‹ Zidji; étude de moeurs sud-africainesChapitre 13 sur 19 · L'ÉTERNEL FÉMININ · texte numérisé non relu

L'ÉTERNEL FÉMININ

Toute la jeunesse de la station était en liesse. On avait publié pour la première fois au culte du matin les bans de mariage de John Mbanyélé et de Lj'dia Ndona. C'était une noce en perspective, un bœuf pour la communauté chrétienne I Car John était cousin de Dabouka, le chef. C'était, il est vrai, un grand paresseux qui avait rôdé dans les villes plusieurs années avant d'unir son sort à celui de Lydia. Par contre Lydia était la plus charmante et la plus populaire des filles de la station : grande, svelte, au visage régulier plutôt maigre, avec deux j-eux éclatant de malice et de bonté tout à la fois. Quand elle revenait du ruis-

PHOT. LENOI

Ces massifs qui semblent avoir été écrasés par quelque compresseur géant....

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seau, son amphore bien posée sur sa tête elle ressemblait à une carj^atide par sa grâce et sa dignité. En outre elle avait une véritable valeur morale et elle venait d'en donner la preuve. Son père, Ndona, était un païen endurci. Il avait marié une fille aînée à un vieux jeteur d'osselets; mais, malgré toutes les prédictions de bonheur que le devin avait lues dans ses astragales et ses coquilles, la jeune femme était morte à la naissance du premier enfant. Alors l'homme de l'art était allé réclamer à Ndona les vingt-cinq livres qu'il avait payées pour le « lobola ». Or cette somme avait été employée par Ndona pour acheter une épouse à son fils et la seule ressource qui restât au vieux païen, c'était de lui offrir Lydia pour remplacer son aînée. Or Lydia était devenue chrétienne. Sa mère s'appelait Sara; c'était une excellente vieille communiante dont le visage parcheminé rappelait les figures décharnées mais expressives que l'on voit sur les fresques byzantines du moyen âge. Elle avait envoyé Lydia à l'école et la jeune fille s'était convertie. Aussi refusa-t-elle absolument d'épouser le jeteur d'osselets qui d'ailleurs n'avait nulle envie d'introduire dans son village une femme portant des robes.... Avec une énergie remarquable, L} dia accepta l'offre de Monéri qui, pour la sauver, l'engagea à son service pour trois ans et qui paya à l'avance les vingt-cinq livres réclamées. Elle s'acquitta à merveille de ses devoirs de femme de chambre et de cuisinière, toujours souriante, toujours aimable et respectueuse, et Lydia était assurément la plus distinguée de toutes les filles de la station. John Mbanyélé qui travaillait depuis trois ans à Johannesbourg et n'avait réussi qu'à réunir dix livres pendant tout ce temps eut la chance de l'obtenir pour rien, puisqu'elle était libérée. Les dix livres furent donc consacrées à la noce qu'il voulait faire brillante.

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Or le lendemain de ce même jour, on vit arriver à la station un jeune homme de l'annexe de Jacob, nommé Frank qui, lui aussi, avait disparu à l'horizon durant plusieurs années, aj^ant servi dans un magasin de Marabastadt et qui avait reparu soudain à l'église le dimanche précédent. Il vint à la cuisine et demanda au gamin qui lavait les marmites de le conduire auprès de Monéri. Il portait un haut col blanc qui lui donnait un air très solennel. Introduit dans le bureau du missionnaire, il commença à brûle-pourpoint :

— Ma sœur Martha n'est pas en règle.

Cette Martha était une grosse femme, une veuve jeune encore qui vivait sur l'annexe de Jacob, dans la maison voisine de celle de l'évangéliste.

— Que dis-tu ? Martha ? Pas en règle ?

— Non ! Je l'ai constaté à mon retour. Et le pis, c'est que la faute en est à Jacob lui-même.... Par cinq fois il l'a séduite ; il a toujours su éviter les conséquences de son péché, car ils ont dans cette famille des recettes à eux pour arriver à ce but. Mais cette fois-ci, je suis arrivé à temps. Martha m'a tout avoué. Elle est là, elle-même.

Le vieux missionnaire était atterré. Il ne disait mot.

— Va la chercher, dit-il enfin à Frank.

Celui-ci sortit. Monéri dont la respiration était comme coupée par la surprise, l'émotion, la douleur, sortit lui aussi. Il monta sur la colline, s'assit et laissa ses yeux errer sur le spectacle admirable de ce jour de printemps. Sur les grands rochers du Marovougne quelques brouillards se traînaient. Mais partout la nature brillait, étincelait de joie, les feuilles vertes aux arbres, les fleurs de toutes sortes par terre, sur les rocs, dans les fissures, des composées jaunes, de grands lys rouges en boule.... et, aux mimosas, des pompons aux deux couleurs, roses en haut, jaunes en

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bas, qui se balançaient au vent. Un oiseau chantait sa chanson claire, des papillons acraea volaient sur le chemin; au flanc du coteau, un gamin passait modulant un air sur son fifre de berger tandis qu'il conduisait ses chèvres au pâturage.

— Jacob ! Un adultère ! Un criminel !

Tout l'éclat de ce jour radieux avait disparu soudain. On eût dit qu'un immense nuage sombre avait envahi le ciel; la nature avait été comme passée au noir. Rien ne souriait plus.

Jacob! Mon évangéliste 1 Un trompeur, un vil

séducteur !

Le péché africain î C'est ainsi qu'on l'a nommé, et avec raison. On ne pourra donc se confier en personne, ici I

Oh ! reffra3'ante pesanteur de la chair ! L'écrasement de l'esprit par la sensualité brutale !

Il regarda les montagnes. La dent de Sikororo était bien belle, là-bas du côté du sud. Et le Kadjaléra, la montagne du Sphynx et Maoué et d'autres encore ! Mais presque toutes étaient plates au sommet. ïl songea à la montagne de la Table, à la Table du Cap, à la Table du Natal, à ces massifs larges, épais, sans élancement, sans idéal, qui semblent avoir été écrasés par un compresseur géant : C'est l'Afrique. Ainsi est le paj^s, ainsi sont les gens. Puis il songea à Sysiphe roulant péniblement son rocher jusqu'au haut de la pente et à cette force invincible de la gravitation qui précipite de nouveau le roc vers l'abîme alors que le malheureux se croyait arrivé

Ah ! dans l'œuvre du relèvement du monde, il est des moments tragiques. Serviteur de Dieu, chevalier de l'idéal, ne perds point courage I

Le missionnaire éleva les yeux plus haut, jusqu'au ciel où le soleil dardait ses ra3^ons de feu. Il y fît monter une muette prière puis il redescendit, se

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disant : « Si le mal n'a pu être prévenu, qu'il soit du moins condamné. Sa condamnation est une manière de triomphe pour le bien. »

Quand il rentra dans son bureau, Martha l'attendait avec son frère Frank. Il appela la femme seule, pour voir si son témoignage confirmerait les paroles du jeune homme. Il était parfaitement conforme.

— Mais, malheureuse, lui dit-il; comment as-tu pu mener cette vie d'inconduite cinq ans durant. . . . N'as-tu jamais protesté dans ton cœur?

— Oh ! dit Martha les ^eux baissés, qu'aurais-je pu faire? Il me disait : Je suis ton évangéliste; je sais ce que tu dois faire; obéis-moi. Et j'obéissais !

— Bien, nous allons l'appeler lui-même. Reste dans les environs ; ne bouge pas, car tu dois être à portée lorsque je l'interrogerai.

Lorsque le missionnaire sortit de sa chambre, pâle, les yeux cernés, une expression d'extraordinaire sérieux peinte sur tous ses traits, sa femme lui dit : (( Mais qu'as-tu donc ? » Il lui raconta tout. Elle fondit en pleurs ! « Oh ! Jacob, Jacob ! » disait-elle d'une voix étouffée pour n'être pas entendue du gamin qui préparait le dîner dans la cuisine.... Leur enfant, un petit blondin de deux ans, assis dans sa chaise, grignotant un morceau de pain, voj^ant sa mère pleurer s'assombrit soudain. « Maman », dit-il avec un accent interrogateur, comme pour dire : Que se passe-t-il ? Puis il ajouta : « Bobo? — Oui, chéri, fit sa mère en l'embrassant. Maman, bobo cœur ! »

Zidji fut envo^'é le jour même chercher Jacob. Et il arriva, lui aussi, ce vieil évangéliste qui avait eu de si belles années d'activité, celui qu'on avait envisagé presque comme l'égal du missionnaire, car il avait exercé la cure d'âmes avec une rare habileté sur la grande station, près de la ville. Maintenant, s'étant endormi dans la routine de sa petite église, il avait

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obéi à l'appel d'en bas, à cette puissance qui ramène au tj'pe l'individu qui s'était élevé pour un temps à une sainteté supérieure. Il avait fait comme bien d'autres, blancs et noirs. Car, en définitive, tous les êtres moraux n'en sont-ils pas logés là? Tant que l'action surnaturelle de l'Esprit s'exerce sur nous, nous gravissons la cime.... Mais si elle est suspendue, si nous en sommes réduits aux forces de notre être désespérément charnel, nous retombons vers le type dont nous étions sortis. Le type de l'Africain est peut-être plus repoussant que celui de l'Européen. Néanmoins le phénomène est le même.

Monéri Senior avait convoqué son collègue pour cette entrevue si grave. Et les trois hommes étaient là, assis. Le vieux missionnaire ne disait rien. Tous gardaient le silence. Jacob ne savait pas ce qu'on lui voulait, mais il se doutait bien qu'il ne s'agissait pas d'une affaire ordinaire et l'idée qu'il avait été découvert lui traversa l'esprit.... Aurait-elle avoué à Frank? Il était là, les avant-bras posés sur ses genoux, les mains jointes en avant, le dos très courbé, ses yeux regardant sous le pupitre devant lequel était assis son missionnaire. Plus le silence se prolongeait, plus il avait l'air de s'affaisser. Monéri inspectait cette figure intelligente, ces traits fins que la sensualité n'avait point épaissis et il se disait :

— S'il fût demeuré païen, Jacob serait à l'heure qu'il est le chef du village de Mandlati. Il est riche, il possède quatre filles; il les aurait vendues et se serait procuré plusieurs épouses. Comme sa première femme Lina est vieille, il aurait « lobola » Martha qui est jeune et il mènerait sa vie de polygame avec la meilleure conscience du monde, entouré de l'admiration de toute sa tribu.... Au lieu de cela, il a donné deux de ses filles à des jeunes évangélistes sans se faire payer. L'argent qu'il a épargné, il l'a consacré aux

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études de son fils aîné qu'il a envoyé dans une école supérieure.... Le vieux missionnaire se sentit soudain pris de pitié pour Jacob. Mais il réagit sans tarder. L'Eglise a été souillée, l'Evangile terni; malheur à celui qui expose le nom de Christ à l'opprobre.

Et d'une voix sévère, il dit : « Jacob, je sais tout. »

Jacob ne bougea pas.

Enfin, levant ses j^eux de l'air le plus innocent du monde, il dit : « Eh quoi donc ? »

Le retour au type chez le chrétien noir se manifeste de deux manières. D'abord par la désassociation de la vie morale et de la vie religieuse. Jacob avait pratiqué cette désassociation durant cinq ans, menant une existence d'adultère, d'immoralité, tout en conservant sa position dans l'Eglise, ses privilèges de communiant et d'évangéliste. îl manifestait maintenant le second caractère du chrétien dégénéré. Il exigeait qu'on lui donnât des preuves juridiques de sa faute et ne s'estimait pas coupable tant que le procès n'avait pas été dûment instruit. Rien d'étonnant à cette prétention, psychologiquement parlant : Le Dieu vivant et saint a^'ant disparu de son horizon, le tribunal des hommes restait seul l'arbitre de sa culpabilité.

Il fallut donc appeler sa complice, les confronter, le dénonciateur Frank étant présent, et c'était pitié vraiment de voir la pauvre femme forcée d'accuser son séducteur, partagée, on le vo3'aiL, entre la crainte de son frère et celle de son évangéliste. Frank était implacable ; il tenait à son chiffre de cinq, car il avait bien l'intention de réclamer cinq fois dix livres d'amende, une dizaine pour chaque action criminelle. C'est le tarif fixé par le tribunal indigène. Et comme Jacob protestait et disait : — Tu me tues, le jeune homme ajouta seulement ce mot : — C'est bien I Nous irons chez le commissaire !

La résistance du vieux tomba du coup. Il savait

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Frank au courant des us et coutumes des blancs; s'il le menaçait du commissaire c'est que, sans doute, la peine infligée par le tribunal anglais était bien plus terrible encore. Qui sait ? On allait le mettre, lui Jacob, en prison pour de longues années.

— Je payerai les cinquante livres, dit-il.

— Elles serviront à l'éducation de l'enfant qui naîtra.

— Et maintenant, reprit le missionnaire, après que les deux hommes eurent réglé leur aff"aire à eux, toi, Jacob, tu es cassé de ta charge d'évangéliste. Tu es mis sous discipline pour longtemps. Tu ne souilleras plus la table sainte de ta présence. Je ne te repousse pas. Au contraire I Que Dieu ait pitié de toi et te ramène à Lui ! Viens donc au culte, tous les dimanches, mais tu t'asseoiras au dernier banc, avec les pénitents. Au reste l'annexe que tu as tuée par tes infidélités sera supprimée et tes ouailles pourront venir sur la station pour les cultes et les catéchismes, si elles désirent encore suivre la voie de Dieu.

Accablé, atterré, le vieux pécheur courbait son dos plus bas. Il regardait d'un œil plus fixe le plancher. Enfin il dit : Pourrai-je rester dans ma maison ou dois-je m'en aller avec toute ma famille ?

— Tu peux y demeurer pour le moment bien qu'elle ait été construite par l'Eglise. On verra plus tard.

Jacob se leva pour partir. Arrivé à la porte, il se retourna pour saluer. Il resta un moment debout, les genoux un peu plies, serrés l'un contre l'autre, ses paupières tremblotantes, dans une attitude étrangement simiesque. il avait un air à la fois méprisable et pitoyable. Que voulait-il dire? Enfin il se retira.

Les deux missionnaires demeurés seuls dans la petite chambre peu éclairée se regardèrent. Ils poussèrent en même temps un gros soupir....

— Triste, triste ! disait Senior.

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— Navrant, répondit Junior.... Ah ! la déchéance ! Ce que les Anglais appellent le « down grade )) ! Vous rappelez-vous les tas de noyaux de « makagnes » derrière le village de Jacob ? On buvait, on buvait beaucoup chez lui. L'immoralité va toujours de pair avec l'ivrognerie.

— Pauvre homme I Si intelligent, si profondément déchu ! Et il faudra annoncer la terrible nouvelle à l'Eglise, dimanche prochain....

— Evidemment. Elle va du reste s'ébruiter sans tarder....

— Que Dieu nous soit en aide ! Puisse le scandale n'être pas trop meurtrier !

— La déception est grande, certes, et c'est navrant d'avoir à supprimer une annexe. Au reste, il est évident qu'un mauvais esprit souffle depuis quelque temps sur notre congrégation. A l'école aussi nous le sentons : je suis fort préoccupé par Zidji.

— Par Zidji? Est-ce possible? Le brave des braves !

— Je crains qu'il ne file un mauvais coton. Mais je ne sais encore rien de positif.

Et les deux hommes qui avaient mis tout leur cœur à leur œuvre se serrèrent la main avec tristesse et se séparèrent.

Le lendemain l'attelage des six bœufs de la station partait pour l'annexe supprimée. On chargeait sur le wagon les tables, les bancs, les tables d'épellation, le tableau noir, tout le matériel scolaire et ecclésiastique qui avait été confié à Jacob. Celui-ci, les mains dans ses poches, les genoux plies, l'œil vague, laissa les garçons de Monéri accomplir leur œuvre. Sa femme lui demanda: «Que font-ils?» Il répondit par un haussement d'épaules. Etait-elle dans le secret?

Quel triste culte, le dimanche suivant, dans l'église où l'on avait passé tant de belles heures lors de la guerre.... Après la lecture des bans de John et Lydia,

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faite pour la seconde fois, le vieux missionnaire raconta en phrases brèves, mesurées, l'histoire de Jacob. Il choisit ses termes, parce qu'il y avait des enfants dans l'assemblée, mais tous ceux qui pouvaient comprendre comprirent. Cette communication fut écoutée dans un profond silence. Il est arrivé dans d'autres occasions analogues que des gémissements, de véritables lamentations s'élevèrent dans l'auditoire. Aujourd'hui rien de pareil ne se produisit. Les vieux étaient mornes. Les jeunes pensaient à la noce.

Elle eut lieu un certain mercredi, quinze jours plus tard, cette noce de John Mbanyélé et de Lj^dia Ndona, et, malgré les fâcheux auspices, elle fut très gaie, trop gaie au goût des missionnaires. Ceux-ci avaient songé un instant à la célébrer sans fête, car l'Eglise était en deuil. En définitive ils n'avaient pas estimé que toute la jeunesse dût payer pour la faute d'un seul et ils laissèrent Dabouka faire comme il l'entendait. Le mariage devait, en effet, se célébrer dans le village du chef où les parents de la jeune fille demeuraient. Dabouka avait déménagé peu de temps auparavant du côté de la plaine, dans les collines rocailleuses que le Gouvernement lui avait données comme réserve pour lui et sa tribu. Il avait construit en un site pittoresque une maison à l'européenne, recouverte de tôle galvanisée et entourée d'une véranda. Un grand arbre, moins beau que le figuier de l'ancienne capitale, abritait sa place publique et c'est à l'ombre de ce géant qu'il avait disposé les bancs pour les amis de noce et la table et les chaises pour les missionnaires. Derrière, on voyait une longue file de huttes.... De l'autre côté, c'était la brousse, les mimosas épineux tout couverts de pompons jaunes, les herbes verdissantes du printemps et, par-dessus, la chaîne du Drakensberg avec la coupole ro3'^ale du Mamotsuiri. La journée était

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superbe. L'Afrique rayonnait. L'Afrique, le continent des pleurs, tressaillait de joie.

Dès neuf heures la foule commença à affluer à la capitale : gros païens à couronne de cire sur le crâne, femmes vêtues de leurs jupes minimes bariolées de

rouge et de bleu et puis les chrétiens, les jeunes

gens en pantalons et cols rabattus et les jeunes filles parées de leurs toilettes claires avec des rubans qui pendaient dans le dos.... Ces rubans bleus, blancs, roses qu'on portait il y a quelques années et qu'on appelait du nom étrange de « Jeune homme, suivez-moi, » faisaient fureur au sein de la jeunesse féminine du Bokhaha et plus d'une qui n'avait pas pa3"é sa contribution ecclésiastique en avait suspendu deux ou trois dans la région des omoplates.

Un peu plus tard la voiture des missionnaires fut signalée. Dabouka leur avait prêté deux mules fringantes pour les amener plus rapidement à travers la plaine. Puis ce furent les jeunes hommes de l'école d'évangélistes qu'on entendit dans le lointain soufflant dans leurs trompettes. Car c'était jour de congé. Plusieurs d'entre eux étaient amis de noce de l'époux. Zidji était le premier en sa qualité de parent et camarade d'enfance. La troupe se forma à quelque distance de la capitale et fit son entrée en jouant assez proprement un cantique à quatre voix....

Les demoiselles d'honneur, après s'être promenées dans la foule, les bras ballants et en fredonnant des airs, se retirèrent dans une hutte spéciale ; les garçons en firent autant. Monéri s'installa sous l'arbre derrière la table, les hommes s'assirent par terre d'un côté, les femmes de l'autre, chrétiennes au centre, païennes à la périphérie et on attendit. Un mouvement se produisit du côté des huttes ; une robe blanche parut. Alors toute l'assemblée se leva et l'on entonna le chant de réception des mariés :

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Salut, ô mariés ! Venez avec bonheur : C'est Dieu qui vous appelle, C'est Lui qui vous unit!...

Les basses puissantes répondaient aux sopranos criards en des vocalises, des coulées du plus bel effet. D'une autre hutte les jeunes gens sortirent ; Dabouka conduisait l'époux et Ndona, le païen endurci, l'œil plus dur, plus indifférent que jamais, accompagnait la belle Lydia à l'autel. Il avait admis pour un jour le

cérémonial chrétien Les deux cortèges se réunirent

sur la place, se fraj^èrent un passage jusqu'aux bancs. Qu'elle était jolie, Lydia, avec sa toilette blanche toute simple, son turban immaculé, couronne d'argent dans ses cheveux très noirs. Ses yeux brillaient de joie. Elle n'était pas morose. Elle ne faisait pas la moue comme c'est le cas de presque toutes les épouses noires le jour de leur noce. Mais elle marchait péniblement, la malheureuse ! Elle avait chaussé une paire de souliers bruns trop petits pour son pied. L'antilope sauvage s'était laissé emprisonner pour obéir à l'absurde étiquette des Eglises indigènes.

Monéri Junior qui était assis auprès de son collègue tressaillit. Derrière les époux venait Zidji ; il était le plus beau, le plus grand des amis de noce. Mais il accompagnait Dédéya.... Dédéj^a ? C'était donc vrai! Cette fille était habillée avec un mauvais goût parfait. Un corsage de velours vert, dix gros bracelets à chaque bras et, sur le front, une cocarde faite avec une queue de civette et quatre grands picots surmontés de fausses améthj^stes qui se croisaient derrière la cocarde en diagonales. Et quelle figure 1 Des j^eux éteints, désagréablement langoureux avec des éclairs peu rassurants et une tignasse comparable à celle d'un mouton qu'on n'a pas tondu pendant au moins deux ans.

Avec une gaucherie rare tout ce monde vint s'asseoir sur les bancs préparés, les deux époux avec leurs

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conducteurs sur celui de devant, les garçons tous ensemble sur le second banc et les filles au hasard, comme elles purent, sur le troisième. L'époux avait des pantalons gris retroussés, une jaquette noire, une cravate bleue et rouge et un petit chapeau fortement abaissé sur les yeux. L'un de ses camarades, l'artiste du Bokhaha, qui savait sculpter, modeler, voire même coudre des robes (il était l'auteur de celle de la mariée), un jeune homme qui répondait au nom d'Alfred, se distinguait par une touffe de cheveux crépus qu'il avait laissés croître à l'avant de la tête. Il avait enfilé dans sa boutonnière une marguerite couleur carmin, la « Barberton daisy » qui fleurit au printemps dans les vallons ombragés. Lydia tenait à la main trois fleurs de lis roses. Elle était digne de tenir des lis. C'était une pure jeune fille.

Le service fut célébré au sein d'un silence relatif. Le marié, répétant après le missionnaire les paroles de la liturgie, dit à voix assez haute :

— Je veux vivre avec elle selon la règle chrétienne, observant les devoirs que la Parole de Dieu m'impose. Je l'aimerai, je l'exhorterai à marcher sur les traces du Seigneur. Je la garderai, je la délivrerai du mal, je ne la battrai pas.

Ici les garçons se lancèrent un regard par-dessous. Dans une église voisine, un époux prudent avait un jour ajouté à cette promesse la réserve suivante : « Je

ne la battrai pas si elle m'obéit » Cela avait fait

scandale. John Mbanyélé promit sans réserve. Il alla bravement jusqu'au bout répétant toutes les paroles de l'engagement chrétien. La jeune fille, elle, écouta en silence la formule des promesses féminines et se contenta de répondre ; « Eéé, » c'est-à-dire oui. Le cérémonial de l'Eglise thonga le veut ainsi, par condescendance pour la femme qui serait trop émue si elle avait à parler en public.

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Après quoi le missionnaire leur dit aux deux: « Donnez-vous la main, » et il les bénit.... Lydia se tint debout avec un véritable héroïsme durant tout l'interrogatoire. Ses souliers lui faisaient mal. Elle n'eut pas le courage de les enlever durant le prêche comme d'autres l'ont fait avant elle. Elle supporta l'épreuve victorieusement.

Après une exhortation générale aux païens sur la beauté du mariage chrétien, Monéri donna la bénédiction finale. Le cortège se reforma et alors commença une curieuse cérémonie, une cérémonie d'un pittoresque achevé à laquelle les missionnaires assistaient étonnés et amusés. Les époux se donnant le bras étaient suivis des six couples de leurs amis de noce. Ils étaient tous graves, sérieux comme s'ils eussent suivi un corbillard. Ils chantaient et toute la foule avec eux un cantique bien rythmé, l'un des plus populaires du recueil, mais dont les paroles n'étaient rien moins que gaies.

Tu es infiniment grand, ô Eternel.

Tu es un Dieu de justice !

Et tes jugements sont terribles....

Un des évangélistes muni d'une queue de bœuf les précédait. De temps en temps, il sortait du cortège, courait vers les mariés, les époussetait des pieds à la tête avec ce plumeau d'un nouveau genre, s'empressant, souriant, faisant le fou. Tout autour la foule se pressait, gaie, admiratrice, en liesse.... Mais bientôt on vit deux partis se former. Un gaillard de six pieds de haut, nommé Samuel, frère de Lydia, arriva portant une branche verte et un monumental couteau. Il s'élançait en avant, il courait, il revenait vers les époux brandissant son arme et criant :

« Vous dites que nous sommes vaincus parce que nous vous avons abandonné notre fille ? Point du

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tout I Nous ne l'avons laissée aller que parce que nous le voulions bien. Qui êtes-vous donc? Des sans le sou, des misérables.... Avez-vous même une maison pour l'abriter, dites ? »

Là -dessus une sœur de l'époux s'écrie : « Vous êtes vaincus ! Nous l'avons maintenant notre femme ; vous ne la reprendrez jamais, tas de gens de rien, fils de chien ! »

Et Samuel de répondre toujours plus excité : « C'est parce que nous l'avons bien voulu. «

Il file, il disparaît ; il revient avec une pioche : il la brandit, il laboure la place : « Elle est une fameuse laboureuse, allez ! Elle vous dépasse toutes, vous les femmes de Mbanyélé. Vous ne lui allez pas à la cheville. »

Là-dessus, deux ou trois vieilles, les mères et tantes de l'époux, courant à petits pas, tout essoufflées, s'approchent de la mariée et vont crier à ses oreilles : « C'est nous qui sommes tes belles-mères ! Sois heureuse d'avoir obtenu un mari. C'est à nous que tu le

dois. Mais tu n'as pas de respect pour nous Tu vas

amener de mauvaises mœurs dans notre village. Nous vous connaissons, vous tous du clan des chiens. »

« Taisez-vous, s'écrie une des parentes de Ljdia et voyez. »

Elle répand sur le sol un panier plein de farine : (( C'est ainsi que vous ferez. Quand elle aura bien pilé son grain, vous le jetterez par terre, vous la persécuterez. Vous l'appellerez une paresseuse, une adultère.... »

Une autre arrive sur ces entrefaites avec un vieux sac vide, percé, troué, qu'elle avait ramassé au fond d'une hutte : « Voilà votre image. Toute votre fortune tiendrait là dedans, dit-elle, gens de rien.... »

Les sœurs de l'époux se précipitent sur elle, lui arrachent le sac, le lancent hors du villaaîe avec des

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rires à en perdre haleine. Et c'étaient des lazzis, des défis, des insultes sans fin ! Gabaza, la femme de Dabouka, parent de John, se venge de l'insulte du sac en lançant sur la place un vieux journal froissé, maculé : « Voilà ce que vous êtes, vous ! »

Là-dessus les sœurs de Lydia se précipitent, poussent avec leurs pieds le papier aux confins de la place.... Gabaza le ramène. Elles se bousculent: « Vous ne possédez même pas une cuillère pour la donner à notre fille, dit la vieille Sara, la mère de l'épouse, dont la figure attristée s'est singulièrement excitée à ce jeu. »

Et pendant ce temps le cortège continue sa procession chantant le Psaume 116.

J'aime mon Dieu, car son divin secours Montre qu'il a ma clameur entendue.

Rien de plus étrange que ce contraste entre la mélodie huguenote et la scène de mœurs bantoue. Car c'est là évidemment l'antique coutume du combat simulé qui accompagne toujours la conclusion d'un mariage chez les tribus thonga. D'aucuns disent que c'est le reste défiguré des mariages par enlèvement que l'on aurait pratiqués autrefois. D'autres expliquent ce rite par le désir qu'éprouvent les parents de la mariée de faire valoir leur fille et de compenser ainsi en quelque mesure la diminution que subira leur famille par le départ de l'épouse.

Il se produisit un très drôle d'incident durant cette promenade agitée. Une vieille femme, parente de Lydia, oublia à quel parti elle appartenait et se mit à insulter la famille de l'épouse.

— Que fais-tu, nigaude, lui dirent ses proches, c'est sur les autres qu'il faut tomber.

Mais la vieille, ayant apparemment perdu la tête complètement, défendait sa position et continuait de

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plus belle. Au reste ce combat est des plus platonique. On n'en vient que très rarement aux coups. Il est bien entendu que c'est un jeu et rien de plus. Parfois cependant cela finit mal.

Le soleil était au zénith. Il faisait une chaleur intense et, dans l'excitation du combat simulé, les visages noirs s'étaient couverts de sueur. Aussi se dirigea-t-on volontiers vers la maison du chef lorsqu'un messager annonça que le repas des époux était servi. Dabouka avait bien fait les choses. Les jeunes gens trouvèrent des tables mises, des chaises, des assiettes et des services. Il y eut trois viandes, l'une entre autres accompagnée de riz assaisonné de «cury»; il y eut de nombreuses cruches de bière plus ou moins légère. Les invités ne savaient pas tous manger proprement. Ils avaient l'air fort intimidé et le silence régnait parmi eux quand les missionnaires vinrent les saluer et leur souhaiter un bon appétit. Peu à peu cependant le genre solennel fit place à la gaieté et, les estomacs une fois satisfaits, la procession reprit de plus belle d'un bout à l'autre de l'unique rue du village et retour. Tous les chants du répertoire y passèrent. Les graves mélodies prenaient un caractère plus sauvage. Le cortège accélérait sa marche. Le soleil descendait à l'horizon.

— Gana, dit Monéri à l'un des évangélistes qui suivait aussi les cours de l'école, nous devons retourner à la station. Reste ici et surveille la fête pour qu'elle se termine convenablement. A huit heures du soir, tu congédieras chacun. Et la carriole des missionnaires partit.

Les élèves de l'école devaient être rentrés à neuf heures dans leurs quartiers, car il y avait une heure de marche de la capitale de Dabouka à la station. A dix heures ils n'avaient pas encore paru. Enfin vers dix heures et demie on entendit des sons discordants

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de trompettes. Ils arrivaient accompagnés par Gana. Celui-ci, voyant encore de la lumière sous la véranda du directeur, gravit la colline pour expliquer le retard :

— J'ai fait mon possible pour disperser la foule à huit heures. La plupart sont retournés chez eux, mais les amis de noce n'ont rien voulu écouter et celui qui s'est opposé le plus fortement c'est Zidji. Je ne sais pas ce qu'il avait. Peut-être était-ce à cause de la bière qui lui était montée à la tête ou à cause de sa voisine qui avait une cocarde sur la tête.

Le lendemain le directeur appela Zidji dans son petit bureau particulier. Lorsqu'un élève était convoqué dans cette pièce-là, c'est que l'affaire était grave. Zidji n'y avait encore jamais passé. Cependant Monéri lui parla avec douceur. Il lui demanda pourquoi il n'avait pas obéi, s'il y avait quelque chose de nouveau, d'interdit dans sa vie. Il ouvrit toute grande devant le jeune homme la porte des confessions. Zidji se raidit. Il n'avoua rien. Il déclara que tous les amis de noce avaient été d'accord pour prolonger un peu les réjouissances et queDabouka le leur avait permis. Du reste, ils n'avaient fait que chanter des cantiques.

Il était aisé néanmoins de sentir que Zidji avait le cœur tout à fait pris; mais il n'avait commis aucune action prouvant qu'il avait des relations avec la jeune fille; le missionnaire s'abstint donc de l'interroger sur ce sujet; c'eût été souverainement impolitique : en l'absence d'aucune preuve Zidji eût triomphé et ce triomphe l'eût endurci.

Le fait probant, le fait patent d'ailleurs ne pouvait manquer de se produire et il se produisit en effet sans trop tarder.

218 A l'école de la station

Pour comprendre le récit qui va suivre, il est nécessaire de se rendre compte de la topographie des lieux où se passe notre histoire. La station, avons-nous dit, était bâtie au flanc d'une colline. A mi-côte se dressaient les deux maisons des missionnaires, l'une d'elles abritée par le grand figuier sous lequel Monéri recevait parfois ses hôtes. Au pied les néophj^tes avaient bâti leurs cases qui formaient deux rues superposées sur la moitié Est de la colline. Sur la moitié Ouest, au même niveau, se trouvait l'établissement de l'école d'évangélistes. Il était séparé du village des chrétiens par une zone vague assez large où le directeur avait installé le jardin de l'école. On pouvait donc se rendre à plat de chez Dédéya chez Zidji. Mais le petit sentier qui reliait le dortoir des jeunes gens à la maison de la jeune fille était très peu fréquenté et d'ailleurs il 3' avait une règle qui interdisait à n'importe qui d'aller sur le terrain de l'institution et d'entrer dans les maisons sans permission spéciale. C'était prudent. Or récemment les jeunes filles du village avaient pris l'habitude de fouler plus souvent ce sentier, cela grâce à ce fameux canal qui faisait la richesse et le malheur des habitants. En effet on n'osait pas puiser l'eau directement au ruisseau pour les usages culinaires, vu que chacun s'}' lavait le corps et qu'il roulait passablement d'immondices. Les élèves évangélistes avaient eu l'idée de creuser non loin de leur maison un petit puits au-dessous du canal. L'eau filtrait à travers la terre et se purifiait. Elle remplissait le trou et était sensiblement plus claire que celle du ruisseau. Au village aussi les hommes avaient fait un puits de ce genre. Mais il s'était effondré et on ne l'avait pas réparé. Aussi les femmes avaient-elles commencé à se servir de celui des élèves et, sans qu'on y eût pris garde, elles l'avaient adopté peu à peu. Filles et femmes passaient et repassaient donc à travers la zone

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intermédiaire, droit au-dessus des carrés de légumes de Monéri, leurs cruches de terre sur la tête. Or tout autour du puits primitif, Zidji avait planté des cannes à sucre. C'était son petit jardin particulier. Car dans cette région incomplètement cultivée, chaque élève avait le droit de semer ce qui lui plaisait durant ses loisirs. Un beau matin, peu de jours après la noce de Lydia, Zidji cacha à l'aisselle d'une des feuilles de ses roseaux sucrés une lettre pour sa belle. Il savait qu'elle viendrait au puits. Il l'avait sans doute avertie qu'il placerait ses messages dans cette cachette digne d'abriter des billets doux; il est probable que les deux amoureux en avaient échangé plusieurs déjà à cet endroit propice.... Le sort voulut que ce matin-là, tandis que Zidji assistait innocemment à une leçon sur les fractions, le vent fit tomber la lettre par terre. Monéri qui était allé visiter son jardin aperçut la feuille de papier et la ramassa. Ce qu'il vit l'étonna si fort qu'il la mit dans sa poche et alla s'asseoir à son bureau pour l'examiner en détail. Elle était écrite en thonga et commençait par ces mots :

« Oyo 1 yo 1 3^0 1 Deareys (pour dearest, très chère), ma bien-aimée. Je pleure lorsque je vois qu'on va te prendre à moi ! Cette lettre est une lettre pour montrer que je t'aime. Adieu 1 adieu !

Dearest I ou ma bien-aimée. Je m'arrête ici. C'est moi qui suis à toi. »

Suivaient des dessins faits au pointillé avec une gaucherie très grande et qu'accompagnaient quelques phrases explicatives. D'abord un objet ressemblant à un soufflet de cuisine gonflé et sous lequel on lisait : « Mon cœur, quand il est heureux. » Puis une construction étrange en triangles et en arabesques avec cette inscription : «Une fleur très brillante qui représente très bien l'amour. » Et, au-dessus, l'image d'un arbre avec des branches en grand nombre portant

220 A l'école de la slation

chacune à son extrémité quelques points noirs symbolisant des fleurs. L'explication disait : « C'est ton cœur, il est long autant que cet arbre. » De l'autre côté de la page l'amoureux avait dessiné cinq ou six tableaux plus significatifs encore. En haut, à gauche, un portrait féminin entouré d'ondes mystérieuses était interprété par ces mots : « Cela montre que nous ne devons pas nous séparer. » Un autre, à la taille très étroite, le visage en profil, le corps de face avait été pointillé avec un soin spécial. « C'est toi que j'aime toujours, » disait la légende. Au-dessous, une forme masculine que Zidji avait eu l'intention de rendre aussi hideuse que les autres étaient angéliques, était accompagnée de cette exhortation dictée par une jalousie noire : « Vois combien vilain est l'homme que tu aimes, Velémou. »

— Tiens, il y a donc un rival, se dit Monéri. Ce Velémou, c'est sans doute Wilhelm, un jeune homme qui est aussi revenu récemment des villes, aj^ant gagné beaucoup d'argent. Il est vrai qu'il en a aussi rapporté une maladie de poitrine. Mais cette coquette de Dédéya se laisse faire la cour par lui aussi....

Enfin, dans un cadre qui occupait la fin de la lettre, on voyait deux amoureux se donnant la main.... probablement deux époux devant l'autel, le jour de leur noce, debout comme John et Lydia et on lisait autour des formes carrées du jeune homme : « Tu me vois ici, ma très chère, moi qui t'aime beaucoup. Il faut que tu me voies. »

Et près de la taille de guêpe de la jeune fille : «C'est toi, le jour où nous sommes debout ensemble. Regardetoi bien, ma bien-aimée. »

— Touchant ! Vraiment touchant, dit Monéri quand il eut fini sa lecture. Brave Zidji 1 II n'y a rien de vilain, rien d'impur dans ce billet. C'est innocent comme l'enfant qui vient de naître 1 Les billets doux

-Si ^

^^ÎQAiMoMck &^Ml '^C^êVtU R^-Mèî^

Billet doux d'un étudiant iioir.

222 A l'école de la station

des noirs sont en général bien différents. Témoin celui de cette jeune fille répondant à un soupirant et lui demandant, entre autres, de lui procurer.... un corset. Mais, c'est bien grave 1 Le cœur de Zidji est terriblement pris, ça se voit. Or il a encore trois ans d'études devant lui. Il lui est interdit de se fiancer à l'école. Jamais il n'attendra jusqu'alors. Et même s'il attendait, cette pécore de Dédéya ferait son possible pour précipiter les affaires. Or il y a le péché africain qui est à la porte!... Quelle déplorable histoire ! Malheureux garçon !

Monéri appela Zidji dans l'après-midi et, sans autre, il lui mit la lettre sous les yeux. Le sang afflua au visage du jeune homme. Il ne sut que dire.

— Mon fils, dit le directeur à son élève, ce n'est pas mal de la part d'un jeune homme d'aimer une jeune fille. Mais pour toi, ici, à l'école d'évangélistes, ce n'est pas ton affaire. Tu connais la règle. Cette règle est sage. Rappelle-toi ce que vous a dit l'évangéliste Abraham aux derniers examens : « Il est impossible de porter deux antilopes à la fois sur son épaule. L'une glissera toujours par-dessus l'autre. Il est impossible de rôtir deux cailles dans la même marmite. Celle du haut ne sera pas cuite à point, ou si elle l'est, celle du bas sera brûlée. » Tes études avant tout. Tu n'as pas le temps de te fiancer maintenant. Abandonne cette histoire immédiatement; prends-en la résolution devant Dieu, sinon j'ai grand'peur que tu ne dérailles Va réfléchir, Zidji. Je ne te punis pas, aujourd'hui. J'espère que tu auras la victoire 1 Je prierai pour toi, de mon côté, et quand tu sentiras que tu as vaincu la tentation tu viendras me le dire.

Zidji se leva sans mot dire et retourna au jardin où il était en train de repiquer des laitues.

C'est avec une sollicitude toute paternelle que le missionnaire suivit son élève des veux et du cœur

L'éternel féminin 223

durant les semaines qui suivirent. Le visage des noirs est si impassible qu'on a grand'peine à deviner ce qui se passe derrière. Il semblait néanmoins que Zidji avait pris à cœur l'exhortation. Pas une lettre ne fut trouvée dans les cannes à sucre. A l'église, il ne détournait jamais les yeux vers les bancs des filles. Un samedi soir, il demanda la permission d'aller évangéliser quelques villages dans la plaine, du côté du nord. C'était l'habitude des élèves de consacrer leur dimanche à ce travail de temps à autre. Ils partaient à trois ou quatre heures le matin et revenaient au coucher du soleil.

— Qui t'accompagnera? demanda Monéri.

— J'irai seul, dit-il.

— Bien ! Tu peux aller, répondit le directeur qui faisait exprès de témoigner une confiance particulière au jeune homme pour faire appel à son sens de l'honneur. Mais le lendemain, lorsque la cloche du souper sonna, Zidji n'était pas de retour. Davida, le surveillant, vint en avertir Monéri.

— Appelle tout de suite Gana, dit celui-ci.

Gana était un des élèves de l'école. Mais c'était un homme marié et il demeurait au village des chrétiens. Le directeur l'avait mis au courant des affaires de cœur de Zidji et l'avait prié de surveiller Dédéya.

— Gana, dit-il, va t'informer chez Dick où est Dédéya.

Gana redescendit au village, questionna la vieille mère qui surveillait avec plus ou moins de succès la jeunesse indisciplinée de cette maison. Dédéj^a était sortie dans le courant de l'après-midi et n'était pas rentrée. On ne savait où elle avait disparu.

— Malheur, s'écria Monéri en apprenant cela. Pourquoi ai-je permis à ce garçon de partir seul ? Ils ont évidemment comploté un rendez-vous. Que va-t-il se passer?

224 A l'école de la station

Dans son angoisse, il prit sa trompette et, à plusieurs reprises, il lança dans toutes les directions les deux notes bien connues des élèves qui signifient : « Bouj^ane, venez ! »

Zidji et Dédéya entendirent l'appel. Ils étaient déjà sur le chemin du retour. Il est vrai qu'ils s'étaient fixé un rendez-vous, vrai aussi que Zidji avait simulé un grand désir d'aller évangéliser les païens pour avoir l'occasion, au retour, de voir sa bien-aimée Ils s'étaient rencontrés au delà du ruisseau, lorsque le soleil se penchait à l'horizon vers la cime de Mabéléké.... Le jeune homme avait redit à la jeune fille son amour, il l'avait assurée que jamais il ne l'abandonnerait, malgré tout ce que Monéri lui avait dit. Puis, la prenant par la taille, il l'avait entraînée par un chemin écarté, vers le désert, dans une région inhabitée où pâturaient les bœufs. Au bord d'un petit étang formé par le ruisseau, sous l'ombre épaisse de quelques arbres toujours verts ils s'étaient assis, causant, jouant, et ils glissaient rapidement sur la pente qui a conduit tant de pauvres humains à l'abîme lorsque soudain un grognement sourd se fit entendre non loin d'eux. Ramené au sentiment de la réalité, Zidji sauta sur ses pieds. Il vit une forme noire qui s'enfu3'ait dans l'ombre croissante de la nuit. Il eut peur. Il se dit : « Qu'est-ce que je fais ici? »

A ce moment retentit l'appel de la trompette. La tète basse, il reprit le chemin de la station avec Dédéya. Arrivés aux environs du village ils se séparèrent pour n'être pas aperçus ensemble et, à ce moment-là, la forme noire reparut. C'était un immense porc, le porc du père Shelling qui sortait parfois de son enclos, parce que quelques perches étaient pourries. Zidji se sentit rassuré.

Mais Monéri l'attendait et l'appela tout de suite dans le bureau où se traitent les affaires.

U éternel féminin 225

— D'où viens-tu ?

Silence. Zidji était troublé, mais il était plus mécontent qu'humilié.

— Tu as eu un rendez-vous avec Dédéya ? Nouveau silence.

— Si tu ne te hâtes pas de dire le contraire, je croirai qu'il en est bien ainsi.

Zidji se tut. Il n'était pas menteur. D'ailleurs une dénégation n'aurait servi de rien.

— Ainsi tu n'as pas écouté les conseils de la douceur. Tu ne crains pas de compromettre ta vocation, toute ta carrière pour une fille qui n'est qu'une coquette. . . . Eh bien, sache que durant les vacances qui vont commencer tu ne resteras pas au village. Tu accompagneras le wagon qui doit aller aux Spelonken; tu conduiras les bœufs. C'est ta punition. Et prends garde à toi !... La règle de l'école ne sera pas supprimée à cause de toi et si toi tu veux la transgresser, tu seras chassé, tu entends?

La voix de Monéri était sévère. Il aimait profondément son élève mais sa patience était à bout.

Zidji tressaillit quand il entendit ces mots : « Tu seras chassé. » Il se leva et sortit sans dire bonsoir. Son cœur était tout-à-fait révolté. Il se disait : « Je serai chassé si je ne renonce pas à Dédéya. Or je ne veux pas l'abandonner, jamais. Donc il ne me reste qu'une chose à faire : Partir! »

Quand il redescendit vers ses camarades, il les trouva en prière dans la salle d'études. Alors il entra dans le dortoir, fit un paquet de ses hardes, laissa tous ses livres, tous ses cahiers, tout ce qu'il avait tant aimé et fila droit à travers la campagne, droit vers la grande route de la diligence, du côté de la ville, là où on trouve de l'argent et l'oubli.... Il courut, courut jusqu'à en être essoufflé, par delà le magasin du Suédois, jusqu'au gué qu'on traverse sur des pierres, là

226 A V école de la station

où commence la civilisation, où on rencontre les calèches des mineurs blancs.... Pourtant, avant de passer la rivière, il s'arrêta. Il regarda vers les montagnes, vers cette colline de la station où l'on voyait briller une lumière très petite, très vacillante.

— Qu'est-ce que je fais, se dit-il de nouveau. Que dira Monéri ? Que diront mes camarades ? Que dira Dédéya ?

Mais l'évocation de la figure aimée réveilla tous ses sentiments de révolte : « Impossible de vivre cette vie plus longtemps! » se dit-il.

Il s'engagea sur les pierres qu'il connaissait toutes par cœur, sauta de l'une à l'autre à la clarté minime des étoiles et continua son chemin toute la nuit. Le surlendemain au soir il arrivait dans les environs de Pietersbourg, n'a^^ant rien mangé qu'une assiettée de maïs que des Ba-Souto de la montagne lui donnèrent.

De grand matin Davida se leva. Il vit que la place de Zidji était vide. La veille déjà, en venant se coucher, il avait remarqué son absence, mais il avait espéré qu'il reviendrait pendant la nuit. Il constata que les meilleurs habits du jeune homme, sa couverture, sa

natte avaient disparu « Il est parti, » se dit-il. Tous

les élèves s'en aperçurent. Mais ils ne dirent rien. Le surveillant alla avertir le directeur de l'école avant la cloche de la première leçon. Celui-ci sentit un coup le frapper au cœur. Il avait été en angoisse tout le soir et s'était réveillé avec l'impression d'un grand poids.

— • Peut-être a-t-il dormi dehors dans la campagne, dit Davida, quand il vit Monéri pâlir.

— Eh bien, allez le chercher, dit celui-ci en tâchant de maîtriser son éniotion.

Mais on ne le trouva point dans la campagne. Zidji s'était enfui; à cause d'une fille, il avait brisé sa carrière, renié son Maître, percé le cœur de son mission-

La prédication de Gana 227

naire, jeté un grand voile de tristesse et de honte sur l'école d'évangélistes et sur l'Eglise tout entière 1 Oh 1 l'universel, l'éternel féminin 1

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