‹ Zéno CabralChapitre 7 sur 21 · J ~ — une · texte numérisé non relu

J ~ — une

w une

pente moins raide que celle qu'il suivait; il obliqua légèrement, redoubla d'efforts , et bientôt mit le pied sur la plate-forme de la

colline.

Anivélà. il fit bal le. un instant pour reprendre baleine et remettre un peu d'ordre

dans ses idées ; sa difficile expédition était,

rattrapa facilement le ~chev~al qufne s'était 1 contre toutes probabilités, terminée heureu- '■ ' p i- i>v -ruiriit jmcsiiAf- | sernenl; les renseignements > qu il av

pas beaucoup éloigné et partit aussitôt.

Avant de rentrer au camp, le capitao, qui était un homme d'ordre et qui, surtout, se souciait médiocrement de s'exposera être tué par ses amis à cause de son déguisement, se dirigea par un chemin oblique vers la rivière.

Dès qu'il eut atteint le rivage, il abandonna le cheval, entra dans l'eau et se mit à la nage.

Bien que cette rivière fourmillât littéralement de caïmans, le capitao n'avait pas hésité à enirer dedans; il savait par expérience que les caïmans attaquent rarement l'homme et que le plus léger mouvement suffit pour les effrayer et les éloigner. ■

La seule chose qu'il redoulât, c'était d'être aperçu par les sentinelles indiennes qui sans doute étaient embusquées dans les buissons environnants, car, pour |retrouver ses habits, il lui avait fallu aller du côté où les Guaycurus avaient établi leur invisible blocus.

Mais le hasard, qui jusqu'à ce moment avait favorisé le capitao, ne l'abandonna pis à cette suprême et dernière épreuve.

Arrivé à quelque riistance du buisson qu'il voulait atteindre, Diogo se coula entre deux eaux. Du reste, cette précaution était, hâtonsnous de le dire, presque inutile; ce n'était pas la rivière, sur laquelle ils n'avaient rien à redouter, que surveillaient les Guaycurus, mais seulement la colline où se trouvaient leurs ennemis.

Diogo se glissa donc sans encombre dans le la cachette, qu'il avait prati-

ait obtenus ne manquaient pas d'importance-; tout était donc pour le mieux, et il se félicitait intérieurement, non pas de la façon dont il avait, conduit celle, scabreuse affaire, mais du plaisir que son retour allait causer à ses compagnons, et surtout au marquis.

Il se redressa au bout d'un instant et se remit à marcher d'un pas aussi libre et aussi relevé que s'il n'avait pas, pendant les quelques heures de son absence, supporté des fatigues surhumaines. ,

Le soleil se couchait au moment ou le capitao atteignait le sommet de la colline; la nuit était donc sombre déjà lorsqu'il entra daos le camp.

ses

Dès que son retour fut connu, tous compagnons se pressèrent autour de lui avec des cris de joie, qui donnèrent l'éveil au marquis et le firent accourir.

Le capitao poussa une exclamation de surprise et de douleur à la vue du spectacle qui s'offrit à ses yeux, lorsqu'il se trouva dans l'enceinte du camp. ' , ,

Les tentes et. les chariots avaient ete réduits en cendres; la plupart des mules et la plus grande partie des chevaux avaient été tués, sept ou huit cadavres de chasseurs et de nègres jonchaient cà et la le sol; les arbres, à demi-brûlés et tordus convulsivement, renversés les uns sur les autres, ajoutaient encore à l'horreur de ce spectacle.

Dona Laura Antonia, réfugiée tant bien que mal sous une enramada (l ). ouverte à tous les vents, et accroupie tristement devant un feu mourant, préparait,, aidée par son esclave

quée pour cacher ses habits, et les en retira

avecunvif sentiment de plaisir; mais, au lieu. ^ , M ., ,, . , , „„,„«

de s'en couvrir,. il en fit un paquet, ainsi que Enfin, tout présentait l'aspect de la ruine de ses armes, et, de nouveau il descendit dans T et de da désolation dans ce camp que, la la rivière veille, le capitao avait quitte si formidame-

Phœbé, son repas du soir.

Enfui, tout présentait l'aspect de la

Ce chemin lui paraissait plus court et plus et de plus il n'était pas fâché de se dé-

barrasser complètement des quelques peintures qui lui restaient sur le corps.

Afin defne pas attirer l'attention sur lui, le

ment établi. , n

— Qu'est-ce que cela signifie, mon Dieu?

s'écriart-il avec douleur.

(i) Espètie, de hangar fait de brandies. -

., AJH'.— JV-JJ*-.*

ZENO CAîBBAL.

Cela signifie, répondit amèrement le I Deux heures environ avant le |lever du so-

marquis, que vous ne vous étiez point trompé, Diogo, et que les Guaycurus sont de rudes adversaires.

— Mais il y a donc eu combat pendant mon absence ?

— Non, il y a eu surprise; mais venez, Diego, un înslant à l'écart, je vous expliquerai ce qui s'est passé, puis vous me rendrez compte de ce que vous avez fait.

Le capitao le suivit.

Lorsqu'ils -furent hors des regards des Brésiliens, le marquis commença son récit, récit fort court, mais terrible.

Deux heures après le départ, de Diogo, sans que les sentinelles eussent aperçu un seul ennemi, une nuée de flèches enflammées avaient plu tout à coup sur le camp de tous les côtés à la fois, et cela d'une façon si inopinée que d'abord les Brésiliens ne surent où courir ni de quelle manière se défendre ; le feu s'était presque aussitôt déclaré avec une intensité telle, qu'il avait été impossible de l'éteindre; puis, pour ajouter encore à l'horreur de la situation, une flèche étant malheureusement tombée sur le chariot qui contenait les poudres, le chariot avait sauté en tuant et blessant plusieurs hommes.

Les Guaycurus avaient profité de la stupeur des Brésiliens pour tenter un assaut furieux, assaut qui avait été repoussé, il est vrai, après un combat acharné corps à corps, mais pendant lequel le reste des munitions avait presque complètement été épuisé.

Diogo hocha tristement la tête à ce sombre récit; puis, sur la prière du marquis, il com- ! mença le sien, que son interlocuteur écouta avec la plus sérieuse attention. Lorsqu'il eut terminé, il se fit un instant de silence.

— Que me conseillez-vous? dit enfin le marquis.

— La situation est presque désespérée, ré- . pondit nettement le capitao. Le plus prudent,

à mon avis, serait de tenter une sortie, d'essayer cle s'ouvrir un passage et de regagner au plus vite les habitations.

— Oui, murmura à part lui le marquis, peut-être cela vaudrait-il mieux; mais je veux al tendre encore; j'ai expédié un baiteur d'estrade au dehors pour prendre des nouvelles de l'ennemi; qui sait ce qu'il nous dira?

— Yous êtes le seul maître, répondit Diogo qui l'avait entendu; mais chaque minute qui s'écoule nous enlève, croyez-le bien, plusieurs jours d'existence.

— Peut-être ! s'écria violemment le marquis en frappant du pied avec colère, mais, vive Dieu ! tout n'est pas dit encore; non, quoi qu'il arrive, je ne reculerai pas lâchement devant ces barbares ; ne puis-je donc pas essayer de joindre dom Joachim Ferreira?

— Certes, vous le pouvez, Excellence.

— Eh bien? s'écria-t-il avec joie.

— Eh bienl vous ne réussirez qu'à nous faire tous massacrer plus vite, voilà tout.

Après avoir prononcé ces paroles, le capitao tourna le dos au marquis et rejoignit ses compagnons, ne voulant pas continuer plus longtemps un entretien inutile et dédaignant de discuter contre un parti si opiniâtrement pris.

leil, le batteur d'estrade, expédié par le mar quis, rentra au camp.

Il était porteur d'étranges nouvelles : les Indiens avaient disparu sans laisser de traces.

Diogo écoula attentivement le rapport de cet homme; puis, se tournant vers le marquis qui, lui aussi, avait passé la nuit sans que le sommeil vînt clore ses paupières :

. — Eh bien? lui demanda- 1~ il.

— Mais il me semble.. .répondit le marquis.

— Attendez, interrompit Diogo. Mon ami, dit-il en s'adressant au batteur d'estrade, al-

Désastre.

La nuit fut tranquille.

Les Brésiliens la passèrent plongés dans un profond sommeil; Diogo seul, dont l'organisation defer semblait ne pas connaître la fatigue, veilla sur le salut commun.

lez vous reposer, Vous devez avoir besoin de réparer vos forces. Le Brésilien salua et se retira a ussilôt.

— 11 est inutile, reprit Diogo, que cethomme entende ce que nous avons à nous dire.

Maintenant que nous sommes seuls, parlez, Excellence, je vous écoute.

— Je crois que si ces nouvelles sont vraies, elles sont excellentes.

— Traies ou fausses, moi, je les trouve exécrables.

— Ah !

— Gom prenez-moi bien, Excellence, et persuadez -vous que je possède des Indiens et de leurs moeurs une connaissance trop approfondie pour me tromper

— Je le reconnais, mon ami, parlez donc, je vous prie.

— Je croirais, Excellence, manquer à tous mes devoirs, si, au point où. nous en sommes arrivés, je ne vous parlais pas avec la plus grande franchise ; or, il est évident pour moi ! que les Indiens vous tendent un piège, les Guaycurus vous ont loyalement averti cle vous retirer, ils vous ont laissé la liberté de le faire ; à tort ou à raison vous, avez méprisé leurs avis et vous vous êtes obstiné à pousser en avant. Je ne discute pas avec vous, remarquez-le bien. Excellence, l'opportunité de celte détermination, je constate un fait, voilà tout.

— Continuez, mon ami.

— Ils ont si peu l'intention de se retirer, qu'ils m'ont expédié, moi, sans savoir naturellement à qui ils s'adressaient, demander des secours à leurs alliés les Payagoas ; puis ils vous ont attaqué avec fureur, non pas dans le but de s'emparer de votre camp, ils savaient d'avance qu'ils ne réussiraient pas, mais pour vous réduire dans l'état où vous

; êtes, c'est-à-dire aux abois, et à cela, vous en conviendrez vous-même, ils ont complètement réussi.

— Concluez, concluez, interrompit le marquis avec violence.

— La conclusion est des plus simples, Excellence, reprit le capitao avec ce ton de bonhomie qui lui était naturel : les Guaycurus ont feint de se retirer afin de vous attirer en plaine et avoir meilleur marché de vous, à cause des armes à feu que vous possédez, et dont la supériorité disparaîtra lorsque vous serez accablé par le nombre.

— Auriez-vous peur, Diogo ? lui demanda roniquement le marquis.

— Certes, Excellence, grand' peur même:-

— Yous?

— Pardon, ceci demande une explication.

J'ai peur, non pas de mourir, dès l'instant où vous m'avez fait connaître votre formelle intention, j'ai fait le sacrifice de ma vie.

— Alors, que me dites-vous donc ?

■-i-r Je vous dis, Excellence, que je ne crains

pas de mourir, mais que j'ai horriblement, peur de me faire tuer bêtement, ce qui n'est pas du tout la même chose. J'ai une réputation à soutenir, Excellence.

Malgré la gravité delà situation, le marquis éclata de rire.

— -Bah! bah! -fit-il, les choses, j'en suis convaincu, tourneront mieux que vous ne le supposez.

-*■ Je le souhaite sans l'espérer, Excellence.

— Voyons, vous croyez -vous en état de nous guider vers l'endroit où le chef des Paulistas se treuve en ce moment?

— Pour vous mettre sur la route, cela est on ne peut plus facile, Excellence; quant à vous conduire jusqu'à l'armée paulisia, je ne m'en charge pas.

— Pourquoi donc?

— Dame ! paTce que nous serons tous -massacrés auparavant.

— Hum, Diogo, yous devenez monotone, mon ami, vous vous répétez.

— La fin me donnera raison, Excellence. .

— Taisez- vous, prophète de mauvais augure ; à quelle distance croyez-vous que nous soyons des Paulistas?

— Oli! la distance n'est pas longue.

— Mais encore?

— Trente lieues au plus.

.— Gomment, trente iieues, pas davantage !

Allons, vous êtes fou avec vos craintes puériles, il est impossible que nous n'opérions pas notre jonction, y eût-il dix mille sauvages sur notre Voûte.

— Yous verrez, Excellence, vous verrez, je ne vous dis que cela.

— Eh bien ! soit; le sort en est jeté, j'essayerai, quoi qu'il arrive ; au point du jour nous partirons.

Diogo hocha la tête.

— Avec votre permission, Excellence, dit-il, je crois que puisque vous voulez absolument faire une folie, encore serait-il convenable de 1 faire d'une façon logique.

— Ce qui signifie?

— Que demain il sera trop tard.

— Ainsi, à votre avis, il faudrait?.....

-— Partir à l'instant, Excellence. .

— Allons, ,s£>il, partons; vous voyez que je fais tout ce îjue vous voulez.

— Oui, lorsque cela cadre avec vos idées, grommela le capitao en allant donner les ordres du départ.

Dans celle circonstance, comme dans toutes les précédentes, Diogo ne négligea aucune précaution pour assurer la retraite; cette fois même, il se surpassa, tant il fit preuve, nonseulement de prudence, mais encore de présence d'esprit. <■-■■

Quatre de ses soldats, hommes éprouvés et surtout expérimentés, 'furent par lui tout d'abord expédiés en avant pour éclairer la route et dépister les Indiens.

Dans Fassaut précédent, les chariots et les bagages avaient été brûlés, la plupart des mules de cbaige tuées ; de sorle que la caravane, débarrassée de ses convois, se trouvait en mesure . d'accélérer sa marche, ce qui rie laissait pas, dans le cas présent, d'être un précieux avantage.

Diogo fit garnir les pieds- des chevaux de sacs de p»>au de mouton remplis de sable, fin d'étouffer le bruit cle leurs pas; de plus,iï il ordonna de serrer, au moyen d'un laço, la bouche de chaque animal pour l'empêcher de hennir.

Lorsque chacun fut en selle :

— Compagnons^ dit-il, pas un cri, pas un soupir; nous tentons en ce moment une expédition dont dépend le salut général. Si nous étions découverts, nous serions perdus; ayez constamment les veux et les oreilles au guet, et surtout soyez prêts à toute éventualité. -

— Un mot, Diogo, lui dit le marquis; pourquoi avez-vous exigé que nous partions si subitement?

— Parce que, Excellence, les lndios bravos se gardent ordinairement fort mal et ^qu'ils passent la nuit à dormir, au lieu de surveil-

er leurs ennemis ou de chercher à les attaquer.

: — Merci ; maintenant partons.

—> Un instant, Excellence; ei f ^adressant à. ous les aventuriers : Je vais marcher le premier, dit-il; vous me suivrez un à un/ en tenant vos chevaux en bride pour lés Viapêcher de , trébucher et de donner ] 'éveil à l'ennemi; vous tâcherez, de marcher dans mes pas, afin de laisser une piste moins large; maintenant, faites bien attention de vous souvenir de ceci :: le cri de l'alligator vous' avertira de faire halte, le même cri répété

ZENO GABRAL.

~m j Mui i- 'J * ' iHHtl imi nrrr-îlif i f» i

deux 'fois voudra dire de se mettre en selle, [ le cri do la chouette commandera au galop; tous m'avez Lien entendu, bien compris?

— Oui, répondirent a -voix basse les Brésiliens.

— Alors , en route.

La descente commença.

C'était un étrange spectacle que celui qu'offrait cette longue ligne de spectres noirs qui glissaient silencieux dans la nuit et semblaient ramper sur tes flancs de cette colline-

II faut avoir fait une marche semblable pour eu bien comprendre toutes les terreurs secrètes.

Le bruit d'une branche fouettée par le vent, le froissement dune feuille, le vol inattendu d'un oiseau nocturne, tout est sujet de crainte, tout fait tressaillir; l'homme le plus brave sent malgré lui le sang se glacer dans ses veines, car derrière chaque tronc d'arbre, chaque angle de rocher, il redoute de voir -tout à coup surgir devant lui l'ennemi qu'il essaye d'éviter.

La descente fut longue, on ne marchait que lentement. Diogo qur semblait voir dans la nuit comme en plein jour, choisissait son terrain avec le plus grand soin et n'avançait que lorsqu'il était bien sûr que le sol sur lequel il posait le pied était solide.

Parfois on s'arrêtait pendant quelques se- 1 eondes, alors un frémissement d'épouvante parcourait comme un courant électrique toute la ligne et faisait battre le cœur le plus ferme.

Enfin au. bout d'une heure, dont chaque . minute parut durer un siècle ajix Brésiliens, on atteignit la plaine. *s

Le cri de l'alligator qui s'éleva dans le silence avertit les Brésiliens qu'ils devaient faire halte.

Deux minufes plus fard le môme cri répété deux fois les fit se mettre en selle, puis enfin, au cri de la chouette, ils s'élancèrent au galop etparlirentavec une rapidité doublée par la frayeur instinctive qu'ils éprouvaient d'un danger terrible qu'ils sentaient être suspendu au-dessus de leur tôle.

Le marquis avait ordonné a don a Laura de monter à cheval; la jeune fille avait obéi passivement sans prononcer une parole, eL sur fi njonction de'don Roque, elle s'était placée ainsi que son esclave au milieu de la ligne des cavaliers.

Le marquis l'avait voulu ainsi parce que cotte place lui paraissait la moins dangereuse et qu'il lui était ainsi plus facile de surveiller sa captive.

Pendant toute la nuit, les Brésiliens, penchés sur le cou de leurs chevaux, galopèrent a la suite du capiîao.

Au lever du soleil, ils avaient fait dix-huit ou dix-neuf lieues, ce qui était énorme, mais les pauvres chevaux étaient rendus et ne pouvaient plus se tenir.

À une lieue devant- eux les fugitifs apercevaient un large cours d'eau.

C'était le Pilcomayo, un des affluents les plus considérables du rio Paraguay.

Le marquis s'approcha du capilao.

, — Vous avez fait merveille, Diogo, lui ditil ; grâce à vos intelligentes dispositions, nous sommes sauvés.

— Ne me remerciez pas encore, Excellence, répondit l'Indien avec un sourire railleur, tout n'est pas fini encore.

— ^Oh! oh! nous avons maintenant une avance sur nos ennemis qui nous met hors de leur portée.

— 11 n'y a pas d'avance avec les Guaycurus, Excellence ; noire seule chance de salut était d'atteindre la rivière et de la traverser.

— Eh bien l qui nous en empêche ?

— Regardez les chevaux ; avant que nous soyons arrivés à la moitié de la distance qui nous "sépare du Pilcomayo,— car celte rivière que vous voyez là-bas se nomme ainsi,— les ennemis seront sur nous.

— C'est trop d'entêtement à la fin, voyez vous-même, la plaine est déserte.

— Vous croyez, Excellence?

— Dame, j'ai beau regarder dans toutes les directions, je ne vois rien.

— C'est que vous n'avez pas l'habitude de la prairie, voilà tout. Tenez, ajouta-WL en allongeant le bras dans la direction du nordest, remarquez -vous cette ondulation convulsive des hautes herbes.

— En effet, mais qu'est-ce que cela prouve?

— Voyez -vous encore, continua l'impassible capitao, ces compagnies de nandus et de seriemas qui courent éperdus dans toutes les directions, ces volées de guaros et de kmnichis qui s'élèvent subitement en poussant des cris discordants ?

— Oui, oui, je vois tout cela; après?

— Après, eh bien, Excellence, 1 ondulation des herbes, sans cause apparente, puisqu'il n'y a pas un souffle de vent dans l'air; la course éperdue des nandus et des seriemas, et le vol effaré des guaros et des kamichis signifient simplement que les Guaycurus sont à notre poursuite, et qu'avant une heure, ils nous auront atteints.

— Mais dans une heure nous aurons franchi la rivière.

— Avec nos chevaux , c'est impossible ; c'est à peine s'ils parviennent à mettre un pied devant l'autre : regardez, ils trébuchent et s'abn tient à chaque pas.

— C'est vrai, murmura le marquis ; mais alors que faire ?

— Nous préparer à mourir.

— Oh ! ce n'est pas Yrai, ce que vous dites là, Diogo!

— Dans une heure, aucun de nous n'existera, répondit froidement le capilao.

— Mais nous ne nous laisserons pas assassiner ainsi sans nous défendre !

— Ceci, c'est une autre question, Excellence ; voulez-Yous combattre jusqu'au dernier

souffle?

— Certes.

— Très bien ; laissez-moi faire alors. Nous serons tués, je le sais bien; mais la victoire coûtera cher à nos ennemis.

Sans perdre un instant, le capitao prit ses dispositions pour le combat; elles furent d'une simplicité que les circonstances exigeaient impérieusement.

Les Brésiliens mirent pied à terre, égorgèrent leurs chevaux, et, avec les cadavres des malheureux animaux, ils formèrent un cercle assez grand pour les contenir tous.

Le marquis occupé en ce moment à parler avec animation à doua Laura ne s'aperçut de celle boucherie que lorsqu'il fut trop tard pouT s'y opposer.

— Que faites-vous? s'éeria-i-il.

— Des retranchements, répondit impassiblement Diogo. Derrière ces cadavres nous tirerons à l'abri jusqu'à ce que nos munitions soient épuisées.

'— Mais comment fuirons-nous après le combat?

L'Indien éclata d'un rire nerveux et strident.

— Nous ne fuirons pas, dit-il, puisque nous serons morts !

Le marquis ne trouva rien à répondre, il baissa la tête et retourna auprès de la jeune fille.

Dorïa Laura s'était laissée tomber à terre en proie à un profond désespoir; son cheval était le seul qu'on n'eût pas tué, il se tenait auprès d'elle, la tête basse et frissonnant de terreur.

— Vous allez mourir, dit don Roque à la jeune fille.

— Je l'espère, répondit-elle d'une voix basse et entrecoupée.

— Vous me haïssez donc bien.

— 11 n'y a pas dans mon cœur place pour

la haine, je vous méprise.

Il fit un mouvement de colère.

— Doua Laura, reprit-il, il en est temps encore, révélez-moi votre secret.

— Pourquoi faire? lui dit-elle en le regardant en face, puisque nous allons mourir.

— Malédiction 1 s'écria- t-il en frappant du pied avec rage; cette femme est un démon.

Dofia Laura sourit ; tristement.

— Rien ne saurait-il donc vous couvainère? A quoi vous servirait maintenant la possession de ce secret?

— Et à vous? répondit-elle froidement.

— Dites-le-moi, dites-le-moi, et, je vous le jure, je voui sauverai; quand je devrais pour cela marcher dans le sang jusqu'aux genoux.

Ohl si j'étais possesseur de ce secret précieux, je sens que je réussirais à échapper au danger terrible qui nous menace. Dites-lernoi, dofia Laura, je vous en supplie.

— Non! je préfère mourir que d'être sauvée par vous !

Le marquis eut un moment de fureur folle.

— Meurs donc ! et sois maudite ! s'écria-t-il en saisissant un pistolet à sa ceinture. -

Une main arrêta son bras.

Il se retourna eu lançant un regard farouche à celui qui avait osé le toucher.

— Excusez-moi, Excellence, lui dit Diogo toujours impassible, si j'interromps votre intéressante conversation avec la senorita.

Doua Loura n'avait pas fait un mouvement pour se soustraire à la mort; ses yeux ne s'étaient pas baissés, ses joues n'avaient pas pâli-, la mort, pour elle, c'était la délivrance.

— Que me voulez-Yous encore? s'écria le marquis.

— Vous annoncer, Excellence, que le moment est proche où il va falloir faire preuve d'adresse. Voyez.

Le marquis regarda.

— Mais, misérable 1 s'écria-t-il au bout d'un instant, si vous n'êles pas un traître, vous vous êtes grossièrement trompé.

— Plaît-il, Excellence.

— Par le saint nom de Dieu, c'est une manada de chevaux sauvages que vous avez prise pour nos ennemis.

— Définitivement, Excellence, répondit le .

capilao avec' un sourire de dédain, vous n'avez pas la moindre expérience delà façon de combattre des Guaycurus, ni de la vie du désert; voici probablement la dernière chose que je vous apprendrai ; mais il est toujours bon que vous la sachiez. Les Guaycurus sont les premiers g in êtes du mon do . Voici la tactique qu'ils emploient pour surprendre l'ennemi : ils lancent en avant une troupe de chevaux sauvages afin de dérober leur nombre, puis derrière ils se tiennent couchés de côté sur leurs chevaux, la main gauche à la crinière et le pied droit appuyé sur l'étrier; de cette façon, il est facile de se tromper et de supposer, ainsi que vous-même l'avez fait, que tous les chevaux sont libres ; mais vous allez bientôt voiries cavaliers se redresser et vous les entendrez pousser leur cri de guerre.

Nous avons dit que tous les Brésiliens étaient étendus derrière les cadavres de leurs chevaux, prêts à faire feu au commandement.

Au-dessus d'eux, les vautours et les urubus, attirés par l'odeur du sang, volaient en longs cercles en poussant des cris rauques et discordants.

A une demi-lieu dans la plaine, une manada de chevaux accourait avec une extrême rapidité, en soulevant d'épais nuages depoussière.

Les Brésiliens étaient mornes et silencieux; ils se sentaient perdus.

Seul, Diogo avait conservé sa physionomie calme et son expression insouciante.

— Enfants! cria-t-il, ménagez vos muni-

tions et ne tirez qu'à coup sur; vous savez qu'il ne nous reste plus de poudre.

Tout à coup, les chevaux sauvages arrivè- 1 cent comme la foudre sur les retranchements, et, malgré une décharge meurtrière faite à bout portant, les franchirent d'un élan irrésistible.

Les guerriers Guaycurus se mirent en selle en poussant d'affreux hurlements, et le mas-, sacre, car ce ne fut pas un combat, commença avec un acharnement incroyable.

' Au premier rang, auprès de Tarou-Niotn, se tenait Malco Diaz.

' Paris.— 3mp. Schiller, r. l'aubourgrMoutraartre, 10..

ii u

ZENO GÀBRAL.

Les yeux du métis lançaient des éclairs, il .se ruait arec une furie extraordinaire au plus épais de la mêlée, et faisait des efforts inouïs pour se rapprocher de doîïa Laura.

Par un mouvement plutôt instinctif que calculé, les Brésiliens, dès crue leur retranchement improvisé avait été forcé, s'étaient groupés autour d'elle.

La jeune fille, agenouillée sur le sol, les mains jointes et les yeux au ciel-, priait avec ferveur.

La pauvre Phœbé, la poitrine traversée par une lance, se tordait à ses pieds dans lés dernières convulsions de l'agonie.

Il y avait quelque chose de réellement beau dans le spectacle offert par ces vingt et quelques hommes immobiles, silencieux, serrés les uns contre les autres, et luttant désespérément contre une multitude d'ennemis, ayant fait le sacrifice de leur vie, mais résolus à. combattre jusqu'au dernier soupir, et ne tombant que morts.

Diogo et le marquis faisaient des prodiges de valeur ; l'Indien, avec un mépris superbe de la mort; le blanc, avec la rage du désespoir.

— Hein I Excellence, dit le capitao, commencez-vous à croire que nous y resterons ?

Cependant les rangs des Brésiliens s'éclaireissaient de plus en plus, mais ils ne toimbaient pas sans vengeance; les Guaycums, décimés par les balles, éprouvaient des pertes énormes.

Soudain, MalcoDiaz bondit en avant, renversa le marquis en le frappant du poitrail de son cheval, et, saisissant doua Laura par les cheveux, il l'enleva, la jeta en travers sur le cou de son cheval et s'élança à travers la plaine.

La jeune fille jeta un cri terrible et s'évanouit.

Ce cri, Diogo Pavait entendu; le capitao sauta par-dessus le corps du marquis étendu sans connaissance et, renversant tout sur son passage, il se précipita à la poursuite du métis.

Mais que pouvait un homme à pied contre un cavalier lancé à toute bride?

Le métis s'arrêta, un éclair jaillit de sa fauve prunelle, et' il épaula son fusil.

Diogo le prévint.

-— C'est ma dernière charge, murmura-t-il; elle sera pour elle.

Et il lâcha la détente.

Malco Diaz chancela tout à coup; ses bras s'ouvrirent convulsivement, et il roula sur le sol en entraînant la jeune fille dans sa chute. Il était mort.

Diogo s'élança^vers lui, mais tout à coup il fit un bond de côté, et, prenant son arme par le canon, il la leva au-dessus de sa tête : un Indien venait sur lui; mais, changeant presgue aussitôt de position, il bondit comme un jaguar, enlaça de ses bras nerveux l'Indien qui le poursuivait, le renversa, et clu même ■ coup se mit en selle à sa place. Ce prodige d'adresse et d'agilité accompli, il vola au secours delà jeune fille.

. A peine la soulevait-il dans ses' bras - pour la mettre sur le cheval qu'il s'était si miraculeusement approprié, que des guerriers guaycurus l'enveloppèrent dans un cercle infranchissable.

Diogo jeta un regard douloureux à la-jeu- . ne Aile qu'il posa à terre, et, retirant de sa ceinture ses pistolets, seules armes qui lui restaient :

— Pauvre enfant! murmura-t-il, j'ai fait ce que j'ai pu; la fatalité était contre moi!

11 arma froidement ses pistolets.

— J en tuerai bien deux encore avant de . mourir, dit-il.

Tout à coup les rangs des guerriers s'ouvrirent. Tarou-Niom parut.

— Que nul ne touche à cet homme et à cette iemme; dit-il,|ils m'appartiennent.

— Allons, oe???a pour une autre fois, dit le capitao en repi&çaatses pistolets à sa ceinture.-

.— Tu es brave, je t'aime, reprit Tarou-

Niom; prends cette gm-maach (plume), elle le servira de sauvegarde. Reste ici jusqu'à ce que je revienne , et veille sur VeUatoum (femme) que lu as si bien défendue.

Diogo prit la plume et s'assit tristement auprès de la jeune fille.

Une heure plus tard le capitao et dofïa Laura accompagnaient les guerriers guaycurus qui retournaient à leur village.

La jeune fille était toujours évanouie et ne connaissait pas encore toute l'étendue du nouveau malheur qui était venu fondre sur elle.

Diogo la portait sur le cou de son cheval et la soutenait avec précaution; le brave capitao paraissait déjà, non pas résigné, mais complètement consolé de sa défaite, et causait amicalement avec le capitao Tarou-Niom, qui lui témoignait beaucoup d'égards.

Le combat avait fini ainsi qu'il devait finir; c'est-à-dire par la mort de tous les Brésiliens, Ils avaient été impitoyablement massacrés.

Seuls, Diogo et la jeune fille avaient survécu, par un miracle incompréhensible, qui avait fait jaillir un éclair de pitié dans le cœur féroce du chef guaycurus.

Quant au marquis de Castelmelhor, nul ne savait ce qu'il était devenu ; malgré les recherches les plus actives, il avcit été impossible de retrouver son corps.

Etait-il mort? était-il vivant et avait-il contre toute probabilité réussi à s'échapper ?

Son sort demeurait enveloppé d'un impénétrable mystère.

Bientôt les Indiens disparurent, la plaine où s'était passée cette effroyable tragédie redevint solitaire, et les vautours, s'abaltant sur les cadavres, commencèrent une horrible curée de chair humaine.

IUN DU PHOLOGUE.

Page 1