‹ ZézetteChapitre 4 sur 8 · VISIBLE POUR LES HOMMES SEULEMENT · texte numérisé non relu

VISIBLE POUR LES HOMMES SEULEMENT

Premières : 30 centimes.

Secondes : 20 centimes. — Les militaires : î 0 centimes.

Boyau-Rouge avait présidé à l'aménagement intérieur de la baraque.

Sur une estrade établie dans un des angles, Louise Tabary trônait, moulée dans un maillot couleur chair, les pieds emprisonnés dans de hautes bottines lacées.

Ses cheveux très noirs, coupés courts et frisés avec soin, donnaient un cachet original à sa frimousse toujours en éveil, et son corsage largement échancré laissait voir les trésors arrondis d'une gorge très blanche et très ferme.

Sans être une des sept merveilles de la création ainsi que l'annonçait au dehors Boyau-Rouge, dans l'étourdissant boniment qu'il avait spécialement composé pour la circonstance, Louise était l'attraction la plus agréable à voir de tout le Voyage.

Au pied de l'estrade, deux rangées de chaises pour

les premières; derrière une balustrade recouverte de velours rouge, deux banquettes de moleskine pour les secondes. Aux troisièmes, le public restait debout.

Boyau-Rouge, costumé en clown, recommençait sa parade et ses roulements dix fois par heure...

On pouvait entrer... les amateurs du sexe en auraient pour leur argent... Le sujet ne montrerait ni des appas, ni des mollets de pacotille... Cette demoiselle, célèbre dans son pays pour sa beauté et sa grâce sans pareille, s'exhiberait « en pleine nature >>. D'où l'interdiction de pénétrer faite aux femmes et aux jeunes gens de moins de seize ans... Ce n'est qu'à prix d'or et pour un temps limité qu'on avait pu déterminer la belle Loïsaà paraître en public... 11 fallait donc profiter de cette occasion unique...

— Entrez! entrez! C'est pour rien! On rendra l'argent à ceux qui ne seront pas contents !

A l'intérieur, Loïsa, dès qu'une assistance suffisante avait pris place commençait son petit discours, le récit de sa lamentable aventure, sur un ton monotone de mélopée.

Elle était née aux colonies, et ses parents avaient été assassinés par un nègre qui avait voulu la prendre de force... Elle avait dû venir en France pour gagner sa vie... etc.

Puis, bien stylée par Boyau-Rouge, elle détaillait elle-même avec une complaisance naïve les charmes de sa personne, tendant son mollet qu'elle laissait palper par les messieurs des premières, puis, comme le public un peu désappoirité murmurait, peu satisfait de ne point voir « la pleine nature » promise :

— Maintenant, messieurs, pour terminer, je vais vous montrer mon petit chat... mais ceci étant réservé à mes bénéfices personnels... je vais me permettre de faire le tour de la société.

Elle recueillait généralement des spectateurs alléchés une ample moisson de gros sous, remontait sur son estrade, tirait d'un panier dissimulé sous son fauteuil

un petit chat noir, dont le cou était orné d'une faveur rose, et le posait sur ses genoux.

— Voici, messieurs, le petit chat que je vous ai promis... C'est pour avoir l'honneur de vous remercier, et si vous êtes contents et satisfaits, vous voudrez bien en faire part à vos amis et connaissances.

Cette plaisanterie d'un goût douteux obtenaitle succès qu'elle méritait. On sortait en souriant, furieux, dans le fond, d'avoir été victime d'une semblable mystification, et personne ne revenait, sauf toutefois ceux que les formes grassouillettes et la gentillesse réelle de la belle Créole avaient particulièrement séduits...

Ceux-là prenaient généralement pour confident Boyau-Rouge, qui^ bien payé, acceptait de se faire auprès de la jeune fille l'interprète de ses admirateurs. C'était en vain, Louise n'accordant aucune attention à ces déclarations.

D'un autre côté, Tabary, livré à lui-même, n'obtenait plus que des résultats insignifiants.

Depuis le départ de la marcheuse, la photographie ne faisait plus ses frais et il vint un moment où l'entreprise commune ne rapportant pas les bénéfices qu'on en espérait, Boyau- Rouge montra les dents.

L'activité qu'il dépensait ne portait pas ses fruits et il regrettait à présent son ancienne situation. Il exposa ses griefs à la jeune femme qui, de son côté, commençait à réfléchir, et tous deux tinrent conseil.

On négligea de demander son avis à Tabary, qui, depuis qu'il n'était plus surveillé, noyait régulièrement son ennui dans les pots.

— Ma chère amie, dit le bonisseur, nous. perdons notre temps... et si ça continue, nous perdrons notre argent... Tu as beau avoir comme moi le génie de la réclame, ça ne suffit pas... Dans une industrie comme la nôtre, notre métier consisteànousmoquerdupublic... En somme, on lui demande son argent et on ne lui donne en retour rien d'intéressant... Il se laisse bien empiler une fois, mais il ne revient plus et il empêche

les autres de venir. Que de fois déjà n'ai-je pas vu des gens en ballade sur la foire et sur le point d'entrer, être arrêtés par l'un d'eux : — « Ah ! non, pas là-dedans, je vous en prie, c'est des farceurs 1 » Dans un entresort, vois-tu, il faut savoir trouver et 'offrir des compensations qui font passer sur la pauvreté du spectacle.

— Je ne comprends pas, dit Louise.

— Tu vas comprendre, reprit Boyau-Rouge. Le jour où les beaux messieurs, les rigolos qui viennent pour s'amuser aux fêtes sauront trouver ici une jolie fîUe. .. pas bégueule, il n'y aura plus besoin d'aller les chercher... Ils reviendront tous les jours, tout seuls... et ils mettront à la mode ton établissement... Ce n'est pas autrement que la mère Voiret a fait fortune...

— Mais Charles?... objecta Louise, qui comprenait admirablement, mais qui voulait au moins avoir l'air de résister.

— Charles!... Charles!... qu'est-ce que ça peut lui faire... Ça ne t'empêche pas de le garder...

— Oh ! oui, tu sais, dit Louise avec dignité, car il est le père de mon fils !

— Justement... En somme, tu travailleras pour l'avenir de ton enfant... avenir que nous compromettrons si nous conservons un truc qui nous fera boufTer jusqu'à notre dernière galette. Dès l'instant que tout ira bien, Charles n'aura rien à dire...

— Du reste, je m'en charge, interrompit Louise vivement, comme si elle venait de prendre subitement une résolution. Qui veut la fin veut les moyens, et si nous avons envie de devenir riches.

— Parfaitement... Et tu n'as qu'à te fier à moi... J'ai l'expérience de ces sortes d'affaires... Quand je te dirai : « Tu peux marcher ! » c'est qu'en effet tu pourras y aller les yeux fermés... Tout sera débattu d'avance... Maintenant, pour rétablir un peu l'équilibre du budget, nous allons supprimer la photographie qui ne nous rapporte rien et engager des « chiqués »... Ça m'aidera pour les parades et ça ne nous coûtera que trente sous par jour

elle dîner... Tu as remarqué... même quand il y a beaucoup de monde devant la baraque, personne ne bouge... Dès qu'il entre quelqu'un, tout le monde suit... C'est l'afïaire des « chiqués » de faire suivre le trèpe, quand je l'ai engrainé.

Toutes ces dispositions prises et approuvées, Louise fit^ le soir même, part à Tabary de sa nouvelle décision.

Elle rencontra d'abord une certaine résistance; le photographe tenait à son établissement, ne voulant pas se résigner à s'en séparer... Mais Louise finit comme toujours par obtenir gain de cause.

Elle lui expliqua que l'intérêt commun était en jeu, qu'il fallait être pratique et que des scrupules bétcs étaient déi)lacés dans la circonstance.

On lui demandait simplement de rester tranquille, de s'occuper du service particulier de la maison et de laisser faire. Elle se chargeait du reste.

Tabary consentit à tout sans demander plus de détails. Il comprenait qu'une existence nouvelle, libre et indépendante, lui était réservée en récompense de son effacement. Il pourrait à sa volonté se livrer à son penchant favori, sans que nul y trouvât à redire.

C'était l'idéal.

Dès ce jour, il inaugura les fonctions de mari de la reine, et il sut toujours s'en acquitter avec un tact dont les deux associés lui surent beaucoup de gré.

Tel fut le début de cette vie à trois, qui devint légendaire sur le Voyage et qui pendant les longues années qu'elle dura ne reçut jamais un accroc.

Les prévisions de Boyau-Rouge s'étaient réalisées.

A partir du jour où l'on sut trouver la jeune fille, sinon toujours facile... du moins jamais cruelle, ni indifférente aux galanteries, le public afflua dans le salon de la belle Loïsa, en dépit de l'insignifiance ridicule du spectacle.

Elle devint même tellement à la mode, que le directeur d'un grand établissement de Paris l'engagea et fît d'elle sa principale attraction.

Il forma seulement, pour l'encadrer, une troupe de danseuses vaguement exotiques, au milieu desquelles trônait Loïsa, qui était décidément devenue une fille superbe.

Boyau-Rouge resta son barnum. Elle s'était prise d'une véritable affection pour ce grand garçon, dont les conseils et l'appui lui avaient été si utiles.

Elle lui était reconnaissante du dévouement et de l'abnégation qu'il lui montrait, car lui aussi s'était attaché à elle et lui avait donné des preuves nombreuses de son attachement.

Gamine avec Tabary.déjà trop vieux et trop usé pour elle, elle s'était réveillée femme aux bras du bonisseur et femme dans toute l'acception du mot, en proie à des passions aussi vives, à des désirs aussi ardents que si elle fut née réellement sous le ciel brûlant des Antilles, que si elle eût été une véritable créole.

Peut-être fallait-il chercher dans cette révolution de tout son être, le secret de cette beauté et de cet attrait, qui lui valaient tant d'adorateurs.

Toujours est-il que cinq ans après ses débuts, Loïsa était célèbre et déjà riche. Dans les vitrines s'étalaient ses photographies; les échos des journaux mondains célébraient sa gloire.

Elle resta toutefois fidèle à son origine et se refusa toujours à abandonner le Voyage.

Après chaque fugue, à la fin de chacun de ses engagements- en province ou à l'étranger, elle revenait à son point de départ.

Elle avait conservé auprès d'elle la troupe de danseuses qu'on avait formée à son intention et elle était devenue patronne.

Propriétaire de trois immenses caravanes, d'un matériel très complet et très luxueux, elle rêva d'organiser sous son unique direction, la série complète de toutes les attractions des entresorts.

C'était encore une idée suggérée par Boyau-Rouge.

C'est ainsi qu'outre le Concert Tunisien, dont elle

liait l'étoile, elle eût une femme torpille, une femme colosse, une femme tigrée...

Elle liait à elle ses pensionnaires par des engagements très durs, leur enlevant toute liberté, afin de les avoir toujours sous la main...

Son installation devenait plus que jamais le rendezvous du Paris qui s'amuse; plus que jamais l'intelligence et la bonne volonté de Boyau-Rouge trouvèrent leur emploi.

Comme Loisa jadis et sous la surveillance de la patronne, ces dames mirent à profit ses bons offices, toujours rendus avec tant de discrétion que la police qui se doutait bien un peu du trafic, ne put jamais les trouver en défaut, et la belle créole gagna en argent tout ce que la morale perdait en cette affaire.

Cependant Charles Tabary vieillissait à vue d'œil, non qu'il fut très âgé — il avait dépasse à peine la quarannlaine — mais l'oisiveté dans laquelle on le faisait vivre avait développé en lui Tamour de la boisson.

Son intelligence s'était épaissie, et un jour Boyau- Rouge constata que l'ami Charles avait un commencement de tremblotte.

Il en avisa Louise Tabary. La belle créole s'émut de cet état.

Elle rélléchit longtemps et l'hypothèse de la mort de Charles lui apparut menaçante. Car enfin elle avait un fils qui s'appelait aussi Tabary et elle était toujours demoiselle.

Elle devait à sa dignité de ne pas rester plus longtemps dans une situation qu'elle trouva équivoque, et, puisqu'elle avait le père sous sa coupe, qu'il avait bien voulu jadis l'épouser, il fallait réaliser ce projet au plus vite.

La situation fausse de Charles, mari et père in partions, deviendrait normale et honorable dès qu'il serait mari légitime.

Maintenant qu'elle avait vingt et un ans accomplis,

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elle n'aurait plus à craindre d'ennuis de la part de sa mère. Ses frères et sœurs devaient être grands.

Au besoin, maintenant qu'elle était établie, riche et considérée, elle prendrait sa famille avec elle.

Elle eut quelque peine à en retrouver la trace. Sa mère était morte, ainsi qu'un de ses frères.

Il restait un garçon de dix-huit ans et une sœur de seize ans, aujourd'hui tous les deux employés dans une fabrique de chaussures.

Elle leur ht quitter leur emploi, confia à son frère la surveillance d'une partie du personnel et commit la jeune fille aux soins de son ménage particulier,

Fière d'avoir saisi cette occasion de se montrer bonne sœur, elle songea à se montrer bonne mère.

— Vois-tu, dit-elle à Tabar}^ nous avons pu, dans notre jeunesse, commettre quelques inconséquences... Aujourd'hui que nous sommes en passe de devenir les forains les plus calés du Voyage... nous n'avons pas le droit de vivre en dehors de la règle commune...

Et elle ajouta sérieusement :

— Pour notre dignité et pour notre considération, il faut que nous soyons mariés...

— On a bien vécu toujours comme ça, objecta Tabary.

— Ça ne fait rien, vois-tu, ça fait causer ! répliqua l'inconsciente Loïsa. On se dit en parlant de toi : — En v'ià un fainéant, ce Tabary, qui se fait nourrir par sa femme ! Tandis qu'étant mon mari, on te respectera et on ne dira plus rien.

— Alors, dit Tabary, si tu .crois que c'est mieux comme ça, je veux bien... Et Boyau-Rouge, qu'est-ce qu'il en pense?

— Il fiense comme moi... D'ailleurs, voilà que notre fils grandit. Nous allons le reprendre avec nous... 11 sera pas long à comprendre maintenant, ce petit-là... intelligent comme il est!... Tu ne voudrais pas qu'il rougisse de ses parents.

Cette considération sentimentale fit grand effet sur Tabary.

— Oui... décidément, tu as raison. A cause de notre fils, il faut que nous soyons mariés.

L'inconscience de Loïsa était sincère.

Elle n'apercevait pas ce que sa conduite privée avait de parfaitement scandaleux et ne se doutait pas du caractère ignoble de son industrie.

Elle avait fondé un entresort. Elle avait accepté de s'exhiber. Elle avait dû, pour obtenir un résultat, se conformer aux obligations qui constituent la seule chance de réussite d'un établissement de ce genre.

A sa vue, elle avait exercé son métier habilement, voilà tout. Mais son honnêteté n'avait pour cela reçu aucune atteinte.

Bref, le mariage eut lieu, au milieu d'une affluence considérable de furairis et d'amis que la décision cocasse de Louise amusait autant que l'attitude recueillie et sérieuse qu'elle garda pendant les deux cérémonies, à la mairie et à l'église.

Boyau-Rougë remplissait le rôle de garçon d'honneur.

Quant à Tabary, il était tout heureux des marques de sympathie, trop chaleureuses pour n'être pas ironiques, qu'on prodiguait à sa femme, et il serra consciencieusement toutes les mains qui se tendaient vers lui.

Dans la soirée, après le repas, il fut pris d'un accès d'attendrissement et il serra sur son cœur sa chère femme, ce modèle des épouses, mais Louise se dégagea doucement et elle l'envoya se coucher dans la caravane particulière où il vivait depuis déjà longtemps, seul, avec les appareils photographiques dont il n'avait pas consenti à se séparer.

Quant à elle, elle continua à présider la petite fête, sans qu'elle se sentit autrement émotionnée par la gravité de l'acte qu'elle avait accompli le matin.

Toutefois, à partir de ce jour, elle renonça à figurer sur l'estrade, au milieu de ses pensionnaires.

Elle était la patronne, une femme établie, légitime-

ment mariée, ayant de la surface, il ne lui convenait plus de se mêler à un tas de figurantes...

Néanmoins, elle garda le maillot. Elle se souvenait de ses succès de marcheuse; elle fit la parade en costume, concurremment avec Boyau- Rouge, et la prospérité de son établissement s'en accrut tant, qu'elle ruina du coup l'industrie de la mère Voiret, trop vieille pour pouvoir lutter.

On n'allait plus que chez la belle créole, dont l'installation devenait de jour en jour trop petite pour contenir toutes les attractions qu'elle avait su grouper.

Sous son intelligente direction, sa grande baraque était devenue un conservatoire où l'on apprenait toutes les danses du monde, une Cour des Miracles où l'on rencontrait tous les phénomènes.

Mais elle n'exhiba jamais que des « personnes du sexe ».

Ce fut elle, notamment, qui lança la femme-poisson, un monstre authentique, qui n'avait à chaque main que deux doigts en forme de pinces de homard ; la Nageuse, une femme qui restait deux minutes sous l'eau.

Ce fut elle qui perfectionna les trucs célèbres, mais un peu usés, de la femme-torpille et de la femme tigrée.

Pour cette dernière exhibition, il suffisait de se procurer un sujet de bonne volonté dç. dix-huit à vingtcinq ans, jolie autant que possible^ mais qui consentît à se défigurer.

Par des brûlures au pétrole ou à l'aide de la pierre infernale, on marbrait la poitrine de la patiente, ses deux bras et une jambe — toujours la même, celle qu'elle déchaussait à la demande du public et moyennant un petit supplément — et le tour était joué.

Il ne restait qu'à « remaquiller » la pauvre fille aux mêmes endroits et tous les deux jours.

Pour les femmes colosses, elle avait inventé tout un système de mollets élastiques, de chaises très hautes, de tabourets dissimulés sous des tapis, ce qui donnait

une apparence de géantes aux femmes vêtues de longues robes, traînantes et rembourrées, et assises sur une estrade élevée, entourée de glaces de tous côtés, les sujets fussent-ils de taille moyenne.

Elle maintenait tout son monde sous une discipline très dure. Le personnel entier, parqué dans deux voitures transformées en dortoirs, était soumis à une surveillance sévère. Défense d'en sortir sans une permission spéciale.

Le salaire était unique pour toutes : la nourriture et trois francs par jour. Le rouleau, autrement dit la quête obligatoire à chaque séance, était un des bénéfices de la direction.

Quant aux avantages extérieurs que ses pensionnaires pouvaient tirer de leur exhibition, Louise Tabary, qui servait, ainsi que Boyau-llouge, d'intermédiaire officieux, était seule juge de la suite qu'il convenait de donner aux propositions.

Cette ingérence dans les affaires privées de ses élèves, loin de nuire à celles qui en étaient l'objet, était au contraire une sauvegarde pour elles et au bout de quelques années d'exercice, l'on citait telles horizontales de grande marque qui avaient débuté dans l'entresort des Tabary et qui ne devaient leur situation qu'aux conseils de Louise.

Aussi, tout en sachant très bien que celle-ci avait dû en retirer un bénéfice, lui savaient-elles néanmoins gré de son intervention.

Dans ces conditions et pendant les premiers temps, le recrutement fut facile.

Louise Tabary n'avait que le choix parmi les nombreux sujets qui se présentaient, puis, peu à peu, l'engouement passa.

Les anciennes pensionnaires, rebutées par les exigences croissantes de la patronne, dégoûtaient les nouvelles venues d'un métier aussi dur et dans lequel, à tout prendre, les occasions vraiment avantageuses étaient rares, Louise, que l'âge était loin d'avoir fa-

liguée, sachant fort bien se réserver les aubaines.

— Les brillants dont elle constellait son maillot, chaque fois qu'elle entrait en parade, disaient les envieuses, avaient été acquis la plupart du temps au détriment de pensionnaires plus jeunes et souvent plus jolies.

C'était le diable, pour les gens bien intentionnés, de parvenir jusqu'à elles; il fallait franchir la double barrière élevée entre le public et l'estrade par la patronne et son fidèle Boyau-Rouge, un gaillard qui veillait au grain et dont les intérêts, ajoutaient les mauvaises langues, se confondaient décidément trop, en dépit du mari, avec ceux de Louise Tabary.

Mais tous ces bavardages, qui parvenaient de loin en loin aux oreilles de l'intéressée, ne parvenait pas à altJrer sa sérénité.

Elle était sûre de son affaire maintenant; chaque jour elle voyait son magot s'arrondir.

Que lui importait le reste?

Elle se contentait seulement de tenir à l'œil les mécontentes et à la première incartade, elle les jetait dehors, sachant toujours profiter du moment où leur renv'oi mettait les récalcitrantes dans le plus grand embarras.

Puis, par un discours bien senti, elle prévenait charitablement celles qui étaient tentées de suivre un si déplorable exemple :

, — Je vous avertis qu'avec moi il y a tout à gagner ou tout à perdre... Choisissez! Je veux de la soumission! Sinon je colle à la porte la première qui rebiffe, le cul tout nu et les manches pareilles!... J'ai commencé comme vous, et je ne m'en porte pas plus mal... Seulement, j'ai toujours été sérieuse... Faites comme moi, si vous voulez que nous restions bonnes camarades! Vous avez plus besoin de moi que je n'ai besoin de vous!

Et elle disait vrai.

Même lorsqu'il y avait sur tout le Voyage pénurie de

sujets dans les entresorts, elle trouvait le moyen de renouveler sa troupe quand il le fallait.

Elle partait un matin, explorait les murailles des quartiers commerçants et consultait les petites affiches faites à la main, sur papier écolier et collées à hauteur d'homme à tous les angles de rue.

C'étaient des offres d'emploi : — On demande des culottières, des finisseuses de chaussures, etc., ou des demandes d'ouvrage : — Une jeune fille connaissant bien la couture demande à entrer au pair... S'adresser à Mlle A'..., rue..., «"..., etc., toujours invariablement ornées d'un timbre de quittance de dix centimes.

Des offres d'emploi, Louise Tabary n'avait cure, mais elle relevait soigneusement les adresses et se rendait immédiatement au domicile de celles qui demandaieni, de l'ouvrage.

C'étaient la plupart du temps de pauvres filles, pressées par le besoin, tentant un dernier effort avant de succomber et qu'un reste de dignité avait préservées jusque-là de l'irrémédiable chute...

Elle se présentait pour offrir, disait-elle, un travail facile, qui ne demandait que de la bonne volonté et un peu d'intelligence, sans toutefois s'expliquer davantage.

Si la personne était vieille ou difforme, ou seulement laide, après un bref interrogatoire et quelques phrases banales d'excuses, elle se retirait.

— Décidément, non... à mon grand regret, vous ne pouvez convenir pour l'emploi que j'aurais désiré vous confier... Je vous demande pardon... Ce sera pour une autre fois...

Si elle était jolie, bien faite, Louise Tabary appréciait d'un coup d'œil le dénuement probable dans lequel devait se trouver la pauvre fille et aussitôt commençait son boniment.

Mon Dieu! elle n'était ni couturière, ni blanchisseuse, ni culùtlière, mais elle était à la tète d'une maison prospère, comptant beaucoup d'employées, qu'elle

traitait comme ses enfants... Chez elle, on retrouvait une famille et c'était vraiment une chance pour une jeune personne comme il faut et qui veut gagner honnêtement sa vie, de tomber sur une femme comme elle.

— Voyez, mon enfant, quels avantages je vais vous offrir... Vous serez logée, vêtue, nourrie... Tous n'aurez que peu de chose à faire... Cela "vous va-t-il?

— Mais encore faudrait-il savoir?...

. — C'est bien simple. Je suis à la tète d'un établissement trè& important, d'un théâtre ambulant, et j'ai besoin pour mon contrôle de jeunes personnes avenantes et sûres... des caissières enfm 1 Quatre heures d'un travail où vous n'aurez qu'à sourire et à être polie avec le public... Cela vous sera facile... Remarquez bien que si cela ne vous convenait pas, je ne vous retiendrai pas de force, mais il ne coûte rien .d'essayer !

Neuf fois sur dix, alléchée par. les promesses et le ton maternel de Louise Tabary, la jeune fille acceptait.

Pendant les premiers jours, en effet, l'associée de Boyau-Rouge faisait tenir le contrôle à la nouvelle venue, puis, lorsque celle-ci était un peu apprivoisée, lorsqu'elle paraissait habituée à ce nouveau genre de vie, la patronne revenait à la charge.

Il était vraiment déplorable de voir une aussi jolie fille se contenter d'un gain aussi dérisoire, quand d'autres qui ne la valaient pas paradaient sur l'estrade, réalisant des bénéfices qu'elle n'atteindrait jamais dans son emploi... Justement, elle avait dans sa troupe une place vacante.

— Vous n'avez pas à vous inquiéter du costume... ni du linge... Je vous fournirai tout... à crédit... Si vous restez à. la maison, tout ce qui vous aura servi vous sera acquis sans que vous ayez bourse à délier...

La caissière, qui parfois avait regardé avec envie ses compagnes plus favorisées, ornées d'oripeaux éclatants, tentait l'expérience et la baraque s'augmentçiit d'une pensionnaire régulière de plus.

Louise Tabary comptait justement sur l'influence du

milieu, les liaisons nouvelles pour abolir chez la jeune fille les derniers pre'jugés et insensiblement elle la faisait rentrer sous la règle commune.

Au bout de quelques années de cette exploitation raisonnée, elle trouva dans son fils Jean un nouvel auxiliaire.

Aussitôt après son mariage a\'ec Tabary, qui de mois en mois, devenait plus gâteux, elle avait retiré de nourrice son enfant et l'avait gardé avec elle jusqu'à l'âge de dix ans.

Elle l'avait ensuite placé en pension, mais bientôt le gamin avait déclaré qu'il entendait rester avec sa mère, et cette femme autoritaire, brutale jusqu'à la cruauté, ne s'était pas senti la force d'imposer sa volonté.

Elle avait une tendresse aveugle pour ce petit, qui grandissait elàqui elle exigeait qu'on laissât une liberté entière. Aussi donnait-il un libre cours à ses mauvais instincts.

Personne ne trouvait grâce devant lui et il devint bientôt le maître absolu de l'établissement.

Sa mère riait aux éclats chaque fois que Jean commettait une mauvaise farce.

Loin d'être à l'abri des méchancetés de son fils, le vieux Tabary devint sinon le souffre-douleur, du moins le continuel objet des tracasseries du petit tyran.

H partageait ses journées maintenant entre ses stations chez les mastroquets et le découpage à l'aide de scies minuscules de petites planchettes dont il confectionnait des étagères ou des coffrets. Il avait monté, à cet effet, un tour dans la caravane qui lui était affectée.

Le plus grand plaisir de Jean était de démonter ou de briser les objets qui avaient souvent coûté à son père de longues heures de travail.

Si le vieux parlait de se plaindre, Jean prenait les devants :

— M'man 1 c'est ton soûlaud de mari qui vient encore nous embêter avec ses découpages.

Et la mère, indulgente, souriait et congédiait l'ancien photographe.

— Laisse donc faire cet enfant... Voyons, faut bien qu'il s'amuse ! C'est de son âge !

Le seul, qui trouvât grâce devant l'afîreux galopin, élait Boyau-Rouge, dont l'autorité d'associé et les violences lui en imposaient. Il se souvenait toujours d'une correction que lui avait infligée le bonisseur, un jour qu'il avait voulu toucher à son tambour.

Mais il en garda sournoisement rancune à cette espèce de géant, qui seul avait conservé quelque influence sur Louise.

A mesure qu'il grandissait, la méchanceté et le cynisme de Jean s'affinaient, encouragés par l'aveuglement maternel.

A dix-huit ans, il était réputé sur tout le Voyage comme le plus fieffé garnement. Habitué de bals publics, coureur de guilledou, batailleur, débauché, joueur, il mettait toute son intelligence au service du mal.

Il avait lié connaissance avec les pires individu^, et il s'était formé une sorte de cour, qui l'accompagnait sans cesse et à laquelle on pouvait toujours, sans crainte de se tromper, attribuer tous les méfaits dont les auteurs restaient inconnus.

Il exerçait sur cette bande, en raison de sa situation de fortune, une influence réelle et dont il se montrait fier. Malheur au garçon honnête et imprudent qui s'aventurait en sa société; entraîné par l'exemple, il devenait rapidement aussi taré que ses compagnons de plaisir.

C'est ce qui était arrivé à François Chausserouge, et au bout de quelques mois d'intimité, il n'avait fallu rien moins que l'énergique résolution qu'avait prise le vieux dompteur de quitter Paris pour arracher le jeune homme à cet entourage funeste.

Cependant François était de cinq ans plus vieux que le fils Tabary; mais son esprit faible et irrésolu avait

vite capitulé devant le caractère allier et tout d'une pièce de son cadet.

Mais là où Jean Tabary exerçait sa tyrannie avec le plus d'âpreté, c'était dans l'entresort, dont la faiblesse de sa mère l'avait rendu maître absolu.

Il était positivement l'efTroi de toutes les pensionnaires.

Une de ces malheureuses refusait-elle d'obéir à ses caprices, repoussait-elle avec indignation ses propositions, elle était impitoyablement chassée, non sans avoir essuyé mille avanies préalables.

Elle n'avait qu'une ressource, réclamer l'appui de Boyau-Rouge, l'associé de la patronne, qui voyait de très mauvais œil l'importance croissante que prenait le jeune homme dans la maison.

Boyau-Rouge, depuis que l'entreprise avait réussi, était devenu un homme sérieux et il pensait justement qu'il est aussi difticile de conserver une situation acquise péniblement que de se la préparer.

Il en résultait des scènes terribles entre son associée et lui, dans lesquelles il donnait libre cours à sa mauvaise humeur et à sa violence naturelle.

Depuis longtemps du reste une certaine froideur avait remplacé l'étroite intimité qui avait régné entre lui et Louise Tabary.

Honteux du rôle qu'on lui faisait jouer, décidé à tout, même à rompre, s'il en était besoin, sa colère n'attendait pour éclater qu'une occasion favorable. Ce fut plus tôt qu'il ne le pensait.

Un jour que .Jean réclamait le renvoi d'une pensionnaire qui lui avait résisté, il s'y opposa carrément.

— Cette femme, dont je suis très satisfait, restera chez nous, et il n'y a aucune raison pour que nous nous privions de ses services.

— Puisqu'elle a été inconvenante à l'égard de mon garçon... puisque Jean le désire?

— Je m'en fous ! cria Boyau-Rouge, et d'ailleurs elle est dans son droit, cette fille... elle a été engagée

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ici pour tf-availler el non pas pour servir de passelemps à un morveux, qui aurait encore besoin d'une bonne pour le moucher!... Je suis ici le maître autant que toi!... Ton Jean, je lui interdis à partir d'aujourd'hui l'entrée de la caravane des femmes... Il n'a rien à y faire! Sinon, c'est moi qui le sortirai, et sans mettre de mitaines!

— Jean me représente, riposta Louise Tabar^^, il a donc les mêmes droits que moi. J'ai besoin de lui pour défendre mes intérêts...

— Et moi je suis assez de tout seul pour défendre les miens... Seulement, comme je suis trop vieux pour céder, que je ne veux pas me laisser manger la laine sur le dos par un galopin, ce sera lui qui partira ou bien moi... Choisis!

— Mon fils ne me quittera pas!

— Eh bien! ce sera moi! D'après notre traité, nos parts sont égales... la hquidation sera donc bien simple. La moitié du tout pour chacun de nous...

— Joseph!... ïu n'y penses pas... Nous quitter après quinze ans d'une association si heureuse?

— Heureuse, c'est possible, mais qui ne tarderait pas à devenir désastreuse, si je n'étais résolu à y mettre bon ordre... Je te le répète, choisis... lui ou moi !

— Mon choix est fait! répliqua Louise d'un ton sec. Je n'aime que mon fils au m(mde... Il te gêne ! je refuse de te le sacrifier... Il restera avec moi... Quant à toi, fais ce que tu voudras.

— C'est ton dernier mot.

— Oui.

— Eh bien ! nous nous séparerons, et nous verrons la suite quand je ne serai plus là pour réparer ses sottises. Moi, je ne suis pas inquiet, je suis, au contraire, très satisfait d'une circonstanée qui me permettra enfin d'être seul maître chez moi. Au revoir!

Et dès le lendemain, les deux associés procédaient à la liquidation générale de l'établissement.

Le partage des fonds amassés en commun fut facile, - Boyau-Rouge ayant exigé depuis longtemps qu'ils fussent convertis en valeurs.

Quant au matériel, on s'en rapporta à l'estimation d'un voyageur, choisi comme arbitre, pour éviter des frais.

Restait à régler la question du personnel, mais une première désillusion attendait là Louise Tabary.

Les engagements contractés par la Société Tabary- Debucher étaient résiliés de droit. On mit les pensionnaires, libres désormais, en demeure de choisir entre les deux associés.

Pas une d'elles ne voulut rester chez les Tabary; toutes optèrent en faveur de Boyau-Rouge, qui se vit ainsi à la tête d'un établissement prêt à fonctionner, tandis que Jean et sa mère avaient, restés seuls, tout un personnel à reconstituer.

Pour la première fois, Louise, qui sentait ses intérêts gravement atteints, s'emporta contre son fils :

— C'est par ta faute, entends-tu, que tout cela nous arrive! Voilà maintenant nos ressources diminuées de moitié et tout est à recommencer! Pendant ce temps, Boyau-Rouge va continuer seul, à notre nez, à notre barbe! Et Dieu sait si jamais nous parviendrons à former une troupe semblable à celle que nous perdons! C'est bien fait pour moi! Ça m'apprendra à être faible !

— Tu as tort, m'man! répliqua Jean en câlinant sa mère. Ne crains rien, va! Tu ne te repentiras pas de ce que tu viens de faire... C'était un coup de balai nécessaire! Y avait trop longtemps que ce Boyau- Rouge était de trop dans notre existence. Fie-toi à moi et tu verras! Les beaux jours reviendront... Nous retrouverons notre succès... et nous serons seuls à en profiter... C'était pour toi et non pour lui qu'on venait!...

Le père Tabary apprit cette scission sans (îtonnement. Néanmoins, il voulut demander une explication :

— Toi! lu vas te taire! dit Jean. Tu n'es bon à rien... On le donne à manger... à boire, du bois pour tes découpages, eh bien ! fous-nous la paix!

El le pauvre vieux, à demi galeux, se tut, n'osant répliquer. Il avait peur de son fils.

Jean se mit en campagne.

Quelques jours après, il avait racolé, çà et là, dans les quartiers populeux, dans les bals de barrières, un premier noyau de pensionnaires , qu'il costuma en mauresques, et à qui sa mère donna les premières notions du métier. Il se procura aussi deux phénomènes, une femme géante et une naine.

Mais cela ne suffisait pas et combien paraissait mesquine cette nouvelle inslallalion, en comparaison de l'ancienne, même en comparaison de celle de Boyau- Rouge.

La première campagne qu'il entreprit donna les plus mauvais résultats. Les Tabary mangeaient de l'argent.

Jean ne décolérait plus et, ce qui augmentait sa rage, c'était la vue du succès de son rival, dont l'établissement ne désemplissait pas.

Pour donner un appât aux clients , il engagea sa mère à se départir de la sévérité qu'elle avait toujours gardée vis-à-vis de ses pensionnaires. Quand on pourrait les approcher plus librement, on viendrait plus volontiers. Mais la latitude qu'on leur laissa ne tarda pas A dégénérer en licence. De véritables scènes de débauche se passaient dans l'entresort et la police en eut vent.

Deux avertissements n'ayant pas suffi, le commissaire du quartier sur lequel l'entresort était installé fit une descente. Le magistrat ayant trouvé, au cours de sa visite, deux pensionnaires mineures, prévint Louise Tabary que la Préfecture n'autorisait l'exhibition que de jeunes filles ayant vingt et un ans accomplis et qu'en cas de contravention à cet article du règlement, son établissement serait immédiatement fermé.

De même si le bruil du moindre scandale venait à la connaissance de l'administration.

— C'est idiot! déclara Louise Tabary, quand le commissaire fut parti, avec cela que j'avais vingt et un ans quand je suis montée la première fois sur l'estrade... Et je ne m'en porte pas plus mal pour cela !

— C'est-à-dire, grogna Jean, qu'avec toutes ces exigences, il n'y a plus de commerce possible !

Il fallut néanmoins faire contre mauvaise fortune bon cœur, se conformer aux volontés de la Préfecture. Les Tabary apportèrent la plus extrême prudence dans l'exercice de leur petite industrie; mais s'ils parvinrent à apaiser les justes susceptibilités des autorités par qui ils se savaient surveillés, ils découragèrent leur clientèle par l'excès de précautions qu'ils se sentaient obligés de prendre. C'est ainsi que de jour en jour et tandis que l'entresort de Boyau-Rouge continuait à prospérer, leur établissement lœrdit sa vogue ancienne.

Les frais dépassaientles receltes; chaque mois se soldait en perte, et pour faire face aux dépenses, Louise se vit forcée d'attaquer le fonds de réserve. Pour comble de malheur, Charles Tabary devint ataxique et complètement galeux.

Son élal nécessitait des soins particuliers qu'il fut bientôt impossible de lui donner.

Louise Tabar}', d'accord avec son fils, se décida à placer son mari en pension dans une maison de refuge.

C'était une charge de plus ajoutée aux autres; mais elle ne regrettait pas, disait-elle;, ce surcroît de dépense; on se devait à sa famille!

Tel n'était pas l'avis de Jean, qui, lui, exprima cyniquement sa pensée.

— Comme si, déclara-t-il, en revenant de conduire son père à l'hospice , il n'aurait pas mieux fait de crever tout de suite... au moins, comme cela, nous aurions été débarrassés.

— Tais-toi 1 fils, tais-loi! répliqua la mère, ne regrette rien, va ! Le pauvre cher homme n'est pas bien me'chant... et il ne peut pas maintenant en avoir pour bien longtemps ! Quant à nous, maintenant, il faut voir à nous débrouiller !

L'entresort traversait cette phase critique et les Tabary n'avaient trbuvé aucun moyen d'améliorer une situation qui semblait à beaucoup sinon désespérée, du moins fort compromise, lorsque Chausserouge reparut sur le Voyage.

Le jour où le dompteur lui proposa d'entrer à son service, Jean comprit qu'une planche de salut s'offrait à lui.

François était riche; il était faible. 11 y avait là pour le rusé coquin un moyen de rétablir ses affaires; il lui suffisait de prendre pied dans la maison et justement on venait lui en offrir l'occasion.

Bien qu'il fût décidé à ne pas la laisser échapper, il ajourna sa réponse , prétextant qu'il devait , avant tout, consulter sa mère, mais dans le but réel de ne pas faire paraître un empressement qui eût pu éveiller les soupçons de son ami.

— Mère ! cria-t-il , en rentrant dans la caravane, nous sommes sauvés. Chausserouge m'offre de me prendre avec lui. Qu'en penses-tu?

Louise Tabary regarda fixement son fils et réfléchit un instant.

— Quel âge a-t-il, François?

— Cinq ans de plus que moi... Ça lui fait vingthuit ans.

— Alors, il faut accepter.

— Je crois bien... je le connais comme si je l'avais fait... Une fois avec lui, je me charge du reste... Mais pourquoi me demandes-tu son âge?

— Pour rien... une idée qui me passait par la tête.

— Tu sais... Je n'ai pas répondu oui tout de suite... mais nous sommes invités à dîner tous les deux ce soir, chez lui... Au dessert nous arrangerons l'affaire...

— Très bien! En ce cas je vais me préparer.

Et lorsqu'à six heures du soir, Louise Tabary sorlit de sa caravane, son fils resta émerveillé.

Parée de ses plus beaux habits, les poignets chargés de bracelets, coiffée avec recherche, elle paraissait de dix ans plus jeune.

— Malin! ce que tu t'es fait chic! Tu te mets bien, toi, quand tu vas voir des amis!

— 11 faut toujours mieux faire envie que pitié! riposta Louise Tabary d'un ton énigmatique. Allons, viens, mon garçon !

Jean Tabary sourit imperceptiblement, puis il prit le bras de sa mère et tous deux s'acheminèrent vers la ménagerie Chausserouae.

Quand ils arrivèrent, Ghaufserouge élait seul dans la caravane.

— Bonjour^ madame Louise! bonjour, Jean! fît le dompteur en les voyant entrer, c'est bien gentil à vous d'avoir accepté mon invitation.

— Bonjour, François! dit la Tabary; ce n'est pas quand ils sont dans le malheur qu'on oublie les amis, nous autres! Car, mon pauvre garçon, j'ai su cela, tu as été bien éprouvé!

— Ah! oui, un chagrin, un grand chagrin, madame Louise, une perte irréparable et dont je ne me consolerai pas de si tôt... Mais que voulez-vous, dans notre sacré métier, il faut s'attendre à tout;- hier, c'était mon père... demain, ça sera peut-être mon tour... mais vous savez, c'est dur tout de même, mourir comme ça, bêtement, quand, pendant trente ans de sa vie, on n'a pas, autant dire, attrapé une égratignure! Et dire

que depuis deux ans, il i^'enlrait plus dans les cages. Enfin !

Et le dompteur dut raconter, faire connaître en détail, les circonstances de l'accident.

— Mais je ne vois pas ta femme? demanda Louise. Est-ce qii'elle n'est pas avec toi?

— Si! si! elle est à côté, elle va venir.

— Il paraît que tu as une petite fille, un amour d'enfant?

— Oui, ma petite Zézette ! Sa mère va nous l'apporter tout à l'heure. Mais, savez-vous, madame Louise, que vous ne changez pas; vous êtes aussi fraîche, aussi jeune que la dernière fois que je vous ai vue, le jour de mon mariage, si je me souviens bien.

— Ça n'empêche pas que je frise la quarantaine... Tiens, regarde-moi celui-là, ajouta-t-elle, en lui désignant son fils, en voilà un qui ne me rajeunit pas. Heureusement que je m'y suis prise de bonne heure... Ça fait que comme ça, il n'a pas trop honte de sa mère. Et pourtant ce n'est pas faute d'avoir eu des misères... Ah! c'est dur, un métier comme le nôtre!

— Oui, Jean m'a dit un mot de tout ça .. Vous n'avez pas eu de chance?

— Si, j'en ai eu de la chance, et beaucoup... pour arriver où j'en suis, étant partie de rien ; mais, il y a deux ans, je ne connaissais que le beau côté de la chose. Depuis, j'ai payé ma veine... Il parait qu'on ne peut pas toujours être heureux... Ça a d'abord été cette canaille de Boyau-Rouge, un homme dont j'ai fait la situation, pour qui je me suis sacrifiée, c'est le mot... qui me quitte, m'enlève mes pensionnaires et organise une concurrence à deux pas de moi. Puis, mon bonhomme de mari... encore un qui sans moi serait resté dans la crotte et à qui le bon Dieu ferait une belle grâce en l'appelant à lui... Le voilà maintenant paralysé, impotent, placé dans un hospice, où il me coule les yeux de la tète. Je ne regrette rien, parce qu'après tout il est mon homme, et je ne fais que mon devoir en l'assis-

tant... Enfin, c'est la Préfecture, à qui il est venu des scrupules sur le tard, et qui me fa.it mistoufle sur mistoufle. Non, là, vraiment, le bon Dieu n'est pas juste et je n'ai pas mérité tout ça! Je fais un métier reconnu, je paye patente... Ne dirait-on pas, à entendre ces messieurs, que je débauche les petites filles de douze ans!

— Vous en reviendrez, madame Louise, vous en reviendrez et nous vous 3^ aiderons! fit le dompteur, mais en attendant, dînons!

En ce moment la porte s'ouvrit et Amélie parut, les yeux un peu rouges, très simplement mise et portant la petite Zézette dans ses bras.

Elle s'arrêta sur le seuil et son regard se porta immédiatement sur Louise Tabary.

Un instant les deux femmes se toisèrent ; enfin Louise se leva et s'avança au-devant de la jeune femme.

: — Bonjour, ma chère amie ! fit-elle en lui tendant les bras. Ça. me fait bien plaisir de vous voir... J'espère que vous avez un joli bébé !

Et elle embrassa tour à tour la mère et l'enfant.

Amélie la laissa faire, puis sans répondre aux effusions de l'invitée de son mari :

— La table est mise à côté! dit-elle simplement. Si vous voulez venir !

François offrit galamment son bras à Louise et tous se rendirent dans la caravane voisine qui servait de salle à manger.

Il y eut d'abord un instant de gêne entre les convives.

Amélie gardait une attitude pleine de réserve, évitant de prendre aucune part à la conversation.

Dès le premier instant, Louise Tabary sentit qu'elle avait en face d'elle une ennemie et elle s'efforça par son entrain, ses prévenances, ses compliments sur la tenue de la caravane, l'ordonnance du dîner, de dissiper la prévention de la mère de Zézette.

Elle affecta d'être gaie et comme Chausserouge faisait la remarque que le malheur n'avait altéré en rien sa belle humeur :'

nt ZEZETTE

— La gaielé, répliqua-t-elle, c'est l'indice d'une bonne conscience... Quand on a été honnête toute sa vie... qu'on n'a rien à se reprocher... on n'est jamais triste...

Puis, comme elle surprenait au coin de la lèvre d'Amélie un pli ironique, elle ajouta :

— A moins, toutefois, qu'on ne soit sous le- coup d'un ennui récent, comme cette pauvre Amélie, par exemple. Voyons, qu'avez-vous, ma chère enfant? Estce que ce gredin de Chausserouge ne vous rend pas heureuse?

— Si! répliqua la jeune femme, très heureuse! Mais c'est l'avenir qui m'inquiète... J'ai des pressentiments... Comme vous, j'ai eu trop de bonheur pendant longtemps... j'ai peur que ça ne continue pas...

Cette déclaration jeta un froid, surtout à l'heure où le but avoué de la réunion était de prendre des résolutions pour assurer cet avenir qui semblait si menaçant, et Chausserouge se hâta de changer la conversation.

Au dessert, il prit la parole :

— Ma chère amie, tu nous l'as dit il y a quelques instants, la mort de notre père a causé chez nous un vide qui n'est pas près d'être rempli... Rester seul pour veiller à tant d'intérêts, ce serait, de nja part, afficher une présomption et une confiance dans mes propres forces que je suis loin d'avoir... Je suis donc heureux de t'annoncer que Jean Tabary accepte de devenir mon second.

— C'est décidé? demanda Amélie.

— C'est décidé... absolument! déclara François en regardant fixement sa femme, à moins que madame Louise ne s'y oppose?

— Moi ! s'exclama Louise Tabary, m'opposer à ce que mon fils rende service à un ami!... Ah! grands dieux ! vous me connaissez bien peu ! Et d'ailleurs, service pour service, Jean ne trouvera-t-il pas chez vous une situation meilleure que celle que je puis lui offrir

ZEZETTE lOô

chez moi, par le temps qui court! Ah! je suffirai bien seule à faire marcher mon petit truc!... Les affaires vont si mal !

— Il nous reste à régler les conditions... à arrêter le chiffre des appointements, dit le dompteur.

Mais Louise Tabary l'arrêta d'un geste :

— Pas un mot de plus, nous sommes entre amis et nous savons fort bien que vous ne voulez pas abuser de nous... Yos conditions seront les nôtres!

Amélie se leva, s'excusa, auprès de ses convives... il était l'heure de coucher Zézette, l'enfant étant peu habituée à veiller, et elle sortit, laissant à sa femme de ménage, le soin de desservir.

Dès qu'elle fut seule dans sa chambre, elle serra son enfant contre sa poitrine et éclata en sanglots.

Ainsi, c'était fini! Malgré ses prières, ses supplications, son mari avait passé outre!

Jusqu'à l'heure du diner elle avait espéré...

Sans doute on discuterait devant elle... on examinerait la question sous toutes ses faces et elle aurait trouvé des arguments pour qu'il ne fût donné aucune suite au projet de François.

Mais voici qu'on ne lui avait même pas fait l'honneur de la consulter. Les arrangements avaient été pris hors de sa présence et tout au plus avait-on consenti à l'informer officiellement de la chose, quand la résolution avait été Irrévocable !

Ainsi maintenant, tous les jours, elle aurait devant les yeux cet être que le père Chausserouge détestait tant qu'il ne parlait rien moins que de le jeter dans la cage de ses lions, s'il tentait seulement deritrer dans la ménagerie!

Et c'était à lui que François allait déléguer son autorité! Et cette femme, la mère, qui l'accablait de ses protestations hypocrites, elle était destinée à la voir tous les jours.;, elle devrait lui faire bon visage pour complaire à son mari !

Dieu sait pourtant quelles coupables pensées, quelles

intentions malfaisantes devaient s'agiler derrière ce visage, beau encore à la vérité, mais dont l'expression méchante et vicieuse l'épouvantait!

Cependant, comme son absence se prolongeait, elle craignit qu'on ne l'attribuât à la cause véritable qui l'avait provoquée.

Elle essuya ses yeux, et, ayant couché son enfant, elle se disposa à aller retrouver ses convives.

Quand elle rentra dans la salle à manger, les deux hommes, la pipe aux dents, très allumés, prenaient le café, tandis que, renversée sur sa chaise, Louise Tabary fumait une cigarette.

— Je vous demande pardon, ma chère. C'est une vieille habitude. J'espère que vous ne voyez aucun inconvénient...

— Aucun 1 balbutia Amélie ; mais ce simple détail, le ton même de la phrase de Louise, l'eflrayèrent sans qu'elle pût imaginer pourquoi.

— C'est moi, dit François, qui ai prié Madame Louise de faire comme chez elle... Si on se gêne avec les amis... il n'y a plus de raison.

Il s'arrêta, considéra un instant la fumeuse :

— Vous avez dû être tout de même une rude belle fille dans votre temps, ajouta-t-il la langue légèrement pâteuse, car vous en avez de fameux restes, y a pas à dire ! Gré mâtin! vous faites plaisir à voir!

-— François! prononça Amélie toute pâle, François, tu as bu !

— De quoi! De quoi! Est-ce qu'il n'y a plus moyen de faire un compliment maintenant... jela trouve bien, moi, madame Louise! je lui dis, voilà tout! Je lui dirais peut-être pas si je n'avais pas si bien diné! C'est de ta faute !

— Tu aurais tort, dit Louise, un compliment, ça fait toujours plaisir... quand on a mon âge...

— Tu sais, continua François, tout est arrangé, conclu et bâclé. . . Jean aura trois cents francs par mois et nourri... C'est pour rien!... Pense donc! je n'aurai

plus à m'occuper de ça... A ce propos, faut pas oublier que nous ouvrons demain... Si on allait s'assurer que nos bétes — et il appuya sur nos — ne manquent de rien... D'ailleurs, il faut bien que tu fasses connaissance avec elles... Tu sais, y en a pas mal de nouvelles... Tu vas voir...

Il se leva avec peine et descendit dans la ménagerie, suivi de ses convives.

— Hep! le pisleur! a-t-on préparé le boulotage?

— Oui! m'sieu Ghausserouge, le boucher a fait les parts! On attend l'heure pour la distribution!

— C'est bon! éclaire-nous!

Et tandis que les animaux, réveillés par la lumière et reconnaissant leur dompteur, venaient flairer en grondant les barreaux des cages, il fit faire aux Tabary le tour de la ménagerie, appelant au passade chaque béte par son nom, donnant des explications sur leurs mœurs, leurs habitudes, leur travail, comme s'il avait afTaire à son habituelle clientèle.

— Voilà Néron... mon vieux Néron, le plus beau lion qu'il y ait sur tout le Voyage, et puis ses deux femmes, Rachel et Saïda... Voici Turc, une sale béte qu'il faut tenir tout le temps à l'œil si on ne veut pas être égratigné... Voici Jim et Toby, les deux premiers tigres royaux qui aient été dressés... encore deux camarades pas bien commodes... puis quatre loups russes que je viens d'acheter et que je vais faire travailler... Voilà mon léopard Agésilas, bon garçon quand il veut, mais hypocrite endiablé... la Grandeur, un petit amour d'ours des cocotiers, rigolo comme tout, c'est mon clown! Faut voir sa gueule, quand je le fais entrer dans la cage de Néron... Et puis voilà Moquart, mon éléphant... toujours à côté de son ami Gustave... tu vois, là-bas, le cormoran!

Et, s'approchant de l'oiseau, il lui passa la main sur le bec affectueusement :

— Bonjour, mon vieux déplumé!

Puis il se retourna et montrant une cage vide ;

— C'est de là que s'est échappé Pacna... le lion qui a tué mon père! En face, mon poney... Je n'en ai plus qu'un... Il a fallu que je fasse abattre l'autre, la pauvre bête, que Pacha avait à moitié étranglé. Maintenant, mon vieux Jean, à part mes serpents, lu as tout vu; à partir d'aujourd'hui, tu es libre d'entrer partout... même dans les cages !

— Je ne dis pas non! riposta Jean.

— Ah ! si tu veux, je te prends pour élève... à l'œil I Dis-donc, sais-tu que lu pourrais plus mal faire ! En attendant, c'est convenu, je compte sur toi à partir de demain, pour l'ouverture!

— C'est dit! répondit Jean en serrant la main de son ami.

— Il me reste à le remercier, garçon, ainsi que ta femme, dit Louise, de la bonne soirée que lu viens de nous faire passer... Ce ne sera pas la dernière et lu sais, ajouta-l-elle en lui prenant à son tour la main et en appuyant sur les mots, que chaque fois que tu me feras l'amitié de venir me voir... en voisin... lu me feras plaisir !

— Alors vous me verrez souvent! répliqua François sur le même ton.

Il reconduisit ses hôtes jusqu'à la porte et rentra dans sa caravane.

— Eh bien? demanda-t-il à sa femme, comment les trouves-tu?

— Je n'ai pas changé d'opinion, répondit Am.élie tristement.

— Tu ne les aime pas?

— Non! ils me font peur!

— Ah ! elle est bien bonne! s'exclama le dompteur. Jean est un bon camarade... sa mère une femme charmante... Ah! pour sûr, charmante!... Trouve-m'en une sur tout le Voyage qui soit ficelée comme ça... On la prendrait quasiment pour la sœur de son fils... On ne doit pas s'ennuyer avec une femme pareille !

— François, tu as bu, ce soir. Peut-être demain le

repenliras-lu de ce que lu as fait aujourd'hui. Écoule, il est encore temps, ne prends pas Jean avec toiî

— Nos paroles sont échangées.

— Retire la tienne, je t'en supplie!

Le dompteur se leva, blême de colère :

— Alors, ça va recommencer? C'est entendu! Maintenant, je ne puis plus être tranquille et gai une jourr née entière! Faut (|ue j'entende tout le temps pleurnicher autour de moi! Je le prie de ne plus me parler de cela! Tu as compris?

— François I

— Flanque-moi la paix et couche-toi.

Amélie soupira et obéit.

Jean Tabary avait accompagné sa mère jusqu'à sa caravane.-

— Comment penses-lu que François m'ait trouvée? lui demanda Louise en se débarrassant de ses bijoux.

— Mais très bien... il te l'a dit, du reste.

— Oui, mais penses-tu qu'il m'ait trouvée... à son goût... mieux que sa femme?

Jean Tabary regarda sa mère bien en face, puis il sourit :

— Tu es rudement forte tout de même... Eli bien! puisque tu veux, le savoir, mon idée est que s'il ne- t'a pas trouvée mieux que sa femme... ça ne tardera pas beaucoup! Et alors nous n'avons pas fini de rire! Bonsoir, m'man!

y III

Ce fut sur l'esplanade des Invalides que François Chausserouge fit sa rentrée devant le public parisien, et d'une façon assez brillante.

Certes l'eng-ouement d'autrefois était passé, mais un affichage bien compris et la relation récente de la

mort du vieux dompteur avaient ramené l'attention sur la ménagerie.

Toutefois, ce premier résultat ne satisfit point pleinement Jean Tabary.

— ïu sais, -dit-il à François, maintenant que tu m'as pris pour ton régisseur, il faudra bien que tu m'écoutes, de bon gré ou de force. Je ne veux pas que lu puisses me reprocher d'avoir été pour toi une cause de débine... Eh bien! tu as déjà commis une faute... Tu n'as pas assez profité de la mort malheureuse de ton père... Il y avait là un coup de réclame épatant...

Et comme Chausserouge lui faisait observer qu'un pareil moyen lui répugnait :

— Tais-toi donc! répartit Jeau, tu parles comme un petit enfant... Écoute bien! Tu vas d'abord trouver un peintre qui te brossera un grand tableau représentant ton père terrassé par le lion... Toi, luttant avec l'animal et le forçant à reculer... On n'est pas obligé de dire que tu as tué Pacha... et personne ici ne te contredira... La béte peut être guérie de ses blessures et lu présenteras au public l'un quelconque de tes pensionnaires comme celui qui a boulotte ton père... Néron, par exemple, que tu connais bien et qui n'est pas trop méchant, bien qu'il ait toujours l'air de vouloir^ tout avaler... Avec un peu de mise en scène, un boniment bien senti à ton entrée dans la cage du fauve redoutable... tu verras l'effet énorme...

— Non! non! c'est impossible! je ne veux pas faire ça! dit François, révolté par cette idée de ]3attre la grosse caisse sur le cadavre de son père, non ! Et d'ailleurs, ça serait tromper le public! Pacha est bien mort et sa peau toute trouée est suspendue dans la baraque... ainsi...

— Ça sera la peau d'un autre! Tous les lions se ressemblent, et Pacha sera baptisé Néron avec une étiquette indicative au bord de la cage... Allons! c'est entendu et je vais m'occuper de ça !

El sans attendre que Chausserouge pût formuler

une dernière objection, il s'était mis en campagne, afin de réaliser le plus vite possible son projet de réclame.

Amélie, lorsque François lui fit part de cette innovation, se montra très peinée de ce manque de convenances :

— Voilà le commencement! dit-elle, Tabary te fait commettre une première bêtise! Après celle-là ce sera une autre. Qu'as-tu besoin d'une semblable réclame? Le public d'ailleurs n'y mord plus... Au temps de son plus grand succès, la ménagerie n'a dû sa vogue qu'au courage et à la témérité que tu montrais à tes débuts... C'est par là qu'il faut continuer à frapper l'imagination des spectateurs... Un dompteur qui a le souci de sa gloire ne doit devoir qu'à lui-même sa célébrité et les moyens malsains qu'on te force d'employer n'ajouteront rien à ta valeur... au contraire. Ils ne serviront qu'à te faire prendre pour un saltimbanque et à éloigner de toi les véritables amateurs...

Chausserouge protestapour la forme. Il sentait combien le raisonnement d'Amélie était juste, mais il ne voulait pas avoir l'air d'avoir cédé à son régisseur. 11 s'attribua l'initiative de cette innovation, dont Jean Tabary n'avait été que le metteur en œuvre.

— Alors, répliqua la jeune femme, tu as eu là une mauvaise inspiration, pourquoi ne me consulterais-tu pas quand tu as une décision à prendre, tu ne t'en trouverais pas plus mal.

— Les femmes n'entendent rien à la réclame, riposta François d'un ton bourru, pour mettre un terme à l'entretien.

Et, à part lui, il prit la résolution de ne plus obéir aux injonctions de son aide.

Mais soit qu'il eût deviné dans l'attitude du dompteur cette velléité de résistance, soit qu'il se sentît assez sûr de son influence pour ne pas avoir à craindre un désaveu, Tabary ne lui en laissa pas le loisir.

A partir du jour où il inaugura ses nouvelles fonc-

lions, de son autorité privée il bouleversa tout dans la ménagerie.

Il commença par congédier le chef de piste, un vieux serviteur tout dévoué aux Ciiausserouge, qui, depuis dix ans, n'avait pas quitté l'établissement.

Sous prétexte d'économies, il remplaça le garçon chargé de « l'explication », Auguste, qui passait à juste litre pour le meilleur bonisseur de tout le Voyage, et que son dévouement seul avait fait rester fidèle à ses patrons, car il- avait maintes fois refusé les offres les plus avantageuses de la part des concurrents de Chausserouge.

François, cette fois, se fâcha pour tout de bon. Mais Tabary haussa tranquillement les épaules.

— Mais tu ne vois donc pas que tous ces gens-là t'exploitent! Tu manges Ion bénéfice positivement en payant fort cher des gens qui ne valent certainement pas l'argent que tu leur donnes... Je me charge, moi, de faire le boniment aussi bien qu'Auguste... ïu te plains parce que je prends tes intérêts! Elle est raide, celle-là!

— Mais le chef de piste! C'est lui qui fait passer le^ animaux. d'une cage dans l'autre, pendant les représentations ! Je ne tiens pas à ce qu'on se trompe... Un accident est si vite arrivé! Avec lui, j'étais tranquille! Il savait faire entrer les animaux et les faire sortir au moment précis!

— Je m'en charge encore! dit Tabary.

— Mais tu ne peux pas tout faire... Et d'abord tu n'as pas l'habitude du métier!... -

— Je la prendrai, en attendant que j'en dresse un jeune, qui le coûtera infiniment moins cher.

- — Dans tous les cas, c'étaient de vieux serviteurs qui avaient connu mon pèr^, qui m'avaient vu enfant...

• — Oh ! Oh 1 si tu entres dans les considérations sentimentales, il n'y a plus d'affaires possibles!

Et François, peut-être pas persuadé, mai.s vaincu par l'insistance de son aide, laissait faire.

Jean Tabary ne s'en tint pas là; pour continuer l'épuration, comme il disait, il donna leurs huit jours aux musiciens français de l'orchestre, dont il fit prendre la place par des ramonis allemands.

Ceux-là, on les avait à moitié' prix et ils jouaient des airs de leur pays. Pas de droits d'auteur à payer.

— Le public va se fâcher! objecta timidement François. Il y a déjà eu des histoires parce qu'on employait des étrangers sur la parade.

— Je veux bien, moi 1 répliquait Jean qui avait toujours une raison à donner, expose-toi tous les jours à te faire bouffer par tes bêtes... uniquement pour le plaisir d'enrichir tes compatriotes avec l'argent que tu gagnes au péril de la vie, je veux bien! C'est stupide, mais c'est d'un bon Français!... Ah! tu comprends le commerce, toi !

Bref, au bout de peu de temps, il ne restait plus personne de l'ancipn personnel.

Il avait été tout entier remplacé par des créatures de Jean Tabary, des individus plus ou moins tarés, qui avaient été les compagnons de débauche du régisseur.

Maintenant le fils de Louise Tabary était sûr de ne se heurter à aucune résistance. On exécutait ses ordres et tout pliait devant son autorité, que celle de Chausserouge contrebalançait à peine.

Une seule volonté lui faisait obstacle et l'empêchait de se considérer comme le chef occulte, mais suprême de la ménagerie, mais un obstacle devant lequel se brisait toute sa diplomatie.

Amélie ne. cessait de lui témoigner l'antipathie la plus franche, et bien qu'elle ne prît aucune part à l'adminislralion, elle ne perdait jamais une occasion de s'élever avec furce contre des réformes qui devaient, à son avis, conduire l'établissement à sa ruine.

C'était entre elle et son mari- un éternel sujet de discussion. Elle n'avait pu prendre son parti de l'ingérence dans la maison de ce Jean, dont elle avait tant

redouté dès le premier instant la funeste influence.

Tabary avait bien fait tous ses efforts pour faire revenir la jeune femme sur sa mauvaise impression.

Voyant qu'il ne pouvait y réussir, qu'au contraire, elle cherchait par tous les moyens à le perdre dans l'esprit de son mari, il entra résolument en lutte avec elle. On verrait bien qui resterait vainqueur.

— Je t'avais bien prévenu, dit-il à François, le jour où tu m'as fait part de ton projet de te marier avec la fille du père Collinet... Maintenant tu n'es plus le maître chez toi... elle te mène par le bout du nez... C'est facile à voir...

— Amélie s'occupe du ménage et pas d'autre chose... riposta Chausserouge. Elle m'obéit et je ne reçois d'ordres de personne...

— Non... mais avec ça que je ne m'aperçois pas que tu n'es plus le même chaque fois que tu viens do la quitter... Elle te fourre des idées dans la tête et il n'y a plus moyen de te faire entendre raison. .Te voudrais avoir ime femme qui se permettrait de me faire... simplement des observations. Nous verrions ça!

— Le fait est qu'elle ne t'aime pas... Mais la preuve que je ne la consulte pas, c'est que tu es ici... malgré elle.

— Pour une fois que tu as montré de l'énergie ! Pardieu, il n'aurait plus manqué que dans cette occasion-là tu n'aies pas prouvé que tu étais le maître! Je voudrais bien savoir comment tu aurais fait pour fen tirer! Mais, mon vieux^ ne passe donc pas ta vie dans les jupes de ta femme! Tiens, ce soir, il y a quelques amis qui viennent après la représentation rigoler dans la caravane de la mère Tabary... On fera une petite partie entre copains... Yeux-tu venir?

— Je ne sais pas si...

— Tu vois! Tu n'oses pas répondre sans consulter ta femme.

— Eh bien, j'irai ! dit Chausserouge piqué au vif.

— C'est bon, je compte sur toil On verra si lu es de parole 1

Chausserouge rentra chez lui et prévint sa femme de son intention d'aller passer la soirée chez les Tabary.

— Je suis aujourd'hui un peu souffrante, dit Amélie tristement, et puis, ces derniers temps, Zézette a pris froid; elle tousse... Si tu étais gentil, ce soir, tu ne sortirais pas... tu resterais avec moi.

— J'ai promis. Il faut que j'y aille,

— ïu vois... tu préfères la société de ces gens-là à la mienne. Ah! François! François! prends garde... je ne sais pas, il me semble qu'un nouveau malheur nous menace. Et, lu sais, mes pressentiments ne me trompent pas...

— Oh! Mais tu m'ennuies à la fin... et si ça continue, tu tas me rendre l'existence insupportable! répliqua durement Chausserouge. J'en ai assez de toutes ces jérémiades... Je ne suis pas un gamin et je sais ce que j'ai à faire!

Il dîna rapidement, descendit à la ménagerie, et aussitôt après la dernière représentation, il se rendit chez les Tabary.

Louise, prévenue, avait préparé une collation.

Elle était vêtue d'un peignoir rose et elle n'avait négligé aucun des artifices qui pût faire ressortir l'éclat de son teint encore frais et l'attrait de sa beauté déjà un peu mûre.

Puis tour à tour arrivèrent Oiselli, dit le Bel-Homme, Romillard, le « marchand de marionnettes », comme l'appelaient les forains et Troubat, propriétaire d'un manège perfectionné : les chevaux au galop.

Tous étaient des amis de la maison. Ils prirent place dans l'étroite caravane autour d'une table, dont le centre était occupé par un vaste saladier rempli de vin chaud.

Louise Tabary avait fait à Chausserouge une place auprès d'elle.

— Sais-lu, dit Jean à sa mère, que nous avons failli ne pas avoir l'ami François. La patronne voulait le garder ce soir pour elle toute seule.

— En voilà une égoïste! dit Louise, elle n'avait qu'à l'accompagner, son cher et tendre, elle aurait.été la bienvenue.

— Ma femme est un peu soufTrante ce soir, dit Cliaussgrouge.

-r-Non! Je sais ce que c'est... Elle est jalouse, fit Jean ironiquement.

— Il n'y a pourtant pas de- quoi. Une vieille femme comme moi! répliqua Louise en servant le dompteur. Ah! Si j'avais dix ans de moins! Il y a eu un moment, quand il a débuté, le petit... 7— je l'appelle toujours le petit, je ]"ai vu si jeune! — à l'époque où toutes les

.belles dames lui couraient après, où je n'aurais pas été éloignée d'avoir un regard pour lui. J'étais encore pas trop mal dans-ce temps-là, mais j'avais Tabaiy qui, lui lïon plus, n'était pas encore gâteux, le pauvre cher homme, et je n'aurais pas voulu lui faire de peine.

— Ah ! Madame Louise ! dit Chauss.erouge, très flatté au fond, si j'avais pu le deviner!...

— Voyez-vous! Tenez! le polisson!... Je n'aurais jamais osé dans le temps... Je dis cela maintenant parce que je sais bien qu'il n'y a plus de danger.

Et en même temps elle décocha une œillade au dompteur.

— Euh! Euh! fît Oiselli en riant.

— Tu peux .rire, mon garçon! C'est malheureusement trop vrai. Quand je me regarde dans la glace, je ne me reconnais plus.

— Il y a des jeunes qui ne vous valent pas, madame Tabary, dit Romillard^ et je connais pas mal de camarades, qui seraient joliment contents si...

— Disons pas de bêtises, interrompit Louise. Quand on a un laideron pour femme, je ne dis pas, mais quand on est le mari d'Amélie Collinet, c'est autre chose... C'est qu'il n'y a pas à dire, avant d'avoir eu sa gosse,

elle a été une des plus belles filles du Voyage, et sage avec ça, et douce et aimante... Toutes les qualités, quoi! C'est pas vrai, ce que je dis là?

— Ne me forcez pas à dire ce que je pense, répartit le dompteur, visiblement gêné par la tournure que prenait la conversation.

— Oui, c'est vrai! nous ne sommes pas là pour nous amuser. A vos santés, mes enfants ! Ensuite, on va faire une petite partie.

— Un rams, c'est ça! dit Jean qui se leva, étendit un tapis sur la table et apporta un jeu de cartes.

Louise avait rapproché sa chaise de celle de François.

— A propos, dit-elle, on peut fumer ici. Et je vais donner l'exemple.

Et la première, elle alluma une cigarette. On commença à jouer.

— Vous savez, dit Jean, la règle ordinaire... Quand il n'y a pas de rams, c'est la noce, tout le monde y va!

Au premier tour, Ciwusserouge ne leva pas un pli.

— A"là que ça commence bien pour toi, mon vieux, dit le fils Tabary.

— Qui gagne en premier vaut pas jus de fumier! déclara sentencieusement Romillard.

Chausserouge paya le rams, donna les cartes et annonça :

— l.a dame! Et je vous attends, mes petits... J'y vais.

Mais cette fois encore, il perdit.

— C'est trop fort! s'écria-t-il, avec trois atouts et la dame gardée! C'est la guigne, y a pas à dire!

— Malheureux au jeu, heureux en femmes! prononça le Bel-Homme.

— En voilà une erreur, par exemple... du moins en ce qui me concerne! fit Chausserouge, en souriant à la maîtresse de maison.

— Plaignez-vous donc!... Tout le monde vous aime! riposta Louise.

En même temps, elle approcha encore sa chaise elle dompteur sentit le genou de sa voisine frôler son genou.

Il la regarda. Louise Tabary, absorbée en apparence par l'examen de son jeu, gardait un visage impassible. Peut-être était-ce une rencontre fortuite. 11 attendit une minute, puis, timidement, il hasarda à son tour une pression significative à laquelle répondit immédiatement une autre pression.

Dés lors il n'eut plus de doute; c'était bien delà part de sa voisine une invitation à pousser plus loin les choses.

Et son esprit s'égara en mille suppositions.

Était-ce de la part de Louise un calcul ou bien un caprice, une fantaisie subite à laquelle elle cédait irrésistiblement ?

Il la considéra à la dérobée et elle lui apparut tout d'un coup sous un jour nouveau.

Décidément, et bien qu'elle frisât la quarantaine, elle était encore très bien. Pas de rides, des yeux noirs, des lèvres sensuelles qui, s'entr'ouvrant, laissaient apercevoir une irréprochable dentition, des narines mobiles, un embonpoint léger qui était un charme de plus, enfin le fruit très sain dans tout l'éclat et la saveur de sa maturité.

Et son souvenir le reportant dix ans en arrière, il se rappela la réputation de Louise, du temps qu'on l'appelait encore la belle Loïsa.

En même temps qu'il avait été la coqueluche des belles dames, elle aussi avait fait courir tout Paris... Et une légende avait couru sur son compte.

Elle avait été faible et l'on racontait sur le Voyage qu'elle méritait son succès par son expérience consommée des choses de l'amour... On nel'oubhaitplus quand on avait une fois obtenu ses faveurs...

Boyau-Rouge, avec qui sa liaison avait été pubhque et qui se connaissait en femmes, n'avait-il pas déclaré maintes fois, avec son habituelle fatuité — car il ne

brillait pas par la délicatesse — qu'il n'avait jamais eu maîtresse si experte !... Cependant elle était jeune, dans ce temps-là, à un âge où la femme n'est pas encore en pleine possession de ses facultés...

Et soudain le désir naquit en lui, persistant, tenace, de posséder cette femme, qui semblait s'offrir à lui... un désir de brute, pareil à celui qu'il avait éprouvé jadis, en province, le jour où il avait tenté de prendre Amélie, avant son mariage...

Une comparaison s'imposa à son esprit qu'il ne put vaincre, entre cette créature plantureuse et bien en chair et ce maigrichon d'Amélie, toujours malade depuis la venue de Zézette, déjà vieillotte, malgré ses vingt-deux ans.

Jean Tabary avait bien eu raison, jadis, lorsqu'il l'avait mis en garde contre l'entraînement auquel il avait cependant cédé... il avait bien raison lorsqu'il lui reprochait sa faiblesse...

Non ! Amélie n'était certes pas la femme qu'il lui fallait, à lui, l'homme d'action avant tout...

Elle n'avait pas su comprendre son caractère; il n'avait pas trouvé auprès d'elle la satisfaction qu'il était en droit d'attendre.

Eh bien 1 il secouerait le joug, montrerait qu'il était le maître et tant pis pour elle, puisqu'elle le forçait à chercher ailleurs quelqu'un dont le tempérament pût répondre aux besoins de sa nature 1...

Sa pensée vagabondait... il n'était plus au jeu et commettait fautes sur fautes...

A une heure, il avait perdu vingt-cinq francs.

— On étoutTe ici ! dit tout à coup Louise, en faisant signe à son fils d'entrebâiller la porte de la caravane.

En même temps, elle entr'ouvrit son peignoir.

— Ah ! madame Louise, dit Romillard en plaisantant, prenez garde, ils vont se sauver.

— Pas de danger ! répliqua-t-elle, ils sont bien attachés, et pourtant ils ont la partie belle... Je n'ai pas de corset...

Et elle mit de la coquetterie à de'couvrir sa gorge très blanche.

— Vous voyez, je n'ai dessous que ma chemise !

A la vue de la peau mate de sa voisine, de ces seins fermes qui pointaient sous la batiste, le désir de Chausserouge s'accrut.

— Fermez cela, madame Louise ! dit-il avec un rire forcé, vous me donnez des idées !

— Voyez-vous ça ! mais puisque vous avez chez vous une gentille femme qui vous attend... il ne peut pas y avoir de danger !

— Non ! non ! Ce n'est pas la niéme chose 1

La partie continua sans que Chausserouge pût rattraper l'argent qu'il avait perdu.

A deux heures, Oiselli se leva.

— Il ne faut pas oublier que nous avons à travailler demain... Ce n'est pas que je m'ennuie dans votre société, mais je crois qu'il est plus sage...

— Alors, vous faites Gharlemagne...

— Non, je vous jure, mais je suis forcé, et puis ma caravane est tout au bout de la fête.

— A côté des nôtres ! firent en se levant Romillard et Troubat. Eh bien ! venez-vous, Chausserouge ?

— Non ! Moi, je demeure à deux pas, j'ai le temps.

— Prends garde 1 dit Jean, en éclatant de rire ; tu vas te faire gronder par ta femme !

— Tu m'ennuies à la fin ! Et pour te prouver que non, je reste! Madame Louise, voyons, y'a-t-ii encore un verre de vin chaud ?

— Alors, nous te laissons, fit le jeune homme, à qui sa mère venait de faire un signe.

— Tu t'en vas ?

— Oli ! dit Jean, n'ayez pas peur, je reviendrai. Je vais seulement accompagner les amis au bout du chemin. Tu n'es pas à plaindre, toi I Tu vas tenir compagnie à maman en attendant mon retour.

— Si elle consent?

— M(»i, tout ce qu'on voudra. Je ne suis pas be'gueule et jamais un houiuie ne m'a fait peur.

Pourtant, quand les invités et son (ils furent sortis et qu'elle se trouva seule en face du dompteur, elle baissa les yeux et prit un air gêné.

Tous deux se regardèrent en silence. Enfin, Chausserouge rompit le silence le premier.

— Alors, c'est vrai, madame Louise, ce que vous disiez tout à l'heure? C'est vrai que vous vous intéressez à moi?

— Dame oui !... fit Louise, je m'intéresse à toi... comme à quehju'un qu'on connaît depuis longtemps, qu'on a vu grandir...

— Mais pas autrement? insista le dompteur, qui prit dans ses mains les mains de sa voisine.

— Qti"enlends-tu par là?

— Écoutez, madame Louise ! dit François, laissezmoi vous dire tout ce que je pense... Depuis que je vous ai revue, depuis l'autre jour, je ne sais pas ce qui s'est passé en moi... je ne sais ce que j'éprouve... Tout à l'heure, quand je sentais votre genou qui s'appuyait contre le mien, je n'étais plus au jeu... Madame Louise, je crois que je vous aime...

Louise Tabary repoussa doucement les mains de Chausserouge.

— Oh 1 Est-ce que tu es fou... voyons ! Aim&r une vieille femme comme moi... toi, l'ami de mon fils... Je pourrais presque être la mère !

— Ya-t-il une si grande différence?... J'ai cinq ans de plusque Jean... Ça fait douze ans entre nous... C'est pas une affaire 1... Ah I tenez, je comprends qu'on vous ait aimée, vous ! Y a pas de femme plus engageante que vous...

— Ne me dis pas ça, François... ne me tente pas... D'abord, je suis mariée... Toi aussi... tu as une femme jeune, gentille... tu as un enfant...

— Ah 1 oui ! Amélie I fit François avec emportement, est-ce que c'est une femme comme ça qu'il me

fallait... Un gnangnan, qui ne sait que geindre et se plaindre, toujours malade... et qui me rend l'existence insupportable. Ah ! si je vous avais mieux connue plus lot, madame Louise ! Avec vous j'aurais été heureux... El puis, c'est pas tout ça, aujourd'hui j'ai envie de vous... Vous me plaisez... je ne vous déplais pas trop, n'est-ce pas?

— Il me demande s'il me déplaît I soupira Louise, ah 1 c'est bien un malheur pour nous deux que nous nous soyons rencontrés... parce que cane sera pour nous qu'une source de souffrances... Mon pauvre François! Oui, je t'assure ! Oui, je me sens attirée vers toi !... Mais je ne suis pas libre, je ne voudrais pas rougir devant mon fils! Ah! certes, c'est bien un homme comme toi qu'il m'aurait fallu I A nous deux, nous aurions gagné une fortune... Mais qu'est-ce que tu veux, puisque c'est impossible, puisque nous ne pouvons être l'un à l'autre!... C'est pas la peine d'insister ! Tiens ! Tiens ! je t'en prie, ne me parle plus... Va-t'en! Ça vaudra mieux!

Mais cette résistance, à laquelle François ne s'attendait pas, ne fit qu'exaspérer son désir.

Il se leva, prit Louise Tabary dans ses bras et, avec la même furie qui l'avait jadis jeté sur Amélie, il lui appliqua goulûment ses lèvres sur la bouche:

— Je te veux, je te dis! J'ai envie de toi! Mais Louise se défendait:

— Laisse-moi, je t'en prie! C'est impossible! Impossible ! Ce mot fouetta le sang du dompteur. Il

serra à les briser les poignets de Louise Tabary, puis, penchée sur elle, et la regardant bien dans les yeux:

— Je le défends de prononcer ce mot-là! Tu n'en as pas le droit! Pourquoi as-tu été coquette avec moi?... Pourquoi m'as-tu encouragé? Pourquoi as-tu excité mes sens?... Tout à l'heure, ces mots caressants... ces frôlements de genou, pourquoi?... Et à l'heure où je te demande de m'accorder ce que ta voix, tes gestes, ton attitude m'ont promis, tu te refuses! Tu me réponds:

— Impossible! Je ne suis pas libre! Pour qui me prends-tu? Penses-lu que j'ignore la vie? Dans un temps où tu étais encore moins libre, puisque Tabary était là, t'a-t-il été impossible de prendre Boyau-Rouge pour amant, à la barbe de tout le Voyage, et sous le nez même de l'autre. Et ensuite, quand tu as tenu toute seule ton enlresort... t'es-tu gênée... Je ne veux pas que tu fasses la fière avec moi... Je t'en prie, Louise, je t'en prie!

Louise Tabary était une femme forte. Elle se dégagea de l'étreinte du dompteur et d'une voix dure et sècbe:

— Eh bien! j'ai toujours fait ce que j'ai voulu! Mais jamais personne n'a rien obtenu de moi en s'y prenant comme toi... Oui, tout à l'heure, je ne sais quelles idées m'ont passé par la tête... Tu me plaisais et peut-être, si au lieu d'être brutal... Maintenant c'est trop tard .. c'est fini...

— Louise ! Louise ! implora le dompteur, ne me dis pas ça! Je ne savais plus ce que je faisais... Quand je suis près de toi... que je te respire... je ne suis plus maître de moi-même.

— Non, va-t'en! Il est tard et ta femme t'attend ! D'ailleurs Jean va rentrer, va-t'en, je te dis.

— Mais plus tard!... Demain?

— Plus tard! demain, on verra! Mais aujourd'hui va-t'en !

Elle était debout; elle releva Chausserouge, qui entourait ses genoux de ses bras et le poussa deliors.

A travers la petite fenêtre de la caravane, elle le regarda s'éloigner tête nue se dirigeant du cûté de la ménagerie.

Puis elle revint à la table et enleva le couvert. Quelques instants après, Jean était de retour.

— Eh bien? flt-il en regardant sa mère.

— Eh bien ! ça y est, nous le tenons !

— Il t'a demandé?... Et tu as consenti?

— Ah! non, pas le premier jour, mais sois tran-

quille, mon garçon, Amélie ne t'ennuiera plus el la ménagerie est à nous.

Dehors, Cliausserouge arpentait fiévreusement le terrain. Ses tempes bourdonnaient. Mais de quoi était faite cette femme pourtant mûre, presque vieille, pour l'avoir à ce point bouleversé?

11 revint sur ses pas, rôda encore une fois autour de l'entresort, puis, quand la dernière lumière fut éteinte, il rentra chez lui.

Amélie ne dormait pas. Elle considéra un instant son mari qui se déshabillait sans mot dire, puis :

— Tu rentres tard, mon ami?

— Je n'ai pas été libre plus tôt, répliqua-t-il durement.

Il se coucha, mais le sommeil le fuyait. Jusqu'à l'aube il resta éveillé, tout à ses pensées.

Il se sentait une sorte de répulsion, presque de la haine pour Amélie, pour cette femme à -qui il avait lié sa vie, qui lui avait donné un enfant, qui allait peut-être demeurer pour lui un obstacle insurmontable.

11 ne retrouvait en elle aucun des atlrails qui l'avaient poussé jadis dans ses bras ; il s'étonnait d'avoir pu trouver quelque plaisir auprès d'elle.

Et elle s'offrait à lui, elle était sa chose... tandis que l'autre, cette femme, qui avait excilé tant de désirs, allumé tant de convoitises... cette autre dont la chair l'avait grisé subitement, se refusait obstinément!

— Tu ne dors pas, François? dit tout à coup Amélie en se rapprochant de lui ; tu sais, Zézette a beaucoup' toussé, maintenant elle va mieux"!

Elle entoura de ses deux bras laléte de son mari, se fit câline.

— Laisse-moi ! dit Chausserouge brutalement. Je suis fatigué.

Amélie comprit que quelque chose de grave s'était passé dans la soirée. Elle n'osa pas insister, se relira et pleura silencieusement. Le temps des épreuves était . venu pour elle.

Longuement, François repassa dans son esprit les incidents de cette nuit. [>a re'solulion cpi'il prit le calma un peu. Oui, décidément, il irait jusqu'au bout... Il posséderait Louise !

Au petit jour, il s'endormit.

Le lendemain, Chausserouge, plus calme, ne sortit pas de la niénagerie.

Il retrouva Jean Tabar}^ à son poste el il se senlil pris, à sa vue, d'une sorte de confusion. Élait-il au courant de la scène de la veille ?

Mais le régisseur ne laissa rien paraître dans sa manière d'être, ni dans son altitude, qui pût faire supposer au dompteur que sa mère lui avait raconté ce qui s'était passé.

Au fond, François éprouvait une honte et un dépit dont il n'était pas maître. Il s'était montré insolent et brûlai inulilement. Comment Louise accueillerait-elle sa nouvelle proposition ?

11 était dévoré du désir de la revoir-, de lui parler... Il eût voulu savoir si elle lui tenait rancune. Il ne se sentait ni la force, ni le courage de se présenter devant elle.

Enfin, le soir, un peu avant l'heure du diner, il n'y tint plus. Il venait de donner sa représentation de jour. Il se déshabilla rapidement et se dirigea vers l'entresort.

Louise Tabary était assise à son contrôle.

Il rougit à sa vue, s'approcha ; elle lui tendit la main.

— Te voilà, toi, hommeterrible ! dit-elle en souriant. M'en as-tu assez dit hier soir? Et pourtant , si je l'avais cédé, lu ne serais pas là maintenant.

Chausserouge sentit tout son courage renaître.

12C ZEZETTE

On ne lui en voulait pas de son incartade.

— Non ! riposta-t-il galamment, j'y aurais été plus tôt.

— C'est gentil à toi, ce que tu dis là !

— Vous m'aimez donc toujours un peu?

— Ne me force donc pas à te le répéter, mais tu le sais bien, il y a des scrupules, ajouta-t-elle en soupirant, dont on n'est pas maître, et tant d'obstacles nous séparent !

— Je les supprimerai !

— Supprimeras-tu ta femme, ton enfant?

— En quoi notre amour peut-il leur causer un préjudice ? Si nous nous aimons, cela ne regarde que nous.

— Après... tu me trouveras vieillie... tu te repentiras d'avoir obéi à un caprice passager. Tu t'es bien lassé de la femme qui est plus jeune... tu te lasseras encore plus vite de moi... et alors... je serai seule à souffrir... Non, tu sais, François, c'est très sérieux... A un étranger, si j'en avais eu la fantaisie, je n'aurais rien refusé... Comme tu me l'as dit si mécbamment hier... j'ai bien eu d'autres amants, dont j'ai à peine gardé le souvenir, mais avec toi... vois-tu, non!... je le sens, ça serait trop grave !

— Bien vrai ! demanda Ghausserouge radieux. Vous pensez bien ce que vous dites là?

— Assurément. Mais que me trouves-tu donc de si attrayant ?

— Oh ! Si vous saviez, hier... quand je vous ai tenue dans mes bras !... Je ne peux pas vous expliquer, moi ! Vous sentez bon la femme !

— Passionné, va! dit Louise Tabary en souriant.

— Appelez-moi comme vous voudrez ! Dites que je suis fou, ça m'est égal I Rudoyez-moi ! Demandez-moi ce que vous voudrez^ mais laissez-moi espérer...

— Il faut toujours espérer... dit Louise d'un ton impénétrable.

— Alors... dites... pour que nous puissions causer mieux qu'ici... quand est-ce que je vous verrai... seule?

ZEZETTE l>7

— Ça, c'est plus grave !...

— Oh! si, dites, quand?

— Kh bien, dit Louise très bas, quand tu voudras... Le soir. ..je suis toujours seule... Dans ma rouIoUe... après la représentation !

— Merci ! cria Chausserouge et il s'enfuit.

Six heures sonnaient quand il arriva à sa caravane. Toute la soirée, il resta pre'occupe', plein de fièvre; à chaque instant, il consultait sa montre. Il avait décidé que le soir même, il mettrait à profit la bonne volonté de Louise.

A peine s'il prit le temps, après la représentation, d'assister au repas des animaux.

— J'ai affaire, dit-il à Jean, tu veilleras à ce qu'on ne parle pas sans que tout soit en ordre.

— Compte sur moi ! répondit le jeune homme avec un sourire i)lein de sous-entendus.

— Ah ça! se douterait-il de quelque chose? pensa €hausserouge en se glissant hors de la ménagerie... Après tout, tant pis ! Il atout intérêt à ne pas vendre la mèche, puisqu'il s'agit de sa mère !...

Toutes les liuiiières étaient éteintes. Seuls, quelques rares becs de gaz répandaient leur lueur jaune et blafarde, le long de l'avenue qui borde l'esplanade.

François se glissa silencieusement entre les caravanes sombres.

A son approche, les cbiens à l'attache sous les voitures aboyaient, puis se taisaient, dès qu'ils avaient reconnu dans l'homme qui passait, un du Voyage.

Il atteignit enfin la roulotte des Tabary. Une petite lumière dansait derrière la vitre de la fenêtre. Il frappa.

Presque aussitôt la porte s'entr'ouvrit et une voix se fit entendre :

— Entre, François !

Louise était debout, en peignoir rose, plus attifée et plus souriante que jamais.

— Tu m'attendais ? demanda Chausserouge, plus ému qu'il ne voulait le paraître.

— J'étais sûr que lu viendrais ce soir, re'pondit simplement Louise Tabary.

Elle s'assit dans un fauteuil, à la même place que la veille, et elle voulut faire asseoir Cliausserouge près d'elle.

11 ne prit pas garde à son invitation; il s'avança ies yeux brillants, les bras ouverts et voulut la prendre...

— Oh I c'est gentil à toi de m'avoir permis de venir! Mais elle le repoussa doucement. •

— Laisse, je t'en prie, j'ai déjà des remords!

— Des remords, pourquoi? Parce que je t'aime?

— Non! Vois-lu, nous allons commettre, peut-être, une mauvaise action... dans tous les cas, une imprudence... Qu'ai-je fait en te cédant... ente permettant devenir me retrouver ici... Je t'ai détourné de ton ménage ei Dieu sait quels ennuis pourront en résulter pour toi, quels regrets, peut-être, ma faiblesse t'aura préparés...

— J'accepte tout, riposta François qui s'était agenouillé aux pieds de Louise et qui pressait ardemment sa taille entre ses mains, les yeux fixés dans les yeux de sa maîtresse...

— Bien ! mais tu ne me connais pas !... Tu acceptes peut-être dès à présent des éventualités devant lesquelles tu reculerais, si tu savais à quoi tu t'exposes..-. C'est parce que je m'en rends compte que j'hésite...

— Que veux-tu dire ? demanda François, étonné du Ion subitement sérieux de Louise Tabary.

— Écoute donc, reprit-elle, certes, j'ai fait toute ma vie ce que j'ai voulu, sans m'inquiéter de l'opinion des gens..'. Pour arriver au point où j'en suis... je n'ai reculé devant aucun scrupule... J'ai eu des amants, Boyau- Hougo et bien d'autres... parce que ma situation le commandait... Mais l'intérêt seul me guidait et je suis toujours restée maîtresse de mon cœur... Dernièrement quand je t'ai revu, je me suis sentie poussée vers loi par un sentiment que je n'avais jamais éprouvé, même pour Tabary, dans les commencements de notre

ZEZETTE 12C»

liaison... Il m'avait prise gamine, à une époque où j'étais malheureuse et je n'avais guère pour lui autre chose que de la reconnaissance. Biiyau-Rouge,liii, m'a prise par les sens, mais j'ai retrouw chez nombre d'amants les mêmes sensations sans m'aUacher plus à eux qu'à lui... Je l'ai donc quitté sans regret... Toi, au contraire, loi qui n'as encore rien été p(»ur moi... tu l'es rendu maître, dès le premier instant, de mon être tout entier... Je t'aime parce que lues beau, parce (jue tu es brave... parce que tu es toi I... Je t'aime 1 et la pceuve, c'est que je n'ai pu m'empècher de te le faire comprendre, de te le dire!... La preuve, c'est que je suis prèle à me donner à toi!... .Mais, prends garde! C'est un malheur d'être aimé pareillement par une femme comme moi !... Quand tu auras été à moi une fois, je voudrai le garder tout entier, je serai jalouse... jalouse de tout ce qui t'entoure... jalouse de ceux qui t'aiment... c'est affreux à dire! jalouse de ta femme, de Ion enfant !... A mon âge, tu sais, les passions sont plus fortes, l'amour plus ardent... et la haine plus vivace. La pensée continuelle, opiniâtre, qui m'a fait reculer jusqu'à ce jour, c'est la pensée qu'une autre pourra le pi »sséder après moi! Je me, sens capable de tous les sacrilices, mais aussi de .toutes les fureurs... J'irai jusipi'au crime... peut-être, pour te conserver... pour moi seule. Interroge-toi bien! Tu es mon premier... tu seras mon dernier amour! Te. sens-tu le courage d'affronler une situation qui serait pour Un un supplice de tous les jours, si tu venais une belle fois à de détacher de moi... Parle maintenant... veùx-tu encore de moi?

Louise. Tabary avait récité. cetlB tirade, tout d.' une lialeine, connue une leçon apprise.

Tout autre que François eût reculé ou du moins demandé à rétléchir devant une pareille menace : elle ne lit que foueller la passion de l'amoureux dompteur.

— Tout! Tout! J'accepte tout, pourvu que tu sois à moi!

— Et... lu me jures de n'aimer jamais une autre femme que moi ? demanda l'astucieuse foraine.

— C'est pour Amélie que tu dis cela? Eh bien! à ton tour, écoute ! Tout ce que je t'ai laissé entendre l'autre jour était la vérité!... J'ai fait, en me mariant avec elle, une imprudence... pis que cela, une bêtise!... Je croyais l'aimer et j'étais poussé par mon père. Aujourd'hui, je m'aperçois que je me suis trompé. Je n'ai jamais ressenti pour elle ce que je ressens pnur toi !... Tu vois bien, puisque nos sensations sont identiques... que nous étions faits l'un pour l'autre !... Rattrapons donc le temps perdu... laisse-moi t'aimer!... Oui, je serai à toi... toujours, rien qu'à toi... Amélie, je la déteste, je la hais depuis que je te connais !

11 se leva et, dans un élan furieux de passion, il prit dans ses bras sa maîtresse qui, celte fois, les yeux fermés, se laissa faire et commença à la délacer.

La poitrine de Louise se soulevait... François posa ses lèvres sur cette gorge palpitante...

Tout à coup une pensée subite traversa son esprit.

— Et Jean? fit-il à l'oreille de Louise.

— Jean ne viendra pas!

Sans répondre, le dompteur, d'un revers de main, éteignit la lumière.. .

L'aube surprit les deux amants aux bras l'un de l'autre. Il faisait grand jour quand François Chausserouge sortit de la caravane des Tabary.

Il était étourdi, grisé par la nuit qu'il venait de passer...

Certes, dans sa vie, il avait eu bien des maîtresses, mais jamais aucune qui eût à ce point énervé ses sens, fait vibrer tout son être.. .

Il marchait sans idée... la télé vide, mais confondu devant une expérience telle, une science si profonde qu'il n'aurait jamais osé le soupçonner, délicieusement caressé par le souvenir de ces heures d'extase, n'ayant qu'une idée, les revivre^ aujourd'hui, demain... toujours!

A.I1 1 Louise pouvait maintenant lui demander un serment de fidélité... C'est lui qui viendrait la supplier de n'être jamais qu'à lui.,, à lui seuil

C'est lui qui n'eût reculé devant rien, prtur s'assurer l'éternelle possession de cette femme, jamais rassasiée, en qui semblait s incarner la joie de vivre 1

(Ju'était-elle venue, la veille, lui parler de l'autre? [Jne Colère le secouait à la pensée (ju'Amélie serait désormais l'éternel obstacle à un bonheur qu'il eût voulu avouer, rendre public 1

En cet instant, — et il ne fut pas maître de réprimer ce sentiment, — la nouvelle de la mort de sa femme l'eût soulagé.

— Après tout, la vie est courte, pensa-t-il comme pour se justifier vis-à-vis de lui-même, est-ce donc un crime de rechercher au dehors les satisfactions f|ue je ne puis trouver chez moi... Je travaille assez et j'ai eu assez de déboires pour qu'il me soit permis de ne négliger aucune des occasions qui peuvent s'offrir d'oublier les ennuis de l'existence...

C'est dans ces dispositions qu'il regagna la caravane où, déjà levée, et les yeux rougis par les pleurs, Amélie l'attendait.

— Bonjour I fit-il en jetant son chapeau sur le lit.

— J'ai été bien inquiète, toute cette nuit, fit doucement la jeune femme, je craignais qu'il ne te fût arrivé quelque accident...

— Suis-je donc un enfant? riposta rudement Chausserouge. Tu n'as pas à t'inffuiéter... Si je ne rentre pas, c'est que j'ai affaire ailleurs...

— Tu ne m'avais pas avertie... aussi je n'ai pu fermer l'œil de la nuit... Cent fois, je suis descendue pour voir si je ne t'apercevais pas... J'ai pris froid... et ce malin je tousse...

— C'est de ta faute, il fallait te coucher 1

— François! tu es dur!... Ta me fais bien de la peine I... Songe donc, c'est la première fois que tu demeurais une nuit entière dehors...

— OJi ! mais, j'espère que tu ne vas pas recommencer à gémir! On dirait, ma parole, que tu as à te plaindre ! Que te manque-t-il?

— François... quelque chose se passe en toi que je ne puis m'expliquer... Tu ne m'aimes plus... En entrant, tout à l'heure, tu ne m'as pas même embrasse'e...

— S'il n'y a que cela, c'est facile !

Et distraitement, du bout des lèvres., pressé d'en finir, comme s'il^eût accompli une corvée, il effleura la joue de sa femme.

— Tu es contente, maintenant ! Eh bien ! fiche-moi la paix !

— Tu ne demandes pas de nouvelles de ta fille?

— Zézette? Eh bien 1 comment va-t-elle?

— Elle a passé une assez bonne nuit... Mais elle tousse toujours.

— C'est bien! Il n'y a rien de nouveau, k part ça ?

— Non, rien !

— J'ai faim... donne-moi à déjeuner !

II but et mangea sans rien dire, la pensée absente, l'œil vague.

Assise auprès- de lui, se levant à chaque instant pour le servir, Amélie l'observait en silence, touchant à peine aux mets qu^elle avait préparés.

— Pourquoi ne manges-tu pas?

— Je n'ai pas faim.

Chausserouge haussa les épaules, puis quand il eut fini, il se leva, prit son chapeau et se disposa à sortir.

Amélie s'arma de courage ; elle se planta devant son mari :

— Tu ne seras pas trop longtemps absent, n'est-ce pas?

— Je serai absent le temps qu'il faudra, répondit-il en l'écartant.

— François, dit alors résolument'*la jeune femme, tu ne sortiras pas avant que nous ayons eu tous les deux une explication. Pourquoi ne m'aimes-tu plus?... T'ai-je donné des motifs qui puissent justifier l'aban-

donoù tu-mc laisses... seule avec noire enfant malade... Réponds-moi? Est-ce que... luenaimeraisuneaulre?... Le dompteur croisa ses bras sur sa poitrine.

— Ma chère Amélie, dit-il, je sais ce que j'ai à ' faire..-. Si lu veux que nous restions bons amis... il ne faut pas m'assassiner de tes questions, ni de tes reproches... Je suis en âge de me conduire...

— Tu ne vois donc pas que je fais tout ce que je peux pour ne ims te laisser voir combien le chagrin me dévore... Mais il est des heures où j'étouffe... Alors c'est plus fort que moi... Pardonne-moi!... Mais laisse-moi te parler! C'est l'amour que je te porte qui dicte mes paroles... François, tu es sur une mauvaise pente! Tu étais meilleur pour moi, avant notre rentrée à Paris. Si parfois tu me traitais durement, lu savais si bien me faire oublier tes duretés! Aujourd'hui, ce que j'avais prévu est arrivé... depuis. que tu as introduit ici Jean Tabary...

— Tais-toi! Tais-toi! interrompit le dompteur. Jeté défends d'accuser Jean Tabary! Il est mon aide, mon second ! Il est un* autre moi-même ! Mais il n'est, en aucune façon, responsable de ma conduite! Encore une fois, je fais ce que je veux! Donc, trêve à tes pleurnicheries et laisse-moi passer!

— Tu aimes quelqu'un, François!... puisque' tu me forces à te le dire, je suis jalouse et ma souflfrance est si grande que je ne puis la contenir ! 'Agis donc comme tu l'entendras, mais laisse-moi pleurer... laisse-moi te • dire quelle peine t-u me fais!... Oh! cette femme, "si je la connaissais!... Cette femme qui est venue me prendre mon bonheur!

— Tu ne la connaîtras pas! ricana le-dompteur. Amélie redressa la tête. Son mari avait avoué! Donc, il avait une maîtresse, avec qui il avait passé

la nuit, et c'est au sortir de ses bras, encore plein de son souvenir, qu'il venait lui jeter le sarcasme à la face!

Et c'était chez elle qu'il passerait peut-être la nuit

prochaine... les autres! Et personne à qui conter sa peine !...

Ah 1 si Chausserouge, le père, eût été là, comme tout eût changé et comme il eût su imposer sa volonté.

Mais, hélas ! elle était seule et sans force contre cet homme, si faible avec les autres et qui ne trouvait de courage que pour la braver et l'humilier!

Eh bien! non, ce ne serait pas! Elle aussi, elle était une enfant du Voyage.

A la rude école de son père, elle avait appris à avoir de l'énergie, quand il le fallait.

On voulait lui enlever l'affection de son mari... Elle défendrait son bien!

Comme, pour la seconde fois, Chausserouge se dirigeait vers la porte, elle le saisit par le bras, et les yeux brillants de lièvre, elle lui cria :

— Eh bien! nomme-la donc, celte femme, si tu l'oses!

— Ah! tu sais..., tu m'embêtes! riposta le dompteur en se dégageant.

Puis, à son tour, il lui mit la main sur l'épaule, la rejeta rudement à l'intérieur de la caravane et sortit en claquuit la porte.

A travers la vitre, Amélie, vaincue, et brisée, suivit de l'œil son mari qui s'éloignait.

Elle le vit entrer dans la ménagerie. Alors, sûre qu'il n'allait pas à un nouveau rendez-vous, elle s'accouda à la table et resta longtemps abîmée dans les larmes.

Le soir, craignant sans doute encore une nouvelle scène, Chausserouge ne fit à la roulotte qu'une courte apparition. Il mangea du bout des dents.

Amélie ne dit pas un mot, mais on sentait qu'elle avait pris un grand parti.

Quelques instants après que Chausserouge se fût rendu à la ménagerie, elle s'assura que ZézeLte dormait bien et elle l'y suivit.

Là, dissimulée dans un coin, elle observa les spectateurs, les spectatrices, espérant saisir au passage un

signe d'intelligence qui pût être pour elle un inrlice. Elle voulait savoir... elle voulait connaître sa rivale... Son manège n'échappa pas à Jean Tabary, qui en prévint le dompteur.

— Tu as donc eu des histoires dans ton ménage? On dirait qu'elle est jalouse... Si tu voyais la paire de z'yeux qu'elle envoie à chaque cliente qui passe 1

— Si elle est jalouse, répondit François, faut espérer que ça lui passera. Dans tous les cas, ce soir, elle peut reluquer tout ce qu'elle voudra, elle. est sûre de faire chou blanc.

— La particulière n'est pas là ? demanda Tabary d'un ton très innocent.

— Non, elle n'est pas là et elle n'est pas en train d'y venir, répondit le dompteur, très satisfait de voir que Jean ne paraissait au courant de rien, je me cache mieux que ça, quand je fais mes farces!

A minuit, quand il eut quitté son costume, et qu'il se fut assuré qu'il laissait tout en ordre, il reprit, comme la veille, le chemin de la caravane de Louise.

Il allait l'atteindre et se préparait à frapper, quand une ombre se détacha d'un arbre et lui barra le passage.

— C'est chez Louise Tabary que tu as été hier,., et c'est chez elle que tu reviens aujourd'hui ! fit une voix qu'il connaissait bien. Eh bien, je suis là, moi!... Je suis ta femme, tu n'iras pas !

Et Amélie, passant son bras sous celui de son mari, chercha à l'entraîner.

Surpris et un peu abasourdi par cette brusque apparition, François Chausserouge ne sut d'abord que répondre.

Toutefois, il recouvra rapidement son sang-froid.

— Alors, tu m'espionnes"? demanda-t-il. Au lieu de t'occuper de ton ménage, de veiller sur ta fille malade, tu cours les rues afin de savoir où je vais, ce que je fais. . . Je ne veux pas de ça, file et que je ne te retrouve plus sur mes pas...

13C ZEZETTE

il se contenait, apportant dans ses paroles une sorte de modération, craignant que, dans le silence de la nuit, le bruit d'un Scandale n'éveillât les forains endormis et ne les attirât sur le seuil de leurs caravanes, 'mais sa voix tremblait de colère.

— Va-t'en ! répéta-t-il encore une fois ; va-t'en ! ou ça va tourner mal !

— Je ne m'en irai pas sans toi ! fit Amélie en s'accrochant désespérément au bras de son mari. Je l'en prie, François ! au nom de ton père, au nom de. notre ancien amour, au nom de notre enfant !... Ne me laisse pas retourner.seule... Reste avec moi !

— Je te dis de me lâcher... et de partir... j'ai afifaire !

— Tu vas chez la Tabary! Elle *és.l ta maîtresse maintenant! Cette -femme avec qui tout- le Voyage a couché... qui pourrait être ta mère ! Ah ! c'est trop de honte ! Eh bien ! non, -je ne lui céderai pas une place qui m'appartient! Je crierai, j'appellerai !... Je dénoncerai à tous celte femme qui m'a pris mon mari... et tandis que tu seras chez elle, je resterai assise dehors, sur les marches de sa roulotte... Non, une fois de plus, 'je ne partirai pas sans toi...

La main de Chausserouge seri*a à le briser le poignet de sa femme^ Une fureur l'étranglait, tempérée par la peur du scandale.

— Tais-toi! balbulia-t-il frémissant, tais-toi... ou je cogne !

— Eh bien ! frappe-moi... j'aime mieux"ça I... Mais lu ne m'empêcberas pas de me révolter...

Elle n'acheva pas ; les doigts du dompteur favaient saisie à la gx)rge et la serraient à l'étouffer.

— Te tairas-tu, sale béte ! Te tairas-tu !

Puis, prenant rapidement une .résolution soudaine, il l'entraîna du côté delà ménagerie, sans un mot.

Il marchait vite, soutenant ou plutôt traînant après lui la malheureuse qui trébuchait à chaque pas.

Arrivé à sa caravane, il lui fit monter les marches, ouvrit la porte et brutalement, il poussa à l'intérieur la

jeune femme qui tomba à la renverse sur le plancher de la voilure.

Alors, donnantenfin un libre cours à sa fureur, dans l'obscurité', il s'acharna sur sa victime, la piétinant, la frappant sans mesure, sans relâche, comme il frappait ses bctes, quand elles refusaient d'obéir.

Fatigue' enfin de frapper sur ce corps inerte, qui n'opposait aucune résistance, il alluma une bougie, releva la pauvre Amélie et la jeta sur le lit.

— Je pense maintenant que tu seras corrigée de t'occuper de ce qui ne te regarde pas... Y en a autant pour loi cliaque fois que ça t'arrivera !

Il ressentait pour la misérable une haine féroce, la rendant responsable de tout ce qui lui arrivait de désagréable, se vengeant sur elle, qui n'offrait aucune défense, de la sujétion dans laquelle il était inconsciemment maintenu d'autre part.

Il vengeait sur elle son autorité perdue comme s'il eût été heureux de saisir cette occasion de se prouver à lui-même qu'il était resté le maître.

El il éloit aidé, poussé dans celle revanche par la passion sensuelle que Louise Tabary avait su faire naître et savait si bien entretenir au fond de son cœur. Toutefois, quand il vit sa femme, étendue sans force, à moitié nue sur le lit, s<jn visage boursouflé couvert d'ecchymoses et inondé de larmes, la poitrine soulevée par les sanglots, il eut une minute d'hésilalion.

Une sorte de remords l'étreignit. Il avait été trop loin, il l'avait frappée en brute. Mais aussi pourquoi l'avait-elle exaspéré par ses reproches, son insistance, ses pleurnicheries ?

Il passa sa main sur son front comme pour se demander à quel parti il allait s'arrêter. Il regarda un instant autour de lui, puis, sa pensée se reportant vers Louise, qui, à cette heure, l'attendait, il fit un pas vers la porte.

— Tu sors?... demanda Amélie d'un ton de voix si douloureux qu'elle le fit se retourner.

C'était la plainte du chien ballu qui revient lécher la main de son maître.

— Alors, continua la jeune femme, c'est bien entendu... Tu ne veux plus de moi... Oh 1 ne crains rien, je ne me plaindrai jamais de tes brutalités... Elles resteront un remords éternel pour toi... et un souvenir terrible pour moi ! Tu ne me trouveras plus, comme aujourd'hui, en travers de ta route, mais je voudrais savoir si c'est entre nous le commencement d'une rupture définitive... Tu l'aimes donc bien, cette femme?...

Loin de toucher Chausserouge, celte plainte désolée, en jetant de nouveauté nom de Louise dans la conversation, ne fit que confirmer la résolution du dompteur.

Aussi bien c'était une occasion de notifier une fois pour toutes à sa femme la nouvelle façon de vivre qu'il entendait désormais mettre en pratique.

— Eh bien! oui, je l'aime, là! Je l'ai dans le sang et je n'ai qu'un regret, c'est de ne pas l'avoir connue plus tôt!... Elle était faite pour moi... entends-tu! Maintenant que tu es prévenue, ça te dispensera de m'espionner à l'avenir... Bonsoir, je vais la retrouver!

Et il partit en faisant claquer la porte.

Restée seule, Amélie se demanda si elle avait été le jouet d'un rêve. Ses égralignurcs, la douleur sourde qu'elle ressentait à l'œil gauche congestionné et tuméfié la convainquirent de la réalité de son malheur.

Ainsi donc, tout était fini irrémédiablement.

11 n'y avait plus d'espoir que son mari s'arrachât jamais des griffes de cette femme dont elle savait la terrible réputation.

Mais par quels sortilèges, par quels charmes avaitelle donc pu envoûter à ce point cet homme, qu'elle avait toujours connu bon quoique un peu brutal, pour qu'il en arrivât à la traiter comme il venait de le faire?

Elle en avait le pressentiment.

Dans cet amour funeste, sombreraient à la fois et son bonheur à elle et l'avenir même de l'établissement.

Elle n'aurait plus désormais, comme suprême et

unique consolati(m à tant de de'boires, que la présence de sa chère petite Zézelte, l'innocente à laquelle la conduite, ou plutôt la folie de son père, préparait un avenir si noir.

Et elle passa le reste de la nuit en proie à ces pense'es, les tempes martelées par une souffrance morale pire que la souffrance physique qu'elle endurait.

Chausserouge avait repris, au pas de course, le chemin de la caravane de Louise.

11 avait besoin de s'étourdir, de ne pas penser à l'acte que sa conscience lui reprochait et il avait hâte, pour échapper au remords, de se retrouver auprès de celle devant qui tout son être s'annihilait, avide de sensations et dévoré de désirs fous.

— Tu t'es fait bien désirer ce soir, chéri, dit Louise qui, dés l'entrée du dompteur, avait compris, à voir sa lace décomposée, qu'un drame intime avait dû le retenir, j'ai cru un moment que tu ne viendrais pas.

— Moi... ne pas venir!... s'écria Chausserouge, quand je sais que tu m'attends, quand tu es à moi !... Mais, j'ai dû me fâcher, montrer que j'étais le maître et à partir d'aujourd'hui, c'est entendu... je serai ici tous les soirs. Et personne n'aura rien à dire... j'y ai mis bon ordre.

— Tu as avoué à Amélie notre liaison? demanda Louise, le sourcil contracté à la pensée que cette imprudence avait pu être commise.

— Il a bien fallu 1 Elle était là, à deux pas d'ici, il y a une demi-heure, me guettant... voulant absolument m'empêcher d'entrer, au moment même où j'allais mettre la main sur le loquet de la porte...

— Mais je n'ai rien entendu ?

— Parce que pour éviter tout scandale, je l'ai prise et ramenée de force à ma caravane. Et là, ajoula-t-il, je lui ai fait comprendre que de pareilles histoires n'étaient pas de mise, que j'aimais ailleurs et que tout était désormais fini entre nous...

— C'est mal, ce que tu as fait là, François, c'est ta

femme... et peut-être l'as-tu maltraitée, frappée... à cause de moi?

— C'est la première fois aujourd'hui, mais je te jure bien que ce ne sera -pas la dernière... Tu es ma vraie femme, toi, Louise... l'autre, si je consens à la garder, c'est que je ne peux faire autrement.^.. Et j'en ai assez de regret...

'— Tu as lart, François ! répéta Louise Tabary. En somme, j'ai pris sa place et vois-combien-de désagréments peut nous causer ton indiscrétion. D'abord, ne serait-ce que cela... le scandale qui va éclater sur tout 'le Voyage quand on connaîtra notre liaison...

— Eh ! que m'importe l'opinion du monde ! Je n'ai u'une crainte, c'est que tu cesses de m'aimer... Je ne àis pas ce que tu as^ mais dès que je t'approche, je

suis un autre homme! Rien ne com.pte plus pour moi... que toi !

— Pourvu que cela dure ! soupira Louise Tabary.

— Gela durera tant que tu voudras m'aimer!

— Alors... toujours ! s'écria Louise, qui entoura de ses deux bras le cou de Chausserouge. Tu me sacrifies tout... Je ne veux rien te devoir !

De ce jour, Chausserouge devint l'hôte assidu de la caravane.

Il n'habita presque plus chez lui, n'apparaissant à la • ménagerie qu'aux heures où sa présence y' était indispensable, ou aux heures des repas.

Amélie avait compris que toute rési&lance était désormais impossible.

Elle se résigna, et les joxirs passaient sans qu'elle échangeât dix mots avec son mari.

Parfois, pourtant, ne pouvant vaincre l'insomnie, elle se levait, la nuit, jetait une mantille sur ses épaules et sans se soucier de la bise ni des intempéries, elle errait des heures au milieu du Voyage endormi, rôdant autour de la roulotte éclairée d'une pâle veilleuse, où son mari r.eposait aux bras delà Tabary. • Elle allait là, sans bivt, comprenant bien l'inanité de

sa démarche, mais poussée par un irrésistible besoin de se rapprocher de l'être qui la torturait si cruellement.

Puis, elle rentrait, frissonnante et glacée, et se recouchait, serrant dans ses bras et baignant de ses larmes la petite Zézette qui dormait paisiblement.

Sa santé ne tarda pas à s'altérer; elle maigrissait visiblement; souvent elle était secouée de quintes de toux, qui lui brisaient la poitrine ; ses pommettes saillantes s'empourpraient de rose, tandis que le mal donnait à ses yeux un fiévreux éclat.

Mais que lui importait la vie, maintenant qu'elle avait perdu toute espérance de joie, que son bonheur était à jamais envolé...

Elle végétait, dédaignant de se soigner, n'ayant d'autre souci désormais que la santé de sa fille qui, elle, se reprenait à vivre, puisant au contraire dans cette existence nomade, ce perpétuel changement d'air, une vigueur nouvelle, qui la faisait s'épanouir et grandir à vue d'œil.

Bientôt pour le Voyage, ce ne fut plus un secret que la liaison du dompteur avec Louise Tabary.

La force de l'habitude aidant, Chausserouge cessa de dissimuler.

A chacun des déplacements du Voyage, une place était réservée à la gauche de la ménagerie pour l'entresort des Tabary.

N'ayant plus à b" '^.eurter aux révoltes de sa femme, le dompteur devint dans l'intimité moins brutal, presque tendre par moments même.

On eut dit qu'ayant conscience de l'indignité de sa conduite, mais n'osant y renoncer, il s'ingéniait à se la faire pardonner.

La vérité était que la résignation et les larmes muettes de la jeune femme avaient fait plus pour attendrir son cœur et exciter en lui des remords que les résistances de la première heure, auxquelles il avait répondu par la violence.

Ce fut lui qui, le premier, et avant même qu'elle eût songé à se plaindre, s'aperçut du changement qui s'était opéré chez Amélie.

— Tu souffres... tu es malade, je le vois... Il faut Consulter un médecin, lui dit-il un jour que la jeune femme, secouée par de continuelles crises de toux, n'avait pas touché au déjeuner.

— Oh ! c'est bien inutile... Je souffre d'un mal dont le médecin ne me guérira pas ! avait répondu Amélie en hochant douloureusement la tête.

Chausserouge avait eu un geste d'impatience.

— Tout ça, c'est des bêtises ! Quand on est malade, isn se soigne ! Tu seras bien avancée, quand tu ne pourras plus aller et qu'il te faudra garder le lit... Tandis qu'en prenant le mal à temps...

— Je te dis que ce n'est pas mon corps qui souffre.

— Je t'en prie, ne faisons pas de sentiment! Il est avéré aujourd'hui que nous nous sommes trompés tous les deux, en croyant nous aimer. La suite nous l'a bien montré. Il est clair que nous n'étions pas faits l'un pour l'autre, mais puisqu'il n'y a pas moyen de revenir là-dessus, je trouve tout à fait inutile de se faire du mal inutilement. Vivons donc en bons amis, côte à côte, le mieux possible, tout n'en ira que mieux, et au moins, nous n'aurons plus de ces tiraillements qui m'ont fait porter la main sur toi, un jour que tu m'avais exaspéré. Que diable ! personne n'est parfait en ce monde ! Acceptons donc l'existence telle qu'elle nous est faite, sans rechigner... Je ne t'ennuie pas...

— Pas assez ! interrompit Amélie.

— Allons! pas de ces mots-là! c'est bêle! Je ne t'ennuie pas, je ne te laisse manquer de rien... tu es maîtresse chez toi. De quoi te plains-tu?

— Non ! en effet, il ne me manque rien...Mais le bienêtre matériel ne fait pas le bonheur... Je n'ose plus me montrer... Je sens tous les regards qui s'attachent à moi, car on sait maintenant que Louise Tabary est ta maîtresse... Tu ne prends même plus la peine de te

cacher... Si je descends dans la ménagerie, j'y rencontre Jean qui, certes, ne me manque pas de respect, mais son air narquois quand il me salue de son : Bonjour, patronne', et la façon insolente c^ont il me suit des yeux, me font mal C'est à peine maintenant si lu t'intéresses à ta fille... Et je sens une terreur immense m'envahir, à la pensée de ce qui adviendra pour elle... le jour où je ne serai plus là... pour l'aimor... et pour la défendre peut-être!... Pourrat-elle si jeune — car je ne prévois pas que je puissse vivre longtemps — pourra-t-elle compter sur son père, dont l'aveuglement est tel que je désespère de le voir jamais s'arracher des griffes qui l'enserrent...

Ghausserouge avait écouté celte tirade le sourcil froncé.

Il eut néanmoins un accès de franchise brutale.

— Eh bien 1 oui, là, j'ai peut-être tort, mais que veux-tu, j'ai trouvé chez Louise ce que je n'ai jamais trouvé chez aucune femme... Oui, elle me tient... et je ne puis, quant à présent, me passer d'elle... je t'en demande pardon... mais cela ne m'empêche pas d'avoir pour toi une affection sincère... et pour Zézette donc I Tiens 1 veux-tu que je te dise, tu ne connais pas Louise... Elle est très bonne, au fond, elle a des remords... Elle se reproche d'être la cause de ton chagrin... Nous n'avons pas été maîtres du sentiment qui nous a rapprochés... Il ne se passe pas de jour que nous ne parlions de toi, de la petite... Elle voudrait savoir... moi aussi... quelque chose qui te fasse beaucoup... beaucoup de plaisir... pour te le donner... Voyons! désires-tu quelque chose?... quoi?

Amélie s'était levée pour ne pas éclater en sanglots.

Ainsi, son mari en était làl... Tellement changé, tellement dominé par son absurde passion, qu'il n'apercevait pas, l'inconscient ! l'énormité de sa proposition.

Il fallait renoncer à tout jamais à l'espoir de le reconquérir. C'est ainsi qu'il, répondait à ses plaintes

144 2EZETTE

si pleines de résignation douloureuse.... par l'offre de compensations que lui donnerait la Tabary!

— Veux-tu, lui dit-elle suffoquée par l'émolion qui l'étouffait, veux-tu?,.. Nous ne reparlerons plus jamais de cela... plus jamais... Tu vivras comme tu l'entendras... Je souffrirai en silence, mais je ne veux plus voir personne... je ne veux plus rien entendre...

— Comme tu voudras ! dit Cliausserouge, qui ne comprenait rien à l'indignation de sa femme. Seulement, tu sais, je tiens à ce que tu voies un médecin.

— Ce n'est pas la peine.

— Je le veux!

Et le soir même, il revint accompagné d'un docteur qui interrogea la jeune femme, l'ausculta longuement et laissa une ordonnance.

En sortant, il prit Ghausserouge à part.

— Je n'ai pas voulu effrayer la malade, lui dit-il, mais à vous je dois la vérité. Vous m'avez appelé bien tard... Votre femme a les poumons attaqués... Elle a besoin de grands ménagements... Le climat d'ici lui est très défavorable, et si vous pouviez la décider à faire un voyage dans le Midi... ce serait encore là la médication la plus efficace de toutes celles que je pourrais prescrire...

— Alors son état?,., demanda Chausserouge effrayé.

— Est grave, je ne vous le cache pas !

Pour la première fois, Chaussercmge éprouva un réel . chagrin.

Si au moment du début de sa liaison, il avait cru sentir naître au fond de son cœur une sorte de. haine contre sa femme, c'avait été un sentiment factice, une crise irréfléchie causée par l'enragement de sa passion qui lui faisait considérer comme un ennemi quiconque cherchait à y faire obstacle, mais au fond de son cœur l'affection sommeillait et il avait suffi pour laréveiller de cette menace latente, du simple avertissement de l'homme de science.

Le docteur avait ajoute :

— Klle a dû beaucoup souffrir physiquement... ou moralement.

Et Ghausserouge songea à rexistence qu'il avait faite à sa femme depuis les longs mois qu'il l'avait délaissée. Pour la première fois, il perçut nettement ce que sa conduite avait do répréhensible et de criminel.

C'était lui qui avait réduit sa femme à ce dernie.r degré de misère et il ne pensa plus qu'à une chose, lui faire oublier le passé...

Si elle devait succomber, il voulait qu'elle mourût lui ayant pardonné...

11 s'étonna lui-même de cet excès de sensibilité. Pour la première fois, il se sentit la force non pas de rompre avec Louise, mais d'apporter dans ses relations avec elle une discrélicm dont lui saurait gré la pauvre Amélie, habituée à moins de ménagements... •

C'est dans cet état d'esprit qu'il se rendit le soir à l'heure habituelle dans la caravane de Louise, non sans inquiétude toutefois.

Comment sa maîtresse accueillerait-elle la résolution qu'il vonait.de prendre?

Consentirait-elle à cette sorte de partage, elle dont l'amour s'était toujours montré si exclusif.

Dés les premiers mois que hasarda timidement le dompteur, il sentit s'envoler toute appréhension.

Louise Tabary se répandit en condoléances. '*".

Comment 1 celle pauvre Amélie était si malade que cela! Oh! voilà bien ce qu'elle avait redouté dès les premiers jours! Elle allait être la cause, peut-être, de la mort de la pauvre femme ! Elle ne se le pardonnerait jamais !

Pourquoi fallait-il que sa situation fausse l'empêchât d'aller la soigner, la dorloter !

Elle aurait eu tant de joie à lui faire oublier le mal ^ qu'elle lui avait fait! Bien innocemment, hélas! et toute la faute en était à son bêle de cœur, dont elle n'avait su refréner les élans !

Ah! celte idée la rendait réellement malheureuse...

et elle espérait bien que François allait faire son devoir.

Et comme Chausserouge écoutait, ravi, tellement ces sentiments répondaient à ceux qu'il éprouvait personnellement, elle continua :

— Ton devoir, il est tout tracé ! C'est nous qui, par notre faiblesse coupable, avons frappé au cœur la pauvre Amélie. H ne- faut pas que nous ayons à nous reprocher sa mort. Si elle doit partir, que ce ne soit pas sans que nous lui ayons prodigué toutes les consolations, tous les soins qui peuvent adoucir sa fin. A partir de ce soir, et jusqu'à nouvel ordre, je ne veux plus de toi... Ce sera pour moi un bien dur sacrifice, mais auquel mon devoir me commande de me résoudre. Ce sera aussi une épreuve... Je verrai si l'absence est capable de te faire oublier ton amie... Tu vas rester prés d'elle... Le médecin recommande un voyage dans le Midi.... Pars !... N'hésite pas!....

— Tu viendras avec nous !

— C'est impossible. Tu emmèneras Jean... J'espère que tu m'écriras... Les tournées en province t'ont du reste toujours réussi. Recommence l'expérience... Tu n'as qu'à y gagner, puisque, tu le vois comme moi, le métier se perd à Paris et que, quand on y fait ses frais, il faut s'estimer heureux.

— M'éloigner de toi... longtemps peut-être ? Tu n'y penses pas.

— Je n'y pense que trop... De cette façon, mon ami, ajouta-t-elle tristement, tu me reviendras guéri toimême... ou plus aimant... Il me restera alors à bénir ou à maudire cette circonstance qui m'aura donné la mesure de la sincérité et de la puissance de ton amour... Ne me fais pas d'objections... Ne me dis rien... Va-t'en et à demain !

Lorsque, le soir venu, Louise Tabary rapporta à Jean la conversation qu'elle avait eue avec son amant.

— Tu es folle! lui dit le jeune homme. Comment! Au moment où nous le tenons, tu l'éloignés! Tu te

sépares volontairement de lui à l'iieure même où nous sommes sur le point de devenir les véritables maîtres de la ménagerie ! Je n'y comprends rien 1 Tu sais combien il est faible... Dès qu'il t'aura quittée, comme il faut qu'il subisse toujours l'influence de quelqu'un, il retombera sous celle d'Amélie, et alors, nisco!

Mais Louise Tabary se contenta de sourire en haussant les épaules.

— Comme tu es simple, mon pauvre garçon! Croistu donc que je n'ai pas tout prévu? D'abord, lu seras là et je compte bien sur toi pour ne pas lui laisser oublier qu'il reste à Paris une femme se mourant d'amour pour lui. Et quant à Amélie, la pauvre, j'ai fait assez causer François pour savoir que je n'ai dés à présent plus rien à craindre d'elle. . Je me doutais un peude tout ça... La dernière fois que je l'ai rencontrée, par hasard, elle m'a fait peur!... Une vraie gueule de papier mâché... Elle a la mort dans les os... Elle sera douce, aimable et prévenante, mais il est des satisfactions (ju'elle ne lui donnera pas... des satisfactions qu'il ne pourra jamais trouver avec d'autres qu'avec moi... Si, pour mon mallieur, je suis vieille déjà... l'âge m'a donné de l'expérience... Crois-moi ! je sais par où il faut prendre Chaiisserouge, je le tiens bien!

— Mais puisque tu ne seras pas là?

— Mon absence se fera alors plus cruellement sentir... L'habitude tuera la pitié qu'il éprouve mainte nant... L'existence que sa femme, toujours plus malade, lui fera, finira par lui peser... Il regrettera son départ, aspirera après son retour... Il est probable que nous ne reverrons plus Amélie... elle est déjà trop bas!... Il reviendra Jonc veuf, libre... La continence aura renouvelé son ardeur, qui commence à présent à s'émousser et alors... plus que jamais, il sera à nous !...

— Mais l'enfant?

— Je lui servirai de mère, répliqua Louise Tabary. Ne crains rien, mon plan est tout tracé... Et puis, conthma-t-elle, pour être sûr qu'il ne nous échappera pas.

je vais profiter de ses bonnes dispositions actuelles. Bien qu'il n'ait pas fait de brillantes afrairefi; depuis qu'il est à Paris, it a pas mal d'e'conomies, bien placées... Je vais lui dire qu'en son absence, j'ai l'intention de donner de l'extension à mon entresort... la même extension qu'autrefois, pour faire la nique à Boyau- Rouge, mais qu'il mç manque des fonds. Comme il déleste Boyau-Rouge, qui a été mon amant avant lui... j'aurai ce que je voudrai et désormais nos intérêts d'argent étant communs, il sera bien forcé dépenser à moi souvent... Ce sera une sûrelé de plus.

Jean Tabary regarda sa mère avec admiration.

C'était décidément une maîtresse femme et il n'y avait plus qu'à la laisser faire ; quiconque se fût occupé de ses aflaires n'eût jamais su en tirer un meilleur parti.

— M'man 1 lui dit-il en l'embrassant, à partir d'aujourd'liui, je ne fais plus rien sans te consulter!

— Conlente-toi seulement de suivre les instructions que je le donnerai avant le départ de Cliausserouge. Gela suffira!... Ah! surtout, sois le plus respectueux et le plus prévenant que lu pourras pour Amélie! Elle te croira converti et elle sera la première à nous aider.

— Tu peux compter sur moi.

Amélie accueillit avec moins d'enthousiasme que Chausserouge le récit que lui fit son mari de son entretien avec Louise Tabary et des bons conseils qu'il en avait reçus.

Cette ingérence dans ses affaires ne pouvait au resté que lui déplaire, de même que celte altitude subitement sympathique lui inspirait une secrète défiance.

Elle ne put néanmoins s'élever contre un projet qui réalisait le plus cher de ses vœux.

N'était-ce pas en l'arrachant de vive force à l'influence du milieu dans lequel il vivait que le père Chausserouge avait pu une première fois ramener son fils à de meilleurs sentiments?

ZEZETTE 1J9

Mais coite fuis, on emmenait Jean, et Amélie sentit que c'élail assurément sur cette présence que comptait Louise Tabary.

Le fils veillerait à ce que le souvenir de la mère ne sortit pas do la mémoire du dompteur.

C'était à elle à parer à ce danger, mais, liélasi dans son état de santé, elle ne se sentait guère de force à faire oublier l'autre !

Toutefois, on prépara tout en vue d'un prochain départ. Il fut décidé que la ménagerie se mettrait en route pour It; .Midi, marcbant à petites journées pour ne point trop fatiguer la malade, s'arrélant dans chacune des villes où il serait possible de compter au moins sur deu.v ou trois représentations fructueuses.

Qiielques jours avant leur départ, à l'ime de leurs dernières entrevues, Louise Tabary fit part à son amant du projet qu'elle caressait d'étabhr sur les mêmes bases que jadis une concurrence sérieuse à Boyau -Rouge.

C'était un placement sûr, étant donné sa grande entente et sa grande expérience des affaires.

Comme elle s'y attendait, Chausserouge accéda immédiatement à son désir et il lui remit entre les mains la partie la plus importante de son fonds de réserve, pour l'appliquer à cette entreprise,

Louise promit à S(m nouvel associé de le tenir au courant du résultat de ses elTorts et, par une belle matinée de septembre, le convoi s'ébranla, prenant ce même chemin qui, dix ans plus tôt, l'avait mené cula fortune.

liiO ZEZETTE

Dès les premières étapes, François Cliausserouge apprécia pour quelle large part l'expérience paternelle avait contribué à la prospérité' de l'établisseuient.

Lors de la première tournée, il s'était toujours déchargé sur le vieux dompteur du soin de l'administration.

Maintenant c'était à Jean Tabary qu'était échue cette tâche plus lourde qu'on ne le supposait.

Or, bien que le jeune homme apportât dans l'accomplissement de ses devoirs une réelle conscience, son ignorance des petits détails du métier lui faisait commettre mille maladresses.

Il était en outre insuffisamment secondé par le nouveau personnel qu'il avait recruté; aussi le succès des premières représentations qui furent données s'en ressentit-il. La publicité était mal faite ; les emplacements mal choisis, l'installation défectueuse.

Ou bien le service des vivres était mal assuré et il arriva par deux fois qu'on dût, à défaut de viande de cheval, mettre à sac les boucheries pour nourrir les animaux.

C'était dépenser en pure perte non seulement le bénéfice, mais les deux tiers de la recette, et au bout de trois semaines de voyage, après plusieurs séjours, il se trouva que les frais n'ayant pas été couverts, il fallut attaquer la caisse de réserve.

De plus, les animaux, confiés à des mains inexpérimentées, ne recevaient plus les soins indispensables.

Déshabitués des longues pérégrinations, plusieurs tombèrent malades, et un lion même succomba un peu avant d'arriver à Lyon.

Chausserouge comptait se refaire dans cette ville, en

y donnant une longue série de représenlalions, mais il n'atteignit pas le résultat espéré, et au moment oi^i il se préparait à continuer son chemin, une circonstance survint qui le força à prolonger son séjour.

Amélie qui, vaillamment, jusqu'à ce jour, avait supporté sans se plaindre les fatigues de la route, dut s'aliter.

Son état empira et le médecin, appelé aussitôt, ne jugea pas qu'il fût possible, malgré le courage qu'elle montrait, de repartir avant un mois.

Il ne pouvait venir à la pensée de Chausserouge de laisser sa femme dans une maison de santé ou un hôpital, puisque c'était pour elle qu'il avait entrepris cette longue tournée.

11 retarda donc son départ et ce fut pour l'établissement un désastre d'autant plus grand que, bien que la curiosité des Lyonnais fût émoussée et qu'il ne fût plus possible de compter sur de nouvelles recettes, il fallait néanmoins subvenir à l'entretien et aux frais si considérables que comporte une ménagerie comptant plus de soixante pensionnaires, hommes ou bêtes.

Chausserouge montra dans cette circonstance une abnégation et une résignation qui toucha profondément la jeune femme et lui fit presque oublier un passé qui pourtant lui avait été bien pénible.

C'est alors qu'elle se surprit peu à peu à ne plus mépriser autant Louise Tabary; sans se calmer, son ressentiment s'apaisait.

Elle était femme, elle avait aimé son mari; malgré ses torts elle le chérissait encore, et elle comprenait qu'une autre femme ait pu aimer François.

Sa jalousie et son respect de la foi jurée lui faisait blâmer cette liaison coupable ; mais dans son besoin de pardonner, elle mit la faiblesse du dompteur sur le compte de la nature humaine, si prompte aux caprices et aux désirs irraisonnés.

Au fond, il l'aimait bien; il venait de le lui prouver en n'hésitant pas à sacrifier pour un temps sa passion

et elle ne put s'empêcher desavoir gré à Louise d'avoir été Tinsligatrice de celte résolution.

dette excessive indulgence venant après les révoltes des premiers instants, ses doutes sur le mobile qui avait poussé la Tabary à suggérer à son amant l'idée de se séparer d'elle et d'obéir aux conseils du médecin, faisant ainsi preuve d'une abnégation rare chez une amoureuse, s'expliquait par l'état maladif où elle se trouvait, un secret pressentiment peut-être de sa fin prochaine et inéluctable.

Pendant les longues heures qu'elle passait seule, étendue sur son lit de douleur, sa pensée s'égarait ; elle revivait les heures passées et l'excès de misère d'autrefois lui faisait trouver bien doux les soins attentifs dont elle était à présent l'objet.

Elle en arrivait à juger presque légitime le besoin qu'éprouvait Chausserouge d'aller chercher ailleurs un aliment à sa passion, puisque sa santé lui interdisait désormais de lui donner les satisfactions qu'il était en droit-d'attendre de sa femme.

D'ailleurs, puisqu'elle restait son amie, sa meilleure amie, la mère de son enfant, puisqu'il l'aimait avec son cœur comme il venait de le lui prouver victorieusement, était-il juste de lui faire un crime irrémissible d'en aimer une autre avec" ses sens?

Ce fut un phénomène curieux, bien fait pour exciter la sagacité des philosophes, que ce revirement subit chez la pauvre malade.

Elle se trouvait heureuse, après tant de déboires, d'une situation qu'elle n'était pas maîtresse de changer et contre laquelle, quelques mois plus tôt, elle s'était élevée avec indignation et violence.

Le même revirement s'opéra en même temps chez Chausserouge, et ces deux êtres se comprirent sans se donner le mot.

Durant les longues heures qu'il passait près de sa femme, plus tendre et plus dévoué qu'il ne l'avait jamais é.té, il parlait de Louise Tabary, de ses qualités,

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de sa franchise, des remords qu'elle avait monlrés, de ses lîésitalions, el Amélie récoulait, sinon avec plaisir, du moins avec intérêt.

— Cette femme, pensait-elle, a suivi l'impulsion qui la poussait vers mon mari; elle a cédé^ non sans.avoir lutté, et eue a fait son possible pour faire oublier le chagrin qu'elle m'avait causé...

Eh bien! mon Dieu! puisque fatalement Chausserouge était. destiné, de par son tempérament, à avoir d'illégitimes faiblesses, il valait mieux pour elle qu'il se fût rencontré avec cette femme trop facile peut-être, mais que la sincérité de sa passion excusait jusqu'à un certain point. Certainement Louise Tabary était calomniée, car elle avait du cœur.

Et comme Jean faisait preuve depuis quelque temps à son égard d'une condescendance à laquelle il ne l'avait pas habituée, lui témoignait des marques d'intérêt qui la touchaient, comme en outre, il affectait, malgré les embarras qu'avait suscités son administration défectueuse, un grand dévouement à la cause commune, elle revint peu à peu sur ses préventions à son égard.

Mais la paix ne régnait pas moins dans le ménage, à ce point que l'aveu lui-même du prêt important que le dompteur avait consenti à Louise Tabary, avant son départ, ne souleva de la part de la jeune femme aucune objection.

Elle ne pouvait qu'approuver son mari, puisqu'il avait cru bien faire.

Bref, Chausserouge eût été le plus heureux des hommes, si d'une part il eût pu concevoir l'espérance du rétablissement de sa femme, et si la prospérité de la ménagerie n'eût reçu aucun accroc.

Mais il ne faisait qu'entrer malheureusement, et il ne fut pas long à s'en apercevoir, dans une période de déveine.

Un mieux sensible, dû peut-être à la phase de quiétude morale dans laquelle vivait Amélie, s'élanL mani-

festé, il donna l'ordre du départ, et le convoi reprit la route du Midi.

Nulle part, et pas même dans les villes sur lesquelles il comptait le plus, il ne retrouva son succès d'autrefois.

11 ne pouvait comprendre pour quel motif une froideur dédaigneuse remplaçait aujourd'hui l'enthousiasme des anciennes années.

C'était pourtant le même spectacle, augmenté d'attractions inédites, le même travail... Peut-être était-on blasé sur ce genre de divertissement... Toujours est-il qu'il continuait à ne faire que des recettes dérisoires, insuffisantes même pour couvrir les frais.

Partout, des demi-salles, -un public sceptique que ne parvenaient à émouvoir ni la témérité de ses exercices, ni le dressage d'animaux jusque-là réputés indomptables.

Bref, il vint un jour où, sinon réduit aux expédients, du moins très gêné, il dut écrire à Li)uise Tabary et la prier de lui venir en aide en lui restituant une partie des sommes qu'il avait avancées.

Mais, à Paris non plus, les affaires n'allaient pas.

Louise avait emploj-é son argent comme il était convenu. Elle avait fait de grands frais, agrandi son établissement, doublé, triplé son personnel; le succès n'avait pas récompensé son effort et Boyau-Rouge restait le maître de l'entresort le plus fréquenté et le plus à la mode de tout le Voyage. Pourtant elle n'avait rien négligé pour ramener la vogue.

Elle restait dans une situation identique, n'ayant pas encore perdu- d'argent, mais se demandant si elle arriverait à en gagner.

Dans ces conditions et à son grand regret, il lui était impossible de répondre à la demande du dompteur et de mettre aucune somme à sa disposition.

Cependant il fallait en sortir.

Le dompteur ne voulait pas s'exposer à rester en panne avec sa ménagerie, loin de tout secours, dans-

un pays inconnu, où il n'avait aucun crédit à attendre. Il se consulta avec sa femme et Jean Tabary et, d'un commun accord, il fut décidé qu'il se rendrait à Paris et que là il s'arrangerait pour conlracter un emprunt qui lui permit de faire face aux obligations qui lui incombaient^ en attendant une campagne plus heureuse.

— Le plus simple, dit Jean, ce sera de t'adresser à Yermieux. Il a prêté à bien d'autres sur le Voyage, puisque c'est son état... Il sait qui tu es, il n'ignore pas que ton établissement vaut de l'argent, tu auras de lui ce que tu voudras.

— Un usurier, dit Cliausserouge en faisant la grimace.

— Usurier! Usurier tant que tu voudras I mais tu seras encore bien content de le trouver. .Ma mère le connaît. Elle pourra te mettre en rapport avec lui. C'est le seul qui puisse te tirer d'affaire.

Profilant de son séjour à Celte, où il n'avait pas l'espoir de réaliser des bénéfices, il sauta en express et partit pour Paris.

Il tomba à l'improviste chez Louise Tabary ; après l'efTusion des premiers instants, après qu'il eut donné des nouvelles de sa femme, il expliqua sa situation embarrassée.

Justement, un nouveau revers et bien inattendu venait de frapper Louise.

Un nouveau règlement de police, concernant les fêtes foraines, venait d'être mis en vigueur et les conditions imposées à l'industrie dite des entresorts, étaient à ce point inacceptables qu'elles allaient rendre impossible l'exercice de la profession, si elles étaient appliquées dans toute leur rigueur. Ahl quand la malechance s'en mêlait, ce n'était jamais fini I

En ce qui concernait l'intention de Chausserouge, Louise Tabary fat de l'avis de son fils.

Il fallait s'adresser à Yermieux, qui justement était à Paris en train d'opérer divers recouvrements.

■ — El lu as de la chance, conclul-elle, car il passe la moilié de son temps, dans son pays, en Auvergne. Il ne revient qu'à Tépoque des échéances.

— J'aurai recours à lui... évidemment, dit Chausserouge, s'il m'est impossible de faire autrement, mais auparavant je veux épuiser tous les autres moyens qui peuvent s'offrir à moi. Or, pendant la roule, j'ai eu une idée. Si je réussis dans l'entreprise que je vais tenter, je serai soutenu bien mieux que je ne pourrais l'être par Yermieux et en même temps cela me coûtera moins cher. Yoilà : par ma mère, je suis ramoni. Tu sais qu'il existe, sur tout le Yoyage, entre ramonis, une sorte de franc-maçonnerie, qui les oblige à se soutenir mutuellement. De là, leur grande force qui les met à l'abri de la misère, bien que tous les membres appartenant à celte race soient éparpillés sur tous les points de la France. Ils forment une association occulte, qui a pour chef Lamberty, le directeur du Miroir magique. C'est lui leur pape... ou leur roi, et ils lui obéissent, bien qu'il affecte des allures tout à fait différentes. A le voir, on le prendrait pour un beau monsieur et rien ne pourrait faire supposer l'influence qu'il exerce et le pouvoir dont il dispose. En dehors de sa fortune personnelle, il a la garde de la caisse de réserve, car il y a une caisse, qui s'alimente, je ne sais comment, et qui est destinée à venir en aide aux frères malheureux. Moi, je ne lui demanderai pas un secours, mais un prêt, avec hypothèque sur mon établissement; il ne court aucun risque et je ne prévois pas qu'il puisse me refuser. Il élait très bien avec mon père; il a assisté à mon mariage... Le jour où nous avons réuni pour le célébrer tout le Yoyage au Salon de§ Familles, à Saint- Mandé, il élait là. C'est un temps dont on aime à se souvenir... Nous étions heureux... alors! Je le lui rappellerai. Oui, décidément, ça me coûtera moins... j'aime mieux ça...

Louise Tabary hocha la tête d'un air de doule.

— Mon cher ami, je connais les ramonis aussi bien

que loi... Sans cloute, ils s'entr'aident au besoin... Mais il faut pour cela être de leur race... Tu n'en es qu'à moitié... par la mère et puis, ta prospérité qui ne s'était pas démentie jusqu'à ce jour, t'a fait des jaloux... On ne sera pas fâché, et Lamberly le premier, de te savoir dans la crotte et on l'y laissera... On trouvera des prétextes pour te refuser... d'autant plus facilement que c'est un service que tu demandes. Tandis qu'avec Yermieux, c'est une affaire que lu règles. Il ne te fait pas de faveur... Il gagne sur toi... tous deux vous y trouvez votre compte et vous ne vous devez rien l'un à l'autre. Crois-moi, ne perds pas de temps, et abouchetoi tout de suite avec Vermieux.

Mais Chausserouge persista; il tenait à son idée.

Le lendemain, il se présentait chez Lamberty, installé pour le moment sur le boules^ard Clichy.

Lamberty était un homme gros et court; un long nez crochu partageait en deux son visage et ses joues étaient ornées d'une paire de favoris poivre et sel, très épais et célèbres sur tout le Vo3'age.

Une lourde chaîne de montre en or, ornée de breloques et de cornes de corail, s'étalait sur son ventre légèrement bedonnant; ses doigts velus, gros et courts, étaient surchargés de bagues.

Indépendamment de la royauté qu'on lui attribuait, il jouissait d'une grande influence parmi les forains qui n'étaient pas de sa race.

On le craignait; à voir avec quelle facilité il obtenait les permissions et les autorisations qu'il demandait, on le soupçonnait d'avoir des attaches avec la police.

La vérité était que Lamberty, doué d'une intelligence peu commune et d'une activité sans pareille, connaissait son métier à fond et qu'il mettait les facultés les plus rares au service de son état.

11 était possesseur de plusieurs baraques qui fonctionnaient simultanément et personne mieux que lui ne savait prévoir la mode, découvrir et mettre en œuvres des attractions nouvelles.

Il avait pour principe qu'il ne faut jamais fatiguer le public, tenir toujours sa curiosité en éveil, en apportant constamment une amélioration nouvelle à chacun des trucs dont il était l'infatigable inventeur. De là son succès.

Et si on le jalousait, on le jalousait tout bas, car on le savait homme à ne jamais oublier une injure ni un mauvais procédé.

Chausserouge le trouva dans sa caravane occupé à se raser le menton qu'il avait bleu comme un menton de cabot.

Lamberly reçut le dompteur avec de grandes démonstrations d'amitié^ lui prodiguant les marques de sa sympathie, à ce point que dès le premier abord François augura très bien du résultat de sa démarche.

Mais dès que celui-ci aborda le récit de sa situation embarrassée, qui le faisait avoir recours à lui, le visage de Lamberly se rembrunit visiblement.

Quand il en vint à solliciter carrément le prêt d'une somme de dix mille francs, indispensable pour faire face à ses affaires, une impassibilité glaciale remplaça l'enjouement de la première minute chez le roi des ramonis qui donnait à ce moment les derniers soins à sa toilette.

Il réfléchit un instant, puis :

— Mon cher ami, dit-il à François, vous savez, je n'en doute pas, combien est grand mon désir de vous être agréable. Vous ne seriez pas ici sans cela... J'ai beaucoup connu votre père qui était un brave homme, un honnête homme dans toute l'acception du mot, et dont le nom restera comme une des gloires du Voyage... Je l'aimais beaucoup et il me le rendait un peu... J'ai connu également votre mère, une digne femme..., et ma famille était même alliée avec ses parents. Toutes choses que l'on n'oublie pas. Ce préambule pour arriver à vous dire que si je voyais la possibilité de vous rendre service , j'en serais trop heureux... Je suis rond en affaires... je vous dirais :

Tous avez besoin de dix mille francs... Je les ai... Les voilà !... Tous me les rendrez quand vous pourrez! Nous toperions, et ce serait fait. Avec vous, je ne serais pas inquiet. Malheureusement, il m'est impossible de vous faire la moindre avance. On se méprend beaucoup sur ma situation de fortune. On me croit très riche parce que je travaille beaucoup, parce qu'on voit mon nom partout, parce que je suis propriétaire de plusieurs établissements. On a tort, et c'est justement pour cela que je ne puis disposer d'un sou. Tout mon capital est éparpillé. C'est ainsi que je viens de mettre en œuvre diflerents trucs qui me coûtent les yeux de la tête, un « Mer-sur-Terre », avec machine à vapeur, langage et roulis, perfectionnement de mon invention, de plus, un « Chemin de l'Amour », une idée extraordinaire, mais prendra-t-elle? Un tonneau énorme, percé aux deux bouts, dans lequel sont disposées des banquettes sur lesquelles on attache les clients, hommes et femmes, et on roule le tout... C'est très drôle, mais ça donne mal au cœur... C'est justement ce qui m'inquiète... à moins que ce ne soit là une cause de succès! Bref, tous ces essais me coûtent gros et mon argent s'est immobilisé. Je vous raconte tout cela, mon cher ami, pour bien vous faire comprendre qu'il n'y a pas de ma part mauvaise volonté, bien au contraire, seulement...

Sur ces mots il s'interrompit, compléta sa phrase d'un geste découragé et se leva pour couper court, puis, voulant donner une conclusion définitive à sa tirade, dont il ne savait comment sortir sans se répéter, il tendit sa main au dompteur.

— Sans rancune, n'est-ce pas?

Mais ce n'était pas là l'affaire de Chausserouge. Il insista, affectant de ne pas comprendre que Lamberty lui donnait congé.

— Je suis trop du métier, répliqua-t-il, pour ne pas comprendre que vous avez des charges, des obligations, et que le nombre et la variété de vos diverses

ICO ZEZETTE

entreprises ne vous permettent pas de disposer personnellement d'une somme aussi importante; aussi, en venant vous trouver, ce n'était pas à Lamberty que je voulais m'adresser, mais à celui qu'avec raisonnons considérons, nous autres ramonis, comme notre chef. Moi aussi, vous le savez, je suis ramoni par ma mère et je n'ignore pas qu'il est de tradition, parmi ceux de notre race, de nous venir mutuellement en aide... Je n'ignore pas non plus que vous êtes le dispensateur suprême. Notez d'ailleurs que ma demande, si elle est agréée, ne videra pas la caisse commune. Ce n'est pas un secours, mais un simple prêt que je sollicite, remboursable aux époques qu'il vous conviendra et garanti par une hypothèque sur mon établissement...

Lamberty parut très visiblement ennuyé de la tour-nure que prenait l'entretien.

11 réfléchit un instant, puis avec un sourire contraint :

— Nous entrons dans un ordre d'idées tout différent. Mais tout d'abord laissez-moi rectifier quelques petites erreurs. Je ne suis pas, comme vous le dites, le roi, ni le chef suprême des ramonis... Ma situation sur le Voyage, l'origine de ma famille me donnent seulement une certaine autorité sur mes compatriotes... Ils me marquent de la confiance^ ils me choisissent pour arbitre dans leurs contestations privées; ils m'ont institué leur trésorier et c'est moi qui suis chargé de répartir, entre les plus nécessiteux , certains fonds dont j'ai en effet la disposition. Mais il y a loin de cette situation à la r(jyaulé absolue que vous m'attribuez... Je dois compte de mes actes, je ne suis que le gardien fidèle des usages et des coutumes de nos pères... Eh bien! à ce titre encore, je ne puis vous venir en aide, attendu que vous ne remplissez pas les conditions... D'abord, vous n'êtes pas dans la misère, vous avez une surface, une installation qui vaut de l'argent, et les sommes qui vous seraient confiées manqueraient à ceux de nos frères qui sont dans le besoin... Nous som-

■ ZEZETÏE IGl

mes une Société de secours, non un Etablissement de prêt... De plus, et c'est là même la principale et la meilleure raison , vous n'êtes pas des nôtres , vous n'êtes pas ramoni!

— Je vous demande pardon ! répliqua vivement Chausserauge, ma mère était une vrai ramoni et vous venez de me dire que sa famille était alliée avec la vôtre.

— C'est possible, mais votre mère est morte depuis longtemps; votre père était originaire d'Auvergne, non du pays de Bohême, et le jour où, contrairement aux coutumes de notre pays, Maria a épousé Ghausserouge, elle s'est séparée à tout jamais de ses frères pour prendre la nationalité de son mari. Et elle pouvait même s'estimer heureuse de n'avoir pas attiré sur sa tête- les malédictions et les anathèmes de ses coreligionnaires.

Et Lamberty, pour mieux convaincre son interlocuteur, rappela en quelques mois les bases fondamentales sur lesquels s'appuyaient, depuis un temps immémorial, les usages des ramonis.

Chassés de leur pays, condamnés à une existence nomade, ils avaient néanmoins conservé leur autonomie, leur indépendance, parce qu'ils avaient su s'astreindre à une rigoureuse et sévère observation des traditions.

Tandis que les uns parcouraient les campagnes , exerçant les industries les plus humbles, raccommodeursde porcelaine, rempailleursde chaises, fabricants de corbeilles et de paniers, diseurs de bonne aventure, rebouteurs ou sorciers, gitant au bord des routes, vivant à la grâce de Dieu ou plutôt aux dépens de la compagnie, maraudant un brin, mendiant ou braconnant à la barbe du champignol (garde-champêlre), les autres, de goûts plus raffinés ou plus ambitieux, avaient rejoint le Voyage, s'étaient installés et avaient eu des fortunes diverses.

Quelques-uns, les insouciants, continuaient à végéter dans les derniers emplois^ étaient restés garçons de

piste, musiciens ou chiqués, tandis que la plupart, comme lui, Lamberty, étaient arrivés, à force de travail, à acquérir à la fois de l'aisance et une certaine notoriété.

Mais, à quelque degré de l'échelle sociale qu'ils pussent appartenir, les raboins, — c'est le terme familier qui sert à désigner les ramonis sur le Voyage — sans exception obéissent à la même loi, et mallieur à qui la transgresse !

Un raboin ne peut épouser qu'une fille de raboins, et encore ce mariage doit-il être dépourvu de toutes les formalités ordinaires.

Pas de mairie, pas d'église. Les futurs conjoints se réunissent devant le plus ancien de leur tribu, — car bien qu'errants, ils forment encore des tribus — qui les unit sans autre forme de procès.

Les ramonis ne sont d'aucun pays; ils sont raboins, voilà tout. Toujours par monts, par vaux et par chemins, ils échappent à tout recensement, et en fait d'impôts, ne payent que la patente obligatoire inhérente H leur état.

Ils négligent de faire inscrire leurs enfants à la mairie, esquivant par ce moyen la conscription et le service militaire.

Ils ne tombent sous la règle commune qui régit la société que le jour de leur mort. Ne pouvant faire disparaître le cadavre, ils doivent faire la déclaration de décès à la mairie du pays qu'ils traversent. Mais c'est là l'unique obligation à laquelle il ne leur est pas permis d'échapper.

Et s'ils sont parvenus à conserver ainsi leurs droits et leurs coutumes traditionnelles dans toute leur intégrité, ils le doivent à la sévérité avec laquelle ils punissent quiconque y contrevient.

Les anciens s'érigent en tribunal et rendent des arrêts sans appel.

Aussi était-il étonnant que le mariage de Maria, célébré jadis contrairement aux règles, n'eût pas

donné lieu, de la part des ramonis, à des représailles justifiées par cette transgression.

De semblables mésalliances n'avaient- elles pas souvent donné lieu à des scènes sanglantes?...

Dernièrement encore une trou[)e de raboins n'avaitelle pas attendu un soir, à Asniéres, sur le bord de l'eau, un jeune homme qui devait épouser le lendemain une ramoni?

Ils l'avaient saisi, dépouillé, lardé de coups de couteau et jeté à la Seine.

Certes, lui, Lamberly, était loin d'approuver ces mesures extrêmes, mais il était, comme ses coreligionnaires, respectueux des coutumes anciennes.

On avait eu raison de laisser épouser Maria par Chausserouge, puisque tel avait été son bon plaisir, mais à partir du jour où elle était devenue la femme d'un chrétien, elle avait délibérément rompu tous les liens qui l'allachaient à ceux de sa race.

Elle avait cessé d'exister pour eux et son fils n'avait pas qualité pour se réclamer d'un titre qui ne lui appartenait pas.

— De telle sorte, conclut Lamberty, que si je me permettais de passer outre, d'accéder à vutre désir, je trahirais la cause que je suis chargé de défendre et je m'attirerais de justes remontrances que je ne Veux pas encourir.

Chausserouge quitta tout penaud le directeur du Miroir magique.

Décidément, Louise Tabary avait toujours raison : elle avait prévu la réception qu'on venait de lui faire et c'était en connaissance de cause qu'elle l'avait tout d'abord engagé avec tant d'insistance à s'adresser à Vermieux.

Il rendit compte de sa démarche à sa maîtresse :

— C'est bien fait, répondit Louise, je t'avais prévenu, tu n'as pas voulu m'écouter... Pendant ton absence je n'ai pas perdu mon temps. Comme je prévoyais la réponse qu'on t'a faite, je me suis mise aujourd'hui en

campagne et, ce soir, Vermieiix sera là... je l'ai invité à dîner. Tu sais, joue serré avec celui-là. C'est un malin... Du reste, je serai là pour l'appuyer.

Chausserouge ne connaissait Vermieux que de vue et de réputation. Par ouï-dire, il le savait impitoyable et rusé comme un singe.

L'usurier passait pour avoir ruiné déjà pas mal de forains qui avaient voulu jouer au plus fin avec lui. De là la répugnance du dompteur à entrer en relations avec lui.

Vermieux fut exact au rendez-vous.

— Bonjour, garçon, dit-il à Chausserouge avec sa bonhomie cauteleuse, en lui tendant la main. Eh bien? Quoi donc? c'est vrai ce que Louise m'a dit? On a eu quelques malheurs... C'est bon, on en reviendra!... Je ne veux pas te dire que je suis content de la circonstance qui me fournit l'occasion de boire un verre avec toi, mais ça me fait plaisir de trouver le fils d'un vieux camarade, d'un pays... car le père Chausserouge aussi était de l'Auvergne... Et si je peux t'étre utile, par ma foi, j'en serai content!

Le repas fut très animé.

Vermieux buvait beaucoup et mangeait comme quatre; il affecta pendant le dîner de ne faire aucune allusion au motif de leur réunion.

Au dessert, il fallut aborder la question.

Vermieux alluma sa pipe, et avec une netteté, une précision que Chausserouge fut surpris de rencontrer chez un homme qui venait de faire de telles libations, il posa une série de questions au dompteur.

Puis, lorsqu'il se fut renseigné suffisamment.

— Hum I Hum ! fit-il, tu dis, garçon, qu'il te faudrait pour te recaler?...

— Dix mille francs!

— Dix mille francs, c'est une somme, et ça ne se trouve pas sous le pas d'un cheval. C'est que, sais-tu, garçon, qu'il y a rudement des risques aujourd'hui, dans notre sacré métier. Regarde à quoi tient le succès!

ZEZETÏE 1G5

En dix ans de temps, ton père, parti de rien, est parvenu à faire une fortune. En cinq ans, et bien que n^ayant rieri ne'gligé pour réussir, tu as boulotte' toutes tes économies... Moi, j'ai débuté sur le Voyage comme galâupe (petit employé) ; j'ai réussi à mettre quatre sous de' côté. Aujourd'hui il n'y aurait plus mèclie, tout ça pour dire que les temps ont bien changé I

Et le père.Vermieux passa en revue toutesJes industries foraines.

Les vélocipèdes végétaient; les chevaux de bois étaient usés; les bonnes fertes ne gagnaient plus leur pain; les panoramas, les musées, les phénomènes ne faisaient plus le sou.

Seuls, les entresorts avec la danse du ventre et les petites femmes tenaient encore coup; la préfecture venait d'y mettre bon ordre et la mère Tabary en savait quelque chose.

Plus moyen de faire de musique après onze heures; plus d'orchestre. Une fête sans tambour, sons grosse caisse, sans cymbales, est-ce que ça pouvait se comprendre?

Les musiciens allemands, qui ne coûtaient rien ou à peu près, remplacés obligatoirement par des musiciens français, qui exigeaient des six francs par jour, et cela sous peine de voir la baraque démolie par les patriotes indignés.

Augmentation des frais, diminution des recettes, tel était le bilan du Voyage.

Et encore, il ne venait d'examiner que le petit côté de la question.

Voilà que maintenant l'industrie foraine au lieu de rester l'apanage d'un petit nombre d'individus ayant mêmes origines, mêmes goûts, mêmes idées, comme dans son temps, venait de s'augmenter d'un certain nombre d'adhérents, dont la venue allait, à brève échéance, causer la ruine des entrepreneurs de petits spectacles.

Des compagnies françaises et anglaises se formaient

1C6 ZEZETTE

tous les jours avec un gros capital et montaient avec un luxe que ne pouvaient atteindre les anciens du Voyage, des établissements éclairés à la lumière électri(|ue, dorés, marchant à la vapeur, avec un personnel en livrée, des caissiers, des contrôleurs, des surveillants, etc., de véritables administrations, quoi!

Et ils s'installaient sur les emplacements les plus favorables avec la complicité du placardier (délégué au placement), des commissaires de police, des municipalités qu'ils couvraient d'or, au grand détriment de ceux qui occupaient les mêmes places avant eux.

C'étaient les bateaux « Mer-sur-Terre », grands comme de véritables chaloupes, des chevaux mécaniques, grandeur naturelle et marchant au galop, des « Courses eu ballons », un las d'innovations dont se passaient bien nos pères et qui tuaient l'industrie des petits, comme les grands magasins menacent tous les jours d'englober tout le commerce parisien...

— Ainsi va la vie, les gras mangent toujours les maigres! Et depuis leur intrusion, plus moyen d'avoir une place, sinon à la gauche du Voyage, et le mètre carré se paye des sommes exorbitantes. Ils ont eu beau augmenter et doubler le prix de leurs places, le public se presse dans leurs baraques, attiré par la nouveauté, et délaisse les anciens. Ce sont eux, les nouveaux venus, qui, par leur flas-flas, nous ont mis à dos une partie de la population. C'est depuis qu'ils ont envahi le Voyage qu'on a fondé la Ligue anti-foraine, qui ne tend rien moins qu'à obtenir qu'on nous chasse en dehors des fortifications. Alors, du coup, ça sera la ruine!... Déjà le public, par le luxe auquel on l'a habitué, ne prend plus le même plaisir à nos spectacles modestes, bientôt si ça continue, il les délaissera complètement... Alors ce sera la misère complète... Pas de recettes, pas de pain à donner aux gosses! Et pourtant faut manger tous les jours... Et on vient trouver le père Vermieux : « Père Vermieux! Voyez notre situation... Vous savez ce que c'est... le métier ne va

pas... Je sais plus commenlfaire...Vousne pourriez pas me prêter cent francs! )> Et le père Vermieux, bonne bête, y va de sa bonne galette... sans savoir si elle lui rentrera jamais... Et il en a comme ça sur tout le Voyage! Ali! mon vieux Cliausserouge, c'est rudement triste tout de même pour moi, quand je me voisobligé, pour rentrer dans mes f(jnds, de faire vendre... De pauvres diables souvent, qui savent pas où coucher le soir... Mais pourtant faut être juste, je peux pas me mettre sur la paille. Et on dit comme <;a, je le sais : « — Oli! le père Vermieux, c'est une vieille crapule! » Crapule! pas tant que ça! Et tous ceux qui font les malins seraient rudement embarrasse's s'ils ne m'avaient pas! Seulement si je veux continuer à me rendre utile à mes anciens confrères, faut que j'en garde le moyen, faut que je me réserve et que je prenne mes précautions, pas vrai? Tout ya, garçon, pour arriver à te dire que je ne doute pas de ta bonne foi et de la bonne volonté, mais dame! dix mille balles, ça me donne à réfléchir...

— Mon établissement, père Vermieux, vaut quatre ou cinq fois la somme et je ne fais que traverser une crise...

— Et si la baraque brûle... Et si tes pensionnaires crèvent... Et si tu meurs? Hein! dis un peu, qu'est-ce qui me restera?

— Vous cherchez la petite béte, père Vermieux. Je sais soigner mes animaux; de plus, je suis assuré, et si je meurs, la ménagerie ne mourra pas avec moi!..,

— Ah! elle perdra rudement de sa valeur... Des lions sans dompteur, c'est une marchandise qui coûte au lieu de rapporter. Enfin, je veux bien, c'est entendu, il n'arrivera rien de tout cela. Vous autres et les lutteurs, vous êtes encore ceux qui résistez le mieux... Et encore, les lutteurs, depuis qu'on a organisé des matchs dans les grands établissements, depuis qu'on parle de fonder des Arènes nationales... Enfin suppose que je le prête, comment comptes- tu l'acquitter?

— C'est à VOUS de régler les conditions de remboursement.

Le père Vermieux se gratta un instant le front, puis :

— Tu vas d'abord, dil-il,me donner hypothèque sur ton établissement... Il est bien entendu, n'est-ce pas, que c'est une première hypothèque,... il n'y en a pas d'autreavant la mienne?

— Je ne dois pas un sou, répliqua Cliausserouge,' ainsi...

— BoU; cela ! Tu me payeras les intérêts à raison . de dix du cent l'an, en deux fois ou en quatre fois, si

cela te fait plaisir ; moi ça m'est égal, pourvu que cela corresponde à une fin de trimestre... C'est l'époque où je reviens régulièrement à Paris... Comme je casque rubis sur l'ongle..., c'est-à-dire comptant, je te retiens l'escompte, c'est-à-dire dix du cent sur la valeur totale... Enfin, je te laisse trois mois de répit... et tu me rembourseras à partir du quatrième mois, k raison de -trois cents francs tous les trente jours... Ça te va-t-il? J'espère que je te traite en ami..,, que ce sont là, vu les risques, des conditions raisonnables et chrétiennes... Il est bien entendu qu'on déduira les intérêts exigés pour la somme totale, au furet à mesure du payement des billets que tu vas me signer.

Chausserouge fit la grimace.

— Vous voulez donc m'étrangler, père Vermieux!

— Ah! ça c'est trop fort, s'exclama le vieil usurier. Je fais pour toi un sacrifice énorme, je te tire d'embarras... et tu te plains... Dis donc, tu sais, tu n'es pas obligé de traiter avec moi... Tâche donc d'en trouver un autre qui te rendra le même service, comme ça, sans récriminer... Mais moi je ne te paye pas en crocodiles empaillés... Ce sont des bons billets de la Banque de France que je vais t'aligner en échange de .ton papier... un papier que je ne pourrais même pas passer dans le commerce...

— M'est avis, dit alors Louise Tabary, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis le commencement de l'en-

Iretien, que pour un compatriote vous auriez pu faire une exception. Si le père Chausserouge, votre ancien ami, vous avait demandé le même service, vous lui auriez fait des conditions moins dures...

— Les mêmes! articula nettement Yermfeux. D'ailleurs, c'est à prendre ou à laisser. Ah I on voit bien (|ue vous n'êtes pas dans les affaires, vous autres!... 11 faut se défehdre si on ne veut pas être mangé... Moi, je- vous dis que je suis moi-ménle étonné des égards que je montre à François... C'est plus ft)rl que moi... Je me sens de l'amitié- pour lui... Si vous connaissiez les conditions que je fais aux autres!

Foj'ce fut à Chausserouge de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il dut se résoudre à passer par les exigences de Vermieux.

— Ta donc, lui dit Louise Tabary,' quand le vieil usurier fut parti, après lui avoir donné rendez-vous pour le lendemain, va donc, ça ne sera pas toujours le tour dès mêmes. Aujourd'hui, nous avons besoin de son argent, mais nous sommes aussi malins que lui... et nous lui revaudrons sa petite canailierie, n'aie pas peur... Il viendra bien un jour où on le forcera de ■ rendre gorge, le grigou!...

— Niais, en attendant, il faudra payer! dit le dompteur pensif. Trois cents francs par mois... dix pour c.ent d'intérêts! Matin, il peut être riche!

Louise Tabary haussa les épaules:

— J'ai passé pardes^ moments qui n'étaient pas drôles... je tejure, et j'étais autrement embarrassée quand, toute gosse, il m'a fallu débuter avec rien... Et j'avais cependant sur le dos un honime qui m'était plus dispendieux qu'utile!... Ça ne m'a pas empêché de ressortir... Ali! Et à propos de Tabary, tu sais qu'il ne va pas du tout, le pauvre vieux!.!. De temps en tetnps^ je vais le voir à son hospice... II est rudement bas... Il a la langue à peu près paralysée... C'est à peine si on comprend ce qu'il dit... Les médecins prétendent qu'il a... Attends que je me rappelle... C'est

ça, j'y suis!... Ils disent qu'il a de l'ataxie... La dernière fois que j'ai été' le voir, sitôt qu'il m'a aperçue, il s'est mis à bredouiller... il me tendait la main... Eh bien! lu sais, ça m'a fait quelque chose... J'y avais apporté du cliocolat, des oranges, du tabac, un las de friandises... J'ai bien peur qu'il ne finisse pas l'anne'e... C'était une bonne bête, lu sais, pas un méchant homme.

Elle parlait très tranquillement, sans émotion, comme s'il se fut agi d'un pauvre à qui elle faisait la charité.

Cette indifTérence déplut à Chausserouge.

— Tout de même, dit-il d'un ton choqué, tu ne montres pas grande affection pour ce pauvre diable... C'est ton mari cependant.

— Oh ! il l'a été si peu ! répliqua Louise. Il m'a aidée à sortir du milieu où je suis née, où j'aurais vécu misérablement. Mais à part ça, il a plutôt été pour moi un embarras. Il n'a fait qu'une chose de bien dans sa vie, c'est son garçon. Je le soigne du mieux que je peux... Grâce à moi, il vivra tranquille... Il n'a vraiment pas le droit d'exiger davantage.

Chausserouge ne resta à Paris que le temps nécessaire pour arrêter définitivement les conventions de son emprunt avec Vermieux, puis il rejoignit la ménagerie à Cette.

Il trouva Amélie debout. La chaleur, les effluves vivifiantes de la mer avaient rendu à sa face si pâle un peu de couleur.

Elle sauta au cou de son mari, les yeux brillants de larmes :

— Comme je suis contente de te revoir!... Tu sais, quand on est malade comme moi... on a toujours peur de ne plus jamais revoir ceux dont on se sépare, même pour quelques heures.

— Folle, val Te voilà déjà grande fille. Avec un beau temps comme celui qu'il fait aujourd'hui, lu vas te guérir et tu nous enterreras tous !...

— Oh ! non, pas ça, j'aurais trop de chagrin. Et ton voyage ? Ça s'est-il bien passé ?

Chausseroiige lui raconta ses démarches, son insuccès avec Lamberty, ses conditions avec Vermieux, conditions léonines, mais par lesquelles il avait bien fallu passer.

— Seulement, ajouta-l-il, avec les neuf mille francs que je rapporte, nous allons pouvoir nous refaire.

Intentionnellement et par délicatesse, il ne parla pas de sa maitresee.

— Et Louise Tabary? demanda Amélie, en baissant les yeux. Tu l'as vue?

— Oui, répliqua Ghausserouge, enchanté que la demande vint de sa femme. Elle s'est beaucoup inquiétée de toi et elle m'a chargé de te dire bien des choses... Ah ! elle m'a été là-bas d'une bien grande utilité. C'est une femme de bon conseil I... Et ici, tout a-t-il bien marché ?

— Oui, Jean a été très bien pour moi... Je suis revenue un peu sur son compte ; tous les jours, dès que j'ai pu me lever, il m'a mené faire un tour de plage avec Zézette. Il s'est beaucoup occupé des animaux, et il n'y a eu aucun accroc...

Il sembla qu'à partir du moment où la ménagerie disposait d'un nouveau fonds de réserve, elle entrait dans une ère nouvelle de prospérité.

A Marseille, puis à Nice, où elle séjourna une grande partie de l'hiver, les représentations eurent beaucoup de succès.

— Ce que c'est tout de même, disait Jean Tabary, de ne plus être à court... Dès que les recettes ne sont plus indispensables absolument pour manger, elles grossissent... On peut bien dire que l'eau va à la rivière.

Cependant Zézette grandissait. Elle allait atteindre sa huitième année.

Comme l'existence nomade que menaient ses parents ne permettait pas de lui faire suivre des cours, que

d'autre part,Ja jeune femme, dont la santé restait chancelante, ne voulait pas se séparer de -sa fille, il fallut aviser.

•Le moment était venu où il allait falloir s'occuper de son instruction.

Amélie sefit son institutrice ; elle assuma la lâche de lui apprendre à* lire, mais elle se heurta à une indocilité peu commune.

Chausserouge, plein de faiblesse pour « sa petite », souriait de ces efforts infructueux.

Il se rappelait sa propre jeunesse, Tépoque où il s'échappait de l'institution où son père l'avait placé pour venir rejoindre le Voyage.

Aussi ne trouvait-il jamais un mot de reproche pour son enfant.

— Tu la gâtes trop, disait la mère, tu es cause que je n'en puis venir à bout.

— Laisse donc! Qu'est-ce que tu veux en faire, de la fille ? Pas une princesse, n'est-ce pas ? Alors, à quoi bon la tourmenter. On verra plus tard, quand elle .sera plus grande. Pour faire une femme de dompteur...' et peut-être une dompteuse... elle en saura toujours assez !

— Ah! non, par exemple, reprenait la mère, je ne veux pas que ma fille entre jamais dans les cages.

— Ce n'est pas moi qui l'y forcerai, mais elle y entrera tout de même si c'est son idée.

Et en effet, Chausserouge voyait loin. Longtemps, il avait regretté de n'avoir pas un garçon qui pût lui succéder et perpétuer la dynastie des Chausserouge dompteurs.

L'amour de son métier le faisait penser autrement que son père, et il ne croyait pas qu'il fût possible de choisir une carrière plus glorieuse.

Les dispositions naturelles de Zézette, certaines particularités qui ne lui échappèrent pas, flattèrent son ■orgueil paternel. L'enfant manifestait une véritable passion pour les pensionnaires de son père.

Le soir, quand l'orchestre faisait rage, que le bonisseur conviait le public à entrer « pour la dernière représentation », il était impossible d'obtenir qu'elle restât à la caravane.

Alors sa mère la prenait par la main, l'amenait dans la ménagerie et elle ne consentait à rentrer qu'au moment où, le repas des animaux étant terminé, on éteignait les derniers becs de gaz.

Elle connaissait tous les lions par leurs noms ; elle les appelait en passant devant leurs cages, et on eût dit que, de leur côté, les bétes s'intéressaient à la petite amie qui tendaient vers elles ses menottes...

Ils avançaient leurs grosses tètes vers les barreaux, comme s'ils eussent voulu venir à elle.

Parfois, dans la nuit, quand un rugissement auquel réf)ondaient les grognements des ours, et le rire des singes, parvenait jusqu'à elle, elle s'accoudait sur son petit lit et réveillait son père:

— Papa .'... Tu n'entends pas, c'est Néron qui t'appelle !...

Elle distinguait, sans se tromper jamais, « la voix » de toutes les bétes, résultat auquel n'était jamais parvenu Chausserouge lui-même.

Dans la journée, chaque fois qu'elle pouvaitéchapper à la surveillance de sa mère, son grand plaisirétait de courir à la ménagerie pour retrouver son grand ami l'éléphant Moquart.

Moquart montrait à Zézette une affection singulière; il avait pour elle des attentions délicates.

Dés qu'elle arrivait," il allongeait sa trompe, sur laquelle elle se mettait à cheval, puis il la soulevait et pendant des heures, il balançait l'enfant qui s'abandonnait, ravie, les yeux fermés, ses deux petits bras serrant étroitement la trompe. Et il fallait se fâcher pour la faira descendre de cette escarpolette d'un nouveau genre.

Ou bien elle prélevait une dime sur son diner, réservait une croûte de pain, un morceau de gâteau, qu'elle cachait soigneusement.

174 ^EZETTE

Celait pour la Grandeur, le petit ours des cocotiers, le clown de la troupe, à qui elle passait du bout des doigts et morceau par morceau mille friandises, s'amusant des mines drôles de la bête.

Quelquefois, poussée par une sorte d'instinct atavique, elle restait assise devant les cages, sans rien dire, sans un geste, les pupilles dilatées, des heures durant.

Un jour que par suite de la négligence des garçons de piste, la ménagerie était déserte, son père ne Tavaitil pas surprise, debout dans l'allée qui longe les cages, en face de Néron !

Le lion était couché, le muffle près des barreaux, les yeux demi-clos, une de ses pattes énormes pendant au dehors.

Zézette caressait l'animal, lui passait la main alternativement sur la patte et sur le nez !

Chausserouge pâlit. De peur d'effrayer le lion, il n'osait pas crier et Zézette, inconsciente du danger, joyeuse de pouvoir loucher la « bébéte », continuait son manège, auquel Néron paraissait prendre plaisir.

Le dompteur s'approcha doucement par derrière et quand il fut à portée de l'enfant, il la saisit et la ramena brusquement à lui.

— Petite malheureuse ! fit-il, tu veux donc te faire croquer !

Néron était réputé pour son affreux caractère et, à maintes reprises, il avait failli faire un mauvais parti aux garçons de piste qui avaient eu l'imprudence de l'approcher de trop près.

Alors, elle, d'un ton enfantin, qui désarma le père :

— Mais, papa, je ne voulais pas lui faire de mal 1 Chausserouge serra sa fille contre lui. Son sang

parlait en elle. Celle-là aussi serait une dompteuse.

Il lui expliqua seulement que parfois les bétes étaient méchantes, soit qu'elles eussent mal dormi, soit qu'elles eussent envie de dîner et qu'il n'était jamais prudent aux petites filles de s'approcher trop près d'elles...

— Plus tard 1 dit-il, quand tu les connaîtras bien, quand elles aussi te connaîtront, tu pourras les caresser.

— Et tu m'emmèneras avec toi... dans les cages, dis, papa? demanda l'enfant enthousiasmée.

— Oui, si lu es sage et si tu m'écoutes ! Seulement, auparavant, il faut bien travailler et contenter ta mère, qui se plaint que tu n'es pas gentille.

— Ça m'ennuie d'apprendre à lire.

— Quand^ on veut devenir dompteur, il faut apprendre à lire comme papa !

De ce jour, Zézette, au grand étonnement d'Amélie, devint une élève docile et attentive et elle fit les plus rapides progrès.

Chausserouge expliqua à sa femme les motifs de ce changement si brusque, qui l'enchantait.

— Voilà l'indice d'une réelle vocation ! Notre Zézette paiera nos dettes et rétablira la fortune de la ménagerie !

— S'il ne lui arrive pas malheur auparavant '. soupirait la mère que ces dispositions inquiétaient.

Dès lors, chaque jour, à l'heure où il arrivait pour déjeuner, Zézette courait au-devant de Chausserouge:

— Papa, j'ai bien travaillé, ce matin... Ma récompense ?

Le dompteur interrogeait la mère de l'œil :

— Je suis très contente d'elle, répondait Amélie, elle a été très sage.

Alors Chausserouge embrassait sa fille, puis, après le repas, il la prenait par la main et tous deux descendaient à la ménagerie.

Et c'étaient de longues explications sur la nature, les mœurs, le caractère de chaque animal, dans un langage familier, presque enfantin, à la portée de la gamine, qui n'en perdait pas un mot.

Puis, on faisait un petit tour de balançoire sur la trompe de Moquart, un tour de promenade autour de l'établissement, à califourchon sur le dos d'un poney ;

17G ZEZETTE

on allait porter h Loustic, le grand cynocéphale roux, quelques friandises à grignoter. Dès qu'elle approchait, le singe bondissait dans sa cage, s'accrochait aux bar reaux et riait à l'enfant, en découvrant ses dents blanches et en faisant entendre un cri guttural pareil à un bruit de crécelle.

Puis il tendait sa main velue que Zézette saisissait et dans laquelle elle déposait un fruit, une amande ou une noisette.

Et l'enfant s'amusait des mines de contentement de la bête et de sa hâte à enfouir dans les poches de ses joues les bonnes choses qu'elle lui apportait.

— Tu as tort, disait parfois Amélie, d'encourager les goûts de cette petite, elle finira par aimer mieux ses bêtes que nous.

Alors Chausserouge posait la question à l'enfant:

— Qui aimes-tu mieux, papa et maman ou Loustic et Moquart ?

— J'aime mieux, répondait-elle invariablement, papa et maman et Loustic et Moquart.

On ne put jamais arriver à Iqi faire préciser un «hoix, ni à obtenir qu'elle ne mît pas sur la même ligne Son père et sa mère et ses deux animaux favoris.

Et c'est ainsi qu'elle grandit, prenant de jour en jour un goût plus vif à la profession paternelle, puisant dans cette vie au grand air une vigueur extraordinaire.

Pendant quelque temps Chausserouge put croire que la mauvaise fortune était définitivement conjurée, et que la ménageri» allait finir par retrouver sa vogue d'antan.

Les mois passaient, la tournée se poursuivait avec des allernatives de gain ou de perte, mais le résultat général demeurait satisfaisant, à ce point que sur la proposition d'un barnum, qui fit miroiter à ses yeux l'espérance d'une campagne fructueuse, le dompteur se décida à pousser jusqu'en Italie.

Aussi bien, un mieux sensible s'était déclaré chez sa femme depuis qu'ils voyageaient dans le Midi.

Si Amélie n'était pas revenue à la santé, du moins son état s'était maintenu stationnaire et n'inspirait plus les mêmes inquiétudes.

Jean Tabary avait acquis dans le métier une expérience qui le mettait désormais à l'abri contre les imprudences des premiers jours, imprudences qui eussent mis l'établissement à deux doigts de sa perte, si Chausserouge ne se fût résigné à avoir recours à Yermieux.

Le souvenir de la dette contractée était du reste le seul souci qui altérât le contentement du dompteur, sans l'inquiéter toutefois outre mesure.

Il avait pu payer sans trop de gène les premiers billets venus à écbéance et l'espoir de la forte somme qu'avait fait luire à ses yeux le barnum italien augmentait encore sa confiance dans l'avenir.

Malheureusement, il ne tarda pas à S'apercevoir que ce n'était là qu'un temps d'arrêt dans l'adversité.

Il eut un brusque et douloureux réveil.

L'imprésario s'était engagé à faire face aux frais considérables que nécessitait le transport de la ménagerie de l'autre côté de la frontière.

Il devait subvenir aux dépenses journalières jusqu'au jour de la première r3présentation.

C'était encore par ses soins qu'une immense publicité par affiches et dans la presse devait être faite dans toutes les villes où le dompteur devait séjourner.

Il devait ensuite encaisser et diviser en deux parties égales le montant des recettes.

C'était pour Chausserouge une excellente opération ; pas un sou à débourser et des bénéfices assurés.

Aussi n'hésila-t-il pas à signer le traité que le signor Baldini — c'était le nom de l'imprésario — avait préparé.

Du reste, cet Italien, aux manières patelines, au parler grasseyant, flatteur et cauteleux, inspirait à tous une égale confiance, sauf toutefois à Jean Tabary.

— As-tu bien pris tes renseignements sur ce" bonhomme-là? demanda-l-il au dompteur.

— Tu es béte ! répliqua Ghausserouge. Il a déjà fait affaire jadis, m'a-t-ii dit, avec mon collègue Perdel, qu'il a transporté à ses frais et par mer avec toute sa troupe, de Marseille en Espagne. Ce n'est pas sa première entreprise... Il a réussi déjà, il n'y a pas de raison pour qu'il ne réussisse pas avec moi !

— C'est égal, à ta place j'aurais demandé un cautionnement... quelque chose enfin, une garantie !

— Par exemple ! c'eût été lui faire injure ! C'est un homme trop loyal pour cela. Avant de toucher un sou, il n'hésite pas à avancer des sommes considérables, puisqu'il prend la charge de tous nos frais... Tu vois bien que nous n'avons rien à craindre.

— Je le souhaite, mais prends bien tes précautions... Il me paraît bien poli pour être honnête et puis, en principe, je n'aime pas les Italboches !

— N'aie donc pas peur! Il ne se sauvera pas..., il a trop d'argent dehors.

— Oui, mais s'il nous laisse en plan...

— Je pense que tu es fou ! Nous sommes là d'ailleurs !... Et puis, c'est à nous d'y veiller. Tu es le seul à avoir de ces ridicules préventions. Tiens, Amélie, qui est une femme très entendue, me disait encore hier : — C'est un coup de fortune qui nous tombe !

— Amélie n'est qu'une femme qui ne connaît pas grand'chose aux affaires. Il ne faut jamais s'illusionner et toujours voir les choses au pire. Si le mal que l'on redoute n'arrive pas, tant mieux, seulement il faut s'arranger pour n'être pas pris, le cas échéant, au dépourvu.

En attendant, pour ne pas rester au-dessous de sa réputation, Chausserouge songea à corser son spectacle.

Outre les vieux numéros traditionnels dans la ménagerie, il fallait trouver une attraction inédite, un exercice nouveau capable d'exciter la curiosité et de passionner le public.

Chausserouge savait que les Italiens, fort friands de

ce genre de spectacle, ont chez eux des dompteurs renommés. Il ne voulut pas qu'il pût résulter de la comparaison, une infériorité pour les dompteurs français.

En un mot, pour réussir il convenait de mettre tous les atouts dans son jeu, mais il avait beau chercher, il ne pouvait rien trouver qui n'eût déjà été fait.

Et le temps pressait, l'époque arrivait où il allait falloir se mettre en route.

Ce fut le signor Baldini qui eut le premier une idée qui, disait-il, devait révolutiunner l'Italie.

— Vous avez, dit-il à Chausserouge, dans son patois moitié français moitié italien, une petite fille bien intelligente et dont vous pourriez tirer un parti excellent.

— Ma fille ! s'exclama Chausserouge, qui comprit et qui frémit à la pensée d'exposer Zézelte à un pareil danger. A^ous n'y pensez pas ! Me servir de mon enfant! Ça, jamais !

— Pourquoi? Elle est très brave, elle adore les animaux et vous avez sur eux une puissance telle que votre seule présence suffira pour la mettre à l'abri de tout péril. N'avez-vous pas maintes fois fait entrer avec vous dans vos cages des étrangers avides d'émotions inédites?...

— Oui, des étrangers ! mais, ma fille I je ne me sentirais plus la même sûreté !

— Au contraire, votre autorité sera décuplée... Et dès l'instant que vous êtes sûr de n'avoir pas à redouter de défaillance de la part de votre petite fille, qui est inconsciente du danger, qu'avez-vous à craindre ?

— Sa mère n'y consentira jamais, dit Chausserouge, qui faiblissait.

Baldini haussa les épaules.

— Madame Chausserouge vous connaît trop pour douter de vous. Et elle ne peut pas, par son entêtement, vous- forcer à refuser une occasion de fortune. Je vous assure, c'est la fortune assurée.

— Mais alors, quelle sorte d'exercice ferons-iTOus ?

180 ZEZBTÏE

— Je pensais d'abord à la reslitulion d'une scène biblique : Daniel dans la fosse aux lions, par exemple... L'enfant lîgurerail Daniel, jeté en pâture aux animaux et délivré par l'ange... L'ange, ce serait vous... Avec un joli décor, de beaux costumes, une mise en scène soignée, ça ferait beaucoup d'effet.

— Oui, mais il faudrait laisser Zézette quelques instants seule dans la cage ?

— Naturellement.

— Alors, n'y pensons plus ! Ce sera déjà bien beau si je consens à la faire entrer en même temps que moi... La laisser seule, ce serait une témérité... Ce serait courir au-devant d'une catastrophe...

— Alors, une idée plus moderne. Vous pénétrez comme d'habitude dans la cage centrale, où sont rassemblés vos animaux, et vous êtes accompagné de la petite Zézette, costumée en clown. Vous accomplissez vos exercices ordinaires, que répète comiquement votre petite fille, dans la mesure qui vous paraîtra possible...

— J'aime déjà mieux cette combinaison...

— Alors, c'est entendu?... Je vais m'occuper de la confection des affiches.

— Attendez !... Pas avant que je n'aie consulté ma femme...

Chausserouge se heurta, comme il s'y attendait, à la résistance d'Amélie.

Comme si elle ti'avait pas assez des transes continuelles dans lesquelles elle vivait tous les jours, chaque fois que son mari entrait dans les cages !

Ah ! oui, bien sûr, elle se refusait à ce qu'on tentât une expérience si périlleuse, qui mettrait en danger la vie de sa fille.

Si, plus tard, il devenait impossible d'empêcher Zézette de suivre sa vocation, elle se résignerait, mais, au moins, à ce moment-là, sa fille ne serait plus une enfant; elle comprendrait le danger auquel sa profession l'exposerait chaque jour, et elle serait de taille à tenir tête à ses terribles élèves.

ZEZETTE ISl

Mais pour le présent, elle, la mère, s'opposait à ce qu'il fut donné suite à un projet qui constituait à la fois une iniprudence-et une mauvaise action.

Le dompteur, que les raisons de Baldini avaient pourtant à muilié vaincu, fut ébranlé de nouveau.

Toutefois, avant de s'arrêter à un parti délinilif, il jugea utile, selon son habitude et comme il le faisait chaque fois qu'il s'agissait de prendre une décision imporlante, de consulter Jean ïabary.

Peut-être même au fond, son dilettantisme et son amour de l'imprévu, son désir de faire parler de lui le poussaient-ils tout bas à accepter?

En somme, n'avait-il pas jadis triomphé d'une difficulté bien plus grande, lorsqu'on Belgique, il avait, sans qu'il fut jamais survenu aucun accident, laissé exécuter dans la cage centrale des expériences d'hj'pnotisme ?

Il se souvenait de l'effet immense produit, de l'enthousiasme qu'avaient excilé ses lions, rugissant et bondissant sous la cravache, par-dessus la barrière que formait une femme raidie par la catalepsie, étendue en travers sur deux chaises.

II trouva, ainsi que Baldini, un appui solide chez Jean Tabar}-.

— Mais c'est une idée de génie, s'écria le jeune homme, et pour la première fois je suis de l'avis de ton Italien. Mais, mon vieux, avec cela, nous allons dégôter les dompteurs passés, présents et futurs!

— Il y a eu déjà, objecta Ghausserouge, le mouton que Perdel introduisait avec lui dans sa cage centrale et qu'il parvenait à faire respecter par ses animaux.

— Eh bien! c'est à cela que Perdel doit sa renommée! Que sera-ce quand on saura que Ghausserouge a remplacé le mouton par son propre enfant!

— Oui, mais songes-tu quel sang-froid il me faudra, quelle émotion je ressentirai....

— Parbleu! si j'y songe, et c'est justement cela qui doublera ton énergie et assurera le succès.

— C'est ce que Baldini me disait.

— 11 a raison! Tu as tenté tout ce que tes collègues ont tente'... Tu les a. surpassés par l'audace que tu as déployée et c'est ainsi que tu es parvenu à te faire un nom... Il s'agit aujourd'hui d'arriver à faire ce qu'aucun d'eux n'a jamais essayé et n'essaiera jamais... Je vais faire comprendre à ta femme que c'est à la fois ta gloire et la fortune qui est enjeu... Songe donc, mon cher ami, tu auras réalisé l'impossible! '

— Jean, ne me dis pas cela! Tu ne sais pas quel combat se livre en moi... Je ne crains rien pour moi... Mais songe donc, s'il allait arriver un accident, quel remords!

— Je ne dis pas, s'il s'agissait de travailler avec la première enfant venue! Mais il s'agit de Zézette... une gamine qui fait mon admiration... une gamine qui tient de toi... et qui, avec ses neuf ans, est aussi brave que père et mère. Elle a du sang de dompteur dans les veines... Te souviens-tu quand tu l'a surprise en train de caresser Néron? Et puis, on lui trouvera un petit numéro bien tranquille et bien drôle. Elle va être aux anges, ta môme ! D'ailleurs toutes les bêles la connaissent... elle s'est élevée au milieu d'elles... Il n'y en a pas une qui voudrait lui faire du mal? conclut en riant Jean Tabary.

— Les bêles, dit Chausserouge, n'ont ni reconnaissance, ni tendresse aveugle... Elles ont leur nature, qui prend trop souvent le dessus et quand on s'y attend le moins. Il ne faut pas te le dissimuler, si je n'avais ni l'habitude, ni surtout une bonne ficelle entre les doigts, il y a probablement longtemps que j'aurais été boulotte. Et pourtant, il n'y a pas de dompteur qui soit plus familier que moi avec ses animaux. Le malheur vient quand on n'y pense pas... Vois mon père, qui, pendant trente ans de sa vie, n'a jamais eu une égratignure... Il a suffi pour l'enlever d'une circonstance bête.

— Enfin, qui ne risque rien n'a rien! Veux-tu que je-

t'indique un moyen de triompher sûrement des résistances de ta femme... Demande à Zézette, si elle a envie de l'accompagner dans les cages?

— Ohl je suis sûr de la re'ponse, dit Chausserouge en souriant.

— Essayons toujours, ça ne coûte rienl Le dompteur fit venir sa petite fille.

Zézette, déjà grandette pour son âge, accourut joyeuse à l'appel de son père.

— Écoule, mignonne, lui dit François, très tendre, lu sais que je l'ai promis de le faire un grand, grand plaisir, si tu étais sage... et si tu travaillais bien... Eh bien ! je suis content de toi. Veux-tu entrer avec moi dans les cages... Je te ferai faire un beau costume et tu feras travailler les animaux, en même temps que moi!

La petite fille regarda fixement son père, les yeux brillants de plaisir.

Un instant elle resta sans parole, comme si elle ne croyait pas qu'un tel bonheur pût sitôt lui être réservé.

— C'est vrai, dis, petit père, demanda-t-elle enfin la voix tremblante d'émotion, tu voudrais bien?... C'est pour de bon?...

— Je le le demande... Mais aussi, je veux être sûr que tu n auras pas peur.

— Moi, peur? De quoi? Je n'aurai pas plus peur que toi'. Les bêtes, elles ne sont pas méchantes... elles me connaissent ! DisI alors c'est vrai que tu veux bien que j'entre avec toi, partout...

— Pas partout, mais dans la grande cage avec les lions...

— Et puis, la Grandeur... et puis Loustic? HeinI Ça va? Si lu veux, ça sera moi qui ferai danser la Grandeur!

Et la petite fille, sans attendre la réponse, s'échappa des bras de son père et courut au fond de la ménagerie.

— La Grandeur! cria-t-elle, c'est avec moi que tu

vas travailler, maintenant! Tu verras, mon petit, si lu n'obéis pas !

— Qu'est-ce que je te disais? dit Chausserouge à Jean.

— Écoute, petit père! dit l'enfant en revenant vers François, si tu veux être sûr que je n'aurai pas peur, essaye-moi tout de suite! Tiens! veux-tu que j'entre tout de suite avec la Grandeur?

— Ah! une idée! dis Jean, fais ce que demande ta fille. Si ça va bien, j'appelle ta femme. Quand elle verra comment manœuvre Zézette, elle finira par consentir. Et avec l'ours...

— Oh! celui-là, j'en réponds! interrompit Chausserouge. Je me promènerais dans la rue avec lui sans rien craindre.

Séance tenante, le dompteur se fit ouvrir la cage de la Grandeur. Il entra le premier et introduisit l'enfant derrière lui.

A la vue de Zézette, l'ours se dressa sur ses pattes de derrière et marcha au-devant d'elle.

Le père, son fouet à la main, se tenait prêt à intervenir.

— Passe-moi la ficelle, dit la gamine, et laisse-moi faire. Ah! donne-moi du sucre!

Alors, l'enfant, avec un sérieux et une crânerie admirables, répéta pour son compte tous les exercices qu'elle avait vu mille fois exécuter par son père.

Quand elle fut à deux pas de l'animal, droite et la lêle haute, elle lui donna sur les pattes un léger coup du manche de son fouet, puis, élevant de la main gauche un morceau de sucre :

— Voici pour vous, monsieur la Grandeur, mais il faut le gagner! Dansez!

Mais au lieu d'obéir, l'animal fit entendre un sourd grondement, avançant le museau vers la friandise promise...

— Voulez-vous danser tout de suite! répéta l'enfant en tapant du pied.

Et se souvenant du proce'dé de son père pour le contraindre à travailler,, elle lui cingla de sa lanière les jambes de derrière, jusqu'à, ce que vaincu par la douleur, il se résignât à sauter d'un pied sur l'autre avec le balancement particulier aux animaux de son espèce et qu'il accompagnait d'une série de grognements plaintifs.

— Allezl Allez... toujours! criait Zézette, tu vois, papa, il ne manque plus que la. musique I

— Courez chercher madame Chausserougel dit .Jean tout bas à un des garçons de piste, qui, debout devant la cage, s'émerveillaient de l'audace et de l'adresse de l'enfant.

Amélie arriva rapidement, sans se douter de rien. Elle resta stupéfaite.

Au moment où elle apparaissait devant les barreaux, Zézette avait interrompu l'exercice et elle tendait du boii* des dents à la Grandeur un morceau de sucre que l'animal vint docilement et toujours « chantant » cueillir entre ses lèvres.

— Et ce n'est pas plus difficile que celai fit Zézette en battant des mains, tandis que l'ours retombait sur ses quatre pattes. Tu vois, maman, avec la Grandeur, nous sommes une paire d'amis I... Maintenant à un autre !

— Ahl non, ça suffît 1 dit Chausserouge tout à fait rassuré maintenant.

Il saisit l'enfant, l'enleva dans ses bras et l'embrassa sur les deux joues.

— Maintenant sortons! fit-il, en voilà assez pour aujourd'hui.

— Déjà! dit Zézette d'un ton chagrin^ déjà! Je m'amuse tant! Je n'ai donc pas été assez sage?

Et avant que son père ait pu s'y opposer, elle ressaisit son fouet, courut vers l'ours qui, dans un coin de la cage, se léchait les babines.

— Couchez-vous! allons, couchez-vous, monsieur la Grandeur !

Elle l'empoigna par une oreille, le bouscula jusqu'à ce qu'il se fût étendu à terre.

Alors, elle s'assit tranquillement entre ses pattes, la tête appuye'e sur le ventre de la bêle, tandis que de la main droite, elle lissait le plastron jaune et soyeux qui est la caractéristique de l'ours des cocotiers, puis, après une demi-minute de repos, elle se souleva sur un coude, baisa brusquement la Grandeur sur le museau €t se releva prestement.

— Es-tu content, papa, et as-tu encore peur pour ta fille?

— Je n'aurai plus jamais peur! dit Chausserouge, les larmes aux yeux.

Il se fit ouvrir la porte et sortit avec sa fille. Amélie, encore toute tremblante, embrassa longuement l'enfant, sans pouvoir articuler un mot.

— Oh! maman! maman! Comme je serai sage! Si tu savais comme c'est amusant! On recommencera, dis papa, et tu me feras entrer dans toutes... toutes •les cages?

— Eh bien ! madame Amélie! craindrez-vous encore? demanda Jean Tabary, triomphant.

La jeune femme ne répondit pas. Elle leva les yeux de l'air de quelqu'un qui se soumet, quoique bien à contre-cœur.

— Le sort en est jeté ! fit-elle, puisqu'il doit en être ainsi, advienne que pourra!

A partir de ce jour-là, Chausserouge commença officiellement l'éducation de sa fille.

Toutes les après-midi, il descendait avec elle dans la ménagerie et successivement il la fit entrer avec lui dans les cages des différents animaux.

Non seulement Zézette montrait un courage extraordinaire, mais encore elle prenait un plaisir extrême à ces tentatives.

Elle attendait chaque jour avec impatience l'heure de les renouveler et elle enchantait son père par son entrain et sa bonne volonté.

Baldini assista à plusieurs séances et, comme tout le monde, il fut frappé de l'aplomb et de l'énergie que déployait la petite fille.

— Mon cher, dit-il à Cliausserouge, souvenez-vous de ce que je vous dis, vous aurez un grand succès!

Quand on apporta pour la première fois à Zézette le costume pailleté d'argent qu'elle devait revêtir, son enthousiasme ne connut plus de bornes.

Elle eût voulu débuter le lendemain.

On eût quelque peine à calmer son ardeur. On 5' parvint en lui assurant que l'heure approchait où bientôt elle pourrait paraître devant le public. En effet, Baldini, qui était parti en fourrier, ayant télégraphié de Turin pour annoncer que tout était prêt, que l'arrivée de la ménagerie était annoncée et préparée, Chausserouge donna l'ordre du départ.

Amélie n'avait pu prendre son parti de cette double décision : elle ne se résignait que l3ien à contre-cœur à quitter la France et à voir son enfant aborder si brusquement une carrière si aventureuse. Elle avait rêvé pour elle une autre existence.

Mais puisque le bonheur de Zézette d'une part, le succès de l'établissement de l'autre semblaient attachés à la tentative nouvelle, elle fit taire ses regrets comme ses craintes et elle suivit son mari, sans hasarder même une observation.

Baldini avait bien fait les choses. Depuis huit jours, tous les journaux étaient pleins du récit des actes de bravoure de Chausserouge.

La curiosité était vivement excitée et on annonçait l'arrivée dans la ville de plusieurs dompteurs italiens, désireux de voir de près leur illustre collègue français.

Le soir du jour où la ménagerie fit son entrée à Turin, au milieu d'une affiuence considérable accourue de tous les points de la cité, et procéda à son installation, le dompteur fit, avec sa fille , une promenade dans la ville.

Sur tous les murs étaient placardées des affiches mul-

licolores en français et en italien, avec le nom de Ghausserouge en lettres d'un demi-pied.

— Yois-lu, dit François à sa fille, combien il est utile de savoir lire.

Et, s'arrétant devant une affiche :

— Tiens, comment y a-t-il, là?

Et Zézette, émerveillée, épela lentement :

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