‹ Zidji; étude de moeurs sud-africainesChapitre 14 sur 19 · LA PRÉDICATION DE GANA · texte numérisé non relu

LA PRÉDICATION DE GANA

La matinée qui suivit la fuite de Zidji fut morne pour le directeur de l'école. Il donna ses leçons sans faire aucune allusion à l'événement qui remplissait son cœur de tristesse. Peut-être Zidji reviendrait-il encore? Mais son œil souffrait toutes les fois qu'il rencontrait cette place vide au bout du second banc, près de la paroi.

Et puis il fallait annoncer la disparition du jeune Nkouna à son père. Monéri fit donc appeler Mankélou. A midi déjà, le vieux païen arrivait, montait la colline le dos très courbé, ses grands carrés de peau de bœuf se balançant autour de ses hanches, un gilet défraîchi sur sa poitrine. Il s'assit par terre dans le bureau du missionnaire et écouta très grave le récit de la fuite de Zidji.

— Hum 1 fit-il en aspirant une prise, il reviendra 1 N'aie pas peur, Monéri; il reviendra. Ce n'est pas joli de sa part. Tu as toujours été bon pour lui. Il devait obéir. Les jeunes gens sont ainsi. Mais ce n'est rien, il reviendra !

Le missionnaire fut soulagé de voir Mankélou accepter si facilement cet événement qui devait le toucher très fort. Pour l'âme simpliste du conseiller païen, Zidji était dans son tort. Puisqu'il s'était remis entre

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les mains de Monéri, il aurait dû obéir à Monéri. L'Eglise a ses règles comme l'armée et la tribu ont les leurs. On doit observer les lois qu'on a adoptées et voilà tout.

— Tu n'aurais pas une veste à me donner? conclut le vieux. Regarde comme mon gilet est gâté ! Et il souriait en montrant ses dents.

Monéri Junior lui fit cadeau d'une jaquette noire verdie par le temps. Mankélou l'examina, la palpa, la trouva de son goût et remercia avec effusion. Puis les deux hommes se séparèrent meilleurs amis que jamais.

Monéri Senior eut plus de peine à accepter le départ subit du jeune homme qu'il appréciait beaucoup et sur lequel il comptait pour le développement de la station. Il hocha la tête.

— Peut-être aurais-je dû le surveiller davantage, dit Junior. Mais l'espionnage est absolument contre mes convictions. Pour développer le sens de l'honneur chez les noirs, il faut les traiter en hommes d'honneur. J'ai témoigné de la confiance à Zidji, il en a abusé; il m'a trompé, c'était à prévoir.

— C'est triste, répondit Senior. Après Jacob, Zidji ! Voilà un nouveau scandale et certes, nous n'en avions nullement besoin. Comment éviter la contagion du mal sur notre station ? Au fond, l'Eglise entière est solidaire de ces chutes et il faudrait qu'elle le sentît ! Que diriez-vous si nous consacrions la journée de dimanche prochain à l'humiliation ? Peut-être, par la grâce de Dieu, l'impression déprimante causée par ces deux scandales serait-elle atténuée.

— Je suis pleinement d'accord, dit Junior. Comme vous le disiez très bien, condamner le péché publiquement, c'est déjà presque en triompher.

Il fut décidé qu'on prierait Gana de se charger de la prédication. De plus, un certain Josépha de chez Mogwane avait justement demandé la permission d'exhorter

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la congrégation à l'occasion d'une vision qu'il avait eue. On lui donnerait la parole après Gana. Quant à Bartimée, son œuvre parmi les Ba-Pédi le tenait un peu à part des événements ecclésiastiques de la station et voilà pourquoi on ne songea pas à lui demander de présider ce culte extraordinaire.

Ce Gana était un homme remarquable. Maigre, les traits fms, plus sémitiques que vraiment bantou, il avait surtout des yeux excessivement mobiles et une éloquence naturelle que faisait valoir encore une facilité de gestes extraordinaire. Comme valeur morale et religieuse, il était certes le meilleur des élèves de l'école. Sa femme avait eu des jumeaux et malgré la superstition païenne, il les avait accueillis avec joie. C'était un type distingué au sein de la race noire.

Le culte convoqué spécialement réunit de nombreux auditeurs dans la grande chapelle où les décorations vertes et brunes avaient déjà perdu un peu de leur éclat. Le prédicateur prit pour texte la fin du chapitre septième de l'Epître aux Romains, et plus particulièrement la description de la loi qui est dans nos membres. Plusieurs, après la lecture, s'apprêtaient à partir pour leur promenade habituelle dans le pajs du sommeil, mais bon gré mal gré ils durent écouter. Du premier au dernier mot, Gana ne « lâcha » pas un seul de ses auditeurs.

« La guerre ! Yoo ! Malheur ! Nous croyions qu'elle était chose du passé, maintenant que les blancs ont pacifié le pays. Erreur! Elle fait rage aujourd'hui. Mais elle est dans le corps, dans le cœur, à cause de cette horrible loi qui est dans nos membres et qui nous pousse au péché. Pourquoi cette paresse dans l'Eglise ? Pourquoi le mercredi soir n'3^ a-t-il que trois, quatre fidèles à la réunion de prières ? A cause de la loi qui est dans les membres.... Et la boisson? Tu avais cessé de boire. Satan l'a vu, il revient, te

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tente avec une petite quantité de bière. Tu dis : Il n'y a pas de mal à boire un peu. Et bientôt te voilà redevenu ivrogne. Et l'impureté? La loi qui est dans les membres te met de mauvais désirs dans le cœur et te voilà tombé dans la tentation, ruiné, perdu 1 Où est-il mon frère, celui que j'appellerais presque mon fils et qui a disparu cette semaine ? Yo ! Eh bien, cette loi, si nous l'écoutons, elle nous conduira à la mort éternelle. Ecoutez cette comparaison : Deux époux eurent un enfant unique dans leur vieil âge. Jamais ils ne le corrigèrent. Ils le laissèrent faire tout ce qu'il voulait. Ils ne l'envoyèrent pas à l'école de peur qu'il ne fût battu par ses camarades. Aussi devint-il insupportable. Il passait son temps à chasser des mulots et à les manger. Un jour dans la brousse, il se battit avec un de ses compagnons et le tua. Il s'enfuit à la maison. Ses parents lui préparèrent ses bardes et des provisions et lui dirent : « Pars, enfuis-toi. » Au lieu de cela, il retourna à ses mulots. Le chef le fit prendre et amener sur la place publique. Le procès fut instruit. Il fut reconnu coupable. Alors on l'étendit sur le sol et le cadavre de celui qu'il avait tué par-dessus lui. Il mourut là et les vers du mort entrèrent en lui ! Ainsi en sera-t-il de vous ! Vous croyez vous enfuir. Non ! Vos péchés vous mettent au cou une longue corde.... Eussiez-vous fui jusqu'au gué de la Thabina, Dieu saura bien tirer la corde et vous ramener jusqu'à lui — Pourquoi plus personne ne se convertit-il ? Pourquoi personne ne va-t-il plus à l'évangélisation ? Pourquoi êtes-vous dégoûtés de tout ? A cause de la loi qui est dans vos membres.... Nos missionnaires meurent. Ils s'en iront comme Lot quittant Sodome. Et que deviendrons-nous alors ? »

Ici, avec un mouvement superbe, Gana s'écria : « Va-t'en, Satan 1 Va-t'en avec ta queue î Jésus, demeure avec nous, ne nous abandonne pas ! »

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Après un chant d'humiliation Josépha monta en chaire. C'était un homme intéressant, ce Josépha. Connu autrefois sous le nom de Chougoudou, conseiller préféré du chef Mogwane, il avait mené jadis une vie fort peu édifiante. Car dans la tribu des Ba-Pédi, les mœurs étaient extrêmement dissolues. Chaque femme avait plusieurs maris. Le chef prenait toujours de nouvelles épouses; il venait d'en acheter une la semaine précédente, au milieu d'orgies terribles. Les chrétiens, naturellement, ne prenaient aucune part à ces actes d'immoralité. Mais Josépha qui était l'un des conseillers les plus écoutés du chef en souffrait vivement. Il n'était un converti que de quelques mois, mais son zèle pour la pureté évangélique était extrême et il avait bientôt dépassé tous les chrétiens par son sérieux. Aussi avait-on pu le baptiser au bout d'un laps de temps exceptionnellement court. A le voir monter en chaire, la figure excessivement maigre, ascétique, avec les yeux enfoncés, illuminés d'une flamme ardente, à l'entendre parler brièvement, par saccades, sans ordre ni suite, on se demandait même si sa piété n'avait pas quelque chose de maladif.

Il dit : « Bien que très petit, très petit, je me lève, par la grâce de Dieu, à cause de ce que j'ai vu. J'ai eu une vision. Pendant mon sommeil, mon lit fut élevé dans les airs. La porte du troisième ciel me fut ouverte et j'ai vu des gens, tout là-haut, des gens qui marchaient.... On aurait dit que c'était dans la lune. Je n'arrivai pas jusqu'au quatrième ciel. Là j'ai vu des bœufs et des chèvres en grand nombre, puis des enfants et, parmi eux, ma fille qui est morte il y a bien des années. Ces enfants poussèrent de côté quelques têtes de bétail et ma fille me dit : « C'est pour toi, père. Ce sera ton troupeau. Il se multipliera pour toi. » Puis ils me chantèrent un cantique et me dirent adieu. Je me réveillai. Je racontai à ma femme ce que

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j'avais vu. Puis on me donna un message, non pas pour le village du chef, car il a fermé ses oreilles dès longtemps, mais pour l'Eglise de la station. Me voici donc ! Ce n'est pas moi qui ai demandé de venir. Le message le voici : Nous ne marchons pas dans les voies de Dieu ! Il m'a été révélé qui sont les brebis et qui sont les hyènes ! Nous nous attachons aux choses de la terre et nous les suivons ! Ah ! si nous avions la foi ! Nous obtiendrions les richesses éternelles 1 J'ai quitté le village des païens. J'ai dit tout cela à Mogwane; il s'est irrité contre moi. Il m'a été montré que sa capitale serait réduite en ruines. Un malheur tel fondra sur elle qu'un homme ne pourra pas aller demander à son prochain ce qui arrive, mais chacun ira se cacher pour sauver sa propre vie. Celui qui a cru a trouvé un diamant 1 Moi je le possède. Je suis bien insignifiant, mais je suis comme une perche inébranlable. Je ne suis plus un roseau agité Vous

tous qui n'êtes chrétiens que par les habits, sachez-le, c'est une mort 1 »

A ces mots, Josépha frappait sa poitrine qui résonnait comme si elle n'eût été qu'une grande caverne.

(( Les missionnaires nous disent la vérité. Ne cherchez pas à plaire aux hommes. C'est une perdition 1... »

Et Josépha ayant fait entendre son message, le visage sérieux, une expression de souffrance sur la bouche, redescendit de la chaire et s'assit.

L'assemblée était visiblement impressionnée. Aussi Monéri annonça-t-il que le culte continuerait dans l'après-midi et que tous ceux qui avaient quelque chose à confesser pourraient le faire. De nombreuses prières, exhortations, discours d'humiliation se succédèrent. Dick força même la note. Il semblait se complaire dans la description de ses péchés. Néanmoins ce fut une bonne journée. On rendit gloire à Dieu;

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pour l'homme il y eut confusion de face. Et l'Eglise, pauvre petite barque agitée sur les vagues des passions humaines, toujours ballottée, surnageant toujours, l'Eglise de Jésus, qui depuis si longtemps vogue vers le port de la sainteté, reprit sa marche en avant.

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