‹ Zéno CabralChapitre 5 sur 21 · L.k ; jqn« i Jjaf JJ^.gj » j- - j i __i^ . j · texte numérisé non relu

L.k ; jqn« i Jjaf JJ^.gj » j- - j i __i^ . j

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ZÊNÔ CàMâL

et les forêts vierges du Brésil des repaires inexpugnables d'où ils bravent presque avec impuriité la pUissauefr portugaise* . Bien que touj purs en guerre eh tre eux, car i le plus mtlïe prétexte leur suffit pour s'entre- ! tlèttuirê, 'cependant ils publient lent haine; ^'se liguent ensemble des cM*ii s'agit d'attattiuet lés blancs; ausfcî sôïïtils télleihéht rè-l €ôutèsiiés Portugais que eèux-ci les traquent ^mmè dés bêtes lauvés et les: exterminent sans pitié, lorsque, ce qui est rare a cause de leur finesse «l de leur astuce poussées à un "dêgrêïab'ureux^ lis réussissent à les surprendre.

Lèpriticij)àl rnprochê adresse par les histo- j riens anciens, comme par les modernes, aux ïhdïëhs est celui d'anthropophagie.

Malheureusement, malgré les énergiques 'dénégations des Indiens, cette coutume iior- ; Tïfcle né peut pas être ïnise en doute. Depuis^ 1 îè malheureux lïans Btâdeu, prisonnier au st^zième siècle des ïupin ambas etatî qu el son maître, le féroce Koniam-ftèbe, disait avec ^affreuses mehaces qu'il avait déjà dévoré cinq , Européen?, Jus(ju > à aujourd'hui Pan- \hfopophagie s'est conservée parmi les indi-i gènes un Brésil. ;

Cette épouvantable coutume n'est pas pour i eux le résultat du manque d'aliments; ilsj mangent par goût, et quelqUeïois pat vén-j

fermée, la chair hUmaine.Sbuvent, après une' atâïllé, ils dévorent leurs prisonniers, réservant seulement les tètes qu'ils momifient et; «observent comme trophées. ;

Cependant, pour être fuste, nous constaterons ici que quelques tribus, sept ou huit, peut-être, ont toojôus su se garder de cette: aï-fteUse coutume et sont 'demeurées pures de ce crime.

A&turel. à mesure que nous, avancerons dàbs ntVlre récit, nous donnerons des détails plus circonstanciés sur les mœurs singulières; étbizarres des nations brésiliennes, mœurs a peu pTès ignorées ! èh France. Cependant eiïtes

îîglêux franciscains, ; dénonçait nônTseUle- : nient sa nationalité de Guaycurus ^ mais encore sa qualité die Grief ; un collier en dents ' de j âguaT entourait son pou, un poncho aux I couleurs voyantes était jeté sur ses? épaules, ; son large, caleçon de: cuir tombant au genou était serré aux hanches par = une ceinture en peau. de tapir dans laquelle était passée un long coutelas ; ses jambes étaient protégées coûtte lés morsures dés serpents par dès bottes faites .avec le cuir des; jambes de devant u'un cheval, ehlèvé d*une seule pièce, et tout .chaud encore, entré comme un fourreau, de sorte que ce' cuir;, en se séchant, avait pris la forme des membres qu'il 'devait

préserver.

Outre te couteau pendant à sa ueinture, le chef guaycurus avait posé sur J^sol, auprès delui v uncar^uoJsdè quaire pieds de long, en peau de tapir, rernplide flèches; unarcdepalol tiarco poli et luisant, d'une force et -d'une; dimension peu communes, gisait près du Garquois et à portée de sa main ; appuyée contre un palmier, se trouvait une énorme lan-ji ce, longue d'au moins quinze pieds : et armée; d'un fer tranchant, garni à son extrémité inférieure d'une touffe de plumes d'=autruche.

Le second Indien était à peu près du même âge que s^n. interlocuteur; les traits-dé son Yisage, malgi è la pein lune e Lies 'tatouages q ui ; les défigurai en t v étaient &eaux^ et «a physionomie,; douée u 3 une extrè ine; mobilisé; ri 1 .était vêtu et armé, comme Je premier seulement, à la coiffure faite avec le cocon fibreux et élastique de la fleur du palmier ubassa, qui

lui couvrait, le sommet de la Aèle , il était facile -de le reconnaître pour un chef payagoas, nation presque aussi ^puissante que celle dés Guaycurus, et qui a avec elle une origine commune , bien =que souvent elles soient eu guerre Pune contre l'autre.

Le dernier indien était un pauvre diable, à demi-nu, maigre, courbé, d'une apparence timide et maladive: un- esclave, selon toute

ique d'ans un jour prochain elles n'existeront plus qu'à l'élat de légende, à cause des progrès incessants de la civilisation qui amène-* ront l'extinction complète de la race aborigène dans ces contrées, de même que dans ; toutes les autres parties du nouveau monde.

A une dizaine de lieues environ du plateau où la caravane dont nous avons précédemment parlé avait campé pour la nuit J le même jour, un peu avant le coucher; du soleil , dans une vaste clairière située sur la rive gauche du llio Paraguay, à] l'entrée "d'une miïigu un ïorêt basse assez étendue, trois hommes assis sur des troncs d'arbres morts et renversés sur le sol avaient eMfce eux Une conversation fort; animée. i

(Ses personnages, bien qu^il ;fùt facile auj p%)Èûiér coup #œil-de les reconnaître pour!

Indiens, $$part!enaiëM j ee]jendaht sinon à des! #acë/Si ®%>moins à des nations Complètement 1 âisuncttes.

Le premier, atitant qu'on pouvait lé supposer;; car rage des indiens 'est îextrêmemènt minoîte 5 à préciser, -était-un homme qui pôu4 vait avoir atteint le milieu de la vie, tféstà- «èitTentè-'cinq^à quarante ans^ sa faille était | teïiè'eL bien proportionnée, ses membres vï-î ■gOureuxetbieïiattâChés montraient une gran-î aè vigueur/;' ses traits TégUïier s auraient été j BëaUx s'ils n'eussent été défigurés par desl Peintures et des tatouages^ bizarres, incisés à| ■la.pointé du -diamant; mais', en l'examinant avec soin, on voyait brïïlérdans ses yeux une tinesse qui dénotait une intelligence; peu commune ; la •noblesse de ses -gestes et sa:

çontenance'fière et ^autâïne'donnaient'à toute sa personne -un cachet 'de grandeur sauvage parfaitement en temohiè iivec le sombrent mystérieux paysage dont il était le centre.

,;Lé costume de ^cet -Indien, quoique "fort, Simple, ne manquait cependant nide grâce,] m d'elegance; le bandeau d'un rouge vif 1 """' étaient fichées- quelques plumes

les ré-

sout d'autant plus intéressantes à connaître,! probabilité; il se tenait craintivement hors

rtim^c*^™^^* n ll n£ . n w,M n ^.l deponée ^ yoix deg deux cne f s . dont, il

surveillait les chevaux qu'il était chargé de garder. Ces chevaux, peints, comme leursmaî- 1res de rdilterenies couleurs, n'avaient pour i iout harnachement qu'une selle grossière, garnie cVétriers de bois, recouverte d'unei peau de tapir, et à droite et à gauche de la— j quelle pendaient un lasso et les retàoutablesj bola's ;;en;gudse de bride, ils n'avaient qu'une corde filée avec les fibres de l'ananas sauvage.

Au moment où nous mettons en scène ces; trois personnages , le chef guaycurus par-; lait,, tout en fumant une espèce de calumet i fait de feuilles de palmier roulé, écoulé avec! la plus sérieuse déférence par l'autre chef,; qui se tenait: debout devant lui, appuyé non^-i chalamment sur sa longue lance. \

— L'homme que mon frère Emaviui-i Ghaimè m'a annoncé ne vient pas, dit-il, les soleil descend rapinement sous la terre; plusieurs heures se sont écoulées depuis que j'attends au rendez-vous;; que pense le chef d,es -Payagoas?^

■^- iH-£aut attendre 'encore: ï-homtne vien^ -dra,; il a pTomls:! bien que dégénéré, ce n'est ^point un^etface pale ; ; 11 -a dans les veines quel- -qu es gouttes du sang/des Tupis, : .''Lo •Guaycurus hocha à plusieurs 1 reprises! la tête d'un air de dédain. . " - ]

■ — Quel est le nom de cet homme?? reprit-il. |

~ Tàrou-Niom-: le connaît ; il a une fois dé- j !j à traité avec lui; c'est un mamaluco. Sont nom est Maïcofaiaz. ' |

.*r Je l'ai vu, dit laconiquement le 'chef en| jpenchant dj*un adr pensif la tête sur sa;poi-| trine.

Il «y eut un silence: de ^quelques instants $ ce fut 1er Guaycurus qui lé rompit-

— Mon frère; Emavidi-Ghaimè a-t41 Vu jamais,, 'dit-il d'iihe voix sourde, les jaguars s'attaquer entre eux et se faite la, ^lérïéT

— Jamais, répondit le chef payagpas.

— Alors , pourquoi le chef croitH-îl à la bonne foi de cet homme? Le sang indien,

d'aras ,et qui lui ceignait la tête dont

rasés^ comme ceux des

Cheveux étaient

s'il lui en reste quelques. gouttes, estteller ment mêlé: dans ses veines avec ceïuîw des blancs et des noirs, qu'il a perdu toute sa yj^ -gueur et n'est plus qu'une eau £ô,ug&MTe sans qualité efficace.

— Mon frère parle bien, ses paroles sont justes, aussi n'est-ce pas sur la bonne foi 1 de ce mamaluco! que je compte.

Tarou^Niom leva la tête.

— Sur quoi donc alors? demanda-ML ■ r- * Sur sahainOi d'abord,* ©t ensuite.,. -

— Ensuite?...

—r Sur, son avarice. i

Le chef Guaycurus réfléchit un instant

— Oui, reprit-il enfin, c'est à ces- âeiix sentiments seuls qu'on doit s'adresser lorsqu'on veut s'allier à ces chiens sans foi ; mais né mamaluco n'est-il pas- un Pauiistal

— Non, c'est au contraire un Sertaîiejo;

— Les blancs, n'importe à quelie classe. ils appartienngnt sont toujours mauvais;;, quelle garantie ce Malco a-t-il donné ^au capitao-des Payagoas?

— La meilleure que je pusse, désirer^ son fils, qu'il #vait chargé de me porter son mes*sage, est venu dans mon village avec deux .

esclaves noirs; un esclave est reparti, mais l'autre est demeuré avec l'enfant, entre les lïiains de mes guerriers.

— lîon, répondit Tarou-Niom av^ec un geste de satisfaction, je reconnais à ce trait la prudence de mon frère Iirnavidi^Chaimè; si le père est un teUre v î'ènf^t mourra.

— 11 mourra.

Le silence régna de nouveau pendant un laps de temps assez long entre les deux Interlocuteurs.

Le, soleil avait complètement disparu^ Nombre couvrait la terre, les ténèbres enveloj&îpaient comme d'un linceul funèlïre lailorêt où se trouvaient les deux liommes; déjâ^ dans, les profondeurs inexplorées duâéseiît, d e s urd s ru gissements com m en çai ont àà'ë^ fentir et .annonçaient le réveil des hôtes. sinistres delà nuit.

L'esclave qui étaitun Indien munârucus^ sur l'ordre de son maître Turou-Niom^ le eapitao des Guaycurus,— car les Indiens de Celte nation ont adopté les titres portugais» —rassembla du bois sec, en forma une espèce de bûcher entre les deux chefs et y mi ue feu, afin que la lueur éloignât les.bêlies fautes. '. " ]

— Il est hien tard , d il r encor<e le Guaycurus .

— La route est longue pour v^nir ic^rèpond'it-laconiquementJe Payagoas.

— Le mamaluco a-t-ir expliqué à mon frère pour quelle raison il désirait le <conr cours de ^ses guerriers et des miens.

-— Non, Malco est prudent, un esclave peujt trahir la confiance de son maître et vendre son secret à un ennemi; le .mamaluco se. réserve de nous instruire- lui-même de l'affaire qu'il nous veut proposer^ mais |é. connais Maleo depuis longtemps déjà, et je sais que j u squ'à un certain, point nous, aurions, «tort de ne pas nous fier à lui.. .,

— Bon! répondit le; chef ,avee,haufeur; à moi, quemïmporfecethominè^fië .nesuis venu que surrinvitation , de ; mbn; .frère;; Je sais qu.e lui ne me trahira pas : , cela me^uïflt.

— Je remercie mon irère Tjarou-Momrde son opinion; sur moi ; depuis longtemps déjà le lui suis dévoué.

En ce moment,, on .entendît un bruit éloigné, léger, presque insaisissable d'abord, mais qui se rapprocna rapideméhtétressémbla bientôt au grondement, d'un, tonnerre lointain.

; Les deux Indiens prêtèrent l'oreille; nen?dànt quelques secondes,. puis ilsechangereiit ;un< sourire. ' ^ ;

, -~- G- est le; galop d'un cheval,, dit -TarnU- Niom.

— ■ Dans quelques minutes^ il^sera.ici.

, Les chef s ne s'étaient.pas -tromèés, G^était/en ;effet le galop., furieux 4 7 un cheval- quiàr-rivalt avec une extrêmeîsapïdité.

Bientôt les branchés serbrisèrent,, les buis^sons s'écartèrent sous relfort puissant du poï-

,[h '-'ir '-JùJuA* -"- :

; J ^ ., ■£$— rf!V-;fc«ir

Irai! d'un cheval lancé à toute course, cavalier bondit dans la clairière.

et un

Arrivé à deux pas des guerriers, il arrêta

court sa monture, sauta àterre et abandonna la bride à l'esclave, qui s'en empara et conduisit le noble animal auprès des deux autres qu'il surveillait déjà.

Le cavalier, qui n'était autre que le mamaluco que nous avons déjà présenté au lecteur dans la tente du marquis, salua les Indiens et s'assit en face d'eux.

— Mon ami a bien tardé, lui dit au bout d'un instant le Payagoas.

— C'est vrai, capitao, répondit Malco en essuyant du revers de la main droite son front couvert de sueur; depus longtemps déjà j'aurais .dû être ici; mais cela m'a été impossible : mon maître a campé dans un lieu plus éloigné que Je ne le supposais, et, malgré mon vif désir d'être exact au rendez-vous que je vous avais assigné, il m'a été impossible de venir plus tôt.

— Bon ; ce n'est rien, puisque voilà le Sertanejo. Quelques heures de perdues ne sont rien^ si l'affaire qu'il nous veut proposer est bonne.

— Bonne, je la crois telle; d'ailleurs, vous la jugerez; êtes- vous toujours Tésolus de rompre la irôYe que, il y a sept tunes, vous avez conclue avec les blancs?

— Que fait cela au Sertanejo? répondit sèchement le Guaycurus.

— J'ai besoin de le savoir avant de vous expliquer ce qui m'amène.

— Que le guerrier parle, des capilaos l'écoulent; ils jugeront de la franchise de ses| paroles.

— Fort bien. Yoici pourquoi je vous ai de prime abord adressé cette question : je sais ! a 'loyauté que vous apportez dans toutes vos

ransàctions, même avec les blancs, malgré a haine que vous avez pour eux ; si vous consentiez, comme on vous eu prie, je Je sais depuis quelques jours, à prolonger la trêve, je n'aurais rien à vous proposer, par la raison toute simple que vous refuseriez, j'en suis convaincu d'avance, de m'accorder votre concours contre des gens avec lesquels vous seriez en paix et que nulle considération ne vous persuaderait de trahiT. Vous voyez que je vous parle loyalement.

Ces paroles, qui témoignaient du respect des Indiens pour la foi jurée et de l'honnêteté qu'ils apportent dans leurs relations avec leurs mortels ennemis, furent, malgré l'éloge qu'elles renfermaient, écoulées froidement et presque avec indifïérence par les deux chefs.

— Deux soleils déjà se sont écoulés, répondit fièrement le Guaycurus depuis que j'ai fait signifier aux Paulislas la rupture de la trêve.

Malco Diaz, si maître qu'il fût de lui-même, ne put contenir un geste de satisfaction

— Je vous amène une caravane nombreuse, d'autant plus facile à surprendre que, n'ayant point la moindre méfiance et Croyant que la trêve existe toujours, elle marche presque sans se garder.

— Ah! firent les deux Indiens.

— Gui, reprit Malco, je suis d'ailleuTs d'autant plus certain de ce que j'avance, que depuis deux lunes, c'est-à-dire que depuis le jour ou celte caravane a quitté Nelherohy (1), c'est moi qui lui ai servi de guide.

— Bon, ainsi le doute n'est pas possible?

dit le Guaycurus.

— En aucune façon.

— Et vers quels pays se dirige cette caravane ?

— Elle ne compte s'arrêter que lorsqu'elle aura atteint le rio San Lorenço.

Malco Diaz comptait beaucoup, pour la réussite de ses projets, sur l'effet produit par cette révélation ; en effet, le rio San Lorenço est situé au cœur du pays habité et possédé par les Guaycurus ; mais il se trompa, les deux chefs demeurèrent froids et immobiles, et il fut impossible d'apercevoir sur leurs visages impassibles la moindre trace d'émotion.

— Ces hommes sont des Paulistas? demanda Ta rou-Niom.

— Non, répondit nettement le métis.

Les deux chefs échangèrent un regard.

Malco Diaz surprit ce regard.

— Mais, reprit-il, bien qu'ils ne soient pas Paulislas, cependant ce sont pour vous des ennemis.

— Peut-être, fil le Payagoas.

— Est-il ami celui qui entre dans un pays pour s'emparer des richesses qu'il renferme sans l'autorisation des véritables maîtres de ce pays?

— Telle est la pensée du chef de cette caravane? demanda Tarou-Niom.

— Non -seulement sa pensée, mais encore son but bien arrêté.

— Que pense de cela le Sertanejo?

— Moi?

— Oui.

— Qu'il faut l'en empêcher.

— l ? orl bien, mais quelles sont les richesses dont ces hommes prétendent s'emparer?

— Toi! s'écria TaTOu-Niom, alors lu es un traître.

Le mamaluco haussa les épaules.

— Un traître, fit-il avec ironie, suis-je donc un des vôtres, moi? Est-ce que j'appartiens à votre nation? M'avez-vous donc confié ce ser crét en me défendant de le révéler ; je l'ai découvert, je l'ai divulgué, c'était mon droit,

— Mais alors, si tu as vendu ton secret à ces hommes, pourquoi nous les dénonces-tu aujourd'hui?

— Gela est mon affaire et me regarde seul; quant à vous, voyez s'il vous convient de laisser des étrangers pénétrer chez vous.

— Ecoute, dit sévèrement Tarou-Niom, tu es bien l'homme que désigne la couleur, c'est-à-dire un faux blanc, tu vends tes frères ; nous ne chercherons pas à découvrir quel motif assez sérieux te pousse à cette imdigne trahison ; c'est un compte à régler entre toi et ton honneur, cette trahison nous est avantageuse, nous en profiterons. Quel prix exiges-tu? Réponds, et sois bref.

Le métis fronça les sourcils à cette rude apostrophe, mais se remettant aussitôt :

— Peu de chose, dit-il, le droit de choisir le prisonnier qui me conviendra et de le prendre sans que nul s'y puisse opposer.

-r- Soit, il sera fait ainsi.

— Alors, vous acceptez ?

— Certes ; seulement, comme d'après ton propre aveu ces gens ignorent la rupture de la trêve, et qu'il ne serait pas loyal de les attaquer à l'impToviste, nous les ferons avertir de se tenir sur leurs gardes,

Un éclair de fureur jaillit des yeux du métis, mais il s'éteignit aussitôt.

— Et si après cet avertissement ils renonrçaient. à leur projet? demanda-t-il.

— Alors ils seraient libres de se retirer sans craindre d'être inquiétés dans leur retraite, répondit sèchement le Guaycurus.

Malco Diaz fit un geste de fureur ; mais, au bout d'un instant, un sourire railleur plissa ses lèvres.

— Oh! murmura- t-il, ils se feront tuer tous avant de reculer d'umpas.

à cette déclaration si nette et si péremptoire. curus "— Ainsi, vous avez recommencé la guerre? *

dit-il.

— Oui, répondit simplement l'Indien.

— Alors, tout est bien, fit le métis.

'■— J'attends, Teprit le Guaycurus.

' — La nuit s'avance, le Sertanejo n'est pas Yenu aussi vite au rendez-vous que lui-même a donné, pour parler de choses futiles aux puissants capilaos, ajouta le Payagoas.

Malco Diaz sembla se recueillir pendant quelques minutes, puis il reprit la parole.

— Je puis compter sur mes frères? dit-il en jetant aux Indiens un regard de vipère sous ses sourcils croisés.

— - Nous sommes des guerriers , que le mamaluco s'explique ; si ce qu'il veut faire peut être avantageux à la guerre qui recommence, nous le servirons en nous servant nous-mêmes, répondit Tarou-Niom, en éteignant un sourire de mépris entre ses lèvres ^prrées

Le métis connaissait trop bien les Indiens pour ne pas comprendre l'intention ironique uës paroles prononcées par le chef guayeuras. Cependant, il sembla ne pas avoir saisi cette intention, et il reprit d'un ton dégagé :

L'or et les diamants qui sont dans le | pays.

— Ils savent donc qu'il y en a ?

Le métis sourit avec ironie.

— Non-seulement ils le savent, dit-il, mais encore ils connaissent si bien tous les gisements, qu'ils peuvent s'y rendre sans guide.

— Ah! firent les deux Indiens en couvrant le métis d'un regard scrutateur.

— C'est comme cela, fit-il sans se déconcerter.

— - Et qui donc les a si bien instruits des richesses de notre pays? demanda le Guay-

le marqua de Castciinclhor.

— Moi, répondit effrontément Maico.

(1) Nom donné à Rio de Janeiro par les Indiens Tupinambas, et qui signifie littéralement eau cachée. Le nom de Rio de Janeiro, c'est-à-dire Rivière de Janvier, a une origine toute religieuse. Nous citons ce fait, parce qu'il consacre une grave et sérieuse erreur géographique. D'après Rocha Plitta, lorsque les Portugais, commandés par Mem de Sa, repoussèrent les Français de Villegagnon de la haie de Gambara^ où ils s'étaient établis, ils virent soudain apparaître un jeune homme, éclatant de lumière, qui combattit avec l'armée portugaise et lui donna la victoire ; ils crurent si bien reconnaître en lui saint Sébastien dont le nom avait été imposé à l'héritier présomptif de la couronne de Portugal qu'ils le donnèrent à la ville nouvelle dont les murs ne tardèrent pas à s'élever et qu'ils appelèrent en conséquence San Sehastiao : quant au nom de Rio de Janeiro plus généralement usité, il vient simplement de ce que cette baie magnifique fut découverte le 15 du mois de janvier; malheureusement, ainsi que nous l'avons dit déjà, cette dénomination consacre une grave erreur, par la raison toute simple que la baie de Rio de Janeiro n'est pas formée par un ileuve, et les Indiens avaient raison en lui donnant le nom de Nelherohy, c'est-à-dire eau cachée. — G. Aimard.

L'homme que le marquis avait appelé immédiatement après son entrevue avec le mamaluco, et qu'il avait aussitôt fait entrer dans sa tente, était petit, trapu, mais bien fait et ( nerveux; âgé d'une quarantaine d'années au l plus, il avait atteint le point culminant du développement des forces humaines.

Indien de pure race, il portait sur son visage intelligent, que ne défiguraient ni tatouages ni peinture, les traits distinctifs, bien qu'un peu effacés, de laracemogole; ses yeux noirs, vifs et bien ouverts, son nez droit, sa bouche grande, ses pommettes un peu sail-:

lantes, lui formaient une physionomie qui, sans être belle, ne manquait pas d'un certain charme sympathique, tant elle respirait l'audace et la franchise, mêlées à la finesse inhérente à sa race. Ainsi que nous l'avons. dit, il commandait les quelques soldados da conquista attachés à la caravane.

Le capitao, car tel était le titre qu'il portait, salua respectueusement le marquis et attendit qu'il lui plût de lui adresser la parole.

— Asseyez-vous, Diogo, lui dit avec bonté le marquis, nous avons a causer longuement ensemble.

L'Indien s'inclina et s'assit modestement sur l'extrême bord d'un siège.

— Yous avez vu l'homme qui est sorti de

ZENO GÀBRÀL.

cette tente il n'y a qu'un instant, n'est-ce pas? reprit le marquis en entrant du premier coup dans le cœur de la question.

— Oui, Excellence, répondit le capitao.

— Et sans doute vous l'avez reconnu?

L'Indien sourit sans autrement répondre.

— Bien; que pensez-vous de lui?

' Le capitao fit tourner avec embarras son feutre entre ses mains, en baissant les yeux pour éviter le regard que le marquis fixait sûr lui, . — De qui, Excellence? dit-il.

— De l'homme dont je vous parle et que vous connaissez bien.

— Dame! Excellence, reprit-il, j'en pense ce que vous en pensez vous-même probablement.

— Je vous demande votre opinion, senhor dom Diogo, afin de juger si elle se rapporte à la mienne.

— Eh! eh ! fit l'Indien en hochant la tête.

— Ce qui signifie...

— Que cet individu est un traître, puisque vous exigez absolument que je le dise, Excellence.

— Ainsi, vous aussi vous croyez à une trahison de sa part ?

— Dame ! Excellence, pour parler franchement, car c'est une explication franche que vous me demandez, n'est-ce pas ?

— Certes!

— Eh bien ! je suis convaincu que ce mamaluco maudit nous mène tout doucement à quelque traquenard qu'il a préparé de longue main sous nos pas, et dans lequel il nous fera tomber au moment où nous y penserons

» le moins.

— Ceci est fort sérieux, savez-vous? répondit le marquis d'un air rêveur.

— Très sérieux, en effet, Seigneurie; Malco est un Serlanejo, et, dans la langue du désert, serlao est le synonyme de trahison.

— Eh bien ! je vous l'avoue, capitao, les soupçons que vous émettez en ce moment sur notre guide ne m'ôlonnent pas : ils m'étaient, depuis quelques jours, venus à moimême.

— Je suis heureux, Excellence, de vous voir partager mon opinion ; seulement, permettez-moi de vous dire que je n'ai pas de soupçons.

— Comment, vous n'avez pas de soupçons?

s'écria le marquis avec surprise.

' — Non, j'ai une certitude.

— Une certitude ! et vous ne m'en avez rien ait jusqu'à présent.

— Excellence, c'est toujours une chose fort sérieuse que de dénoncer un homme et de l'accuser, lorsque surtout on n'a à l'appui de cette accusation à montrer aucune preuve matérielle; j'ai une certitude morale, oui, mais il me serait impossible de prouver ce que j'avance en ce moment devant vous.

Le marquis laissa.tomber sa tête sur la poitrine et demeura silencieux pendant quelques instants.

— Mais, reprit-il, cette certitude morale dont vous me parlez se base sur des indices quelconques ?

; — Oh f les indices ne manquent pas, Excellence; malheureusement, ces indices paraîtraient bien futiles si je les révélais à des personnes qui ne fussent pas prévenues:

voilà pourquoi je me suis abstenu de vous rien dire avant que vous m'interrogiez.

. — . Peut-être avez-vous eu raison d'agir ainsi, don Diogo, mais maintenant la position est changée; c'est moi qui de mon pronre mouvement vous ai demandé cet entretien :

la situation dans laquelle nous nous trouvons est critique, elle peut le devenir davantage encore, ne craignez donc pas devons expliquer nettement avec moi.

— J ? le ferai, puisque vous le désirez, Sei- - gneune ; d'ailleurs quoi qu'il arrive, j'ai pour

moi la conviction de faire mon devoir, et cela me suffit, quand même Malco parviendrait à

ÎE^?*,*^^^ ^ 61106 % m 3 e ne Mai pas dit la vente.

— Vous n'avez rien à redouter du senhor

Malco.

— Tout violent et tout méchant qu'il est, Seigneurie, répondit le capitao avec une .certaine animation, je ne le crains pas, et il le sait bien ; cette fois-ci n'est pas la première où nous avons eu maille à partir ensemble ; déjà à diverses reprises nous nous sommes mesurés et nos griffes se sont trouvées de même longueur.

— =- Je n'attachais pas à mes paroles le sens que vous leur prêtez, senhor, yous n'avez rien à redouter de Malco Diaz, par la raison toute simple qu'il n'est plus à mon service et qu'il a quitté le camp pour ne plus y revenir, sans doute.

— Comment, Seigneurie, s'écria l'Indien avec étonnement, vous l'avez congédié?

r — Non pas, c'est lui-même, de son plein gré qui nous a abandonnés à nous-mêmes.

Le capitao fronça les sourcils en hochant la tête à plusieurs reprises.

— VotTe Excellence a eu tort de le laisser partir; lorsqu'on tient en son pouvoir un coquin de cette trempe, on ne le lâche pas.

— Que pouvais-je faire ? Son engagement était terminé, il a refusé de le renouveler ou seulement de le prolonger de quelques jouts, j'ai été contraint de consentir à son départ.

— C'est juste, Excellence, pardonnez-moi; cet homme était libre, yous ne pouviez pas

pas un Indien moi-même, Excellence, un Indien civilisé, il est vrai, mais cependant j'ai conservé assez delà sagacité qui distingue la race à laquelle j'appartiens, pour ne. pas craindre d'échouer dans une démarche qui, quoiqu'elle vous semble très difficile à mener à bien, n'est pourtant pour moi qu'une jeu d'enfant.

— Puisqu'il en est ainsi, don Diogo, mettez-vous donc en selle le plus tôt posssible, et allez, au nom du. ciel; j'attends votre retour avec la plus vive impatience.

— ÀYant le lever du soleil, je reviendrai, soyez sans inquiétude, Excellence, et avec de bonnes nouvelles : mais j'ai besoin que vous me laissiez conduire cette affaire à ma guise.

— Agissez comme vous le voudrez, capitao, je m'en rapporte à votre finesse et à votre loyauté.

— Je ne tromperai pas votre attente, Seigneurie, répondit le capitao en se levant.

Le marquis l'accompagna jusqu'au rideau de la tente, puis il revint s'asseoir; mais, après quelques minutes de réfleïion, il se leva brusquement, sortit et se dirigea à grands pas vers la tente mystérieuse dont nous avons déjà eu occasion de dire quel-

ques mots, et dans laquelle il entra après s'être fait reconnaître par les sentinelles qui avaient été, sur son ordre exprès, chargées de veiller sur elle.

Cette lente, beaucoup plus va-te que celle

ilressée pour le marquis, était divisée en

ment je n'avais aucun prétexte à lui donner, 1 plusieurs compartiments par des murailles

de toile ingénieusement adaptées, et ressemblait plutôt, pour le luxe et le confort, à une habitation disposée pour durer plusieurs mois , qu'à un campement éphémère de uelques heures.

Le compartiment dans lequel s'était introduit le marquis était garni de sofas : un lapis recouvrait le sol, et une lampe d'argent curieusement ciselée, posée sur un meuble, répandait une lumière douce et mystérieuse.

Une jeune négresse d'une vingtaine d'années, à la mine éveillée et à la tournure friponne, • s'occupait, à l'entrée du marquis, à agacer un magnifique ara posé sur un perchoir de bois de rose, où il était retenu par une chaîne d'or attachée a l'une de ses pattes.

La négresse, sans interrompre l'occupation dans laquelle elle semblait se complaire, et lout en faisant pousser à l'oiseau des cris discordants, se pencha nonchalamment vers le marquis, en se tournant à demi de son côté par un mouvement rempli d'une suprême insolence, laissa filtTer un regard railleur en* ire ses longs cils et attendit qu'il lui adressât la parole.

Le marquis, sans paraître remarquer l'attitude hostile arborée par l'esclave, fit quelques pas vers elle et, la touchant légèrement du doigt :

— Phœbé, lui dit-il en espagnol, vous plaîrait-il de remarquer ma présence?

— Que me fait votre présence à moi, senor marques, Tépondit elle en haussant légèrements les épaules.

— À vous, rien, Phœbé, c'est vrai, aussi n'est-ce pas pour vous que je suis venu, mais pour votre maîtresse, a laquelle je vous prie d'annoncer sans plus de retard ma présence.

— A cette heure?

— Pourquoi pas?

— Parce que dona Lau'ra, fatiguée à ce qu'il paraît par le long trajet qu'il lui a fallu faire aujourd'hui, s'est retirée en réordonnant de ne laisser personne parvenir jusqu'à

le retenir; c'est égal, en pareil cas, moi je n'aurais pas agi ainsi, surtout après les soupçons que vous m'avez dit avoir sur lui.

Je sais bien que j'ai ou tort; malheureu-

aucune raison plausible S faire valoir pour l'arrêter, cela aurait produit un scandale que j'ai voulu éviter; si j'avais échoué cela aurait probablement précipité la catastrophe qui sans doute nous menace.

— Oui, oui, fout cela est vrai; mais, croyezmoi, Seigneurie, si Malco nous a aussi brus quement quittés, c'est qu'il avait de fortes raisons pour cela, qu'il nous a sans doute conduits juste au point ou il voulait nous faire arriver, et qu'il a près d'ici des affidés avec lesquels il prépare notre perte.

— ,1e le crois comme vous, don Diogo; mais quels sont ces affidés? où sont-ils embusqués? voilà ce que je ne saurais dire, et cependant ce qu'il serait fort important pour nous de savoir, et cela le plus tôt possible.

Le capitao sourit avec finesse.

— Seuls les oiseaux et les poissons ne laissent pas de traces de leur passage, dit-il ; si adroit que soit un homme, on peut toujours, en s'en donnant la peine, découvrir sa piste.

— Ainsi, vous vous feriez fort de savoir où cet homme s'est retiré?

— Parfaitement , Excellence ; malgré les précautions dont il a entouré sa fuite et le soin qu'il a pris pour cacher sa piste, je me fais fort de la découvrir en moins d'une heure, et cela d'autant plus facilement que depuis longtemps déjà je le surveille et que j'ai étudié ses habitudes.

— Malheureusement, avant de rien entre - ^rendre, il nous faut attendre le lever du so-

eil, et la nuit lui suffira pour se mettre à l'abri de notre atteinte.

— Pourquoi attendrions-nous jusqu'à demain, Excellence ? Je vous prie de me pardonner d'oser vous interroger.

— Dame, il me semble que pour découvrir une piste, serait-elle même très bien indiquée, la première condition est d'y voir clair, et en ce moment nous sommés enveloppés de ténèbres d'autant plus épaisses que la nuit est sans lune.

Ceci est de peu d'importance, Seigneu-

homme accoutumé, ainsi que je "le suis, à parcourir le désert à toute heure et dans tous les sens, les ténèbres n'existent pas.

— Ainsi, s'écria le marquis avec un vif mouvement de satisfaction, si je vous ordonnais de monter à cheval?...

— J'y monterais à l'instant, Seigneurie.

— Et vous me rapporteriez des nouvelles?

— Cela ne fait pas de doute ; [ne suis-je

rie, répondit en souriant le capitao ; pour un elle, et que, selon toute probabilité, elle s'est

immédiatement livrée au repos.

Une rougeur fébrile envahit le visage du marquis, ses sourcils se froncèrent à se joindre ; il fit un geste de colère, mais, comprenant sans doute le ridicule d'une scène avec une esclave qui accomplissait un ordre donné, il se maîtrisa aussitôt et, s'inclinant avec un sourire :

— C'est bien, dit-il en haussant avec inten-

mVfi'-:

ii'-i-LA*

T.-CVT-ïrr?*?*-

ZENO C4BRAL,

lion iégèrement là voix, voire maîtresse est lmre chez elle d'agir à sa guise; je ne ihe permettrai pas d'insister davantage, seulement cet entretien que depuis quelques jours elle me refuse avec une si grande obstina* tiôn,. je saurai la contraindre à me raccorder.

A peine avait-il prononcé ces paroles qu'un rideau fùt'sôulevé, et dona Laura entra dahs le salon:

— ' Vous nie menacez, je crois, don Hoque de Castelmelhor, dit-elle d'une voit incisive et flère.

Et s 'adressant à la jeune esclave :

■^ Retité-loi, Phôsbé, ajouta-t-elle; mais ne t'éloigne pas assez pour que, si j'avais besoin dé toi, tu ne pusses.accôurir aussitôt.

Phœbé . baissa la tête, jeta un dernier regard au marquis et sortit du salon.

'— Maintenant, seîïor caballero, reprit dona Laura dès que l'esclave eut disparu, parlez, je vous écoute.

Le marquis s'inclina respectueusement devant ehe.

— Pas avant, senorita, que vous ayez daigné prendre un siège.

— À quoi bon; mais, ajouta-t-elle avec intention, si celte preuve de condescendance de ma part doit abréger cette entrevue, j'aurais mauvaise grâce de ne pas vous obéir.

Le maTquis se mordit les lèvres, mais il ne repondit pas,

DorKa Laura alla s'asseoir sur le sofa le plus éloigné, et, croisant d'un air ennuyé les bras sur ia poitrine, tout en fixant sur son interlocuteur un regard b au tain

pris, et eè fut d'une vois légèrement émue qu'il entama cet entretien auquel il parais^ sait attacher tant de prix.

~ Nous avons atteint, séîïorita, dit-il, après des fatigues extrêmes, la limite dés contrées civilisées du Brésil, car, si je ne me trompe, la route que maintenant il nous faut suivre; s'enfonce dans des déserts où, avant nous, quelques hardis explorateurs seulement ont osé s'aventurer ; je crois donc que le moment est venu de nous expliquer franchement et de bien établir nôtre situation vis-à-vis l'un de l'autre.

Dona Laura sourit avec dédain, et, l'Interrompant du geste :

— Cette situation, caballero, dit-elle avec amertume, est cependant on ne peut plus claire et surtout on ne peut plus nette, je vous éviterai si vous le désirez l'embarras d'entrer dans certains détails en vous les rappelant moi-même... Ohl ne m'interrompez pas, fit-elle avec vivacité, car le jeune homme essayait de lui couper la parole, voici le fait en deux mots : mon père, Don Zôno Alvarez de Cabrai, descendant de l'an des plus illustres conquistadores de ce pays, réfugié aux enviions de Buenos -Ayres pour des motifs que j'ignore, mais qui sans doute vous importent peu, donna l'hospitalité à un voyageur égaré qui, vers le milieu de la nuit, pendant un Drage effroyable se présenta à la porte de son hacienda ; ce voyageur c'était vous, seîïor, vous descendant, d'une race non moins illustre crue la nôtre, puisqu'un de vos ancêtres a été gouverneur

Parlez donc maintenant, je vous prie, du Brésil pour le roi. Le nom du marquis

dit-elle, Phœbé ne yous a pas menti, caballero, je suis extrêmement fatiguée, et l'oblifation dans laquelle je suis d'obéir a vos orres a pu seule, me contraindre à vous recevoir.

Ces paroles furent si/'flées, si nous pouvons employer l'heureuse expression d'un vieil auteur, du bec le plus affilé qui se puisse imaginer et dona Laura pencha sa tête sur un coussin en dissimulant à demi un bâillement.

. Mais la résolution du marquis était prise de ne rien voir et de ne Tien comprendre ; il s'inclina en signe de remerciement et se prépara à parler.

Doîîa Laura avait seize ans; elle élait toute gracieuse et toute mignonne; sa taille hardiment cambrée avait cette désinvolture que possèdent seules les femmes espagnoles ; sa démarche était empreinte de cette nonchalante langueur si remplie de voluptueuses promesses dont les Hispa no -Américaines ont dérobé le secrsi. aux Àndalouses. Ses longs cheveux châtain f on ce t o mbai ent en bou cl es soyeuses sur ses épaules d'une blancheur éclatante ; ses yeux bleus et rêveurs semblaient refléter l'azur du ciel et étaient couronnés par des sourcils noirs dont la ligne puTe était tracée comme avec un pinceau; son; nez droit aux ailes roses et mobiles, sa bouché petite et charmante, qui laissait en s'ënlT'oKivranl paraître le double chapelet de

don Boque de Castelmelhor offrait à mon pure toutes les garanties d'honneur et de Joyaufé qu'il pouvait désirer, vous fûtes donc reçu par l'exilé, non pas comme un étranger, non pas même comme un compattiol mais comme un ami, comme un Notre famille devint la vôtre; tout

me je Tétais alors, cela m'étonna, sanscepep,dan 1 me toucher ; vos: attentions, loin de. tptë plaire, me fatiguaient. Yous voyez qhe t&m aussi m suis franche, cânalïero.

— Continuez, senorita;, répondit ett souriant le marquis, depuis longtemps déjàï je connais votre franchise, il me reste à' apprendre si vous poussez aussi loin là perspicacité,

— Vous ne tarderez pas à en juger, setter, reprit- elle ironiquement; peut-être Vos sujjis et vbs attentions auraient obtenu le résultat que yous en espériez, et en serais-je arrivée", sinon à vous aimer, du moins à m'intéresser à vous, mais malheureusement, ou heureusement pour moi, je ne tardai pas à voir clair, sinon dans votre cœur, du moins dans votre pensée. Emporté par l'insatiable avarice qui vous dévorait, et vous dévoTe sans douté , encore, vous vous étiez, à plusieurs reprises, laissé aller devant moi à me parler de toute autre chose que de votre feint amour;

— Ohl senorita, exclama le marquis avec un geste de dénégation;

— Oui, reprit-elle avec une amère raillerie, je sais que vous êtes un comédien consommé, et qu'il ne tiendrait qu'à moi, aujourd'hui encore, de croire à cette passion dont vous faites un si grand étalage; malheureusement les faits sont là, * pérempîoires et sans réplir que, pour donner un éclatant démenti à vos paroles.

La jeune fille fit une pause de quelques secondes comme pour donner au marquis la.

facililé de lui répondre, mais celui-ci, loin (le le foire, se mordit les lèvres avec dépit et courba la tête.

Doua Laura sourit.

— La façon brutale dont vous m'avez enlevé traîtreusement au mépris de toutes lois divines et humaines, lorsque mes dédains

ses dents de perles,- lui complétaient une beauté rendue plus suave et plus noble encore par la finesse et la transparence de son épidermé, sous lequel on voyait circuler un gang riche et généreux.

^êtué de gaze et de mousseline de même que toutes les créoles, la jeune fille était ravissante, blottie sur son sofa, comme le beija flor dans le calice d'une fleur, en ce j^oment 1 surtout qu'une 'colère contenue et iftaîtrisée à grànd'peine faisait palpiter son sein virginal et couvrait ses joues d'un iuèaïnat fébrile , dona Laura avait en elle quelque 1 chose de déduisant et de majestueux à la fois qui imposait le respect et commandait ^rës^ue la vénération.

Bon Uoque de Castelmelhor, malgré le parti- ^ris et l'intention formelle qu'il avait laissé deviner, ne put résister au charme

n'est-il pas vrai? Répondez-moi, seîïor.

— Tout cela est vrai, senorita, répondit le

marquis, dominé, malgré lui. par l'accent de la jeune fille.

— .le vois avec plaisir que vous avez, à défaut d'autre qualité, la franchise, seîïor, reprit ironiquement la jeune fille. 3e continue : dépouillée de tous ses biens, ma famille, exilée depuis près d'un siècle du pays découvert par un de ses ancêtres, ne vivait que difficilement et ne parvenait à conserver son rang, au milieu de la population étrangère parmi laquelle le sort la contraignait à vivre, qu'en se livrant à. l'élève des bestiaux sur une grande échelle et en faisant valoir des terres acquises péniblement sur la limite du désert. Yous vous étiez présenté à mon père comme une victime des intrigues politiques des gens entre les mains desquels le roi de Portugal a délégué ses pouvoirs; cette raison suffisait pour que notre maison devînt la vôtre et que mon père ne Conservât pas de secrets pour vous ; il en était un cependant dont, malgré toute votre adresse, il vous fut impossible d'obtenir la révélation ; c'est que de la découverte de ce secret dépendait la fortune à venir de sa famille, si, ainsi que mon père l'espérait, le roi lui permettait un jour de rentrer au Brésil; ce secret que mon père, mon frère et moi nous savions seuls, par quels moyens étiez-vous arrivé, sinon à le découvrir entièrement, du moins aie pénétrer assez pour que votre convoitise et votre avarice s'éveillassent, au point de Vous faire trahir vos bienfaiteurs, voilà ce que je ne chercherai pas à expliquer ; la bassesse humaine a des replis dans lesquels il ne ! saurait me convenir de fouiller ; bref, vous

Son regard se baissa devant celui de la jeune fille tout chargé de haine et presqu.6 de mé-

qui, pendant plusieurs mois, aviez vécu dans notre intimité sans paraître m'honorer de la moindre attention v me traitant plutôt en enfant qu'en jeune fille, et ne m'accordant que cette politesse banale dont l'éducation- vous

faisait un devoir, je remarquai que tout à

preuve la plus

nation dont j'ai été la victime; si vous m'ai-r miez' réellement^ rien ne vous était plus facile que de demander ma main à mon père; pourquoi ne Tavez-vous pas fait?

— Vous-même, senorita, n'aviez-vous pas répondu par un refus à la demande que j'avais eu l'honneur de vous adresser, répondu le nuirquls avec un accent de sarcasme caché.

— Certes, mais je ne suis qu'une jeune fille, répondit-elle avec animation, une emfant, vous-même l'avez dit, qui s'ignore soimême et qui ne sait encore ni ce qu'elle aime ni ce qu'elle hait. Cette demande en mariage ne devait donc en aucune façon, et surtout au point de vue des convenances, m'êtjie adressée à moi, mais à mon père seul, nuya son défaut, à mon frère; mais non, vous aviez un autre but : ce mariage n'était qu'un, prétexte pour vous emparer des immense, richesses que vous convoitez. En ce moments vous n'oseriez me soutenir en face le contraire. .. ' „ ' ; „

— Qui sait, murmura-t-il d'un air raiL-

leur. . . -,- '

^ ^ussi vousavez préféré me faire tomber dans un guet-apens, m'eniever à ma famille, que ma disparition plonge dans le plus, profond désespoir, et me forcer 4 vous suivre, moi pauvre enfant innocente et sans 4élense, prisonnière au milieu des bandits dont. Tous êtes le chef, au fond d'horribles déserts.

— depuis que,, selon votre; expression, m*norita, je vous ai si brutalement, enlevée à votre famille, me suisse conduit envers vou r s autrement que doit le faire: un gentilhomme de mon nom et de ma. race? N'ai-je pas,: .au. contraire, toujours été pour wm l'esclave le plus >dévoué et ïe, plus attentif; ne vous air je pas, autant que le permettent les circonstances difficiles où je me trouve, -enteuree.des soins les pins lassidus et du respect le. pins profond. . . . .-- ■ , , ; '-. ,, ^

C'est vrai, répondit-elle eu éclatant d'un

pùîssànîde cette beauté si noble et si pure; coup vos manières avaient complètement

changé à mon égard et que vous me faisiez une cour assidue. Folle et rieuse enfant, coin

rire nerveux, de cela je dois convenir, mais quelle est la cause 'de ces soins et de ces respects?

> Paris. — lmp. Cli. Schiller, faub. Montmartre, 10.

ZENO CABBAL.

— L'amour le plus sincère et le plus....

— Assez de mensonges, senor, s'écria-t-elle avec violence, votre premier mot, en entrant sous cette tente, vous a trahi malgré vous !

i-VSeïïoral-

— Vous vous croyez arrivé dans les parages du pays, diamantaire découvert par un de mes ancêtres^ et vous voulez essayer d'obtenir enfin de moi, par persuasion ou peutêtre par violence, car l'avarice yous aveugle, la révélation du secret que vous vous imaginez que je possède ! Osez me soutenir le contraire!

Vu noble bandit.

, 11 y eut, après cette accusation si éhergiquement formulée par la jeune fille, quelques minutes d'un silence funèbre sous la tente.

Au dehors, le vent fouettait les arbres et faisait s'enlre-choquer leurs brandies aveedes grincements sinistres ressemblant à dés plaintes humaines.

Les feuilles tourbillonnaient dans l'air et retombaient en grésillant sur les buissons à de courts intervalles ; la note lugubre de la chouette • cachée dans le creux des rochers s'élevait, répétée de loin en loin comme un morne écho; des rumeurs vagues et sans nom passaient, emportées sur l'aile de la brise, mourant pour renaître sans cesse, ajoutant encore à la mystérieuse horreur de cette nuit .sombre et sans lune, dont les ténèbres épaisses imprimaient aux objets une apparence fantastiquement fatale.

. Le marquis s'était levé, les bras croisés derrière le dos, la tête penchée sur la poitrine; il marchait à grands pas dans la tente, en proie à une agitation intérieure, qu'il faisait de vains eiforts pour dissimuler.

Dona Laura, à demi couchée sur le sofa, la tête rejetée en arrière, le suivait d'un regard fixe et moqueur, attendant avec une inquiétude, secrète l'explosion prochaine de cette colère qu'elle n'avait pas craint d'exciter, redoutant, sans nul doute, les conséquences que pourraient avoir pour elle les paroles cruellement vraies qu'elle s'était laissé emporter à prononcer; mais Irop fière pour consentir à une rétractation et, ne voulant pas que son visage révélât à l'ennemi qu'elle avait bravé et au pouvoir duquel elle se trouvait, les terreurs dont elle était eu ce moment assaillie.

. Enfin, au bout de quelques minutes, qui parurent un siècle à.lajeune fille, lé marquis s'arrêta en face d'elle et releva la tête.

Son visage était pâle, mais ses traits avaient .repris leur apparence insouciante et railleuse; seul, un léger tressaillement nerveux de ses sourcils, indice, chez lui d'une colère furieuse maîtrisée à grahdlpeine, témoignait dés efforts qu'il lui avait fallu faire pour se dornp- ■ n e V re P ren dre sa puissance sur lui-même. , Le fut d'une voix douce, harmonieuse et exempte d'émotion qu'il reprit l'entretien si brusquement rompu.

. * r- Je vous ai laissé, n'est-ce pas, seïïoïila, parler sans vous interrompre ; far, dans cette circonstance,^ vous me rendrez au moins .cette justice, —fait preuve, non-seulement de patience., mais ; encore de bon goût; en effet, ajouta-t-il avec un sourire ironique- qui glissa à travers. ses lèvres contractées et vint frapper la jeune fille au cœur d'un douloureux pressentiment; à quoi -non discuter un fait accompli? rien de ce que

yous direz né changera votre position actuelle, vous êtes en mon pouvoir; nulle puissance humaine ne parviendra à modifier mes intentions sur vous; cet entrelien que j'aurais désiré laisser se dérouler dans des conditions plus amicales peut-être /vousmême, de votre plein gré, l'avez placé sur le terrain brûlant où il se trouve en ce moment; qu'il soit fait selon votre volonté; j'accepte la lutte aussi franchement que vous me la présentez.. Expliquons-nous donc une fois pour toutes, afin de bien nous comprendre et de ne plus revenir sur un sujet qui, sous tant de rapports, doit nous être à tous deux si pénible.

11 s'arrêta, la jeune fille appuya coquettement sa tête sur sa main droite et, le couvrant d'un regard où le mépris et la raillerie se mêlaient à un degré extrême, elle lui répon^ dit d'une voix nonchalante et ennuyée:

— Yous commettez une grave erreur, caballero, si je dois après ce qui s'est passé entre nous vous donner encore ce titre; cet entretien, auquel vous tenez tant, je m'en soucie fort peu ; en vous voyant, mon indignation longtemps contenue a débordé malgré moi, j'ai voulu vous prouver que je n'étais pas votre dupe, et que je connaissais aussi bien que vous les projets chimériques que vous caressez au fond de votre cœur, YOilà tout. Maintenant que je me suis expliquée clairement et sans ambages, je vous laisserai parler tout autant que cela vous plaira, puisqu'il m'est impossible de vous imposer silence et que je suis condamnée à vous * entendre ; seulement, je vous en préviens d'avance, afin de vous éviter des frais d'éloquence inutiles, quoi que vous me disiez, quelles que soient les menaces que vous me fassiez, vous n'obtiendrez pas de moi l'honneur d'une réponse; maintenant, parlez ou retirez-vous, à votre choix, l'un m'est aussi indifférent que l'autre.

Le marquis se mordit les lèvres avec tant de violence que lesang en jaillit, mais, reprenant son apparente insouciance, il répondit en ricanant:

— En vérité, seîîorila, celte résolution est bien arrêtée dans votre esprit ? vous ne daignerez pas me répondre ? je serai privé d'entendre résonner à mon oreille l'harmonieuse musique de voire voix si douce? Voilà qui est cruel ; mais qui sait, peut-être parviendraije à éveiller votre curiosité ou a faire vibrer une des fibres secrètes de votre cœur, la sympathie a une si grande puissance; alors, malgré vous, j'en suis convaincu, vous manquerez à votre héroïque serment.

— Essayez, répondit-elle en souriant avec dédain, l'occasion est belle pour me donner un démenti.

— Je n'aurai gardé de la laisser échapper, senorita.

Le marquis approcha une butacca, la plaça à quelques pas, juste en face de la jeune fille, s'assit et, prenant une pose remplie de grâce et de nonchalance, il continua d'un ton aussi paisible que s'il eût entamé une causerie intime :

— Sefiorita, dit-il, vous avez parfaitement, ! je dois en convenir, défini notre* position respective; ce secret que vous possédez m'a été révélé par hasard par un ancien serviteur de votre famille qui, soit dit entre pareh thèse, me Ta vendu fort cher; c'est donc avec l'intention la plus formelle d'obtenir les renseignements indispensables à la réussite de mes plans que je me suis présenté à votre père. Yous voyez que j'imite , votre franchise... le temps de la dissimulation est passé entre nou:s... l'heure est arrivée de nous parier à cœur découvert. J'ai semblé, il est vrai, pendant les premiers jours ne yous accorder qu'une médiocre attention, ce qui n'est pas un de mes moindres griefs à vos yeux, car, je l'avoue, vôtre beauté est éclatante, votre, intelligence supérieure, et vous êtes une femme désirable sous tous les rapports, "comme beaucoup d'hommes se

raient heureux d'en rencontrer une pour

passer leur vie avec elle; mais je n'avais pas entrepris un aussi long voyage pour en perdre les fruits dans une amourette. Je ne vous aimais pas, et, pour tout vous dire, je ne vous aime pas davantage aujourd'hui. Une femme comme vous, si ravissante que vous soyez , ne saurait me convenir : votre caractère a trop de rapports avec le mien ; tous deux nous sommes trop fiers, trop jaloux de notre liberté, trop désireux d'impo^ ser notre volonté, pouT qu'il existe entre nous la moindre sympathie et que la Yié en commun nous soit possible. J'ai essayé d'abord sur votre père et sur votre; frère lès moyens de séduction dont je disposais, malheureusement, tous mes efforts ont été inutiles, ma diplomatie perdue, et ce n'est qu'en désespoir de cause que je me suis adressé à vous; je vous aurais épousé probablement si vous aviez consenti à m'accorder votre main:

pardonnez-moi cette franchise brutale, mais résolu à m'emparer du trésor que je convoite, j'auTais, pour m'en assurer la possession, accompli ce que je regardé comme le sacrifice le plus grand, c'est-à-dire l'acte d'aliéner a tout jamais ma liberté en faveur d'une f em- me que je n'aimais pas. Yous-même, senorita, avez pris soin de me sauver de ce suicide moral en répondant par un refus formel, à la demande que je yous adressais,, recevez ici, seîîorila, l'expression de mes remerciements les plus sincères,

La jeune fille s'inclina avec un sourire moqueur, et elle frappa dans ses mains à deux ou. trois reprises.

Presque aussitôt le rideau fut soulevé, et l'esclave parut.

— Phœbé, lui dit doua Laura, comme probablement je ne pourrai prendre que fort tard le repos dont j'ai besoin, et que. je sens malgré moi s'appesantir mes paupières et le sommeil me gagner, sers-moi le male\ mon enfant, et apporte-moi en même temps quelques papehttos, peut-être que ces deux excitants combinés et pris à forte dose triompheront de la somnolence qui m'accable et me permettront d'écouter les charmants discours du senor marquis aussi longtemps qu'il lui plaira de me les continuer.

L'esclave sortit en riant, et le marquis demeura un instant atterré devant ce sang-froid superbe de la jeune fille et son héroïque indifférence.

Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles les deux interlocuteurs s'observer rent silencieusement, puis le pas léger de la négresse se fit de nouveau entendre, et elle reparut tenant dans ses mains un plateau d'aTgent sur lequel se trouvaient le maie, des cigarettes en paille de maïs et un brmeritû d'argent plein de feu.

Phœbé présenta le maté à sa maîtresse et fit un mouvement pour se retirer.

— Demeure, chica, lui dit doïïa Laura, ce que le senor marquis a à me dire encore ne doit pas être assez sérieux pour que toi, née sur l'habitation de mon père, tu ne puisses l'entendre.

La jeune servante posa sur une table le plateau qu'elle tenait, et vint incontinent se coucher aux pieds de sa maîtresse, en échangeant avec elle un sourire mogueur qui re-^ doubla encore, si cela est possibleviaragedu marquis; cependant il ne fit pas la moindre observation et ne laissa rien paTattre.de l'effet produit sur lui par cette nouvelle raillerie.

— Soit, dit-il en s'inclinant, je continuerai devant voire esclave, serîorita; peu mlmporte qui m'entende et qui m'écoute;. d'ailleurs, rassurez-vous, je n'ai plus que quelques mots à dire, puis je vous laisserai libre dé vous livrer au repos si tel est votre désir;

Dona Laura aspirait son maté, sans s'occuper en aucune façon des paroles du marquis. ; , ;

— Tu ne mets jamais assez de sucre dans le maté, chica, dit-elle, celui-ci est amer; mais peut-être n'en vaudra-t-il que ; mieux pour me tenir éveillée.

— Je vous disais donc, senoritaj continua

ZMO CAMiL.

•il

Ui

mpèrturbablement le: marquis, que,^ repous-r se par vous, mais ne: voulant pas renoncer à = des projets depuis; longtemps mûris et arrêtés dans mon -esprit, .j'avais, enfla résolu de r-wUs enlever.; Guez un homme de mon ca^ .Tactère, une résolution prise est immédiatement exécutée. Je: ne tous ennuierai pas du : récit des moyens employés nar moi pour -iéussiïià. tromper l'inquiète vigilance et la - sollicitude de vôtre famille^ Puisque vous êtes ; ici seule, en mon pouvoir, à plusieurs cen-* taines de lieues de la iésidenee de votre père, -c'est que, non-seulement J'ai ïéussi ; à vous - faire tomber dans le piégje tendu par moï sous vos pas, mais encore a si bien égarer -les soupçons de i ceux qui s'intéressent à votre ■sortv- 'qu'ils rie savent même pas encore aujourd'hui quelle; direction il leur faudrait prendrepour retrouver vos traces.

: ^Décidément, Phœbé, ce maté est trop ■> amer, dit la jeune fil le en repoussant la tasse; . donne-moi une cigarette.

L'esclave obéit.

-~ Maintenant^ sefïorita, continua le marquis toujours impassible, J'arrive au but de cet entretien dont tout ce qui a été -dit jusqu'à présent, n'est en quelque sorte que la préface, préface un peu longue peutfttre^ mais que vous me pardonnerez, car elle k était indispensable pour que je fusse bien compris ;de vous. Jei vous ai enlevée, cela est vrai, mas rassurez-vous: tant que vous demeurerez sous ma garde, votre honneur sera . sauvegardé, ie vous en donne, ma foi de gen

seîiorita, il faut en finir Une fois pour toutes avec ces continuelles dénégations.

■ ■■L'a- jeune' fille-* se leva, fit un pas vers le marquis, le toisa un instant de la tête aux pieds en le couvrant pour- ainsi dire d'un Tegard chargé de tout le mépris qu'elle éprouvait pour lui, et, se tournant vers Phœbé immobile et muette ô ses côtés :.

«■* "Viens, chica, lui dit-elle en appuyant la main sur son épaule, la nuït^est fort avancée, il est temps de nous retirer et de nous livrer au sommeil ; le sommeil fait oublier, V Et sans accorder un regard de plus au marquis, muet et stupéfié de cette audacieuse initiative, la jeune fille quitta le salon.

Malgré lui, le marquis demeura un instant immobile à la place qu'il occupait, les yeux opiniâtrement fixés sur le rideau dont les plis conservaient encore une dernière et presque insensible vibration. Tout à coup^ il se redressa, passa sa main sur son front moite de sueur, et, lançant un regard de haine du côté où dona Laura avait disparu :

sa résistance et la contraindre àparlèr? Si profondément corrompu; si complètement vicieux que fût le marquis, cependant ilétait gentilhomme de haute race, il restait encore en lui quelque chose de sa noble origine,. 61^ quels que fussent lès projets de vengeance qu'il recelât dans sa pensée contre cette frêle créature qui s'obstinait à lui tenir tête, it-y avait des moyens dont la seule idé le faisait frémir et devant lesquels il reculait aVec horreur, tant il lui répugnait d'en arriver à des violences matérielles, lâchetés honteuses, indignes de lui.

Depuis plus de trois heures déjà le soleil était levé ; le marquis, toujours plongé dans ses réflexions , n'avait pas semblé s'apercevoir du retour de la lumière, lorsque le galop d'un cheval, qui se rapprochait rapidement, lui fit subitement releveT la tête.

Au même instant, le rideau de la lente fut soulevé et le capitao entra.

L'Indien était couvert de poussière , ses Iraits enflammés et son front inondé de sueur

Oh! s'écria-t-il d'une voix étouffée par la témoignaient de la vélocité de la course qu'il fureur, de combien de tortures payeraHe | venait d'accomplir-:

tilhomme. Yous souriez, vous, avez- tort. Je \ . suis honnête; à ma' manière. 3amais, (juol qu'il arrive, je n'abuserai de votre position autrement que pour obtenir de vous la révélation de ce secret que vous vous obstïn ez sans raison à garder. Que vous importe la : connaissance de ce riche gisement de dia- .mants, puisque: jamais ni vous, ni aucun des membres de votre famille vous -ne serez- en position de l'exploiter; il est •donc inutile entre vos mains. Pourquoi moi que tout favorise^ qui en ce moment peux ce que je veux, n'en profiterai- je pas. Dieu n'a pas créé de telles richesses pour qu'elles demeurent éternellement enfouies.

-A l'or et au diamant il faut le soleil, comme =à l'homme il faut l'air. Réfléchissez; toute dénégation de: votre part serait inutile. Donnez-moi les indications exactes que j'attends de vous, et immédiatement je vous rends, non-seulement la liberté, mais encore je m'engage à vous faire remettre saine et sauve v sans; que votre honneur puisse suspecté , aux mains cto i votre f a- , si longue que soit la distance ■qui nous sépare d'elle actuellement. Si bizarre que vous paraisse cette proposition, elle est sérieuse pourtant, et mérite, il me semble^ d'être par- veus prise en consi-

tant d'insultes!

11 quitta la lente en chancelant comme un homme ivre.

L'air froid de la nuit en frappant son vidage lui fit éprouver un indicible soulagement;; peu à peu ses traits se rassérénèrent,, île calme rentra dans son esprit ; un ironique sourire plissa ses lèvres minces, et il murtmura a demi-voix, tout en se dirigeant à;

grands pas vers sa tente :

— Insensé que je suis de m'emporter ainsi contre une folle enfant; que me font, en réalité, ses insultes et ses mépris? ne suis-je pas le maître de briser son orgueil ! Patience 1 patience I ma vengeance, pour être longue à ar^ river, ne la frappera que plus cruellement et ^ne sera que plus terrible.

Le plus profond silence régnait dans 10:

campement. Sauf les sentinelles quiveillaient sur la sûreté commune, tous les Brésiliens dormaient du sommeil le plus calme, étendus çà et là autour des feux à demi-éteinls, on iVentend'ctil d'autre bruit que celui de la brise sifflant à travers les arbres et la note plaintive de la chouette qui parfois se mariait aux hurlements lointains des fauves en quête' d'une proie.

Le marquis rentra dans sa tente. Après avoir relevé la mèche d'une lampe dont la lueur tremblotante éclairait faiblement les objets environnants, don Roque approcha un escabeau d'un ballot qui lui servait de table, et , sortant de sa poitrine un papier jauni et maculé, sur lequel était grossière- ;ment dessiné, par une main inhabile, une espèce de plan informe, il se mit à l'étudier avec le plus grand soin et ne tarda pas àêlre complètement absorbé par les réflexions quel

dératiôn. Réfléchissez-y bien, il s ? agit, pour |sans r doute ce plan suggérait.

vous, de tout votre bonheur à venir que vous I La nuit tout entière s'écoula ainsi, sans que

jouez en ce moment piar un point d'honneur Ile marquis quittât la position qu'il avait prise

mal compris; Votre père ou votre frère seraient ici qu'ils vous ordonneraient- eux-mê mes dé parler, j'en suis convaincue^ et; de^ retour près d'eux, ils 1 vous absoudront avee -jOiCf en Vous revoyant, d'avoir manqué à votre parole;; répondez-moi Un mot, un seul :

Ouiy et à l'instant vous êtes libre.

Le marquis fit une pause, Dofîa Laura derhéuf a muette, elle semblait n'avoir pas en- Jeriduy

< ; Don Roque fit un geste de dépit.

- r ^^ous vous obstinez^ senorita, reprit-il avec; ^uheicertàine animation, vous avez tort* vous i iouezyeï^^lerepèto r votre avenir et votre fjbnhe^rfu^ ^e veux

jietre de. benne' -composition avec vous. Faites ^ien^enl^ je vais vous diïei se-

•fierita^ je>veùs laisse jus<|u& demain à l'heure du .départ, pour me donnerune réponse éa-l ^egoriquè. . : -- 1 - ■> ■- ■ '■ ^

; : i-- Une J autre cigarette, ftoM* interrompit '■■ ^oïïà : Lâ^%nMus^

^Prenez-y .garde, s^èrîâ don Rorjttéàvéc *ilne irêitatioiK niai conienue^Preriez^y garde,

et sans- que ses yeux se fermassent un seul instant. .

.C'est que ce plan, tout informe et incomplet, qu'il paraissait être y était celui; du ■* 3ays diiamântaire qui recelait les incal'culanles richesses si ardemment convoitées par le jeune homme, et que, commençant à pressentir la possibilité d'un refus de fa part de la jeune fille, refus contre lequel viendraient se briser, comme sur un roc, toutes les combinaisons élaborées avec tant de soin par lui, il

— Ah I c'est vous, Diogo, s'écria le marquis en l'apercevant, soyez le bienvenu. Quoi denouveau ?

— Rien, Excellence, répondit, le .capitao..

— Gomment rien,, est-ce que vous n'auriez pu parvenir à découvrir la piste de ce Maîco T

— Pardonnez-moi, Excellence, j'ai suivi au contraire cette piste pendant plus de trois heures.

— Alors, vous devez avoir des nouvelles? - -—J'en ai, oui Excellence, mais non pas,

sans doute, celles que vous attendez..

— Expliquez-vous, mon ami, j'ai la tête un peu fatiguée, et je ne suis nullement en train de deviner des énigmes.

— Yoici le fait en deux mots. Excellence, 'Après avoir, ainsi que je vous rai dit, suivi pendant environ trois heures sans dévier d'une ligne la piste de Malco,. piste, soit dit à son bonneur, parfaitement embrouillée et à laquelle tout autre que moi Se serait inévitablement laissé: tromper; tant elle était habilement faite, je suis arrivé sur la lisière d'une fOTêt où je n'hésitai pas à entrer; absorbé par le soin que j e prenais de ne pas m'écaTter de cette piste endiablée, je ne songeai pas à veiller autouT de moi,, de sorte que j'allai tout droit donner dans un campement indien.

— Un campement d'Indiens si près de nous î:

stëcria le marquis avec surprise.

— Mon Dieu oui, Excellence.

— Mais d'Indiens mansos, sans cloute..

— Non pas, Excellence; d'Indiens: bravos r au contraire, et des plus bravos de cette conr trée encore. .

— Hum 1 déjà.

— Oui; je me trouvai donc subitement face à face avec trois indiens, dont l'un était un chef guaycuxus, l'autre un Payagoas ;, quant au troisième, c'était tout simplement un esclave mondurucu.

— Oh ! oh ! Voilà qui est sérieux pour nous*.

— On ne peut plus sérieux,, Excellence. -T- Et comment vous êtes-vous sorti de ce

guêpier? ■

— De la manière la plus simple du monde, Excellence ;. ces sauvages ont de; l'honneur, à leur façon s'entend ; bien que mon uniforme leur tévélàt à l'instant ^uf je suis, c'est-à-dire un de leurs ennemis lès plus acharnés, cependant, ils m'accueillirent ami-

cherchait, en redoublant de soin dans Têtu- jcalement, etm'invitèreMà ^ m^èseoi^ pès; de de de ce. plan, à éluder cette: difficulté et à [leur feu. , i ; < ;^ ^ ;.- - .. : .

trouver, sans secours étranger, ■ cette riche: proie qui menaçait de lui échapper et dont la pensée seule lui brûlait le cosur.

Mais ce plan fait de mémoire longtemps après avoir vu lé pays, et ce, d'une façon su^ iperficielle, par un homme ignorant, ne pouvait malheureusement être que d'un faible secours au marquis ; il le sentait malgré lui) et cette certitude redoublait sa fuïéur. <- ;

à- une: femme plus qu^hl j

Gela est étrange, murmura le-m^quis^ -^ Pas autant que cela doit ^uiBlërâux personnes qiii ne- connaissent pas; les^mceu% de ces barbares, Excellence. ^yarit ^qu^iismè recevaient ainsi, j'acceptai frahcnèmentléùt invitation et je m'assis près d'eux; mon W était de les, faire causery ce § îquni dû reste je réussis complètement. ; . : ;-- : :

: -^ Ah ! ; ah J: et ^uë vous diîemViUs^" -^ Ils m'anniireht que Malcô;les; était^venu

iaval ïàit à ctotla Laura? Gomment vaincrél tTouver ^elqùes; heures avantmoiv qu'il s'e

trsr-

ZENO CÂBR&L.

tait longuement entretenu avec eux et qurU leur avait appris votre présence, le nombTe d'hommes dont vous -disposiez et 'jusque l?enârôit juste où>vous afciez assis 'voire eainp Bourrla nuit. . . •

*^-;ke misérable! M double traître! décria le ahatrquisavec '.colère.

: *-?- ;Jb partager entièrement votre opinion, Excellence; "cette révélation* fe ^vous l'avoué merctoiina^ort à réfléchir/ et me mit îdansiuiH grand embarras dont je <ae savais comment •sortir, iorsuue les Indiens eux-mêmes me fournirent les moyens de laîre une ireteaite honorable. ;.

— Gomment cela? -

»— \Le chef -guaycurus m'<annonça avec courtoisie que la trêve conclue avec les blancs était rompue depuis deux. g ours. . . i : •

— Oh I exclama de marquis, quelle fatalité!

échouer si pTès 'du but.

— :Rér'mèltez4noi d'achever, Excellence;

— Parlez, parlez.

'-s-; Le «chef ajouta que probablement, ^com- ]

merâepuis longtemps déjà tous aviez quitté ;

les plantations, vous ignoriez cette Tirpture;

an conséquence, il -n'était, pas juste o°abu-

«er % de-volt:«e bonne foi; en vous attaquant.

."■j — Ah! fit. le marquis,' en respirant avec

force, et alors?

Alors, comme .ils ne veulent pas ;man- j aux lois sacrées dé l'hospitalité, ils vous.

— »Et nous poussons en avant? : i ; hde lever le icaini).

Oui , quand même 1 il nous faudrait pas*- ■ Seul^ malgré, tous, ses efforts pour Âfeindi®^

ser sur le ventre ?de tons «es-bandits.- < ; m sinon la* joie* '^jta* moins Insouciance ; aie

à la> grâce de.Dieut! Excellence,: marquis: restait sombre, et pensif; ç'^est

jm^Men peur que inous ne irevenions<pas. ■ I que^ibrûlé par la iiônteuse passionne Pot*

:Et -après âvok *safcué respectueusement, le! sonGoeur Décelait de iterribies tempêtes etsde*

"' meuïait insensible aux magnifiques haimô^

H «aies de: la natune, qui agîssaientesi puissam* n'était pas; certain d^avance -%ue l'ordre qui! ment sur les organisations" -abruptes mais lui était dénué équivalait à une coridamuaH honnêtes: des Indiens :et dest pègres/ tionrà- mtoïfc " : ■■■''."■ ' Cependant, les «hevaux étaient setlésy les

^Lorsqu'il fut seuïyle marquis* demeura Uni mules avaient repris, leur charge, }es/.tentes instant immobile^; puis, frappant du pied: roulées étaient placées sur ^eœhaTrettetaafeavec rage etlancamt au ciel un regard de- née par plusieurs ïbeeufs; ©ona^ ;L;aura était

—. Oh ! s'éoria-t-il d'une voix 'étranglée, <ces diamants maudits, je les >aurai, dussé-fe ^our m'en emparer marcher dans de san'g jusque laceMurel - '. ;:/ •'.

jj;

quer

accordent deux 'jours ^our sortir de leur tertiaire. :• r - -■'--.

- -^:MeiQ ! : s'écria le martpMsv que 'ces fder-i bières- ^àrales -.replongeaient ^^ plus profondément dans' .?a perplexité 'dont un instant>;il iâvait^cru sortir, que me /dites-vous donc là, HMog© ! # ■ .-".J.: ■' i. -,,... ...■■::■, .' ..:'. -;■:•■•■■ ■ -

— La vérité la plus stricte, Excellence, sur môtthonnéur! ■-■■:.■ ■ - .

■ ' •-+ Je : vous crois, mon. ami, je vous*crois; ornais achevez, îdegrAce.

. — Oh! je n'ai plus grand^oliGseàajouteT,.si- ■nonj'qulMsianlont averti que dans le cas -où vous refuseriez d'accepter celte condition, vous.seriez inévitablement .attaqué au bout des quarante-huit heures convenues;

— Et de Malco; ils ne vous ont Tien dit" de | plus?

— Pas un mot, Excellence.

— De sorte que vous ignorez ment uù se icache ce misérable?

A tvstvevs le <ïësfcï»t.

Pendant que. d'après ses : ordres, le, capitao dos soldados àa conquista faisait.' leyer- le\ camp et charger les mules, préparant tout ■pour un départ immeuîati le marquis, .^enl — -^ proie à une ■agitation 'terrible, marchait b.\ damai grands pas dans sa tenté, maudissant =1 a .f a- j talitô qui semblait s'altachëT à ses ipas? eV s'obstiner à détruire ses «plias, adroites ! combinaisons, éloignant constamment de lui y lorsque déjà il croyait le tenir, f le richetrésor qù-il convoitait; trésor qui, depuis qu'il s',était mis à sa recherche, lui avait Goûté, -tant, de fatigues et d'ennuis do toutes sofles, et pour lequel il avait, pendant xm laps=/de : temps si long; bravé des périls immenses-, et J presque perdu son honneur. :..: j; ■'

Soudain, il s'arrêta en 'se frappant le front 5 | une idée subite avait traversé son cerveau en | rilluminaht d'un radieux éclair; il -déchira complète- j une page de ses tablettes, écrivit quelques mots a l ! a nâte, plia le papier et Te ffeiaît-à un

montée dans son palanquin, qui s'était iin^ médiatement Tefermé sur ;elle; fonn'ètten dait pour se ■remettre eh (route que i-oidre du marquis. . i . • ■.■■,-,■ - • / d

©on Koque 5e promenait à l^Gart, absorbé dans ses pensées:; il semblait^ avoir oublié que tout éfeait prêt pour le- départ <et ^que le moment était venu ^effectuer la descente dé la montagne «pour entrer -dans- le ^désert.

3>epuiS'Guelques minuités,le capitaô-qui aï vait présidé avec activité et intelliigence à: la levée du icamip, tournait d'un air 'embarrassé autour de son chef , dont il cherchait à attirer l'attention;i mais tous ses efforts: étaient en pure>peTte^ le (marquis >ne ipTenait aucunement garde è lui; ^ènTm -lecapitao se.vhassrda a lui toucher légèrement -le bras.

Don Roque tressaillit à cet attouchement et fixant un regard interrogateur sut le Gapitao :: : '-. - ! ■■■*-*■■■■■ . - •■-- -- ^'■■■=.0 —

me voulez-vous^ f don Biogo ? lUi demanda-Ml sèchement.

— Excellence, rénondit-ilvon'n'attendplus qné votre bon plaisir pour se: mettre en mar^

— Absolument, Excellence; j'ai cru -que il esclave en lui ordonnaht'de le porter de sa ce que m'avait appris le ^chef guaycurus était i part à doua Laura Antonia.

td une assez grande importance pourvue vous! Comptant probablement beaucoup sur le desiriez aussi en être instruit le plus tôt pos-j résultat que produirait sa missive sur l'esprit sible ; aussi je suis revenu à franc etrier. ] de la' jeune fille, le marquis, 'entièrement ras-

— vous -avez bien fait, mon ami, je vous; -■- - ■ . . .

remercie.

Le marquis fit quelques pas dans la' tente!

•en marchant avec agitation; puis, revenant!

vers le capilao : ■ --- j

.*-<" ©ans une circonstance semblable, lui!

demanda-t-il, comment agiriez-vous ?

— Moi, Excellence?

~~ Oui, mon ami, <que ïeriez-vous ?

.-T-! Je îi'hésiterais pas, Excellence.

— Ah! . j^-: '■' ■■■-.■ ■.:>' >

— Je battrais en retraite. -">'■ —

— Battre en retraite, jamais 1 Bevantdetels îbârbares, ce' serait un© honïev

; Jt*e câpitao hocha la tête* - : ■ - - ~-: Alors nous serons massacrés jusqu'au djemièr.-. :■-,:.■■.

— Vous le croyez?' >■

— J'en suis: GonvaincUi Excellence^, vous ae^savez pas ce que sont les Guaycurus ; moi 3eies,connais depuis longtemps déjà;- • ■ .-■!-«- N imperte, je pousserai en avant 1 vous «e m'abandonnerez pas. -

^Moi, Excellence, mon devoir est de- vous

séréné, s'occupa avee ardeur à hâter les préparatiïs du départi

La journée était splendidement belle, le soleil s'était levé radieux : à ï'horizon dans des flots de pourpre et d'or, la brise matinale rafraichissait doucement l'atmesphère et les ; oiseaux craintivement blottis sons la feùillée chantaient à pleine gorge leurs joyeuses chansons. -■■'■-■:■■■

Au lôin^s' étendait, encadré dans de hautes

S'il.Gn est ainsiy partons à l'instant, ré*pondit-il en faisant un mouvement :poUr al^ 1er prendre son cheval, qu'un 'esclave 1 tenait en bride à quelques pas. • .•..-■■ •

.« i>ardon, ExcellenGe, apprit Vludien en ^arrêtant respectueusement ; mais, avant que vous don niez l'ordre, de la marche, ï^aurâisi savons le permettez, quelques importantes observations à vous soumettre. -

— A moi ?: s'écria le marquis <en le regar»

dant bien en face. i

— A vous, oui, Excellence, répondit' ïroH dénient l'Indien.

— Est-ce-une nouvelle trahison dont.jfe suis menacé, reprit-il -avec un sourire amer, «t me voulez-vous abandonner vous/ aussi, don Inogor&onittiG votre camarade Malcoi | — Yous êtes doublement injuste à mon tmidroit, Excellence v répondit ; nettement 1-ïndien, je n'ai gas l'intention de vous aban* donner, et Malto n'a jamais été ni mon ami, ni mon Gamarade*

^ Si j'ai tort, ce qui «st possible^ excusez-

moiv don Diogo, et venez au fait, je vous prie-; le temps se passe, fious devrions être partis depuis longtemps dèfàv

Quelques minutes de plus xiu de moins

suivre ; partout ou vous irez, je ^otis suivrai. Qu'est-ce que cela me fait d'être tué; cela ne 4eit-ilnas m'arriver tôt uu tard? - * -■■■-' «w. :Repondez-vous de vos hommes #

ne signifient .riens ExcellenGe,, nous arrive** montagnes couvèrié's d'impénétrables forêts^ j tons tou[oùrs assez viteoù ncus allohSj Soyez le Sèttao que lés Brésiliens se préparaient à trâ&quilleï !

traverser et qui, vu du pôint : Où ils avaient ^- Que voulez-vous dire?: expliquez-^voùs . ç&lripé, leur apparaissait Gomme un immense 1 -*«lGe que déjà j'ai eu l'honneur de vous tàpisde verdure, coupé dans tous lés sens 'dire r cè malin, Seignèuriei,: que.pas un de pat d'iUnnnmrables- cours d'éâuxV qui miror- nous Uê reviendra de ; Gfelté expéâitionV et que taiëht aux- rayons- du soleil et semblaient -dêsl tous nous: y iaissèronsLntîsosv. fteuVes dé' diamants. . .. : * ■ -— ^-~ «. „« « a a »-jk«

•Tout était joie et bonheur dans cette na^ture si calme, et si majestueuse, que la main de l'homme n'avait pas %nGOrë démfmëe et qui était demeurée, telle qu'elle était sortie des mains du &èatêuT* ; ' ;

. Les esclaves htfïfs, lestMfeseurs les soldats-indiens qui comp-qsatat

te marquis fit un gested'impatiènGe. • ■/

*^- Est-ce donc pour me répéter ces^ sinistrés *

prédictions que vous m'arfêtéz- ainsi ? s'écriât

t-il en frappant du pied. : :/

; -^ Nullement, ExcellenGe^ Je ne me rêGôn-

\ nais le droit ni de œntrftleï vos actes^ ■ ni dje

métis m contrarier vos projètsv je vous ai àyertiv voilà

là cara-: tout; maigre l'avertissement que. ^aitrû de^

vane subissaient, malgré éuxvtlhflUènGé nia*- Voir Vous dohnerv vous: roulez pousser - en As-

gnèù^ue^de cette délicieuse ïnâtîhêë et sem-n vatit^ soit^ Mai ne më regardie plus, ?.& suis à

-*. r»A>A»v=ii mii . r«^ "--rr-ï-- .- v . ., ibMënt avoit mMie leurs tatigues;^feuïs* ^©sverdtfesvjè vous ob^%h : > j = ^ : "V^, :. • {

^ ue ceux-ia, oui y mais npn pas dé> VÔ- i périls .passés pour ne plus songer- tïU'àl^i u*à Vmis h'avez pas, je Bespèrôv, soufflémut

— Je suis sûr des miens. ; -

—■ Alors, nous partonsï "

*— Dans une heure.

: pll ! -de feéuMî^Sntes prdmesëes; é'était, m |Tianti;èn Ghôhtàht et en Gaùsâfit gaiement:

J-èntrè eux qu'ils s'acquittaient de teuder tache'

leur apparaissait si dôu^*st si rèm-ilà qui que- ce soit, des lubtesabsuraes qui

- J ""' r vous trottent dans lkièérvellfei - • ^ ;

*»;A- quoi ljon^ Seigneurie, ïévéler sans vo?- ■tie ^utorisâtton èë qw vov& notâniez dés lu.v

'Vr

VJ

bies.et que moi j'appelle des certitudes? Lés] ment; gui me prouve que yous ne voulez soldats placés sous mes ordres et lés chasseurs I pas me tromper et que votre feint dévoue- ^, * .,„.. ^__ „* !1 " J meût à ma personne ne cache pas un piége^

— Excellence, je ne vous en Yeux pas des soupçons qui s'élèvent contre moi dans Votre

métis savent aussi bien que moi ce qui lès attend dans le désert qui se déroule à nos pieds* je n'avais donc rien à leur apprendre ; quant à vos esclaves, à quoi bon les effrayer d'avance? né vaut-il pas mieux les laisser

Vermejo, non loin du pays des Indiens Eréntones. ■.;

L'Indien fronça le sourcil.

— Ohi oh! répondit-il, la route est lon- | gue. Nous avons à traverser, avant que d'y

dans la. plus complète ignorance? Peut-être à l'heure du danger, lorsqu'ils se verront en lace delà mort, puiserontms dans cette ignorance mêm e la force de se faire bravement tuer? car, je le répète, pour échapper,cela nous est impossible.

Le marquis fronça les sourcils et se croisant les hras avec colère :

— Voyons, reprit-il d'une voix contenue, mais que Vémôtion faisait légèrement trem^ bler, finissons-en, Diogo.

• -. — Je né demande pas mieux, Excellence.

— Parlez, mais; soyez bref; je yous répète que le temps s'écoule et que déjà, depuis une heure, nous devrions être en route.

Le capitào se gratta le front d'un air. emr barrasse, mais semblant tout à coup prendre un parti décisif :

-r- Voici ce dont il s'agit, Excellence, dit-il, jusqu'à présent nous avons traversé des pays civilisés ou à peu près, où nous ne courions d'autres dangers que ceux ordinaires, c'està-dire les morsures des bêtes fauves ou celles des reptiles, mais aujourd'hui, ce n'est plus la même; chose.

-r- Eh bien? v ■■• ; -.-r- ■ .... > . '

— Dame^ vous comprenez, Excellence, nous allons dans quelques minutes entrer sur le territoire des Peaux-Rouges, les Indiensbravos ne sont pas tendre pour les blancs et les gens civilisés, il va nous falloir user de la plus grande prudence pour nous défendre des pièges !et des embuscades qui nous attendent à chaque pas, car nous serons en pays ennemi, .le sais bien, ajouta-til avec une naïveté pleine d'une bonhomie d'autant plus terrible, qu'elle provenait d'une intime conviction, que toutes ces précautions ne- serviront à rien et n'abouti-

esprit, je les trouve, au contraire* tout na- 1 «arriver, tout le pays dès : Guaycurus et des turels. Vous êtes un Portugais d'Êurope, et àlPayagoas; puis nous passerons le Rio Pilco^

cause de cela vous ignorez *bien des choses d e ce pays , celle-ci entre autres que * les soldados da conquista sont tous des hommes éprouvés, choisis avec lé plus grand soin, et que j depuis la formation de ce. corps, il ne s'y est pas rencontré un traîtTe ; je ne vous .dis pas cela pour moi, , vous me connaissez 1 à peine depuis quelques jours, et yous n'a

vous . t ,

auraient dû provoquer, sinon votre conliance en moi, du moins le commencement de cette confiance.

— Oui, je sais que depuis hier toutes vos démarches ont été loyales, toutes vos actions franches; yous voyez que je vous rends justice. „

— Pas assez encore, Excellence ; yous me jugez avec vos connaissances acquises au point de vue de la vie civilisée et non à celui du désert; donc, vous commettez, malgré vous, de graves erreurs; permettez-moi de

mayo pour" entrer dans le Uano de ; Manso; c'est un rude chemihque celui-là, Excel-* lence, et celui que nous avons fait jusqu'à' présent n'est rien en comparaison.

— J'ai toujours pensé que Malco Diaz nous avait fait prendre une mauvaise direction, et qu'il nous a fait errer à plaisir dans ces; déserts sans bornes.

— Vous avez eu tort, Excellence; Malco vous- a au contraire guidé par ;la route lameilleure et la plus couTte. Du reste, la- .façon dont il vous a abandonné montre qu'il avait le plus grand intérêt à vous mettre dans le plus bref délai sur le territoire indien.

— C'est juste.

, — Maintenant, Seigneurie, s'il vous i plaît démontera cheval, nous parlirons*iquand vous voudrez.

— Tout de suite* répondit le marquis ; et> faisant signe à l'esclave nui tenait son; cheval en bride de le lui .amener, il se mit en selle.

— Je vous laisse donner les ordres que

vous'f aire une simple observation, qui, je le! vous jugerez nécessaires* dit^iL

crois, vous semblera juste. ,;.. I

' — Parlez. '-:<■. -:.-* |

~^Nous sommes à cinquante lieues au 1 moins de la ville la plus prochaine , à queV ques lieues seulement d'Indiens ennemis qui nous guettent et n'attendent qu'une occasion pour nous assaillir.

__ c'est vrai, murmura le marquis tout

pensif; '„-,,'

— Bien, vous me comprenez, Excellence; maintenant, supposons que je sois un traître.

— Je-n'ai pas dit cela.

— Pas positivement, c'est Yrai; mais vous m'avez donné à entendre que je pouvais en être un. Ehbienl je l'admets pour un instant :

ront qu'à prolonger notre existedce de quel- rien ne me serait plus facile que de vous ques jours seulement; mais enfin nous au- abandonner à vous-même ici ou nous somrons en mourant cette satisfaction d'avoir mes; de partir avec mes soldats, et, croyez-le,

Excellence, vous seriez aussi irrémissible ment perdu que si. je vous livrais demain ou un autre jout aux Indiens; car il vous serait

tout fait pour tirer le meilleur parti d'une position désespérée.

— Où voulez -vous en venir avec ces inter^ minables préambules, répondit le marquis auquel l'abnégation si franche de ce pauvre diable arracha, malgré sa colère et ses préoccupations personnelles, un pâle sourire. : —

— A ceci, Excellence ; vous êtes un grand | seigneur; vous, expert dans toutes les choses de la vie des villes, mais, pardon nez -moi de vous le dire, d'une complète ignorance de l'existence du désert, des. embûches, des dangers qu'il recèle et des moyens à employer pour se défendre des uns et éviter les autres. Je crois donc, avec tout leTespect que je vous dois. Excellence* qu'il serait bon que yous me permissiez d'assumer sur moi seul, à partir d'aujourd'hui , la responsabilité de la marche de la caravane, que vous me la laisr

-sassiez diriger à ma guise; en un mot, que) vous me remissiez le commandement. Voilà, Excellence, ce gue je désirais vous dire et pourquoi j lai pris la liberté de vous arrêter. Le marquis demeura quelques instants silencieux, les yeux fixéssur le visage calme et loyal du capitào; indien , comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de . son cœur ses plus secrètes pensées. ;

Celui-ci supporta sans se troubler le regard qui pesait suruui.

— Ce que vous me demandez est fort grave, donBiogOjîrépondit enfin lé marquis d'un air pensif; la trahison m'entoure de toutes

Îmrts; lés. hommes sur lesquels je me croyais e j>lus en droit de compter ont été les- premiers à m 'abandonner ; vous-même ;, vous considérez cette marche en avant comme une folie et semblez assiégé des plus sombres pressentiments; qui. me prouve, pardonnezmo*afmon tour de vous parieT aussi franche-

JOUT

matériellement impossible de retourner aux habitations et d'échapper au moindre des mille dangers qui vous enveloppent et dont, sans vous en douter, vous formez le centre.

Le marquis pâlit et laissa tomber avec découragement sa tête sur la poitrine ; la logique du raisonnement du capitào l'avait frappé en plein cœur, en lui prouvant son impuissance et la grandeur du dévouement de cet homme qu'il accusait, et qui faisait si noble, ment le sacrifice de sa vie pour le servir.

11 lui tendit la main et, s ? inclinant devant lui

t- C'est convenu, -Excellence. • ;.

Le jeune homme se "dirigea vers le palanquin, dans lequel doîïa Laura était renfermée, tandis que' le capitào rejoignait ses sol^

uaia m. |Jicj[jaiail iuIh puui jlo ucpoiu..

Le marquis rangea son cheyal au côté droit du palanquin, et, s'inclinant légèrement sur sa selle :

— Dofia Laura, dit-il, m'entendez^Yous?

— Je vous entends, répondit la jeune fille, bien que malgré une légère agitation des rideaux elle demeurât invisible. ' \* -

— Voulez- vous m'écouter pendant * quelques min utesff reprit le marquis.

~r II m'est impossible de faire autrement, murmura-t-elle. '

-— Vous avez reçu ma lettre, ce matin?

— Je l'ai reçue, oui.

— L'avez-vous lue'?

La jeune fille hésita.

— J/avez-vous lue ? insista le marquis.:

— Je l'ai lue.

■— Je vous en remercie, senori ta.

— Je n'accepte pas ce remerciement que je ne mérite pas. ..".■■,■

— Pour quelle raison?

Parce que cette lettre n'a en rien influé

sur mon immuable détermination.

Le marquis fil un geste de dépit.

— * Vous n'acceptez pas mes. conditions ?

— Non.

— Songez qu'un danger terrible vous menace.

-r- 11 sera le bienvenu, quel qu'il soit, s'il

— Pardonnez-moi mes injustes soupçons, | me délivre de l'esclavage dans lequel yous don Diogo, lui ditril, mes doutes sont dissi-lme tenez, et de l'horreur que m'inspire votre

pés pour toujours; j'ai foi en vous, agissez à votre guise, sans même me consulter, si vous le jugez nécessaire; je vous jure, sur ma parole d'honneur de gentilhomme que je ne vous gênerai en Tienet que, en toute circonstance, je serai le premier à vous donner l'exemple de Fobèissancei Etes-vous satisfait de moi? croyez-vous que je répare assez largement la faute que j'ai commise en vous

accusant? , < .

Le capitào serra avec émotion la main qui

lui était tendue. ; , . t

— Je regrette de n'avoir qu'une vie à vous sacrifier v Excellence^ répondit-il, , ,

. — Ne parlons donc plus de cela, mon ami, et faites pourle mieux. ^ , . v

— J'y tâcherai, Excellence. D abord ,.veuil T lez réapprendre vers quel lieu vous comptez

vous diriger. .' ; , , ,,

— Il nous faut atteindre les bords d'un petit lac quise trouve,,dit-on. --car, vouslecom- Drenez, je ne connais nullement 1 endroit et je n'y suis jamais allé, — aux environs'du Rio

continuelle présence à mes côtés.

-r C'est Yotre dernier mot, sëîïorita % ^ Le dernier..

— Mais une telle obstination est de la folie.

— Peut-être; dans tous les cas elle me venge de vous et c'est tout ce- que je. puis désirer dans le malheureux état où je suis, réduite par votre coupable conduite.

—* C'est à la mort que vous marchez.

.— JeFespère, mais vous ne m^avez demandé que quelques minutes d'entretien, elles sont presque écoulées, dispensez-vous donc, seftor, de me parler davantage, car je ne vous répondrai plus ; d'ailleurs, je sens, au mouvement du palanquin, que vos bandits rapprennent leur route.

En effet, la caravane commençait à descendre le versant de la montagne; le sentier se rétrécissait de plus en plus, et une plus longue conversation devenait matériellement impossible.

— Oh! malheur sur vous! s'écria le marquis avec rage.

^^uu'-r^s^

ZENO CABRAI.

JA

La jeune filtê ne lui répondit que par un éclat de rire moqueur.

Don Roque lui fit un dernier geste de menace, enfonça les éperons dans les flancs de son cheval, le fit bondir en avant et alla se placer au centre de la petite troupe.

Le capitao avait pris pour la marche ses dispositions en soldat aguerri et en coureur des bois expérimenté. '■

Les soldados da conquista* habitués de longue date à guerroyer avec les Indiens, dont ils connaissaient toutes les ruses, avaient été par lui disséminés en avant et sur les flancs de la caravane, avec ordre d'éclairer la route et de fouiller avec soin les buissons à droite et à gauche.

Lés chasseurs métis, formés en Une seule troupe compacte, s'avançaient, le fusil sut la cuisse, le doigt sur la dé"tente; l'œil et l'oreille au guet, prêts à faire feu au premier signal.

Les nègres esclaves, dans lesquels, bien qu'ils fussent armés, le capitao, avec raison, n'avait pas grande confiance, formaient l'arrière-garde. ;

La caravane ainsi disposée ne laissait pas que de présenter une ligne assez étendue et surtout imposante; elle se composait de cinquante-cinq hommes en tout, dont quàrante- «inq environ étaient des gens résolus, habitués depuis longtemps à parcourir le désert, et sur lesquels, avec raison r on/pouvait compter le cas échéant. Quant aux dix qui restaient, c'étaient dès esclaves nègres ou mulâtres qui n'avaient jamais yu le feu, avaient une horreur instinctive des Indiens, et au cas d'une attaque devaient, selon toutes les probabilités, lâcher pied à la première décharge. 1

Le marquis, malgré les sombres prévisions du capitao, ne pouvait se persuader que les Indiens osassent attaquer une troupe aussi nombreuse et aussi bien armée que la sienne de fusils et de pistolets; il taxait intérieurement don Diego de lui avoir exagéré le danger, afin de capter sa confiance et de faire valoir à ses yeux les services qu'il serait censé lui Tendre pendant l'expédition.

Cependant, comme à pari cette exagération qu'il supposait exister dans les renseignements que lui avait fournis le capitao, il ne se dissimulait pas que la situation dans laquelle .il se trouvait, sans être désespérée, était cependant difficile; que la trahison ou du moins l'abandon de son guide le laissait dans une situation assez embarrassante , il n'était pas fâché que de son propre mouvement le capitao eût assumé sut lui la responsabilité du commandement et se fût ainsi chargé de le tirer d'affairé, ce à quoi il convenait que lui n'aurait jamais réussi.

Le marquis commettait une grave erreur; erreur pardonnable en ce sens que, depuis un an à peine en Amérique, il n'avait jamais été mis à même par les circonstances de porter un jugement sain sur ce qui se passait autour de lui, ni sur les hommes, avec lesquels le hasard le mettait en rapport.

Elevé en Europe, membre de la plus haute et de la plus orgueilleuse noblesse du vieux monde, dont il avait dès l'enfance adopté tous les préjugés; habitué à la vie facile et sans arrière-pensée des castes riches* il igno L ràit-ces natures- fortes, ces organisations vigoureusement trempées* qui ne se rencontrent que dans les pays placés sur la limite de la barbarie; et pour lesquelles le dévouement et Tab négation sont une des conditions vitales de l'existence, Aussi né pouvait-il les comprendre, et malgré ce que lui avait presque prouvé Diogo pendant le court en^ ïretien qu'il avait eu avec lui, conservait-41 au fond du cœur une secrète arrière-pensée qu'il ne s'avouait peut-être pas à lui-même, mais qui lui faisait^ son insu, Chercher dans le dévouement si loyalement vrai et naïf de cet homme un- calcul d'intérêt ou d'ambition.

Cependant la caravane descendait lentement la montagne, éclairée à droite et à gau-

che par les soldats envoyés par le capitao en batteurs d'estrade.

Au fur et à mesure que les voyageurs s'approchaient du désert, le paysage changeait et prenait un aspect plus imposant et plus grandiose.

Quelques minutes encore et la descente serait terminée.

Don Roque s'approcha dé don Diogo, et, lui touchant légèrement l'épaule :

— Eh bien! lui dit-il en souriant, nous voici bientôt dans là plaine, et nous n'avons vu âme qui vive ; croyez-moi, Capitao, les menaces faites par les Indiens ne sont que des rodomontades, ils ont essayé de nous effrayer, voilà tout.

L'Indien regarda le marquis avec une stupéfaction profonde.

— Parlez-Yous sérieusement, Excellence, répondit-il, croyez -vous réellement ce que vous dites?

— Certes, cher don Diogo/et tout me donne raison, il me semble.

— Alors il vous semble mal, Excellence,

car je vous certifie, moi, que les Guaycurus n'ont rien avancé qu'ils n'aient l'intention de tenir, et ayant peu vous en aurez là preuve.

— Bedouteriez-vous une attaque? fit le marquis avec un commencement d'inquiétude.

—"Une attaque; non peut-être pas tout de suite,- m as au moins une sommation.

— Une sommation! de la part de qui? • .

— Mais de la part des GuaycUriis, probablement.

— Allons donc , vous voulez rire. Sur quoi basez- vous une telle supposition?

— Je ne suppose pas, Excellence; je vois, voilà tout. ■''■-- '

— Comment, vous voyez ?

■ — Gui, et il vous est facile d'en faire autant, car, avant un quart d'heure, l'homme

r que je yous annonce sera devant vous.

— Oh! oh 1 voilà qui est fort.

— Tenez, Excellence, reprit-il en étendant le bras dans une certaine direction, voyezvous ces herbes qui frissonnent et- se courbent par un mouvement régulier.

— Oui, je les Vois ; après ?

— Vous remarquez, n ? est^ce pas, que ce mouvement n'est que partiel et se rapproche incessamment de nous ?

'— En effet, mais qu'est-ce que cela prouve?

— Cela prouve, Excellence, qu'un Indien arrive sur nous au galop, et probablement cet Indien est porteur de quelque important

pour nous.

Le marquis hésita un instant, puis rejetant sa carabine en bandoulière.

— Au fait, c'est possible v murmura^Ml , mieux vaut le laisser s'expliquer; qui sait ce que ces Indiens peuvent avoir Tésolu entre eux, peut-être desirent-ils traiter avec nous?

— Ce n'est pas probable, répondit en riant le capitao ; mais, dans tous les cas, si vous me le permettez, Excellence, je le vais interroger.

— Faites, faites , don Diogo , je suis curieux de connaître ce -message.

Le capitao s'inclina; puis, après avoir jeté à terre son tromblon, son sabre et son couteau, il se dirigea au trot de son cheval. vers l'Indien, toujours Immobile comme une statue équestre en travers du chemin.

— Vous êtesJuUj s'écria don Boque en s 7 élançant vers lui; comment, vous abandonnez YOs"armes ; vous voulez donc yous faire assassiner?

Don Diogo sourit en haussant les épaules avec dédain, et, retenant le cheval du mar-

3 dis par la bride pour l'empêcher d'avancer avantage:

— Ne Yoyez-vous donc pas que cet homme est sans armes? dit-il.

Le marquis fit un geste de stupéfaction' et s'arrêta; il n'avait -pas remarqué cette particularité.

Le capitao profita de la liberté qui lui était laissée pour se remettre en route*. ;

YI

K.es Gnayctiriis.

Le vaste territoire. du Brésil est habité aujourd'hui encore par de nombreuses, tribus indiennes répandues dans les sombres forêts et les vastes déserts qui couvrent ce pays.

Si on croyait ces tribus toutes issues, d'une même nation ou offrant les mêmes caractères do sociabilité, on commettrait une grave erreur; rien au contraire n'est plus différent

t r que leurs mœurs, leurs usages, leurs lan-

message qu'il est chargé de nous commûni-| gués et leur organisation particulière. On ne quer.

— Allons donc! vous plaisantez, capitao.

— Pas le moins du monde , Excellence , bientôt vous en aurez là preuve^

— Je ne le croirai que lorsque je le verrai.

— S'il en est ainsi, reprit le capitao en dissimulant un sourire, croyez donc alors, Excellence, car le voici !

Le marquis regarda.

En ce moment, un Indien guaycurus, armé en guerre et monté sur un magnifique cheval, émergea tout à coup des hautes herbes et s'arrêta fièrement, en travers du sentier, à portée de pistolet des Brésiliens- en agitant entre ses mains une peau de tapir qu'il faisait flotter comme un étendard.

— Feu sur ce bribon! s'écria le marquis en épaulant sa carabine.

Le capitao 1'aTrêta vivement :

— Gardez-vous-en bien ! lui dit-il.

^-Gomment! n'est-ce pas un ennemi? reprit le marquis.

— Cela peut être, Excellence; mais, en-ce moment, il vient en parlementaire.

— En parlementaire, ce sauvage! -■ yous vous moquez de moi sans doute, s'écria le marquis en haussant les épaules, i

■^- Nullement, Excellence, écoutons ce que cet homme a à nous dire.

: -!- A quoi bon? fit-il- avec mépris. -

— Quand ce ne serait que pour connaître les projets de ceux- qui nous 1-en voient, il me

I semble que ce serait déjà assez important

connaît guère en Europe* et ce à peine de nom, que les Bolocudos ou Bolocudis* qui doivent cette psoudo-Tenommée à leur voisinage des établissements brésiliens et à la férocité qu'ils déploient dans leurs guerres contre les blancs. Ces Indiens, gui n'ont d'autre qualité qu'une haine poussée au plus haut degré pour le joug tyrannique de l'étranger, ne sont à part cela nullement intéressants.

Sales, plongés dans la plus complète barbarie, anthropophages mèmev ils ont, dans leur aspect farouche, quelque chose de répugnant à cause de l'horrible boïogue, ou rondelle de bois d'une largeur de plusieurs pouces, qu'ils s'introduisent dans la lèvre inférieure et qui les défigure d'une telle façon, qu'ils ressemblent: plutôt à da hideux orangsroutangs qu'à des hommes.

Mais si l'on s'enfonce dans l'intérieur des terres, et si on se dirige vers le, sud, on ren^contre de. puissantes nations indiennes qui peuvent, au besonij mettre jusqu'à quinze mille guerriers sous les armes, et jouissent d'une civilisation relative fort curieuse et surtout fort intéressante â étudier./ .

De cesi nations, deux surtout tiennent une placé fort importante dans Khistoïrë des races aborigènes du Brésil, ce sont les; Payagoas et les Guaycurus. „ ..

Ces derniers doivent plus particulièrement nous occuper ici.

Les Guaycurus, ou Indiçs cavalheiros, ainsi que les nomment les Brésiliens, paraissent,

if

ZERO €ÀBMk.

rf :

de temps immémorial, avoir occupé sur une .•étendue dlau. moins: cent lieues les bords du rlo Paraguay. .-■;■: ; ■

, :. Aujourd'hui, .forcés de reculer peu à peu ; devant la civilisation gui les circonscrit de -plus en plus, leur position a un peu varié; "cependant, -on les rencontre surtout centre les ?rios SanuLorenço et Embolaleu ou Mon- - j dégo... : - ' • ■ -

• ILes Guaycurus ne sauraient être sans injustice rangés parmi les races purement saunages. Ils tiennent ànotre avis,avis, — soit dit entre parenthèse, partagé par beaucoup de voyageurs, — dans la hiérarchie sociale des peuples du nouveau mondeà peu près lerang qu'y tiennent aujourd'hui les Araucanos du -Chili, dont nous avons^ dans un précédent ouvrage, décrit les mœurs et presque révélé l'existence aux lecteurs européens {\}.

Cependant, hâtons-nous de constater que les mœurs de cette nation, n'ont q'uun rapport fort indirect avec celles des Guaycurus. Ceux-ci offrent trois divisions complètement distinctes :

Ceux qui occupent encore. le Paraguay, ou ils étaient connus sous le nom de Jdvgoas ; les habitants des rives orientales du grand fleuve, et, enfin, ceux qui demeurent sur les possessions brésiliennes. ;

Nous ne nous occuperons^? quant à.présenl, que de ces derniers ,>:

Les Guaycurus brésiliens se partagent en sept hordes -différentes; presque toujours en guerre entre elles, et qui parcourent en liberté d'immenses plaines couvertes de magnifiques pâturages, situées entre les rios Tpany et Tocoary.

Cette race est. essentiellement belliqueuse; elle n'entreprend une guerre que dans Je but de faire des prisonniers qui sont réduits en esclavage.

. L'incontestable supériorité des Guaycurus a contraint plusieurs tribus voisines de se soumettre vis-à-vis d'eux à' une espèce de; Yasselage, librement consenti du reste.

Ces tribus, cependant assez puissantes,.sonl au nombre de seize. Nous citerons parmi elles les: Xïquitos, les Guatos, les Lodeos et les Chngoteosi c'est-à-dire lès plus redoutables nàlîonsdu Sud..

Les Guaycurus maintiennent parmi eux une sorte de hiérarchie sociale bien marquée-, dont les exemples sont fort rares parmi les peuplades du nouveau monde ; ils se partagent en chefs, guerriers et esclaves. Cette organisation intérieure est d'autant plus facilement maintenue, que les descendants des prisonniers ne peuvent, sous aucun prétexte, s'allier aux personnes libres; une union semblable déshonorerait celui qui l'aurait contractée: il n'y a pas d'exemple qu'un esclave ait jamais été émancipé; d'ailleurs leur religion exclut les esclaves du paradis.

On voit, par ce qui précède, que si la caste*} des chefs se conserve dans toute sa pureté ■primitive, peu de nations présentent dans la classe inférieure d'éléments aussi hétérogènes et n'ont soumis les esclaves à un plus complet nivellement.

. Au fur ^t à mesure que nous avancerons dans notre récit, nous ferons plus particulièrement connaître ce peuple si singulière-; ment nlacê sur les limites extrêmes de la 'barbarie et de la civilisatidn, et tenant, en quelque sorte, la balance égale entre les deux . Nous reprendrons maintenant notre histoire au point ou nous t'avons abandonnée eh terminant le précédent chapitre.

Après' avoir échangé avec le marquis les

de la raGô aborigène et des premiers propriétaires du sol qu'ils foulaient, offraient cependant deux types bien distincts et formaient entre eux le plus complet contraste.

Le Guaycurus, peint enguerre, jûèrenienl drapé dans son poncho, hardiment posé sur son cheval aussi indompté que "lui-même, l'œil bien ouvert et franchement fixé sur l'homme qui sîavançait vers, lui, tandis qu'un sourire de dédain orgueilleux errait sur ses lèvres, représentait bien aux yeux d'un observateur le type, de cette race puissante, confiante en son droit et «en sa force,' qui, depuis le premier jour de la découverte, a juré une haine implacable aux blancs, s'est reculée pas à pas devant eux sans jamais leur tourner le dos, et qui a résolu de périr -plutôt que de subir un joug odieux et une servitude déshonorante. . !

Le capifao, au contraire^ moins vigoureuse^ ment charpenté, gêné dans ses étroits vêlements d'emprunt, portant sur ses traits la marque indélébile du servage consenti par lui ; embarrassé do sa contenance, remplaçant la fierté par de l'effronterie et ne fixant qu'à îa dérobée un regard sournois sur son ad versai^] re, représentait, lui, le type abâtardi de-celte! race à laquelle il avait -cessé d'appartenir- et dont il avait répudié les.coutumes pour adopter, sans, les comprendre, celles de ses vainqueurs, sentant instinctivement son infériorité et /subissant; peut-être à son insu, l'influence - magnétique de- cette nature forte parce qu'elle était libre.

Lorsque les deux hommes ne furent plus qu'à quelques pas Tun de l'autre, le capitao s'arrêta . • ■ - -. . ,

— Qui es-tu, chien? lui -dit. durement le Guaycurus en lui jetant un. regard de mépris, toi qui portes des vêlements d'esclave, et qui pourtant .semblés appartenir à la race des enfants de mon père.*

— Je suis^comme toi un fils de cette terre, répondit le C!ipitao.d'un ton bourru ^seulement, plus heureux que toi, mes yeux se sont ouverts à la vraie, foi, et je suis entré dans la famille des. blancs que j'aime et que je respecte. - -,;•

— N'emploie pas 1a langue menteuse à faire ton. éloge, tu serais mat venu près de moi, répondit le guerrier, à me vanter les douceurs de l'esclavage. Lés Guaycurus sont des hommes, et non pas des chiens poltrons qui lèchent la main qui les fouette.

— Es-tu donc venu te placer sur ma route pour m'insuller ? dit le capitao avec un accent de colère mal contenue. Mon bras est long et ma patience courte ; prends garde que je ne réponde par des coups à tes insultes.

Le guerrier fit un geste de dédain.

— Qui oserait se flatter d'effrayer Tarou- Niom, dit-il.

^— Je te connais, >je sais que tu es renommé.dans ta nation par ton courage dans les combats et ta sagesse dans les conseils; cesse donc de vaines forfanteries et laisse aux femmes débiles le soin de se servir de leur langue envers un homme qui, pas plus que toi, ne peut être effrayé.

— Un fou donne parfois un bon conseil, repartit le guerrier ; ce que tu^ dis est juste; * arrivons donc au sujet réel de cet entretien. !

— J'attends que tu t'expliques. Ce. n'est pas moi qui me place sur ta route, - : , : ,

— Pourquoi n'as- tu pas rapporté aux visages pâles dont tu esl'esclave, le message dont je t'avais chargé pour eux, ■■ .

— Je ne suis pas plus l'esclave, des blancs que tu ne Tes loi-même; je leur ai texluel-

(i) Voir le Ghm4 Amyot, éditeur.

cMf- des Àycas, % vol; în-i2.

. marquis ..„ .

quelques paroles que nous avons rapportées, lement rapporté tes paroles;

non Bïogo s'était avancé seul et sans armes] —Et, malgré cet avertissement,

vers l'Indien fièrement campé en travers du

sentier, et qui le regardait Rapprocher sans

faire le plus léger mouvement

Ces deux hommes, bien qu'ils eussent une commune origine et descendissent tous deux

ils ont continué à marcher en avant?

■.-*• Tu le vois.

— Ces hommes sont fous* ne, savent-ils donc pa& que .tu les. conduis à une mort certaine?

— Ils ne partagent nullement #©tte opinion; plus sensés que vous, sans vous craindre, ils ne: vous méprisent pas M,- n'ont nullement l'intention de voue offenser.

— N'est-ce pas la plus grande insulte qu'ils puissent nous faire que d'oser, malgré mos ordres, envahir, notre territoire ?

— Ils n'envahissent pas votre iterrhoire, .ils suivent leur route, pas autre chose* ,

— Tu es. un chien à langue . fourchue,, lés visages pâles, n'ont pas de chemin qui traverse notre pays.

— Vous a&vez pas le droit .d'etripÉchêr^le passage sur \os lerres à des citoyens paisibles. ■ q . .

— Si nous n'avons pas ce droit, nous le prenons; les Guaycurus sont les seuls maîtres de ces contrées^ qui jamais ne seront souillées par le pied d'un blanc.

D io go réfléchit un in stant.

■-?- Ecoulez-moi, dit-il,- ouvrez vos oreilles, afin que la vérité pénètre jusqu'à votre ecêur,.

— Parle, ne suisse pas ici pour t r écouter.

— Nous n'avons pas l'intention de pénétrer

plus avant dans votre pays; tout le temps: que nous serons forcés d'y demeurer, nous nous tiendrons, près de la frontière le plus possible, nous ne faisons -que passer pour aller plus loin.

— Ah! ah! et Gomment nommez-vous ce pays où vous vous rendez? reprit le chef d'un air isardonique. o , ..

— Le paysides Frentones. .> —.Les Frenlones sont les alliés de ma nat

lion; nos intérêts . sont communs : entrer «ur leur territoire,; cjest entrer. sur le nôtre; nous rie souffrirons pas celte violation* Va rejoinrdreicelui qui t'envoie et .dis-lui que Tarou*- Niom .consent à le laisser fuir, à la condition qu'il tournera immédiatement la tète de son cheval vers le nord.

Le capitao demeura immobile.,

— Ne m'as-lu pas entendu, reprit le guerrier avec, violence; à cette condition seule, vous pouvez espérer d'échapper tous autant que vous êtes à la mort ou à l'esclavage. Va donc, sans plus tarder.

^— C'est inutile, .répondit le capitao en haussant . les épaules; le chef blanc ne conrsentira pas à retourner d'où il vient, avant d'avoir accompli jusqu'au bout son voyage. -

— Quel intérêt pousse donc cet homme à jouer, ainsi sa vie dans une partie désespérée?

— Je l'ignore, cela n'est pas mon affaire, j'ai pour habitude de ne jamais .me: mêler de ce qui ne me regarde pas.

— Bon. Ainsi, malgré tout ce que je lui di^ j rais il continuera à s'avancer.

— J'en suis convaincu. «

— C'est bien, il mourra. Que son destin s'accomplisse.

— C'est donc la, guerre que vous voulez?

— Non, clest la vengeance ; les blancs ne font pas pour nous des ennemis, ce sont des bêtes fauves que nous tuons, des reptiles venimeux que nous écrasons chaque fois que l'occasion s'en présente-

— Prenez-y garde, chef, la lutte sera sérieuse entre nous ; nous sommes des hommes braves*, nous ne vous attaquerons pas les premiers, mais si vous essayez de nous barreT le passage* nous ; résisterons vigoureusement, je. vous en avertis.

— Tant mieux I voilà longtemps que mes rlls n'ont rencontré d'ennemis dignes de leur courage.

.-* Cet entretien est maintenant:

laissez-moi retourner vers les miens.

— Va donc ,- je n'ai; plus, en effet, rien à te dire, souviens-toi , que c'est l'entêtement de ton maître qui aura appelé sur sa tête les malheurs qui* bientôt, fonderont sur elle; Marchez sans craindre de vous égarer, ajou~ tert-il avec un sourire sinistre, je me . charge de si bien marquer la-route que vous suivez, qu'il vous sera impossible de* ne pas lare* connaître^ ■ >

-*- Je vous remercie de ce renseignement, chef , je le mettrai a profit, soyez-en certain*

fit-il avec ironie,

Le Guaycurus sourit sans répondre, mais; enfonçant les éperons dans les flancs de sa monture, il lui fit exécuter un saut énorme et

ZEf» CAuMfr;

disparut presque instantanément dans les hantes herbes; ..

Lecapitao' rejoignit au petit trot l'a caravane. i

Le marquis attendait avec Impatience le resultatde eette! entrevue;

— Êb hienT s'éG-ria-t-iï, dès que : don Diogo fut 'auprès de lui.

L'Indien hocha tristement la tête.

— Ce que fanais prévu est arrivé, répondit-il.

. — Ce qui signifie?...

.— Lue les Guaycurus ne veulent, sous aucun prétexte, nous laisser mettre le pied sur leur territoire.

— Ainsi? \ "

..— Ils nous ordonnent de rebrousser chemin, nous avertissant- qu'au eas où nous n'y consentirions pas, ils sont résolus à ne pas nous livrer -passage.

— Nous nous en frayerons un en passant sur leurs cadavres, s'écria fièrement le marquis.

— J'en doute, Excellence ; si braves que soient les hommes qui vous ! accompagnent, aucun d'eux, pris individuellement, n'est capable de lutter avec avantage contre dis ennemis.

* — Les croyez-vous donc si nombreux?

— Je me suis trompé; ce n'est pas dis, mais cent que j'aurais dû dire.

— Vous cherchez à m'eiïrayer, Diogo. ■

— A quoi bon, Excellence ; je sais que rien de ce- q-ue-j» pourrais vous dire ne réussirait à vous persuader; que votre résolution est irrévocable^ et que yous pousserez en avant quand même. Ce serait donc gaspiller en pure perte un temps pTéeieux.

— Alors , c'est vous qui avez peur ! s'écria le marquis avec colère.

L'Indien, à cette insulte si peu méritée, pâlit à la façon des hommes de sa race, c'està-dire que son visage prit subitement une teinte d'un blanc sale, ses yeux s'injectèrent de sang, et un tremblement convulsif agita tous ses membres.

— Ce que vous faites, non-seulement n'est pas généreux, Excellence, répondit-il d'une voix sourde, niais est maladroit en ce moment. Pourquoi insulter un homme qui pendant une heure, par dévouement pour vous, a supporté sans se plaindre, de la part de votre ennemi, ne mortelles injures. Youlezvous donc me faire nie repentir de vous avoir sacrifié ma vie?

— Mais enfin, reprit d'une voix plus douce don Roque, qui déjà se repentait de s'être

tel, répoiiditil d*une voix brève. • r — Toujours cette pensée, fit le jeune homme ayee impatience.

— Toujours, oui, Excellence:; mais soyez tranquille, cette certitude qui, avec tout autre, aurait sans doute des conséquences désastreuses, me donne;, au contraire,, Ta liberté de mes ; actions et, au lieu de paralyser ma pensée, la rend plus claire et plus lucide. Sachant que je ne puis- échapper au sort qui nie menace, je tenterai tout ce qu'il sera humainement possible de faire pour éloigner la catastrophe inévitable; cela doit vous rassuTer.

— Pas trop, répondit le marquis avec un pâte sourire.

< — Seulement, Excellence, je vous le répète, j'ai besoin de toute ma liberté d'action, il ne faut pas que, soit par paroles, soit d'une autre façon,, vous entraviez les projets que je médite et les moyens que je compte employer.

— Je vous ai donné ma parole de gentilhomme.

— Et je l'ai Teçue, Excellence ; ï'a guerre que nous commençons aujourd'hui n'a rien de commun avec "celles que, m*a-t-on dit, vous êtes accoutumé à faire en Europe. Nous avons en face de nous des ennemis dont l'arme principale est la ruse. Ce n'est donc qu'en nous montrant plus fins et plus rusés qu'eux que nous parviendrons à les ; vaincre, s'il nous est, ce que je ne crois pas, possible d'obtenir ce résultat. Les observations que vous penseriez devoir me faire n'aboutiraient qu'a consommer plus promplement notre perte si j'étais contraint de m'y conformer.

— Une fois pour toutes, je vous promets de vous laisser la liberté la plus entière, si bizarres et si singulières que|me paraissent les dispositions que vous jugerez nécessaire de prendre dans D'intérêt générai.

— Yoilà qui est parler en homme sage, Excellence; espérez. Qui sait, peut-être Dieu daignera- t-il faire un miracle en notre faveur ; du moins y aiderons-nous de tout notre pouvoir.

— Je yous remercie de me donner enfin ;un peu d'espoir, Diogo, et cela avec d'autant

plus de joie, fit le marquis en souriant, que c'est une marchandise dont vous n'êtes pas prodigue à mon égard.

— Nous sommes des hommes auxquels il faut parier franchement pour qu'ils se mettent sur leurs gardes, Excellence , et non des enfants peureux qui ont besoin d'être trompés. Maintenant, a j;outa-.t-il en étendant le

buisson: et épient nos moindres gestes, nûiiïs verront nous arrêter; et camper aussi hardiment, ils ne sauront que penser de 1 cette façoït: d'agir;, l'inquiétude deur viendra', ils chef- 1 chèront les motifs de nôtre conduite, hésiteront et nous donneront . ainsi le temps dé préparer une vigoureuse résistance'. Me côru- ; prenez-vous, Excellence ?

— A peu près, une- seule chose- demeure :

obscure pour moi dans ce que vous: ; m'avez dit.

—Laquelle?. '■ -*

— Yous avez l'intention d'aller yoiis-même ! chercher des nouvelles et de vous introduire dans les -villages indiens?

— En effet, telle est mon intention.

— Ne croyez-voUs : pas que ce soit là Une; grande imprudence? vous risquez d'être découvert.

— C'est vrai , .et si cela arrive, mon sort est décidé d'avance;' que voulez-vous, Excellence? c'est une: chance à courir,- mais il n'y a pas moyen de faire autrement. Cependant,, si. périlleuse que soit une telle expédition, elle ne l'est pas autant que vous le supposez, pour un homme qui, ainsi que moi, appartient à la race indienne et connaît naturellement les coutumes tdes hommes qu'il veut tromper; d'ailleurs je. n'ai pas besoin d'ajouter; Excellence, que je prendrai toutes les précautions nécessaires pour ne pas être surpris.

Pendant que le marquis et le capitao causaient ainsi entre eux, la caravane continuait

laissé emporter àprononeer ces paroles, noire [bras vers un léger monticule situé à environ

position est intolérable ; nous ne pouvons rester ainsi; comment sortir de Pimpasse dans laquelle nous nous trouvons?

— Yoilà, Excellence, ce à quoi je songe;:

une attaque immédiate des Guaycurus n'est pas ce qui me préoccupe le plus en ce moment : le pays est trop boisée le terrain trop; ■inégal et trop coupé par les cours d'eauxpour

qu'ils essayent de : nous surprendre; je connais leur manière de combattre; ils doivent avoir en ce moment intérêt à nous ménager, pourquoi? je ne saurais le deviner encore, mais je le saurai bientôt.

— Qui vous fait supposer cela ?

— Mon Dieu ! l'opiniâtreté qu'ils mettent â essayer de nous faire retourner sur nos pas, au lieu de nous assaillir à l'improviste;; après cela, ces démarches peut-être sent- elles un stratagème pour nous inspirer de la confiance. .

— Que comptez-vous faire?

— D abord étudier les plans de l'ennemi Excellence, et, su •* Dieu me vient en aide, si fins que soient -les Guaycurus, je parviendrai, je vous le jure,, à les percer à jour.

— Soyez assuré que, si nous réussissons à déjouer leurs projets et à leur échapper, la récompense que je vous réserve équivaudra au service que vous m/auiez rendu.

" Le capitao haussa les épaules.

— -il est inutile de parler de récompense à un homme mort, et je me considère comme

une lieue en avant el un peu sur la droite du chemin suivi par la caravane, si vous n'y trouvez pas d'inconvénient, voilà où nous allons placer notre campement pour la nuit.

— Gomment 1 déjà nous arrêter? se récria le jeune homme, et la journée est à peine à la moitié.

'— Quel dommage , s'écria l'Indien avec un accent de railleuse pitié, que cette expédition 'soit condamnée à finir si mal , je vous aurais donné certaines leçons, Excellence, qui au-; raient fait de vous,*'j'en suis convaincu, avec: le temps, un des plus fins et des plus ëxpé-; rimentés coureurs des bois du Brésil.

Malgré la situation critique dans.laquelle il se trouvait, le marquis ne put s'empêcher de rire à celte naïve boutade du di£ne capitao;

— C'est égal, don Diogo, luïrepbndit-iï, ne m'épargnez pas vos leçons , oh né sait pas ce qui petit arriver,; peutrêtre" meprofiterontpll'ps

— A la grâce de Dieu, Excellence. Eçoutez- ; moi bien, voici ce que nous allons^ faire.

— - Je suis, tout oreille. ■

^- Nous ne devons pas nous enfoncer davantage dans le désert avant d'avoir r sur les mouvements de nos enriemisi des renseiignements positifs ; ces renseighements r moi seul puis les obtenir, en me faufilant parmi eux et en m'ihtroduisànt jusque dans leurs villages ; d'un autre côté, lorsque leurs éclaireurs qui nous surveillent derrière chaque

, a s'avancer lentement à travers les méandres inextricables: d'un étroit sentier, tracé avec peine par le passage des bêtes fauves et presque peTdu dans les hautes herbes.

Le silence le plus complet, le calme le plus profond régnaient dans ce désert, que le pas de l'homme semblait n'avoir jamais foulé depuis l'époque de la découverte.

Cependant, les chasseurs métis et les soldados d'à conquis la, mis en éveil par la présence inattendue devant eux du chef guaycurus, et inquiets du long entretien, qu'il avait eu avec le capitao, se tenaient sur leurs gardes. Ils n'avançaient, selon l'expression espagnole, que la iïarbo sur l'épaule, l'œil et l'oreille au guet, le doigt .sur la détente du fusil, et prêts à faire feu à la moindre alerte. La caravane atteignit ainsi la colline sur laquelle don Diogo se proposait de- camper.

L'Indien, avec ce coup d'œil infaillible que donne une longue expérience et que possèdent seuls les hommes rompus depuis des années à la vie si accidentée et si pleine de péripéties imprévues 1 du désert, avait choisi admirablement le seul endroit on il fût possible d'établir un camp facile a être promptement mis. en. état de résister à une attaque subite des ennemis.

Cette colline formait une accore avancée de Tune des plus larges rivières de la plaine, ses flancs escarpés étaient dépourvus de verdure, son sommet seul était recouvert d'un bois épais; du côté delà rivière^ la colline, taillée à pic, était inabordable; seulement elle était accessible par le désert, sur un espace de -dix mètres tout au plus. .

Le marquis félicita don Diogo sur la sagacité avec laquelle il avait choisi cette, posi^

tion. ■ ' '■'" ' '- ' ' ' ': : "'[ "".',■*

— Cependant, ajoutait-il, je me demandé

s'il était nécessaire,; peur Une seule nuit; de

uous établir au sommet d'une telle forte-

resse. ■ ' '. '.-.-.": ' ' '-

' ! — Si nous ne devions y rester qu'une seule nuit, répondit l'indien, je ne me serais pas donné la peine de vous indiquer ce, lieu, mais les Renseignements ; que nous avons à piendru seront peut-être: longs h oMenir, et il est bon , si . nous sommes contraints de "demeurer quelques: jours ici, de ne pas; avoir à redouter une surprise.

— Demeurer quelques jouis iei, reprit Je marquis avec une nuance de mécontenté^ ment.

... -—Damai je.ue saurais positivement vous dire' ce qui arrivera. Peut-être repaTtirons^-

'il

Vi : v-

ZENO CÀBKÀL.

rempart, les enchaînés et

nous demain, peut-être non ; cela dépendra des circonstances. Bien que notre position ne soit pas bonne, encore dépend-il un peu de nous, Excellence, de ne pas la rendre pire.

— Vous avez toujours raison, mon ami, répondit le jeune homme; campons donc, puisque vous le voulez.

Le capïtao quitta alors le marquis et alla donner les ordres nécessaires pour que.le campement fût établi ainsi qu'il l'avait arrêté dans son esprit.

Les Brésiliens s'occupèrent d'abord à mettre en sûreté leurs choses les plus précieuses c'est-à-dire les provisions de bouche et les munitions de guerre ; puis, ce soin pris, on installa le camp sur le bord même de la plate-forme de la colline; on forma un rem- : )art de troncs d'arbres enlacés les uns dans : es autres ; derrière ce premier wagons et les charrettes furent placés en croix de Saint-André.

D'après l'ordre exprès du capitao, les arbres strictement nécessaires aux fortifications avaient été abattus; les autres, demeuTés debout, devaient, non-seulement donner de l'ombre aux Brésiliens, mais encore leur servir de défense en cas d'assaut, et, de plus, empêcher les Indiens, s'ils ne l'avaient fait déjà, ce qui n'était guère probable, de les compter et de connaître ainsi le nombre des ennemis qu'ils attaquaient.

Un peu avant le coucher du soleil, le camp se trouva complètement en état de résister a un coup de main.

Diogo, pour plus de sûreté, ordonna qu'une sentinelle demeurerait nuit et jour au sommet de Tarbre le plus élevé de la colline, afin de surveiller le désert et d'avertir les aventuriers des mouvements des indiens.

Cette dernière précaution , la plus importante de toutes , assurait en quelque sorte la sûreté du camp; aussi Diogo ne voulut- il confier le soin de veiller sur le salut commun qu'à un homme expérimenté et ordonna-t-il que la sentinelle, plaeée ainsi en vedette, serait toujours un de ses soldats.

Indiens eux-mêmes, ils étaient plus que tous autres en état de déjouer les Tuses des Guaycurus et de ne pas laisser surprendre leurs compagnons.

fixés avec une expression étrange sut le capitao.

— Don Diogo, lui difc-il enfin en lui posant amicalement la main sur l'épaulé, avant dé me quitter, laissez-moi vous adresser une question.

— Faites, Excellence.

— Quelle est l'a raison qui vous engage à me témoigner un dévouement si grand, une abnégation si complète?

. — A quoi bon vous le dire, Excellence?

vous ne me comprendriez pas.

— Voilà plusieurs fois que je m'interroge à ce sujet sans pouvoir me répondre. Nous ne nous connaissons que depuis deux mois; avant la trahison de Malco, à peine avais-je échangé quelques banales paroles avec vous; vous n'avez, que je sache, aucun motif plausible pour vous intéresser à mon sort?

— Mon Dieu! Excellence, répondit insouciamment l'Indien, je ne m'intéresse nullement à vous, croyez-le bien.

— Mais alors, s'écria le marquis au comble de la surprise, pourquoi risquer ainsi votre vie pour moi ?

— Je vous ai dit, Excellence, que vous ne me comprendriez pas.

Assaut de i'tises.

Lorsque la nuit fut venue et que l'obscurité eut complètement noyé le paysage, don Diogo entra dans la tente où le marquis se promenait tout pensif, marchant de long en large, la tête basse et les bras croisés sur la poitrine.

— Ahl c'est vous, capitao, lui dit le jeune homme en s'arrêtant quelles nouvelles?

— Bien que je sache, Excellence, répondit l'Indien ; tout est calme, les sentinelles veillent; la nuit, je le crois, sera tranquille.

— Cependant, vous aviez, si je ne me trompe, quelque chose à me dire?

— En effet, Excellence, je venais vous annoncer, que je quitté le camp.

— Vous quittez le camp ?

— Ne faut-il pas que j'aille à là découverte?

— C'est vrai. Combien de temps comptezvous rester dans eette excursion?

— Qui saurait le dire, Excellence ? peutêtre un jour, peut-être deux, peut-être quelques heures , tout dépendra des circonstances; il est possible aussi que je sois découvert, et alors je ne reviendrai pas.

Le marquis demeura un instant les yeux

C'est égal, mon ami; répondez, je vous prie, à" ma question; si dures que soient à entendre les vérités qui sortiront de votre bouche, j'ai cependant besoin que vous me les disiez.

— Vous le voulez, Excellence ?

— 3e l'exige, autant qu'il m'est permis de manifester ma volonté sur un tel sujet.

— SoitI Ecoutez-moi donc, Excellence; seulement je doute que vous me compreniez bien, je vous le répète encore.

— Parlez I parlez l

— Ne vous fâchez donc pas, je vous prie, Excellence, si ce que vous allez entendre vous semble un peu dur ; a une question franchement posée, je dois faire une réponse franche. Vous, personnellement, vous ne m'intéressez nullement, vous l'avez dit vousmême; à peine est-ce si je vous connais. Dans toute autre circonstance il est probable que, si vous réclamiez mon aide, je vous la refuserais, car, je vous l'avoue, vous ne m'inspirez aucune sympathie et je n'ai naturellement aucune raison pour yous aimer. Seulement il arrive ceci, que vous êtes en quelque sorte sous ma garde; que, lorsqu'on m'a placé sous vos ordres j'ai juré de vous défendre envers et contre tous pendant le temps que nous voyagerions ensemble; lorsque ce misérable Malco vous a trahi, j'ai compris - la responsabilité gue cette trahison faisait peser sur moi ; j'ai immédiatement, sans hésiter, accepté cette responsabilité avec toutes ses conséquences.

— Mais, interrompit le marquis, cela ne va pas jusqu'à faire le sacrifice de la vie, surtout pour un homme envers lequel on n'éprouve aucune sympathie.

'—Ce n'est pas à vous, Excellence, c'est à moi que je fais ce sacrifice, à mon honneur, qui serait flétri si je ne tombais pas à vos côtés en essayant jusqu'au dernier moment do vous protéger et de vous faire un bouclier démon corps; que vous, Excellence, gentilhomme d'Europe, aussi noble que le roi de, Portugal, vous entendiez autrement certaines exigences de la vie civilisée, cela ne m'étonne pas et n'a rien qui me doive surprendre ; mais nous autres, pauvres Indiens, nous ne possédons d'autre bien que notre honneur et nous ne consentons jamais à en faire bon marché; j'appartiens à un corps de soldais qui, depuis sa création, a continuellement donné, des marques d'une fidélité à toute épreuve, sans que jamais un traître se soit rencontré dans ses rangs. Ce que je fais pour vous, tout autre à ma place le ferait; mais, ajouta-t-il avec un sourire triste, à quoi bon nous appesantir davantage sur ce sujet, Excellence? mieux vaut nous arrêter là; profitez de mon dévouement sans vous inquiéter d'autre chose ; d'ailleurs, il n'est pas aussi grand que vous le pensez.

— Comment cela?

-*-. Eh! mon Dieu, Excellence, parune raison toute simple: nous au très solda dos da conquista qui sanscesse guerroyons contre les Indiens bravos, nous jouons continuellement. nôtre vie et nous finissons toujours par être tués dans quelque embuscade; eh bien, je ne fais qu'avancer de quelques jours ou peut-être seulement de quelques heures le moment où il me faudra rendre mes comptes au Créateur; vous voyez que le sacrifice que je vous fais est minime et ne mérite en aucune façon que j'essaye de m'en prévaloir.

Don Roque se sentit ému malgré lui par la naïve loyauté de cet homme à demi civilisé qui, à lui homme du monde, lui donnait, sans paraître s'en apercevoir ou même le soupçonner, une si haute leçon de morale.

— Vous valez mieux que moi, Diogo, lui dit-il en lui tendant la main.

— Eh I non, Excellence, je suis moins civilisé, voilà tout ; et il continua ainsi, après lui avoir, avec une bonhomie extrême, décoché ce dernier trait : Maintenant que j'ai répondu à votre question, nous reviendrons s'il vous plaît, Excellence, à notre, affaire.

— Je ne demande pas mieux, capitao. Vous me disiez, je crois, que yous aviez l'intention de quitter le camp?

— Oui, Excellence, pour aller à la découverte.'

— Fort bien ; quand comptez-vous partir ?

— Mais tout de suite, Excellence.

— Comment, si tôt?

— Nous n'avons pas un instant à perdre pour essayer de nous renseigner; nous avons affaire, ne l'oubliez pas, Excellence, aux Indios bravos les plus fins et les plus braves du désert. D'ailleurs vous les verrez bientôt à l'œuvre, ce sont de rudes adversaires, allez.

— .le commence à le croire.

— Bientôt vous en aurez la certitude.

— Que dois-je faire pendant votre absence ?

— Bien, Excellence.

— Cependant, il me semble...

— Rien, je vous le répète. Demeurer sans sortir ; dans le camp, faire bonne garde, et vous assurer par vous-même que les sentinelles ne s'endorment pas à leur poste.

— Rapportez-vous-en à moi pour cela.

— .l'oubliais une chose fort importante, Excellence; si, ce que je ne suppose pas, vous étiez attaqué par les Indiens pendant mon absence, et serré de près, faîtes attacher une faja rouge à la plus haute branche de l'arbre de la vigie ; je comprendrai ce que cela voudra dire, et je me précautionnerai en conséquence, à mon retour au camp.

— Cela sera fait. Avez-Yous d'autres recommandations ?

— Aucune, Excellence; il ne me reste plus u'à prendre congé de vous. Souvenez-vous e ne pas sortir avant mon arrivée; vous seriez perdu.

— Je ne bougerai pas d'une ligne; c'est convenu, et vous me retrouverez, je l'espère, dans une situation aussi bonne que celle dans laquelle vous me laissez.

— Je l'espère, Excellence; au revoir!

— Au revoir et bonne chance!

— Je tâcherai.

Diogo s'inclina une seconde fois et quitta

latente.

Le capitao sortit du camp à pied.

Les soldados da conquista se servent rarement du cheval, ils ne l'emploient que lorsqu'ils ont à faire un long trajet en plaine, car les forêts brésiliennes sont tellement épaisses et encombrées de lianes et do plantes grimpantes, qu'il est littéralement impossible.de les traverser autrement que la hache à la main, ce qui rend le cheval non-seulement inutile, mais en quelque sorte nuisible par l'embarras qu'il cause sans cesse à son maître.

Aussi les soldados da conquista sont-ils généralement d'excellents piétons. Ces hommes ont un jarret de fer; rien ne les arrête ou ne les retarde : ils marchent avec une vé-

ai

Parie. — imp.tScHiLLEn, 10, Faub.-Montmaitre.

*~-**éLi. ::£-ia)rf " - &;:■

locité et une sûreté qui feraient pâlir de jalousie nos cliasseurs à pied, gui cependant jouissent à juste titre d'une réputation bien établie de marcheurs émérites.

Les distances que f ranehissent en quelques heures ces Indiens, dans des chemins impraticables, sont quelque chose de prodigieux «t qui surpasse tout ce qu'on saurait imaginer.

Trente et môme quarante lieues dans une journée ne sont rien pour eux ; ils courent toujours, bien que chargés de leurs armes et de leur lourd bagage; ils suivent, sans se gêner, un cheval lancé au "grand trot, et pourtant, pendant ces courses rapides, rien ne leur échappe, le plus petit indice est observé par ;eux; l'empreinte la plus fugitive laissée par mégarde sur le sol est aperçue et relevée avec soin; pas un bruit du déport qu'ils ne saisissent et ne commentent aussitôt : le bris d'une branche ciàiu Les lailli?, le vol subit d'un oiseau, l'élan rapide d'un fauve quittant son repaire à leur approche; ils entendent et comprennent tout, et sont continuellement sur leurs gardes, prêts à faire face à l'ennemi, quel qu'il soit, qui surgit souvent tout à cour» devant eux, et dont ils ont, avec leur infaillible expérience, deviné ou pressenti l'approche bien avant quïl apparaisse.

Le capitao Diogo, nous n'avons pas besoin de le 'dire, le lecteur a déjà été à même de le reconnaître, jouissait parmi ses compagnons, bons appréciateurs en pareille matière, d'une réputation de finesse peu commune ; il avait en plusieurs circonstances donné des x^reu vos d'adresse et de sagacité admirables, mais jamais il ne s'était trouvé dans des circonstances aussi difficiles, car jamais il n'avait élé en face d'ennemis aussi rusés que ceux qu'il lui fallait combattre en ce moment.

Les Indiens bravos dont il était l'implacable ennemi et auxquels il avait causé d'irréparables pertes, avaient pour lui une haine mêlée d'une superstitieuse terreur. Diogo avait si souvent et avec tant de bonheur évité les pièges tendus sous ses pas, si souvent échappé à une mort presque certaine, que les Indiens en étaient arrivés à supposer que cet homme était protégé par quelque charme inconnu et qu'il disposait d'une puissance surnaturelle qui l'aidait à surmonter les plus grandes difficultés et. .à sortir sain et sauf des plus affreux dangers.

Le capitao connaissait parfaitement l'opinion que les Indiens avaient de lui ; il savait que, s'il tombait jamais entre leurs mains, non-seulement il n'avait pas de quartier à espérer, mais encore il devait s'attendre à en -durer les plus eifroyables supplices. Pourtant, cette certitude n'avait aucune influence sur son-esprit; son audace n'en était pas abattue, et, loin de»prendre des précautions pendant le cours de ses diverses expéditions, c'était avec un plaisir indicible qu'il bravait en face ses adversaires, luttait de ruse avec eux et déjouait toutes .leurs combinaisons pour s'emparer de sa personne.

L'expédition qu'il faisait en ce moment était la plus téméraire et la plus difficile de toutes celles que, jusque-là, il avait tentées. Il ne s'agissait de rien moins que de s'introduire dans un village des Guaycurus, d'assister à leurs réunions et de parvenir ainsi à surprendre leurs secrets.

Diogo se considérait comme perdu, il avait la conviction que lui et tous les hommes qui composaient la caravane à laquelle il appartenait, tomberaient dans le désert massacrés par les Indiens ; aussi, croyant n'avoir rien à ménager, agissait-il en conséquence, jouant, ainsi qu'on le ait vulgairement, le tout pour le tout, résolu à. disputer jusqu'au bout la terrible partie dont sa vie était l'enjeu, et voulant, avant de succomber, pr ennemis ce dont il était capable, leur donner, en un mot, la mesure de ses forces.

Après être sorti du camp, le capitao descenait rapidement la colline, se dirigeant, malgré les ténèbres épaisses qui l'enveloD-

paient, avec autant de certitude qu'en plein jour, et marchant avec une légèreté si grande, que le bruit de ses pas aurait, à quelques mètres seulement, été imperceptible à l'oreille la plus exercée et à l'ouïe la plus fine.

Lorsqu'il eut atteint le hord de la rivière, il s'orienta un instant, puis iL se coucha sur le ventre et commença à ramper doucement dans la direction d'un buisson voisin, dont une partie baignait, dans l'eau de la rive.

Arrivé à deux ou trois pas du buisson, l'Indien s'immobilisa subitement, et demeura l'espace de plusieurs minutes sans que le bruit même de sa respiration le pût dénoncer.

Puis, après avoir d'un regard circulaire sondé les ténèbres, il se ramassa et se pelotonna sur lui-même comme une bête fauve, prête a prendre son élan ; saisissant sou coulvau <;o la maîndroiio, U leva légèrement la tête et imM.a avec une r.;re perfection le sifflement du giboya ou boa cuuslriclor, cet . hôte redoutable des grands déserts brésiliens.

A peine ce sifflement se fut-il fait entendre que les brandies du buisson s'agitèrent; elles s'écartèrent avec violence, et un Indien guaycurus bondit épouvanté sur la rive. Au même instant, le capitao surgit derrière lui, lui enfonça son couteau dans la nuque et le renversa mort à ses pieds, sans que le malheureux sauvage, surpris à l'improviste, eût eu le temps de pousser un cri d'agonie.

Ce meurtre avait été commis en moins de

temps qu'il ne nous en a fallu pour le racon ter; quelques secondes a peine s'étaient écoulées, et le guerrier gisait sans vie devant son implacable ennemi.

Don Diogo essuya froidement son couteau à une touJle d'herbe, le replaça à sa ceinture et, se penchant sur sa victime chaude encore, il la considéra attentivement pendant assez longtemps.

— Allons, murmura-t-il enfin, le hasard

qui prend un de leurs costumes, il atteint facilement une rare perfection de déguisement.

En quelques instants, le mort fut complètement dépouillé; seulement, le capitao eut soin de placer sous son poncho ses pistolets et son couteau, armes dans lesquelles il avait plus de confiance que dans la lance, le carquois et les flèches du sauvage.

Après avoir caché avec soin ses propres vêtements dans un trou qu'iL creusa à cet effet, le capitao s'assura que le silence le plus profond régnait aux environs; pnis, rassuré ou à peu près, il chargea de nouveau le cadavre sur ses épaules, lui attacha une grosse pierre au cou pour l'empêcher de surnager, et, entr'ouvrant avec soin les branches du buisson dont les racines trempaient dans l'eau, il fit glisser doucement, et sans produire le moindre bruit, le corps dans la rivière.

Cette opération délicate terminée, le capitao se glissa de nouveau dans le buisson avec un soiuire.de satisfaction et attendit patiemment l'occasion, que" lé hasard ne pouvait manquer de lui fournir, de sortir avec honneur de sa cachette.

Deux heures s'écoulèrent pendant lesqueles le calme mystérieux du désert ne fut rouble par aucun bruit.

Diogo commençait à se fatiguer de la longueur de sa faction ; déjà: il cherchait dans sa tête un moyen de la faire cesser et de joindre les Guaycurus, qui ne devaient pas, ïelon toute probabilité, être fort ôl oignes

lorsqu'un léger froissement de feuilles sèches éveilla son attention et lui fit tout à coup dresser les oreilles.

Il distingua bientôt, le pas d'un homme oui s'approchait de lui; cet homme, bien que marchant avec prudence, ne croyait point cependant la situation assez périlleuse pour qu'il fût nécessaire d'user de grandes précautions ; de là ce léger froissement qui, 5, ce misérable était un guerrier .bien que léger, n'avait cependant pas échapcoslumo me conviendra parfaite- pô à l'ouïe ïine et exercée du capitao.

Mais quel était cet homme? que voulait- il?

Ges:questions que s'adressait Diogo, et auxquelles il lui était impossible de- répondre, ne laissaient pas que de l'inquiéter sérieusement pour sa sûreté personnelle.

Ce visiteur était-il seul ou suivi d'autres guerriers ?

A tout hasard, le capitao se tint sur ses gardes ; le moment suprême était arrivé de lutter de finesse avec ceux qu'il voulait tromper; il se tint prêt a soutenir bravement le

m'a favorisé d'élite, son ment.

Après cet aparté qui expliquait le motif secret du meurtre qu'il venait de commettre d'une façon si brusque, et cependant si sûre, le capitao chargea sur ses épaules le corps du Guaycurus et se cacha avec lui dans le buisson, dont il l'avait si adroitement obligé à sortir.

Si on concluait, de ce que nous venons de raconter, que le capitao était un homme féroce et sanguinaire,. on serait dans une grave

erreur; don Diogo jouissait, dans la vie pri- choc,! quel qu'il fût, dont il était menacé, il

vee, d'une réputation justifiée de bonté et d'humanité, mais les circonstances dans lesquelles il se trouvait en ce moment étaient exceptionnelles : il se considérait avec raison dans le cas de légitime défense; il était évident que, si l'espion guaycurus qu'il avait surpris et si impitoyablement tué, l'avait aperçu le premier, il l'aurait poignardé sans hésitation, puisqu'il était en quelque sorte embusqué pour cela. Du reste, le capitao avait eu le soin de le dire lui-môme au marquis : la guerre qui commençait était toute de ruse et d'embûche, malheur à celui qui se laissait surprendre I

Aussi, le capitao n'énrouvait-il aucun remords de son action ; bien au contraire, il en était fort satisfait, puisqu'il se trouvait propriétaire du costume qu'il convoitait pour se glisser inaperçu au milieu des ennemis.

-Les moments étaient précieux; il se lrHa donc de dépouiller sa victime , dont il revêtait au fur et à mesure les vêtements ; par une heureuse coïncidence, les deux hommes étaient à peu près de la même taille, ce qui rendait l'échange encore plus facile. '

Les Indiens possèdent un talent

fit appel, non-seulement à tout son courage, mais encore a toute sa présence d'esprit, car il savait fort bien que de cette première rencontre dépendait lo succès de sa périlleuse expédition.

Arrivé à quatre pas environ du buisson au fond duquel le capitao se tenait immobile et silencieux comme un bîoe de granit, le rôdeur'inconnu s'arrêta.

Pendant quelques secondes, il y eut un silence suprême, durant lequel on aurait presque entendu battre dans sa poitrine le cœur du brave soldat.

11 ne pouvait, à cause do l'obscurité, voir son ennemi; mais il devinait sa présence et S'inquiétait intérieurement de son immobilité et de son silence de mauvais augure; il redoutait instinctivement un piège semblable à celui qu'il avait employé; un pressentiment secret l'avertissait qu'il se trouvait en face d'un adversaire redoutable, et qu'il ne parviendrait peut-être pas à tromper.

Soudain le cri de la chouette s'éleva àans l'air à deux reprises différentes.

Si parfaitement modulée que fût fimitaon, l'oreille d'un Indien ne [pouvait s'y

fi

un talent particu- lion, lier, non-seulement pour se grimer, mais en- tromper. . „. , core pour se mettre* dirons-nous,, dans la Le capitao comprit que ce cri était un sisuccomber, prouver à.ses | peau de ceux dont ils veulent emprunter les gnai de son visiteur inconnu.

traits. ■" .' Mais à qui s'adressait ce sign&li, était-ce à

A très peu de différences près, les pein- lui ? était-ce à des guerriers bieitis dans les tures des chefs guaycurus sont toutes les 1 halliers environnants ? mêmes ; leurs allures ne diffèrent que fort - Peut-être les précautions, de Diogo- n'apeu, et, lorsque c'est un Indien de pure racel vaient-elles pas été bi§4 ^r'fses : te ftC£u,& qui

ZENO CÀMÂL.

serrait la corde autour du cou du guerrrier qu'il avait tué avait pu se défaire, le corps surnager, et les Guaycurus, en apercevant le cadavre, avoir déouvert la trahison elYenir en ce moment pour venger leur frère en tuant son assassin.

Ces diverses pensées traversèrent, comme un éclair l'esprit du soldat ; cependant il fallait répondre , toute hésitation le perdait ; se recommandant au hasard, le capilao fil un effort suprême et imita à son tour, à deux reprises, le cri de la chouette.

Fuis il attendit avec anxiété le résultat de cette tentative désespérée!, n'osant croire à sa réussite.

Celte attente fut courte; presque au même instant, l'homme quel qu'il fût, qui se tenait auprès du buisson, fit entendre sa voix; il parlait en langue guaycuru que Diogo, nonseulemcni comprenait, mais parlait avec une rare perfection.

— Alo ingole canchè Kjick piep, Paï (I), demanda- t-il'.

— Alochi (2), répondit aussitôt le capitao à voix basse.

— Epoï\ aboui (3), reprit le Guaycurus.

Après avoir échangé ces quelques mots, .

que nous avons mis en guaycurus pour donner au lecteur un spécimen de cette langue, don Diogo obéit à l'adjonction qui lui était

faite et sortit hardiment du buisson, bien que, malgré le succès de son stratagème, il ne se sentît cependant pas complètement rassuré .

L'Indien, qu'il reconnut au premier coup d'œil pour être Tarou-Niom lui-même, était si convaincu d'avoir alïaire à un de ses guerriers, qu'il ne se donna même pas la peine de l'examiner, se contentant de jeter sur lui un regard distrait ; d'ailleurs le chef paraissait fort préoccupé.

Il reprit presque aussitôt l'entretien que cette fois nous traduirons en français. *

— Ces chiens u'onl donc pas essayé de battre la plaine pendant l'obscurité? demandat-il.

— Non, répondit Diogo, ils sont serrés

bou-

comme des chiens poltrons, ils n'osent ger.

— Bpoï\ je les croyais plus braves et plus rusés ; ils ont avec eux un homme qui connaît bien le désert, un traître de notre race auquel Je me réserve de mettre des charbons ardents dans les yeux et de couper sa langue menteuse.

Le capilao frémit intérieurement à ces menaces qui s'adressaient à lui ; cependant, il ■fit bonne contenance.

— Ge chien mourra, dit-il.

— Lui et ceux qu'il conduit, répondit le chef; j'ai besoin de mon frère.

— Je suis aux ordres de Tarou-Niom.

— Les oreilles de mon frère sont ouvertes?

— Elles te sont.

— Eîioï) je parle. Pour la réussite de mes projets, il me faut l'assistance des Payagoas ; sans leurs hoïnaka {h), je ne puis rien tenter. Emavidi-Ghaimè m'a promis de m'en envoyer cinquante, montées chacune par dix guerriers, aussitôt que j'en témoignerai le désir. Mon frère le Grand- Sarigue ira deman-

der les pirogues.

— 3 'irai.

— = J'ai moi-même amené ici près le cheval de mon frère afin qu'il ne perde pas de temps à l'aller chercher. Voici mon kwio (ô). Mon frère le montrera à Emavidi-Ghaimè, le chef des Payagoas, de la part de son ami Tarou- Niom, le capitao des Guaycurus, et il lui dira :« Tarou-Niom réclame l'accomplissement de la promesse faite. »

— 3e le dirai, fit Diogo, qui répondait aussi laconiquement que possible.

(1)" Traduction littérale : Mon hère, le Grand-Sarigue a-t-il vu les blancs % G, Aimard.

(2) Non.

(3) C'est bon,, viens;

(4) Pirogues de guerre!!

(5) Couteau.

— C'est bon ; mon frère est un grand guerrier; je l'aime, qu'il me suive.

Les deux hommes commencèrent alors à marcher rapidement, sans parler, Pun derrière l'autre.

Don Diogo bénissait intérieurement le hasard qui s'était plu à arranger si bien les choses; car il redoutait l'œil clairvoyant du chef guaycurus , et ce n'avait été qu'avec une appréhension secrète qu'il avait pensé au moment où tous deux seraient, arrivés au camp , où la lueur des brasiers de veille aurait pu dénoncer son déguisement aux yeux si difficiles à tromper des Guaycurus, et qui, d'ailleurs, connaissaient sans doute trop bien l'homme dont il avait pris la place pour espérer de leur donner le change.

Mais, mainlenanl, la position était changée; car, si par un malheureux hasard, le chef des Payagoas connaissait le guerrier mort, ce ne devait être que très superficiellement et sans avoir jamais eu avec lui des rapports assez intimes pour qu'il en eût gardé un souvenir bien net.

Cependant, les deux hommes atteignirent une clarière où se trouvaient deux chevauxtenus en bride par un esclave.

— Yoici ie cheval de mon frère, qu'il parle, dit Tarou-Niom, j'attends son retour avec impatience; il se dirige vers le midi, moi, je retourne au camp ; à bientôt.

Diogo ignorait lequel des deux chevaux élait le sien; craignant de se tromper et de I prendre l'un pour l'autre, ii feignit de trébucher afin de laisser au chef Je temps do se mettre en selle, ce que celui-ci, dont ]a méfiance n'était pas éveillée, fit immédiatement; Diogo imita son exemple.

Les deuxhommes enfoncèrent leurs éperons dans les fiancs de leur monture et s'éloignèrent à toute bride dans des directions différentes.

Lorsqu'il fut enfin seul, le capitao ne put retenir un soupir de soulagement.

— Ouf ! dît-il à part, lui, l'épreuve a été rude, mais je crois m'en être assez bien tiré jusqu'à présent; cependant il ne faut pas encore chanter victoire, attendons que nous sachions la fin de tout cela, pourvu que ce démon de chef payagoas, que Ton dit si rusé, ne devine pas mon stratagème. À la grâce de Dieu! lui seul me peut sauver à présent.

11 hocha deux ou trois fois la tête d'un air de doute.

— C'est un miracle que je lui demande, ajouta-t-il, mais voudra-t-il le faire ?

Ylll

E- Caift aift^Paya goaï (! ) ,

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