Chapitre XI « Lii. feraude Muraille
l'image de ce digue confesseur de la Foi. Je leur apprends, à mon tour, que je suis compatriote et proche voisin du pays du P. Parrenin, qui a eu tant de part à la conversion du prince Paul, et cette circonstance ne fait qu'augmenter la confiance qu'on n'avait d'abord témoignée.
Une bonne partie de la nuit se passa au milieu de ces entretiens, et le moment de se retirer venu, ces bonnes princesses et quelques-uns des chrétiens vinrent se jeter à mes pieds et me demander de vouloir bien entendre leurs confessions, désirant le lendemain, participer à nos saints mystères. Je me prêtai volontiers à leur désir, et je pus admirer toute la foi et la simplicité de ces dignes néophytes et en particulier de ces bonnes vierges, qui se consolent ainsi de leur exil par les douceurs de la vie retirée qu'elles ujènent, et surtout par leurs vertus et l'espérance de retrouver un jour, au ciel, les richesses et la noblesse dont elles ont été déjjoui liées sur la terre.
La matin venu, notre premier soin fut de nous rrunir pour la prière commune et la célébration des saints mystères, et après cet acte de religion pratiqué en commun, fortifiés, encouragés j)ar la grâce d'En Haut, nous i)rîmes congé les uns des autres. Toute la petite comnuiiiauté chrétienne, hommes, femmes et enfants vinrent me reconduire juscju'à la lisière de la montagne, d'où ils m'accompagnèrent longtemiis encore de leurs vœux et des gestes réitérés de leurs salutations.
Je les bénis une dernière fois et me séparai d'eux, leur promettant une statue de la sainte Vierge, pour orner leur modeste oratoire et comme mémorial de mon passage au milieu d'eux, tandis que, de mon côté j'emportais de ce lieu un souvenir très gentil et très agréable, qui sera également un sujet de joie pour nos chers compatriotes A qui je compte bien un jour en faire part.
La veille au soir, ces bons chrétiens, en m'eiitraînant cIk^z eux, m'avaient promis de me ramener le lendemain, de grand matin, au lieu même où ils m'avaient pris. Or, en i)arcourant ces gorges sauvages, j'y vis quantité de pruniers larges et touffus, présentant l'aspect le plus agréable par l'abondance et la grosseur des fruits, sous le poids desquels ils étaient tout courbés.
C'étaient de grosses prunes, applaties comme l'orange mandarine, rouges comme l'écarlate d'une forme et d'un goût tout particulier que je ne connaissais point encore. Exprimant à nos chrétiens le plaisir que j'aurais à emporter de chez eux un
Mgr Ciuillciiiiu
arbre de cette espèce, ils s'empressèrent de m'en préparer qnel- (pies jeunes pieds, que j'emportai eu ett'et, et je serai heureux, à mon tour, de les répandre sur les collines et dans les vallées de notre chère Franche-Comté, dont ils deviendront un des produits et <les plus gracieux ornenu'uts. En voyant pendre à leurs branches les fruits éclatants et iu>mbveux qu'ils donnent, ou se rai)pellera qu'ils viennent d'un Evoque missionnaire, qui les envoya du tV)nd de la ('hine aux petits enfants de son pays, et <pii saisit ave<' empressement l'occasion de leur donner cette preuve de son souvenir et de son attachement.
Telle a été ma course à la vallée des tombeaux. Les aftaires que j'avais à traiter à Pékin me laissant eni'ore cpielque temps disi)onible, j'en ai protîti^ pour faire une autre excursion à la j»rande et célèbre muraille, (jui sépare l'Empire chinois des vastes déserts de la Mongolie. Elevée deux cents ans avant notre ère chrétienne, ])()ur s'o|)poser aux incursions des barbares qui habitaient ces contrées, elle est encore aujourd'hui, en bien des endroits, dans un état de conservation parfaite.
Je dirai plus, à Ivou-pey-kou, à trente lieues au-delà de Pékin, où je l'ai vue, c'est, à mon avis, un des plus beaux et des plus surprenants ouvrages, qui aient jamais été faits par la main des hommes. Volontiers, je le comparerais aux fameuses pyramides d'Egyi)te, et je ne sais s'il ne l'emporterait pas sur ces giiiantes<iu;>s constructions, par la «randeur du travail et les difticultés innombrables qu'il a fallu surmonter ])Our réaliser un si étonnant projet.
Oe sentiment n'est pas le mien seulement, mais celui des voyageurs qui ont visité ces contrées, et en particulier de deux Anglais avec lesquels je me rencontrais au pied de la Grande ]\[uraille, et qui m'exprimaient la même idée. Pour mieux en juger, qu'il me soit permis de donner ici un rapide aperçu des belles proportions de ce grand travail et de ce qui m'a le plus frappé dans sa construction.
La largeur de la Grande INhiraille est de seize pieds environ, sa hauteur de viugt-cinq à trente pieds, et à l'intérieur se trouve un passage voûté qui permettait aux guerriers de circuler sur toute son étendue, sans être vus par l'ennemi. De cinq cents pas en cinq cents pas, s'élèvent des tours d'une soixantaine de pieds d'élévation, assez rapprochées l'une de l'autre, pour que les guerriers pussent de leurs flèches atteindre l'ennemi qui aurait voulu escalader la muraille dans l'espace intermédiaire.
l'hapitre XI - l^a <jtran«l«' .tliiraille
Mais, ce qu'il y a de plus surpreiuiut et de plus grandiose dans cet étrange ouvrage, c'est qu'il suit ainsi la chaîne <les montagnes, sans se laisser arrêter par aucun des obstacles (]ui s'opposaient à sa marche. Qu'on se ligure les points les i>lus ardus de nos montagnes du rlura ou de l'Auvergne, ave(; un mur s'élevant sur les pics les plus escarpés, descendant dans les vallées et serpentant ainsi d'un point h l'autre, comme eu se jouant à travers les monts et les abînH\s qu'il rencontre; qu'on ajoute à ce premier ti-avail les tours (jui le dominent de distance en distanc(^, et (pii lui donnent un aspect si pittoresque et si grandiose, et l'on aura une idée de ce gigantesque ouvrage et de l'impression (pi'il doit produire sur ceux qui le visitent.
Surpris de sa grandeur, je ne i)ou\ais en <létaclier mes regards. J'aimais à considérer cet interminable vserpent, suivant imperturbablement sa route, se retrouvant partout, et i)artout déroulant à nos regards la chaîne de ses anneaux à mesure que nous avancions. Un point me paraissant dominer tous les autres et se trouvant comme la tête de toute une ligne, j'eus la curiosité de le visiter, et je proposai aux chrétieus qui m'accompagnaient d'en faire avec moi l'ascension.
Mais hélas, à peine leur eus-je ex[)rimé ce désir que, tout stupéfaits et se regardant les uns les autres: « Eh (pu)i! Père, me dirent-ils, vous songez à monter là! mais januiis personne n'y est allé! c'est impossible! » Je les rassurais de mon mieux, leur disant que nous irions tout doucement et (jue nous nous arrêterions quand nous ne pourrions plus avancer: toutes mes raisons furent inutiles et je dus i)arti seul.
Je ne dirai pas tout ce (pi'il me fallut de résolution et d'ettbrts pour faire ma course, et je compris alors ce qu'il en coûta de peines et de dangers ])Our exé(;uter cet innnense travail, puisqu'il en fallait tant seulement pour l'explorer. Mais quelle a été ma joie et quel horizon s'ouvrit devant moi, lorsque, arrivé au sommet, je pus suivre, sur un espace de quatre à cinq lieues, ce gigantesque serpent élevant sa tête sur les cimes les plus escarpées, se repliant dans les vallées et étendant par-ci par-là ses ramilications, comme pour s'opposer aux attaques qui pouvaient lui être faites.
Après avoir bien rassasié mon âme de ce beau et grand spectacle, il fallut redescendre, mais hélas! la chose n'était plus aussi facile que pour monter, ayant à ma droite des abîmes de cinq à six cents pieds de profondeur, dans lesquels l'œil plongeait; à ma gauche, un mur où je ne trouvais que quelques épines pour me soutenir, devant moi un espace très étroit, couvert de pierres rondes, parmi lesquelles je devais
Mgr Cliuill e ni i ik
choisir les plus solides pour y mettre le pied et ue pus rouler au tbud de l'abîme. Alors, je couipris qne uies clirétieus avaient raison, et je le comprenais d'autant mieux, que, dans ce moment, j'étais là seul, sans aucun aide *imur venir à mou scours !
Mais le uud était tait.. . Il n'y avait plus qu'à reconnaître sa faute et à demander à Dieu de réparer l'imprudence de son pauvre serviteur, tout en s'animant d'un nouveau courage et d'une nouvelle contiance. C'est ce que je tis et avec cette assurance que donne la prière, je finis par arriver âmes cliers chrétiens ipii ne remarquèrent pas trop ma frayeur et qui répétaient sans cesse le long- du chemin: « Jamais on n'a vu cela! » Aussi le bruit de mon expédition se répandit au loin, et à mon retour à Pékin, nos bons chrétiens aimaient à répéter la frayeur que je leur avais causée.
Faut-il mVn repentir! ISoii, je ne pense pas, car outre qu'il n'y avait d'abord aucun daiiiier apparent, il était beau et convenable de voir dans ses détails un travail qui peut être reuardé ct>mme uiiitiue dans ce moiule. JMais, néanmoins, on est bien heureux (juand on arrive en lieu sûr, et c'est un sujet d'actions de grâces de i)lus que je dois à Dieu dans ma vie de missioniiaii-e.
Telle est la grande Muraille avec ses phases et ses magnifiques i)roj)ortions, à l'endroit où je l'ai vue. Et ce n'est pas sur un point seulement on sur un esiiace de quelques dizaines de lieues qu'elle fut construite, mais sur une étendue qui ne comptait i)as moins de cinq cents lieues de long; non qu'elle fût partout aussi hardie et dût vaincre autant d'obstacles, mais, ailleurs, elle avait bien aussi ses ditîicultés et son genre [)articulier de grandeur.
Ainsi, elle s'avan(;ait à deux lieues dans la mer, et là, il avait fallu donner aux fondations et aux constructions assez de forces pour résister à l'imi)étuosité des eaux. î^t dix ans de travaux incessants, avec un million d'hommes qui y étaient employés chaque jour, ont sulfi pour achever ce grand ouvrage, dont la conception et l'exécution n'ont pu venir que d'un génie, et nous montrent des forces et une organisation, comme on n'en voit plus aujourd'hui. 11 est \nû qu'elle n'est pas partout aussi bien conservée, et des missionnaires ont pu dire en toute vérité, qu'ils n'en avaient trouvé que de faibles vestiges.
Cette disj)arition se fait surtout remarquer dans les plaines et les lieux éloignés où les habitants laissés à eux-mêmes, sans surveillance, l'ont eu partie détruite, pour en prendre les briques et s'en faire des habitations; mais néanmoins dans ces