‹ Zidji; étude de moeurs sud-africainesChapitre 11 sur 19 · SOLDAT DE CHRIST ET SOLDAT DE SON CHEF · texte numérisé non relu

SOLDAT DE CHRIST ET SOLDAT DE SON CHEF

« — Dis-moi, Zidji, mon fils, quand te décideras-tu? Quand te livreras-tu ? » dit un jour le missionnaire à son domestique. Le jeune homme baissa la tête. Il désirait ardemment passer par cette crise qui s'appelle la conversion et sans laquelle un païen n'entre pas dans l'Eglise de Dieu. Shilote l'avait scandalisé, il est vrai et Shilote n'était pas le seul représentant du chrétien noir inconséquent sur la station. Mais, plus intelligent en cela que la plupart des colons africains, Zidji ne déclarait pas que la Mission fût un insuccès (a failure) parce que quelques soi-disant convertis

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deviennent de mauvais sujets. Il connaissait Bartimée. Il voj^ait sous ses yeux au village des chefs de famille pieux et moraux, d'anciens buveurs qui ne s'enivraient plus, des jeunes gens qui avaient abandonné les coutumes impures du « gangisa ». Et il avait raison de croire à la Mission, car à tout prendre, pour qui connaît la nature humaine, il est infiniment plus extraordinaire qu'il y ait un seul chrétien indigène conséquent que dix mille indignes....

Aussi Zidji désirait-il se convertir. Depuis longtemps il avait abandonné son idéal de jadis : gagner trente livres et acheter une femme. Il aspirait de toute son âme à devenir un de ces « Madjakane » dont les païens se moquaient, car il sentait qu'il serait meilleur alors et qu'il irait plus loin et plus haut. L'affaire de Macoba l'avait aussi remué. La vieille n'avait pas été condamnée, car le tribunal n'avait rien compris à ce crime ; mais cette histoire avait révélé à Zidji les ténébreuses horreurs du paganisme et l'en avait dégoûté.

Aussi la question de Monéri lui retourna-t-elle dans le cœur l'épée qui le meurtrissait. Comment faire pour se convertir? Zidji n'était pas une de ces natures nerveuses qui s'excitent dans le vide et se forcent à pleurer. C'était un tempérament calme, raisonnable, capable de profondes émotions, certes, mais d'émotions sincères seulement.

Le soir venu il demanda la permission d'aller « faire la causette » au village. Il passa tout le long de la rue où se succédaient les maisons carrées des néophj^tes ; il ne s'arrêta pas chez le père Mouki dont la nombreuse famille grouillait sur la véranda.... Mouki était un vieux chrétien passablement endormi, un ancien très convaincu de sa sagesse et ses fils étaient de grands gaillards assez grossiers. Zidji dépassa la case du père Shilling ; là il eût trouvé meilleur conseil, mais le père Shilling très brave, très

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consciencieux était plus occupé des légumes qu'il vendait aux blancs de la mine que du salut des âmes. Il continua jusqu'au bout de la rue et arriva chez Titus. Titus était un cousin de Zidji, l'un des premiers Nkouna convertis. Bien que jeune encore, il jouissait d'une grande considération, parce qu'il était lent à parler et qu'il parlait toujours sensément. Jamais on ne l'avait vu en colère. Il était seul dans sa cabane, en train de remplir la cartouche de laiton qui lui servait de tabatière, quand Zidji entra dans sa chambre éclairée d'un petit quinquet fumeux.

— Le soleil est couché, dit le visiteur.

— Il est couché, répondit Titus.

— Tout le monde va bien ?

— Oui, et chez Monéri aussi?

— Oui J'ai quelque chose à te demander, mon

frère.

— Et quoi donc?

— Comment faut-il faire pour se convertir?

Titus interrompit son travail et peu s'en fallut qu'il ne laissât tomber sa tabatière. Il leva les yeux sur le jeune garçon et voici, ses yeux étaient brillants de joie. . . . Car il aimait beaucoup son petit cousin. Il l'avait plus d'une fois encouragé d'un mot au bon moment et ce soir-là encore, il lui répéta le message évangélique, la grande histoire qui console le monde et le régénère. Il pria avec le jeune homme et lui dit pour finir : (( Dieu n'est pas éloigné de toi. Il entend tes soupirs et connaît ton désir. Aie confiance. Il se fera voir à toi bientôt. »

Et en effet, Dieu ne tarda pas. Le mystérieux Aimant qui attire les cœurs à Lui, après avoir troublé la quiétude de cette âme droite, un beau soir se l'annexa soudain.

C'était le jour du Vendredi saint. Les deux églises s'étant réunies, celle de Bartimée et celle de Monéri^

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on avait entendu des discours très sérieux en souto et en thonga. Zidji qui savait les deux langues avait tout très bien compris. Il écoutait intensément et lorsque Bartimée, des larmes dans la voix, les j^eux levés au ciel, conjura les païens de croire du cœur à l'œuvre rédemptrice, un frisson secoua le cœur du jeune homme. Mais il réprima le cri qui allait sortir de sa poitrine et, à la fin du service, quand il se mêla aux groupes qui s'en retournaient au village, l'émotion se dissipa....

Le soir, il y avait séance de lanterne magique. Monéri allait illustrer la vie du Seigneur, de sa naissance à sa mort ; des fouies de spectateurs s'étaient réunis pour contempler les grandes images et l'assemblée était plutôt houleuse. Mais à mesure que se succédèrent les scènes de la Passion, l'auditoire se calma. On vit Jésus à Gethsémané, Jésus baisé par Judas, jugé, insulté, couronné d'épines, portant sa croix.... enfin Jésus crucifié; trois croix très longues se détachant sur l'obscurité du ciel, un nimbe de gloire autour de la face exsangue du Crucifié, un tableau fantastique, poignant, à la Gustave Doré. En face de ce spectacle suprême de douleur, Monéri fit chanter la complainte de la mort du Christ, un cantique lent dans lequel l'âme dit au Sauveur :

Oh ! Jésus, mon frère. C'est parce cjue tu t'es mis

Pourquoi donc pleures-tu ? A ma place à moi ;

Ton cœur te fait mal, Tu fus battu pour la rançon

Pourquoi te fait-il mal ? Du mal que j'ai commis.

Ici un sanglot étouffé se fit entendre dans l'assemblée. Quelqu'un pleurait. Les autres continuèrent :

Ils t' étendent sur la croix, Je te bénis, toi qui m'aimes,

La croix des malfaiteurs. Mais c'est plus fort que moi !

Ton sang coule goutte à goutte Je m.e confie en toi seulement. :

Et c'est ainsi que tu meurs. Me voici, je veux te suivre.

Durant le chant des deux dernières strophes les

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sanglots s'étaient peu à peu multipliés. Hommes, femmes, enfants avaient été gagnés. Les uns ne savaient pourquoi ils pleuraient.... Zidji, lui aussi, avait fondu en larmes. Soudain l'immensité de l'amour de Christ avait paru à ses yeux et, puisque Jésus avait souffert cette mort ignominieuse à notre place, quelle n'était point notre perdition ! La croix l'avait amené au sens du péché bien plus que le sens du péché ne l'avait amené à la croix.... Mais quelle que fût la voie suivie, il était arrivé. « La nouvelle Jérusalem a douze portes et chacune d'elles est une perle, » disait Drummond. Peu importe le côté par lequel on pénétre.... pourvu qu'on y pénètre.

Et il se sentait dans le sanctuaire maintenant. Ses larmes devenaient des larmes de joie. Il avait accepté la rédemption.

Après la fin du cantique, Monéri qui n'était nullement partisan des scènes de pleurs à l'église, se leva et très doucement dit : « Maintenant faites silence. » Peu à peu les sanglots s'arrêtèrent. Il ajouta: « Croyez de tout votre cœur à celui qui a souffert tout cela pour vous.... » Et Zidji dans son cœur dit : « Amen 1 »

C'est ainsi que le jeune Nkouna, l'élève distingué de la circoncision, le fils du général de l'armée païenne entra dans l'Eglise chrétienne ; à partir de ce jour-là, il fut quelqu'un d'autre, le même Zidji et pourtant plus le même. Et si plus tard il erra, il pécha, il tomba, jamais l'effet de ce jour de Vendredi saint ne fut aboli. Tant il est vrai que cette crise de l'âme est la crise suprême.

Il y a des théologiens qui prétendent que la croix de Christ n'a rien à faire avec le salut du monde. Elle n'importe pas beaucoup plus que la ciguë que Socrate a dû boire ou les tourments de ces milliers d'innocents qui ont péri, victimes de l'injustice humaine. Dans les alambics de leur théologie, ces hommes ont distillé le

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mystère du Calvaire ; comme les chimistes traitent les racines médicinales pour en extraire les alcaloïdes, ils ont extrait eux aussi de l'histoire évangélique un certain nombre de principes moraux indiscutables pour guérir l'humanité. Seulement, de même que le malade dont les sulphates délabrent l'estomac et qui profiterait beaucoup plus de la médecine telle que la nature l'a préparée elle-même, le cœur humain n'est pas régénéré par l'exposé froid des vérités théologiques.... La puissance qui le vainc, c'est la croix. Et, malgré les sourires supérieurs des professeurs modernes, la croix, puissance de salut, continuée travers le monde sa course triomphante. Et c'est elle, la croix rayonnante de la justice et de l'amour divins qui

attire tous les hommes en haut vers les sommets

de la vie religieuse que les nations païennes n'eussent jamais connus sans la croix.

De tous les moyens que l'humanité a imaginés pour travailler à son perfectionnement moral, la croix demeure le grand, l'unique. Aussi bien ne fut-elle pas inventée par l'homme, mais elle lui fut donnée de Dieu.

Lorsque le soir même Zidji vint annoncer sa conversion à Monéri, celui-ci eut un tressaillement de joie.... Car dans la vie d'un missionnaire, vie pleine d'occupations de toutes sortes, matérielles ou autres, il n'est pas de plus beau moment que celui où une âme vient dire: « J'ai cru. » C'est le miracle de la nouvelle création.

— Et tu désires vraiment suivre celui qui t'a sauvé, mon fils ?

— Oui, je le désire de tout mon cœur. Qu'il parlât sincèrement, la suite le prouva.

Deux ans auparavant la station missionnaire avait été considérablement agrandie par la création d'une école supérieure dont le but était de former des évangélistes et instituteurs pour tout le pays thonga. Plu-

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sieurs jeunes gens des Spelonken, du Littoral de Delagoa y étaient entrés déjà et travaillaient avec zèle à se perfectionner dans les éléments de l'arithmétique, de l'anglais, l'étude de la Bible demeurant au centre de l'enseignement. Un second missionnaire avait été mis à la tête de ce nouvel établissement dont tout le monde attendait beaucoup de bien....

— As-tu pensé à l'école, Zidji ? demanda son père spirituel.

— Oui, depuis longtemps je désire y entrer. Puisque Christ est mort pour moi, je veux mourir pour les autres.

Zidji qui avait presque fini les classes de l'école primaire de la station devint donc un des élèves de l'école d'évangélistes. Il fut dûment mis au courant des règles de l'institution.

« Tu t'engages à servir la Mission pendant six ans au moins, à la sortie des cours ; ceux-ci dureront quatre ans. Tu promets d'être soumis à ton missionnaire et à celui de tes camarades qui est établi comme surveillant. Interdit d'avoir aucune correspondance avec des jeunes filles pendant le stage à l'école. Les amourettes ne sont pas tolérées. Mais si un jeune homme entre étant déjà fiancé, c'est bien. Il n'a qu'à l'annoncer au directeur, etc. » Zidji promit tout de tout son cœur et de toute son âme ; il fut admis dans l'un des trois dortoirs de l'école et commença à manger le « mogayo », c'est-à-dire la farine de maïs que les élèves moulaient tous les jours et qui constituait leur principale nourriture. La règle de l'école ne lui fut pas pénible.... Il en avait vu d'autres et de plus dures au camp de la circoncision. Et il valait bien la peine de sacrifier les petits régals de la cuisine des femmes à la sainte ambition de devenir un prédicateur del'Evangile.

Cependant quelques semaines plus tard l'école fut

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suspendue d'une manière absolument inattendue. La guerre anglo-bœr battait son plein. Les commandos vaincus à Machadodorp s'étaient repliés sur le Bas- Pays du Transwal et accomplissaient lentement, à travers le désert, leur jonction avec les troupes réfugiées au Nord à Pietersbourg. Profitant de ce moment où le Gouvernement bœr n'avait plus ni le pouvoir ni le temps de s'inquiéter des indigènes et où les Anglais n'étaient pas encore assez maîtres du pays pour pouvoir les contrôler, les tribus noires entreprirent de régler de vieux comptes : Le fils de Sékoukouni qui demeure de l'autre côté des pics du Drakensberg, au Sud de l'Oliphant, aspirait à reconquérir la suprématie qu'il exerçait jadis sur toutes les tribus pédi de la région. Un vassal mécontent, Maféfé, lui résista et vint se réfugier chez Mogwane. Celui-ci lui donna asile et reçut ses bœufs et ses femmes.... Par contre Sikororo, le vieux chef centenaire, l'anachorète de l'Alpe africaine, qui vit dans la solitude, loin des femmes et loin du monde, fit sa soumission au terrible potentat dont les soldats s'appellent les Maroudja. Par là il devint l'ennemi de Mogwane. Les Ba-Nkouna, quoique de tribu toute différente ainsi qu'on le sait, sont depuis longtemps les alliés des Pédi du Bokhaha avec lesquels ils se partagent le pays. Dabouka épousa donc avec conviction la cause de son ami, le chef Mogwane. Une troupe de Sikororo ayant attaqué quelques villages des Nkouna établis à la frontière de son pays, brûlé leurs greniers à maïs, éventré leurs porcs, volé leurs poules, cette agression mit le feu aux poudres. Une excitation extraordinaire se produisit partout dans le pays. Les Ba-Pédi arrivaient chez leur chef avec des airs martiaux d'un comique achevé, chacun ayant un vieux fusil à pierre sur l'épaule, crosse en l'air, canon dans la main et marchant à grands pas vers la capitale comme s'ils étaient appelés à

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sauver le royaume ! La plupart avaient au plus de quoi tirer un seul coup.... Mais c'était justement ce coup qui devait décimer l'ennemi ! Ces soldats pédi n'avaient aucun ornement belliqueux et étaient vêtus pour la plupart d'affreuses vestes en loques. Arrivés à la place publique de Mogwane, ils s'asseyaient prosaïquement par petits groupes et s'offraient des prises en attendant les événements.

Chez Dabouka, il en était bien autrement. Les Nkouna, comme tous les autres Thonga, ont adopté le système militaire zoulou et l'on ne saurait nier que cet appareil apporté de toutes pièces par les guerriers de Manoukosi au Littoral de Délagoa ne soit fort impressif, grandiose même à certains moments. Lorsque toute l'armée se fut réunie sous le figuier énorme, les Nkouna firent le cercle à son ombre. Ce cercle est plutôt un fer à cheval, car il y reste une ouverture qu'on appelle la porte. Chose curieuse, cette disposition de l'armée correspond tout à fait à celle des huttes, au village. Au fond faisant face à l'ouverture, se tient le chef entouré des plus vieux guerriers de la tribu, de même que, dans le kraal, la hutte du maître du village est vis-à-vis de la porte d'entrée. Ce régiment des hommes aux cheveux grisonnants, c'est la poitrine de l'armée. On les appelle les buffles. Les autres guerriers se disposent des deux côtés du cercle par rang d'âge, les plus vieux des deux côtés de la poitrine : ce sont les hyènes qui déchirent, puis les mouettes de la mer aux évolutions rapides, puis les antilopes, puis les lynx aux dents acérées, enfin, à droite et à gauche de la porte, les jeunes gens qu'on appelle « bajlanazo », le plus bruyant et le plus nombreux des régiments.

Par une faveur spéciale, les « Madjakane » avaient été autorisés à former un groupe spécial que le chef avait invité à se placer près de lui.

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Il était superbe, ce cercle de guerriers noirs dans leurs plus beaux atours, tous tenant le bouclier dans la main gauche, leurs sagaies dans la droite, leurs têtes couvertes de plumes d'autruches ou de veuves, leurs jambes et leurs bras de longs poils blancs pris à des queues de vaches, se regardant tous, ne pouvant contenir leur impatience. Les chants de guerre partirent d'eux-mêmes, lents, solennels; d'abord celui qui célèbre en paroles énigmatiques la girafe du désert, le chef pour lequel l'on mourra, puis celui qui glorifie la sagaie qui déchire les ennemis et deux ou trois encore. En cadence se balançaient les bras, les jambes, les torses, et la terre tremblait quand, tous ensemble, les pieds frappaient le sol et que les poitrines articulaient un « ji » énergique.

Puis vint le « guila », la célébration des exploits.... Un homme d'âge mûr sortit des rangs, s'avança dans le cercle à petits pas, infligeant au sol avec ses pieds des coups répétés, tantôt longs, tantôt courts : tâ-tatata, tâ-tata! Tous ses muscles étaient tendus et il prononçait sans trêve en zoulou des paroles que l'assemblée soulignait. Sans doute il racontait ses exploits. Puis, il rentrait dans les rangs et alors comme un seul homme l'armée entière poussait un sifflement puissant se terminant sur une note très haute : Zuiiiiiiii et retombant soudain en une exclamation prolongée, gutturale : lyaaa I Quelques-uns ajoutaient : Ndjao, le lion ! Et cela voulait dire : Il vient, il bondit, il est là, le lion nkouna, l'armée invincible !

Un homme plus jeune succéda au vieux. Lui sautait en brandissant ses armes. Après la force contenue mais terrible du lion, l'agilité de l'antilope. Il avait aussi tué jadis un ennemi et il montrait comment il l'avait transpercé. Sa sagaie plongeait et replongeait dans le cœur de cet ennemi imaginaire. Puis soudain Jeux autres jeunes gens s'élançaient dans l'enceinte

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rivalisant de bonds sauvages avec lui. C'étaient ses « bahlomouri » c'est-à-dire ceux qui lui avaient aidé à tuer, car le vrai héros, le propriétaire du mort, c'est celui qui lui a porté le premier coup. On dit qu'il a percé la tête. Ceux qui suivent peuvent encore frapper l'ennemi hors de combat mais leur gloire est moindre. On dit d'eux qu'ils ont percé la jambe et le bras. Tous les trois s'acharnaient donc sur leur victime supposée et leurs yeux brillaient d'un éclat incomparable.... Le cœur de tous les guerriers tremblait alors. Car, dans ces productions intensément vivantes, il y a toute une poésie primitive. Les trois genres littéraires : épique, dramatique et lyrique y sont encore confondus et pourtant, malgré leur spontanéité apparente, ces manilestations-là sont soumises aux lois d'un certain style. Quand retentit le puissant : Zuiii, I^^aa 1 par lequel le cercle entier accueillit cette danse superbe, Zidji, et plus d'un avec lui, sentit ses cheveux se dresser sur la tête, de crainte, d'enthousiasme, de désir.... et avec tous les autres il cria au chef: « Donne-nous ! ! Donnenous ! ! » C'est ainsi que l'armée supplie son chef de lui donner la permission d'aller tuer, car, sans cette permission, la guerre ne peut commencer. Il faut qu'il envoie ses guerriers au feu, sinon ceux-ci ne seront que des meurtriers et leurs exploits que de vulgaires assassinats.

Après un ou deux jours de ces représentations épiques le diapason était monté très haut. Une troupe de jeunes gens dont Zidji faisait partie fit une incursion jusqu'au pays des ennemis. A l'un des gués du chemin, ils trouvèrent un bâton surmonté de quelques plumes d'un certain échassier nommé « mapfalane ». Cet oiseau porte malheur aux voyageurs. Si on le rencontre au moment où l'on entreprend une course, on retourne en arrière aussitôt.... C'est l'oiseau de l'orient qui empêche les voyages. Evidemment les ennemis

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avaient planté là ces bâtons pour faire avorter toute expédition guerrière que l'on aurait pu tenter contre eux. « Ils ont peur ! » dirent les jeunes Nkouna. Et Zidji qui commençait à être délivré des superstitions païennes arracha le piquet et le jeta dans l'eau de la rivière.

D'autre part on apprit par des espions que l'armée de Sikororo avait reçu du renfort et qu'elle était en train de manger les bœufs de la guerre : ceux dont on mélange la viande avec des médecines mystérieuses pour obtenir l'invulnérabilité. La bataille allait donc se livrer. Dabouka réunit tous ses hommes et Mankélou entrant dans le cercle, sa queue d'hyène à la main, une vieille chemise autrefois blanche faisant tristement contraste avec ses ornements guerriers, annonça en phrases brèves que, ce soir, l'armée recevrait l'aspersion de la grande médecine des Ba-Nkouna, celle qui assure la victoire et qu'on conserve de génération en génération pour le salut de la tribu.

Il faisait nuit sous l'immense figuier. On fit cercle en silence; la poitrine, les flancs, les ailes de l'armée prirent leurs positions; puis, au lieu de danser, de crier, tous les guerriers s'assirent, mirent la tête sur leurs genoux et fermèrent leurs yeux. Alors l'une des reines, une vieille femme, s'étant dépouillée de tous ses vêtements entra dans le cercle viril, portant à la main une marmite pleine de la décoction sacrée. Elle tenait aussi une branche bien feuillue qu'elle trempait dans le liquide et avec laquelle elle aspergeait tous les régiments les uns après les autres. Et elle parlait lentement, au milieu du silence absolu. Elle disait : « Allez fracasser leurs marmites, allez brûler leurs villages et transpercer leurs chiens. Saisissez leurs chefs Amenez-les ici même.... Amenez Rios; amenez Sikororo. Amenez Masoumé. Sauvez votre roi. Sauvez votre pays ! » C'était excessivement impres-

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sionnant et tous, jusqu'au plus vieux, tremblaient. Durant l'aspersion, nul ne doit lever les yeux. Celui qui regarderait mourrait.

Etrange coutume vraiment ! En voici peut-être l'explication : On a assisté — sans le regarder — à un spectacle inouï, impudique, interdit au premier chef ; l'une des matrones de la tribu s'est promenée sans vêtements au milieu du cercle guerrier. Dès lors plus rien n'épouvante. Plus rien n'est impossible. La vue du sang ne répugnera plus à personne. On est capable de tout.

Le lendemain le chef « donna » à l'armée le chemin de la bataille. Chaque régiment à son tour se porta à la rencontre du général poussant les cris de la bête dont il portait le nom et Mankélou, levant sa queue d'hyène, pointait vers le pays ennemi. Les antilopes firent : Tschui, tschui, gwii, gwii,hwii, hwii ! e ka-kaka-ka et elles bondirent vers l'orient. Puis les mouettes s'élancèrent en faisant tswé-tswé-tswé ! Les lynx koué-koué-koué et enfin les buffles, les vieux, boum î boum ! mhoum 1 Quelques-uns avaient attaché une corne ou deux sur leurs fronts et imitaient le bœuf qui transperce ou le rhinocéros qui fond sur son ennemi.

Dans le village régnait une grande tranquillité, tandis que toute la force armée était partie pour la bataille. Les cœurs étaient anxieux et l'on surveillait avec inquiétude du haut d'une colline la plaine du côté de l'orient. La rencontre devait avoir lieu sur les bords du fleuve Sélati, à 7 kilomètres à l'est, à la frontière du pays de Sikororo . Qui traverserait le ruisseau ?. . . Bientôt un jeune garçon vint tout effrayé dire qu'il avait aperçu, de son poste d'observation, la fumée d'un village qui brûlait en deçà de la rivière. C'est donc que les ennemis avaient repoussé ceux du Bokhaha et passé le Sélati. Aussitôt ce fut un sauve-quipeut général. Les femmes des Ba-Pédi empaquetèrent

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en hâte leurs nippes dans leurs grands paniers coniques et, se chargeant de tout ce qu'elles avaient de plus précieux, détalèrent vers la plaine, bébés sur le dos et tenant par la main les enfants capables de courir. Elles passaient auprès de la maison de la station. Monéri les rassurait. « N'aj^ez pas si peur ! On ne sait encore rien. » Mais ayant perdu la tête elles n'écoutaient rien et c'était de longues théories de négresses à moitié nues, qui s'enfu^-aient les yeux hagards, leurs jupes de peau se balançant de ci de là. Elles se croyaient déjà mortes.

Bientôt le bruit de la fusillade se rapprocha. Le soleil se couchait. Enfin sur le col entre le Tchikaboutomi et son avant-mont, les guerriers de Dabouka et de Mogwane parurent. Ils marchaient en bon ordre mais évidemment ils avaient été battus. Les ennemis avaient cessé leur poursuite, car plusieurs des leurs avaient été tués et ils avaient probablement dû procéder à leur sépulture....

Le retour fut morne. On pouvait s'attendre au pire. Le lendemain l'un des meilleurs tireurs de Dabouka vint vers Monéri : «Nous sommes morts, dit-il. Sikororo va revenir avec des renforts et nous ne pourrons pas lui résister. Tous nos villages y passeront. » Il était à peine sorti que Mogwane, le chef pédi arrive. « La situation est des plus graves. Je viens d'apprendre que le chef Thabina, celui qui demeure derrière la montagne à l'ouest, a fait alliance avec Sikororo. Ils ont résolu de nous anéantir et veulent aussi massacrer les missionnaires parce que ce sont eux qui nous ont instruits et nous ont donné le courage de leur résister. Ils disent que les missionnaires veulent mettre les noirs sous le joug des blancs. Or ils n'en veulent plus de ce joug. »

C'était une mauvaise nouvelle, en effet. Si Thabina se joignait à Sikororo il n'y avait guère de chance

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de s'en tirer. La station était pratiquement cernée.

Le vieux missionnaire, que nous appellerons Senior, alla trouver son collègue Junior, et tous deux se concertèrent sur ce qu'il fallait faire.

De nombreux détachements de Bœrs passaient justement par le désert après leur défaite de Machadodorp et de Komatiport et campaient à Leydsdorp. Monéri Junior partit immédiatement avec sa voiture et ses deux mules pour aller leur représenter la situation. Leydsdorp est à trente kilomètres. Il n'y arriva que le soir. Autour d'un feu, il trouva de grands gaillards cuisant leur repas; c'était un parti de Hollandais qui faisaient le service du télégraphe. L'un d'eux avait été secrétaire du général Botha. Un autre était avocat à Johannesbourg. Leur commandant, une espèce de reître à la Rembrandt, dans ce clair-obscur africain, répondit avec hauteur qu'ils avaient assez à faire avec leur propre guerre sans s'embarrasser encore des disputes des tribus noires. Mais l'avocat entraîna le missionnaire dans le petit hôtel de la localité. Deux ou trois autres compagnons le suivirent et là, inter pocida, on causa.

— S'il y a des femmes et enfants blancs en danger, j'y vais, dit l'avocat.

— Moi aussi, ajouta le télégraphiste.

— Et moi, je suis de toutes vos aventures, dit un troisième. Partons !

A trois heures du matin, armés jusqu'aux dents, les trois guerriers de l'armée bœr accompagnèrent le missionnaire à travers les gués, les ornières, les fondrières jusqu'à la station qu'on vit bientôt paraître dans la clarté indécise du matin. Elle n'était pas encore en feu ! L'attaque cependant était attendue pour ce matin-là. Mais personne ne parut, à part la martiale troupe dont l'arrivée ressuscitait les courages et rassérénait le ciel.

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Deux jours, trois jours s'écoulèrent. Point d'ennemis I Les Hollandais repartirent avec leurs fusils Mauser et leurs cartouches et durant trois semaines rien ne se passa.

Mais un certain mardi, Vondo, le veuf de Fazana, qui demeurait aux confins du paj^s ennemi, arriva en toute hâte chez Dabouka, l'avertissant que de grands renforts étaient arrivés de chez Sékoukouni chez Sikororo et qu'une expédition très menaçante se préparait. Or tous les guerriers nkouna, fatigués d'attendre une attaque qui ne se produisait pas, s'étaient dispersés. Il n'en restait à la capitale qu'une trentaine occupés à garder les bœufs du chef. Impossible de réunir l'armée avant le lendemain.... La situation était très grave, en vérité.

Tandis que Dabouka et ses conseillers discutaient, l'air anxieux, sur la place publique, soudain le grand devin de la tribu, Rinono, apparut, l'air inspiré. Il avait ramassé un lien d'herbes entrelacées jeté à l'entrée du village par une femme qui s'en était servi pour attacher son fagot de bois, et, avec un geste nerveux, il séparait ces herbes les unes des autres, les éparpillait dans toutes les directions et criait sur un ton prophétique : « Nous les disperserons ! Nous les transpercerons ! Nous les anéantirons ! » Rinono était un jeteur d'osselets fort renommé. Il croyait de tout son cœur au pouvoir divinatoire de ses astragales et de ses coquilles; dans son angoisse, il avait ouvert le sac de peau où il conservait les soixante précieuses pièces de son jeu.... Il les avait projetées devant lui sur sa natte et soudain, dans les osselets couchés ou debout, dans les coquilles laissant voir leur large bouche, dans les pierres, les morceaux de carapace de tortue montrant leur face convexe, il avait vu clairement, avec une évidence absolue, Sikororo vaincu, ses guerriers chassés, ses villages brûlés; alors ce

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vieux païen croyant était venu à la capitale ranimer le courage de son peuple.

Chez Monéri, ce soir-là, on se réunit à l'église et l'on pria. Là aussi la foi, une foi plus pure, la foi en Dieu qui n'abandonnerait pas les siens, vint mettre le calme dans les cœurs épouvantés et l'on crut contre toute espérance.

La nuit fut tranquille et l'on put même dormir. Qui sait si ce n'était pas une fausse alerte après tout ? Mais dès que l'orient commença à s'éclairer, les doutes s'évanouirent.... Déjà une ceinture de villages brûlaient sur les pentes de la colline de Mohlohlune, en avant du Tchikaboutomi. Et, dans la lumière crue du matin, ces flammes montant tout droit vers le ciel semblaient le prélude d'une conflagration terrible. Déjà des cris d'horreur retentissaient. Des femmes criaient : « On me tue ! Au secours I » Et le crépitement de la fusillade commençait. Une armée considérable divisée en quatre corps descendait vers le Moudi, un des corps se dirigeant vers le haut de la vallée, chez Maféfé, l'ennemi à mort de Sikororo, un second contre les villages de Mogwane, un troisième contre la station missionnaire et le dernier contre la capitale de Dabouka, tout au bas de la vallée, déjà dans la plaine

Réveillés en sursaut, les quelques braves de Dabouka se portent résolument à la rencontre. Les chrétiens de la station pourvus pour la plupart de carabines Martini et habillés de pied en cap à l'européenne courent à travers la vallée pour défendre le passage du Moudi. Zidji, bien que n'aj^ant qu'une sagaie, les suit. Un espoir suprême les anime.... Ils s'abritent derrière quelques termitières, visent bien, ne font feu qu'à bon escient.

Plus haut, chez Mogwane, les ennemis réussissent à passer le ruisseau. Mais une fusillade nourrie les

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reçoit. Plusieurs tombent : « Mo3^a, Moya ! » crient-ils. « Ce n'est que du vent. » Mais les gémissements des blessés les épouvantent. Bartimée et Maloupi sont au premier rang et combattent vaillamment. Chez Maféfé le combat s'engage presque corps à corps.... Qui faiblira? Soudain, dans le centre, les assaillants s'enfuient. Leur chef, Rios, le vilain intrigant qui a toujours poussé à la guerre, est tombé transpercé d'une balle.... Les chrétiens s'élancent après eux, passent le Moudi : « Ce sont des blancs ! Les blancs sont venus ! » crient les ennemis en déroute. Ils détalent au centre. Ils détalent partout et maintenant la poursuite commence.

— Zidji, va vite demander des cartouches à Monéri, dit le père Mouki. Nos munitions sont épuisées.

Léger comme l'oiseau, Zidji revient à la station, autour de laquelle les balles avaient déjà sifflé et il repart pour le front de bataille avec son précieux chargement.... C'est la victoire. Là-bas, à l'est, des fumées commencent à s'élever. A les voir paraître les unes après les autres, on devine la marche de l'armée victorieuse.... Les deux chefs suivent leurs guerriers. Ils se rencontrent auprès du cadavre de Rios et se serrent la main avec une émotion indescriptible. On passe le Sélati, on arrive aux portes du paj's ennemi, à la capitale de Sikororo. Le vieux chef est là-haut, seul dans la montagne. Va-t-on le tuer, le faire prisonnier? Les conseils de la clémence prévalent. La leçon a été suJBQsante. Les vainqueurs reviennent chez eux.

Ce retour fut quelque chose de superbe. Chacune des trois armées alliées rentra dans sa capitale en exécutant des chants de guerre. Les guerriers de Maféfé, Basoutos de la montagne, maigres, secs, aux muscles d'acier, sautaient, dansaient tout le long du chemin et leurs armes scintillaient. L'un d'eux chantait un solo en fortissimo, célébrant les exploits du jour et toute la troupe lui répondait en clameurs viriles, sono-

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res, par monosyllabes. C'était d'une sauvagerie extraordinaire. Chez Dabouka, les guerriers peu nombreux le matin étaient accourus pendant toute la journée et, au retour, bien que la plupart n'eussent guère pris part à la bataille, ils participèrent au chant de triomphe. Une heure avant d'arriver à la capitale ils l'entonnèrent et ne le lâchèrent pas avant d'avoir atteint le grand figuier sous lequel ils firent aussitôt cercle.... Ceux qui avaient tué des ennemis alors commencèrent leur « guila ». Mais Dabouka les fit taire et debout au milieu de tous ses guerriers, il dit : (( Vous avez été vaillants. Mais sachez que si nous avons vaincu, c'est grâce aux chrétiens et à leur fermeté.... » Là-dessus un païen cria : « Nous aussi, nous avons été courageux ! » Le chef dit : « Chantons un cantique, » et il pria, bénissant Dieu pour la grande délivrance. L'armée entière écouta avec un profond silence et c'est peut-être la première fois que le cercle militaire zoulou, le cercle des sagaies et des boucliers de peau se recueillit pour une prière au vrai Dieu.

Enthousiasmée, la petite troupe de chrétiens partit alors et se dirigea vers la maison missionnaire.... Elle s'arrêta au pied de la véranda et là, en présence du serviteur de Dieu très ému, elle entonna virilement une grave mélodie avec les paroles que voici :

Jésus seul sera notre roi

Et nous serons ses guerriers.

Nous irons et nous vaincrons.

Nous sommes les soldats du Vainqueur!

Le cœur de Zidji se serra dans sa poitrine et il eut des larmes dans les yeux, tandis que sa voix de basse se joignait à celle de ses camarades.

Cette journée fut merveilleuse. Bartimée disait : « Je voyais la main de Dieu, là-haut, montant le ruisseau du Moudi et disant aux ennemis : « Vous ne pas-

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serez pas ! » Evidemment la panique avait saisi les assaillants et les avait mis en fuite bien qu'il fussent trois fois plus nombreux que les assaillis. La raison de cette crainte subite, c'est sans doute la présence des quelques Bœrs qui étaient venus défendre la station peu de jours auparavant. Les gens de Sikororo crurent qu'ils étaient encore là et, à la vue des chrétiens en pantalons courant à leur rencontre, ils ne doutèrent pas que ce ne fût une troupe de blancs. Ils sont encore convaincus à l'heure qu'il est qu'ils ont été vaincus, non pas par des noirs méprisables mais par des Européens.

La grande bataille du Bokhaha eut pour résultat une recrudescence aussi bien du paganisme que du christianisme dans la contrée.

Les corps des guerriers ennemis morts au combat ne sont jamais inhumés, car leurs frères d'armes se sont enfuis, les laissant à la merci des vainqueurs. Que deviennent-ils ? Bien que le cannibalisme ait tout à fait disparu du sein de ces tribus, la chair des ennemis est conservée avec soin, disséquée pour servir à la fabrication des médecines secrètes et toutes-puissantes qui assurent l'invulnérabilité et toutes sortes d'autres pouvoirs magiques. Une quarantaine d'hommes de Sikororo étaient tombés. Les blessés furent achevés sans aucune miséricorde et toute une nuée de vautours noirs s'abattit sur le pays sous la forme de vieux mèges aux longs cheveux, portant leurs drogues dans des sacs de peaux de mulots, en bandouillère. Rien ne resta de ces vaillants guerriers. Les membres réputés les plus efficaces furent coupés par les sorciers de Mogwane, brûlés, réduits en poudre et ainsi fut renouvelée pour longtemps la provision des charmes qui maintiendront la puissance militaire de la tribu. Le crâne de Rios, le chef, après avoir été consciencieu-

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sèment dépouillé de tout son contenu fut introduit, dit-on, dans le grand tambour de la capitale, celui qu'on ne bat qu'en temps de guerre ou de réjouissance nationale. Quant à ce qui resta de cette curée sauvage, ce furent les mèges des tribus amies qui vinrent supplier qu'on le leur donnât. Il en vint de Modjadji, il en vint de MamatoUa, il en vint même des lointaines Spelonken ; et tous s'en retournèrent radieux; car quelle médecine est plus puissante sur l'homme que la chair de l'homme ? Qu'est-ce qui assurerait la victoire sur tous les ennemis qui vous menacent, la mort, la sécheresse y compris, sinon la dépouille d'un vaincu ?

Tandis que, dans le mystère de la brousse, les prêtres du paganisme préparaient leurs charmes, l'Eglise du Bokhaha s'épanouissait au grand soleil de Dieu. La popularité des chrétiens avait énormément grandi ; non seulement Dabouka les avait proclamés les véritables auteurs de la victoire du sept novembre.... Mais durant ces semaines, ils avaient pris part de tout cœur aux angoisses, aux espoirs, au triomphe de la tribu. Les missionnaires, une fois de plus, avaient été les boucliers de la nation. Sans eux, chacun le disait, la coalisation Sikororo-Sékoukouni eût balayé le Bokhaha, tué les hommes, asservi les femmes, déposé les chefs. Un excellent esprit régnait d'ailleurs dans la congrégation qui obéissait sans sourciller à son directeur blanc. Celui-ci profitant de ces bonnes dispositions avait organisé systématiquement l'évangélisation du pays. Chaque second dimanche, tous les hommes partaient en groupes de trois ou quatre accompagnés des femmes et des enfants qui voulaient se joindre à eux et allaient prêcher la bonne nouvelle dans tous les districts. Partout les païens demandaient des évangélistes et des instituteurs et Monéri qui avait travaillé tant d'années sans voir grand résultat s'étonnait et se

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réjouissait de voir le pays entier réclamer la parole de vie.

Cet enthousiasme culmina dans la fête de Noël qui suivit la bataille du Moudi. De nombreux candidats avaient été examinés en vue du baptême et, parmi ceux que le missionnaire avait trouvés assez instruits et assez décidés pour être admis, se trouvaient le chef Dabouka et Zidji. Aussi des foules de païens vinrent-elles renforcer l'Eglise ce jour-là et la grande chapelle fut trop petite pour contenir les centaines d'assistants. La réception des chrétiens des annexes au moyen de chants et de réponses eut lieu comme d'ordinaire. Mais cette fois Zidji était parmi les exécutants. Il y eut même un petit concert donné par la fanfare de l'Ecole d'évangélistes qui venait de se constituer et qui eut un succès extraordinaire en jouant à quatre voix : « Jésus est né. »

Le culte fut simple mais solennel. Le missionnaire dans son allocution rappela la grande délivrance du sept novembre et proclama qu'une autre bataille devait être livrée contre un ennemi plus redoutable que Sikororo, le combat contre Satan, contre le paganisme, contre le péché qu'il s'agissait d'expulser aussi au delà du Moudi, du Nwebeti, du Sélati, loin, loin, au désert. Puis il donna la parole aux candidats. Ceux-ci étaient au pied de la chaire, sur deux bancs spéciaux, une dizaine d'hommes et quinze femmes, quelquesunes ayant leurs bébés sur le dos. L'un après l'autre, chacun se leva et fit sa confession....

Ce fut d'abord Dabouka, dans sa belle veste à boutons brillants, don du Gouvernement. Il commença par la formule ordinaire : « Mes frères, si je me lève aujourd'hui, au milieu de vous, ce n'est pas parce que je suis un homme bon, car je suis un pécheur.... » Il ajouta : « Je ressemble à un arbre debout à la lisière d'un champ. Priez pour moi.... » Par quoi il enten-

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dait sans doute que sa position entre chrétiens et païens serait pleine de difficultés.

Tous, en s'engageant, concluaient volontiers par ces paroles prudentes : « Quant à l'avenir, je n'en sais rien, car je suis encore sur terre. Mais je désire suivre mon Maître. » C'est ce qu'affirma aussi, en s'administrant de grands coups de poings sur la poitrine, l'élève Matousane qui avait demandé de s'appeler Farel et qui s'appliquait à ressembler à son homonyme par la violence de ses manifestations. Il conclut en disant : « Je me suis couché sur l'autre côté. »

Zidji fut plus calme. Il rendit compte de sa foi comme un vrai Nkouna, en restant très maître de lui et en termes mesurés. Son père Mankélou qui assistait pour la première fois au service divin dans la chapelle le regardait, bouche bée, les yeux injectés comme toujours, le dos voûté, sous sa chemise blanche de propreté douteuse. Il eût été bien malaisé de faire le triage des sentiments contradictoires qui remplissaient la poitrine de ce vieux païen. « C'est très bien, c'est très bien, » murmurait-il, quoique ne comprenant nullement la portée de ce que son Zidji disait.

Puis ce fut le tour des femmes. L'une d'elles modifia gentiment la formule de l'exorde :

« Si je suis aujourd'hui devant vous, serviteurs du

Seigneur, ce n'est pas que je sois une jolie femme

car mes péchés sont nombreux. » Cependant un bébé dormait sur ses épaules, caché sous la peau d'antilope dont les jambes de devant sont nouées au cou de la mère et celles de derrière autour de la taille. Il s'éveilla quand sa mère parla et ses cris firent bientôt concurrence à la voix maternelle. Alors sans se gêner aucunement elle dénoua les courroies, prit l'enfant, lui offrit le sein et, comme le bébé se consolait, elle reprit son discours sentencieux, parlant comme tous les autres, sinon avec beaucoup d'originalité, du

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moins avec une simplicité et une facilité parfaites.

Un grand silence régnait durant toutes ces confessions. Il se fit plus profond encore quand Monéri lut la formule d'engagement à laquelle chacun répondait : (( Eéé! Oui. »

« Crois-tu au Dieu créateur, au Fils Sauveur? T'engages-tu à suivre la voie du Christ par la puissance de l'Esprit? As-tu abandonné les coutumes mauvaises du paganisme, les osselets divinatoires, les accusations de sorcellerie, la bière forte, la magie et t'es-tu attaché à la doctrine évangélique ? »

« Oui, » répondirent toutes les voix.

Alors, s'agenouillant sur la terre battue, tous, depuis le chef Dabouka jusqu'à la petite femme qui n'était pas venue parce qu'elle était jolie mais parce qu'elle était pécheresse, tous reçurent l'eau du baptême. Quand il la versa sur les cheveux crépus de Zidji dans lesquels quelques gouttelettes pénétrèrent tandis que d'autres glissaient de vrille en vrille et tombaient à terre, Monéri dit :

« Zidji, je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Puisses-tu être un bon messager de l'Evangile au sein de ton peuple, un bon soldat de Christ jusqu'à la fin. »

Et toute l'assemblée dit : « Amen. »

Puis les jeunes gens de l'Ecole chantèrent pour lui les strophes suivantes :

Sois ferme, camarade, sur la voie du Seigneur.

Suis-le seulement tous les jours.

Tu as reçu le sceau sacré, tu entres dans l'armée.

Tu te ceins de tes armes aujourd'hui ;

Sois ferme, camarade, sur la voie du Seigneur.

Vois, les choses de la terre, elles passent, elles finissent, Comme les fleurs elles se hâtent de se flétrir; Abandonne-les aujourd'hui. Regarde en haut. Vers les choses du ciel, là où le Christ règne ! Vois, les choses de la terre, elles passent, elles finissent.

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Oh î qu'elle est belle la couronne de la vie !

Elle dépasse le diamant, quelle pureté est la sienne !

Vois, mon frère, tu l'obtiendras.

Si tu conserves pur le sceau de ta foi.

Oh ! qu'elle est belle la couronne de la vie !

— Qu'en dis-tu, Mankélou ? dit Monéri au général païen, à la sortie du culte. Ne te décideras-tu pas aussi à te convertir ?

Le vieux Nkouna sourit avec bonhomie.

— Comment pourrais-je apprendre à lire à mon âge ?

— Il ne s'agit pas de ça. Crois du cœur, c'est tout ce que Dieu te demande.

Il sourit de nouveau....

— Voyons, si mes enfants vont à l'école, cela ne suffit-il pas ? Je ne suis pas l'ennemi de Dieu !

Quelques jours plus tard il appela Zidji au village.

— Zidji, lui dit-il, tu deviens grand. Il faut aller chercher femme. Les vaches ont fait des veaux et le troupeau s'est doublé ces dernières années. C'est toi l'aîné. Tu peux aller « lobola ».

— Mais, père, je suis à l'école et ne veux pas me marier maintenant. D'ailleurs, à nous chrétiens, il nous est interdit de lobola, d'acheter notre femme. Nous nous marions par amour.

— Quoi ! Quelle bêtise dis-tu ?

— C'est bien ainsi, mon père. Je pourrais être puni, mis sous discipline si je faisais une chose pareille.

— Alors vous les chrétiens vous êtes aussi imbéciles que cela? Vous voulez devenir des blancs ! Et qui t'assurera la possession de tes enfants si tu ne payes pas ta femme ?

— Je ne sais pas. Cela ne me préoccupe pas. Je ne veux pas lobola.

— Eh bien, mon fils, si tu es à ce point toqué, sache que les bœufs seront pour ton frère Ngomane qui lui n'a pas encore perdu la tête à ce point.

C'est ainsi que Zidji renonça au troupeau de son père.

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L'idéal nouveau avait tout à fait supplanté l'ancien et, pendant deux années, le jeune homme Nkouna se conduisit d'une manière irréprochable et fit honneur à l'école dont il était l'un des meilleurs élèves.

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