POUR LA PREMIÈRE FOIS LA. FILLE DU DO.IIPTEUR, MADEMOISELLE
âgée de 9 ans ENTRERA DANS LA CAGE AVEC SON PÈRE
Suivait l'ordre des exercices et la nomenclature de tous les pensionnaires de la -ménagerie.
En voyant son nom imprimé en gros caractères, audessous de celui de son père, Zézette sauta de joie.
— Tu verras, papa, tu seras content de moi, je te promets I
Et de retour à la ménagerie :
— Maman, cria-t-elle, je suis sur l'affiche ! Si tu voyais... grand comme ça 1
Le soir, elle ne mangea pas. Aussitôt après dinei deux heures avant la représentation, il fallut lui laisser endosser son costume, tant elle avait hâte de s'en revêtir.
Avec une tristesse mêle'e de fierté, Amélie remplit les" fonctions d'habilleuse.
Zézelte était charmante dans son maillot bleu et collant, sa veste très courte soutacliée d'argent qui laissait passer les paillettes de sa ragrafe, et sa perruque à toupet de clown.
Son apparition en parade, au milieu du fracas de l'orchestre, à côté de son père, cambré dans son dolman à brandebourgs, causa une émotion.
Elle se promenait, très crâne, devant le contrôle, une minuscule cravache à pommeau d'or passée sous le bras droit.
Parfois elle s'arrêtait, faisait (juelques agaceries à Loustic, perché au haut d'un piquet, passait sa main sur le bec du cormoran Gustave et mêlait sa voix grêle à celle du bonisseur, chaque fois que les cuivres se taisaient.
— Entrez ! messieurs ! mesdames ! La représentation va commencer ! Entrez !
La salle était comble quand son tour arriva de paraître dans les cages. Déjà son père, dans les périlleux exercices par lesquels il avait débuté, avait obtenu un grand succès, mais l'on peut dire que toute la curiosité s'était portée sur elle.
Qu'allait pouvoir faire en face de ces fauves terribles, qu'un homme comme Ghausserauge avait peine à mater, une enfant de neuf ans ?
L'œil brillant de plaisir, elle attendit derrière la cage que le bonisseur aidé du garçon de piste eut terminé la sélection des animaux.
Amélie était là; elle prit sa fille dans ses bras et la serra contre elle avec tendresse.
— Il ne faut pas trembler, maman, il n'y a pas de quoi, regarde !... Moi, je n'ai pas peur?
— Vrai I demanda Chausserouge, plus ému qu'il ne voulait le paraître, tu n'as pas peur?
— Ah ! tu vas bien voir, par exemple ! dit la petite fille en levant la tête d'un air de défi.
— Après la répétition d'hier, fit Baldlni, vous pouvez être tranquille, Chausserouge, et vous allez entendre les applaudissements.
— François !... La gosse '....demanda Jean Tabary, qui apparut derrière la cage. Êtes-vous prêts ? Peut-on annoncer ?
— Allez-y ! cria la triomphante Zuzette.
Alors, d'une voix de stentor qui retentit d'un bout à l'autre de la ménagerie, Jean clama:
— Le dompteur Chausserouge et sa fille Zézette dans les cages !
François frappa trois coups du pommeau de sa cravache à la porte intérieure, qui s'ouvrit, et il entra, souriant et le front haut, donnant la main à sa fille.
Une salve d'applaudissements les accueillit. Tous deux saluèrent et firent deux pas en arrière, tandis que Jean Tabary tirait un portant et livrait passage aux deux lionnes Rachel et Saïda.
— La barrière ! commanda Chausserouge.
Puis, quand il eut fait en personne exécuter à ses bêtes les exercices ordinaires et comme il feignait de ■donner l'ordre de les faire sortir :
— Monsieur Chausserouge! dit Zézette, je ne trouve pas que ce soit bien fort, votre entrée de cage ! J'en ferais bien autant !
— Vous, mademoiselle !
— Parfaitement, monsieur Chausserouge !
— Est-ce que par hasard, vous prétendriez faire mieux que moi?
— Certainement ! si vous voulez bien le permettre !
— Si je permets?... Eh bien! je serais curieux de voir...
Zézette prit une pose, comme jadis le légendaire Chadwick au Cirque-d'Hiver quand il s'adressait à M. Loyal, et interpellant Jean Tabary :
— Dites-moi, monsieur le bonisseur ! Vous n'auriez pas dans votre ménagerie une bête, un ours, ce que vous voudrez... à me confier pour quelques instants?
— Un ours, si! J'aurais la Grandeur... Mais vous allez le faire croquer par les deux lionnes, mademoiselle !
— Nous verrons bien !... Envoyez toujours ! ■ — Faut-il, monsieur Chausserouge ?
— Allez ! allez ! Rira bien qui rira le dernier ! Et Jean Tabary introduisit la Grandeur.
A peine entré et sur un signe de Ze'zette, l'ours se dressait sur ses pattes de derrière et avançait, marchant presque à reculons l'œil fixe' sur les deux lionnes, qui, tapies dans un angle de la cage, les oreilles basses et l'œil sanglant, découvraient en grondant leurs terribles mâchoires.
— Est-ce que vous auriez peur, monsieur la Grandeur? demanda Zézette. Voyons ! allez dire bonj.our à ces deux aimables personnes, qui vous sourient si agréablement.
Mais comme la Grandeur secouait la tête en ronchonnant, peu soucieux d'aller donner le baiser de paix aux deux fauves :
— Ah I c'est cela, monsieur la Grandeur ! je ne me trompais pas. Vous avez peur 1 Eh bien, il faut au mr)ins que vous vous rendiez utile à quelque chose. Puisque vous ne voulez pas aller au devant de Rachel et de Saïda, ce seront elles qui feront les premiers pas... Regardez bien, monsieur Chausserouge ! La barrière vivante !
Par la porte de sortie, on passait deux tabourets que Icnfant disposait tout près des barreaux.
Elle faisait alors monter la Grandeur sur ces piédestaux improvisés, de façon qu'il posât également sur les deux sièges.
Elle retirait ensuite doucement le second tabouret jusqu'au milieu de la cage de façon à ce que l'ours, dont la tête restait face au public, formât une sorte de barrière vivante, puis elle marchait sur les deux lionnes, la cravache haute :
— Sautez, mes belles I
Elles deux fauves, rugissant, répétaient par dessus le dos de la Grandeur l'exercice que leur avait fait exécuter l'instant d'avant François Chausserouge.
— Je suis obligé de me rendre, proclamait alors- le dompteur, dès que -les applaudissements qui saluaient Zézelle avaient cessé, vous êtes plus forte que moi, mademoiselle ! -
— Quand je vous le disais; mais ce- n'est pas tout? Saî" un signe, Jean Tabafy tirait un portant et réintégrait les deux lionnes.
L'enfant faisait alors descendre la Grandeur, visiblement soulagé, couchait en travers"' les deux sièges, passait un mors en bois dans la gueule de l'animal, lui sautait sur le dos et^ à cheval sur cette monture d'un nouveau genre, elle trottait autour, de la cage, aussi vite que le lui permettait les jambes courtes de la bête pesante qu'elle actionnait de sahoussine.
Elle la faisait sauter par dessus les tabourets, puis l'arrêtait court et saluait en envoyant des' baisers à l'assistance.
L'aisance avec laquelle Zézette manoeuvrait son ours enleva le public, qui ne lui ménagea pas les acclamations, et elle termina la représentation en dansant une bourrée d'Auvergne en face de la Grandeur, heureux de sentir enfin la fm de ses épreuves et l'heure de la récompense, le morceau de sucre traditionnel, qu'il devait cueillir sur les lèvres de sa petite maîtresse.
L'effet fut tel que l'avait pcév^nu Baldini ,'c'est-à-dire immense. Le bruit se répandit rapidement du début triomphal du petit prodige.
Il fut de mode d'aller l'applaudir et, pendant trente jours, l'imprésario encaissa des recettes que la ménagerie n'avait jamais connues, même aii temps de sa plus grande vogue.
— Eh bien ! dit Chauss'erouge à Jean Tabary, ai-je eu raison de passer outre, de nepast'écouter?... Je sentais bien que le succès était au bout de notre entreprise ! Ah ! Baldini est un malin...
— Trop malin'peut-êlre T dit Tabary, toujours sceptique. T"a-t-il rendu des comptes?
— Non ! il faut bien d'abord qu'il se rembourse de la part qu'il a avancée pour moi, puisqu'il a fait face, jusqu'à ce jour, à tous les frais... Après, nous compte-
rons
— Alors, colnpte donc le plus tut possible 1
Mais quand Chausserouge, que la défiance du jeune homme avait rendu soupçonneux à son tour, voulut parler intérêts à Baldini :
— Mon clieY., répliqua l'Italien, une affaire comme celle-là ne se règle pas du jour au lendemain. J'ai toute une complabiiité à mettre en ordre... Laissez-moi donc faire 1 Aussi bien, vous n'avez pas eu à vous plaindre de moi jusqu'à ce jour... Il faut que j'établisse une balance exacte des frais considérables dont j'ai dû faire l'avance... que je prépare en outre notre prochaine campagne, car voici le moment arrivé où il nous faudra quitter Turin... Je suis d'avis qu'il ne convient pas de s'arrêter en si beau chemin... A Milan, nous avons encore des recettes pareilles à réaliser... Nos bénéfices actuels vont nous permettre de jouer sur le velours sans rien risquer... Quand j'aurai fait dans la capitale de la Lombardie une publicité semblable, que nos premières représentations nous auront fait rentrer ces nouveaux^ débours, il sera temps de compter et, ce jour-là, vous ne vous plaindrez pas, je vous jure, de m'avoir laissé, la disposition des fonds quf, dés à présent, vous reviennent.
Il parla longtemps pour esquiver un règlement de comptes, et si bien que Chausserouge se laissa convaincre...
Il fut d'ailleurs d'autant plus facile à persuader que son succès l'avait grisé. Il y avait si longtemps qu'il .était déshabitué des comptes rendus flatteurs et des acclamations d'un public enthousiaste.
Quant à Zézelte, chaque nouvelle représentation augmentait son assurance. Maintenant son père voyait
sans inquiétude approcher l'heure de son entrée en cage, les animaux s'étaient accoutumés à elle et, pour un peu, il l'eût à présent laissée seule exécuter ses exercices.
Pour renouveler la curiosité, Jean avait imaginé un nouveau numéro : la présentation en liberté de Loustic, costumé en gymnaste, à qui l'enfant faisait faire des rétablissements au trapèze et des sauts périlleux.
Moquart était également mis à contribution. Sous la direction et au commandement de Zézelte, l'intelligente béte, qu'on avait affublée d'une couverture rouge brodée d'or, d'une gigantesque paire de lunettes, d'une collerette tuyautée et d'un chapeau pointu de clown, jouait de la grosse caisse, de l'orgue de Barbarie, comptait jusqu'à dix, désignait la personne la plus ivrogne de la société, — il s'arrêtait toujours devant Jean Tabary, — la plus amoureuse et la plus jolie de l'assistance.
Le t(»iit scandé d'un accompagnement de cymbales que manœuvrait Loustic avec une virtuosité et une dextérité sans pareilles.
On inaugura également, pour la plus grande joie de Zézette, les grandes promenades dans la ville, en costumes, et c'était toujours Zézette qui clôturaitla marche, montée tantôt sur Moquart, tantôt sur l'Etourdi, le poney de C.hausserouge.
La petite prenait au sérieux son rôle d'étoile et c'était avec le plus grand calme et la plus sérieuse conviction qu'elle recueillait sur son passage les témoignages de sympathie de ses admirateurs.
Seule, Amélie conservait toujours une angoisse dont elle n'était pas maîtresse, chaque fois qu'elle assistait à une représentation et qu'elle voyait sa fille aux prises avec les lionnes.
. La présence de Ghausserouge, attentif au moindre mouvement de l'enfant et prêt, en cas de danger, à intervenir vigoureusement, ne suffisait pas pour la rassurer.
L'énergie de Zézette, qui puisait dans l'habitude une nouvelle .hardiesse, loin de la tranquilliser ne taisait qu'augmenter son effroi.
Qui sait si un jour un animal mal disposé n'accueillerait pas mal un coup de houssine, appliqué imprudemment, et alors si le père allait ne pas arriver à temps 1
Et elle voyait son enfant, étendue, râlant sur le plancher de la cage, ses membres grêles broyés par les mâchoires puissantes des fauves!
Zézelte, de plus en plus insouciante, s'amusait des terreurs que sa mère manifestait, bien à tort, selon elle.
— Mais puisque je te dis, maman, qu'il n'y a pas de danger I... Je le sais bien, moi !
— Ma chérie, je t'en prie, sois bien prudente..., prends bien garde !
Et il fallait que Chausserouge intervint d'un ton bourru :
— Ma parole, si la petite n'était si sûre d'elle, si elle n'était pas si crâne, il y en aurait assez pour lui ficher le trac 1... Laisse-la donc faire... elle n'est pas en peine. Tu vas voir, à Milan, ça va bien être autre chose. Nous sommes en train d'imaginer une nouvelle attraction, Tabary et moi !
Après un mois de séjour, Chausserouge donna sa représentation d'adieux et, sur l'avis que Baldini lui envoya, l'informant que la publicité était faite, il partit pour la Lombardie.
Une déception terrible l'attendait. Au lieu de rencontrer, comme il s'y attendait, son imprésario à la porte de la ville, il tomba dans une cité où, non seulement sa venue n'était point préparée, mais où son nom était même inconnu.
Pas une atlîche sur les murailles ; nulle curiusité de la part des habitants. De l'étonnement seulement à la vue de ce matériel imposant, débarquant on ne savait d'où, arrivant à l'improviste.
A l'Hôtel de Ville, nul ne put renseigner Chausse-
rouge. Baldiniy était inconnu et personne n'était venu demander une permission de séjour, ni un emplacement pour la ménagerie.
- On parut même assez mal disposé pour ces étrangers, à la déconvenue desquels on n'ajoutait aucune créance.
- Toutefois, on consentit, bien que d'assez mauvaise grâce, à les laisser stationner sur un des cours éloignés de la ville.
Ghausserouge revintdésespéré, la rage au cœur. Jean "Tabary avait eu raison de se méfier. Ses prévisions ne l'avaient pas trompé !
11 avait flairé dans Baldini un aventurier, un filou adroit, préparant de longue main ses escroqueries, sachant amadouer ses dupes.
Pourquoi n'avait-il pas pris, lui, Ghausserouge, ses précautions, comme, si souvent, Jean l'avait invité à le faire ? Par quel aveuglement avait-il donc été frappé pour ne rien voir, pour n'avoir pas eu une minute de doute?
Ainsi, il était maintenant en pays étranger, réduit à ses propres ressources, ayant perdu le bénéfice d'un mois de triomphe, où il avait réalisé lés plus grosses recettes de sa vie !
Si maintenant ce succès allait l'abandonner, il allait se trouver dans l'obligation de dépenser tout ce qui lui restait,, ou à peu près, de la somme prêtée par Vermieux, et uniquement pour se rapatrier !
— Tu vois, dit Tabary avec un sourire forcé, tu vois si je m'étais trompé 1 Ton Baldini I... Eh bien, nous voilà propres maintenant !
— Si je le tenais, hurla Ghausserouge, je le fouterais à bouffer à mes bêtes !
— Sais-tu ce que ça fait, continua Tabary, c'est vingtcinq mille francs tout net qu'il noils emporte I... tout simplement... 11 parait que ça t'amuse de travailler pour les autres.
— Tiens 1 tais-toi ! tais-toi 1 dit le dompteur eh cas-
sant en. deux, d'un mouvement nerveux, la canne qu'il tenait à la niain. Mais maintenant, qu'allons-nous faire?... Puisque tu es si fort, donne-moi un conseil..,, je le suivrai aujourd'hui...
— C'est un peu tard... Mais, enfin, mieux vaut tard que jauiais... Puisque nous sommes ici, m'est avis qu'il faut en profiter. Ce n'est pas le moment de s'endormir... Tu vas d'abord aller déposer ta plainte chez le procureur du roi, écrire à celui de Turin. Moi, pendant ce temps-là, je vais réparer le temps perdu, installer la ménagerie et commencer le potin dans les journaux... Cette fois-ci, il n'y aura pas de Baldini et la galette sera bien à nous...
Séance tenante, et pendant que Chausserouge courait au tribunal, Tabary se mit à l'œuvre, mais il se heurta à des difficultés qu'il ne soupçonnait même pas.
Son ignorance de la langue italienne lui rendait extrêmement difficiles les relations avec les gens qu'il était obligé de voir, avec lesquels il lui fallait traiter.
Autant la population, la presse, la municipalité, bien préparées, chauffées à blanc par un compatriote, s'étaient montrées sympathiques à Turin, autant elles manifestaient de méfiance et de mauvaise volonté à Milan.
On eût dit que brusquement le charme s'était rompu.
Toutefois, il parvint tant bien que mal à organiser une série de représentations, mais le dompteur ne trouva plus ce public chaud devant lequel il avait fait débuter sa petite fille.
11 fut, au contraire, accueilli avec une sorte de prévention.
Des applaudissements maigres, récompensèrent mal sesefTorfs, et les exercices de Zézette, accomplis pourtant par la petite fille avec la même maestria, excitèrent plus de pitié que d'enthousiasme.
On s'indigna contre la barbarie de ce père, qui contraignait une enfant si jeune à ceindre la ragrafe tra-
dilionnelle et à affronter sans défense des animaux aussi redoutables.
Des journaux se firent les interprètes de la pensée publique en s'élevant contre ce spectacle, qu'ils qualifiaient d'exhibition malsaine et attentatoire à la morale.
Ils firent appel à la conscience des ma;?istrats de la ville, les invitant à ne pas tolérer plus longtemps que des saltimbanques étrangers donnassent l'exemple d'un semblable scandale...
A la suite de cette campagne, dont se ressentirent les recettes, un commissaire délégué par le Parquet vint faire une descente dans la ménagerie, accompagné d'un médecin.
Après s'être fait représenter les papiers du dompteur et s'être assuré que l'installation de la ménagerie était telle qu'il ne pouvait, en cas d'alerte ou de négligence, en résulter aucun danger pour les spectateurs, il interrogea longuement Zézetle.
Il avait pleins pouvoirs, au cas où la moindre infraction aux règlements de police en vigueur dans le pays serait constatée, pour interdire impitoyablement toute représentation, mais il dut s'en retourner comme il était venu.
Outre qu'il ne put relever aucune contravention, les réponses de la petite fdle le convainquirent que non seulement il n'était exercé à son égard aucun sévice, mais qu'au contraire l'empêchement qui pouvait lui être notifié de paraître dans les cages serait pour elle la plus dure des privations,
— Mais, monsieur, moi... j'aime mes bêtes... et mes bêtes m'adorent... Papa me permet de les faire travailler sous ses yeuXj parce que j'ai été très sage... et que je l'ai mérité par mon application... Demandezlui!... Oh! non, dites, n'est-ce pas, vous ne voulez pas m'empècher de continuer...
Et comme le fonctionnaire, très étonné, ne répondait pas, elle fondit en larmes.
— Mais qu'est-ce que ça peut vous faire? Ce n'est pas vous qui entrez dans les cages !
Puis, se réfugiant dans les bras de son père, qui avait assiste' à cet interrogatoire :
— Mais, explique donc, papa... qu'il n'y a pas de danger!
L'autorisation fut maintenue, mais il demeura évident qu'on n'attendait qu'une occasion propice pour la retirer. Une circonstance sans importance, mais qui eût pu avoir des conséquences graves, ne tarda pas à la fournir.
Un soir, — c'était à la cinquième soirée — Zézette était entrain défaire manœuvrer les lionnes.
L'une d'elles, Saïda, montrait une indocilité qui ne lui était pas habituelle. ïapie dans un angle de la cage, elle refusait d'obéir.
Zézette voulait approcher, mais son père l'arrêta.
— Je veux qu'elle saute ! criait la petite, en tapant du pied. Donne ton fouet, papa!
Le père se fit immédiatement passer une petite fourche pour se tenir prêt à parer à tout accident, et il marclia à côté de l'enfant, qui s'avançait^ le fouet levé, vers la bête.
A ce moment, Saïda, entraînée par l'exemple de sa compagne qui obéissait, bondit à son tour, mais, dans son élan, elle renversa la petite fille, qui avait fait imprudemment un pas en avant au moment même où la bête s'enlevait.
Rapidement, Chausserouge fît volte-face, la fourche en arrêt, pour tenir en respect la lionne et l'empêcher de revenir à la charge.
Déjà Zézette s'était relevée, mais dans sa chute, son front avait rencontré l'angle d'un des tabourets sur lesquels était juché La Grandeur et un mince filet de sang coulait le long de ses narines.
— La porte! cria le dompteur, incertain si son enfant n'avait pas reçu une blessure plus grave, un coup de griffe peut-être...
Jean Tabary lira le portant, les deux lionnes bondirent hors de la cage centrale et le dompteur ayant salué, ainsi que Zézette restée souriante, malgré la douleur, sortit, entraînant sa fille.
— Tu es blessée? Où te sens-tu mal? demanda-t-il d'une voix altérée.
Maintenant que le danger était passé, il tremblait de tous ses membres.
— Moi! je n'ai rien... je me suis cogné le front simplement! fit stoïquement la gamine, c'est ma faute... je n'avais qu'à faire attention.
Puis, remarquant que par hasard sa mère était absente :
— Heureusement que maman n'est pas là ! Elle m'aurait crue morte.
Un -docteur qui se trouvait dans l'assistance .vint offrir ses services. Il bassina avec de l'eau froide le front de l'enfant, y appliqua une compresse.
— Ça ne sera rien, dit-il, une contusion... Plus peur que de mal, heureusement...
— Maisj monsieur! riposta Zézette, je n'ai pas même eu peur !
Cependant la foule, inattentive désormais aux nouveaux exercices, restait dans la ménagerie, toujours sous le coup de l'émotion que ce commencement, de drame avait fait éprouver.
La petite Zézette était-elle blessée grièvement? Qu'était-il résulté de l'accident?
11 n'y avait qu'un moyen de rassurer les spectateurs, c'était de faire reparaître. Zèzelte.
Le médecin-remplaça la compresse par un morceau de diachylum, qu'il prit dans la pharmacie portative de la ménagerie, et l'enfant revint saluer le public.
D'unanimes applaudissements accueillirent sa rentrée. Mais l'incident fît du bruit; grossi par l'imagination des assistants, il prit des proportions inattendues dont s'émurent les autorités.
Dès le lendemain, on notifiait à Chausserouge une
interdiction en règle et l'ordre de quitter la ville au plus tùt.
Cette mésaventure mit le comble au désastre provoqué par l'escroquerie de l'imprésario et atterra Chausserouge.
. Il fallut alors carrément avoir recours au fonds de réserve, à ce qui restait du prêt consenti par Yermieiuc.
Jean Tabary fut le seul qui conservât dans cette débâcle un.peu de sang-froid.
— Eb bien 1 voilà tout, c'est la guigne ! Unepremière imprudence en amène fatalement une autre. Après t'étre confié ridiculement à cet Italien de malheur, tu t'es laissé griser par ton succès à Turin, et lu n'as même pas pensé à demander des garanties avant de partir pour Milan. Ici, tu t'es trouvé le bec dans l'eau, avoue que c'est pain bénit... Puis, nous avons eu la déveine de tomber sur des gens à cerveau étroit, qui n'avaient qu'un désir, nous élre désagréables... Nous avons écopé... C'était dans l'ordre des choses... Quant à moi, on ne m"ôtera jamais de l'idée que nous devons cette hostilité à la jalousie des dompteurs italiens, à qui, si nous avions réussi une seconde fois, nous enlevions le pain de la bouche.
— Et maintenant, que nous faut-il faire? Nous sommes à cinquante lieues de la frontière. Ça va nous coûter les yeux de la tête pour nous rapatrier... Si nous faisions des démarches pour obtenir la levée de l'interdiction?
— C'est inutile. Nous ne l'obtiendrions pas... A présent l'Italie est brûlée. Nous n'avons plus qu'une ressource... Revenir comme nous pourrons et par les voies les plus rapides. Une fois en France, nous verrons h nous débrouiller... Nous les avons trop vus, pour notre malheur, ces sales macaronis 1
— Pourtant, c'est chez eux que Perdel a obtenu ses plus grands succès, la consécration définitive de sa renommée... On l'a décoré en grande pompe de
l'Ordre national du pays... On peut dire qu'il y a fait sa fortune!
— Il n'y a pas à discuter... Perdel a eu la chance... et nous avons la guigne... Voilà qui est clair. Et toutes les réflexions que nous pourrions faire à ce sujet ne changeraient rien à la situation.
Comme si toutes les déveines se fussent conjurées pour accabler le malheureux dompteur, une aggravation subite se manifesta dans l'état d'Amélie. Une véritable rechute, qui rendait bien difficile la continuation du voyage.
Il y avait à peine une semaine, qu'à marches forcées, la ménagerie avait repris le chemin de la France et chacun de ces jours sans recettes coûtait gros.
Amélie fit preuve, en celte occasion, d'un courage et d'une abnégation admirable.
— Qu'importe, dit-elle, ma santé et ma vie ! Le salut de l'établissement avant tout!
Et comme Ghausserouge déclarait qu'il encourrait plutôt la ruine totale que de laisser, faute de soins, l'état de sa femme empirer, elle reprit :
— Nous n'avons pas les moyens de nous arrêter, après les pertes que nous venons de subir... Me laisser en route pour me faire soigner dans un hôpital, je n'y consentirai jamais... je suis née sur le Voyage. C'est sur le Voyage que je mourrai... Donc, pas d'hésitations! Marchons!... Une fois de retour à Paris, je verrai à réparer les forces perdues, à moins que d'icilà, je n'aie succombé. Mais au moins en mourant, j'aurai la consolation de me dire que j'aurai lutté jusqu'au bout! C'est ma volonté!
Il fallut obéir au vœu de la moribonde...
Ce fut dans une situation d'esprit bien triste et en proie à un réel découragement que Chausserouge atteignit la frontière française.
Il poussa ce jour-là un soupir de soulagement, comme si le sol de la patrie qu'il foulait de nouveau lui eût communiqué ime nouvelle force.
Il était à présent en pays ami ; il n'avait plus à redouter les préventions qui accueillaient à l'étranger toute exhibition d'origine française.
A Grenoble, où il fit son premier séjour, il organisa des représentations, espérant faire des recettes qui lui permettraient aussi de payer les derniers billets souscrits, lesquels avaient dû être retournés impayés à l'usurier.
Car c'était là un souci de plus ajouté à tous ceux qui le torturaient déjà. Quel accueil lui réservait l'ancien forain? Ne fallait-il pas s'attendre à ce que ses demandes de renouvellement fussent repoussées?
Yermieux avait bien pris ses précautions ; il était armé contre lui et il pouvait à son gré lui causer, dès son retour, des embarras terribles... ou lui faire de nouvelles conditions telles qu'elles le mettraient complètement dans sa main.
Heureusement, il rentrait en France avec un numéro inédit à sensation, et dont il avait expérimenté à Turin l'excellence.
Il allait faire pâlir, avec le début nouveau de Zézette, l'étoile de ses concurrents, et il savait par expérience combien la vogue, même passagère, vous recale rapidement un homme.
Il ne prévoyait pas que le bruit de son affaire fût parvenu jusqu'à Grenoble et qu'il pût avoir à se heurter de nouveau à des chicanes administratives.
Ce fut cependant ce qui lui arriva.
L'autorisation de séjour lui fut accordée sans difficulté, mais quand il présenta au visa son programme, on biffa au crayon rouge le numéro sur lequel il comptait tant.
Comme il s'étonnait et demandait des explications, l'employé de préfecture auquel il s'adressait se retrancha derrière l'article de la loi sur le travail des enfants, qui défend d'employer dans des exercices dangereux des enfants au-dessous de quinze ans.
11 eut beau arguer que sur tout le Voyage, dans les
troupes d'acrobates/ ou au théâtre, on utilisait des enfants très jeunes,
11 lui fut répondu qu'il était loisible aux municipalités de fermer les yeux ou de montrer une certaine tolérance,, à leurs risques et périls, mais que dans le cas spécial, le maire et le préfet, d'un commun accord, se refusaient absolument à laisser paraître en public' dans une cage de lions, une enfant de neuf ans; que déjà, à Milan, pareille interdiction avait été faite, *à laquelle il avait dû se soumettre, à la suite d'un accident, et que, dans ces conditions, l'administration ne pouvait encourir une responsabilité aussi grave.
— Allons ! pensa Chausserouge, c'est décidément une série à la noire !
Passer outre, il n'y fallait pas songer ; mieux valait se résigner. Il donna donc des représentations où Zézette ne parut, à son grand désespoir, qu'en parade et dans ses exercices les plus anodins^ avec Loustic et Féléphant Moquart.
De ville en ville, les mêmes embarras se répétaient.
A plusieurs reprises, la santé d'Amélie nécessita des arrêts dans des bourgades infimes qu'il eût fallu brûler, car les frais d'installation n'eussent pas été couverts par la recette.
Et cependant il fallait chaque jour assurer la subsistance des animaux, payer le personnel, subvenir aux dépenses de toutes sortes.
Dans une grande ville du centre de la France, il eut enfin le secret de la difficulté qu'il éprouvait à obtenir, depuis son départ de Milan, l'autorisation de s'installer.
L'histoire du pseudo-accident survenu à Zézette, grossi démesurément par la presse locale, avait été reprise par les journaux français, et nulle part on ne voulait assumer de responsabilité.
11 était arrivé à Nevers un matin et il avait été solliciter la permission d'ouvrir au public sa ménagerie.
Il ne reçut d'abord aucune réponse positive, mais
l'indiscrétion d'un employé de l'hôlel de ville lui ayant fait connaître que le maire tenait à s'assurer par luimême qu'il ne pouvait résulter de son exhibition dans les cages aucune espèce de danger, il donna l'ordre de surveiller l'arrivée du magistrat.
A deux heures, le maire se présenta et demanda Chausseronge. On l'introduisit dans la ménagerie et il trouva le dompteur dans la cage de Néron, debout sur la tète de l'animal, qui lui servait d'escabeau, et s'occupant à clouer une tenture.
— Yoici la réponse à voire objection, monsieur le maire, dit Chausseronge, quand le magistrat lui eût fait connaître l'objet de sa visite ; Néron est mon plus dangereux pensionnaire. Allons, lève-toi, mon vieux, dit-il en descendant et en flattant de la main le muffle du fauve.
Le soir même, il pouvait donner sa première représentation.
Néanmoins et en dépit de ses efforts, quand la ménagerie atteignit enfin Paris, Chausseronge, à bout d'expédients, avait épuisé son fonds de réserve.
Pour vivre et éteindre son passif, il était désormais réduit aux seules ressources que comportait son travail.
Il retrouva Louise Tabary, vieiHie, enlaidie et rendue acariâtre par son persistant insuccès. Si, de son côté, elle n'avait pas mangé complètement l'argent qui lui avait servi à remonter son établissement, elle était dans l'absolue impossibilité de le rendre.
11 était nécessaire au fonctionnement de l'entresort qu'il eût fallu réaliser pour restituer en partie la somme que lui avait laissée le dompteur.
Du reste, sur le Voyage, personne n'avait fait de bonnes affaires, et il n'était bruit que des exécutions de Yermieux, rendu impitoyable parla gêne générale, qui empêchait ses débiteurs de tenir leurs engagements.
Dès lors, Chausserouge connut tout les déboires et toutes les amertumes de la pire des misères, la misère en caravane.
Aussitôt après son arrivée^ Vermieux s'était présenté, non plus en bonhomme heureux de se sacrifier pour être utile à son semblable, mais en créancier à qui on a fait tort et qui tient à sauvegarder ses intérêts.
Il n'avait trop rien dit tant que Chausserouge absent avait échappé par son éloignement même à toute action judiciaire, mais maintenant qu'il l'avait sous la main, il fit valoir ses droits avec la dernière énergie.
Pour donner au dompteur le temps de se refaire, il consentit à proroger l'échéance des prochains billets, mais à la condition que tous ceux échus seraient payés immédiatement, et Chausserouge dut se résigner à la vente de quelques-uns de ses pensionnaires.
Moquart fut le premier animal dont il se sépara, Moquart pour l'achat duquel il avait reçu jadis des propositions d'un de ses collègues.
Le dompteur n'en tira pas le prix qu'il en espérait, mais il put néanmoins, grâce à ce sacrifice, apaiser l'usurier et obtenir du répit.
Ce fut un deuil pour tous et surtout pour Zézette, qui perdait son « grand ami », mais elle comprit à quelle nécessité son père obéissait, et elle sut se taire pour ne pas augmenter le chagrin de François.
— Que veux-tu, ma pauvre Zézette, nous sommes maintenant trop pauvres pour conserver Mo((uart, et puis il faut bien soigner maman, dit Chausserouge à sa fille, le jour où il donna livraison de l'éléphant. Va 1 nous avons toujours Loustic, la Grandeur et tous les autres. Quand tu seras plus grande, que de nouveau on te permettra de travailler, nous gagnerons encore beaucoup d'argent, tu verras !...
— Et nous le rachèterons, dis, papa !
— Oui, ma fille, je te le promets.
En effet, Amélie que les fatigues du voyage avaient exténuée, contribuait pour une large part à augmenter les dépenses ordinaires de l'établissement.
Elle était si malade à son arrivée, qu'il avait fallu la transporter à l'hospice Dubois; là, les bons soins
rayaient remise sur pied et elle avait insiste' pour ne pas prolonger dans la maison de santé un séjour coûteux, mais de continuelles rechutes mettaient périodiquement sa vie en danger.
— Le coffre est use'..., la phtisie accomplit lentement, mais sûrement son œuvre, avait déclaré le médecin à Chausserouge, tout ce que la science peut faire maintenant, c'est d'alléger les souffrances de votre femme, qui est perdue irrémédiablement.
— Je tiens, avait répondu le dompteur, à ce que vous ne négligiez rien... Je veux n'avoir rien à me reprocher.
On eût dit qu'il voulait faire oublier à la malade, par les soins dont il l'entourait, toutes les amertumes dont il l'avait abreuvée.
Sous le coup de tant de préoccupations et d'ennuis de toutes sortes, sa passion pour Louise Tabary avait reçu une rude atteinte, et s'il avait renoué avec elle, du moins depuis son retour, il apportait dans ses relations une discrétion à laquelle il n'avait pas accoutumé sa femme.
Amélie, elle, avait tout oublié, et ne voulait rien voir. Elle se rendait compte de son état, et elle ne retenait que les preuves d'affection que son mari ne cessait de lui prodiguer.
Elle savait la gène dans laquelle il se débattait, les privations qu'il s'imposait pour faire face à toutes ses obligations et elle admirait trop ce dévouement pour lui tenir rigueur et lui reprocher ses faiblesses.
Cette existence pénible, au jour le jour, se prolongea des mois, sans qu'aucune amélioration se produisit, sans que Chausserouge pût concevoir, dans un avenir même éloigné, l'espérance de relever ses affaires.
Zézette grandissait et prenait de l'âge ; elle restait l'unique et dernière consolation de la moribonde.
Bien que ne pouvant être d'aucune ulihlé. puisque le dompteur s'était vu refuser, par la Préfecture, l'autorisation de la faire paraître, elle travaillait sous
l'œil de son père, acquérant tous les jours une expérience et une hardiesse nouvelle. Elle était raisonnable comme une grande personne, ne montrait aucun des caprices des enfants de son âge et sa vocation, depuis qu'elle avait débuté, s'était affirmée.
. — N'aie paspeur, va, maman, disait-elle à Amélie, durant les longues heures qu'elle passait à la veiller, je saurai vous récompenser tous les deux de loutes vos peines... Quand je serai plus grande, je me charge de vous faire oublier vos chagrins d'aujourd'hui... Nous redeviendrons riches... Tu verras et tu seras fîère de ta fille...
— Quand tu seras plus grande, je serai morte et je ne pourrai te voir, ma chère petite, répondait la pauvre mère avec un sourire douloureux.
— 11 ne faut pas dire cela, c'est mal !... Nous te soignerons si bien, papa et moi, que tu reviendras à la sanlé... Je ne veux pas, entends-tu, l'entendre dire de ces vilaines choses.
Mais Amélie secouait la tète :
— A l'automne, tu n'auras plus de petite mère... Promets-moi alors de rester bien sage, et en souvenir de moi de rendre heureux ton père. Une faut pas qu'il ait jamais à se plaindre de toi.
Amélie avait en effet le pressentiment de sa fin prochaine. Il vint un moment où les alternatives de mieux qui venaient à chaque instant rendre à Chausserouge une lueur d'espoir, cessèrent tout à fait.
La malade maigrissait à vue d'œil, sentant de jour en jour ses forces décroilre. Bientôt, son affaiblissement devint tel qu'elle ne dût plus songer à se lever et, d'heure en heure, le dompteur et sa petite fille redoutaient une issue fatale.
Des crisfis abominables secouaient la mourante et la laissaient froide et quasi-inanimée des heures durant. Quand elle revenait à elle, elle promenait autour de son lit un regard éteint, comme si elle fût étonnée ellemême de revoir le jour.
Elle prenait alors duucemenl la main de .sa pelile fille et :
— Ce sera pour la prochaine fois, murmurait-elle, d'une voix à peine perceptible.
P(nirlant, un jour iiue les rayons du soleil d'automne filtraient à travers la petite fenêtre de la caravane, elle se sentit plus forte, plus désireuse de vivre que jamais.
— J'ai faim, dit-elle, et j'aurais envie de manger un fruit... une poire ou un raisin...
Zézctle se leva et présenta une superbe grappe à sa mère, qui commença à manger avec avidité.
— Comme c'est boni dit-elle, comme c'est frais ! Ça fait du bien où ça passe I Ça éteint l'incendie que je sens là-dedans 1
Mais dès qu'elle eût fini, une oppression la saisit, suivie d'une quinte de toux terrible:
— Oh ! mon Dieu 1 que je soufïVe, cela me déchire la poitrine !
On manda le médecin, qui examina la malade... Puis il prit Ghausserouge à part :
— Armez-vous de courage 1 dit-il, c'est fiin", elle ne passera pas la journée.
Lut-elle l'arrêt qui venait d'être prononcé sur le visage de son mari, ou bien sentit-elle la mort étendre ses voiles sur elle, toujours est-il qu'Amélie comprit que son heure était venue.
Elle fit venir sa petite fille, François, les deux seuls êtres qu'elle aimât au monde, elle les regarda longue-ment, comme si elle eût voulu fixer à jamais leur image dans sa mémoire.
Des larmes jaillirent enfin de ses yeux... elle attira sa fille à elle, elle l'embrassa, puis d'une voix pareille à un souffle :
— Aime-la bieni dit-elle à Ghausserouge, soigne-la bien 1 . .. Et toi, mon enfant, ajoula-t-elle 'en s'adressant à la pelile fille, sois le bon ange de ton père... Gonsolele dans ses peines... Que j'aie au moins en m'en allant...
la pensée... que quelqu'un veille et me remplace auprès de lui.. . Adieu !
Elle ferma les yeux, tourna la tête, ses doigts se détendirent et elle fut prise d'un hoquet qui s'affaiblit graduellement.
A cinq heures du soir, tandis que le soleil disparaissait à Ihorizon, Amélie Collinet s'éteignit doucement, après une agonie de deux heures.
Bien que ce fût là un dénouement prévu, attendu depuis longtemps, Chausserouge ressentit une douleur profdnde.
Par le vide qu'il se sentit tout à coup au fond du cœur, il comprit quelle grande place, malgré le rôle effacé que paraissait jouer la jeune femme, Amélie tenait dans son existence.
Celait au fond son égoïsme d'homme faible qui se révoUait. Ce qu'il perdait aujourd'hui, c'était la compagne fidèle qui trouvait toujours une parole d'encouragement après chacun de ses malheurs, qui s'était toujours efforcée de lui rendre facile et aimable la vie commune, en lui épargnant mille soucis.
Maintenant qu'il allait être réduit à ses propres forces, seul pour penser à tout, môme aux détails intimes de la vie de forain, puisque Zézette, qui atteignait à peine sa douzième année, était trop jeune pour qu'il pût s'en remettre complètement à elle, la caravane allait lui sembler bien grande et il allait comprendre seulement l'élendue de sa perte.
Repassant ensuite dans sa mémoire la conduite qu'il avait tenue, depuis son mariage, il se demanda comment il avait pu infliger à une créature si douce, si dévouée, un pareil martyre...
Il se souvint avec horreur de ce jour où il avait osé lever la main sur elle, là-bas, sur cette esplanade des Invalides où elle avait, en plein hiver, passé des heures à l'allendre?
N'était-ce pas là qu'elle avait pris les germes du mal qui l'emportait aujourd'hui?
Ainsi il était la cause de cette mort, qui venait mettre le comble à tous les malheurs qui fondaient sur lui sans relâche...
Certes, elle le lui avait répété bien souvent, durant le cours de sa longue maladie; elle lui pardonnait ses faiblesses, ses brutalités... Mais en bonne conscience avait-il fait assez pour mériter ce pardon?...
Il fut distrait de ces tardifs remords, de ces réflexions sombres auxquelles il se laissait aller, en face de ce lit où reposait la pauvre Amélie, dont il avait pieusement fermé les yeux, par l'arrivée de Zézetle.
La petite fille avait les yeux rouges, mais elle s'était cachée pour pleurer. Par un effort de volonté, elle était parvenue à recouvrer un peu de calme, et se souvenant de la promesse qu'elle avait faite à sa mère, elle venait consoler François Chausserouge.
Il l'assit sur ses genoux, appuya contre son épaule la tête de l'enfant, et longtemps confondus dans une muette douleur, le père et la fille restèrent embrassés. Dès que le bruit de la mort d'Amélie se fut répandu sur le Voyage, Jean Tabary, après avoir rendu ses devoirs à la morte, ainsi que tout le personnel de la ménagerie, courut prévenir sa mère.
Quelle conduite allait-on avoir à tenir désormais? Depuis longtemps, Louise avait louvoyé, fait des concessions pour ne pas paraître entrer en lutte avec la femme légitime, dont elle avait prévu la fin prochaine. En agissant ainsi, elle avait réussi à faire taire les derniers scrupules de François Chausserouge, avec la faiblesse duquel il avait fallu compter.
Mais maintenant que la mort avait fait son oeuvre, maintenant qu'elle avait déblayé la route, la Tabary n'avait plus à redouter Tinfluence hostile. C'était à elle de regagner le terrain perdu.
Louise Tabary avait réfléchi depuis longtemps à Téventualité qui se présentait aujourd'hui. .Aussi avaitelle un nouveau plan de campagne tout dressé.
— Maintenant, dit-elle, nous n'avons plus qu'àmar-
cher. Chausserouge est à nous, nous devenons ses amis uniques, ses seuls conseillers. Il s'agit simplement, et cela c'est facile et je m'en charge, de ne laisser prendre à personne la-place que nous occupons. Une fois maîtres de la place, la ménagerie marchera, je t'en réponds... Tu sais que je m'y entends.
— Mais, moi, que dois-je faire? Que dois-je dire?
— Rien. Règle ta conduite sur la mienne. Ne crains rien... je suis de bon conseil.
Elle s'habilla et se rendit à la ménagerie.
— Eh bien! mon pauvre ami, c'est fini! dit- elle en tendant la nnain au dompteur.
Chausserouge, accablé, lui montra sans répondre la couche mortuaire. .
— Je suis venue, continua Louise, d'un ton hypocritement pitoyable, pour t'ofCrir mes services. C'est dans ces occasions qu'on reconnaît ses amis.
— Merci! balbutia François.
— Eh bien! Va-t'en, occupe-toi des derniers devoirs à rendre à la défunte...
Puis remarquant Zézelte qui pleurait silencieusement dans un coin.
— Chère enfant! dit-elle en l'attirant à elle, ne pleure pas... Nous aurons soin de toi!
Mais la petite fille, comme si elle eût conscience d'avoir affaire à une ennemie, se recula instinctivement, en balbutiant :
— Laissez-moi, madame!
Les obsèques eurent lieu le lendemain.
Rien n'est triste comme une mort au milieu d'un campement de forains.
Les diverses formalités qui accompagnent ordinairement les funérailles ne pouvant avoir lieu à l'intérieur, vu l'exiguïté des caravanes, se font dehors, au milieu d'un cercle inévitable de curieux.
Chausserouge avait fait tendre de noir la façade de sa roulotte et, tandis que les employés transformaient la voiture en chapelle ardente, le cercueil de chêne
gisait à terre, près de l'escalier mobile, attirant tous les regards. Il resta là, exposé à la vue des passants; jusqu'à l'heure de la mise en bière.
Tous ces aménagements, tous ces préparatffs se faisaient en hâte, sans recueillement, comme une besagne qu'on expédie.
Quand vint le moment où, l'heure approchant, il fallut prendre les dernières dispositions, un des croquemorts se pencha hors de la roulotte et, s'adressant à un collègue resté en bas :
— Passe-moi la boîte 1 cria-t il !
Et un instant après, on entendait très distinctement, au milieu des sanglots étouffés, les coups de marteau assujettissant le couvercle pour permettre de le visser ensuite plus facilement.
Puis à un signal du maître des cérémonies, le cortège, composé de tous les forains présents sur le Voyage, s'ébranla, fît une station à l'église prochaine, et se mit en marche de nouveau, après une cérémonie écourtée, se dirigeant vers le cimetière de Bagneux.
La course était longue; la tète du convoi pressait le pas, en sorte que la queue s'allongeait indéfiniment, les derniers suivant avec peine.
Quant la cloche du gardien annonça l'entrée, dans le champ funèbre, du corbillard, qui dispai'aissait presque sous les couronnes et les fleurs, la foule des assistants était réduite de moitié.
L'autre moitié était restée en route; on la retrouva à la sortie, déjà attablée à la porte des marchands de vin.
Chausserouge, qui avait voulu accompagner Amélie à sa dernière demeure, revint, appuyé sur le bras de Jean Tabary et donnant la main à sa fille Zézette, qui, elle aussi, avait tenu à conduire le deuil à coté de sorL père.
Toutefois, à partir du moment ou il n'eut plus devant les yeux le spectacle attristant de sa femme agonisant, puis étendue morte sur ce lit où elle avait
souffert de si longs mois, il recouvra un peu d'énergie.
Cet homme fort, brutal, était un impressionnable. De là, sa versatilité, sa faiblesse, sa tendance continuelle à subir l'influence d'aulrui.
C'était ce qu'avait si bien compris Louise Tabary.
Essayer d'entrer en lutte avec Amélie à l'heure où déjà condamnée, elle ne pouvait plus qu'exciter la pitié du dompteur et par là provoquer des remords dans l'âme du mari, c'eût été une mauvaise tactique.
Maintenant que cette ennemie d'autant plus dangereuse qu'elle était plus misérable avait disparue, elle restait seule maîtresse de la volonté de son amant qui, n'ayant rien compris à ce manège savant, lui savait gré de l'abnégation qu'elle avait semblé montrer. Il était prêt maintenant à lui prouver sa reconnaissance.
Et ce que Louise avait prévu et espe'ré arriva; plus que jamais, il devint son esclave.
Quinze jours après l'enterrement d'Amélie, à son insu et sans qu'il s'en rendît compte, il n'était déjà plus le véritable maître de son établissement,
Tout d'abord, et sous prétexte de le soustraire à des souvenirs douloureux, Louise Tabary l'avait décidé à élire domicile dans sa caravane à e'ie.
Celte cohabitation, dont Chausserouge, qui redoutait la solitude^ accueillit l'idée avec empressement, ne devait avoir dans le principe qu'un caractère provisoire; l'habitude ne tarda pas à la rendre définitive.
Zézette fut logée dans la caravane réservée aux « sujets » de l'entresort et confiée spécialement aux soins de l'une des pensionnaires.
Louise Tabary se montrait affectueuse^ tendre, prévenante; Jean recherchait tous les moyens d'effacer le passé du souvenir de son ami, si bien qu'un mois ne s'était pas écoulé que le dompteur avait recouvré sa bonne humeur, oublié la défunte et se fût trouvé le plus heureux des hommes si les affaires eussent été plus florissautes.
Mais la gêne persistait et il ne parvenait qu'avec peine à joindre les deux bouts.
— Enfin, disait-il, je suis tout de même heureux, au milieu de mes peines, d'avoir trouvé à point nommé une nouvelle famille qui me soigne, me dorlote... La tranquillité intérieure, ça aide joliment à supporter les ennuis. C'est maintenant seulement que je m'en aperçois, moi, dont la vie s'est écoulée, depuis la mort de mon père, dans des tracas de toutes sortes.
De là, à accuser Amélie d'avoir été la cause indirecte de tout ce qui lui était arrivé de malheureux jusqu'cà ce jour, il n'y avait qu'un pas et ce pas fut rapidement franchi.
Mais, alors, s'il perçait quelque amertume dans ses paroles, il était aussitôt interrompu par Louise :
— Tais-toi 1 C'est mal ce que tu dis là! déclarait-elle d'un ton sévère, la pauvre femme avait bon cœur... Elle t'aimait... Elle était plus à plaindre qu'à blâmer... Ce n'était pas sa faute si elle était née incapable de rien... Elle a fait son possible... Ce serait un crime de lui reprocher quelque chose.
— Tu es indulgente, reprenait Chausserouge, on voit bien que tu ne la connaissais pas... Tu ne pourras jamais te rendre compte de son apathie et de son insignifiance.
— Je ne suis pas indulgente. . .je suis j uste, voilà tout ! . . . Tout ce qu'on peut dire, c'est que vous vous êtes trompés en vous épousant.., Ce n'était pas une femme pour toi, simplement... Ajouter quelque chose de plus ce serait insulter à sa mémoire et c'est ce que tu ne dois pas faire, car après tout, elle est la mère de ton enfant. C'est comme si, moi, je disais du mal de Tabary, qui n'a été pourtant qu'un embarras dans ma vie. Est-ce que ça m'empêche de faire mon devoir à son égard?...
— Tu es une femme parfaite, répliquait Chausserouge en embrassant sa maîtresse, plein d'admiration pour ces sentiments si nobles.
Maintenant l'entresort dans lequel le dompteur avait
des intérêts ne quittait plus la ménagerie. Les deux baraques se complétaient.
C'étaU un même établissement sous une direction unique, celle de Chausserouge en apparence, celle des Tabary en réalité.
On discutait en commun les mesures à prendre, et c'était toujours l'avis de Louise qui prévalait, François ' se rangeant inévitablement à l'opinion de cette dernière, dont il admirait l'entente et l'habileté.
— Moi, déclarait-il, si j'avais eu la chance de te connaître plus tôt, avec les vejnes que j'ai eues dans mon existence, je serais millionnaire, positivement, au lieu de me trouver dans la purée.
L^ plus grand souci de Louise Tabary était la conduite à tenir vis-à-vis de Vermieux.
Certes, grâce aux sacrifices consentis, on avait pu éviter tout accroc et contenter ses exigences. Mais on avait obéré l'avenir, qui se présentait gros de menaces, si la chance ne tournait pas.
— Il est évident, disait-elle, et je t'en avais prévenu, que Vermieux, comme il le fait toujours, a profité du besoin urgent dans lequel tu te trouvais, pour te mettre le pistolet sous la gorge. Il t'a volé, il n'y a pas de doute, mais il t'a volé adroitement... Le prochain billet ne vient que dans trois mois... A ce moment là, nous serons à la foire du Trône et il faut bien espérer que nous y gagnerons quelqu'argent et que, par conséquent, nous serons en mesure de faire face à l'échéance. Le vieux sera là à l'heure, il faut s'y attendre... Quand il s'agit de palper, il n'est jamais en retard, mais si d'ici ce temps-là, nous pouvions lui jouer un tour de sa façon, un joli tour de cochon... avouez que ça serait pain bénit I
— Ah ! pour sûr ! dit Jean.
— C'est justement le moyen d'en arriver là que je cherche et que je ne trouve pas... pour le moment du moins... Mais patience ! Ça peut me venir tout d'un
. coup, et alors, gare dessous... nous serions deux !
— Tu veux dire trois ! interrompit Chausserouge en riant. Je compte aussi pour quelque chose là-dedans.
— C'est donc bien ton avis, à toi aussi? demanda Louise.
— Ah ! pour sûr ! Et vous verrez si je boude à l'ouvrage, quand il s'agira de faire rendre gorge à ce vieux grigou, qui extermine le Voyage.
— Et que j'ai connu jadis sans le sou 1 ajouta la Tabary. En voilà un qui a su faire suer ses confrères pour arriver à la position qu'il a ! Ah ! il n'est pas Auvergnat pour rien.
— Ah ! ne dis pas de mal des gens de l'Auvergne... Tu sais que j'en suis !
— Toil... Auvergnat! Par ton père, ça ne compte pas 1 On est plus lils de sa mère que de sou père ! Tu es un vrai ranioni... Tu en as toutes les qualités, l'audace, la force, la brutalité même, et aussi toutes les faiblesses... tu es sensible, impressionnable, superstitieux... et trop boni... Ce sont. ces défauts-là qui t'ont fait perdre ce que tes qualités t'avaient gagné... Avec moi, n'aie pas peur, ça n'arrivera plus... Je suis du faubourg Antoine et je ne m'emballe pas !
Dès lurs, pour Chausserouge, commença une existence pour ainsi dire contemplative. En dehors de ses entrées de cage, il ne prenait plus aucune part à l'administration delà ménagerie.
N'avait-il pas pour le seconder une femme de tèto qui s'acquitterait de ce soin, mieux qu'il n'eût pu le faire lui-même ? Néanmoins toute la rouerie et toutes les finesses de Louise ne firent pas affluer le public.
Du reste, tout le Voyage était logé à la même enseigne. Dans quelque quartier qu'il fût inîtallé, nulle de ses attractions n'attirait la foule.
C'était une plainte générale de tous les propriétaires de baraques contre cette mauvaise chance persistante que tous leurs efforts rie pouvaient parvenir à lasser.
Etl'époque avançait où il allait falloir trouver del'argentpour l'impitoyable Vermieux.
— Pourvu que nous puissions arriver à Pâques sans encombre ! disait Jean Tabary, qui, chargé des approvisionnements, se voyait réduit à la plus stricte économie s'il voulait tous les jours donner de quoi manger aux pensionnaires de la ménagerie.
Un matin, Ghausserouge fut réveillé en sursaut par le veilleur, qui vint frapper la porte de la caravane.
Il se leva en hâte.
■ — Qu'y a-t-il ? demanda le dompteur en passant sa tète par la petite fenêtre de la voiture.
— Patron, je ne sais pas, mais c'est Sultane qui semble toute drôle. Elle est couchée et elle se plaint... Je suis sûr qu'elle est malade.
— Nom de Dieu ! fit Ghausserouge, pourvu que ce ne soit pas son lait.
Sultane avait mis bas deux mois avant et on l'avait immédiatement séparée de ses trois lionceaux qu'on avait donné à élever à une chienne terre-neuve.
— Où vas-tu ? interrogea Louise, en voyant son amant s'habiller rapidement.
— Où je vais ? Je vais à la ménagerie, pardieu I où Sultane est en train de crever ! G'est fait pour nous, ces choses-là !
— Sultane I... je te suis!
Un instant après, Ghausserouge et les deux Tabary étaient devant la cage de la lionne, une bête superbe, pour laquelle le dompteur avait une prédilection.
Elle était étendue sur le plancher de la cage, qu'elle labourait de ses griffes, en grondant...
Ses yeux révulsés exprimaient la douleur et de temps en temps, son ventre avait des sursauts.
— Elle a les coliques... G'est sûr I Y a-t-illongtemps qu'elle est comme cela?
— Je m'en suis aperçu à deux heures du matin^ répliqua le veilleur.
— Préparez du lait, vivement ! commanda le dompteur. Est-ce qu'elle a mangé comme à l'ordinaire, à minuit ?
— Oui, patron ! Elle était très bien portante hier soir.
Tout à coup, une idée subite traversa la cervelle de Chausserouge.
— La viande ! Je parie que c'est la viande ! En reste-t-il encore de la dernière distribution 1
— Oui, patron! dit l'homme, il y en a encore deux gros quartiers.
Le dompteur courut à l'étal et examina les morceaux suspects. 11 les sentit, les palpa.
— Ce n'est pas étonnant, fit-il, la viande n'est pas saine, ni fraîche... Ah ça, nom de Dieu, où as-tu été pêcher cette carne-là? ajouta-t-il en se tournant vers Jean Tabary.
— Comme d'habitude, au Marché aux chevaux... Un carcan que j'ai acheté trente francs...
— Et qui va nous en coûter dix mille ou cinquante mille !.. Il était malade, ton sale canasson, et si toutes les bêtes en ont mangé, ça va être une crevaison générale... Ali! une fameuse éci momie que lu as faite là!... Allons! fous le camp! va chercher le vétérinaire., il n'est que temps !
Tandis que Jean, atterré, disparaissait, il se fit éclairer et passa rapidement la revue de tous ses animaux.
Sans exception, les pensionnaires de la ménagerie étaient couchés, mais, sauf les ours, à qui on ne donnait pas de viande, tous paraissaient fatigués, accablés par le même malaise, quoiqu'à un degré bien moindre.
— C'est bien ça... ils sont tous atteints... Mais c'est la lionne qui a eu le morceau le plus'attaqué... le siège du mal... Elle est empoisonnée... Si nous la sauvons, nous aurons de la veine !... Allons, le pisteur, ouvremoi la cage !
— N'entre pas ! cria Louise, tu vas te faire dévorer!
— Elle n'a guère envie de manger, la pauvre bête... Tu ne veux pas que je la laisse crever !...
Tout d'abord la lionne ne prit pas garde à la pré-
sence du dompteur, mais au moment où il voulut rapprocher, elle fut saisie de tranchées telles qu'elle devint inabordable.
Renversée sur le dos, elle battait Fair de ses pattes en rugissant de douleur, puis tout à coup, elle se redressa, bondit, retomba, et courbée en-deux, se mordit le ventre comme pour en arracher le mal.
A la fin, épuisée par ses efforts répétés, vaincue par la souffrance, elle s'allongea, faisant entendre une plainte continue et déchirante.
Le dompteur qui s'élait tenu lapi dans un angle de la cage, put alors s'agenouiller auprès de la bêle malade.
11 la caressa, tâta son ventre igonflé et brûlant, puis comme on apportait du lait, il en fit remplir une jatte qu'il posa devant elle.
La lionne en lappa quelques gorgées, puis sa tète retomba inerte. •
En ce moment le vétérinaire apparut.
On lui expliqua rapidement ce qui s'était passé; il examina à son tour la viande qu'il déclara malsaine, puis après un rapide coup d'œil jeté à la lionne :
— Cette bête est perdue, fit-il, et je vous donne le conseil de quitter la cage... Tout à l'heure, avant de mourir, elle aura une-série de crises qui mettraient votre vie en danger... D'ailleurs, c'est fini-, il n'y a plus rien à faire.
— Mais..: si on la saignait? insista Chausserouge, qui ne pouvait se résigner.
— Trop lard ! je vous dis, ça" ne servirait à rien! Allons, sortez, sortez vite ! Soyez prudent I Et occupons-nous des autres, qui ne sont peut-être pas aussi pinces !
— Je l'espère bien ! dit le dompteur, que cette dernière observation décida à obéir,
11 était à peine hors de la cage que la lionne, les yeux injectés, une bave sanglante aux lèvres, entra en agonie.
Elfe bondissait dans l'étroit espace où elle avait été enfermée, se frappant la tète aux barreaux, roulant à terre, tordue par d'atroces convulsions.
A ses rugissements répondaient les rugissements des autres fauves et pendant un instant un concert effroyable- résonna dans la ménagerie.
— Ah ! non ! je ne pourrai pas voir ça plus longtemps! fit Chausserouge.
— Alors, finissez-en, tuez la! dit le vétérinaire, je vous dis qu'elle est perdue.
Le dompteur courut chercher sa carabine et, profitant d'un moment où la lionne ne bougeait pas, il passa le canon à travers les barreaux, le lui appuya contre une oreille et pressa la détente.
Le coup partit... la lionne frappée à mort fit un dernier bond, poussa un dernier rugissement, puis son corps retomba inerte...
— Et voilà dix mille francs de foutus! dit Chausserouge, le sourcil froncé par l'émotion, tout ça pour quelques kilos de charogne ! Ah ! un fameux métier que le métier de dompteur d'animaux!... Ma meilleure béte de reproduction!
Immédiatement on s'occupa des autres animaux. Heureusement, il était encore temps.
Le vétérinaire était adroit; il prodigua le contrepoison que Chausserouge parvint à leur administrer et au petit jour, tout danger paraissait conjuré.
— Voilà une nuit comme il n'en faudrait pas beaucoup pour me finir! grommelait François désespéré, oh! voir souffrir ses bêtes, c'est pire que si on souffrait soi même !
A ce moment, il sentit une langue chaude qui léchait sa main. Il se retourna.
C'était Mirza, sa chienne Terre-Neuve.
— Pourquoi n'est-elle pas avec ses lionceaux, cellelà? Oui, c'est vrai... les lionceaux de Sultane... Est-ce qu'ils seraient malades, eux aussi?
Il courut à la caisse qui servait de niche à la petite
222 ZEZETÏE
famille et, presque aussitôt des miaulements rauques se firent entendre.
Penché sur la boîte, il ne put d'abord rien distinguer dans l'obscurité', puis, peu à peu, ses yeux s'accoutumèrent. Les cris étaient poussés par l'un des trois lionceaux qui remuait encore au milieu de ses frères, dont les cadavres étaient déjà raidis.
— Alors, c'est entendu, cria-t-il, on a donné de la charogne à toutes les bétes, même aux lionceaux!
— Mais est-ce que tu n'as pas recommandé de leur donner chaque jour un peu de filet...
— De la viande saine'.... hurla Chausserouge, de la viande saine!... Pas de la charogne!... Ça va faire quinze mille francs!
Il retira le lionceau encore vivant, mais tous les soins qu'on lui prodigua ne réussirent pas à le ramener à la vie. Il expira une heure plus tard.
En présence d'un tel désastre, Louise Tabary ellemême n'osait risquer aucune consolation.
En somme, c'était son fils le coupable; c'était lui qui avait commis cette gaff'e, qui mettait la ménagerie à deux doigts de sa perte.
— Allez vous aligner avec des seconds comme cela! Voilà ce qui arrive quand on ne fait pas tout soi-même, ne cessait de répéter le malheureux Chausserouge.
A cet état de surexcitation, qu'il ne fallait pas pour le moment songer à calmer, succéda un abattement, une prostration dont profita Louise Tabary.
— Après tout, à qui n'arrive-t-il pas malheur? La même chose eût pu lui arriver, à lui Chausserouge, eu personne !
— Ah! non, jamais! répliquait le dompteur, j'aime trop mes bétes! On ne plaisante pas avec ça. Je me serais passé de manger plutôt que de leur donner de la carne ! Ça coûte trop cher !
Le lendemain cependant, une réaction s'était produite et bien que toujours attristé par ce malheur, il reprit le cours de ses ordinaires occupations.
Mais il ne permit plus à Jean de faire le marché el il se réserva désormais ce soin.
Sur ces entrefaites, Louise Tabary reçut une lettre du directeur de l'hospice où. était soigné son mari.
Le bonhomme était fort malade et on invitait sa femme à se hâter si elle voulait le revoir vivant.
— Est-ce que tu y vas? demanda Jean d'un air de détachement extraordinaire.
— Oui, répliqua la mère d'un ton calme. Je sais bien que ça ne fera ni chaud, ni froid, mais enfin, il est de la famille. Je ne veux pas avoir de torts envers lui... J'irai demain matin, car, ce soir, j'ai tri>p à faire.
Mais lorsqu'elle arriva le lendemain à l'hùpilal, le corps de Tabary, mort dans la nuit, était déjcà étendîi sur une dalle d'amphithéâtre.
— Le pauvre homme! dit Louise froidement. A-t-il bien souffert pour mourir?
— Oh! oui, dit l'infirmier qui l'avait conduit. Toute la nuit il appelait : « Louise! Louise! »
— Il pensait à moi, c'est bien cela!
Et ce fut toute l'oraison funèbre de l'ancien photographe.
Elle racheta son corps, ne voulant pas, disait-elle, que quelqu'un de sa famille fut déchiqueté, paya les frais du convoi, qu'elle suivit en grand deuil, accompagnée de son fils, furieux de cette corvée, et de quelques vieux forains qui avaient connu jadis Jean Tabary et travaillé avec lui.
— Ça m'a fait beaucoup de peine, dit-elle en revenant de l'enterrement. C'est toujours comme ça! N'est-ce pas, un homme qu'on a connu tout jeune. Mais enfin, depuis le temps qu'il souffrait... et à son âge... Ah! vaut mieux pour lui que ce soit fini.
Le soir, elle dit en dînant à Chausserouge.
— Tu ne te figures pas le poids que ça m'ôle de dessus l'estomac! Quand je t'ai connu, t'étais marié, moi aussi... J'avais beau t'aimer, j'avais pas la conscience tranquille! Je me disais, comme cela, que ce n'était
pas bien ce que nous faisions là... que nous n'avions pas le droit d'élre Tun à l'autre... Aujourd'hui, nous sommes veufs tous les deux... Came tranquillise, il me semble que je t'en aimerai mieux.
Et, très froidement, elle fit la description du corps de Tabary, maigre comme un squelette, qu'elle avait à peine reconnu là-bas, sur la dalle froide...
— Je me suis, demandé comment j'avais pu m'attacher à ce magot-là!... C'est vrai ça, vois-tu, quand je le compare à toi!...
Et elle entourait de ses deux bras le cou de son amant, qui laissait dire et laissait faire, flatté au fond de cette comparaison bizarre de la mégère.
La situation de la ménagerie ne s'était pas améliorée, au contraire, quand on arriva à Pâques. 11 avait fallu accomplir des prodiges pour faire face aux frais journaliers.
Chausserouge congédia une partie de son personnel et promut Zézette, qui venait d'avoir douze ans, aux fondions de caissière. C'était elle qui tenait le contrôle pendant les représentations.
Pendant la semaine sainte, il s'installa à sa place habituelle sur l'avenue de Vincennes. La saison était avancée, et le soleil brilla pendant tout le temps que dura le montage de la ménagerie. Les arbres avaient déjà des jeunes pousses et tout faisait prévoir que la fête serait favorisée par une température exceptionnelle.
— Qu'est-ce que je te disais, déclara triomphalement Jean Tabary, c'est la foire du Trône qui va nous recaler...
— Je le souhaite, répondait Chausserouge, car nous en avons rudement besoin.
Mais dès le jour de Pâques, Jean dut convenir qu'il s'était trop hâté dans ses prévisions.
Une pluie torrentielle éloigna le public et c'est à peine si les baraques, durant une accalmie, purent donner une seule représentation.
— Pas de chance pour le premier jour, dit Jean : mais, bah I Ce n'est qirune pkiie d'orage, il fera meilleur demain !
Mais ni le lendemain, ni les jours suivants, le temps ne se remit au beau. On passait par des alternatives de chaleur écrasante et de véritables déluges. L'eau" transperçait les bâches, détériorait l'installation intérieure et toujours le public rétif s'obstinait à ne pas tenir compte des réclames habiles que répandait à profusion dans Paris le S3'ndicat cLes forains.
Bref, ce fut la campagne la plus désastreuse qu'eut jamais entreprise Chausserouge.
La misère régnait sur tout le Voyage et l'on vit de pauvres saltimbanques obligés de s'adresser à l'Assistance pour donner du pain à leurs familles.
De plus, on touchait à une époque redoutée de tous les débiteurs de Vermieux ; l'usurier avait l'habitude d'arriver le second dimanche de la fête, chaque année, pour réaliser celles de ses créances, venues à échéance. Et cette fois, personne n'était en mesure de faire face aux obligations contractées.
Et comme on savait le vieil Auvergnat inlrailable, plus d'un forain s'attendait à se voir obligé d'abandonner en paiement un matériel chèrement acquis et peut-être la caravane paternelle...
Et après que faire?
On se souvenait de l'aventure de Rômillard, le directeur du Théàtre-des-Marionnettes, que Vermieux avait exécuté, lors de sa dernière apparition sur le Voj*age et qui mourait littéralement de faim avec ses petits.
Le second dimanche de Pâques survint, puis le lundi s'écoula, puis le mardis puis le mercredi...
Les forains intéressés restèrent pleins de stupeur.
L'échéance était passée et pour la première fois de sa vie, Vermieux n'avait pas paru I
22C ZEZETTE
Le lendemain de l'arrivée de Vermieux à Paris et de sa descente dans la ménagerie, le petit jour trouva debout François Chausserouge et Jean Tabarj%
Ils avaient passé le reste de la nuit à faire d4sparaître les traces de leur crime et rien ne subsistait qui pût faire soupçonner qu'un drame terrible s'était passé dans l'enceinte de la baraque.
Les cendres des habits de la victime avaient été dispersées.
Les quelques débris d"os qui avaient été recueillis dans les cages avaient été enfouis au pied d'un arbre dont le somme.t traversait la toile; les taches de sang avaient été effacées.
Derrière les barreaux, les animaux repus somnolaient, y.
Après l'orage de la nuit, le vent du Nord avait balayé l'horizon et chassé les derniers nuages.
Le soleil resplendissait dans un ciel bleu, séchant la terre et donnant à la sève une vigueur nouvelle.]
Une véritable journée de printemps s'annonçait.
François Chausserouge, pâle, les traits tirés par les émotions de la nuit, assistait en silence à ce réveil de la nature.
Il se sentait peu à peu revivre; son courage s'affermissait maintenant qu'il faisait clair, qu'il ne voyait plus danser sur les murailles, à Ja lueur de la lanterne, l'ombre menaçante du vieil usurier.
Jean Tabary était gouailleur, comme d'habitude. La réussite de son plan si rapidement conçu, si heureusement exécuté, l'absence de tout péril le rendait guilleret.
A six heures du matin, la ménagerie était nette et luisante de propreté.
Tout était en ordre.
— Tout de même, dit-il, il faut avouer qu'à quelque chose malheur est bon... Si la misère ne t'avait pes contraint de renvoyer récemment la moitié de ton personnel, nous aurions eu le veilleur, le garçon de piste qui couchait habituellement ici et alors pas moyen de nous débarrasser de l'autre...
— Mais les autres employés, qui couchent dehors et qui viendront tout à l'heure pour le ménage des bêtes, ça ne leur" paraîtra pas louche de trouver leur travail fait?
— Ça, j'en fais mon affaire! répliqua Jean Tabary. En attendant, je te conseille de te débarbouiller un peu... C'est inouï ce que tu as une sale tête.
Chausserouge était en train de faire ses ablutions dans un seau d'eau quand les employés arrivèrent. Jean Tabary les réunit autour de lui :
— Il y a longtemps, déclara-t-il, que je me plains du travail... Tous les jours, quand nous descendons à la ménagerie, nous trouvons sans cesse quelque chose à redire... Aujourd'hui, nous avons voulu vous montrer l'exemple... Yoilà comment je veux voir tous les matins la besogne faite... Examinez-moi ça et tenezvous le pour dit !
Puis il rejoignit Chausserouge et l'entraîna chez le prochain marchand de vins. A part deux cochers qui jjuvaient au comptoir un verre de raarc, la boutique était déserte. Ils purent s'attabler dans un coin et causer tranquillement.
— Ce n'est pas tout ça, dit le dompteur, mais maintenant que nous avons de l'argent, comment expliquer cette fortune subite à Louise... pour qu'elle n'ait pas de soupçons ?
Jean Tabary haussa les épaules.
— Ce sera bien simple... Tout à l'heure, quand nous aurons fini de boire notre verre de schnick , nous allons rentrer à la caravane et nous lui raconterons tout bonnement la chose.
François Chausserouge sursauta en devenant subitement très pâle.
— Lui avouer... avouer... le crime!... Tu es foui
— Tiens, c'est loi qui es fou I riposta tranquillement Jean.
— Mais, continua le dompteur, j'aime-Louise... Elle aussi, elle m'aime !... Elle ne voudra plus me voir. Je lui ferai horreur... quand elle saura ce que j'ai fait... quctnd elle saura... que je suis un assassin!...
Jean Tabc^ry lui mit brusquement la main sur le bras.
— Oh! -mon vieux, pas d'histoires, si tu veux bien, et surtout pas de gros mots 1 Nous ne sommes pas seuls ici... Nous avons fait ce que nous devions et ce qui nous a convenu. Il ne s'agit pas d'avoir des regrets, puisque aussi bien il serait' trop tard.... En ce qui concerne Louise, tu me fais l'effet de ne pas la connaître... C'est une femme qui a les idées larges et une femme sûre dont l'avis sera précieux en la circonstance... Maintenant que nous avons gagné la partie, nous ne pourrions nous perdre qu'en commettant une imprudence. Elle est de bon conseil et si nous l'écoutons, elle qui est désintéressée dans la question et qui, par conséquent, envisagera la situation plus nettement que nous ne saurions le faire, nous sommes sûrs de ne jamais nous trahir ni être trahis.
— Tu es sûr qu'elle ne s'indignera pas?
— Elle nous aurait encourages dans notre entreprise, si elle "eût pu la prévoir.
— Eh bien! J'aime mieux ça ! prononça Chausserouge, que l'idée de trouver dans sa maîtresse une alliée ragaillardissait.
Il aurait moins honte devant elle... et aussi moins peur!
Il se souvenait des angoisses de la nuit terrible, tant que le soleil n'était pas venu chasser l'obscurité, il redoutait de voir disparaître de nouveau l'astre •brillant.
Peut-être avec l'ombre, ses terreurs renaîtraientelles et eût-il pu les cacher à Louise, dont il partageait la couche !
Au contraire, l'aveu que tous deux projetaient de faire la rendait complice; elle serait là à -toute heure pour le réconforter, chasser les fantômes imaginaires qu'il avait vu se dresser devant lui et qui, peut-être, reviendraient troubler son sommeil.
11 lui semblait que la part de responsabilité qu'assumerait sur sa tête Louise Tabary, en acceptant la confidence du crime, diminuerait d'autant la sienne.
Et il ne put se tenir de répéter encore :
— Eh bien, oui ! j'aime mieux ça!
Il se leva, appela le garçon et régla la consommation, voulant partir tout de suite.
— Oh ! Ohl comme tu es pressé! dit Jean en riant de cette hâte subite.
— Oui!.,, finissons-en... Ça sera un poids de moins !... Comme ça, après, il n'en sera plus question!
Quand ils arrivèrent à la caravane, Louise Tabary était levée.
Déjà, très étonnée de n'avoir pas vu rentrer Chausserouge, de n'avoir pas rencontré son fils, elle était descendue à la ménagerie pour demander des nouvelles.
Peut-être un nouvel accident était-il survenu qui avait nécessité leur présence toute la nuit. Alors pourquoi ne l'avait-on pas prévenue?
On l'avait rassurée tout de suite.
Les employés à leur arrivée avaient trouvé le patron et Jean en train de nettoyer la ménagerie ; tous deux venaient de sortir.
Assurément ils ne devaient pas être loin.
— Ah! vous voilà, les jolis vadrouilleurs! criat-elle en les apercevant. Ce n'est pas malheureux!... Ce que j'ai été inquiète toute la nuit! Où diable avez-vous passé votre jeunesse? En voilà une conduite!
— Ferme là porte, dit Jean sans répondre et en
s'asseyant près de la table, nous avons à parler sérieusement.
Et quand elle eut obéi :
— Maintenant, prends un siège et écoute-nous tranquillement.
Il tira de sa poche son portefeuille, étala sur la table les billets de banque qui représentaient sa part, puis :
— Nous avons fait, dit-il, cette nuit, une excellente opération commerciale... Tout ceci est à moi... Chausserouge en a autant... Yoilà de quoi nous remettre à flot...
Louise Tabary devint subitement très sérieuse.
Tour à tour elle considéra son fils, puis le dompteur, comme pour lire dans leurs regards. Tous deu.v restèrent impassibles.
Enfin elle passa sa main sur son front, comme pour s'assurer qu'elle ne rêvait pas.
— Mais, demanda-t-elle , serait-ce encore... Yermieux?...
— Vermieux est mort, dit froidement Jean Tabary. Et il ajouta avec un rire gouailleur :
— Mort et enterré !
— Je ne comprends pas... dit Louise Tabary... Alors vous l'avez...
— Nous l'avons tué, simplement, déclara le jeune homme.
Et sans se départir de son calme, il conta la nuit passée dans la ménagerie, n'omettant aucun détail : l'arrivée de l'usurier, venant de la gare de Lyon et s'abritant dans l'établissement, l'idée subite qui avait frappé les deux complices et la façon dont ils l'avaient mise à exécution , les terreurs inutiles de Chausserouge, enfin la réussite complète du plan qui avait été conçu.
Le dompteur ne perdait pas de vue le visage de sa maîtresse, cherchant à deviner les sentiments que faisait naître en elle le terrible récit, s'attendant peut-être
à une explosion d'indignation. 11 lui sembla qu'on lui enlevait un poids quand il entendit Louise demander tranquillement :
— Au moins, êtes-vous sûr que nulle part la présence de Vermieux n'a e'té signale'e avant son arrivée à la ménagerie?
— Parbleu 1 dit Jean, et c'est lui-même qui a pris soin de nous renseigner. Il n'a pas vu une âme depuis la gare de Lyon où, comme toujours, il était arrivé à l'improviste , sans avoir annoncé à personne son retour.
— Eh bien! mes enfants, vous avez bien travaillé et je vous en fais mon compliment! proclama la mégère.
— Alors, bien sûr^ insista Chausserouge, tu ne nous en veux pas? J'avais peur que l'acte que nous avons commis ne t'inspirât une telle horreur...
— Je pense que tu es fou! riposta Louise. Ne t'ai-je pas dit l'autre jour que je me creusais la tête pour trouver une façon d'estamper ce vieux grigou, qui n'a pas craint, lui, de nous dévaliser... J'avoue que je n'aurais jamais osé vous conseiller un mo^-en aussi radical, mais puisque l'occasion s'en est présentée, et que V'us l'avez saisie, je ne puis que vous féliciter hautement. Je n'appelle pas ça un crime, j'appelle ça une bonne action. Vous avez fait expier en une seule fois à ce vieux brigand, toutes ses canailleries passées. Vous avez, en même temps que les vôtres, payé les dettes du Voyage tout entier... Ce sont les confrères qui vont être épatés de ne pas voir rappliquer Vermieux avec sa sacoche !
Et Louise ne put s'empêcher d'éclater de rire.
— Tiens , vois-tu , continua-t-elle en prenant la main de Chausserouge qu'elle attira près d'elle, bien souvent tu as manqué d'énergie, mais l'acte de courage de cette nuit me fait tout oublier, je t'aimerais rien que pour ça !
— Merci ! dit le dompteur, à mon tour de te dire ce
que nous avons décidé, Jean et moi. A partir d'aujourd'hui, nous nous associons. Tout en restant maître de la 'plus grande part de la ménagerie, puisque mon apport est plus considérable, je prends officiellement ton fils avec moi... Nous régulariserons notre situation en passant un acte devant notaire, dès que la prudence nous permettra d'y songer. Il faut laisser passer un peu d'eau sous le pont... Mais c'est dès à présent chose convenue.
— Alors, tous les bonheurs le même jour! Plus de dettes! De l'argent! Mon fils établi définitivement... devenant patron!... Et c'est à toi que je dois ça... Je ne t'en remercierai jamais assez!
Elle saisit son amant par le cou et l'embrassa sur les deux joues.
— Maintenant, secoue-moi cet air d'enterrement... Un bon dîner par là-dessus et il n'y paraîtra plus...
Puis, comme si un soupçon nouveau lui traversait la cervelle :
— Vous êtes bien sûr qu'il n'y avait personne dans la ménagerie quand vous avez fait le coup?... Pas de veilleur... personne?
— Voyons, nous ne sommes pas des enfants, dit Jean en haussant les épaules.
— On n'a rien entendu du dehors?
— Allons donc! il faisait un orage du tonnerre de Dieu!... le tonnerre, les éclairs, tout le diable et son train... Je te dis que tout le monde était d'accord... jusqu'aux bétes qui réclamaient de la pâture... Il fallait qu'il y passe... Sa dernière heure avait sonné... Ce n'est pas notre faute... Nous n'avons été que des instruments...
— Qui ont obéi à la destinée ! dit le superstitieux Chausserouge, heureux de trouver dans l'argumentation de son complice une excuse propre à calmer le cri de sa conscience.
Puis, comme l'heure du repas approchait :
— Maintenant, les enfants, vous savez, assez causé.
Nous n'avons plus rien à nous dire... Il ne s'est rien passé et nous ne savons rien.
Elle se pencha hors de la caravane et appela :
— Falma, dis à Ze'zette de venir déjeuner. Fatma, une belle fille brune de vingt ans environ,,
sortit de la tente qui avoisinait la caravane.
— Marne Tabary, dit-elle, je sais pas ce qu'elle a, Zézette, elle est toute drôle, ce malin !
— Elle est malade ? demanda le dompteur vivement.
— Je ne sais pas,.. Elle est couchée... elle ne se plaint pas et elle a les yeux grands ouverts.
Chausserouge descendit et entra dans la tente.
La petite fille reposait sur le lit de camp qu'on lui dressait chaque soir, — depuis que son père avait élu domicile chez Louise Tabary — à côté de ceux de Fatma et de deux autres pensionnaires de l'entresort.
Elle avait Je visage empourpré, les yeux cernés, les mains brûlantes.
A l'aspect de son père, son regard se mouilla, tandis que ses traits se contractaient. Sans doute la vue de son père renouvelait en elle les émotions qu'elle avait ressenties durant la terrilJe veille, car un tremblement convulsif secoua tout son corps.
Chausserouge s'était assis, très tendre et très caressant, auprès de sa petite fille. Il lui tâta le pouls qui lui parut agité.
— Qu'est-ce que tu as, demanda-t-il, voyons, ma petite Zézette?
Elle regarda fixement son père, comme pour se demander si elle n'avait pas été l'objet d'un cauchemar, d'une hallucination effroyable.
Cet homme, si bon, si doux, était-il bien le même, qu'elle avait vu, la nuit précédente, distribuant à ses bêtes, des lambeaux de chair humaine ?
Elle avait envie de lui crier :
— Dis, n'est-ce pas ? dis que j'ai rêvé ! Tu n'es pas un assassin !
Mais elle se contint et balbutia:
— J'ai eu peur... cette nuit !
— Cette nuit? dit Ghausserouge dont les sourcils se froncèrent. Peur de quoi ?
Elle fit un effort sur elle-même :
— J'ai eu peur de l'orage.
Au ton dont son père venait de lui poser cette dernière question, elle venait de comprendre qu'elle ne s'était point trompée. Un travail s'opéra dans son cerveau. Elle avait surpris un secret qu'elle ne devait pas connaître, un secret qui mettait dans sa main et la vie et l'honneur de son père?
Et qui sait ?
Peut-être François n'était-il si tendre avec elle que parce qu'il se doutait... Peut-être était-ce une feinte et voulait-il s'assurer qu'elle, Zézette, n'avait rien vu, rien entendu ? Si elle laissait entendre qu'elle savait... à quels dangers ne s'exposait-elle pas? Un homme qui n'hésite pas à tuer, n'hésiterait peut-être pas à se débarrasser de l'unique témoin de son crime?
Et une terreur instinctive la fit mentir, lui suggéra une fable qu'elle débita d'une voix haletante, entrecoupée:
— Voilà... je t'ai désobéi... Quand tu m'as dit d'aller me coucher... je suis rentrée dans la tente... Fatma et les deux autres... qui n'avaient pas travaillé étaient déjà couchées... Quand j'ai vu qu'elles dormaient, je suis ressortie... J'ai pensé que malgré la pluie... il y avait peut-être une dernière représentation chez Decker... où on joue « Peau d'âne »... J'avais envie de voir... J'ai profilé d'un moment où ça tombait moins fort... et j'ai couru près des colonnes de* la place du Trône où Decker est installé... Mais c'était fermé... Alors j'ai voulu revenir, mais le tonnenre s'est mis à gronder... j'ai eu peur et je me suis cachée derrière un tour de toile... J'étais mouillée... j'ai eu froid... Quand je suis rentrée et que je me suis mise au lit... je grelottais... et je n'ai pas dormi de la nuit... Voilà !
Ghausserouge poussa un soupir de soulagement. La petite ne savait rien.
— C'est comme cela qu'on attrape du mal, dil-il, d'un ton fâché... Tu vas te tenir chau4ement... On va te faire de la tisane et demain il n'y paraîtra plus. Voilà ce que c'est que de de'sobéir à'son père.
Et il s'éloigna après avoir embrassé sa fille, qui ne lui rendit pas son baiser.
— Eh bien? quoi de nouveau, demanda Louise Tabar}' en le voyant rentrer.
— Oh ! rien de grave! La petite a pris froid cette nuit, et ce matin, elle a un peu de fièvre nerveuse... C'est tout le tempérament de sa mère, cette sacrée gamine, la moindre imprudence la flanque par terre '.
La vérité était que, depuis la mort d'Amélie, Zézette, habituée aux càlineries de la jeime femme, n'avait pu prendre son parti de l'abandon dans lequel la laissait son père.
Afin de ne pas la laisser seule dans la caravane que €hausserouge désertait chaque nuit, on avait imaginé d'établir son lit dans la tente des pensionnaires de l'entresort, qui étaient censées veiller sur elle.
Mais elle avait à souffrir d'un isolement encore plus pénible. Les trois femmes ne couchaient jamais dans la tente. Elles guettaient le moment où Louise rentrait dans sa caravane, et sûres dès lors de ne pas être surprises, elles se glissaient sans bruit hors de la tente et couraient rejoindre, dans les hôtels du voisinage, l'amant en titre ou l'amant de rencontre, que leur avait fourni, dans la journée, le hasard des représentations.
Tout d'abord, elles avaient été gênées par la présence de l'enfant, mais Fatma qui, par ses prévenances, avait conquis, dès l'abord, le cœur dé Zézette, s'était assurée de son silence, et bientôt elles avaient pu continuer leurs expéditions nocturnes.
Zézette, d'ailleurs, trouvait son compte dans cet arrangement. Négligée par son père, elle avait reporté sur ses bêtes toute l'affection dont elle était capable.
Une fois seule, elle se levait à son tour, parvenait en tâtonnant jusqu'à la ménagerie, dans laquelle elle s'in-
trodoisait en passant par-dessous le tour de toile et elle allait se blottir jusqu'au malin dans un petit nid, au milieu du fourrage, à deux pas de l'Etourdi, son poney.
Mirza, qui la reconnaissait, n'aboyait pas et venait au contraire passer sa langue sur son visage. L'baleine chaude du cheval venait la caresser et elle s'endormait, paisiblement, heureuse, sans peur, au milieu de ses bétes.
Parfois un rugissement la re'veillait. Les yeux fermés, ses lèvres murmuraient le nom de la béte... qu'elle reconnaissait au son de sa voix'.
— Tiens !... Rachel qui ne dort pas !
El elle reprenait son sommeil à peine interrompu.
Chaque nuit, depuis que le veilleur avait été supprimé, elle répétait le même manège, ne regagnant la tente qu'à l'heure précise où les employés allaient arriver pour nettoyer la ménagerie et préparer la représentatijon.
Ses compagnes, rentrant quelques instants plus tard, la trouvaient reposant très calme, dans son petit lit et prête à se lever.
Ces escapades étaient pour elle pleines de charme.
La ménagerie, c'était sa raison d'être; toutes les bêtes étaient ses amies; elle respirait avec- délices la senteur du foin au milieu duquel elle s'enfouissait, l'odeur acre des fauves... Elle était là dans son élément. Là, elle oubliait tout, sa mère morte, ses chagrins de petite fille...
La nuit du crime, pendant que le service était terminé, elle était venue s'installer à sa place accoutumée, au moment même où dans sa caravane, le dompteur, aidé de son complice, dépouillait Yermieux après l'avoir assassiné.
Elle n'avait rien entendu, aucun bruit, que les éclats de la foudre qui tonnait sans relâche. Elle avait fermé, les yeux, puis tout à coup un son de voix l'avait éveillée et une lueur tremblante avait attiré son attention.
Soulevée sur un coude elle avait alors vu Jean Tabary... et son père, poussant l'étal sur lequel gisaient épars des membres humains... qu'ils distribuaient aux animaux !
Terrifiée par ce spectacle, elle avait été sur le point de pousser un cri... ce cri s'était étranglé dans sa gorge.
A chaque pas qu'ils faisaient, les deux hommes se rapprochaient d'elle...
Et voilà que tout à coup, au moment où ils étaient parvenus à cinq pas du fenil, en face de la cage de Néron, elle avait vu jeter à l'animal une cuisse décharnée, une cuisse humaine !...
Puis la fourche de fer de Jean Tabary avait piqué sur l'étal un nouveau morceau et elle avait reconnu la face sanguinolente de Vermieux !...
C'était le vieil usurier que les deux hommes avaient tué... et qu'ils avaient dépecé avant de le distribuer aux bêtes 1...
Cette fois, son effroi avait surpassé ses forces... Ses yeux s'étaient voilés et elle était tombé sans connaissance au fond du petit nid qu'elle s'était ménagé.
Quand elle revint à elle, ranimée par l'haleine chaude du poney, qui promenait son nez sur le visage glacé de sa petite maîtresse, le jour allait poindre.
. Elle rassembla ses esprits, frémit au souvenir du spectacle auquel elle avait assisté, bien involontairement, crut un instant avoir rêvé, mais la présence des deux hommes qu'elle vit à l'autre bout de la ménagerie, occupés à un travail dont elle ne put se rendre compte à cause de l'éloignement, la convainquit qu'elle ne s'était pas trompée.
Elle n'eut plus qu'une idée : se sauver, regagner la tente sans qu'on la vît.
Et elle y parvint en profitant d'un moment où son père et Jean Tabary procédaient, toujours à- l'aide de leur lanterne, au nettoyage de la cage extrême, occupée par les tigres.
Elle ne respira à l'aise que lorsqu'elle se sentit éten-
due entre les draps de son lit de camp. Mais sous le coup de la réaction qui s'ope'ra en elle, une fièvre la saisit qui ne la quitta plus jusqu'à l'heure où son père vint prendre de ses nouvelles.
Toutefois, et en dépit des recommandations de François, elle se leva dans l'après-midi.
Comme si la nature entière se réjouissait de la disparition de l'usurier, un soleil splendide fit affluer le public sur le champ de foire.
On eût dit que le hasard taquin avait renoncé à tenir rigueur aux forains, maintenant qu'à leur insu ils n'étaient plus sous le coup d'un remboursement qu'il leur eût été, la veille, impossible d'effectuer.
Jamais depuis huit jours, on n'avait vu pareille affiuence de monde, même le jour de Pâques ; jamais on n'avait réalisé d'aussi belles recettes.
Cette circonstance inspira à Jean Tabary quelques réflexions philosophiques :
— Dire que si nous avions eu ce temps-là hier, murmura-t-ilà l'oreille de Chausserouge, Vermieux serait encore en vie.... Demain nous aboulerions les trois cents francs que nous gagnerons peut-être aujourd'hui et nous serions moins riches, moi de douze mille francs, toi de la même somme... et tes dettes en plus I A quoi tient la vie d'un homme, tout de même !A un orage!... Tu avais raiscm ! Il n'y a pas à dire ! C'est la destinée!
Mais le dompteur n'était pas en train de philosopher. A mesure que l'heure s'avançait, une sorte d'inquiétude intime, sinon de peur, et qu'il n'avait jamais éprouvée avant d'entrer- dans les cages l'étreignait et le rendait nerveux.
Quand, après le déjeuner, il descendit dans la ménagerie et qu'il passa devant les cages, il se sentit agité par un petit frémissement.
Il éprouvait un sentiment bizarre tel qu'il n'en avait jamais ressenti en face de ses pensionnaires, une sorte de crainte superstitieuse qu'il ne s'expliquait pas.
Invinciblement, et quelque effort qu'il fit pour la
chasser, la vision obsédante de la scène de la nuit revenait devant ses yeux.
Sur l'etal il revo3-ait les membres pantelants de Vermieux et, dans le regard de ces bêles qui avaient dévoré le corps de l'usurier, il lui semblait retrouver le regard de la victime.
Au moment d'entrer dans les cages une terreur nouvelle l'envahit. La vieille tradition des dompteurs lui revint en mémoire. La chair humaine avait un goût... et quand les animaux en avaient mangé une fois...
Et ce Tabary qui avait passé outre, qui avait défié la légende, en donnant au plus redoutable des fauves, au plus difficile à manier, les plus gros morceaux I...
Avant de frapper les trois coups, il hésita...
Mais il songea que de l'autre côté de la cloison qui le séparait des cages tout un public attendait, un public comme il était déshabitué d'en voir à la ménagerie.
L'amour-propre finit par dominer l'effroi, et, bien que le front baigné de sueur, il fit effort sur lui-même et il heurta la porte du pommeau de son fouet.
— Passez ! cria de l'extérieur Jean Tabary. '
Il entra et se trouva en face de ses deux lionnes sauteuses. Rien d'insolite dans l'attitude des deux bêtes ; alors, subitement, il recouvra son sang-froid.
Il eut honte de lui-même, et comme pour se punir de son instant de faiblesse, il redoubla d'audace.
Bien que les lionnes fussent dociles, il se montra brutal, les pourchassa à coups de fouet^ les fouailla impitoyablement, trouvant une sorte de plaisir acre à se venger sur elles de sa peur.
Et les exercices se succédaient; tous ses pensionnaires défilèrent devant lui, menés rondement, manœuvres avec une vigueur et une témérité à laquelle il ne les avait pas habitués.
Et le public enthousiasmé par cette furia dont il ne pouvait pas soupçonnei' le mobile, acclamait le dompteur à chacune de ses entrées de cage.
Énervé par la lutte, excite' par les applaudissements, Chausserouge accomplit des prodiges.
Il lui vint subitement en tète de nouvelles idées qu'il eut la fantaisie de mettre immédiatement en pratique, et sa volonté réduisait les animaux affolés à une obéissance qu'il n'avais jamais obtenue jusqu'ici.
Jean' Tabar}^ suivait d'un œil étonné les péripéties émouvantes de ce duel.
— Mâtin! pensait-il, le patron est nerveux! C'est l'affaire d'hier qui lui a secoué le sang ! Mais quel succès!
Il y eut un petit entr'acte avant le dernier numéro. François devait terminer la représentation par les exercices habituels de Néron, le grand lion à crinière noire, dont l'âge avait fait le pensionnaire le plus redoutable de la ménagerie.
Pendant qu'on sablait à nouveau la cage centrale, Tabary rejoignit le dompteur dans le réduit où il attendait que tout fût préparé et qu'on eût introduit l'animal. François Chausserouge, l'œil fiévreux, épongeait son front baigné de sueur.
■ — Ehhien! lui dit Jean, tu vas bien quand tu t'y mets. Mais, tu sais, sois prudent, tout de même... avec Néron. Il n'entend pas la plaisanterie.
— Ne t'occupes pas de ça, riposta le dompteur, d'un ton saccadé, il faudra qu'il marche... comme les autres 1
Un instant après, il se trouva face à face avec le lion. Mais Néron était aussi dans ses heures de lubie. Il montra une indocilité qui exaspéra la nervosité de Chausserouge.
Ne pouvant contraindre l'animal à l'obéissance par ses moyens habituels, Chausserouge s'arma de sa fourche, marcha au devant du fauve qui, tapi dans un coin, les oreilles basses et grondant la colère, le couvait sournoisement du regard et il s'acharna sur lui.
Vaincu par la douleur, fasciné par l'œil brillant de son dompteur, Néron bondit, sauta, lançant des coups
de patle qu'esquivait à chaque coup Chausserouge en rejetant le haut de son corps en arrière.
A chaque audace nouvelle, à chaque attaque pare'e, le public, que passionnait cette lutte, applaudissait.
Enfin, épuisé, haletant, après avoir successivement accompli toute la série de ses exercices habituels, le lion s'accula dans un angle, le poil hérissé, la gueule sanglante...
Alors Chausserouge s'avança au bord de la cage, salua la foule, puis rejetant son fouet et sa fourche, il s'approcha de Néron, saisit de ses deux mains les mâchoires puissantes de son adversaire et, se penchant en avant, il introduisit la moitié de sa léte dans la gueule béante du monstre...
Un cri d'effroi retentit dans l'assistance, devant cet acte inouï de témérité.
Tout à coup, le dompteur se sentit pris comme dans un étau. Les mâchoires de la bêle, détendues par son effort, se refermaient progressivement, les crocs s'enfonçaient, comprimaient les os du crâne.
Son corps eut un brusque ressaut en arrière, mais impossible d'échapper à l'implacable étreinte...
Dans cette seconde suprême, Chausserouge eut la conscience qu'il élait perdu. Il fit appel à toutes ses forces, poussa un cri étouffé :
— A moi I Jean I
Puis, de ses doigts nerveux dont l'imminence du danger triplait la puissance, il serra à l'étouffer la gorge du monstre.
Par bonheur Jean Tabarj-, qui redoutait une catastrophe depuis le commencement de cette extraordinaire séance, se tenant prêt à porter secours à son associé, avait gardé à portée de sa main une barre longue et aiguë.
Il en porta, à travers les barreaux, un coup terrible dans les flancs du lion qui entr'ouvrit la gueule et Chausserouge, profitant de ce mouvement, se redressa d'un coup de reins.
Les crocs avaient creusé de chaque côté de sa face de larges sillons.
Bien qu'aveuglé par le sang, méconnaissable, il s'était aussitôt penché, rapide comme l'éclair, avait ramassé sa fourche et de nouveau avec rage, il était revenu à la charge. Le public debout, massé devant la cage, épouvanté, poussait des cris d'effroi...
En vain Tabary continuait à harceler la bête pour l'empêcher de se ruer sur son dompteur, et il clamait de toute sa force :
— En arrière I En arrière I Sors ! on va t'ouvrir !
Chausserouge n'entendait rien, il frappait en aveugle, trouant à chaque coup la peau du fauve.
Hurlant de douleur, affolé à son tour, rendu furieux par la souffrance, saignant de toutes parts, le lion bondissait, s'écrasant la tête contre les barreaux.
François sans relâche, poursuivait son œuvre de vengeance, cognant au hasard, comme un fou... Tout à coup, Néron poussa un rugissement formidable, s'enleva des quatre pattes et retomba comme une masse, la langue pendante. La fourche, poussée d'une main ferme, s'était enfoncée tout entière dans son côté .
Ce fut alors un spectacle horrible...
Comme s'il eût voulu le clouer vivant au plancher de la cage, sans se soucier des coups de griffe que l'animal lançait dans le vide, le dompteur s'acharnait sur son pensionnaire...
Enfin, les rugissements cessèrent pour faire place à des grondements étouffes, la queue cessa de battre les barreaux et le corps du monstre resta immobile baignant dans une mare de sang.
La frénésie du dompteur se calma immédiatement. Un voile passa devant ses yeux, il trébucha et tomba dans les bras des garçons de piste qui, debout derrière la petite porte, .étaient entrés dès que l'animal, désormais sans mouvement, eût cessé de leur inspirer de la crainte.
Dès lors, ce fut dans tout l'établissement un tumulte indescriptible. Le dompteur était-il blessé grièvement?... Le lion était-il mort?
Jean Tabary, très émotionné par le spectacle auquel il venait d'assister, eut toutes les peines du monde à faire évacuer la baraque; puis, dès qu'il eut fait fermer l'auvent de la ménagerie, il courut à la caravane où l'on venait de transporter le blessé.
Déjà, un médecin qui s'était trouvé mêlé à l'assistance, s'occupait à lui donner les premiers soins. Les blessures, bien que profondes, n'étaient pas graves.
Il lava soigneusement le visage de Chausserouge, à demi évanoui, pansa les plaies béantes, et tout de suite, il put rassurer Louise qui se lamentait.
— Je l'ai toujours dit ! Il était trop brave ! trop téméraire ! Ça devait arriver !
— Ne craignez rien ! répliqua le docteur. La convalescence sera longue, douloureuse, mais, dès à présent, je réponds de sa vie !
A côté du lit, Zézette considérait le blessé, l'œil sec, comme si une pensée profonde la rendait indifférente à l'accident dont venait d'être victime son père.
Profitant d'un instant où on l'avait laissée seule, elle s'était levée, s'était glissée dans la ménagerie et enfouie dans la cachette d'où elle avait assisté la veille au dépeçage de Vermieux, elle avait suivi toutes les phases de la lutte d'où Chausserouge était sorti vainqueur, mais le visage en lambeaux.
Comme hypnotisée par ce spectacle, pas un cri ne s'était échappé de sa gorge, et maintenant dans sa petite tête s'agitaient des pensées confuses, nullement étonnée d'une issue qui lui apparaissait la suite logique du crime de la nuit.
N'était-ce pas le commencement fatal de la punition réservée aux criminels? N'était-ce pas le commencement de la revanche de Vermieux?
Mais ni un mot, ni un geste, qui pût faire soupçonner à quiconque quelles idées contradictoires bouillon-
naient au fond de sa cervelle d'enfant. Elle n'éprouvait plus pour son père rafîeclion d'autrefois...
Il lui semblait que « son bon François » était mort et qu'il avait fait place. à un homme méchant... dont la vue ne lui causait pas d'horreur, puisqu'il ressemblait à son père, mais pour lequel elle éprouvait une aversion instinctive.
Aussi, quand Chausserouge revenu à lui et apercevant sa fille assise k son chevet, l'attira à lui, en disant d'une voix lente :
— Tu as bien failli ne plus me revoir, fifille ! Elle hésita avant de lui tendre son front.
Elle finit cependant par se pencher, puis quand il l'eût embrassée :
— Tu aurais été orpheline, vois-tu, continua le dompteur. J'aurais été retrouver ta mère, si je n'avais pas eu la force d'abattre Néron... Mais Louise aurait eu soin de toi, n'est-ce pas, Louise?
— Peux-tu en douter ! s'exclama la Tabarj'. Ah ! tant que je serai là, la pauvre petite ne sera pas malheureuse. Mais tais-toi, ne parle pas, ça te fait mal et le médecin l'a défendu.
Elle voulut prendre la petite fille sur ses genoux, mais, boudeuse, Zézette recula, repoussa les mains de Louise qui se tendaient vers elle et resta accoudée au lit de .son père. Cette Tabary, elle la détestait... sincèrement, sans restriction !
Et ce Jean, l'autre, qui avait certainement poussé Chausserouge à commettre un crime !
— Ah! celui-là, elle n'eut jamais voulu se trouver en sa présence. Il était le mauvais génie de la maison. Que de fois n'avait-il pas fait pleurer sa mère ! Et aujourd'hui n'était-il pas cause si elle ne pouvait plus aimer son père ?
Cependant, Chausserouge, à qui revenait peu à peu la mémoire des faits, maintenant que la douleur légèrement calmée lui laissait un peu de répit, interrogea :
— Et Néron? Est-ce que je l'ai tué?
ZEZETTE S-iô
— Non, répondit Jean, mais il n'en vaut guère mieux.
— Ah ! dit le dompteur en fermant les j'eux. Et il n'en demanda pas davantage.
En effet, aussitôt que les soins qu'on avait dû prodiguer à Chausserouge avaient laissé quelque répit, on s'était occupé de Néron.
L'animal donnant encore signe de vie, on avait fait venir le vétérinaire. Grâce à l'état de faiblesse du lion, qui respirait à peine, on avait pu l'approcher, le panser, le faire glisser sur un lit de paille hors de la cage centrale et l'établir dans une cage voisine.
Quand Tabary interrogea le vétérinaire sur l'issue probable de l'aventure :
— Je ne puis rien vous dire, répliqua le praticien, avec ces bêtes-là, on ne sait jamais... On les croit mortes et elles renaissent à la vie comme par enchantement... Leur nature offre tant de résistance... La grande difficulté ce sera de pouvoir soigner votre pensionnaire quand ses forces seront un peu revenues... Ces animaux-là ont beaucoup de mémoire et beaucoup de rancune. Il y aura à l'avenir, s'il en réchappe, de grandes précautions à prendre.
— Enfin, vous croyez que nous le sauverons?...
— Peut-être !
— Ah! tant mieux, songez donc ! la plus belle pièce de la ménagerie !
Dans la soirée, Chausserouge eut la fièvre. On dut faire revenir le médecin. Celui-ci prescrivit un repos absolu, la diète, et dans la crainte d'unérysipèle, prodigua les antiseptiques, mais, après son départ et dès que la nuit fut complètement venue, la fièvre se changea en délire.
Très agité, le visage en feu, le dompteur prononça des mots sans suite.
— Fais sortir tout le monde, dit Jean tout bas à sa mère, il ne sait plus ce qu'il dit... il serait capable de manger le morceau...
21G ZEZETTE
On envoya Zézette se coucher et Louise Tabary déclara qu'elle se chargeait seule de veiller le malade. Au besoin, et pour le cas où elle serait trop fatiguée, son fils la suppléerait. Bien lui en prit, car vers une heure du matin, le mal empira et prit d'inquiétantes proportions.
Chausserouge eut le cauchemar. Au moment où on le. croyait assoupi, de terrifiantes hallucinations vinrent troubler son sommeil. Il se dressa sur son séant, les pupilles dilatées, arracha d'un geste brusque l'appareil qui emprisonnait sa face et le doigt fixé sur la porte :
— Néron! Voilà Néron! attends, sale bête! Tu ne veux pas... Tu ne veux pas sauter... Attends que je prenne ma fourche ! Tiens ! Tiens ! attrape !
Et il battait l'air de ses deux bras, mimant la lutte de la veille. Puis, tout à coup, il poussa un cri :
— Ce n'est pas Néron! C'est Vermieux... Il ricane. Il n'est pas mort ! Il s'avance ! Il me prend ! Il me mord î Ma tête! Ma tête! A moi! Au secours! C'est Vermieux... Vermieux qui revient! Va-t'en, je te dis! Va-t'en!
Et il entourait son front de ses deux mains et, comme pour échapper à une étreinte imaginaire, enfouissait son front sous l'oreiller. Il roulait sur son lit.
En vain, Louise Tabary et Jean consternés, craignant à chaque minute que ses cris n'eussent un écho au dehors, tentâient-ils de le calmer.
— Mais non! Mais non! Il n'y a personne! Voyons! Calme-toi!
Chausserouge ne voulait, rien entendre.
— Je vous dis que si ! C'est Vermieux qui revient. Je le vois bien! Il est là. Il ricane, tiens, là, dans le coin! Mais va-t'en donc, démon! C'est lui qui s'est vengé! C'est lui qui m'a fait mordre par Néron! Mai& je le tuerai 1 Je vous jure, je le tuerai!
Enfin, la voix s'éteignit dans sa gorge. Épuisé par cet effort, il retomba haletant sur son lit.
Louise épongea soigneusement le visage de François humide de sueur et de sang, humecta et rafraîchit les plaies à l'aide de compresses imbibées d'aromates et le dompteur tomba dans une prostration qui subsista jusqu'au matin.
— Il a eu une nuit fort agitée, dit Louise au docteur, quand il revint prendre des nouvelles du malade.
— Alors il serait peut-être prudent de le faire transporter dans un hôpital ou une maison de santé... 11 y serait plus aisément et plus efficacement soigné...
— Non! interrompit vivement Louise, qui ne se souciait pas qu'une pareille scène se renouvelât devant des étrangers. François a horreur des hospices... Ici nous serons à même de lui donner tous les soins que nécessitera son état, et l'idée qu'il est à côté de sa ménagerie, que ses bêtes ont besoin de lui, hâtera sa convalescence.
Cependant, la nouvelle de l'aventure, grossie comme toujours, s'était répandue rapidement, non seulement sur tout le Voyage, mais dans tout Paris.
De plusieurs journaux on était venu interroger Jean Tabary qui, heureux de la réclame dont allait bénéficier l'établissement, s'était prêté très complaisamment aux interviews.
Des camelots parcouraient les rues, des feuilles sous le bras, criant :