce moment on entendit un graad bruit dans le camp, OEil-de-Golombe accourut.

— Que se passë-t-ir? lui demanda Arual.

— Frère, le grand chef Tarou-Niom entre dans le camp, répondit- elle.

: — Je vais le recevoir; vous, enfant, demeurez ici jusqu'à ce que je vous fasse demander, et, se tournant vers les dames avec un gracieux sourire : Espérez 1 dit-il; et if sortit à grands pas de l'enramada.

C'était, en effet, Tarou-Niom qui arrivait au camp, à la tête d'une troupe nombreuse de S près de quinze cents guerriers, qui tous étaiéut parfaitement montés et armés de fusils.

Chose singulière, pas une femme n'avait suivi cette troupe, qui, par sa tenue et sa prestance, paraissait bien plutôt être sur le sentier delà guerre que venir faire une visite pacifique à Un détachement de guerriers de sa nation.

Tarou-Niom fut reçu avec tous les honneurs usités en pareil cas; puis, après avoir donné l'ordre à ses guerriers de dresser leur camp auprès de celui do leurs frères, il entra dans la hutte du conseil, précédé par Arual, et la couverture placée devant l'entrée en guise de porte tomba derrière eux.

L'entrevue des deux chefs fut longue ; elle dura plusieurs heures ; lorsque enfin ils sortirent de la hutte du "conseil, le front de Tarou-Niom était soucieux : il paraissait en proie à une vive préoccupation.

Les deux chefs traversèrent le camp, salués

par les guerriers qui .se pressaient sur leur

passage, et se dirigèrent vers l'enramada, où

habitait la marquise avec sa fille.

Averties par Emile de rapproche des capi-

de faire bonne contenance, mais l'émotion qu'elles avaient éprouvée avait été trop forte; à peine si elles avalèrent quelques bouchées. Au bout d'une, demi-heure environ, les chef s se levèrent.

: — Je remercie mes frères de leur hospitalité, dit" gracieusement Tarou-Niom, s'ils me ". le permettent, je reviendrai m' asseoir à leur y foyer. .-

— Nous en serons heureux et honorés, chef, répondit Emile pour lui et ses compa- *■ gnes.

Après divers compliments, les chefs prirent congé et sortirent.

— Yous voyez que je ne perds pas de temps, dit Arual en se penchant à l'oreille du jeune homme. ' - >

Celui-ci lui serra la main avec effusion et ils se séparèrent.

Les Indiens groupés au dehors avaient vu leurs deux principaux chefs manger et boire avec les étrangers ; désormais ceux-ci étaient sacrés pour eux, le pacte était scellé.

Plusieurs jours s'écoulèrent pendant lesquels lesvehefs tinrent plusieurs fois conseil : des émissaires furent envoyés dans plusieurs directions.

Tous les jours de nombreuses troupes de guerriers, non -seulement guayeurus, maieneore payagoas, lengoas, zamucos, etc., tous tes bien armées, arrivaient au camp., et s'établissaient aussitôt auprès des autres.

Au bout de huit jours, le nombre des Indiens cachés dans la forêt montait à près de quinze mile hommes ; ce n'était plus un détachement, mais bien une véritable armée.

Tarou-Niom était plusieurs fois revenu visiter les étrangers et partager leur repas; aussi ceux-ci jouissaient-ils d'une grande considération.

Chaque jour Arual leur faisait visite. Seulement, lorsque Emile, inquiet du mouvement qu'il remarquait autour de lui, essayait de lui adresser quelque question , afin de savoir ce qui se passait, le chef lui fermait la bouche en lui disant, avec un sourire de bonne humeur :

— Ne vous inquiétez de rien, nous vous ménageons une charmante surprise.

Force était au jeune homme de se contenter de cette réponse peu concluante, mais qui ne présageait rien que d'agréable.

Tyro, en sa qualité d'Indien, furetait et

taos, les daines se hâtèrent d'aller au-devant d'eux, mais d'un geste Tarou-Niom les *r-

ar-

rêta.

Yoici, dit Arual en désignant les trois

l'ai

écoutait partout, mais le secret était bien gardé, tout ce qu'il parvînt à apprendre fut que les Guayeurus et leurs alliés préparaient une expédition excessivement importante.

Enfin, un jour après, un conseil où avaient assisté tous les chefs, et qui dura toute la matinée, les divers détachements qui étaient venus se joindre à celui de Gueyma, s'éloignèrent les uns après les autres dans différentes directions. Celui de Tarou-Niom quitta le dernier ia clairière, fractionné en trois corps de cinq cents hommes chacun.

Cependant, Tarou-Niom et Ârual demeurèrent au camp, réduit de nouveau à ses primitives proportions.

Emile comprît que le moment décisif approchait, et il se prépara, autant que son ignorance de la situation le permettait, à faire face à toutes les éventualités.

étrangers, les personnes pour lesquelles réclamé la toute-puissante protection de mon frère.

— Elle leur est acquise, dit Tarou-Niom en rendant courtoisement le salut qui lui était fait. Les hôtes des Guayeurus sont leurs frères; ceux que recommande Arual ont droit à toutes les sympathies comme à tous les égards; les Guayeurus sont puissants sur leurs territoires de chasse; nul ennemi n'ose lutter conlTe eux. Que mes frères se rassurent : Tarou-Niom les aime ; il saura les défendre.

Puis, selon la coutume indienne, qui se rapproche beaucoup en ceci de l'hospitalité arabe, les deux chefs entrèrent dans l'enramada.

— J'ai faim, dit Tarou-Niom. Mes frères n'ont-ils rien à offrira leur ami?

Tyro, qui suivait d'un œil inquiet les mouvements des deux chefs, parut aussitôt avec des vivres qu'il étala devant eux.

Tarou-Niom invita d'un signe les deux dames à se placer près de lui. Emile s'assit auprès d'Arual, et le repas commença aussitôt.

OEil-de-Colombe, s'était envolée , légère comme un oiseau, aussitôt qu'elle avait vu la direction que prenaient les chefs.

- Les capitaos mangèrent de bon appétit, louant les mets bien simples cependant et se

faisant, à'plusieurs reprises, verser; à boire

par Tyro ; quant aux damés, elles s'efforçaient l paris. r--imp. SeMUer," r. taubourg-Moalmartie 10.

Zè?JM> Ga|H*al;. :

Cependant les Gauchos étaient sortis du taillis et avaient repris au grand trot le sentier qui devait les conduire au \rio Dulac/ Depuis une demi heure à peu près ils cheminaient bon pas^ lorsqu'il -leur sembla entendre derrière eu* le bruit, d'abord éloigné,

Li h

Iê*

ZENO CABML.

niais, qui se rapprochait rapidement des pas d'un cheval.

Tout est suspect au désert pendant le jour, à

flus forte raison pendant la nuit.Les Gauchos talent braves ; le métier qu'ils faisaient de compte à demi l'exigeait, mais ils étaient prudents aussi ; ils consentaient bien à risquer leur vie dans ce qu'ils étaient convenus de nommer une affaire, mais à la condition d'en tirer un bénéfice quelconque.

Gè cheval invisible les chagrinait considérablement. Après quelques instants d'hésitation, ils. résolurent d'en avoir le cœur net et de savoir définitivement à quoi s'en tenir sur le compte du cavalier qu'il portait; en conséquence, ils tournèrent bride et se campèrent résolument en travers du chemin.

A peine avaient-ils depuis cinq minutes pris cette position belliqueuse, qu'ils aperçurent à la pâle clarté des étoiles la noire silhouette d'un cavalier.

— Holà ! leur cria une voix railleuse, holà ! caballeros, je suis un ami, que diable! expliquons nous d'abord, nous nous pourfendrons ensuite si cela est absolu meut nécessaire=

— Ehl il me semble que je connais cette voix, dit Mataseis.

— Elle ne m'est point non plus inconnue, répondit Sacatripas.

— Que faisons-nous?

— Dame ! attendons, je crois que c'est le plus simple. Nous sommes deux contre un, nous avons l'avantage.

— Eh ! là-bas I reprit la voix toujours avec son même accent railleur, vous décidezvous à vous décider à quelque chose? Est-ce bataille?

— Non, non, cria Mataseis ; nous préférons parlementer.

— Alors, dégagez la route.

— C'est juste.

Et ils se placèrent de côté,' sans cependant négliger la précaution de tenir la main sur leurs armes, afin d'être prêts à tout événement.

Le cavalier les eut bientôt rejoint.

— Ehl s'écria-t-il, ce sont les frères modèles, mes dignes amis les seîïores Mataseis et Sacatripas. Flatté de vous rencontrer, sonores; bien mes compliments.

— Tiens 1 s'écrièrent-ils de leur côté, c'est Son Excellence don Zèno Gabral ; en voilà une rencontre!

— Ma foil oui, répondit gaiement celui-ci; c'est extraordinaire, j'en conviens; mais les rencontres se font toujours comme cela, en se trouvant par hasard.

— Si nous attendions quelqu'un, ce n'était pas vous, par exemple, Excellence! s'écria Mataseis.

— N'est-ce pas ? C'était un autre, probablement?

—- Non, nous cheminions paisiblement.

— C'est édifiant sur mon honneur! Mais à propos, que diable faites vous par ici à cette heure passablement indue ?

.— Nous voyageons pour nos affaires, Excellence.

— Voyez-vous cela ! je vous croyais au service de je ne sais plus quel Français?

— Nous y étions, Excellence.

— Bah I vons n'y êtes plus.

Il nous a congédiés aujourd'hui même

•pHum! cest un procédé assez mesquin, ■ cela.

*-' Fort mesquin, en effet.

— Ainsi vous voilà libres ?

— Comme l'air, oui, Excellence.

--Tiens! à propos d'air, est-ce que vous

ne trouvez pas qu'il fait assez froid ?

.--Mais oui, la brise commence à piquer»

nous nous préparions même à camper lorsque nous avons aperçu Votre Excellence.

— Bon I que je ne vous gène pas, je vous ferai compagnie. .

o T- Ce sera beaucoup d'honneur pour nous, Seigneurie. ■ *

Ils mirent alors pied à terre, réunirent des branches sèches dont la terre était jonchée en grande quantité, et, au bout d'un instant, ils

eurent allumé un feu, dessellé et attaché leurs chevaux, et se trouvèrent assis côte à côté devant la flamme de leur foyer.

Chacun retira des provisions de ses alforjas, espèce de doubles poches que les cavaliers portent derrière la selle; ces provisions furent mises en commun, et les trois convi^ ves si fortuitement réunis par le liasaTd, ils le Croyaient du moins, se mirent à manger de bon appétit, entrecoupant çà et là leur repas de larges rasades d'eau-de^vie blanche de pisco; puis, leur souper terminé, ils allumèrent leurs cigarettes.

— Ah çàl senoreSj dit alors Zèno Cabrai, maintenant que nous avons bien mangé, que nous sommes devant un bon feu et que nous fumons d'excellentes cigarettes, si nous causions... qu'en pensez-vous?

— On gagne toujours à causer avec un homme comme Votre Excellence, répondit sentencieusement Mataseis. t!

— Vous dites peut-être plus vrai que vous ne pensez.

— Ainsi, vous avez donc été congédiés par ce drôîe de Français?

— Hélas I oui.

— Vous a-t il payés, au moins ?

— Nous ne lui réclamons rien, Excellence.

— De sorte que vous voilà sans place.

— Oui, mais nous sommes libres.

— C'est juste, c'est une compensation; c'est fort mal de vous avoir abandonné ainsi au milieu du désert.

— Ces Français manquent complètement de procédés.

— Donc, vous pouvez aller où cela vous plaît ?

— Oui, Excellence.

dix onces* ■ , . .

— ■ Nous acceptons avec reconnaissance , Excellence, répondirent joyeusement les Gau^ chos.

Zèno Cabrai retira de ses alforjas un petit nécessaire de voyage qui contenait encre, plumes et papier, et il se mit aussitôt à écrire sa dépêche, qu'il termina en quelques minutes; puis il la plia, la cacheta et la remit à Mataseis.

— Maintenant, dit-il, voilà les dix onces ; je compte sur votre exactitude.

*— C'est comme si c'était fait, Excellence, répondit Malaseis en empochant l'argent avec cette prestesse que lui connaît le lecteur.

Au bout de quelques instant, les trois hommes se roulèrent dans leurs peliones et leurs couvertures, s'étendirent les pieds au feu et ne tardèrent pas à s'endormir.

— . Si à présent ces drôles ne réussissent pas à se faire agréer par Moratin, dit à part lui le partisan, il faudra qu'ils soient bien maladroits! j'ai fait, en conscience, tout ce qu'il fallait pour cela.

Lorsque les Gauchos point du jour, ils étaient était parti, ainsi que dit le proverbe espagnol, en prenant congé à la française, c'est-à-dire sans les avertir.

La vérité est qu'il les avait quittés aussitôt qu'il les avait vus endormis, ne se souciant point de demeurer plus longtemps en compagnie de pareils drôles.'

Les Gauchos se consolèrent facilement de ce manque de procédé; ils étaient payés d'avance, et grassement payés même.

Ils se mirent gaiement en route pour accomplir leur mission.

se réveillèrent au seuls ; Zèno Cabrai

— Pardon, si j'ai l'air de m'immiscer ainsi 1 Nous dirons en deux mots qu'ils rencontrè-

dans vos affaires, avez-vous un but déterminé en ce moment ? Les deux Gauchos échangèrent un regard.

— Non, Excellence, répondit effrontément Malaseis, nous marchons tout droit devant nous.

— Diable I cela peut vous mener loin; mais j'y songe, peut-être pourriez-vous me rendre un léger service, dont je yous tiendrais compte, bien entendu.

— Oh î îixcellence, le plaisir de vous être agréables nous suffirait.

— Je yous remercie, mais vous me connaissez, vous savez que je n'aime pas déranger les gens pour rien.

— Nous savons que vous êtes très généreux, Excellence; veuillez nous dire ce dont il s'agit, et s'il nous est possible de le faire, nous le ferons.

— Oh! la mission dont je désire vous charger n'est pas difficile; j'ai une dépêche à envoyer au général don Eusebio Moratin, et si vous pouviez vous en charger, je vous avoue que cela m'arrangerait beaucoup.

— Et pourquoi refuserions-nous de nous en charger, Excellence?

-r- Je l'ignore; mieux que moi vous connaissez vos affaires, et vous savez si cela est possible.

La proposition du partisan était d'autant plus agréable aux Gauchos, qu'ils avaient besoin d'un prétexte pour s'introduire auprès du général Moratin, au moyen de la dépêche. Le chemin leur était tout naturellement aplani, de plus, recommandés par Zèno Cabrai, ils n'éveillaient aucun soupçon et étaient sûrs, au contraire, d'être bien reçus; aussi ne se sentaient-ils pas d'aise, et, malgré leur avarice, ils auraient consenti avec joie à se charger sans rétribution de la missive.

— Êh bien, reprit au bout d'un instant Zèno Cabrai, que résolvez- vous?

— Nous porterons la dépêche, Excellence.

.— Réfléchissez qu'il faut qu'elle soit remise

au général Moratin lui-même.

— Nous la lui donnerons en mains propres.

— Huml c'est peut-être beaucoup exiger, murmura le partisan en aparté ; puis il reprit à haute voix : Je vais écrire la dépêche à la lueur du feu, et comme toute peine mérite

rent le général Moratin à Santiago del Estero, et qu'ils n'éprouvèrent aucune difficulté à être incorporés dans l'escorte du géuéTal, grâce à un paragraphe de la missive du partisan, où il était dit qu'ils connaissaient parfaitement le ilano de Manso, qu'en réalité ils n'avaient vu que de loin, en supposant même qu'ils l'eussent aperçu.

Aux questions que le général et M. Dubois leur adressèrent, à "ce sujet, ils répondirent qu'ils connaissaient le désert dans ses plus cachés détours, ce dont les voyageurs furent très satisfaits.

Nous abandonnerons maintenant les senors Mataseis et Sacatripas, que nous retrouverons bientôt, et nous. retournerons auprès de Zèno Cabrai.

Pendant que les Gauchos complotaient dans le taillis en compagnie de don Pablo Pincheyra, la mort du général Moratin et de celui qui était, à juste titre, considéré comme son ministre, Zèno Cabrai, qui, de loin, les avait aperçus au moment où ils quittaient la tente pour s'enfoncer sous le couvert, avait caché son cheval, et coupant à travers terre, il s'était dirigé vers l'endroit où ils se trouvaient.

Zèno avait donc assisté invisible, non-seulement aux péripéties comico-tragiques de leur partie démonte, mais encore, ce qui était pour lui d'une bien autre importance, il avait entendu, sans en perdre une syllabe, tout leur entretien avec le Pincheyra ; il est probable que les projets de don Pablo cadraient avec les siens, car un sourire de satisfaction avait plissé ses lèvres à cette révélation inattendue, et il s'était mis aussitôt en mesure de faciliter aux Gauchos l'exécution de leur complot. Nous avons rendu compte du moyen qu'il avait employé, moyen dont la réussite devait être complète.

Sa négociation terminée, le partisan avait immédiatement épTottvé le besoin de quitter la mauvaise compagnie dans laquelle la nécessité l'avait contraint de se fourvoyer ; mais la prudence l'obligeait à attendre que le sommeil eût fermé les yeux et les oreilles des deux drôles ; il patienta donc en feignant de se livrer lui aussi au repos.

I Bientôt des ronflements sonores lui annon-

salaire, vous me permettrez de vous offrir [cèrent que les Gauchos dormaient profonde*

ZENO GABRÂL.

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