‹ Zidji; étude de moeurs sud-africainesChapitre 9 sur 19 · PHOT LENOIR · texte numérisé non relu

PHOT LENOIR

La maison de Monéri et le grand figuier.

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kane » ont raison ? L'Etoile du matin dont ils parlent serait-elle la véritable ? » Et il résolut d'examiner la question pour lui-même et sans s'inquiéter de ce que Mankélou dirait.

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CHEZ MONERI

Le plan de Zidji fut vite arrêté. Un soir, après avoir partagé le repas avec les hommes du village, — car il était admis maintenant dans le groupe de la termitière, — il dit à son père : « Je crois que je vais aller chercher du travail. » Mankélou n'y fit pas d'objection. Les garçons étaient nombreux au village. Il serait facile de remplacer le berger des bœufs. Par contre les filles manquaient. Zidji serait probablement forcé de gagner un « lobola » pour se marier. Le plus tôt serait le mieux.

A l'aube Zidji partit pour la montagne avec deux ou trois calebasses que sa mère lui prêta. Il connaissait un couloir où le miel ne manquait jamais. Sorti de la région des hautes herbes qui rendent la marche fort difficile au fond de la vallée, il atteignit les roches grises du Mamotsuiri et se dirigea vers une fissure où croissaient quelques arbres rabougris. Il se hissa comme un singe, des mains et des jambes, véritable exercice de « varape » qui n'était pour lui que jeu d'enfant et arriva enfin à l'orifice de la ruche sauvage qu'il avait découverte trois ans auparavant et qu'il venait consciencieusement vider de temps en temps. Tenant à la main gauche une touffe d'herbes à moitié

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sèches qu'il avait allumée et avec laquelle il écartait les abeilles, il détacha avec rapidité quelques rayons bruns, les introduisit dans ses calebasses, sans trop s'inquiéter des piqûres dont les ouvrières le gratifiaient. Puis il redescendit en hâte, tria les couvains d'avec les cellules à miel. Des premiers il se régala car c'est de la « viande » ; quant au miel, il le recueillit dans un ustensile propre et alla le vendre à la factorerie. Le placide Suédois qui se tenait derrière le long comptoir, vendant les étoffes voyantes, les perles, les tabatières en forme de cartouches que les noirs passent dans leurs oreilles percées, était toujours prêt à échanger ses marchandises contre le miel un peu acre des abeilles de la montagne. Si la qualité n'en était pas supérieure, il coûtait cependant moins que celui d'Angleterre qu'on achète dans des boîtes de conserves. D'autant plus que, pour le traitant africain, le bénéfice est double : il fait son profit sur le prix d'achat des produits indigènes et, comme il paye en nature, il gagne sur la marchandise d'échange. Avec sa cruche pleine, Zidji s'acheta une jolie blouse en calicot blanc garnie de lacets rouges à l'encolure et au bas des manches et un pantalon de même couleur descendant jusqu'aux genoux

De retour à la maison il ôta sa ceinture de queues et se revêtit de son costume. Les mères s'extasiaient. Les hommes fronçaient un peu les sourcils. Mais nul ne fit opposition. On sait bien que chacun doit aller faire son tour chez les blancs pour y gagner de l'argent, cet argent qui maintenant constitue la richesse, plus encore que les chèvres, plus encore que les bœufs.

Et le lendemain, Zidji gravissait avec des sentiments divers le sentier de la station. Il passait sous les grands bananiers qui ombragent le ruisseau ; il escaladait légèrement le chemin rocailleux du jardin et débouchait sous le grand figuier, devant la maison de

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Monéri. Shilote était en train de nettoyer les marmites au pied d'un laurier rose, au coin de la cuisine. Shilote c'était le marmiton de Monéri, un malin qui aimait mieux tuer des cailles que laver les poêles de Yéfro.

— Le soleil est levé, dit Zidji.

— Il est levé, répondit Shilote. Que veux-tu ici?

— Je viens chercher de l'ouvrage.

— Ah ! tiens. D'où viens-tu?

— De chez Mankélou, mon père.

— Bien, je le dirai à Monéri.

Au reste Monéri apparut bientôt lui-même. Il n'avait pas oublié le beau garçon aux yeux tranquilles qui lui avait montré le gué quelques mois auparavant. Mais il eut quelque peine à le reconnaître dans ce nouvel accoutrement. Cependant ce joli costume blanc lui plut, quelque peu pratique qu'en fût la couleur dans un pays où la terre est brune. Car, quand le noir commence à s'habiller, c'est un signe qu'il mord à la civilisation.

— Salut, mon fils, lui dit-il. Que désires-tu?

— C'est bien, dit Zidji. Je voudrais du travail.

On avait justement décidé de bâtir une nouvelle maison en briques sur la station et il fallait un gamin pour conduire le tombereau.

— Est-ce que tu t'y entends en fait de bœufs ?

— Oui.

— Sais-tu les atteler?

— Je ne l'ai jamais fait, mais ce n'est pas pour me dépasser ^, car je suis habitué à eux. Je ne crains pas leurs cornes.

— Eh bien, nous t'engagerons à l'essai pour un mois.

— Quelle sera ma paye ?

* Expression indigène pour dire : ce n'est pas au delà de mes forces.

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— Dix shellings.

— C'est bien.

Et c'est ainsi que Zidji devint un des garçons de Monéri.

Il fallut d'abord réunir les pierres des fondations. A travers la colline sèche courait un filon de superbe quartz blanc, laiteux comme du marbre. Il s'agissait de creuser au-dessous et au-dessus et, avec la barre à mine, de séparer les blocs carrés de silice brillante. Puis on roulait les pierres jusqu'au bas de la pente et là les bœufs les transportaient sur la c/ze/ée jusqu'au bâtiment en construction. La chelée, c'est le véhicule le plus primitif qui existe : une branche d'arbre qui se divise en deux et que les bœufs traînent avec une chaîne de fer sur le sol dur....

L'exploitation du banc de quartz allait son train. Les blocs se succédaient dans une admirable régularité, sur une centaine de mètres de longueur. Gela donna des inquiétudes à Zidji. Un soir il vint dire à Monéri : « Je crois que nous sommes en train de défaire un ancien mur que les Bœrs ont peut-être construit autrefois. » Monéri sourit et lui dit que ce n'étaient pas les Bœrs mais bien Dieu qui avait disposé ces grandes pierres sur le flanc de la colline.

Dieu? Chijkouembo? Mais c'est le nom qu'on donne aux esprits des ancêtres ! On n'a jamais entendu dire que les esprits construisent des murs....

A la prière du soir, Zidji commença à prêter un peu plus d'attention à ce qu'on disait. Il trouvait les cantiques étranges mais non sans charme et répétait déjà quelques refrains. Mais Shilote se moquait de lui quand il se trompait et Zidji, croyant fort supérieur à lui ce garçon fluet, rusé, fils de chrétien, baptisé dès son enfance et qui suivait l'école depuis plusieurs années, Zidji, dis-je, se taisait.

Au bout du mois, Monéri fut si content de son nou-

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veau domestique qu'il lui proposa de rester jusqu'à l'achèvement de la nouvelle maison. Ainsi Zidji aida à former les briques que l'on fabriquait là-bas, au bord du canal, en mélangeant l'argile d'une termitière avec la terre sablonneuse. Il pétrit la bonne pâte grise que deux hommes habiles jetaient dans des moules à trois briques, les passant à des jeunes garçons qui allaient les vider sur la place bien propre en longues lignées de soixante ou soixante-dix. Le soir Monéri venait examiner l'ouvrage, comptait les briques du jour. Cinq ou six hommes et garçons en fabriquaient environ mille de huit heures du matin à trois heures du soir.

Puis il fallut les entasser, faire le four à briques, deux tas de dix mille chacun accolés l'un à l'autre, laissant au milieu un espace voûté pour le bois. Le jour où l'on alluma le four, ce fut émotionnant.

Le feu fut mis des deux côtés. L'une des flammes, poussée par le courant d'air à l'intérieur du long couloir plein de troncs secs, fit son chemin rapidement et rejoignit l'autre qui avançait plus lentement. Lorsque la jonction fut opérée, on ferma les orifices. Mais il fallut veiller toute la nuit pour renouveler la provision de bois quand les premiers troncs eurent été consumés. Zidji s'offrit à tenir compagnie à l'homme de confiance qui avait le soin de la cuisson. Cette nuit blanche, se disait-il, ne serait jamais aussi pénible que celle de l'école de la circoncision, où il avait fallu transpercer l'Eléphant jusqu'au matin. De grandes étincelles jaillissaient, toutes les fois que, par une manœuvre bien calculée, les deux ouvriers lançaient une bûche au milieu de la fournaise.

Les vingt mille briques furent cuites en trois jours. Monéri qui vint heurter du doigt contre le four sourit en entendant le bruit sec de la terre bien cuite et, après quelques jours durant lesquels elles se refroidi-

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rent, on se mit à les transporter sur la station pour édifier les murs. Zidji qui s'intéressait vivement à cette construction aurait bien aimé poser quelques briques. Mais les trois ou quatre chrétiens qui avaient été chargés de ce travail bien payé se prenaient pour des maçons expérimentés et n'eussent pas volontiers laissé leur gloire à d'autres. Ils savaient se servir du niveau, mais étaient moins habiles dans l'usage du fil à plomb. Il fallut que Monéri, un beau jour, défît un grand bout, car un des angles avait été mal dressé et le sieur Dick qui avait commis la faute en fut fort mortifié,... d'autant plus que Monéri dut prendre la truelle luimême et réparer le coin manqué !...

« Je voudrais me construire une maison carrée comme celle-là, se disait Zidji en voyant les murs s'élever.... Ça ne paraît pas si difficile.... »

Il changea quelque peu d'avis quand on en vint à la toiture. Les scieurs de long avaient taillé des poutres superbes dans un grand tronc de bois de teck, au bord du Moudi et Zidji vit Monéri les mesurer avec son mètre, tracer des lignes au crayon, scier, ajuster, dresser des chevrons.... Quelle émotion lorsqu'il fallut mettre en place la lourde charpente ! Zidji aidait d'en bas à tirer une corde qui, par le moyen d'une poulie fixée à une très longue perche élevait peu à peu dans les airs le premier chevron.

— Nous allons être assommés, se disait-il effrayé. Mais il vit à côté de lui Monéri qui dirigeait calmement la manœuvre et tout se passa sans aucun accident. «Les blancs sont vraiment bien intelligents, pensait-il. Nous n'avons jamais su rien faire de semblable. C'est à peine si en réunissant tous les hommes du pays nous pouvons transporter le toit d'une hutte et ici, entre cinq ou six, nous élevons cette énorme charpente. »

Aussi, quand la maison eut été terminée, qu'on l'eut

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recouverte d'une épaisse couche de chaume doré, plâtré les murs avec la terre de termitières, blanchie avec la chaux bien connue des circoncis, Zidji désira prolonger son séjour sur la station. Il avait gagné trois livres sterling, les avait soigneusement conservées pour acheter sa future femme. Mais il comprenait qu'une chose vaut mieux que l'argent, voire même mieux qu'une femme : L'instruction.

Il demanda donc à Monéri de rester chez lui dans les mêmes conditions que Shilote, c'est-à-dire qu'il irait à l'école le matin et travaillerait entre temps pour sa nourriture. Le missionnaire qui avait une affection toute spéciale pour ce beau garçon si réfléchi et entreprenant, y consentit avec plaisir et Zidji vint demeurer dès lors avec les domestiques de la station.

Il alla chercher sa natte et sa vieille couverture (car jusqu'alors il retournait tous les soirs dormir au village) et s'établit dans le hangar qui sert de chambre à coucher aux garçons de Monéri.

L'école ! Le livre ! Les lettres ! L'instituteur ! Une ardoise ! Un crayon d'ardoise ! Si l'on pouvait savoir quelles émotions profondes tout cela cause à un jeune païen qui vient peu à peu à la lumière ! Sur le visage de Zidji rien n'en parut. Car il est de bon ton de demeurer impassible. Mais il mordait à la science. Et ses progrès furent extrêmement rapides. Il apprit à lire en six mois et au bout d'un an il faisait des multiplications. Il rattrapa bientôt ce cancre de Shilote qui ne préparait jamais ses devoirs d'écolier et avait tout le temps sa pensée occupée par des farces à faire et des larcins à commettre. La présence de ce garçon était le seul ennui de Zidji. Il lui gâtait la vie. Tantôt, lorsque c'était son tour de cuire la polenta des garçons, Shilote tardait jusqu'au coucher du soleil et alors la farine à moitié crue n'était pas mangeable. Ou bien il l'insultait en lui disant : « Espèce de païen

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de Nkouna ! » Shilote venait d'une autre tribu thonga. Son père, un brave homme, évangéliste pendant un temps, puis suspendu pour cause de boisson, était fixé aux Spelonken. Il avait un front bombé, deux petits 3'eux très distants l'un de l'autre et une barbe vénérable. Sa mère était la plus grande batailleuse des Eglises du district et toute la nombreuse famille de leurs descendants se distinguait par ces yeux très écartés qu'elle tenait du père et cette irrépressible bavarderie qu'elle avait héritée de la mère. Shilote réunissait en lui, à leur plus haut degré, toutes ces particularités de la race. îl était surtout voleur par goût, par tempérament.

Yéfro, la femme de Monéri, qui tenait fort bien sa cuisine, avait dit aux domestiques : « Quand vous entendrez une poule crier, c'est qu'elle a fait un œuf. Courez ! Le premier qui apportera l'œuf aura une banane. »

Shilote, intéressé comme il l'était, trouva l'idée bonne et il mangea force bananes les jours suivants. Yéfro était enchantée de son invention. Subitement plus d'œufs.

— Qu'y a-t-il? dit Yéfro à ses garçons.

— Oh ! la saison est passée, dit Shilote d'un air détaché.

— Comment donc 1 puisqu'on vient m'en offrir tous les jours du village des chrétiens.

— Je ne sais pas, répondit Shilote.

Mais Yéfro parla à Monéri de cette soudaine disparition des œufs de son poulailler.

— Et pourtant, ajouta-t-elle, c'est encore la saison ; tous les trois jours, Wilhelm, un garçon du village, m'en apporte une douzaine à vendre !

— Wilhelm ?

— Oui, Wilhelm, ce grand maigre aux airs sournois !...

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— Comment est-ce possible? Je sais que chez ses parents il n'y a pas plus de trois ou quatre volailles.

— Cependant le fait est là et je paye deux fois par semaine un shelling pour des œufs tandis que nos poules ne nous en donnent plus aucun.

Monéri fut frappé de la coïncidence et résolut de trouver le mot de l'énigme. Il examina le poulailler, il constata qu'il était l'heureux propriétaire de trente volailles tandis que Wilhelm n'avait qu'un vieux coq, deux poulettes et deux poules avec poussins. Alors il prêta l'oreille et quand retentit le cri de triomphe et d'épouvante tout à la fois que poussent les gallinacées qui font l'œuf, il se leva et regarda. Shilote qui était occupé à fendre du bois derrière la maison se leva et se dirigea très calmement vers la cachette. Il revint bientôt, toujours aussi digne, et se remit au travail comme si cette interruption était l'effet de la cause la plus naturelle du monde.

— Shilote, viens ici, dit Monéri au bout d'un moment.

Le garçon arriva avec un air de superbe assurance. Plongeant sa main dans la poche de Shilote, Monéri en retira un œuf.

— Oh ! fit le malin, j'allais justement le porter à Yéfro.

— Non, mon ami ! Tu es pincé !

Une petite enquête fit découvrir le pot aux roses. Shilote et Wilhelm avaient tout bonnement organisé une compagnie pour l'exploitation des œufs du missionnaire à leur propre compte. Ils avaient tâché d'obtenir la collaboration de Zidji. Mais celui-ci, le païen nkouna, avait répondu au chrétien, fils de chrétien ; « Moi, je n'ai jamais pu voler et je ne vais pas commencer pour te faire plaisir. »

La conséquence de tout ceci, c'est que Monéri prit une verge et administra une correction soignée au fils

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de l'évangéliste. Puis il descendit à l'école du village, arrêta l'instituteur qui donnait une leçon d'anglais et raconta aux enfants la vilenie de leurs deux camarades.

— Je suis profondément honteux, dit-il, de voir que deux garçons chrétiens, baptisés, ont pu donner un pareil exemple aux autres. Sachez que leur christianisme n'est que mensonge. Ils sont païens et pire que des païens. Et je suis navré de me dire que, par des scandales pareils, ils empêchent peut-être les païens de l'école de se convertir.... Mais ne les imitez pas. Recherchez la justice, la droiture que Christ nous a enseignée et croyez à sa parole.

Shilote et Wilhelm furent expulsés de l'école et du catéchisme du mardi auquel ils avaient été admis et Shilote n'osa plus dire à Zidji : « Païen de Nkouna qui n'es pas même inscrit au catéchisme ! »

Cette punition remit les choses au point. Le païen au cœur droit qui, guidé par la lumière naturelle de sa conscience, disait : « Il m'est impossible de voler » n'eût certes jamais désiré entrer dans l'assemblée des convertis, s'il n'avait eu pour l'attirer vers la religion nouvelle qu'un chrétien aussi peu authentique que Shilote.

Durant les mois qui suivirent il lui fut donné, heureusement, un exemple convaincant de la puissance de la foi vraie et une démonstration frappante de l'horreur du paganisme.

Le triomphe de la foi 139

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