‹ Zéphyrin Guillemin [microform]Chapitre 16 sur 155 · Chapitre III - Aveutures «le M. Amat · texte numérisé non relu

Chapitre III - Aveutures «le M. Amat

de la terre, certifiant que je n'étais venu dans ce pays que pour enseigner aux Chinois mes frères la voie du salut.

A cette déclaration de principe, on ne répondit que par l'impitoyable question: «Combien de piastres? ».

Ensuite, considérant la blancheur de ma peau, ils se disent: « Celui-ci est riche certainement, conduisons-le au grand chef, nous aurons un bon salaire ».

Deux hommes me saisissent à l'instant par les bras et me forcent à les suivre. Cette détermination ne me souriait guère; aussi, chemin faisant, je culbute mes deux gardes et me voilà libre; malheureusement le côté que j'avais cru désert se trouvait aussi encombré de voleurs. 11 fallut donc encore se laisser prendre.

Cette petite insubordination me valut une volée de coups de plat de sabre. Un brigand se mit même en devoir de me couper un pied, pour rendre, disait-il, ma course moins agile; mais il s'arrêta dès qu'il vit le sang,

« Cependant je faisais mou acte de contrition et recommandais mon âme à Dieu, car je ne pouvais prévoir jusqu'à quels excès se porteraient ces forcenés qui s'agitaient en cercle autour de moi, vociférant des cris de mort, et appuyant chacun la pointe de son arme sur mon corps.

Ce fut dans cet état que l'eus à subir un interrogatoire.

« Quinze juges d^instructiou au moins parlaient à la fois, ce qui me donnait le moyen de répondre seulement aux questions qui ne m'embarrassaient pas.

« Il me fallut tracer mon nom chinois sur le sable avec la pointe d'une épée et renouveler ma profession de foi, assiu'ant que je n'étais ni marchand d'opium, ni mandarin, mais seulement adorateur d'un seul Dieu, enseignant la doctrine qui conduit au ciel.

« J'ajoutais que je ne craignais ni les hommes, ni les armes, mais Dieu seul, qui pouvait me sauver ou me perdre; qu'ils étaient à la vérité les maîtres de couper mon corps en morceaux s'ils en avaient la fantaisie, mais que mon ame leur échapperait pour s'envoler au séjour du bonheur.

« Ces paroles leur firent ouvrir de grands yeux, mais ne firent pas oublier la question incessante: « Combien de piastres?

« Comme je n'avais rien à leur donner, étant pour le moment simple j)ossesseur d'une chemise, je me déclarai insolvable.

« Il fut de nouveau statué que je serais conduit au grand chef. On me lia les mains derrière le dos, et l'on m'escorta l'arme au bras. Après une heure de marche, nous arrivâmes à la vaste maison que ces gens avaient choisie pour passer la huitaine. Dans l'espace d'un moment, 500 pillards environ y furent casernes.

Hgr Guilloiuiii

« On me pla(;a provisoirement près de la porte d'entrée, dans un cabinet réservé. Le grand clief ne tarda pas à arriver.

« C'était un voleur comme les autres, seulement il avait la clef du trésor et dirigeait les expéditions. Il teignit de ne pas m'apercevoir, inscrivit sur ses registres (luehiues voleurs du voisinage (pii s'étaient réunis à son drapeau, distribua de l'étort'e rouge à ceux (pii s'étaient signalés dans la journée, et contia à deux lionunes le soin de me garder.

<^ Dès lors, on me Ht traverser (pu'lciues salles, monter un petit escalier et je me trouvais en compagnie de plusieurs funuMirs d'opium.

* Là, comme ailleurs, les (piestions ne manqiu""'rent [)as. On me tit de nouvelles menaces pour m'iiitimider et m'arracher des piastres. ,)e connaissais leur tacti(pu^ et je i)ris la chose eu plaisanterie, ce qui les déconcerta. On me présenta alors quelques-uns des objets (pi'on m'avait volés, pour savoir à (juel usage on les employait. .Aies yeux s'arrêtèrent sur un crucitix. Je le saisis des deux mains, le serrai avec émotion sur mon cœur, le portai avec vivacité à mes lèvres, leur disant (jue je les plaignais amèrement de ne pas savoir apprécier ce signe rédempteur et que je leur laissais volontiers tout le reste, pourvu qu'ils me laissassent la croix.

« Ils consentirent à me la laisser un instant pour prier; bientôt néanmoins ils la rei)rirent, pensant que le Olirist était en or.

« Cette petite circonstan<;e adoucit les cœurs à mon égard, et m'attira même le respect, au point qu'(m ne parlait qu'à voix basse quand je priais.

« On me servait à manger coi>ieusement, et l'on m'apportait des nattes pour dormir. De mon côté, je tAcIiais de me montrer attable. Enfin, dès le troisième jour de ma captivité, j'étais dans les bonnes grâces de ces bandits, qui me proposèrent une place honorable dans le régiment: « Tu es fort, disaientils sérieusement, tu es leste, c'est ce (ju'il nous faut; viens, tu feras fortune ».

« Ils me prenaient pour quehjue aventurier venu de Canton. Je leur répondis qu'encore (pie je tinsse beaucoup à leur faire pUiisir, je ne pouvais accepter l'honneur qu'ils m'olfraient et que la loi chrétienne ne me permettait pas de me faire brigand. Il fut alors résolu que, si personne ne me réclamait dans la journée, on me donnerait le soir la liberté. Malheureusement, vers le milieu du jour, plusieurs chrétiens vinrent solliciter eh ma faveiir; ils eurent même la maladresse de manifester leur mécontentement, ce qui m'enleva les bonnes grâces des bandits et compliqua les aftaires.

« Les païens du voisinage, apprenant la démarche des ca-

Chu pitre IH - iveiiliirew de M. Aiiml

tlioliciucs CM fîiveur de l'étranger, s'iiiiaginèrenl <|ii(' Je devais rtre un maître de religion eur()i)éen; ils venaient nie voir par troupe, autorisés par les brijL;an<ls, considéraient ma pliysioiiomie et ni'interro,i;eaient de toutes manières.

«On reconnut aisément <pTe pour un (/hinois de ma (puijité je ne savais ni parler ni écrire avec assez de correction. Mon nez, mes yeux, ma barbe lurent minutieusement exaniine^ et chacun de dire: « Sans aucun doute, c'est un fan-kouaï (diable étranger), il faut le ji>arder avec soin ». On serra, en effet, mes cordes, et l'on espéra que tous les chrétiens des environs, chinois et tonkinois, viendraient apporter leur tribut.

« Afin d'éviter aux fidèles les vexations (pii les nienji<;aient, je cherchai, mais en vain, dans mon esprit, un nn)yen de me tirer de ce mauvais i)as; les portes étaient fermées et ^ardé(!s jour et nuit par des hommes <pii battaient continuelhMnent la caisse et le tam-tam.

« iSeulement J'avais *aper(;u, la veille, entre (hnw corj)S de nniison, un petit sentier dont j'i<;norais l'issue. IjC soir de ce (luatrième Jour Je me couchai, comme les nuits précédentes entre deux brigands qui m'avaient lié i>ar les bras et s'étaient ensuite étendus sur les cordes.

« Vers deux heures de la nuit, Je fus éveillé par le bruit d'une très «grosse [>luie. Mes (hMix «iardiens dormaient inofondément.La possibilité d'une évasion se présente à nn)n esprit. Je me sens comme poussé ])ar une main in.xisible; j'invo(]ue alors la Reine des Ai)otres en récitant le Sourcnezi-roKs, ô très pieuse Vierffc Marie, etc., je paix icns à me déi>a^er; Je descends léi»èrement le petite escalier, traverse en balan<;ant les bras à la chinoise les salles des fumeurs d'opium, (pii me ju'ennent pour un des leurs et me dirige vers l'étroit sentier.

« fl'ai à peine fait «juehpies jias, (pie Je me vois arrêté jiar une grande muraille. Heureusement, des arbres placés comme l)rovidentiellenient <h>s deux côtés me fournirent le moyen de la franchir, et Je me trouvai en liberté au milieu des rizières ayant de l'eau jusqu'à ini-Jambes, (juehpiefois Juscpi'à la ceinture; mais tout chemin me paraissait bon et fa<'ile. Les habits d'ailleurs ne m'embarrassaient ^uère. Une chemise chinoise et un ])etit caleçon, qu'un brigand m'avait (h)nnés en échange de mon pantalon, formaient tout mon costume.

« Les pluies abondantes avaient grossi les moindres torrents; il fallut en traA^erser trois à la nage. Après le passage du premier, je me Jetai à genoux iiour rendre des actions de grâces au Seigneur et témoigner à la très Sainte Vierge ma reconnaissance.

J'entendis alors les clameurs des l)rigands qui, s'étant aperçus de mon évasion, cherchaient à me <lécouvrir. Je n'en continuai

Mgr Cruilleiniii

que plus promptement ma route et parvins en quelques minutes chez les chrétiens de Lo-fou, qui me reçurent comme un homme ressuscité et me prodiguèrent toute espèce de soins.

« Au lever du soleil, les bandits arrivèrent au pas de course.

« Averti à temps, je gagnai la montagne où je restai caché la journée entière. Le soir, je me disposai à rentrer, lorsque des cris inconnus me tirent abandonner le sentier et prendre une direction sans voie à travers les précipices; j'achevai alors de meurtrir mes pieds nus, et d'ensanglanter mes jambes. Je pus enlin rentrer à Lo-fou. Mou habitation et l'église avaient été touillées et bouleversées; tous les vases sacrés et les autres objets qui servaient au Saint Sacritice, avaient été enlevés; mon petit sac avait aussi disparu, de sorte qu'il ne me restait pas même mon bréviaire» (').

Les a\entures dont i)arle M. Amat et dont sourtiirent également la i>lupart <le ses compagnons, n'étaient pas à redouter à la capitale où M. Guillemin résidait habituellement; (-) mais, tout en y jouissant d'une sécurité relative, le missionnaire se gardait bien d'attirer sur lui l'attention ])ublique.

V^êtu à la chinoise, avec l'indispensable natte qui déguise mal l'Européen, il ne sortait que la nuit, pour visiter ses malades ou vaquer à d'autres fonctions.

Quand il se rendait à Whampou pour instruire les orphelins qu'il y avait abrités dans un vieux bateau ('^), «on uautonier avait ordre de le ramener h Canton avant le point du jour. C'était, comme il disait plus tard, l'ère des Catacombes.

Lui-même nous racontera ses premières impressions, et sa correspondance dont nous donnerons plus loin de longs extraits, dénote chez l'apôti-e, le souci d'intéresser non seulement les siens, mais aussi tous les bienfaiteurs des Missions, à l'œuvre de la Propagation de la Foi.

Et il continuera désormais, avec la constance qui lui est propre, de relater chaque détail de sa vie quotidienne, avec ce style un peu lent maife clair, majestueux, parfois éloquent qui touche et éditie.

On ferait un gros volume avec tout ce que sa plume féconde va, pendant 86 ans, tracer de périodes pour le compte de l'amitié, de l'histoire et de la diplomatie.

(1) Cité par A. Launay, Histoire de La Mission du Kouang-Si.

(2) Il visitait aussi les chrétientés des environs, Fat-shan, Cha-tao, Shek-long où il résida quelque temps. A Sha-tao il bâtit un oratoire qui fut démoli en 1884 par les païens.

(3) M. Guillemin avait acheté ce bateau où travaillaient à la fabrication des nattes, les i>nfant.< qui devaient former plus tard le noyau d'un séminaire.

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