‹ Zidji; étude de moeurs sud-africainesChapitre 15 sur 19 · A L'ECOLE DE LA CIVILISATION · texte numérisé non relu

A L'ECOLE DE LA CIVILISATION

CHEZ LES AFRICANDER

Zidji approchait de la petite ville de Pietersbourg. Il avait dépassé les dernières collines pierreuses qui bordent la route des deux côtés; déjà les maisons apparaissaient, leurs toits de tôle galvanisée à demi cachés dans la verdure des eucalyptus et des pins.

A la vue du « chiloungo », le pajs des blancs, dont il avait tellement entendu parler, le jeune homme eut un tressaillement de crainte et d'espoir tout ensemble. Il rentra en lui-même un instant. Il se rappela l'une des dernières leçons d'Ancien Testament à laquelle il avait assisté. Monéri avait raconté la fuite du patriarche Jacob loin de la maison paternelle et ce merveilleux rêve de Béthel, avec l'échelle qui allait de la terre au ciel et les anges de Dieu qui descendaient et qui montaient, sj'^mbole frappant de la communion divine, les puissances d'En-Haut qui descendent, les prières de la terre qui montent.... Zidji, fugitif comme Jacob, était triste. Il ne sentait pas la grâce de Dieu sur lui. Il essaya d'élever sa pensée par-dessus les nuages, vers le trône de l'éternelle lumière.... Mais l'ange

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retombait impuissant et Zidji, àme pieuse au fond, souffrait.

Soudain un individu qu'il n'avait pas vu arriver se trouva debout devant lui et lui adressa la parole sur un ton rude : « Ton passeport 1 » Zidji regarda son interlocuteur. C'était un agent de police noir. Il était habillé de bleu foncé, ses pantalons ne descendaient pas plus bas que les genoux. Sur le côté droit de la tête, il portait une casquette de même couleur appliquée contre l'oreille, assujettie au moyen d'une ficelle élastique. C'était un Zouiou de six pieds de haut, à l'air farouche.

Zidji eut peur. Il avait entendu maintes histoires à propos de ces gendarmes noirs qui pillent les villages, tourmentent les indigènes, abusant effrontément de la puissance que leur donne leur métier et commettant toutes sortes d'injustices à l'insu de leurs maîtres blancs. « Ton passeport ! » répéta le Zouiou en brandissant une de ces lanières de peau d'hippopotame qu'on appelle a sjambock » au sud de l'Afrique et « chicote » au Congo.

— Je n'en ai point.

— Comment cela ? D'où viens-tu ?

— De chez Dabouka, mon chef.

— Eh bien, tu aurais dû passer chez le commissaire, à Hsenertsbourg, pour t'annoncer et demander un passeport. Tu es en contravention. Je vais te conduire en prison, aux travaux forcés, pour huit jours

Zidji était atterré. Que faire?

— Ecoute, ajouta le grand Zouiou. J'aurai pitié de toi. Donne-moi deux shellings et je te lâche.

Zidji n'avait que quatre shellings avec lui. C'est tout ce qui lui restait des quelques livres sterling qu'il avait gagnées avant son entrée à l'école. Il avait tout dépensé pour payer la taxe des huttes de son père.

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Sans hésiter et tout heureux de s'en tirer à si bon compte, il sortit une de ses pièces blanches et la tendit au gendarme qui l'empocha.

— Tu as de la chance, dit le Zoulou, avec un sourire de satisfaction sur ses traits sauvages. Evite le poste qui est au centre de la ville, sur la place, et tâche d'aller t'engager chez un blanc sans être vu. Ton blanc te procurera un passeport.

Presque reconnaissant envers le mauvais sujet qui profitait de sa crédulité pour lui arracher la moitié de son avoir, Zidji prit un sentier de traverse et se dirigea vers l'extrémité sud de la ville. Il ne tarda pas à rencontrer un noir qui avait l'air de chercher quelqu'un et qui se dirigeait droit contre lui. L'abordant avec empressement, ce noir lui dit : Es-tu en quête de travail ?

— Précisément. Je viens en ville pour m'engager.

— Superbe ! J'ai une magnifique place à t'offrir. J'y ai gagné beaucoup d'argent et je la quitte justement pour retourner au village. Viens avec moi, tu pourras m'y remplacer.

— Qu'est-ce qu'on paie par mois ?

— Deux livres sterling; c'est beaucoup pour Pietersbourg. Nulle part tu ne trouveras davantage. Mais surtout tu verras quels gentils blancs tu auras. La femme est charmante, aimable et le mari est toujours absent et ne frappe jamais. Tous les jours delà viande, mon vieux I

Zidji sourit. Ses yeux brillèrent, non pas tant à cause de cette promesse de viande à laquelle il n'était pas insensible d'ailleurs, mais parce que cette proposition répondait exactement à ses désirs. Sa grande ambition c'était d'aller travailler à Johannesbourg, car c'est là qu'on gagne vraiment. Mais il n'avait nulle envie de descendre dans les mines ; c'était trop pénible, trop dur et on pouvait y mourir. Il entendait s'en-

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gager comme cuisinier. Sans doute, il aurait pu aller directement à la ville de l'or s'il s'était adressé à l'un des innombrables agents recruteurs qui fournissent de bras les compagnies minières. On l'aurait transporté gratuitement par le chemin de fer. Mais il aurait dû travailler au moins six mois dans la terre et c'est là ce qu'il voulait éviter. Son plan était donc de gagner un peu d'argent à Pietersbourg de manière à pouvoir payer son billet lui-même. Il arriverait ainsi à Johannesbourg franc de tout engagement, libre de s'offrir pour le travail qui lui convenait le mieux.

Il accompagna donc son nouvel ami. En quelques minutes les deux jeunes noirs arrivaient chez Piet Viljoen.

L'habitation de Piet Viljoen n'avait rien d'engageant. C'était une de ces légères constructions en tôle galvanisée, du pied des murs jusqu'au sommet du toit. On y grille en été, on y gèle en hiver. Un enclos fermé par une barrière de ronce artificielle entourait la maison derrière laquelle se dérobait une cuisine minuscule en tôle aussi et n'a3'ant pas plus de huit pieds de haut. Au reste tout était sale dans cette maison et le petit jardin potager était très négligé.

— Missis, je vous amène mon remplaçant. C'est un de mes amis, un de mes parents qui connaît très bien le service. Je vais donc partir et vous prie de me payer.

M™^ Viljoen inspecta le nouveau venu. Elle avait sur la tête le grand «capi» caractéristique des femmes bœrs, mais sur son visage boursouflé, souffrant, on ne lisait que peu d'intelligence et pas beaucoup de bonté.

— C'est cela que l'autre appelle une maîtresse charmante et aimable, se dit Zidji. Quel insigne menteur 1 Et il me présente comme un de ses parents, moi qui ne l'ai jamais vu !... C'est louche tout cela.

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— Viens voir ton gîte, dit « l'autre » à Zidji.

Il le conduisit dans un appentis, derrière la cuisine, sorte de réduit obscur sans fenêtre, recouvert de morceaux de zinc rapportés. On voyait le ciel par-çi parlà à travers le toit.

— Tu commenceras ton travail demain. Je finis mon mois aujourd'hui.

A sept heures du soir, le maître de la maison arriva. Piet Viljoen était l'un des fils cadets d'un landrost du Zoutpansberg qui avait eu douze enfants. Le père vivait encore sur sa ferme avec une partie de sa famille. Mais les plus jeunes avaient dû quitter la maison paternelle pour gagner leur vie. Piet avait été « transport rider », c'est-à-dire conducteur de wagon pendant un temps. Il avait peu à peu constitué un attelage avec ses gains. Mais la peste bovine était venue. Il avait perdu six de ses seize bœufs. Alors craignant que tous n'y passassent, il avait vendu les dix restants et, avec l'argent qu'il en avait retiré, il avait acheté cette misérable ferme aux environs de Pietersbourg. Alors il avait épousé Catherine Marais, fille d'un autre Bœr très chargé de famille lui aussi, et il espérait cultiver des légumes et les vendre au marché de la ville. Mais les profits étaient très minimes et il avait dû s'engager au chemin de fer comme contremaître d'une bande de noirs travaillant aux terrassements. Rude, sachant à merveille terroriser les indigènes qu'il méprisait profondément, ce grand Bœr à la barbe hirsute eût pu faire de bonnes affaires, amasser un pécule ; il était bien paj^é, car il obtenait de ses ouvriers le maximum de travail possible. Malheureusement cet homme qui ne se fût pas laissé prendre une pièce de trois pence avait consenti à cautionner un ami du Waterberg. Celui-ci avait fait faillite et Piet Viljoen avait dû hypothéquer sa ferme pour faire honneur à sa signature. Dès lors le plus

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net des profits allait à paj^er l'intérêt de cette hypothèque et l'on ne faisait pas grasse chair au clos Viljoen.

— Boss, dit le serviteur partant, je vous ai amené mon remplaçant. Veuillez me payer mon mois, car je pars.

Viljoen lui lança un regard dur et pourtant embarrassé. Il lui avait promis de lui remettre son dû si le remplaçant se présentait. Or le remplaçant était là. Viljoen était persuadé que son domestique ne réussirait pas à le procurer. Ainsi il l'aurait gardé quelques semaines de plus, sans salaire, naturellement. D'ailleurs la bourse du ménage était très plate. Il lui tourna le dos et entra dans la maison sans répondre. Le noir le suivit et répéta sa demande. Viljoen jura, cria, menaça et enfin lui jeta une livre sterling. Il manquait dix shellings et le noir les réclama.

— Comment, tu n'es pas content, chien de noir, dit-il. Veux-tu te hâter de détaler et un peu vite, avant que je me mette en colère.

Le domestique qui avait escompté depuis longtemps ces dix shellings, voyant qu'il n'y avait rien à faire, sortit sans saluer. Il réunit ses bardes et souhaita bonne chance à Zidji, sans lui raconter la scène qui venait de se passer.

— Tu as engagé un nouveau ? dit Viljoen à sa femme, lorsqu'elle lui apporta le repas du soir.

— Oui; il a l'air gentil, il est bien habillé.

— Je pense que c'est encore un de ces maudits Cafres de la Mission. Mieux vaut mille fois avoir à faire à de vrais sauvages qu'à ces espèces de demicivilisés qui ont l'audace de regarder les blancs dans les 3^eux.... Et encore, on ne leur peut rien 1 Depuis que le nouveau gouvernement est au pouvoir, on n'est plus maître dans son pa^^s. Interdit de fouetter ces impudents comme ils le méritent.... Vient-il au moins

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d'une station allemande ? Les Allemands tiennent leurs gens un peu mieux que les autres.

— Je n'en sais rien. Il a l'air d'être un « Knobneuze ».

— Enfin, on verra.

Dès le lendemain, Zidji commença son travail. Il avait à faire la cuisine, à surveiller le cheval qui tondait l'herbe de l'enclos, à aller chercher l'eau au puits d'une maison voisine et, s'il lui restait des loisirs, à travailler au jardin. Tout cela naturellement sans parler du bois à couper, des chambres à balayer, de la cuisine à tenir en ordre. Avec toute l'ardeur d'un commençant, il courut du clos au jardin et des chambres à la cuisine et, durant les huit premiers jours, il fit face à toutes ses multiples occupations, ce qui supposait une gymnastique des plus fatigantes. M'"^ Viljoen-Marais était ravie. Elle avait le temps d'aller jaser chez les voisines. Piet, son mari, lorsqu'il rentrait le soir, s'épanouissait à la vue du rôti cuit à point, du cheval dûment attaché à sa perche et des carreaux de salades bien arrosés. Il disait à sa femme :

— Pour dire que c'est un de ces maudits Cafres de la Mission, nous sommes bien tombés.

Cependant les balais neufs s'usent une fois, surtout si on s'en sert trop. Un matin que M"'*^ Catherine Viljoen née Marais avait prolongé fort longtemps sa causerie dans une maison amie, elle fut étonnée, en rentrant au logis, de ne pas voir le cheval brouter à la place accoutumée. Elle dut s'avouer que c'était sa faute à elle, car elle avait négligé de fermer la porte. Néanmoins elle cria : « Zidji I » Zidji accourut, quittant son fourneau.

— Où est le cheval ?

— Je n'en sais rien. J'avais fermé la porte.

— Cours-lui après I

Et le brave garçon, enfilant sa veste, partit à la

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recherche. A midi il revint, n'ayant rien trouvé.

— Il faut écrire au Boss pour qu'il avertisse la police, dit-il à M™^ Viljoen.

— C'est vrai; mais je ne sais pas écrire, ditelle !

— Alors attendons son retour. Peut-être le cheval reviendra-t-il de lui-même.

Le soir, Viljoen en rentrant s'aperçut que le fidèle animal n'était pas attaché à sa perche.

— Qu'est-ce, dit-il en colère, faisant irruption dans la cuisine, les poings fermés.... Tu as laissé le cheval filer, maudit noir que tu es I

Zidji frémit et allait répondre sur le même ton. Il se contint.

— C'est la Missis qui a laissé la porte ouverte, dit-il.

— Peu importe, tu avais le soin du cheval; tu aurais dû le surveiller.

— Quand je suis à la cuisine, occupé à cuire le repas, il ne m'est pourtant pas possible d'être en même temps dans le clos à faire paître le bétail 1

— Quoi, tu raisonnes 1 Toujours ces Cafres de la Mission qui se permettent de discuter 1 Prends garde à toil

Au même moment quelqu'un heurta. C'était un des amis de Viljoen qui avait trouvé le cheval dans la brousse du côté de Marabastadt et qui le ramenait à son maître. Cette heureuse diversion mit fin à l'altercation. Mais l'ami en question qui connaissait bien le Bœr irascible s'aperçut vite qu'il était en colère.

— C'est cet ignoble moricaud qui ne fait pas son devoir, dit Viljoen. Ils sont tous les mêmes. Quelle racaille 1

Robert Fraser sourit et voulut ajouter quelques mots. Mais il était si épouvantablement bègue que, après avoir répété vingt fois la même syllabe sans

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pouvoir terminer sa phrase, malgré les contractions de tous les muscles de son visage, il s'arrêta court. Viljoen qui connaissait son infirmité et savait qu'il ne fallait pas le regarder lorsqu'il essayait de parler, se détourna et l'invita à entrer dans la chambre à manger. Mais Robert Fraser s'excusa et fit mine de partir. Viljoen entra dans la maison et, lorsqu'il eut disparu, le bègue fit signe à Zidji de le suivre.

Chacun, dans les environs, savait que les deux Viljoen avaient mis la main sur un domestique d'élite, car M"'^ Catherine ne s'était pas fait faute de chanter les louanges de Zidji, le plus travailleur, le plus intelligent des serviteurs, bien qu'il fût un Cafre de la Mission. Avec mille peines, Fraser articula les mots suivants :

« Noko a yi kohna wena thatha lapa, buya kaya ka mina. »

Cela signifiait, en traduisant littéralement cette phrase qui est en cafre de cuisine :

« Si il n'y être pas toi demeurer ici, viens chez moi. »

Ce langage qui n'est qu'un mélange risible de zoulou, de bœr, d'anglais, a été inventé par les blancs du sud de l'Afrique pour causer avec les noirs. C'est un parler absurde, sans grammaire, sans charme, bon tout au plus pour donner des commandements et pour accompagner des coups de pied.

Zidji comprit cependant. Il savait où demeurait Fraser, car tout le monde connaissait le bègue; on le voyait souvent au clos Viljoen et plus souvent encore au « bar » du Transvaal Hôtel où il dégustait de nombreux « whisky and soda ».

— J'irai, se dit Zidji; j'irai certainement si mon Boss continue à me traiter de cette façon.

Mais le lendemain Piet Viljoen eut une grande joie et son humeur fut charmante. Son père, le landrost,

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le sachant dans des circonstances difficiles, lui envoj^a une superbe oie avec une couvée de dix poussins. C'était une fortune, les bases d'un nouveau commerce; comme Perrette, les deux époux bœrs se mirent à bâtir des châteaux en Espagne. Une oie bien dodue,

cela vaut quinze shellings, une livre même Viljoen

considérait déjà avec attendrissement son clos. franc dhypothèque et une armée de petites oies picorant entre les jambes du cheval retrouvé.

— Tu prendras bien soin de l'oie et des poussins, dit-il à Zidji en s'en allant. Et son ton était presque amical.

— Et comment le pourrais-je? fit Zidji en haussant les épaules.

Mais le Bœr était déjà parti avec ses rêves dorés.

Pietersbourg est bâti sur le plateau duZoutpansberg, dans une légère dépression. La ville manquerait d'eau si une municipalité intelligente n'avait creusé un canal avec des écluses latérales que les habitants ouvrent à certaines heures pour irriguer leurs jardins. L'une de ces rigoles aboutissait précisément aux carreaux de légumes que Zidji arrosait tous les jours à quatre heures du soir.

Le malheur voulut que, à trois heures et demie, l'un des jours suivants, la mère oie et sa famille passèrent gravement sous la barrière de ronce artificielle et s'en allèrent à la découverte du côté du canal. Attirés par l'herbe verte de la rigole, les poussins s'y engagèrent avec délice, sous l'œil bienveillant de l'oie. Soudain on entend un bruit de rivière. Quelqu'un avait ouvert l'écluse tout grand, là-haut, et l'eau arrivait en mugissant. Comme la pente était assez forte en cet endroit, ce fut une véritable vague qui se précipita sur les petits volatiles dont les ailes n'avaient point encore poussé, et la catastrophe fut terrible. Roulés, enlisés, noyés, huit d'entre eux périrent mi-

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sérablement et c'est à grand 'peine que la mère en sauva deux. Elle rentra au clos, gesticulant du cou et des ailes et menant grand deuil. M"^^ Viljoen accourut à ces cris discordants.... Elle comprit.... Elle vit rouge 1 Gare au mari 1

Zidji aussi, s'apprêtant à arroser le jardin, eut l'intuition de ce qui était arrivé. Il laissa là son arrosoir, remonta le canal et trouva les huit victimes piteusement échouées dans une crique, les pattes en l'air, les yeux fermés. Alors il les ramassa et les apporta à la maîtresse du clos.

Le soir, Viljoen fit une scène terrible à sa femme. Mais il n'était pas au bout de ses épreuves. Le lendemain, la mère oie, emportée par la commotion nerveuse qu'elle avait ressentie la veille, mourait de chagrin sous la véranda même de M'"^ Viljoen née Marais, et, en se réveillant le matin, cette respectable dame découvrait le spectacle navrant.

C'en fut trop pour le fils du landrost.

— Ce sale nègre doit l'avoir empoisonnée ! Il a laissé périr les petits, il a tué la mère 1 Comme ces moricauds ne craignent ni la viande morte ni la viande empoisonnée, il comptait s'en régaler sans doute.... Je lui ferai son affaire.

Il courut à la cuisine où Zidji était occupé à décrotter les gros souliers à clous de son maître. Les poings fermés il se précipita sur lui. Zidji tourna autour de la table et s'enfuit par la porte. Viljoen le poursuivant lui cria :

— Et tu penses que nous allons encore te payer ton mois, après que tu as tué l'oie et ses poussins I

Aveuglé par sa fureur, le Bœr avait prononcé une parole imprudente. Quand il fut parti pour son travail, maugréant, tempêtant encore, Zidji, avec la clarté d'esprit qui le caractérisait, fit la réflexion suivante :

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— Le Boss dit qu'il ne me pa3'era pas mon mois. J'ai déjà travaillé quinze jours. Inutile de rester ici quinze autres jours pour rien.

Et, comme il mettait sans tarder à exécution les résolutions qui lui paraissaient raisonnables, Zidji se glissa dans l'appentis, réunit ses bardes, les attacba et partit sans être vu, tandis que M""^ Viljoen née Marais pleurait sur l'oie dans la maison. Elle sortit un instant après et cria : « Boy, garçon ! ».... Rien ne répondit à son appel. Elle cbercba Zidji. Personne !... Alors elle dut aller surveiller le feu elle-même, puiser l'eau, couper le bois, attacher le cheval et, lorsque Piet revint le soir, elle lui fit d'amers reproches :

— Toujours ta colère et tes injustices I 11 est parti, maintenant, le bo}' ! C'était le meilleur que nous eussions eu depuis des années. Et que faire maintenant?

Le long du sentier qui conduit chez Robert Fraser, Zidji réfléchissait : « Ces blancs ! Quels êtres ! Est-ce méchanceté ou bêtise chez eux ? Comment ! M'accuser d'avoir tué l'oie et les poussins, dire que j'ai laissé le cheval s'enfuir alors que c'est laMissis quia ouvert le portail ! Me tomber dessus à bras raccourcis comme s'il voulait me tuer, alors que j'ai fait mon travail de mon mieux et que je n'ai pas mangé le pain de la paresse ! J'aimerais bien savoir s'ils sont tous comme ce Bœr ! » Puis il se dit : « Les affaires ne vont guère. Un agent de police noir me soutire deux shellings; je perds le gain de deux semaines chez Piet Viljoen.... Quand aurai-je de quoi partir pour Johannesbourg? »

Sont-ils tous comme celui-là? se demandait Zidji après avoir fait ses premières expériences avec les blancs du pays. Non, certes ! Tous les colons sudafricains, tous les Bœrs ne sont pas comme ce grossier et irascible fils de landrost, aigri par ses mal-

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heurs et habitué dès l'enfance à traiter les noirs comme du bétail. Et néanmoins il faut avouer qu'un grand nombre de blancs du sud de l'Afrique procèdent exactement selon les mêmes principes, encore qu'ils mettent plus de modération dans la forme. On s'imagine que le domestique indigène, parce qu'il ne sait pas l'anglais et a la peau noire, doit tout savoir, tout pouvoir et être parfait. Il doit avoir le don d'ubiquité, être à la cuisine et à l'étable en même temps. Il doit comprendre tous les ordres immédiatement, lors même qu'on les lui donne dans ce cafre de cuisine qui est un véritable charabia, les blancs ne se donnant pas la peine d'apprendre convenablement le zoulou ou le thonga. Le « boy » doit faire plusieurs métiers, bien qu'il ne les ait pas appris et surtout, si on l'insulte, même à tort, il ne s'agit pas qu'il essaye de se justifier. Sinon il est « cheeky », un impudent, et gare à lui ! Comment s'expliquer une attitude pareille de la part de gens qui possèdent cependant une intelligence moyenne et qui se conduisent comme des humains normaux dans les autres circonstances de la vie? C'est que le noir est sans défense. Il n'a point d'avocat pour plaider sa cause. Donc on peut l'injurier et le battre impunément. Je concède qu'il est des domestiques indigènes vicieux, malhonnêtes, effrontés. Ils le deviennent, à cette école. Mais beaucoup d'entre eux sont innocents, bien disposés, serviables. Néanmoins beaucoup de colons sud-africains, s'étant habitués à prendre vis-à-vis des noirs cette attitude de souverain mépris, les traitent comme Viljoen traita Zidji. Et par là même ils se dégradent. Le contact entre une race supérieure détenant le pouvoir et une race inférieure sans défense est excessivement dangereux pour la première. Car il est assez naturel à la bête humaine qui habite même au sein des races supérieures d'exploiter égoïstement le pro-

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chain. Et, du moment qu'un être moral traite un autre être moral comme une chose, il se dégrade, car il n'a pas respecté la personnalité humaine. Sa propre personnalité en souffrira. Il y a certains problèmes pénibles à propos de la mentalité des sud-africains blancs qui s'expliquent ainsi

Vers le soir Zidji arriva chez Robert Fraser. Il se dirigea immédiatement vers le grand fermier à la barbe blonde et aux yeux bleus qui inspectait son troupeau, dans le kraal, et il lui dit, toujours dans cet admirable cafre de cuisine qui n'a point de grammaire :

« Mloungo founa boulaj^a mina, mina souka, mina bouj^a lapa ! »

«Le blanc vouloir tuer moi, moi partir, moi venir ici ! »

Bob sourit dans ses longues moustaches et articula avec peine un « j^ebo ! » oui !

Il était enchanté de voir Zidji qui lui avait plu dès l'abord par son air ouvert et son zèle rare. Le seul domestique à gages siir la ferme était Dayiman, un Mosouto d'âge mûr pas très intelligent. Pour les gros travaux de la ferme, labours, sarclages, Robert Fraser avait recouru à l'admirable système qui fleurit au Transvaal.Le gouvernement proclame comme fermes de blancs les meilleures portions du pa^^s. Dès lors les noirs qui y habitaient n'ont plus aucun droit sur le sol. L'Européen qui achète une ferme devient le seigneur féodal de toute la population indigène. Il concède à ses « Cafres » quelques hectares (on dit « morgen », au sud de l'Afrique), de préférence sur les pentes des collines rocailleuses, pour y planter du maïs et y construire des huttes; en échange de cette généreuse permission, les noirs doivent travailler pour le landlord à raison de deux ou trois jours par semaine. Certains fermiers n'appellent à cette corvée que les hommes, d'autres aussi les femmes et les jeunes filles. Fraser,

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qui comprenait très bien son intérêt, avait ainsi toujours à sa disposition quinze hommes le lundi et le jeudi, dix femmes le mardi et le vendredi et douze jeunes filles le mercredi et le samedi. Le clan de Basoutos qui habitait sur sa ferme était très misérable. Ces gens obéissaient bien et, quand la trompette sonnait le matin, les escouades attendues arrivaient avec une assez grande régularité. Fraser était bon enfant. Quand il ne se laissait pas aller à la colère, il était plutôt aimable et les noirs le louaient parce qu'il permettait aux jeunes gens d'aller travailler aux mines sans leur réclamer de l'argent en échange des corvées auxquelles ils échappaient. D'autres fermiers des environs exigeaient jusqu'à dix shellings par mois, en pareil cas.

Grâce à cette abondance de travail manuel qui ne lui coûtait pas un sou. Fraser avait établi de superbes cultures, des champs de maïs en été, de blé en hiver. Il essayait de planter du tabac et du coton, du ricin et de la canne à sucre, et, somme toute, malgré l'iniquité foncière de ce système d'exploitation, la petite communauté vivait assez heureuse sur la ferme.

Mais aucun de ces Basoutos ne valait Zidji. Fraser s'en était tout de suite rendu compte et il avait violé le dixième commandement en convoitant le serviteur de son prochain. Voilà pourquoi il l'accueillit avec un bon sourire. Il avait prévu que Viljoen aurait bien vite fatigué ce domestique trop bon pour lui. Il faut dire aussi que Bob, comme l'appelaient ses amis, avait un projet. Il avait décidé avec deux compagnons du Bas-Pays d'aller avec le wagon à bœufs jusqu'à Komati-Poort pour affaires, de traverser ainsi toute la plaine à demi déserte qui s'étend au nord et à l'est des montagnes de Leydenbourg. C'était un voyage de plusieurs semaines à travers une contrée giboj^euse qui les tentait énormément. Mais il était urgent d'avoir

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un bon noir pour diriger le wagon et faire la cuisine. Zidji arrivait tout à point, car Dayiman n'était bon que pour couper les arbres et attacher les bœufs.

Le départ étant fixé au surlendemain, le nouveau venu eut une journée entière pour voir la ferme et faire la connaissance de ses habitants. Il fut fort étonné de voir dans la cuisine une femme noire de la tribu nkouna portant un enfant à demi blanc sur son dos.

— Qui est-ce ? dit-il à Dayiman.

— Oh, c'est Nelly, la femme de Bob !

— La femme de Bob ?

— Mais oui. Il en a deux, une thonga et une souto. Il les a payées vingt livres chacune....

Zidji voulut aller parler à Nelly, car il lui sembla la reconnaître. Mais Fraser qui le vit se diriger vers la cuisine siffla entre ses doigts et lui fit signe de s'éloigner. Il n'était permis à aucun noir masculin de causer avec les femmes du Boss; celui-ci avait ses raisons pour tenir très fort à ce principe domestique. Un beau jour, la femme souto lui avait donné un héritier tout noir et il avait été si terriblement mortifié qu'il en avait fait une jaunisse de huit jours.... Zidji se retira prudemment, mais il se dit : « Il paraît que Bob n'a pas tout à fait bonne conscience. C'est curieux, ces mariages-là I Et il a deux femmes ? Monéri nous avait dit que cela n'arrive jamais chez les blancs. »

Au Transvaal, les Européens qui épousent des négresses sont rares. Ces mœurs-là sont absolument condamnées par les classes supérieures de la population blanche. On ne reçoit pas dans la société un blanc qui entretient une femme noire. Je dis « entretient », vu que ces mariages-là sont toujours ou presque toujours illégitimes. Bob s'inquiétait assez peu de la

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société. Né au Natal de parents assez misérables, il n'avait jamais possédé la finesse qui caractérise le gentilhomme anglais; d'autre part, ayant toujours vécu très près des indigènes, il n'avait pas pour eux ce dégoût qui a préservé les Bœrs de la promiscuité. Il n'y avait aucune réelle intimité entre lui et ses femmes. Mais, pour quarante livres sterling, il avait obtenu une cuisinière à vie et sa remplaçante, sans parler du fait qu'il n'avait pas de goût pour le célibat. Il estimait avoir fait une et même deux très bonnes affaires et, à ses amis qui le plaisantaient parfois à propos de sa bigamie, il disait avec mille contractions des muscles du visage et avec un sourire assez malin :

— « Vous le voyez ! Je pratique 1' « amalgamation » des races comme Cecil Rhodes celle des compagnies de diamants. Je travaille à ma manière à résoudre le problème indigène.

Le surlendemain l'on partit. Zidji était engagé comme conducteur du wagon sous la direction de Fraser qui était un « transport-driver » de profession. Daj'iman devait marcher devant l'attelage, tenant la courroie qui lie les cornes des bœufs de devant les unes aux autres. Au reste les animaux étaient superbes. Ils n'avaient pas fait de travail pénible depuis longtemps et le voyage s'annonçait des mieux. Fraser montait son cheval bai et avait son fusil sur l'épaule.

Il retrouva dans le Bas-Pays Jack et Georges, ses deux camarades. Anglais basanés, vrais tj^pes de mineurs plus ou moins aventuriers, grands chasseurs, jureurs à l'occasion mais bons enfants somme toute. Ce qu'ils fumèrent de pipes à l'avant du wagon, serrés les uns contre les autres, en se racontant toutes les bêtises de leurs noirs, tandis que Dayiman tirait les bœufs de devant et que Zidji excitait l'attelage du fouet ! Une nuit, il fallut entretenir un grand feu pour

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éloigner les lions; le lendemain, le véhicule s'enlisa dans la rivière et, sans Fraser, on n'en sortait pas.

Il sauta à l'eau tout habillé et, arrachant le fouet des mains deZidji impuissant, il cria : « Jeck î » Ce «jeck» sortit du fond de la poitrine, racla le gosier, tonna dans la bouche et s'épandit au dehors avec une force telle que tous les bœufs, reconnaissant la voix du maître, regardèrent aussitôt en avant, tendirent le cou.... Et l'on vit les jougs se presser contre les garrots, la peau se plisser sous eux. Le wagon se remit en marche et c'est presque au trot que l'attelage escalada la berge de l'autre côté de la rivière.

— Superbe 1 crièrent Jack et Georges au véritable « transport rider » quand il revint, trempé jusqu'à la ceinture, se rasseoir sur le siège à l'avant du véhicule.

— Et quand on pense qu'il y a des blancs qui font ce métier pour deux shellings six pence par jour ! C'est vraiment mal fait ! répondit Bob à voix très basse et en bégayant beaucoup.

Le voyage avait duré six semaines. Les trois mousquetaires du Bas-Pays en avaient beaucoup joui. A Komati-Poort, ils firent de bonnes affaires, nouèrent des relations commerciales avantageuses avec une maison allemande. Aussi Bob était-il de charmante humeur au retour. Il avait promis une livre par mois à Zidji. Il lui en donna deux.

— Quoi qu'on puisse dire contre les Anglais, pensa Zidji, une chose est certaine : Ils payent bien ! Allons dans leur ville.

Et il prit le train pour Johannesbourg.

Dans la mine 253

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