‹ Zidji; étude de moeurs sud-africainesChapitre 10 sur 19 · LE TRIOMPHE DE LA FOI · texte numérisé non relu

LE TRIOMPHE DE LA FOI

Septembre était revenu et le « burwa » avait soufflé. On appelle burwa un vent étrange, sorte de fœhn africain, qui ne souffle qu'une ou deux fois l'an, se précipitant du haut du Drakensberg en rafales dangereuses et en effluves desséchants. Il tarit les sources et, lorsqu'après six mois sans pluie, la chaleur torride de l'été revient, la sécheresse est extrême. Si elle se prolonge trop longtemps, si, après une pluie trompeuse, elle recommence de plus belle, l'année est bien compromise. Les semences ont germé; mais les petites tiges de maïs se flétrissent. Alors on jette les osselets pour savoir ce qu'il faut faire et plus d'un sujet de Mogwane va sortir de sa cachette, dans un tronc d'arbre, derrière le village, une corne mystérieuse pleine de poudre noire magique avec laquelle on fait pleuvoir

Zidji était parti une après-midi avec les bœufs et le wagon pour aller chercher de grands troncs secs que l'on avait coupés pas loin du Moudi, le ruisseau du Bokhaha, pour servir de combustible à la cuisine de Yéfro. Comme il avait terminé son chargement et se disposait à remonter avec son attelage du côté de la station, il entendit un bruit dans un taillis tout près de l'eau.... Un chien en sortit avec quelque chose dans la gueule. En même temps il perçut une odeur de corruption qui le repoussa d'abord; mais il voulut en avoir le cœur net et s'approcha. Quelle ne fut pas son épouvante en apercevant un corps humain, un corps d'enfant absolument défiguré. L'un des pieds

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avait été arraché et l'on voyait un bout de tibia qui sortait des broussailles. Il ramena son véhicule en hâte et courut avertir Monéri. Celui-ci l'envoya surle-champ auprès de Mogwane, le chef pédi, et Mogwane, très effrayé, envoya l'un de ses principaux conseillers, nommé Chougoudou, prendre des informations. Chougoudou était l'homme de confiance du chef dans toutes les affaires concernant les blancs. Très maigre, très long, les traits de son visage profondément burinés, c'était un homme intelligent qui avait passé plusieurs années aux mines de Kimberle}" et de Johannesbourg et qui réussissait toujours à se tirer d'affaire. Il savait le hollandais et un peu d'anglais. Bien qu'il ne fût pas converti, il allait chaque dimanche au culte. Aussi, connaissant l'aversion des païens pour les cadavres, c'est à Bartimée et à quelques chrétiens de son village qu'il s'adressa pour l'accompagner dans sa funèbre enquête. Zidji alla leur montrer l'endroit où il avait fait sa découverte.... Les hommes s'étaient munis de haches et de pelles. Ils coupèrent les buissons tout autour et constatèrent que c'était là le corps d'un enfant dans un état de décomposition avancée. Ils creusèrent une fosse, enterrèrent ces restes informes et revinrent à la capitale. Mogwane et ses conseillers allèrent alors trouver Monéri pour voir ce qu'il y avait à faire. On discuta longtemps. Comment expliquer cette étonnante histoire? Pas un enfant ne manquait dans les villages. Quel étranger avait bien pu venir mourir là sur le territoire du Bokhaha ? Les uns opinaient que c'était des voj^ageurs qui avaient perdu un enfant et l'avaient jeté là craignant d'avoir à payer pour sa sépulture. Car c'est une loi chez les noirs que, si l'on meurt dans un pays étranger, on doit acheter la terre du tombeau. D'autres murmuraient à voix basse une autre explication : C'étaient peut-être des magiciens, faiseurs de

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pluie, qui, voyant la sécheresse se perpétuer, avaient tué un enfant pour préparer des charmes avec ses os ; car nul n'ignore que, dans la composition de la poudre magique qui fait pleuvoir, il entre delà chair humaine carbonisée et pulvérisée....

En tous les cas il fallait avertir l'autorité, car un poste de police existait à Leydsdorp, la capitale administrative du Bas-Paj^s. Il y avait dans cette minuscule cité un juge de paix et un docteur. On envoj-a un exprès muni d'une lettre où Monéri racontait ce qui s'était passé.

Bartimée retourna chez lui songeur. Comme nous l'avons dit plus haut, il était l'évangéliste des Ba-Pédi de Mogwane et avait son village et son église tout près de la capitale de ce dernier, plus haut dans la vallée, tandis que Monéri, établi sur un avant-mont au-dessus de la plaine, s'occupait spécialement des Ba-Nkouna chrétiens, dont les cabanes formaient deux rues transversales au pied de la colline. De la véranda de Bartimée, on apercevait encore du côté S.-E. la succession des pics du Drakensberg et les croupes brunies qui leur servent de contrefort. La cime dominante à trois ou quatre lieues au S.-E. ressemblait assez à la Dent du Midi. On l'appelait la montagne de Sikororo, car, à ses pieds, vivait un extraordinaire vieux chef pédi de ce nom, un homme qui était au moins centenaire et qui vivait tout seul dans la solitude de l'Alpe africaine, laissant sa tribu entre les mains d'un régent appelé Bios. Bartimée s'assit sur le banc de terre de sa véranda, regarda la dent de Sikororo, très préoccupé par l'événement du jour. Léa, sa femme, vint s'asseoir auprès de lui, le salua avec le sourire exquis qui illuminait toujours son visage très doux. Elle était remarquablement belle, Léa. Et l'on voit rarement sur une face noire cette expression de spiritualité calme qui rendait Léa immé-

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diatement sympathique.... Bartimée n'avait que peu de secrets pour celle qui était son bras droit dans son ministère. Il lui raconta tout : « Etrange ! » fit Léa en secouant la tête.

A ce moment on vit s'approcher entre les maisons du village une petite vieille. Elle gravit les deux marches plus ou moins solides de quarlz blanc par lesquelles on ascendait à la véranda et s'assit aux pieds de l'évangéliste.

— Je voudrais te parler, dit-elle.

Léa se leva, s'éloigna, et Bartimée fit entrer la vieille dans un appentis qui lui servait de bureau. Cette femme s'appelait Macoba. Elle était venue récemment demeurer chez sa fille, Mamoraké, laquelle était l'épouse d'un des chrétiens du village nommé Maloupi, un individu assez louche qui buvait, disait-on, et avait eu déjà deux ou trois crises de délirium tremens.... La vieille Macoba, depuis quelques jours, venait chaque après-midi dire à l'évangéliste qu'elle désirait se convertir. Bartimée l'avait interrogée avec intérêt, mais s'était vite aperçu qu'elle n'avait aucune notion de rien. Elle connaissait à peine le nom de Jésus et même elle n'était pas encore arrivée à distinguer le Dieu qui est au ciel (en pédi : Modimo) des dieux qui sont dans la terre (Badimo). Mais l'évangéliste qui avait des dons de psychologue avait remarqué que cette femme tremblait; elle avait quelque chose de hagard; ses 3'eux paraissaient de temps en temps s'épouvanter. Ce jour-là, Macoba recommença sa confession inintelligible, disant qu'elle désirait « croire » et, comme la veille, Bartimée lui dit de continuer à s'instruire, qu'on verrait....

Quand elle fut partie et eut disparu au coin d'une maison, toute bossue, comme si elle voulait se dérober aux regards, Bartimée appela sa femme.

— Depuis quand Macoba est-elle au village?

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— Depuis deux ou trois mois.... Mais elle a fait une absence. Elle a été soigner une fille malade au gué de la Thabina.,.. On dit que cette fille est morte en couches. Macoba est revenue ensuite, mais elle est drôle. On se demande si elle n'a pas perdu la tête. Elle n'a parlé à personne au village de ce qui s'est passé à Thabina. On sait qu'ils ont eu de grands malheurs, là-bas. La fille défunte avait déjà perdu plusieurs enfants. Il paraît qu'elle avait eu des jumeaux. Je crois qu'il lui restait encore une fillette, mais on ne sait ce que cette dernière est devenue à la mort de sa mère. On dit aussi que cette fillette a percé ses dents supérieures les premières....

Un trait de lumière se fit dans l'esprit de Bartimée.

— Où est cette fillette ?

— Je ne sais pas.

— Il faut peut-être interroger Maloupi et Mamoraké.... Bartimée se leva et alla tout droit chez eux. Maloupi

était en train d'assouplir une peau de brebis et sa femme cuisait dehors une galette de farine de blé dans la marmite.

— Le soleil est couché.

— Il est couché.

— Vous allez bien?

— Oui.... Un peu de toux.... On « se promène avec... » Il fait encore beau temps.

— Où est Macoba ?

— Elle n'est pas rentrée.

— A-t-elle vraiment été à Thabina dernièrement?

— Oui; elle a été soigner sa fille qui était mariée là-bas et qui est morte.

— Cette fille avait-elle des enfants ?

— Oui, une fillette.

— Qu'est devenue celle-ci à la mort de la mère? Maloupi fut embarrassé.

— Hé ! femme, dit-il, pourrais-tu répondre à notre

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père Bartimée? Il demande ce qu'est devenu l'enfant de celle qui est morte à Thabina, tu sais.... ta sœur?

— Je n'en sais rien, fit Mamoraké d'une voix aigredouce, sans quitter la marmite où elle roussissait avec un soin particulier sa galette de farine de blé.

Elle n'était pas une aimable femme, Mamoraké. Bartimée la connaissait. Elle était l'une de ses croix au village des chrétiens. Il était évident, d'après le ton de sa réponse, qu'elle savait parfaitement ce qui en était, mais elle avait ses raisons pour ne pas parler. Cela devenait très louche.

Bartimée s'informa exactement du jour auquel la vieille était revenue de Thabina. Il alla porter tous ces renseignements à Mogwane et à Monéri sur-lechamp, et on décida de faire venir le veuf, le père de la fillette disparue, dès le lendemain.

C'était un vieux païen à moitié chauve, à l'air rusé. En voyant ce crâne lisse et ces yeux qui luisaient comme ceux d'un tigre, on se disait : « Quelle profondeur de dissimulation peut se cacher sous ces arcades sourcilières ! » Il arriva, accompagné de Mogwane, de Chodgoudou, de Bartimée qui amenait aussi Macoba chez Monéri. Celui-ci dirigea l'instruction de l'affaire.

Les faits suivants furent établis sans peine : La vieille avait soigné sa fille huit jours. Celle-ci était morte. Le père avait remis la fillette à Macoba et celle-ci était partie avec l'enfant pour le village des chrétiens. Or la grand'mère y était arrivée seule, le soir. Mais une des femmes du village nkouna avait vu Macoba et sa petite fille passer dans les champs le jour du retour, suivant un sentier qui menait au ruisseau et non pas au village.

— Pourquoi, demanda Monéri, ne t'es-tu pas dirigée immédiatement vers ton domicile avec la petite?

— Oh ! je voulais passer par mon champ pour y prendre une pioche que j'y avais laissée.

>HOT. JUNOD

Bartimée et sa famille.

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— Et l'enfant, où est-elle ?

— Elle était très fatiguée, je ne sais ce qu'elle est devenue.

— Comment cela?

Les hommes se jetèrent un regard d'intelligence, tandis que le vieux chauve considérait intensément le visage des juges.... Evidemment on était en présence d'un cas de meurtre, d'un meurtre dicté non par la haine, mais par l'horrible superstition païenne. Cette fillette, ayant percé d'abord ses dents supérieures, était un être interdit et maudit. C'était elle qui avait causé la mort de sa mère, tous les malheurs de sa famille. Qu'on la laissât vivre et ce serait l'annihilation de ses proches et la malédiction du pays. Il fallait la tuer.... la tuer dans l'eau pour que son corps reposât en un lieu humide, comme les jumeaux, comme les enfants nés avant terme qu'on enterre dans le marais. Car, si on les laissait dans la terre sèche, alors le ciel lui aussi resterait sec. La pluie qui fertilise ne tomberait plus. Ce serait la famine, la ruine....

Et pour obéir à la loi antique et terrible que dictèrent ces étranges conceptions de l'animisme bantou, cette vieille avait été plonger dans l'eau du Moudi l'enfant de malheur qui avait résisté, lutté, crié, jusqu'à ce que, maintenue sous l'eau dans l'étang du ruisseau, elle fût morte, noyée.... Les chiens affamés qui rôdent dans la campagne avaient sorti son corps de la flaque d'eau et Zidji l'avait découvert par cette journée brûlante de novembre où le ciel africain, un ciel de plomb, pesait sur la terre comme s'il réclamait encore d'autres victimes

Les quatre noirs du tribunal baissaient la tête, contrits mais pas très étonnés. Ils connaissaient leur peuple.... Quant à Monéri, un frisson d'indignation le saisit. Il se leva, et se dirigeant vers Macoba, toute ratatinée et qui clignait de ses petits yeux comme une

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guenon, il lui enleva de dessus la tète le mouchoir des femmes chrétiennes dont elle s'était ceinte déjà par anticipation et lui dit : « Tu ne souilleras pas ce sj^mbole sacré. »

Lorsque le docteur de Lejdsdorp arriva, envoyé par la police pour procéder à l'instruction officielle du cas, il fit l'autopsie du corps, ajant eu soin d'emprunter d'abord au missionnaire un vieux gant pour cette besogne peu ragoûtante. Il ne découvrit pas d'indices de mutilation et n'eut qu'à accepter l'explication du crime. Jamais des autorités judiciaires blanches ne l'eussent trouvée par elles-mêmes, cette explication î Il envoya son rapport à Pietersbourg et l'on n'entendit plus parler de rien.

Plusieurs semaines s'écoulèrent et l'on put croire que l'affaire Macoba avait été abandonnée par le tribunal faute de preuves. Mais un certain jeudi, une sommation écrite à comparaître devant le juge fut adressée à la vieille accusée, au chef Mogwane, à Bartimée et à sa femme, et à la femme de Maloupi. L'audience devait se tenir sur une montagne voisine où la cour se réunissait chaque mois, le quatrième samedi du mois. Car la cour ne descend jamais dans le Bas-Pays : elle craint la malaria. Prévenue et témoins devaient partir le vendredi après-midi pour être à la disposition du juge toute la journée du lendemain.

Or voilà que le jeudi après-midi le petit Adolphe, fils cadet de Bartimée, un charmant enfant de deux ans, très vif, très intelligent, gras et potelé, tomba malade de la fièvre malarienne. Les attaques de ce mal sont si fréquentes dans le Bas-Pa^^s qu'on y prend à peine garde. Tout au plus, si l'on est aux trois-quarts civilisé comme l'était Bartimée, envoie-t-on acheter un peu de quinine à la station et Miss Clara, après

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s'être informée de la marche de l'accès, indique avec précision l'heure où le précieux fébrifuge doit être pris. L'enfant résiste. Il n'aime pas le goût de la quinine.... On le force à l'avaler malgré son amertume et tout est dit. Mais vers le soir, l'attaque prenait une tournure inaccoutumée et inquiétante. Bien que le thermomètre n'indiquât que 39°, 5, l'enfant était si profondément abattu que l'on sentait sa vitalité atteinte. Mandée par Bartimée, Miss se rendit à l'annexe à pied malgré la chaleur étouffante à peine atténuée par la nuit qui s'approchait. Des éclairs lointains illuminaient les nuages. Un orage grondait là-bas au Sud, bien loin derrière la dent de Sikororo perdue là-haut dans les brouillards.

La maison du prédicant noir avait trois pièces. Celle du milieu où l'on entrait d'abord lorsqu'on avait traversé la véranda était la salle à manger. Une grande table, deux bancs rustiques en constituaient tout l'ameublement. Il y avait quelques gravures au mur. Cette pièce donnait accès des deux côtés aux chambres à coucher. Celle du père et de la mère était à droite, celle des enfants à gauche. Il faisait sombre dans l'appartement. La garde dévouée pénétra dans la chambre de droite. Il y avait là deux lits, simples cadres de bois avec des lanières tendues en treillis et recouverts de paillasses de feuilles de maïs. L'enfant haletait, geignant faiblement. Il était brûlant. Miss Clara appliqua le thermomètre, lut 40 degrés, hocha la tète et dit : « Il faut absolument faire tomber cette fièvre. Nous lutterons avec elle et nous la vaincrons. »

Elle prit un grand drap, le plia en huit, le trempa dans l'eau, et, lorsqu'elle l'eut serré pour ne conserver que l'humidité nécessaire, elle l'étala, y mit l'enfant, l'emmaillota rapidement et ramena les couvertures par-dessus lui. Puis elle lui administra une demi-pas-

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tille de phénacétine pour le faire transpirer. Une transpiration abondante, dans la malaria, est le meilleur symptôme, l'annonce que l'accès va finir. Après cela Miss s'en retourna à la station.

L'enfant se calma. Les enveloppements sont véritablement un remède souverain. Il but un peu de lait. Mais vers minuit l'agitation revint, une agitation terrible bientôt accompagnée de délire. Cette petite bouche, si souriante la veille, était contractée et il prononçait des paroles incompréhensibles, des moitiés de mots se suivant avec rapidité, sans ordre. Léa qui était restée éveillée toute la nuit, accroupie sur son lit, couvant du regard à travers l'obscurité son petit favori, Léa poussa un cri : « O Dieu, dit-elle, si tu veux le reprendre, que ta volonté soit faite ! »

Epuisée par l'effort moral qu'elle venait d'accomplir, elle se laissa retomber en arrière.

— Qu'as-tu, ma femme ? dit Bartimée qui sommeillait légèrement. Qu'3^ a-t-il ?

— Petit Adolphe est bien malade !

L'évangéliste alluma la lampe à pétrole fumeuse, et

regarda son fils. Il le contempla longtemps, le bel enfant, un bambino de Raphaël en noir, son orgueil, son espoir, et se tut, livré à une profonde méditation.

— Femme, dit-il enfin, les voies de Dieu sont insondables, prions !

Et d'une voix chaude et lente, solennelle, insistante, il dit :

— Seigneur, deux voies sont devant toi; ou bien tu nous laisseras l'enfant ou bien tu nous le prendras. A toi de choisir; pas à nous. Notre chair te dit : Laisse-lenous. Mais nous ne marchons pas par la chair. Ce que tu feras nous l'accepterons.

Puis, tous deux ayant été fortifiés et calmés par la prière de la foi, la vieille prière de Gethsémané, celle qui fait perler au front les gouttes de sang, mais qui

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répand dans l'âme le baume puissant de la soumission, tous deux se turent un instant.

— Je vais appeler Miss, dit Bartimée.

Et dans la nuit, à travers la pluie qui tombait fine, chaude, sans vent, les moustiques sonnant à son oreille leurs petites trompettes hostiles, menaçantes, il alla frapper à la porte de l'aide compatissante, son seul refuge terrestre. « Les blancs sont si puissants ! pensait-il. Leurs médecines accomplissent des miracles. Monéri ne dit-il pas qu'on les expérimente sur des lapins, sur des petits cochons avant de les administrer aux humains ? »

Miss s'habilla, accompagna le pauvre homme chez lui. Elle l'encourageait, lui faisait des promesses :

— On emploiera le bain sinapisé s'il le faut ! Il y aura bien moj-en de couper cette fièvre !

Le lendemain vers deux heures de l'après-midi l'enfant allait mieux et Bartimée estima qu'il pouvait en bonne conscience se rendre à l'appel du juge. Mogwane le prit dans sa voiture tirée par deux mules. Les autres témoins partirent à pied. Mais la femme de Maloupi, cette petite sécheronne aux traits anguleux, au caractère querelleur, dit : « La pluie menace; allez-3^ moi je reste ! »

— Prends garde, lui dit Bartimée, on ne joue pas avec les blancs, avec les chefs surtout.

— Laissez-moi, dit-elle.

Cependant le mieux ne fut que momentané. Bientôt la fièvre remontait à 40°. Toute la nuit elle se maintint à cette hauteur. L'enfant, le joli bébé aux joues arrondies, aux bras potelés, dormait à demi, en proie à l'agitation d'un sommeil malsain. Ses yeux s'étaient enfoncés dans leurs orbites et s'étaient cerclés d'un noir très sombre. La malaria, la reine incontestée de la plaine africaine, la tigresse aux yeux rouges, aux dents cruelles, rongeait le sein du bel enfant noir et

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tarissait en lui les sources de la vie. Quand Miss revint le samedi matin, il était dans un tel état de prostration qu'elle perdit tout espoir. Quelques cuillerées de cognac étendu d'eau ne réussirent pas même à le ranimer. Le thermomètre marquait 41°,4. Il mourut à neuf heures dans les bras de Léa. Celle-ci, les yeux secs, un nuage sombre sur le front, les muscles du visage contractés par la douleur, mais calme et ne criant point comme les païennes qui n'ont point de foi, l'habilla une dernière fois de sa robe du dimanche, cadeau de Yéfro, souvenir de Noël, de l'arbre illuminé auquel le petit avait souri. Elle l'étendit sur le grabat et, s'agenouillant près de lui, elle resta longtemps dans cette attitude, priant parfois et laissant errer son esprit à travers l'immense plaine de la souffrance, à travers les espaces déserts, infinis de la nuit de l'âme.

Cependant Zidji était accouru. Hier déjà, apprenant qu'il 3^ avait une maladie grave au foyer de son maître préféré, il était venu plusieurs fois aux nouvelles et ce matin, anxieux, il rôdait autour de la maisonnette. Miss sortit les yeux gonflés de larmes, et le jeune homme comprit.

— Je vais courir à Mamatola, dit-il à la gardemalade, pour avertir le père.

Et, bien qu'il n'eût rien mangé encore, il partit en hâte, le cœur navré, et parcourut en trois heures la distance de vingt-trois kilomètres qui sépare la station de la maison du gouvernement. Là-bas, Bartimée n'y tenait plus. La cour qui siégeait dès le matin ne s'était occupée encore que de petites affaires. L'absence de la femme de Maloupi, laquelle était attendue anxieusement pour témoigner sur certains points douteux, avait fortement ennuyé le juge : « Elle paiera cent francs d'amende, » avait-il dit, irrité, en apprenant qu'elle avait désobéi, et il avait conservé l'aft'aire de

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Macoba pour la fin, espérant encore que cette sotte de Mamoraké se repentirait et apporterait son témoignage.

Il était midi. Bartimée pria la cour de le licencier. Il le fit en quelques paroles émues et fermes et, comme il était très estimé des blancs du pays qui reconnaissaient en lui un homme vraiment supérieur, sa demande lui fut immédiatement accordée.

Oh ! le long retour par le chemin pierreux, à travers les rivières, les ravins sans nombre qui descendent de la montagne à la plaine ! Il passa le Letsitélé ayant de l'eau jusqu'aux genoux, la Thabina en sautant d'une pierre à l'autre, le Masétane, le petit ruisseau de la station gonflé par les orages des jours derniers, et il arriva enfin, le cœur plus gonflé que les rivières à la saison des pluies, il arriva auprès de sa femme bien-aimée, auprès du petit cadavre reposant tout paisible sur le lit. Alors il éclata en sanglots, l'homme fort ; mais maîtrisant sa douleur, il dit à Léa : « L'Eternel a choisi. Il a bien choisi. Nous aimions notre enfant. Il l'aime plus encore. Que son nom soit béni ! »

Mikéa, l'un des anciens, avait préparé une petite bière. On envoya chercher le missionnaire pour l'enterrement : car en Afrique on n'aime pas laisser le cadavre passer la nuit sur terre.... Et le cortège funèbre se mit en route. Deux évangélistes, collègues de Bartimée, emportèrent le petit cercueil. Sous la véranda, à la porte, était assise Léa. Voyant paraître la caissette allongée, couverte d'un linge noir, elle tressaillit.... Son esprit perdu dans les sombres rêveries de la douleur maternelle se réveilla. Elle reprit conscience. Elle eut un rictus d'amère souffrance au coin de la bouche, voulut se lever, se rassit. Et toutes les femmes qui étaient accroupies le long du mur, silencieuses depuis des heures, la regardaient anxieusement.

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— Mère, ne veux-tu pas venir? dit Bartimée.

Alors elle fit un effort suprême et, les hommes ayant pris les devants, chapeau bas, Léa et les femmes suivirent.

Le sentier du cimetière serpente à travers les hautes herbes, les mimosas aux épines blanches, les arbustes fleuris d'étoiles violettes. Il monte, il s'engage dans un vallon latéral, il débouche dans un espace propre où deux lignées de tombes couvertes de grandes pierres se font face l'une à l'autre. Celle de l'enfant est déjà préparée. Elle est creusée à quatre pieds de profondeur dans une terre brunie sous laquelle s'étend une argile jaune, tendre, sans pierres. Le missionnaire lit la Parole. Il exhorte, il console les femmes assises aux confins du cimetière, les hommes debout autour des tombes. Il dit à Bartimée : « Aujourd'hui, nous sommes unis dans une même douleur. Comme moi, tu es venu dans ce pays qui n'était point le tien, afin d'}' annoncer le salut et ton maître t'appelle à y souffrir, à y creuser des tombes, comme il m'}^ a appelé moi-même. Courage, mon frère ! Tu fondais de grandes espérances sur ce doux petit enfant. Quand tu parlais à l'église, il ouvrait parfois ses bras tout grands et semblait gesticuler avec toi. Tu pensais qu'il serait un prédicateur, qu'il relèverait son peuple et tu l'avais nommé Adolphe en souvenir d'un grand missionnaire que tu aimes beaucoup.... Dieu a voulu que tu le sacrifies. Tu dois montrer à ce peuple que tu peux accepter cette épreuve par amour pour Lui. Voilà le témoignage qui t'est demiandé. Sois fort et crois ! »

Puis Bartimée prit lui-même la parole : « Nous avions dit, ma femme et moi, à l'Eternel : Il 3' a deux voies ouvertes devant toi : ou bien tu nous laisseras Fenfant chéri ou bien tu le reprendras, choisis ! Il a choisi la seconde voie. Oh ! c'est bien ! Oh ! c'est

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beau ! Oh ! c'est juste ! C'est assurément ce qui est de beaucoup le mieux puisqu'il l'a voulu. La chair fait bien mal. La solitude, nous allons la sentir. Mais je remercie Dieu d'avoir appris à pouvoir dire merci à propos de tout ce qu'il fait. »

Et tandis que Bartimée, dans son habit noir d'alpaca, parlait, l'œil humide, très bas, par petites phrases entrecoupées, avec cet accent de sincérité, ce timbre de douleur dans la voix, de l'autre côté du ravin, dans les villages païens dont les huttes rondes se dissimulaient dans le feuillage, un bruit sauvage retentit. L'école d'initiation des filles, le « balé » tirait à sa fin. On allait procéder à son licenciement. Pour cela des centaines de cruches de bière forte avaient afflué vers la capitale de toutes les parties du pays et, ce soir déjà, l'orgie commençait. Les fillettes, cent à cent cinquante, sur la place du village, dansaient. Ayant déposé les lanières d'herbes tressées qu'elles avaient portées durant les six mois de l'initiation autour du cou et en double bandouillère sur les côtés, elles s'étaient revêtues de petites jupes d'étoffe claire, de colliers de perles blanches, rouges, bleues qui leur tombaient jusque sur les hanches. Dans leurs cheveux elles avaient fixé des cocardes. Le grand tambour d'un mètre de diamètre était au milieu du cercle formé par elles; des mégères le frappaient à tour de bras, et le son se propageait sourdement au loin dans les airs en vagues puissantes. Derrière se dressait la cour de l'initiation dont l'accès est interdit aux hommes, enclos de roseaux dont les gerbes empilées les unes sur les autres étaient attachées à de très hautes perches, des perches de cinq, dix mètres de haut au sommet desquelles des antilopes, des oiseaux, des éléphants grossièrement sculptés considéraient les mystères de l'intérieur. Et la danse était joyeuse, interrompue de temps à autre par les claquements de toutes les peti-

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tes mains. Tandis que l'on pleurait au cimetière des Madjakane, on dansait à la capitale des païens et, à cette mélodie des filles nubiles reprise cent fois avec animation, répondait le cantique paisible, lent, mélancolique du deuil.

Cependant, comme pour faire la synthèse, un autre chant se fit entendre, en dehors du village, celui des garçons de la « bohwira » i. Dans leurs étranges costumes ils dansaient, eux aussi, dans un espace circulaire, près de l'entrée de la capitale et ils répétaient sans fin un vieux refrain dont le sens est très m^stérieux; ils ne savent vraiment pas quel est l'à-propos de ces paroles....

Qu'est-ce qui sent si mauvais ? C'est l'odeur de la mort....

Maintenant tous, chrétiens et païens, chantaient la mort à leur façon, ceux-ci dans l'inconscience grotesque de leur mascarade, ceux-là dans le calme raisonné de leur foi....

Le culte terminé, le missionnaire jeta sur la petite bière la première poignée de terre. Bartimée jeta la seconde en disant : « Dieu l'avait donné, Dieu l'a repris ; » puis les deux évangélistes prirent les pelles ; sans hâte, avec un grand soin, ils firent couler le long des parois de la fosse la lourde terre afin qu'elle heurtât le cercueil moins violemment. Puis lorsque la bière eut disparu, ils précipitèrent leur besogne; deux autres hommes leur prirent les pelles des mains et les

* La bohwira est la seconde école de la circoncision. Les Ba-Xkouna se contentent d'une. Mais pour les Ba-Pédi elle dure deux ans : les initiés qui ont passé par les épreuves que nous avons décrites dans la première partie doivent revenir pour quelques mois Tannée suivante à la capitale. Ils se fabriquent des masques en herbe tressée qui ressemblent à ceux des « mayiwayiwane » dont nous avons parlé à propos des derniers rites de Ta première école. Les rites de cette seconde école sont d'ailleurs très différents de ceux de la première. Les jeunes gens demeurent tous dans une grande hutte circulaire à proximité de la capitale tandis que c'est au beau milieu de la place centrale du village du chef que se dresse l'enclos du « balé » où les filles reçoivent leur initiation.

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relayèrent. Bientôt la fosse fut comblée et un tumulus ovale s'éleva au-dessus. Alors ils enfoncèrent quatre grosses pierres aux quatre coins de la tombe là où la terre était molle ; ils entourèrent le tumulus d'une couronne de morceaux d'un quartz bleuâtre, d'un quartz aurifère peut-être précieux ; bientôt toute la petite éminence en fut couverte.

Le soleil allait se coucher. Là, derrière la montagne, le ciel était d'un gris de plomb. Les arêtes du Mamotsuiri et des cimes voisines se dessinaient, éclairées d'une étrange lumière. Quelques nuages très blancs se promenaient sur ce fond ténébreux que des éclairs lointains déchiraient parfois. Les chants se turent, les hommes rentrèrent dans leurs demeures, les grandes montagnes impassibles envahies par le brouillard se cachèrent et, sous la terre, le bébé potelé, l'enfant raphaëlique aux yeux fermés, dormait loin de sa mère.

Le missionnaire retournait par la nuit à la montagne, car, durant la saison des fièvres, il passait quelques semaines sur le haut plateau du Marovougne. Pour y arriver, il suivait le chemin par lequel Maroupi s'était échappé de l'école de la circoncision quelques années auparavant. Monté sur sa vieille mule au pied sûr et lent, il escaladait les pentes rapides ; puis il passa le col qui conduit dans la vallée de Thabina, entre les deux arbres immenses qui se dressent là comme une porte superbe séparant les deux vallées. L'obscurité était tout à fait venue. Il devait tenir son bâton devant son visage pour n'être pas déchiré par les branches, tandis que la mule fidèle, connaissant le chemin par cœur, s'avançait avec assurance à travers l'épaisse forêt. Il sortit bientôt du bois et entra dans le haut pâturage. Les montagnes de la partie ouest du Drakensberg parurent alors à ses yeux très faiblement éclairées par une dernière lueur crépusculaire. Le brouillard ne les avaient pas encore envahies. Quel

156 A l'école de la station

panorama I Là-haut c'étaient Malinwana et Mampouhvane, les deux cimes jumelles, puis les curieux sommets de Mamba et au bout de la chaîne, la haute roche du Wolksberg avec son profil de Dent de Vaulion.... Ces cimes dominaient des hauts plateaux en partie boisés qui tombaient abruptement vers les vallées plongées dans l'ombre. Trois Creux-du-Van successifs se dessinaient vaguement, cirques immenses dont le fond était garni de forêts avec une cascade se précipitant au beau milieu. Et vers la plaine descendaient des arêtes en plis innombrables, très doux, très arrondis.

O Nature ! Impassible, immobile au sein de nos douleurs.... Les générations se succèdent et meurent ainsi que les éphémères au printemps, comme ce nuage de termites ailés qui sortent en foule après la pluie, perdent leurs ailes sur le sol et disparaissent ainsi que des vers noirs dans la brousse où les oiseaux

les dévorent Les tribus qui habitent ces vallées de

temps immémorial ont aussi vécu et sont mortes ; l'histoire ne les a pas même connues. Elle n'a point conservé leur mémoire. La mort les a englouties.... La mort ! Il dit vrai le chant des circoncis : Partout se répand son odeur nauséabonde....

Mais voici qu'une lumière nouvelle a paru sur cette terre antique. O Dieu ! Inconnu si longtemps, et soudain révélé î Quelle transformation ! Bartimée était admirable aujourd'hui ! Quelle assurance dans cette voix qui tremblait ; quel éclat doux et quelle sérénité dans ces yeux rougis de pleurs ! La foi a vaincu ! Dans ce cœur de noir aussi, elle a accompli ses merveilles, déposé son baume, allumé son flambeau, remporté sa victoire....

....La mule escalada avec peine le dernier crêt rocailleux et, arrivé sur le plateau où brillait la lumière fidèle du foj^er, le missionnaire vit le Mamo-

Soldat de Christ et soldat de son chef 157

tsuiri dresser sa pyramide plus majestueuse encore dans un ciel tout à fait clair. Le brouillard s'était dissipé. Un vent frais et pur soufflait là-haut ; il semblait que l'odeur de la mort avait disparu.

Zidji là-bas dans la plaine, couché sur le sol, enveloppé dans sa couverture songea longtemps aussi. Il ne pensa pas à la Nature, à l'Histoire, à la Révélation.... mais à Fazana. Il songea au deuil de Mankélou. Il se rappela la haine horrible, sanguinaire qui réclamait une victime, le procès en sorcellerie, ce temps maudit

de souffrance torturante Puis il revit aussi Macoba,

la grande païenne qui pour obéir à ses superstitions

avait tué son enfant Et à côté de son père criant

vengeance, de Macoba infanticide, il mit Bartimée résigné, bénissant, priant.

Alors il se réjouit du triomphe de la foi.

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