‹ Zidji; étude de moeurs sud-africainesChapitre 12 sur 19 · LE RÉVÉREND JONATHAN MATSIMO DE L'ÉGLISE ETHIOPIENNE · texte numérisé non relu

LE RÉVÉREND JONATHAN MATSIMO DE L'ÉGLISE ETHIOPIENNE

La naissance de la vie spirituelle dans une âme, la fondation de l'Eglise chrétienne au sein d'un peuple païen sont deux choses merveilleuses. Il n'existe pas de plus grand miracle que ceux-là. Mais pourquoi fautil que le développement de cette vie nouvelle, au lieu d'être rectiligne, soit marqué si souvent par des arrêts, des reculs, même des chutes ?

L'Eglise sud-africaine a eu des martyrs et des saints déjà. Créée par les efforts d'hommes d'élite sortis de toutes les régions de la chrétienté, elle aurait dû croître en spiritualité d'année en année. Et pourtant elle a donné naissance à cette contrefaçon grotesque : l'éthiopisme.

Zidji, élevé dans la chaude atmosphère de l'école d'évangélistes, initié jour après jour à la splendeur de la révélation biblique, aurait dû laisser ses facultés spirituelles s'épanouir et fleurir comme le Ws africain au printemps dans les taillis du Bokhaha. Et pourtant il défaillit.

L'idéal moral du christianisme est infiniment élevé. C'est une cime qu'on n'atteint qu'après avoir traversé de profondes vallées et parfois des gorges ténébreuses.

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Et plus la nature humaine est charnelle et corrompue, plus l'assimilation de cette vie supérieure sera lente, difficile et douloureuse. Mais à travers les chutes et les abîmes le pèlerin monte vers la cime. La race s'adapte peu à peu à la vie spirituelle.

Zidji, tenté, vaincu, reprendra sa marche sur la voie royale de la sainteté.

Le Révérend Jonathan Matsimo de l'Eglise éthiopienne descendait allègrement vers le Bas -Pays, accompagné d'un jeune garçon qui portait son paquet. La journée était très chaude et il transpirait à grosses gouttes. Petit, trapu, joufflu, sur son visage l'air béat d'un homme content de lui-même, il portait une longue redingote de drap noir verdi par le temps et un chapeau « clergyman » de couleur assortie. Quand il arriva au gué de la Thabina, il fut quelque peu embarrassé. La rivière est assez large et profonde de trente à quarante centimètres. Les blancs qui voyagent généralement en voiture ne s'y mouillent pas les pieds. Les noirs qui cheminent pieds nus ne s'en inquiètent guère. Une ligne de grosses pierres assez éloignées les unes des autres leur fournit un pont très suffisant ; ils sautent de l'une à l'autre avec la plus grande facilité. Mais pour Jonathan Matsimo qui portait naturellement des souliers en sa qualité de révérend, la situation était embarrassante. Il se décida à tenter la voie aérienne, et se mit à sauter avec quelque gaucherie par-dessus les espaces liquides. Mais ce qui devait arriver arriva. Il glissa sur l'une des pierres arrondies et s'enfonça dans l'eau jusqu'au genou. Les pans de la redingote ecclésiastique trempèrent dans l'onde irrespectueuse, se mouillèrent et peu s'en fallut que le chapeau ne descendît au fil de la rivière du côté du désert.

Alors, un peu mortifié, le Révérend prit le parti de

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continuer son chemin dans l'eau et il arriva enfin sur l'autre bord où quelques spectateurs de sa couleur le reçurent avec un sourire un peu ironique.

Deux ou trois boutiques dressaient leurs murs de tôle vernis en blanc au gué de la Thabina au pied d'une colline rocheuse très abrupte, d'une curieuse couleur violacée. L'un de ces magasins porte le nom d'hôtel. Le voyageur qui avait faim voulut aller y prendre son repas du matin. Il monta sur la véranda tout ombragée de grenadilles, entra dans le magasin et, dans un anglais très impartait, demanda s'il pouvait avoir, quelque chose à manger. Le tenancier de l'établissement n'était pas négrophile. Il leva sur lui un œil dur, inquisiteur et, quand il eut compris à qui il avait à faire, il commença par éclater de rire. Appelant son commis il lui dit : « Hé, venez vite voir quelque chose de drôle par ici ! » Le commis à lunettes arriva sur les lieux et se gaudit de bon cœur avec son maître.... Puis, changeant de ton, celui-ci s'écria : (( N'est-ce pas dégoûtant ! Ce nègre ! Se déguiser en Révérend!! Pars d'ici, moricaud. Va-t-en ! Tu n'as rien à faire ici, cafard que tu es ! »

Le marchand irascible s'approchait du Révérend Jonathan Matsimo les poings fermés. Alors le pauvre homme auquel probablement on avait souvent fait un accueil de ce genre durant sa carrière ecclésiastique s'effaça, se coula dehors et, ses habits dégouttant encore de l'eau de la Thabina, reprit sa route. Il entra dans un village de noirs un peu plus loin et, pour quelques pence, il obtint une portion de polenta qu'il mangea le cœur navré, l'âme pleine de fiel contre la race blanche.

Le Révérend noir n'était pas une figure sympathique. Mais le marchand blanc l'était encore moins.

Ayant repris son calme habituel et satisfait son estomac, le pasteur éthiopien poursuivit son chemin.

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Maintenant il approchait des lieux où s'était déroulée son enfance et des souvenirs lui revenaient en foule. Parent éloigné de Dabouka, il avait gardé les chèvres sur les flancs du Tchikaboutomi dont il entrevoyait les arêtes glabres. La pyramide du Mamotsuiri charmait sa vue. Il avait du plaisir à la revoir. Et il songeait, en se rengorgeant : « Que de progrès réalisés depuis lors ! » Parti sans notoriété, il revenait Révérend. Il avait travaillé avec assiduité à Pretoria, au service de la municipalité, à vider les seaux d'ordures durant la nuit. Comme ce travail pas très recherché était fort bien payé et comme il était plutôt économe, il avait amassé assez vite un petit pécule. Alors il avait fréquenté les écoles et s'était converti chez Kanyane, un des principaux pasteurs noirs de la location indigène. Ses progrès scolaires n'avaient pas été rapides. Il n'avait pas réussi à dépasser la troisième classe. Le wagon un peu massif de son intelligence s'était obstinément enlisé dans les marais du livret et des multiplications et la division qui lui faisait signe de l'autre bord était restée pour lui un idéal impossible à atteindre. Mais sa conduite généralement bonne, sa position sociale relativement élevée (puisqu'il gagnait 4 livres par mois) l'avaient posé dans la location indigène. Il avait suivi Kanyane lorsque celui-ci s'était rattaché plus ou moins franchement à la nouvelle église indépendante noire fondée par Mokone et Dwane et baptisée par eux du nom glorieux d'Eglise éthiopienne. Plus tard, en 1898, l'évêque américain noir Turner était venu organiser l'institution dont le motto était : L'Afrique aux Africains. Il avait baptisé des milliers d'adhérents, malheureusement pas des païens qu'il convertissait, mais des chrétiens qui avaient abandonné leurs diverses dénominations; il avait consacré un bon nombre de pasteurs et Jonathan Matsimo, bien que peu instruit et n'ayant aucune idée de

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ce qu'est la théologie, avait été l'un des élus auquel on imposa les mains. Une certaine facilité naturelle à faire montre de ce qu'il savait lui avait été fort utile dans maintes occasions et continuait à lui rendre les plus grands services dans son ministère nouveau. Il était un fervent de l'éthiopisme et il revenait aujourd'hui, ayant appris qu'il s'était fondé une congrégation au Bokhaha, chez les siens, extrêmement désireux de les gagner à l'Eglise nouvelle. Dabouka s'était converti, lui avait-on dit en ville.... Quelle gloire pour lui, quel éclat nouveau s'il réussissait à attirer un chef dans le giron I

Le Révérend Jonathan Matsimo fit solennellement son entrée dans la capitale. Son accoutrement y fit beaucoup d'effet. Les pantalons avaient eu le temps de se sécher. Dabouka le reçut lui-même avec affabilité, se réjouit d'apprendre qui il était, ne rougit point de sa parenté avec un aussi grand personnage et l'engagea à passer la nuit chez lui.

— Oui, je suis venu pour affaires, délégué par Son Honneur le Vicaire général de notre Eglise et je serais content de voir vos évangélistes et vos anciens.

On décida de les convoquer le lendemain aprèsmidi. Jusque là le Révérend aurait le temps de se reposer. Sur les joues resplendissantes de Jonathan, le sourire béat reparut. Le souvenir du triste incident de Thabina s'effaça de son esprit satisfait.

Le lendemain était un vendredi. Dabouka réunit dans sa case royale le père Mouki, le père Shelling, le vieil évangéliste Jacob, l'ancien Titus, Bartimée et Zidji. Celui-ci eut à demander à Monéri Junior la permission de manquer les travaux manuels de l'aprèsmidi. Il n'était pas très sûr d'obtenir cette autorisation. « Le chef m'appelle pour voir un de nos parents qui a été longtemps absent du pays, » dit-il. Comme Zidji était un élève très appliqué et que la convocation

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venait du chef, Monéri consentit. En général il n'aimait pas que les élèves de l'école fréquentassent trop les gens du village. C'était dangereux pour leurs études et on leur donnait dans les maisons de la bière légère qui les excitait un peu, toute légère qu'elle fût. Mais la règle de l'école était douce, somme toute, et le missionnaire avait pour principe de ne prendre des mesures restrictives que lorsqu'il y avait eu des abus.

Bartimée arriva au rendez-vous le dernier. Il avait auparavant tenu à terminer consciencieusement un catéchisme de l'après-midi pour baptisés. Mais on l'avait attendu pour parler affaires. Quelques bols de bière légère, petites amphores brunes plus ou moins propres, furent apportées sur la grande table autour de laquelle les membres de cet aréopage noir avaient pris place. Alors Dabouka, ayant expliqué qui était Jonathan et comme quoi il était porteur d'un message pour les chrétiens du Bokhaha, donna la parole au visiteur.

En phrases sonores, Jonathan, toujours souriant, exprima sa joie de se retrouver dans son pays : « Tant d'années se sont écoulées depuis mon départ. Mais aurais-je pu vous oublier, frères? Quand la renommée publique nous apprit là-bas dans la ville, que vous aviez vaincu Sikororo etSékoukouni, nos oppresseurs d'autrefois, je fus fier d'appartenir à un chef aussi grand, aussi valeureux que Dabouka ! Notre tribu est puissante. Elle s'illustrera encore sous lui. Et cela me réjouit beaucoup aussi de trouver ici des chrétiens. Vous avez donc été assez sages pour rejeter loin de vous le paganisme absurde de nos pères. C'est très bien. Vous commencez à voir la lumière. Je voudrais vous aider à ouvrir tout à fait vos yeux.

« Pour nous, Ethiopiens, nous avons vu. Maintenant nous savons et nous croyons que l'avenir est à nous.

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L'Afrique aux Africains ! Nous les noirs, nous étions les maîtres de l'Afrique. Nous devons le redevenir. Comment, je ne sais pas. Mais c'est notre droit. La race noire est forte ; elle est intelligente. Elle vivra. Elle vaincra. Croyez-le. Vos missionnaires disent tous que les Eglises noires doivent devenir autonomes. En cela au moins ils ont raison. Or c'est précisément ce que nous voulons et ce que nous pratiquons. Nous n'avons pas besoin des blancs. Nous n'obéissons pas à des étrangers qui ne parlent pas notre langue, qui ignorent nos usages. Notre Eglise est une Eglise d'Africains et nous disons à nos frères noirs : Unissez-vous à nous ! Formons une Eglise immense et l'Afrique alors vivra. Le Révérend Dwane, notre vicaire général, celui qui sera sans doute notre premier évêque, vous envoie sa bénédiction et vous dit : N'ayez pas peur! Venez à moi. Toi, Dabouka, tu seras glorifié; ton nom retentira dans l'histoire. Entre avec toute ta tribu. »

Quand il eut terminé ce discours, le Révérend Jonathan Matsimo conclut par une exclamation convaincue et prolongée : « Ahina !» à la manière des Thonga ; à quoi toute l'assemblée répondit sur le même ton : « Eééé ! »

Il y eut un silence qui dura assez longtemps. Le père Mouki aspira une prise et en offrit une au père Shelling. Puis aj^ant humé lentement son tabac, il resta bouche bée à regarder devant lui d'un air absolument indéchiffrable. Dabouka paraissait embarrassé. Ce fut Bartimée qui prit le premier la parole. Un sourire malin sur les lèvres, l'œil très malicieux aussi, croisant une jambe sur l'autre, penchant en avant son grand dos, il prit son menton entre ses doigts et dit :

— Alors, ainsi. Monsieur Jonathan, tu crois que nous pourrions nous en tirer sans les missionnaires ?

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— Mais certainement ! Pourquoi pas ? Ne sommesnous pas des hommes? D'ailleurs nos compatriotes d'Amérique nous promettent leur secours. Dwane a été les voir. Ils nous adoptent. Nous formons une même Eglise avec eux. Ils nous conseilleront. L'évêque Turner est venu. Ce fut superbe. Il a recueilli six mille adhésions. Des congrégations entières ont passé à l'éthiopisme. Si tu avais vu cet enthousiasme ! On lui baisait les mains. On se le disputait ! Et le jour où l'Eglise deKanyane fut inaugurée, j'étais là. Ce fut un service magnifique; tout se passa entre nous. Pas un blanc pour nous diriger. Et puis les Américains nous promettent deux mille livres pour fonder un collège où nous formerons des pasteurs, des évêques....

— Cependant, dit Bartimée, ce ne serait pas bien gentil de notre part de nous séparer de nos missionnaires blancs qui ont eu pitié de nous et nous ont amenés à la lumière.

— Oh ! les blancs nous ont fait tant de mal ! Ils nous ont réduits en esclavage pendant combien de siècles ! Ce n'est qu'une petite compensation vraiment si quelques-uns se dévouent pour nous. Nous n'avons pas lieu de leur être si reconnaissants. D'ailleurs, comment nous comprendraient-ils? Ils ignorent notre langue et nos usages !

— Cela dépend.... Nos missionnaires à nous parlent très convenablement le thonga; pas parfaitement, il est vrai, mais on les comprend et certains d'entre eux étudient de très près nos coutumes. Ils nous étonnent même par la curiosité qu'ils mettent à tout connaître....

Jonathan porta son amphore à ses lèvres. Il but avec un plaisir modéré une gorgée de la bière faible qu'on lui avait servie. Cela lui donna une idée.

— Mais ils vous interdisent la bière forte ! Pourtant les blancs boivent bien des boissons alcooliques plus

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enivrantes encore. La bière n'est-elle pas un héritage de nos pères et quand on en boit modérément, quel mal y a-t-il ?

A ces paroles l'évangéliste Jacob dressa l'oreille. Il aimait beaucoup la bière. Autrefois il y avait renoncé sans conviction pour faire plaisir à son missionnaire. Placé un temps à la tête d'une congrégation considérable il avait lutté contre l'usage de cette boisson et mis sous discipline les récalcitrants. Mais ayant pris depuis quelques années la direction d'une petite annexe perdue dans les collines des Mapitouli, il s'était peu à peu endormi spirituellement et s'était remis à boire, plus ou moins en cachette, avec tous les siens. Le missionnaire s'en était bien douté. Il l'avait charitablement averti. Un jour qu'il s'était rendu à l'annexe, il avait vu d'énormes tas de noyaux de makagne. Or c'est avec les makagne qu'on fait la boisson nationale, au mois de février, et cette fabrication conduit à toutes sortes de désordres. Il avait questionné l'évangéliste à ce sujet et celui-ci avait répondu avec une certaine vivacité comme s'il s'était senti blessé. Dès lors il y avait eu un froid entre eux. Aussi cette réhabilitation inattendue de la bière forte plut-elle beaucoup au sieur Jacob. Dabouka aussi, auquel ses sujets en apportaient constamment comme impôt et qui la laissait boire assez à contre-cœur par les païens de son village, fut plutôt satisfait de la sortie de Jonathan contre la loi d'abstinence qui régnait dans l'Eglise.

— Il est de fait, dit Jacob, n'osant pas lever entièrement les yeux, que l'usage de la bière est une coutume nationale. Beaucoup de païens ne se convertissent pas, uniquement parce qu'on la leur interdit dans l'Eglise....

Le front de Bartimée se rida. Il parut souffrir.

— Mes amis, ne discutons pas la question de la

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bière forte. Si les missionnaires l'interdisent, ils savent bien pourquoi ils le font. C'est la hyène trompeuse qui arrache nos âmes au Seigneur dans la nuit. C'est la bête féroce qui déchire et tue les Eglises — J'espère que Jacob a autre chose à vous dire que cela.

Le Révérend sentit qu'il ne fallait pas insister. Il avait du reste constaté un petit dissentiment dans l'auditoire. Cela suffisait.

— A Johannesbourg, savez-vous ce qui nous a poussés à nous rendre indépendants ? Quand nous

mourons on nous enterre comme des chiens à

peine dans une couverture. Les missionnaires ne peuvent pas même nous donner un cercueil. Maintenant, dans notre Eglise éthiopienne, nous avons une caisse des enterrements et quiconque meurt est mis dans une bière convenable aux frais de cette caisse.... Et puis, vous raconterai-je comment un de mes collègues de Johannesbourg s'est décidé à quitter son blanc ? Toutes les fois qu'il venait le voir pour lui causer des affaires de la paroisse, on le faisait entrer dans la maison par derrière, par la porte de la cour où donne la cuisine.... Quand les amis blancs arrivaient, la belle entrée était réservée pour eux. Alors mon collègue s'est dit : « J'en ai assez d'apporter toujours l'argent des collectes par la porte de derrière. Autant le garder pour nous et avoir notre propre Eglise que de dépendre de cet orgueilleux ! » Voulez-vous encore un exemple ? Un jour on prenait la communion dans une église où il y avait des noirs et des blancs. Quelques étrangers blancs arrivèrent pendant le service. Le missionnaire vit que le pain ne suffirait pas. Alors il dit à l'oreille du pasteur noir que ceux de sa couleur ne prendraient pas la Cène ce jour-là, car il n'y avait pas assez de pain pour tout le monde et les blancs devaient passer avant. Au reste vous savez bien quel écriteau les Bœrs mettaient sur la porte de leurs tem-

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pies : Défense aux chiens et aux Cafres d'entrer. . . . C'est bien ! On ne tient pas à y entrer, dans leurs églises.... Nous avons les nôtres où nos propres pasteurs prêchent en robe. Nous avons aussi nos docteurs en théologie. Il y en a beaucoup en Amérique. Vous verrez bien quand nous aurons notre collège supérieur !

— En attendant, interrompit Bartimée, avez-vous des écoles primaires? Dépassez-vous la III™^ classe? Il en faut six avant d'entrer à l'école secondaire, puis trois ou quatre ans pour subir l'examen de « matriculation )).... Après cela seulement on peut entrer à l'université. Où sont vos écoles préparatoires ?

— Oh ! pour cela on verra ! Tout ça viendra en son temps. Ce que je dis, c'est que les blancs ne veulent pas nous laisser arriver aussi loin qu'eux. Ils nous privent des grandes écoles. Nous les ferons ! Et ils nous payent dérisoirement pour notre travail. Par exemple, toi Bartimée, que reçois-tu ? Tu t'éreintes à enseigner une école de petits ; tu as des catéchismes, une église à diriger. Quoi ? On te donne peut-être deux misérables livres sterling par mois ! Dix shellings par semaine! Est-ce bien, cela? Est-ce de la charité? Et les missionnaires, eux, ils tirent des traitements élevés, des centaines de livres. J'en connais qui reçoivent quatre cents livres.... oui, quatre cents par an, plus de trente par mois, plus d'une par jour. A nous, ils nous servent des traitements de misère !

Ici Bartimée lui-même fut ébranlé. Grâce à ses légumes, il vivait assez largement, ayant tout le temps de vaquer à ses cultures à côté de son école. Mais souvent il avait trouvé ses quarante shellings par mois un bien petit salaire.... Il dit: Nous ne travaillons pas pour l'argent.

— Au moins alors devraient-ils vous imposer les mains pour faire de vous de réels pasteurs. Qu'êtesvous, Jacob et toi? Ni instituteurs diplômés ni minis-

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très. Ah ! si vous passiez dans notre Eglise, vous seriez vite consacrés !

Ce second coup de boutoir fit plus d'effet encore. Bartimée écarquillait les yeux. C'était sa plus grande ambition d'être un jour pasteur consacré comme certains de ses camarades d'école d'autrefois et il s'était demandé pourquoi on le maintenait dans une position inférieure. « L'Eglise n'est pas encore à la hauteur, » lui avait dit son missionnaire. Mais pourquoi devait-il pâtir à cause de l'Eglise ? Est-ce qu'on doutait donc de lui ? N'avait-il pas montré assez qu'il était un homme de confiance?... Une certaine amertume se peignit sur son visage.

Le père Mouki ouvrait la bouche toujours plus grande et le contemplait d'un air qui semblait bête. Zidji, lui, le considérait avec souffrance car il se disait soudain qu'une injustice avait été faite à son cher maître.... Jacob qui n'avait pas les mêmes titres que Bartimée pour prétendre à l'imposition des mains, sachant tout juste lire et écrire, se taisait.

Par un effort réel de sa noble nature, Bartimée triompha de la défiance que ce vilain Jonathan voulait absolument faire naître dans son cœur. Il lui dit:

— Quant au pastorat, je ne sais, on verra cela plus tard. Ce sont nos affaires à nous. Mais nous avons confiance en nos missionnaires. Ce sont eux qui nous ont amenés à la lumière et pas vous. Ils nous ont aimés pour Dieu car l'amour seul pouvait les pousser à quitter leur patrie, à s'exposer aux vagues de la mer et à venir mourir pour nous dans ce pays qui les tue. Faites votre collège, entendez-vous avec vos Américains. Nous, nous demeurons fidèles à nos pères qui nous ont sauvés.

Ces paroles franches et convaincues dissipèrent en partie les nuages qui commençaient à monter dans les âmes. Dabouka ajouta:

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— Ne sont-ce pas les Monéri qui nous ont délivrés de l'attaque de Sikororo? Sans eux nous étions écrasés ! Et d'ailleurs, conclut-il, sur un ton plus bas mais encore plus ferme, s'ils s'en allaient, au bout de trois mois nous serions dispersés, l'Eglise serait tuée par les dissensions, les accusations de sorcellerie et tout le reste.

— Ça c'est vrai, dirent en chœur le père Mouki qui soupçonnait quelqu'un d'avoir ensorcelé sa fille, le père Shelling qui n'était pas très sûr que le village fût pur de jeteurs de sorts et l'évangéliste Jacob qui n'aimait pas Bartimée.

Le Révérend Jonathan Matsimo vit qu'il avait manqué son affaire.... Non! ces gens-là refusaient décidément la bénédiction de l'éthiopisme. « Ils n'en sont pas dignes, se dit-il intérieurement. Ils sont trop sots. »

On entendit la sonnerie d'une cloche du côté de la station. Zidji qui avait conservé le silence tout le temps, buvant à petites gorgées son pot de bière, tressaillit. Il reconnut la cloche qui annonce la fin des travaux manuels de l'école. A ce signal, les élèves évangélistes quittent le jardin, les champs, les constructions auxquels ils sont emplo3'és de trois à six heures et vont faire un brin de toilette avant le repas du soir. Zidji se leva précipitamment pour arriver à temps au souper de l'école. En passant près de la cuisine du chef, il vit les femmes qui attisaient le feu sous les marmites nombreuses du foyer. Il se dégageait de là une exquise odeur de viande. L'une d'elles lui cria :

— Où vas-tu? On a tué une chèvre! Attends un peu, c'est tantôt prêt.

L'eau vint à la bouche du jeune homme. Il y a longtemps qu'il n'avait pas goûté de viande.

— Je n'ai pas le temps, merci, dit-il en courant du côté de la station. Lorsqu'il rejoignit ses camarades.

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il les trouva déjà attablés. Vingt assiettes ou plutôt petites écuelles de fer émaillé avaient été remplies de la polenta blanche habituelle que le surveillant, Davida, et ses deux aides servants extrayaient avec de grandes cuillères de bois de la vaste marmite noire. Sur chaque portion, les distributeurs d'office versaient une ou deux grandes poches de sauce d'arachides en guise d'assaisonnement. Ce soir-là, la cuisinière avait mis beaucoup d'eau dans sa sauce et elle n'en avait pas cuit assez.

Zidji s'assit d'assez mauvaise humeur à sa place, entre un garçon des Spelonken et un autre du Littoral. Il vit tout de suite que la sauce manquait. L'odeur du rôti de chèvre était encore dans ses narines et la pitance scolaire lui paraissait d'autant plus méprisable.

— Tu aurais pu me servir plus généreusement, ditil à Davida.

Celui-ci leva sur Zidji un regard d'étonnement et de reproche.

— Ne vois-tu pas que tu es traité comme les autres?

— Cette sauce, c'est de l'eau et rien d'autre, reprit Zidji en repoussant son assiette loin de lui.

Ses camarades s'exclamèrent en chœur :

— C'est vrai I Ce n'est pas de la nourriture, ceci 1 Davida, le mentor de la bande, homme de trente

ans au moins, n'entendait pas la plaisanterie. Il avait la patte plutôt lourde et guère de diplomatie. Au lieu de se taire et de dire : C'est un accident, il commença un discours de répréhension fraternelle et d'exhortation qui manqua absolument son but. La révolte grondait sourdement et Zidji voj^ait vaguement dans son imagination la figure sévère de Monéri derrière celle de la cuisinière. Les paroles de l'éthiopien retentissaient loin, loin au fond de sa conscience. Il avait des sensations nouvelles. Son cœur se gonflait, il ne savait

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pourquoi. Ah! l'enflure soudaine qui suit la morsure du serpent!... Le serpent ancien lui aussi commença par ébranler la confiance de nos premiers parents. Le péché est fils de la défiance.

Ce repas fut mouvementé. On prononça des paroles aigres. Plusieurs ne touchèrent pas à leur nourriture. Les porcs de Tétable voisine seuls se régalèrent des reliefs extraordinairement abondants du festin.

Au sortir du souper, la cloche sonnait de nouveau pour la prière. Monéri descendait dans la salle d'école et présidait un culte court avec chants, méditation et prière faite par un des élèves. Le vendredi, ce culte était toujours suivi d'un entretien spécial sur le travail de la semaine. Le « modérateur » des étudiants se levait et disait si tout était bien allé. On infligeait cas échéant des punitions.

Davida se leva. Tous les élèves le regardaient avec un intérêt extrême. Allait-il parler du souper malheureux dont on venait de sortir, se plaindre des élèves qui avaient maugréé. Evidemment ceux-ci seraient punis, car c'était une loi connue que, durant les repas, il était défendu de parler de la nourriture. Davida fut bien inspiré. Il se tut. Il dit seulement : « Certaines choses ne sont pas bien en règle. Mais je préfère ne pas les signaler à Monéri. J'espère que nous pourrons les arranger nous-mêmes. » Le missionnaire n'insista pas et il posa alors la question habituelle: «Quelqu'un s'est-il rendu coupable d'un oubli durant la semaine ? » Cette question, c'était ce que les Anglais appellent la « conscience clause ». On ne faisait aucune inquisition à l'école, mais quiconque avait négligé de remettre à sa place un outil, une plume, un cahier, devait l'avouer et était puni d'une demi-heure de travail supplémentaire le samedi. Cela se passait en douceur.... presque en sourires ! L'un disait : — J'ai négligé de pendre mon chapeau au clou ; l'autre : — J'ai laissé traîner mon crayon

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dans la salle d'étude. — Bien ! mon fils : Une petite demi-heure demain matin ! disait Monéri comme s'il administrait une dragée. Et cette légère sanction apportée au maintien de l'ordre était généralement acceptée très volontiers.

— Est-ce tout ? dit Monéri.

Pas de réponse. Un instant de silence s'ensuivit. Davida alors se leva :

— J'ai trouvé une hache oubliée dans les bananiers....

— Quand?

— Cet après-midi.

— Qui l'a laissée ?

Silence ! Monéri leva les yeux, étonné. En général le coupable, même s'il ne s'était pas dénoncé, avouait tout de suite.

— Etait-ce au pied d'un bananier coupé ? demanda Monéri.

— Oui, dit Davida.

— Dans ce cas-là, ce doit être Zidji, ajouta Monéri regardant le jeune homme.

Zidji était en effet le surveillant des arbres à fruits et du jardin, durant ce semestre-là. Lorsqu'un régime de bananes était suffisamment avancé pour être cueilli, ce qu'on voit au fait que toutes les fleurs ont fini de tomber, il allait couper le tronc du bananier qui portait le régime et apportait ce dernier au cellier où on laissait jaunir les bananes encore vertes. La hache devait avoir été oubliée par Zidji. Celui-ci baissait les yeux. Son cœur lui faisait mal.

— Est-ce toi, Zidji, dit Monéri.

— Je ne sais pas.

— Comment donc ?

— Peut-être....

Ce peut-être était un aveu, mais un aveu mécontent, arraché par l'évidence et non par le regret.

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— Zidji, tu m'étonnes beaucoup, fit le missionnaire avec douceur et fermeté. Tu seras puni demain.

Le jeune homme qui n'avait jamais eu de demiheure à faire le samedi, se mordit les lèvres et eut un éclair inaccoutumé dans les yeux.

Monéri rentra chez lui, très remué, n'y comprenant rien. Zidji? Le modèle de l'obéissance, de la bonhomie, si droit en général, cacher cette faute vénielle et répondre avec une demi -impertinence ! C'était bien étrange. Il raconta l'affaire à Yéfro qui l'attendait sous la véranda, un ouvrage de couture à la main.

Le lendemain, quand tous les élèves sortirent de leurs travaux manuels à dix heures, Zidji fut envoj^é enlever les mauvaises herbes sur le chemin de la chapelle. Il s'3' rendit, l'œil dur, l'air indifférent, et, sa demi-heure écoulée, il alla rejoindre ses camarades.

Or l'après-midi de ce même jour, qui était le premier samedi du mois, les élèves qui désiraient un habillement neuf se rendaient chez Yéfro. Etant donné la difficulté pour eux de se procurer des vêtements, la Mission les leur fournissait gratuitement. C'était une nécessité pénible, une source de grands ennuis pour la dame missionnaire. Donner, c'est peu éducatif, somme toute. Ces jeunes gens s'imaginaient aisément qu'on leur devait ce qu'on leur donnait et ils étaient devenus difficiles. Ils discutaient de la couleur de l'étoffe des vestes qu'on leur offrait. Parfois Monéri devait intervenir pour mettre un terme aux discussions. Tel fut le cas, ce samedi-là. Monéri tenait le carnet où les remises d'habits de chaque élève sont consignées pour empêcher les abus. Yéfro distribuait.

Zidji arriva d'un air dégagé.

— Mon habit de travail est usé, dit-il.

Le carnet indiquait, en effet, qu'il n'en avait pas reçu depuis huit mois.

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— Eh bien, dit Yéfro, c'est juste à point. Nous avons reçu de Suisse de ces jolies vareuses bleues aux bords rouges qui font d'excellents habits de travail. Elles sont pourvues d'une ceinture et sont d'une solidité à toute épreuve. C'est de l'étoffe de Suisse. Ça tient.

Zidji jeta un regard dédaigneux sur la blouse helvétique, œuvre des aimables dames des sociétés de couture de la Suisse romande.

— Je n'en ai pas envie, dit-il, et il s'éloigna. Monéri et Yéfro se regardèrent stupéfaits. Quant

au jeune homme, il prit dix shellings dans le petit trésor des quelques livres sterling qu'il avait gagnées au service de Monéri avant son entrée à l'école et il alla s'acheter une veste khakhi selon son cœur au magasin du Suédois.

Il faut dire que Dick avait prononcé son jugement sur les blouses bleues. Dick c'était un des chrétiens du village, un coureur de villes qui avait travaillé pour les blancs à Pietersbourg, Pretoria et Johannesbourg. Il était revenu de là-bas perché sur un bicycle qui avait fait grande impression sur toute la société noire du district. Il parlait du bout des lèvres, comme un homme entendu et, voyant un jour trois ou quatre élèves évangélistes se promener, modestes et propres dans les blouses bleues à galons rouges, il avait dit d'un air moqueur : « Tiens, on dirait les prisonniers de Pretoria ! » Tout le monde à l'école le connaissait ce mot-là I Zidji l'avait entendu, lui aussi. Soudain les solides vareuses en étoffe de Suisse avaient été conspuées dans le fond des cœurs. On n'osait pas les critiquer à haute voix, mais on ne les aimait plus, malgré leurs qualités pratiques éminentes. Ceux qui en avaient reçu se dépêchaient de les user et espéraient que la provision était épuisée. Zidji s'était bien promis de ne jamais s'exposer au ridicule de cet accoutrement. D'autant plus que Dick était le frère de la belle

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Dédéya et que Zidji avait des raisons nouvelles et sérieuses de plaire à la famille de cette jeune fille.

Yéfro ignorait le mot de Dick. Elle ne comprit donc pas la vraie raison de l'attitude de Zidji dans l'affaire de la vareuse. Mais le soir, quand Monéri lui reparla de ce refus étrange du jeune homme, quand ils causèrent ensemble de la transformation qui paraissait s'accomplir dans le cœur de leur élève préféré, Yéfro, avec cette intuition que les femmes ont souvent, lui dit:

— Je crains une chose C'est que Zidji ne soit

amoureux de Dédéya.

— De Dédéya ! exclama avec surprise Monéri. De cette nigaude de fille, aux airs de mouton I

— Je le crains, reprit-elle. Ayons les 3'eux ouverts.

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