‹ Zidji; étude de moeurs sud-africainesChapitre 16 sur 19 · DANS LA MINE · texte numérisé non relu

DANS LA MINE

Le train filait à toute vapeur à travers le haut plateau sud-africain. Zidji, accoudé à la fenêtre d'un wagon pour « gens de couleur » où on l'avait parqué avec cinquante autres noirs, regardait le paj-s plat, sans un arbre, sans une pierre, avec des yeux vagues et étonnés. Voilà déjà bien des heures qu'il cheminait ainsi, emporté comme dans un tourbillon, et sa surprise, une surprise voisine de la stupeur, n'avait pas encore passé. C'était la première fois qu'il voyait, qu'il expérimentait le chemin de fer dont on lui avait tant parlé. D'abord il avait eu peur. Cette trépidation, ce bruit de roues et surtout cette vitesse phénoménale lui avaient fait l'effet d'une course à la mort. Un train venant en sens contraire croisa le sien et le courant d'air fut si violent qu'il crut à une collision. Mais les wagons noirs passèrent, défilèrent si rapidement qu'il ne distingua rien. Il lui fallut un instant pour retrouver son souffle. Puis, voyant que personne n'avait été écrasé, entendant ses compagnons rire et plaisanter, il se rassura. Son visage d'ailleurs n'avait pas trahi sa terreur. Il était demeuré absolument calme. On n'est pas un noir pour rien !

Le convoi avait passé avec fracas sur le pont du Nylstrom, une rivière que les Bœrs du siècle passé avaient prise pour le Nil, lors de leur premier « treck» auTransvaal. Il s'était arrêté quelques minutes seulement à Pretoria dont le jeune homme avait vu les maisons cachées dans la verdure fuir comme un rêve. Et maintenant on approchait de Johannesbourg.

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« Ces blancs, se disait le jeune Nkouna, curieux et craintif comme le souriceau tout jeune et qui n'avait rien vu, quelle puissance 1 Quelle intelligence pour inventer des machines pareilles ! C'est plus étonnant encore que l'attelage de Bob. Et dire que nous, les noirs, nous n'avions pas même eu l'idée de mettre les bœufs sous le joug ! »

Près de Zidji, un jeune garçon de quinze ans se blottissait sur son banc, l'air ahuri. Plus loin un Cafre des villes, un Mosouto qui retournait pour la troisième fois aux mines, parlait haut et se moquait du gamin. Fumant une cigarette qu'il avait achetée à un coolie qui vendait des provisions à la station précédente, il faisait l'entendu.

— Toi, disait-il au gamin, tu iras travailler sur le grand échafaudage et tu apprendras ce que c'est que la « boukoutchana ». Oui, mon petit, tu verras bien des choses!

A ce mot barbare Zidji releva l'oreille. On lui avait parlé des mœurs infâmes des cours de Johannesbourg et on les désignait précisément par ce terme. Mais il ne s'attarda pas à cette pensée, car il était bien résolu à ne pas aller travailler aux mines.

— Tenez 1 voilà la première fumée, dit le Mosouto qui savait tout. Et en effet, dans le lointain, à l'horizon bleu gris, aux confins de la plaine plate et nue, on voyait une cheminée avec un panache de fumée noire que le vent d'ouest emportait. Bientôt on en découvrit une seconde, et, auprès des cheminées, se dressaient des constructions à jour en poutres énormes.

— C'est là-haut qu'on trie les pierres, dit nonchalamment le Mosouto. C'est un ouvrage de gamins....

— Qu'est-ce que ces montagnes blanches? demanda Zidji en montrant du doigt de grands monticules qui ressemblaient à d'immenses taches de neige un peu bleuâtre

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— Ca, ce sont les « tailings». C'est la poussière qui reste après qu'on a broyé la pierre. Vous verrez, quand le vent souffle, comme c'est agréable ! L'air en est plein et on en mange plus qu'on n'en veut.

Cependant le train avait atteint la première mine et passait en tempête au milieu des hangars de tôle, des tas de poutres, des grands étangs bleus d'où partaient d'immenses tuyaux. Partout des wagons minuscules qui cheminaient sur les rails des Decauville, des chars tirés par des chevaux, des moulins à vent qui actionnaient des poulies. Les lignes ferrées se multipliaient. Et, de temps en temps, un groupe d'eucalyptus à la silhouette élancée rompait l'horrible monotonie de tout ce désordre industriel.

Enfin on pénétra dans la ville elle-même ; on vit des cottages se succéder ; les rues avaient une couleur d'ocre. On entrevoyait des magasins, des jardins qui filaient aussitôt. Souvent la vue était arrêtée par deux murailles d'afliches qui se dressaient au bord des voies. Zidji regardait étonné une réclame de Bovril où l'on voyait un bœuf qui pleurait devant une petite bouteille d'extrait de viande. Ailleurs c'étaient des femmes blanches représentées de pied en cap et plus ou moins habillées.... Quelle fantasmagorie 1 II commençait à avoir mal à la tête à la vue de tant de choses. Enfin le train s'arrêta. On cria : « Park Station » et un employé ouvrit les portes du wagon des noirs et les fit sortir.

Ils se rangèrent sur le trottoir, les uns bâillant, s'étirant, les autres jetant des regards craintifs vers les toits qui recouvraient les quais de la gare. Enfin, on les fit marcher « à la queue leu leu » vers la sortie et un employé de la police les conduisit au « Compound » des nouveaux arrivants. On appelle « Compound », au sud de l'Afrique, les cours environnées de dortoirs où l'on parque les noirs. Pourquoi ce mot? Est-ce parce que ces « Compounds » sont un composé de

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tous les inconforts, de toutes les laideurs ? Mystère.

Là, le triage fut opéré. Les noirs qui arrivaient envoyés par les agents de recrutement de « l'Association du travail indigène » furent réexpédiés directement aux diverses mines qui avaient assuré leurs services et payé leur voyage. A ceux qui étaient venus à leurs frais, les emploj^és du Compound remirent un passeport valable pour trois jours. On leur concédait ce laps de temps pour aller trouver une place de cuisinier, de palefrenier, à leur goût. Si, au bout de ces trois jours, ils n'avaient pas trouvé à se placer, ils devaient revenir et on les remettrait eux aussi aux compagnies minières qui manquent toujours de bras.

Zidji, son paquet de bardes sur le dos, partit donc à la découverte. Il alla sonner — ou frapper — aux portes des maisons, d'abord dans la haute ville, chez les riches ; car il comptait, avec sa connaissance de l'anglais et des travaux de cuisine, trouver une place bien rétribuée: quatre, cinq livres par mois, qui sait 1 Mais ce fut partout en vain. Il fut même assez rudement repoussé en certains endroits et un gros chien faillit lui enlever un morceau de son mollet droit. Alors il se replia sur les quartiers moins aristocratiques, se présenta dans les magasins comme bon à tout faire, dans des entreprises de transport comme manœuvre. Nulle part on n'avait besoin de lui. Une femme lui cria : « Nous ne voulons pas ici de Cafre de la Mission 1 » Et, le regardant d'un air méchant, elle disait : « Vermine de noirs î Les pires sont encore ceux qui sont bien habillés et qui écorchent l'anglais ! » Au bout de ses trois jours, Zidji dont les ambitions avaient peu à peu baissé, rentra au Compound. Une fatalité le poussait vers les mines. Bon gré mal gré, il dut s'y rendre. Le gamin qu'il avait vu dans le train avait fait les mêmes expériences et bien d'autres avec eux, et ils partirent ensemble pour l'une des

principales mines où l'on réclamait à grands cris des ouvriers.

Le soleil allait se coucher quand ils arrivèrent au Compound où ils allaient devoir passer six mois. Les mineurs venaient de sortir du travail et remplissaient la cour. Les nouveaux venus y pénétrèrent par une allée couverte où plusieurs gendarmes noirs montaient la garde. Tout près, à droite, était le bureau du surveillant blanc qui visa leurs passeports, prit leurs noms et les conduisit dans leurs chambres à coucher.

C'était un Compound t3'pique : vaste cour carrée, entourée des quatre côtés de constructions de tôle qui servaient de dortoirs, avec une seule entrée, cette allée sombre que l'on fermait la nuit. Plusieurs centaines d'hommes couchaient dans ces dortoirs, appartenant à toutes les tribus du sud de l'Afrique. Les Basoutos logeaient ensemble ; les Zoulous et les Cafres un peu plus loin ; dans le fond et à gauche, c'étaient les Shangaans ou Thonga, ceux de Delagoa, ceux du Bilène, ceux d'Inhambane, ceux des Spelonken. A gauche de l'entrée, c'étaient les Zambéziens peu nombreux encore. Les Shangaans étaient de beaucoup le plus fort contingent. Ils occupaient au moins dix de ces dortoirs, chambres carrées avec quatre rangées de couchettes, deux de chaque côté de la porte, l'une superposée à l'autre. Un système de ventilation très habile était arrangé dans le toit et il y avait au centre un fourneau où brûlait du coke, avec un long tuj-au servant de cheminée qui sortait par le faîte. Néanmoins Zidji recula lorsqu'on lui dit d'entrer dans cette pièce et d'aller occuper l'une de ces couchettes en planches, au fond du dortoir. L'odeur, qui régnait dans cet antre, la vue des sales guenilles qui pendaient de toutes parts le firent hésiter un instant.

— Marche 1 dit l'un des « policemen » en brandissant sa chicote.

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Zidji n'était point ultra-délicat. Mais quelque chose lui répugnait dans l'atmosphère de cette chambrée, quelque chose qui froissait en lui un sens plus profond que la vue ou l'odorat.

Il alla déposer ses couvertures sur une place vide dans la rangée des couchettes inférieures, au fond du local, là où l'agent le conduisit. Se retournant, il vit le gamin de quatorze ans qui s'installait lui aussi à quelque distance. Un grand Shangaan aux longs cheveux embroussaillés, aux yeux rouges, avait l'air de veiller sur lui avec une sollicitude qui ne s'accordait guère avec ses traits sauvages et son air bestial. Ce grand Shangaan avait jeté son dévolu sur le jeune garçon. Il l'avait fait comprendre au gendarme indigène au moyen d'un signe d'intelligence, à l'arrivée des nouveaux ouvriers. Cet agent qu'un shelling suffisait à corrompre avait donc indiqué au « pikinini » (on nomme ainsi les petits serviteurs indigènes) une couchette voisine de celle du sauvage à la tignasse emmêlée.

L'appel retentit pour le repas du soir. Au centre de la cour se dressait un hangar soutenu par de puissantes poutres et qui constituait la cuisine. De chaque côté du bâtiment il y avait douze énormes marmites réunies les unes aux autres par des tuyaux où circulait la vapeur qui cuisait la farine de maïs. Car ces vastes récipients étaient pleins de cette substance blanche où les cuisiniers puisaient avec d'énormes cuillières en bois, jetant les morceaux de polenta sur une table qui courait tout autour de la cuisine. Les mineurs arrivaient avec des écuelles de zinc cabossées de toutes les formes et les remplissaient de nourriture. Après quoi on ajoutait à chacun un peu de légume en guise d'assaisonnement. Cette distribution s'accomplissait au milieu de cris, de vociférations. Une fois servis, les noirs se retiraient et allaient manger leur ration

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au pied du mur de leur dortoir ou à l'intérieur de la chambre. Les Basoutos gardaient la pitance du jour pour le lendemain. Ils retendaient d'eau et la laissaient un peu fermenter, fabriquant ainsi ce qu'ils appellent le « maheou ». Les Thonga mangeaient la polenta telle quelle. Zidji remarqua qu'elle avait un goût particulier. Certes elle n'avait pas la saveur du « moga^o » de l'école d'évangélistes arrosé de sa sauce d'arachides parfumée, dans des assiettes de fer émaillé bleues et blanches. C'était une farine spéciale achetée en Amérique à bon compte et qui est un résidu de la fabrication du maizena. Ce produit n'est pas sain. Il ne constitue pas une nourriture suffisante. Beaucoup de noirs sont morts aux mines pour avoir été mis trop longtemps à cette diète et maintenant l'emploi de cette préparation-là est interdit. Au reste les mineurs des Compounds sont mieux traités aujourd'hui qu'autrefois. On leur donne même des fruits, du raisin du Cap entre autres et ils reçoivent régulièrement de la viande.

Il faisait nuit. Zidji fatigué, triste, alla s'étendre sur son lit de planches dures. Il avait trois couvertures dans lesquelles il s'enroula. Mais il ne put s'endormir. Tous ses compagnons de chambrée venaient se coucher les uns après les autres, parlant haut, sur un ton grossier. Pas un ne lui était connu et il n'avait lié conversation avec personne. C'était si différent du petit dortoir de l'école où tous les habits étaient bien plies et où l'on se rendait après la répétition du soir. « II faisait beau, là-bas, » se dit-il.

Cependant le bruit diminuait. Quelques ronflements sonores retentissaient déjà. Soudain on entendit une petite voix, une voix qui n'avait pas encore mué et qui criait : « Laisse-moi ! »

— Si tu résistes, je te tue, reprit une autre voix irritée et méchante.

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Zidji tressaillit. Evidemment c'était le « pikinini » que le grand Shangaan persécutait.... La boukontchana I se dit-il avec épouvante. Oui, c'était bien cela. C'était le crime des païens comme l'apôtre Paul l'a décrit dans le premier chapitre de l'épître aux Romains, l'horrible forme de luxure qu'inventa l'ancienne Sodome et que pratiquaient les Grecs raffinés au temps du Christ. Seulement l'apôtre des Gentils eût été bien étonné si on lui eût dit que cette coutume impure était absolument inconnue autrefois dans le kraal païen du Sud-africain.

Il a fallu que le blanc civilisé vînt pour l'enseigner au Bantou primitif. Il a fallu, surtout, que naquissent ces Compounds maudits où des milliers de sauvages sont parqués loin de la nature, loin du village, loin de la famille. Et, lorsque cette coutume fut connue, elle se répandit comme une traînée de poudre, elle envahit les dortoirs comme un feu de prairie irrésistible, le feu de la géhenne qui consume les forces vives d'une race. Elle règne dans les Compounds et elle règne dans les prisons.

Et c'est ainsi que la civilisation avec son or et ses promesses fallacieuses, comme un gigantesque flambeau allumé sur le plateau africain, attire à elle toutes les phalènes de la brousse, du Cap à Delagoa et de Delagoa au Zambèze. Et les phalènes noires brûlent leurs ailes à ce flambeau destructeur. La tuberculose, la syphilis, la fièvre des mineurs ruinent le corps de centaines de jeunes hommes qui étaient arrivés sains à Johannesbourg et qui retournent chez eux répandre les germes de la maladie. La « boukontchana » avilit les âmes et leur enseigne des chemins nouveaux de perdition.

Bientôt le «pikinini» se tut et toute la chambrée s'endormit. Mais Zidji excité au dernier point par toutes les réflexions qui se pressaient dans son cerveau ne

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pouvait trouver le sommeil. L'horreur de ce lieu l'oppressait. Il songeait à l'enfer des damnés. « Qu'ai-je fait de venir ici?» se disait-il. «Mieux aurait valu mille fois rester chez Bob, même chez Viljoen. J'en mourrai ! C'est affreux 1 » S'il eût été un pur sauvage de la brousse, il se fût retourné sur l'autre côté et n'eût plus songé à rien. Mais son âme s'était ajBinée pendant son séjour sur la station. Des sentiments délicats étaient nés en lui, à l'étude de la Parole divine. L'idéal de vie que les missionnaires lui avaient enseigné avait transformé et spiritualisé ses pensées. A son insu, un altruisme plus élevé germait dans son cœur : Il avait pris conscience de la perdition de sa race et s'était voué à son relèvement. En un instant d'oubli, il avait jeté sa vocation par-dessus bord. Mais sa nature était trop profonde pour qu'elle pût sombrer à tout jamais. Elle se réveillait en ce moment, vague, mais d'autant plus puissante que Zidji venait de contempler les abîmes nouveaux dans lesquels son peuple commençait à rouler.

Le sang affluait à ses tempes. Son angoisse était extrême. Il lui semblait que la couchette suspendue audessus de lui l'écrasait. Il ne pouvait plus respirer. Au sein de son malaise, il se rappela la nuit où il avait cru que le soleil ne se lèverait plus. Aujourd'hui il savait bien que cette crainte était absurde. Il avait appris la cosmographie à l'école.

Néanmoins il se sentait aussi oppressé qu'alors.... et, n'y tenant plus, se sentant étouffer, il se leva, sortit, se précipita dans la cour. Il n'y avait pas moyen de fuir. La porte de l'allée était fermée. Au reste cela n'eût servi à rien. Il était engagé pour six mois et, eûtil tenté de décamper, la police aurait immédiatement mis la main sur lui ; il aurait eu huit jours de travaux forcés

Il se dirigea vers l'un des deux étangs qui se trou-

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vent aux deux côtés de la cuisine et plongea sa tête dans l'eau. Puis il resta longtemps assis sur la margelle, son menton dans ses mains, sous la clarté des étoiles, à la fraîcheur de la nuit.

Alors le calme revint. Il accepta son sort. Il décida qu'il délivrerait le pikinini. Il ouvrit son âme à un souffle nouveau qui passait venant on ne sait d'où, un souffle qui le poussait vers les sommets du dévouement et du sacrifice. Il ne se rendait pas compte clairement du but. Mais il acceptait d'y tendre. Et, pour finir, il murmura : « O Dieu, aide-moi I » Après quoi il s'en retourna à sa couchette et dormit jusqu'au matin.

Lorsque le flot des mineurs se rendit à la benne, il avisa le pikinini et lui dit : « Ce soir, viens dormir près de moi. Je te sauverai. » L'enfant lui jeta un regard craintif, puis confiant, et lui dit : « Oh oui I Sauve-moi ! »

Le grand échafaudage au sommet duquel le quartz aurifère est amené des profondeurs du sol se nomme le « gear ». C'est le centre de la mine, du moins le centre des « ouvrages de surface ». Semblable à un animal antédiluvien, la benne s'élance jusque tout làhaut, verse avec fracas les cailloux arrachés aux entrailles de la terre sur une vaste table circulaire et tournante. Les petits garçons trient les pierres de molasse ordinaire, les jettent de côté, car elles ne contiennent point d'or ; seuls les morceaux provenant du filon aurifère et que l'on reconnaît à leur caractère cristallin et à leurs taches blanches sont lancés dans le grand entonnoir qui aboutit aux broyeurs. Le pikinini que Zidji avait pris sous sa protection fut dirigé vers la table tournante. Zidji et ses compagnons, de forts jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans, furent destinés au travail sous le sol. La benne redescendit, s'arrêta tout près d'eux, comme si elle ouvrait sa gueule pour les engloutir....

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— Entrez dans le chariot, leur dit un contremaître. Tapissez-Yous dans le fond.

Un des nouveaux venus était gris de terreur. Il ne voulait pas bouger. Il s'accrochait aux poutres de l'échafaudage.

— Imbécile de nègre ! Dépêche-toi, dit le contremaître en levant sa main sur lui

On le poussa de force et la benne descendit rapidement sur le plan incliné qui suit la direction du filon. Il faisait nuit noire. Des gouttes d'eau tombaient de partout. L'air était froid, cru.

— Surtout ne levez pas la tête, ou vous serez assommés, disait un ancien aux nouveaux.

La benne s'arrêta dans une vaste chambre souterraine au sein de laquelle une grande lampe électrique laissait tomber une lumière blanche très semblable à celle du jour. Zidji se crut arrivé à l'air libre, d'autant plus que le ventilateur amenait des provisions d'air frais en cet endroit. C'était la chambre des machines. Autour d'une roue énorme s'enroulait et se déroulait tour à tour le cable de fer qui actionnait la benne. Mais les ouvriers noirs ne sont pas très au courant des merveilles de mécanique grâce auxquelles une mine d'or peut extraire chaque jour des centaines de tonnes de quartz. On les achemina vers un escalier qui se trouvait au bord du couloir central, celui par lequel la benne chemine et ils durent descendre jusqu'au sixième étage.

L'exploitation, en effet, se poursuit par étages successifs, jusqu'à une profondeur de plusieurs centaines de mètres. Du couloir central, on creuse des couloirs latéraux le long desquels cheminent des wagonnets. Et, de chacun de ces couloirs latéraux, partent des galeries qui suivent le filon ; on laisse de grands piliers pour soutenir les voûtes, et le minerai obtenu en faisant sauter le quartz à la dynamite est conduit

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par les wagonnets jusqu'à des trous où on le précipite : il tombe à 1 étage inférieur de telle manière que la benne peut le recevoir dans ses flancs pour le conduire au dehors.

Zidji fut adjoint à un groupe de mineurs qui devaient forer leurs trous de mines aux flancs d'une des galeries. Cette galerie était inclinée elle aussi, suivant la direction du filon qui s'enfonce en terre jusqu'à des profondeurs inconnues. Les ouvriers sont donc en quelque sorte superposés les uns aux autres, les uns travaillant au bas de la galerie, les autres au haut.

— Tiens, dit le contremaître qui surveillait cette galerie, voici la barre à mine et voici le marteau. Fais ce que tu pourras. Pendant tout un mois, on ne comptera pas la longueur de ton trou.

En effet, c'est la règle dans les mines que le nouvel arrivant jouit d'un mois de grâce. Il touche ses deux shellings par jour quel que soit son travail. Mais, dès le second mois, il ne reçoit de billet que s'il a creusé un trou d'au moins trente-six pouces de longueur. Cet arrangement a pour but de permettre au mineur de s'habituer peu à peu au marteau et à la barre; car, les premiers jours, il se fait des ampoules douloureuses. La peau des mains doit se durcir. Aussi, durant les premières semaines, on en prend à son aise et Zidji fit comme les autres. Lorsque, vers deux heures de l'après-midi, les trous eurent été forés, on y mit la dynamite et les noirs durent s'éloigner tandis qu'on allumait les mèches. Zidji en profita pour demander à l'un de ses camarades :

— Si quelqu'un en maltraite un autre, à la mine, n'3^ a-t-il pas d'autorité pour l'en empêcher?

— Si fait, dit l'autre. Il y a l'inspecteur protecteur qui vient toutes les semaines. C'est à lui qu'on adresse ses plaintes si on a à en formuler. Même si un blanc te bat, tu as le droit de le dire, car il est interdit de

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frapper, ici. Si tu es coupable, on te dénonce à l'inspecteur protecteur; celui-ci examine ton cas et, cas échéant, il t'envoie à l'inspecteur judiciaire qui te punira.

— Bien, dit Zidji. Merci 1

Les mines sautèrent avec un bruit de tonnerre. Mais on ne permit pas aux ouvriers d'aller voir le résultat de l'explosion avant que la fumée de la dynamite se fût dissipée, car elle est fort dangereuse à respirer.

A deux heures et demie, la benne ramenait à la surface Zidji assez content de cette première journée. Quelques compagnons avaient déjà terminé leurs trois pieds à midi. Il s'était contenté de forer un pied. Le « boss » qui avait mesuré son trou avait souri et dit :

— Pas trop mal, pour le premier jour.

Lorsqu'ils se retrouvèrent au sortir du travail, Zidji

appela le pikinini et lui dit :

— Va prendre tes couvertures et mets-les sur la couchette voisine de la mienne.

Le jeune garçon obéit. Heureusement que le grand Shangaan n'était pas là pour l'en empêcher. Mais ce sauvage aux 3'eux injectés qui était sorti pour aller quérir de la boisson par des moyens illicites ne tarda pas à revenir et vit que les hardes de sa victime n'étaient plus en place. Il se fâcha, courut partout dans la cour afin de trouver le pikinini. Il le rencontra tout tremblant auprès de Zidji.

— Qu'as-tu fait, coquin ? lui demanda-t-il. Où as-tu donc déménagé ?

— Il est venu auprès de moi, dit Zidji fermement, en regardant la brute dans le blanc des yeux. C'est mon frère.

— Comment, ton frère ? Tu ne le savais donc pas hier ?

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— Non; je l'ai questionné et nous nous sommes trouvé des parents communs. Il ne retournera plus auprès de toi.

— Et tu t'imagines que je te laisserai me l'enlever, blanc-bec !

Zidji avait parlé assis. Il se leva et les deux adversaires se toisèrent l'un l'autre. Il était parfaitement calme et reposait solidement sur ses deux jambes avec un air de vaillance et de confiance en sa force.

— D'ailleurs, dit-il au grand Shangaan qui s'apprêtait à fondre sur lui, si tu bouges, si tu continues à martyriser ce petit, je vais de ce pas te dénoncer au surveillant du Compound. Et si cela ne te suffit pas, j'en parlerai à l'inspecteur protecteur, à sa prochaine visite et je te ferai livrer au « Judicial Inspector ».

Le grand Shangaan écarquilla les yeux. S'il avait pu se croire égal à Zidji pour la force physique, il se sentait inférieur au point de vue des connaissances. Zidji, tout nouveau venu qu'il était, avait désigné les

autorités par leur nom anglais. Il savait l'anglais

Hé I II fallait le respecter. Du reste la foule qui s'était amassée sur les lieux pour assister, cas échéant, à la scène de pugilat, prenait manifestement le parti de Zidji. Le sodomite battit donc en retraite et alla conférer avec le gendarme de la porte, un mauvais sujet comme lui auquel il payait à boire du whiske}^ de temps à autre pour entretenir ses bonnes dispositions. Mais leur imagination fertile ne découvrit aucun moyen d'enchaîner à nouveau le pikinini à son persécuteur.

Quelques jours s'écoulèrent et le dimanche vint. Zidji put bientôt se convaincre que les Compounds de Johannesbourg, s'ils sont à certains égards des repaires du vice, sont aussi l'un des grands moj^ens de

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relèvement de la race noire. Les influences délétères et les influences salutaires s'y exercent tour à tour sur les milliers de païens qui y affluent de toutes parts et c'est un champ clos où se livre une bataille serrée

Il était aff'reux à voir, le Gompound,par cette claire matinée de dimanche. C'était le triomphe le plus complet de l'industrialisme moderne. Tout était laid : les dortoirs sombres avec leurs noires stalactites de vieilles hardes sales qui pendaient partout, la cour sans un arbre, les alentours encombrés de vieilles ferrailles, coupés de barrières de ronces artificielles, de chemins à ornières profondes, d'espaces vagues d'où s'échappaient des odeurs malsaines. Et pourtant, au sein de cette laideur générale, les noirs réussissaient à apporter un peu et même beaucoup de pittoresque. Zidji parcourut les groupes qui se chauffaient au soleil. Ici quelques Basoutos, ayant défoncé une boîte de zinc et l'ayant percée de gros trous sur les côtés, l'avaient transformée en un réchaud où ils faisaient du feu pour se chauffer les mains. Plus loin quatre Zoulous rôtissaient des morceaux de viande enfilés à des bâtons. Ils avaient sans doute dépassé leurs trente-six pouces et avaient reçu cette viande en récompense. Par des cadeaux de cette nature, les directeurs des mines stimulent le zèle de leurs ouvriers. Un autre Zoulou accroupi au pied du mur, son échine courbée, cousait des perles bleues et noires de manière à confectionner de petits carrés bariolés dont il comptait s'orner à la prochaine danse. La danse !... Tel était évidemment le sujet des pensées et le but du travail de la plupart de ces jeunes gens. L'un d'eux avait une masse de crins auxquels il enfilait par-ci par-là une perle blanche. Les Chopi examinaient leurs pianos, curieux instruments qu'ils avaient fabriqués sur place avec des planchettes de sapin de grandeurs différentes, dix ou

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vingt les unes à côté des autres, reposant sur des boîtes de fer d'huile dégraissée vides qui servaient de caisses de résonnance. Avec un art extraordinaire, les hommes de cette tribu arrivent à tailler ces notes de manière à ce que la suite des sons corresponde à la gamme. A côté, on voyait un vieux tonneau dont le fond avait été remplacé par une peau et qui servait de tambour.

Quelques Shangaan jouaient au tchoiiba, sorte de tric-trac avec quatre lignées de trous en pleine terre; ils faisaient circuler leurs pions — des écrous dépareillés qu'ils avaient ramassés dans les tas de ferraille — et s'excitaient beaucoup à ce jeu. D'autres tressaient des ceintures et des bracelets en fil de cuivre et de laiton.

Et vraiment tous ces groupes insouciants, rieurs, paraissaient jouir de la vie et ne pas trop songer à la brousse fleurie, aux villages ombragés, aux rivières claires de la vraie Afrique. Cela d'autant plus qu'on leur donnait en abondance le dimanche une boisson couleur de lait et odeur d'alcool, fabriquée comme le « leting » des Basoutos et le « bupoutsou » des Thonga.

Soudain, par l'allée où se tenaient les surveillants, une troupe d'hommes déboucha. C'étaient vingt jeunes noirs bien habillés accompagnés d'un blanc.

— Béka I voilà Béka qui arrive, cria-t-on de groupe en groupe.

« Béka », comme les noirs l'appellent, est l'un des nombreux missionnaires qui évangélisent les Compounds; petit, l'œil clair, les cheveux déjà grisonnants, le cœur complètement consacré à cette œuvre, il a déjà derrière lui toute une carrière. Il remplissait avec talent et succès une fonction publique; il fût peut-être devenu riche. Mais la vue de la condition des noirs remua son âme généreuse et il abandonna

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tout, position, fortune, confort, pour se vouer au relèvement de la race noire par l'Evangile dans les cours de Johannesbourg. Il sait merveilleusement parler aux indigènes. Dans un zoulou très correct, il leur prêche la repentance, la conversion, la justice et la continence, défendant à ses néophytes de toucher à l'alcool et au tabac et leur imposant un christianisme sérieux, un peu trop légal peut-être, qu'ils comprennent et qui leur convient.

Une assemblée se forma sans tarder près d'un des bassins d'eau et un cantique fut entonné pour annoncer à tous le commencement de la réunion. Puis « Béka » parla de sa voix vibrante, convaincue. Il comparait l'idéal païen et l'idéal chrétien. Le sujet était abstrait. L'intérêt menaçait de fléchir. Soudain il ramasse une pierre, il la pose par terre :

— Ça, dit-il, c'est la première hutte, la hutte de la grande femme. A droite, seconde pierre, hutte de la seconde femme; à gauche, hutte de la troisième; et ainsi de suite.... Tu vas tâcher de faire ton village, de fermer ton cercle, n'est-ce pas ? Les huttes de tes enfants s'ajouteront à celles de tes femmes et tu seras grand, honoré, pourvu de marmites nombreuses qui attireront chez toi des admirateurs tous les soirs.... Mais.... — et sa voix devenait solennelle, — tu avais oublié la chose noire....

Ramassant un morceau de charbon qui se trouvait là, il le promène d'une pierre à l'autre, puis bouleverse tout le cercle des huttes :

— La mort, la chose noire qui souille tout, qui gâte tout, qui anéantit tout, entre dans ton village et tout ce que tu as amassé se disperse. Tu meurs et c'en est fini de toi et de toutes tes ambitions....

Zidji regardait fixement les pierres, le charbon, puis les yeux pétillants de l'évangéliste. Il était saisi. A côté de lui, des sauvages écoutaient bouche bée, un

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sourire illuminant leurs traits. Ou bien ils regardaient leurs compagnons en faisant : ts ts ts ts.... avec la langue contre leur palais et en hochant la tête.

Très en veine ce matin-là et désireux d'arriver à un résultat pratique, Béka conclut par une autre démonstration encore plus impressive. Il avisa un de ses élèves qui portait sous le bras une grande ardoise, la lui demanda, la plaça sur le sol de manière à former un plan assez incliné et il entreprit de montrer combien il est facile de suivre la voie du mal, mais quelles conséquences terribles en sont le résultat. Prenant quatre morceaux de bois, il les mit au bout de l'ardoise, deux en avant et deux en arrière :

— Ce sont des bœufs attelés, dit-il, il y en a quatre; et derrière voyez le wagon (c'était une planchette un peu plus grande); l'attelage descend sur le chemin du mal.... Voyez comme cela va vite.... Mais le mouvement se précipite.... Tout arrive pêle-mêle au bas de la pente ! Ainsi en sera-t-il de l'homme qui suit la route des passions....

Puis, reconstituant l'attelage au bas de l'ardoise, les bœufs regardant en haut, il ajouta :

— Et maintenant, pour suivre la voie du Seigneur qui monte au ciel, vers la lumière, vers le bien, vers la vie, c'est plus difficile, mes enfants. Vo3'ez....

Il sortit des fils de sa poche, les fixa au moyen d'aiguilles aux bœufs et au wagon et tira lentement le véhicule fictif jusqu'au haut de l'ardoise.

— Ah ! ah ! le voilà en haut I C'est Dieu qui l'a amené à bon port. Mais pour cela, il a fallu les ficelles. Ce sont les prières qui nous unissent à Lui, à Celui qui attire tous les hommes vers la Croix !

Et il termina par une exhortation pressante à rompre avec le mal, à accepter la vérité de Dieu, l'influence de son Esprit.

— Ceux qui veulent chercher les choses qui sont en

Dans la mine 271

haut, venez, dit-il, agenouillez-vous ici et nous prierons pour vous 1

Un petit jeune homme fluet s'avança et s'agenouilla dans le cercle. L'évangéliste s'agenouilla près de lui, intercéda pour cette âme qui était perdue et qui voulait être rachetée.... C'était touchant, saisissant. Le noir se mit à trembler et éclata en sanglots.

— Crois ! mon fils, disait Béka. Jésus te sauve. Il t'a sauvé 1

— Oui ! Il m'a sauvé

— Lui as-tu confessé toutes tes fautes ? Le pénitent ne répondit pas.

— Mon enfant, n'as-tu jamais volé de l'argent à tes maîtres ?

— Oui ! j'ai pris une livre sterling dans un bureau où j'étais en service.

— Alors il te faut sans retard aller la rendre à ton blanc.

— Certes, je le ferai 1 Je veux suivre Jésus 1

Et c'est ainsi que bien des restitutions se sont opérées à Johannesbourg. Dans cette ville de l'or où l'honnêteté commerciale brille souvent par son

absence, des blancs ont souvent été surpris repris

même dans leur conscience en voyant un nouveau converti de Béka ou d'autres missionnaires leur rapporter une somme d'argent qui avait disparu on ne savait où.

Au reste tous les assistants de cette scène étaient empoignés. Une impression profonde fut produite ce jour-là dans le Compound.

Les évangélistes partirent et Zidji resta songeur.

Oui, la pente du mal est rapide et celui qui y glisse s'y brise. Il avait glissé.... Mais Dieu ne cesse de rappeler à Lui ceux qui veulent remonter la pente. Il remonterait; et puisqu'il faut prier pour que l'attraction s'exerce, il prierait de nouveau....

272 A V école de la civilisation

Mettant ses mains sur ses yeux, Zidji pria.

Un grand bruit le fit regarder autour de lui : Les Chopi commençaient à danser. Ils avaient disposé tout un orchestre de pianos, des grands aux notes basses, des petits, amenés du Littoral, avec des touches de bois brun qui produisaient des sons beaucoup plus élevés. Et, leur faisant face, quarante ou cinquante noirs couverts de tous leurs atours, quelquesuns des boucliers en mains, d'autres tenant seulement des bâtons, frappaient le sol, brandissaient leurs armes, chantaient des : Ho-ho-ho et des ha-ha sonores, s'excitant, pressant le mouvement, tandis que les xylophones les accompagnaient, les encourageaient. A la fin, cela devenait endiablé, prestissimo et fortissimo et soudain, tant le rythme était admirablement conservé, tout s'arrêtait sur une double croche : pianos, voix, gestes. L'effet était extraordinaire.

Des blancs attirés par le bruit venaient contempler ce spectacle hautement pittoresque. Zidji n'y prit aucun plaisir. Il songeait à l'ascension vers la lumière et vers le bien. Appelant le pikinini, il l'engagea à l'accompagner à la petite école qu'une mission avait construite non loin du Compound, dans un endroit central; un grand et fort évangéliste nom.mé Kimbé y enseignait tous les soirs et y prêchait le dimanche. Zidji n'avait pas été lui rendre visite encore, bien qu'il le connût de réputation. Il voulait garder son incognito. Mais il prit courage et offrit à Kimbé de lui aider un peu à son école du soir. Dans la grande lutte engagée à Johannesbourg et dont l'enjeu est le sort même de la race noire, il voulait être l'un de ceux qui relèvent et qui vivifient.

Le premier mois s'écoula. Zidji présenta ses vingtquatre billets (tickets) et reçut son payement complet.

deux livres dix qu'il mit de côté avec soin. Ses mains étaient durcies maintenant, et c'est sans peine qu'il perça ses trente-six, voire même quarante-deux pouces. Malheureusement le gentil contremaître qui avait souri à ses premiers essais avait été remplacé par un de ces Afrikander dont le premier mot, en causant aux indigènes, est toujours : « Vermine noire I »

Les mineurs, n'ayant pas de mètre, mesurent leurs trous avec les mains. Ils mettent leurs dix doigts sur la barre à mine en repliant les pouces et cela équivaut à un pied. Le nouveau « boss » contestait leurs résultats. Il exigeait plus que la mesure et les noirs se fâchaient. Alors il leur donnait des coups de pied, bien que les voies de fait soient interdites à Johannesbourg. Il forçait les jeunes garçons qui poussent les wagonnets à les remplir plus que leurs forces ne le permettaient. Des accidents se produisirent; un wagonnet se renversa et le blanc tempêta. Un jour l'un des ouvriers nommé Lévi entendit l'un de ses camarades qui criait au secours. Il abandonna son véhicule pour aller aider à son ami, car le couloir était en pente. Le contremaître arrive, constate qu'il y a deux noirs attelés à un seul wagonnet, ce qui est contre les règles. Il se précipite sur eux, les bat, les

insulte Le soir venu, ces deux garçons remontent

de la mine irrités. Ils complotent avec plusieurs autres de s'enfuir. Ils mettent sur eux tous leurs habits, trois paires de pantalons et plusieurs vestes, s'entourent de leurs couvertures et se présentent à la porte du Compound, demandant la permission de sortir dans la brousse. Les surveillants les repoussent. Ils reviennent à la charge un peu plus tard. Les « policemen » les laissent passer. Alors ils partent du côté de la ville et fuient à pied vers Pretoria. Cela ne leur servit de rien; la police les appréhenda bientôt; ils furent emprisonnés, car le seul passeport qu'ils possédassent

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prouvait qu'ils avaient rompu leur contrat; ils y perdirent la paie de quinze jours et y gagnèrent huit jours de travail au service du gouvernement. Mais ce fait ouvrit les yeux à l'inspecteur protecteur auquel tous les noirs du Compound se plaignaient et le contremaître brutal fut renvoyé. Dès lors on eut la paix.

Avec ses six ou douze pouces de plus, Zidji gagnait quelques pence supplémentaires et des rations de viande. Il était content de son sort, et, bien que ce travail de forage dans le dur quartz fût monotone, il lui plaisait, parce qu'il avait le temps de laisser errer ses pensées, de songer à Béka, à Monéri, au village, à l'école

Au reste il était devenu le scribe de sa chambrée. Ayant découvert qu'ils avaient parmi eux quelqu'un d'aussi lettré, ses camarades le chargeaient d'écrire leurs missives à leurs parents. Il s'était fourni de papier, d'enveloppes, de timbres et, pour un shelling, il leur fournissait, sous dictée, une lettre bien propre, d'une écriture régulière et bien lisible, avec une adresse impeccable. La correspondance indigène est généralement une épreuve pour les employés postaux du sud de l'Afrique. Dès qu'un noir a fréquenté l'école trois mois, quand il sait à peine former les lettres, il se croit un phénix en l'art de la calligraphie et se met à bombarder ses proches de missives illisibles. Ces chefs-d'œuvre de cacographie vont se perdre dans les bureaux de l'administration postale qui les jette au panier après avoir préalablement ouvert l'enveloppe pour voir s'il n'y a pas de chèque ou de billet de banque dedans. L'écrivain incompris ne reçoit pas de réponse et maudit l'ingratitude de ses correspondants. Quelques-uns s'avisèrent qu'ils auraient plus de succès s'ils confiaient leur prose à la plume de Zidji et, comme l'événement confirma leurs prévisions, l'ex-

élève de l'école d'évangélistes fut assailli de demandes. Il s'installait sur un coin de caisse, près du fourneau, et ses camarades s'extasiaient sur son talent.

Dès après le repas du soir, il allait trouver Kimbé.

Kimbé était un indigène des plus intéressants. C'était un assoiffé de science. Il avait passé avec honneur ses examens d'instituteur dans l'une des écoles normales de la colonie du Cap. Durant toute sa carrière scolaire, il n'avait pas subi un échec, car il avait une excellente mémoire et il mettait son amour-propre à savoir ses cours par cœur. La science lui suffisait. Il ne songeait pas à se marier. Il était né eunuque sinon pour le Royaume de Dieu, du moins pour celui de la connaissance. Ses missionnaires avaient payé toutes ses études; son ambition secrète était de rendre tout l'argent qu'ils avaient dépensé pour lui, de s'amasser un petit pécule et de retourner sur les bancs de l'école, à l'université, s'il était possible, afin d'atteindre les plus hauts sommets, de prouver qu'il était l'égal des blancs par son intelligence. Il se cuisait lui-même sa nourriture pour dépenser moins, économisait tout ce qu'il pouvait sur les cinq livres de sa paie mensuelle. Ses menus étaient simples; le soir il se contentait d'une tasse de thé et d'une miche de pain et, quand Zidji frappait à la porte de sa petite chambre de célibataire, il le recevait toujours avec un sourire, ce grand et bon géant qui aimait la science et qui aimait aussi son peuple.

Car Kimbé était un noir et voulait le rester. Il était fier de sa race méprisée et souffrait profondément des injustices dont on l'abreuvait. La loi du passeport le chagrinait profondément.

— Comment, disait-il I Nous ne pouvons pas nous promener librement dans le pays qui était le nôtre avant que les blancs vinssent 1 Et il nous faut payer

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deux shellings par mois pour nous procurer ce morceau de papier !

Et l'interdiction de marcher sur les trottoirs, d'entrer dans les compartiments de chemin de fer de seconde ou de première classe !

— Notre argent ne vaut-il pas celui des blancs I disait-il.

Et il rêvait d'un âge d'or où justice serait faite aux noirs considérés désormais comme les égaux des blancs. Cependant Kimbé ne se répandait pas en doléances à tout propos. Son missionnaire lui avait expliqué que ces lois étaient nécessaires à cause de l'état de sauvagerie où la race était encore plongée, que l'ordre public les exigeait.

— Quand tous les indigènes seront instruits et civilisés comme toi, ces règlements pourront être abolis 1

Kimbé avait courbé la tête ; il gardait même un silence prudent. Mais toute nouvelle injustice le faisait vibrer et il ouvrait son cœur à Zidji. Au reste, il était d'une conscience admirable dans son travail de maître d'école et d'évangéliste et il travaillait ferme à réveiller chez ses concitoyens l'amour de la science. Une trentaine de mineurs assistaient tous les soirs à ses leçons, et les mains endolories par le marteau et la barre à mine, s'essayaient à former des lettres sur les ardoises grinçantes.

L'un des plus sympathiques de ces élèves noirs était Rangane. Ce jeune homme était arrivé quelques mois auparavant de l'extrémité nord du Transvaal, du clan de Malouléké et, bien qu'absolument table rase au point de vue du savoir, il avait rapidement dépassé ses camarades. Le premier dimanche qu'il avait assisté au service divin, dans la petite chapelle de fer, Kimbé prêchait sur la création. Rangane l'avait dévoré des jeux et l'évangéliste avait remarqué tout de suite ce regard intense où brillaient l'intérêt et la joie.... Après

le culte, le jeune païen s'était approché de Kimbé et lui avait dit :

— Merci I merci 1 merci 1 Tu m'as dit aujourd'hui ce que mon cœur désire depuis si longtemps ! Quand j'étais tout petit, encore gardien des chèvres, j'ai si souvent demandé à ma mère : « Qui a créé le ciel et la terre et nous les hommes ? » Elle me dit : « On prétend que c'est Khoudjana, mais il est mort et on ignore même où est son tombeau. » Les vieux de la tribu auxquels je m'adressai ensuite me dirent que tous les hommes étaient sortis d'un marais de roseaux. Mais cela ne me satisfaisait pas. Aujourd'hui le tourment de mon âme a pris fin ! Tu m'as appris qu'il y a un Dieu dans le ciel et qu'il a tout créé. Merci ! merci !

Dès lors Rangane avait fréquenté assidûment l'école et les cultes. Il ne manquait pas un soir. C'était l'une de ces natures rares dans tous les lieux et dans tous les peuples qui aspirent à la vie de l'au-delà par toutes les forces de leur âme.

Or, un certain soir, il ne parut pas. Il demeurait non au Compound, mais dans la Location indigène à une certaine distance. L'un de ses camarades annonça qu'il avait été arrêté et mis en prison par un gendarme blanc. Dès le lendemain, Kimbé alla aux informations et apprit ce qui suit : La Location était devenue suspecte depuis un certain temps parce qu'il s'y buvait beaucoup de bière forte. Or la fabrication de cette boisson très alcoolique est sévèrement interdite à Johannesbourg. Les autorités avaient donc envoyé à brûle-pourpoint un gendarme pour faire une enquête. Dans une certaine maison il avait trouvé de nombreuses marmites pleines de bière. Rangane passait par là, se rendant au travail. Le blanc l'avait fait entrer dans la dite maison et l'y avait enfermé à clef. Là-dessus étaient arrivés les agents de police noirs qui surveillent la Location. Tous étaient des mauvais sujets corrom-

278 A l'école de la civilisation

pus qui étaient de connivence avec certains individus du village, les plus riches, les plus considérés, qui fabriquaient de la bière et la revendaient aux païens. Quelques-uns de ces misérables étaient dûment inscrits sur les registres de certaines églises. L'un d'entre eux était même un prétendu évangéliste. Les agents, ne voulant pas dénoncer leurs complices, déclarèrent que Rangane était le coupable et il fut mis en prison. Kimbé qui connaissait ces sacripants alla tout droit chez son missionnaire lui raconter l'histoire. Celui-ci se rendit sans tarder auprès des autorités supérieures. Il en était temps. Rangane avait déjà été condamné à trois mois de travaux forcés. Le Commissaire écouta avec déférence le missionnaire :

— Merci, lui dit-il. Vous nous êtes de la plus grande utilité, car vous connaissez les noirs. J'ai bien l'impression que nos agents indigènes nous trompent et qu'une foule d'injustices se commettent. Je relâcherai le prisonnier et nous ferons une enquête.

Lorsque Monéri rapporta cette bonne nouvelle à la mine, Kimbé et Zidji étaient assis autour de leur table, buvant leur tasse de thé, et Kimbé se laissait aller à ses jérémiades habituelles :

— Les blancs n'ont point de justice. Ils sont incapables de mener un procès. Qu'est-ce que cela leur fait qu'un « nigger » soit condamné injustement ? C'est honteux !

Et Zidji buvait ses paroles et l'amertume contre la race blanche envahissait son cœur.... Cependant le succès de l'intervention du missionnaire leur coupa la parole et celui-ci ajouta :

— Soyez justes vous-mêmes. Ne voj^ez-vous pas que tous les torts ici sont à ces ignobles « policemen » noirs et à leurs acol3^tes de la Location, donc à des noirs ? Les autorités sont très désireuses de punir les coupables. Ouvrez vos yeux et aidez-leur à les trouver.

Dans la mine 279

— Tu sais, Zidji, dit Kimbé lorsque le missionnaire fut parti, sans ces hommes, les missionnaires, je ne sais ce qu'il adviendrait de nous. Ils sont nos seuls vrais amis. Mais ils ne peuvent pas tout faire. A nous de nous instruire pour défendre notre race. Quand nous aurons nos propres avocats, nos propres médecins comme nous avons déjà nos propres pasteurs, tu verras quels progrès nous ferons....

Il nous dit d'avoir l'œil ouvert. Je vois depuis quelque temps un grand Bœr venir à bicyclette tous les soirs vers six heures portant un sac avec lui. Il se dirige vers l'usine des machines, siffle, et deux noirs, toujours les mêmes, vont le retrouver. L'un d'eux est, si je ne me trompe, ce grand Shangaan avec lequel tu as manqué te colleter à cause de la (( boukontchana ». Sache, mon fils, que si la « boukontchana » fait des ravages ici, l'ivrognerie cause plus de ruines encore. Les deux vices se donnent la main. On a beau interdire la boisson dans les Compounds, frapper de plusieurs centaines de livres sterling d'amende les blancs qui vendent du brandy aux noirs. Il y a toute une population de Juifs polonais qui fait des fortunes dans ce commerce clandestin. Examine ton Shangaan à six heures du soir. Tu verras.

Zidji n'y manqua pas et il lui fut donné d'assister à un spectacle qui le combla d'aise. Il remarqua que le grand Shangaan à la tignasse embroussaillée sortait de la cour avec le « policeman » noir qui lui avait livré le pikinini quelques mois auparavant. Il les suivit de loin.... Or la police avait elle aussi remarqué les allées et venues de ce Bœr à bicyclette, et, justement ce jour-là, trois détectives blancs accompagnés de plusieurs indigènes s'étaient cachés dans les environs. Le Bœr descendit de son vélo et siffla. Alors la tête crépue du Shangaan et la casquette de son complice parurent derrière un tas de planches. Ils le rejoignirent

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et il sortit de son panier trois bouteilles de brandy du Cap pour lesquelles les deux noirs payèrent une livre sterling. Comme ils avaient l'habitude de revendre la boisson de feu à raison de six pence le petit verre, dans le Compound, ils faisaient encore un profit considérable, malgré le prix exorbitant que le Bœr leur faisait. Mais, cette fois-ci, leur petit calcul fut déjoué. Les détectives arrivèrent soudain sur les lieux. Le Bœr veut sauter sur sa machine. Mais la retraite lui est coupée. Il saisit une pioche qui se trouvait là et assène un coup formidable à l'un des agents. Mais un second l'appréhende au corps, pendant que les deux noirs coupables sont aussi faits prisonniers.... Il en eut pour douze mois de prison avec travaux forcés, le grand Bœr, cela pour avoir fourni de la liqueur à des noirs, plus un mois pour avoir frappé un agent.

— Cette fois, Kimbé, la police blanche a bien fait les choses, dit Zidji en racontant ce qu'il avait vu.

— Oui, pour une fois, dit l'évangéliste.

— Moses fera bien de prendre garde à lui.... Tu sais Moses, un des membres communiants de l'Eglise. Sais-tu ce qu'il m'a proposé? De participer avec lui à la fabrication de la « chikokij^ane » ! Je l'ai envoyé promener. Il m'a dit : « Tu y gagnerais au moins dix shellings par dimanche ! » Voici comment il fait : Il achète quelques boîtes de mélasse, dilue le sirop dans de l'eau et de la farine, laisse fermenter.... Au bout de deux jours, il passe le liquide et il obtient la valeur d'un tonneau d'une boisson très forte qu'il vend aux païens. Lui-même n'en boit pas parce qu'il est chrétien....

— Véritablement ! Moses mérite d'être mis sous discipline. C'est honteux ! Tu as bien fait de ne pas participer à ce trafic. Ah ! Zidji, ce qui manque à nos chrétiens, c'est le caractère ! Combien il y en a qui se perdent ici 1 J'ai toujours dit : Johannesbourg sauve les païens et perd les chrétiens !... J'avertirai Moses, et

Dans la mine 281

s'il ne renonce pas à cette fabrication illicite, je le dénoncerai à Monéri. Cette boisson tue notre peuple. Je l'ai bien vu à Delagoa Bay où la vente se fait sans restriction. C'est horrible de voir les abords de Lourenço Marques le samedi soir et le dimanche. Nulle part, en plein paganisme, tu ne verras un spectacle d'aussi ignoble immoralité. Maudits soient les blancs et les drogues de mort avec lesquelles ils nous empoisonnent !

Les six mois du contrat de Zidji touchaient à leur terme. Bien qu'il se fût familiarisé avec la mine et qu'il y gagnât beaucoup d'argent, il n'y voulait pas rester. Il avait maintenant vingt livres sterling.

La pensée de ce petit trésor contenu dans une cassette qui était enfermée elle-même dans une malle dont Zidji portait toujours la clef sur lui, le tourmentait. Un soir, l'un des élèves de l'école nommé Bazile arriva tout bouleversé.

— On m'a volé douze livres !

— Comment cela? dit Kimbé.

— J'étais allé à la poste avec un ami. Survient un commis noir bien habillé qui nous dit : « Hé I garçons 1 J'aurais de l'ouvrage pour vous, une superbe place à quatre livres par mois. Pas beaucoup de travail, un maître charmant. Je vais justement le quitter. Cela ne vous tente-t-il pas ? » Je lui dis : « Je veux bien te remplacer. » — « Mais, dit-il, mon blanc en a assez des Cafres qui filent au bout d'une semaine. Il demande que ses serviteurs déposent entre ses mains une caution de douze livres. Si tu les as, tu peux obtenir cette excellente place, sinon il te faut y renoncer. Naturellement mon blanc qui est un des chefs du bureau postal te rendra ton argent à la sortie.... » J'avais avec moi quinze livres, tout ce que j'ai gagné jusqu'ici. Je lui

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en donne douze. Il me dit : « Attends-moi, je reviens. » Il part par une porle de service ; j'attends, j'attends, une heure, deux heures, jusqu'au soir, et il n'est pas revenu !

En, racontant sa triste histoire, le pauvre Bazile avait les larmes aux yeux. Zidji instinctivement porta la main à sa poche pour sentir s'il avait encore sa clef. Elle était bien au bon endroit.

— Que me conseilles-tu de faire pour éviter d'être volé? dit-il à Kimbé.

— Demande à Monéri de te garder tes livres sterling. Il ne se perd pas un sou de l'argent que nous lui confions.

— Mais je ne le connais pas encore bien.... Tu sais, j'ai un peu peur de m'approcher des missionnaires depuis ma fuite de l'école.

— Ne crains rien, je t'accompagnerai. Dès que tu auras fini ton temps ici, tu iras travailler en ville et iras assister au culte des cuisiniers que préside Monéri. Je te présenterai à lui.

— Merci î Plus que quinze jours de barre à mine !

Zidji eut la chance de pouvoir retenir d'avance une place chez un Anglais de la ville. Mais avant de quitter le Compound, il demanda la permission de visiter la mine. Il vit le quartz, concassé une première fois dans le grand échafaudage, au-dessous de la table tournante, descendre aux batteries où des centaines de pilons d'acier l'écrasaient avec un bruit de tonnerre. En entrant dans le bâtiment où s'accomplit ce travail, il crut avoir perdu l'ouïe et la parole. Car il ne pouvait causer avec son compagnon, tant le vacarme était assourdissant. La pierre réduite en poudre était entraînée par un courant d'eau sur de vastes tables de mercure où l'or tenu en suspension était retenu. Plus le mercure était noir, plus il avait absorbé de poudre

Trois rencontres à Johannesbourg 283

d'or. Puis, comme il restait encore trente pour cent du précieux métal après ce premier procédé, le flot bourbeux était dirigé vers de grandes cuves aussi vastes que celles dans lesquelles on emprisonne le gaz. Là, le limon se déposait et on faisait passer au travers un courant d'eau de cj^anure de potasse qui dissolvait l'or non retenu par le mercure. Ce courant d'eau passait ensuite par des bassins où se dressaient des treillis de lames de zinc qui capturaient l'or au passage. Restaient seulement les opérations de la fournaise. On faisait évaporer le mercure des tables et on fondait le zinc pour en séparer l'or. Zidji arriva juste au moment où l'on sortait d'un moule une brique d'or pur qui valait plusieurs milliers de livres sterling. Le jeune homme ne comprit pas grand'chose aux réactions chimiques de ces divers procédés. Personne ne les lui expliqua. Il quitta néanmoins la mine sous le coup de la puissance et de la sagesse des blancs.

TROIS RENCONTRES A JOHANNESBOURG

Sa malle grise sur l'épaule, ses vingt livres dans sa bourse, un passeport bien en régie dans sa poche, Zidji quitta la mine. Il secoua de ses pieds la poussière mélangée de scories ; il avait le cœur content, l'âme pleine d'espoir.

Sachant déjà qu'un noir doit se tenir à l'écart de la foule des blancs, il évita les rues où la circulation est très forte, où l'on s'arrête à contempler les superbes magasins. Il traversa la ville par des ave-

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nues à demi désertes et ne se permit pas de marcher sur les trottoirs. Enfin il arriva à un square planté d'eucalyptus qui ombrageaient de leur maigre feuillage le sol couleur d'ocre. Il le coupa en diagonale, traversa la ligne du chemin de fer sur un pont et aboutit à la villa de Mister and Mistress Mac Gowan dans Quartzstreet. Cette maison d'apparence modeste et qui n'avait pas d'étage occupait l'angle de deux rues. Elle était entourée de deux côtés par un petit jardin avec des plates-bandes de géraniums et de violettes d'où s'échappait une odeur délicieuse. Quelques arbustes toujours verts cachaient à demi la véranda toute pleine de verdure, de fougères cheveux de Vénus, de balsamines et de beaux lys rouges.

Zidji n'entra point par le petit portail qui conduisait tout droit à travers le jardin à la véranda et à la porte d'entrée. îl alla chercher dans l'autre rue une poterne réservée aux gens de service et qui donnait accès sur la cour de derrière. Il entra et posa sa malle parterre. La vieille Sara était en train de jeter du millet aux poules. Elle leva les j^eux. C'était une négresse venue on ne sait trop quand ni comment du centre de l'Afrique et que la famille Mac Gowan avait adoptée dès longtemps comme bonne à tout faire. Elle louchait horriblement, elle n'avait plus que trois dents, elle était très laide avec son bonnet de femme bœr et estropiait toutes les langues qu'elle parlait. Mais c'était un cœur d'or, et elle se serait mise au feu pour ses maîtres. Elle alla appeler Mistress Mac Gowan.

Celle-ci ne tarda pas à arriver; c'était une dame écossaise portant lunettes et ayant des bandeaux de cheveux gris sur les tempes. Elle était vêtue de noir, avait un bonnet de tulle sur la tête et marchait doucement avec des airs distingués.

— Ah 1 voilà le nouveau ! Bonjour, mon garçon, dit-elle. J'espère que vous serez bien ici 1

Trois rencontres à Johannesbourg 285

— Merci, Madame, dit Zidji sans franchir la distance respectueuse que la dame écossaise avait conservée entre elle et lui. Je désire travailler à votre satisfaction.

— Bien. Voici votre chambre. Quand vous y aurez déposé votre malle, revenez à la cuisine.

Cette chambre était un cube de plaques de fer galvanisé dont la porte fermait mal. Dedans, il y avait de la suie contre les murs et, pour couvrir en partie la couleur noire peu gaie, une chromo de la reine Victoria, des affiches de courses de chevaux avec des jockeys souriants et d'autres images et réclames laissées là par un domestique précédent qui avait du goût pour l'art. Pourtant Zidji constata qu'il y avait un vieux lit de fer avec une toile métallique passablement enfoncée au milieu mais qui serait tout de même plus tendre que le sol cimenté.

A la cuisine il trouva Madame qui lui expliqua le travail qu'il aurait à faire : cuire tous les repas, laver la vaisselle, soigner les poules, couper le bois, aller au marché, au magasin d'épicerie du coin, etc. Il n'aurait à entrer dans la maison que pour balayer le corridor et épousseter le salon. La vieille Sara était trop âgée et tremblante pour enlever la poussière aux mille bibelots de cette pièce glorieuse. C'est qu'il y en avait des objets curieux sur la cheminée, les quatre guéridons et les six consoles du salon 1 Des bonzes indous en prière, des éléphants d'ébène de plusieurs tailles différentes, des éventails japonais, des calebasses de Zoulous ornementées de fil de laiton, de la porcelaine de Sèvres, des vases de fleurs de toutes couleurs, des carrés, des ronds, des coniques, des pj^amidaux, des verts, des bleus, tout un musée où étaient réunis les produits des deux hémisphères et de l'Orient et de l'Occident.

— Surtout ne cassez jamais aucun de ces objets

286 A r école de la civilisation

d'art, dit M"^^ Mac Gowan avec une nuance de sévérité dans sa voix si aimable. J'}' tiens beaucoup. Vous époussetterez tout cela deux fois par semaine, le mardi et le vendredi.

Puis, après lui avoir montré tout son travail, elle ajouta :

— Vous recevrez deux livres dix shellings le premier mois et trois livres dès le second. Si nous sommes très contents de vous, nous pourrons monter jusqu'à trois livres dix. Au reste, c'est nous qui pajxrons votre passeport du mois.

Les conditions étaient satisfaisantes. Zidji de son côté demanda la permission de sortir le dimanche après-midi et le soir entre huit et neuf, après la fin du travail.

^me y[QQ Gowan avait dit : Nous ! Ce n'était point là un pluriel de majesté. Elle entendait parler aussi au nom de son mari. Celui-ci, emplo3é supérieur dans un bureau du gouvernement, n'apparaissait à la maison qu'aux repas. Le soir il jouait au billard avec ses amis dans une chambre que l'on maintenait toujours fermée. Alors il buvait de la bière blonde. C'était un homme froid et qui ne parlait jamais à Zidji.

Tout alla bien les premiers jours. Quand le nouveau (( boy » entra au salon pour épousseter la cheminée et les six consoles, il trouva sur l'une de celles-ci une pièce de six pence. Il la laissa naturellement en place et y fit à peine attention. Le vendredi, quand il arriva aux guéridons, il y avait un shelling dormant aux pieds de l'un des bonzes chinois. Zidji ne le toucha pas davantage. La semaine suivante, il trouva une livre sterling au pied de la cheminée.

— Tiens ! se dit-il. La mistress veut m'éprouver. Elle ne sait pas qu'il m'est impossible de voler.

Il rapporta honnêtement la pièce, d'un air un peu hautain.

Trois rencontres à Johannesbourg 287

— J'ai trouvé cela au salon, dit-il. Je pense que vous l'avez perdu.

La dame parut étonnée mais n'ajouta rien ; elle fut encore plus surprise lorsque, un beau jour, Zidji revint du marché, et lui dit :

— Les légumes ont baissé. On m'a rendu six pence sur les trois shellings. Les voici.

— Pour le coup, se dit-elle, voilà un bo}^ honnête. C'est vraiment étonnant. Il aurait parfaitement pu garder cet argent sans que je m'en aperçusse.

Un autre petit événement vint à propos pour confirmer le jugement favorable de monsieur et madame Mac Gowan à propos de leur serviteur extraordinaire. Zidji avait balayé le corridor et pendant toute l'opération il avait maintenu la porte de la maison ouverte. Il tourna le dos un instant et quand il revint pour fermer la porte, il vit un inconnu qui avait pénétré dans le logis, dépendu le pardessus de Monsieur; il l'avait mis sur son bras et sortait de l'air le plus naturel du monde. Zidji le suivit dans la rue, l'accosta, et lui demanda pourquoi il avait pris cet habit.

— C'est ton maître qui m'a envoyé le chercher, dit l'autre.

Zidji ne le quittait pas.

— Comment est donc mon maître ? Est-il petit ou grand?

— Qu'est-ce que tu te permets de me demander, vermine noire ? Veux-tu bien me laisser, ou je vais te faire prendre par la police.

— Non, je ne vous lâcherai pas. Dites-moi comment est sa barbe et conduisez-moi à son bureau.

Le voleur subitement tourna à droite et entra dans un bar, un de ces restaurants où l'on boit du whiskey à la banquette et sans s'asseoir. Zidji le suivit. Il y avait là plusieurs individus à l'air plus ou moins engageant. Dans un anglais très compréhensible, le

288 A l'école de la civilisation

jeune indigène s'adressa à eux, les priant, eux aussi, de s'informer auprès du voleur de la couleur de la barbe de son maître.

— Imbécile, dit l'autre, voyant que cette aventure ne saurait en aucun cas tourner à son avantage. Tiens et va-t'en !

Et Zidji revint triomphalement avec le manteau de monsieur Mac Gowan.

Quand il lui raconta l'affaire tout souriant, l'Ecossais le regarda d'un œil intéressé et conclut par ces mots :

— Une autre fois, ne quitte pas le corridor quand la porte est ouverte 1

Cela ne l'empêcha pas de féliciter sa femme du boy qu'elle avait réussi à dénicher, un oiseau rare en vérité I

Zidji n'avait pas oublié son rendez-vous avec Kimbé. Le dimanche venu, il partit pour le culte des cuisiniers. Les jeunes chrétiens thonga travaillant dans les maisons s'j^ rendaient à deux heures et demie, car il est entendu à Johannesbourg qu'on laisse ses domestiques noirs libres le dimanche après-midi. Ce culte est supérieur à plusieurs égards à celui de la mine. Il a lieu dans une vraie église aux fenêtres ogivales, au milieu d'un quartier très convenable de la ville des blancs et les cuisiniers arrivent parés de leurs complets de fête, quelques-uns avec des cols empesés très montants ou des ceintures de soie noire. Dans la cour qui entoure la jolie église anglaise, ils causent ensemble au soleil paisiblement. A la cloche, ils entrent, font leur prière assis, quelques-uns à genoux, et attendent le missionnaire blanc. Celui-ci, en habit noir, suivi de ses évangélistes, entre le dernier.

Or Zidji manqua tomber de saisissement quand, au

Trois rencontres à Johannesboiirg 289

lieu du Monéri de la ville, il vit monter en chaire son propre Monéri à lui, le directeur de l'Ecole d'évangélistes, qui était là, en chair et en os, indiquait le cantique, se préparait à prêcher.

— Malheur I se dit-il. Il va me voir 1

Il se cacha derrière ses camarades; il pensa s'en aller.

— Mais, se dit-il, je serais d'autant mieux reconnu. D'ailleurs il avait ses vingt livres qu'il s'agissait de

mettre à l'abri 1 Là-bas, le « caborgnon » qui lui servait de réduit ne se fermait pas à clef. Il était toujours inquiet au sujet de sa petite fortune.

— Tant pis I Restons, se dit-il.

Monéri prêcha sur I Jean II, 14; « Jeunes gens, je vous écris parce que vous êtes forts. » Il parla de l'école, du grand travail qu'on y faisait, du relèvement de la race qu'on y rêvait. Il supplia les jeunes chrétiens de l'assemblée de se lever pour sauver leurs frères. A quoi bon vivre pour l'argent, pour le plaisir ! Que vous en restera-t-ii ?

Zidji serrait son porte-monnaie dans sa poche et songeait aux douze livres de Bazile.

— Vous êtes forts, vous avez la santé, l'intelligence. Oh ! aidez-nous ! C'est à vous d'aller chercher vos frères perdus, de leur apporter la lumière que vous avez trouvée. Et que se passe-t-il ? Notre école du Bokhaha où l'on forge les armes pour ce grand combat est désertée I II en est même qui l'ont abandonnée !...

Monéri paraissait accablé 1 II s'arrêta, comme s'il était trop ému pour continuer. Il promena ses yeux sur l'assemblée. Zidji tremblait; il crut que son maître l'avait vu. Mais non ! Monéri ne l'avait vu qu'en esprit et cependant cette évocation avait suffi pour serrer sa gorge et y étrangler la parole.

Il continua. Il raconta la guerre contre Sikororo, la

290 A Fécole de la civilisation

délivrance merveilleuse, la vaillance des jeunes chrétiens de la station et conclut par une exhortation enflammée à être vaillant dans le combat pour

Christ

On chanta. L'assemblée s'écoula. Zidji, profondément remué, ne bougeait pas. Il resta seul sur son banc. Les anciens apportèrent la collecte. Le missionnaire descendit de chaire, rejoignit son collègue. Ils traversèrent la nef et là, soudain, sur ce banc, les yeux baissés, Monéri aperçut le jeune homme.

— Zidji ! s'écria-t-il, s'arrêtant soudain.

— C'est moi, dit le jeune homme humblement.

— Oh ! Zidji, comme tu nous as fait souffrir I Zidji ne répondait rien.

— Viens, mon fils, suis-moi dans ma chambre. Je désire tant causer avec toi !

Et longtemps ils causèrent. Monéri qui était venu assister à un congrès à Johannesbourg ne pensait nullement qu'il y retrouverait son ancien élève. Aussi bien était-ce en vertu d'une coïncidence merveilleuse, providentielle, qu'ils s'étaient rencontrés ce jour-là, puisque c'était la première fois que le fugitif revenait à son église et que Monéri n'y avait encore jamais prêché. La main de Dieu avait opéré mystérieusement ce rapprochement. Lorsqu'on a l'impression d'une action surnaturelle, on se recueille, on se tait. On fait silence pour laisser Dieu dire ce qu'il a à dire. Pendant plusieurs minutes les deux hommes ne parlèrent pas. Puis le maître rompit le silence. Il dit à son élève combien il l'aimait, combien cette fuite avait navré chacun, comme il avait continué à prier pour lui, suppliant Dieu de ne point abandonner l'enfant prodigue. Et Dieu avait exaucé. Et ils s'étaient miraculeusement retrouvés ! Que disait-il, lui, Zidji ?

Zidji raconta son histoire. Il dit avoir vu combien il avait eu tort. Le malin seul avait pu l'arracher à

Trois rencontres à Johannesbourg 291

cette école où il était si bien. Mais il avait été puni sévèrement. Il avait souffert à la mine et Dieu l'avait instruit.

— Alors ne reviendras-tu pas avec moi, à l'école, mon fils que j'aime ? dit le missionnaire avec douceur.

— Le temps n'est pas encore venu, mon père; j'ai compris ce que tu as dit à l'église. Je ne veux pas travailler pour l'argent et pour la vanité. Mais je n'ai pas encore vu mon chemin clairement. Prie pour moi, Dieu me conduira.

Le missionnaire n'insista pas. Il lui eût été doux de ramener avec lui son élève préféré, celui duquel il n'avait jamais douté vraiment et dont la Mission aurait eu tant besoin. Mais les voies de Dieu ne sont pas nos voies. Peut-être ce jeune homme était-il destiné à accomplir une autre œuvre plus importante —

— Reste, lui dit-il, et que Dieu te garde et te conduise lui-même.

Il le présenta à son collègue, le lui recommanda très spécialement et cette mémorable entrevue prit fin.

Quand Zidji reprit le chemin de Quartzstreet, il se sentait étonnamment léger, non seulement parce qu'il avait remis son trésor en mains sûres, mais parce que le poids de son péché avait disparu. Il s'était remis en règle avec ses pères spirituels. Il lui semblait que maintenant il était en règle avec Dieu aussi. Et alors le but de la vie resplendit soudain de nouveau à ses yeux. Il comprit que gagner trois livres par mois ne pouvait être à jamais sa seule aspiration et il entrevit vaguement dans le lointain une cime brillante.... ou bien n'était-ce qu'une étoile.... vers laquelle il éleva les yeux.

292 A V école de la civilisation

Bien qu'inféodé de nouveau à son Eglise, Zidji était éclectique au point de vue ecclésiastique. Il voulait s'instruire et pour cela il alla assister au culte des autres congrégations noires de Johannesbourg. Il visita la grande église de la mission berlinoise où l'on prêche en sesuto et où on allume des cierges. Il vit les salutistes priant à grand bruit, à genoux, l'un d'entre eux se livrant à de véritables contorsions. Après quoi ils se relevaient et frappaient sur une grosse caisse pour accompagner leurs cantiques. Il vit ceux qui prétendent parler en langues et ressusciter les morts. Puis il alla chez les wesleyens, dans leur grand hall voisin des mines où leurs pasteurs noirs les exhortent en zoulou. Ce jour-là, en sortant avec la foule des assistants, il vit devant lui une forme connue.

— Mais, se dit-il, c'est Gouanazi !

C'était Gouanazi, en effet, son ennemi à l'école de la circoncision, le sorcier qui avait tué Fazana — A ce souvenir, Zidji sourit dans ses moustaches naissantes.

— Quelle bêtise de croire aux sorts jetés, se dit-il, et il mesura en un clin d'œil la distance qu'il avait parcourue, depuis le temps où Fazana était morte jusqu'à aujourd'hui. Puis il aborda Gouanazi.

— Hé 1 mon vieux ! Gouanazi fils de Marowayi, tu ne me reconnais donc pas ?

Gouanazi écarquilla ses yeux qui n'avaient pas pris une expression plus aimable, au cours des années.... Il avait pourtant coupé ses cornes, mais son visage chiffonné était aussi méphistophélique que jadis.

— C'est toi ! Zidji 1 Hé I Quelle drôle de rencontre I

Ils se donnèrent rapidement quelques nouvelles des leurs. A vrai dire, ils ne savaient pas grand'chose du kraal paternel, ni l'un ni l'autre.

Trois rencontres à Johannesbomg 293

— Alors tu es wesleyen ? demanda Zidji à son camarade.

— Non pas ! Je suis éthiopien. Je suis venu aujourd'hui pour convoquer des amis à un « Timiti )) que nous avons dimanche prochain. N'y viendrais-tu pas aussi ? On paye un sheiling pour l'entrée, mais il y aura abondance de boisson et d'amusement.

Un Tea-meeting! Cela tenta Zidji, malgré la répugnance qu'il ressentait pour les éthiopiens et il prit rendez-vous avec Gouanazi pour le dimanche suivant.

Gouanazi avait réussi à recruter quelques camarades. Il leur avait recommandé à tous de se munir d'argent, car disait-il, notre « Timiti » doit rapporter au moins quarante livres pour construire une nouvelle chapelle.

Zidji prit cinq shellings dans sa poche et retrouva Gouanazi au sortir du culte le dimanche suivant. La réunion devait avoir lieu dans la location indigène ; c'était assez loin de la chapelle wesleyenne et, en route, on eut tout le temps de causer.

— Où travailles-tu? demanda Gouanazi à son ancien camarade.

— Chez deux Ecossais, un monsieur et une dame qui n'ont pas d'enfant.

— Ah, fit un des invités, pas d'enfant ! Pas de johe et jeune Miss dans cette maison?

— Non, répondit innocemment Zidji.

— Tu ne comprends pas ce qu'il veut dire, ajouta Gouanazi en riant de ce mauvais rire qu'il n'avait pas perdu. Il t'aurait offert la médecine des Zoulous, si tu en avais voulu.

— Et pour quoi faire ! Je ne suis pas malade !

— Pas pour toi, nigaud ! Pour les Misses ! On en verse un peu dans leur thé, avec le sucre, et alors elles tombent amoureuses de nous 1

— Que dites-vous ?

294 A l'école de la cwilisation

— Mais oui ! Ces Zoulous ont des drogues d'une vertu extraordinaire. On se fait aimer de qui on veutl

— Toutefois, ajouta le troisième interlocuteur, avec les blanches, il est un peu dangereux de s'en servir, surtout avec les Anglaises. Car, si on est attrapé, si on réussit trop bien, la police vous pend haut et court. Ou bien, on est mis aux travaux forcés à vie. Il vaut mieux s'en tenir aux filles de la Location. Cela agit merveilleusement. Tu acquiers une puissance telle sur celle que tu veux que tu n'as qu'à l'appeler par son nom. Elle te suivra partout et tu feras tout ce qu'il te plaira.

Zidji jeta un regard à la dérobée sur ses compagnons. Il vit le rictus vicieux au coin de la bouche de Gouanazi. Il se dit : « Serait-il donc vraiment un jeteur de sorts, celui qui a tué Fazana ! » Dégoûté de cette ignoble conversation, il songea à partir. Mais il avait envie de voir ce Tea-meeting et il se tut.

La chapelle éthiopienne était entourée d'une foule bruj^ante. Des filles aux toilettes provocantes se mêlaient aux groupes de jeunes gens. Chacun payait son shelling en entrant. Au pied de la chaire, Zidji crut reconnaître le pasteur Jonathan Matsimo qui lui avait fait tant de mal jadis. Il se sentit mal à son aise.

Mais déjà un autre Révérend en costume de clergyman, sans oublier la cravate blanche, montait en chaire, faisait une courte prière, puis adressait une exhortation où il expliquait qu'on tâcherait de faire beaucoup d'argent aujourd'hui, car il en fallait pour la construction et aussi pour payer les ministres de l'Eglise qui doivent vivre, eux aussi.

Puis un groupe de chanteurs se leva.

— Qui désire entendre leur chant? dit le président.

— Moi, s'écria un auditeur. Je donne trois shellings.

— Ce n'est pas assez ! Qui donne davantage 1

— Je donne cinq shellings !

Trois rencontres à Johannesboiirg 295

— Moi dix ! cria un troisième assistant.

— Bien, dit le président, en étendant la main.

Le chœur s'exécuta. Mais il ne chanta pas de paroles, seulement des moum, moum, moum presque au souffle ! L'assemblée parut extrêmement réjouie.

— Qui donne dix shellings pour entendre les notes? dit le président en souriant.

— Moi!

Et alors le chœur reprit en exécutant les notes, conformément au système du tonique sol-fa presque universellement adopté dans les écoles sud-africaines indigènes. Cela fait, quelqu'un offrit encore dix shellings pour obtenir des artistes qu'ils voulussent bien chanter les paroles.

L'auditoire était content et commençait à s'exciter.

Un autre chœur sortit alors des bancs et offrit, lui aussi, une production.

Un grand gaillard se leva et dit :

— Je donne une livre sterling si les chanteurs nous font le plaisir de se taire !

— Et moi, j'offre une livre et six pence s'ils chantent I

Aussitôt l'assistance de trépigner d'aise.

— Bravo! Qu'ils chantent, entend-on dire de toutes parts.

Mais le grand gaillard ne se tient pas pour battu :

— J'achète leur silence pour une livre et dix shellings....

— J'ajoute un shelling pour qu'ils s'exécutent, dit une autre voix, et les rires et les bravos éclatent dans toutes les bouches.

Le chœur accepta et, vraiment, le régal musical fut presque à la hauteur de cette somme. Les assistants applaudirent bruyamment. Alors le thé fut servi avec de grands morceaux de pain et des bonbons transparents fort goûtés des noirs.

296 A V école de la civilisation

L'un (les Révérends fit une allocution, puis la série des productions reprit.

— Je dépose cinq shellings si Miss Rosa veut bien faire entendre un solo, dit Gouanazi.

Miss Rosa, une jeune négresse habillée de blanc avec une fleur piquée dans ses cheveux crépus, se leva et se dirigea vers l'estrade.

— J'en donne sept et six pence si c'est plutôt Miss Elizabeth.

Une autre jeune fille alla rejoindre Miss Rosa.

— Dix shellings pour Rosa !

— Une livre pour Elizabeth !...

Les enchères se poursuivirent au milieu d'une excitation croissante, durant une heure et plus. La caisse faisait de bonnes affaires, mais elle n'avait pas encore obtenu les quarante livres nécessaires. Alors une femme apporta deux grandes marmites de bière légère de taille identique.

— Qui donne une livre sterling pour qu'un des jeunes gens ici présents boive ce bol d'un trait?

— Moi ! cria un homme d'âge mûr qui n'avait encore rien dit.

Aussitôt deux grands garçons se présentent. Leurs yeux fulminent. Ils empoignent les amphores rondes.

— Puisque vous êtes deux, dit le président, nous verrons lequel d'entre vous est le plus fort. Vous commencerez au commandement. Celui qui aura fini le premier sera le vainqueur. L'autre paj^era dix shellings. Acceptez-vous ?

— Oui, répondent les deux gaillards qui s'apprêtent à user de vaillance.

— Un, deux, trois, partez !...

L'un deux, après avoir absorbé la moitié du liquide, voulut précipiter le mouvement.... Son œsophage refusa le service. II vit qu'il lui arrivait malheur et, posant le bol, son mouchoir devant la bouche, il cou-

Trois rencontres à Johannesbourg 297

rut vers la porte. C'était le moment. Toute l'assemblée l'accompagna de ses huées....

Zidji, dégoûté, s'enquit de l'heure. Il n'avait que le temps de rentrer chez lui et il sortit, tenant ses quatre shellings cachés dans sa poche et se disant : « Ils n'auront pas mon argent pour des bêtises pareilles. » Le Tea-meeting se prolongea fort avant dans la nuit ; l'excitation grandit. A quelles productions, nouvelles et plus épicées, passa-t-on ? Zidji ne le sut pas ou ne voulut pas s'en enquérir. Dans certaines de ces réunions d'indigènes ainsi laissés à eux-mêmes, on a vu se produire des abus incroyables. Il est arrivé qu'on a offert de l'argent et qu'on a enchéri pour obtenir de Miss Rosa ou de Miss Elizabeth des faveurs beaucoup moins innocentes que l'exécution d'un solo et ces séances ont pris un caractère si immoral en certains lieux que la police a proposé de les interdire.

Relever, sauver notre race I... songeait Zidji en traversant les rues de Johannesbourg. C'est bien difficile. Car il faut la sauver non seulement des injustices des blancs mais de ses propres iniquités ! Ces gens-là nous conduisent à la ruine. Quels enfantillages ! Et qu'est-ce que nos ennemis disent lorsqu'ils voient des spectacles pareils? Ils doivent nous mépriser et nous accuser de n'être que des singes habillés 1

Zidji résolut de ne plus retourner chez les éthiopiens. Il alla assister le dimanche suivant au culte des presbytériens dans une chapelle moins grande que celle des wesleyens mais dans les mêmes parages, entre la ville et les mines. Le service était très semblable à celui qu'on célébrait dans sa propre église et il se sentait très à son aise.

Il se trouva assis auprès d'un jeune Zoulou de Natal à la figure sérieuse, qui chantait les cantiques avec

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une belle voix de basse et qui lui plut beaucoup. Il l'aborda après le culte et apprit que ce jeune homme appelé Samuel Magiwane avait fini ses études d'instituteur à l'école d'Amamzimtote et qu'il se préparait à entreprendre des études de théologie dans l'institut de Hopevale, l'un des premiers établissements d'instruction de la Colonie du Cap. Il aspirait à devenir un pasteur consacré.

— Je suis ici pour gagner soixante livres en vue de faire ma théologie. En deux ans je peux les obtenir, si je suis économe. J'ai hâte de partir pour Hopevale. C'est une école merveilleuse. On y peut tout apprendre, depuis l'alphabet jusqu'aux branches de l'examen de maturité. Même il est question d'établir aux environs une Université pour les noirs. Voilà ce qui va relever notre race ! Si nous pouvons nous instruire comme les blancs, nous deviendrons vraiment des hommes. Les noirs n'ont rien à attendre de la force des armes 1 Si valeureux qu'aient été mes compatriotes zoulous lors de la dernière révolte, ils ont été écrasés par les soldats blancs beaucoup moins nombreux. Pourquoi ? Parce qu'il est impossible à des sauvages munis de sagaies et de fusils à pierre de lutter contre des troupes qui possèdent les mitrailleuses Maxim et dont les engins vomissent la mort quand on tourne la manivelle. Notre avenir, mon ami, est dans l'instruction que donne l'étude et dans la sagesse qu'inculque l'Evangile.

— Crois-tu, questionna Zidji, que moi aussi je pourrais aller étudier à Hopevale ?

— Sans doute 1 Mais pour cela, il te faut de l'argent. Voudrais-tu devenir instituteur?

— Je ne sais ; je ne crois pas. Il me semble que je serais plus utile à mon peuple en étant autre chose, mais je ne sais pas exactement quoi.

— Tu verras cela plus tard. Seulement si tu n'as

Trois rencontres à Johanneshourg 299

pas encore atteint le « Standard VI », tu auras à te préparer à l'examen d'entrée et cela pourrait te prendre bien des années.... Commence à travailler ton anglais ici. Les écoles préparatoires ne manquent pas. Tâche de réunir ton argent un peu vite et nous partirons ensemble....

Le cœur de Zidji se gonflait de joie et d'espérance.... L'idéal qu'il poursuivait depuis la nuit d'angoisse du Compound commençait à apparaître à ses yeux.

— J'ai déjà trente livres, se disait-il. Il faut arriver à cent. Et puis, tout de suite, il s'agit de reprendre mes livres et d'aller à l'école du soir. Kimbé m'aidera.

Dès ce moment Zidji orienta sa vie vers un but précis : Cent livres et le Standard VI du programme scolaire anglais et, comme il était résolu, il arriva.

Les époux Mac Gowan avaient décidé de repartir pour l'Ecosse, leur fortune étant suffisante pour vivre désormais largement. La dame aux bandeaux de cheveux gris qui ne s'était jamais départie vis-à-vis de Zidji de cette froideur aimalile du premier jour, lui annonça donc que l'on n'aurait plus besoin de ses services. Un des nombreux amis du jeune homme allait justement quitter sa place d'aide-cuisinier et de valet chic dans une des belles maisons du quartier aristocratique. Il offrit à Zidji de lui succéder et le présenta aux maîtres de l'endroit. Comme Zidji avait bonne figure et paraissait remarquablement bien élevé, pour un moricaud, il fut agréé, et bientôt il venait s'installer dans l'une des dépendances de cette demeure princière. Bâtie comme un château anglais, perdue dans les eucalyptus et les cyprès, avec un parc magnifique, de somptueuses écuries, une valetaille nombreuse, la maison du grand capitaliste Jacobson était l'une des plus luxueuses de Johanneshourg. Lui-même, un des Juifs les plus riches de la ville, avait fait sa fortune dans la spéculation sur les actions de l'or et des diamants. Il

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ne se refusait rien et, comme il tenait beaucoup à l'apparence, comme il donnait de fréquentes et brillantes soirées, il lui fallait un noir de belle taille qu'on habillait d'une grande chemise de satin et qu'on coiffait d'un bonnet turc rouge pour servir à table, comme à Zanzibar. Zidji faisait un superbe Zanzibarite et il gagnait quatre livres par mois, sans avoir beaucoup à faire.

Par exemple !... Il lui fallut bien du temps pour comprendre la manière de vivre de ses nouveaux maîtres. Il n'avait jamais vu de blancs comme ceuxlà.... M. Jacobson était le type du financier brasseur d'affaires qui ne vit que pour la gloire d'amasser des millions. Il faisait du luxe, il avait des chevaux, il faisait courir ses jockeys au champ de course; mais tout cela n'était encore qu'un moyen de briller, de se faire un nom, d'augmenter son influence. Il était extrêmement dégagé de scrupule et n'avait aucune conviction religieuse. Vis-à-vis des noirs, il eût été un esclavagiste convaincu si la mentalité du XX® siècle ne le lui eût pas interdit et Zidji l'entendit un jour dire en souriant, à un grand repas :

— Les noirs sont une variété utile de la famille des anthropoïdes.

Il ne comprit pas exactement ce que cela signifiait, mais Jacobson expliqua son point de vue par une démonstration empruntée au darv>"inisme.

— A mon avis, disait le grand financier juif en aspirant l'arôme d'un havane mordoré, le cheval et le noir se ressemblent. Ils sont des produits inférieurs de l'évolution. Nous avons domestiqué le premier pour notre usage et Buffon a dit que c'est là la plus noble conquête que l'homme ait faite. Puis nous avons fait descendre le noir dans les mines pour extraire l'or. C'est le même principe. Mais on ne peut pas dire que la conquête du noir soit plus noble que celle du cheval 1

Trois rencontres à Johannesbourg 301

Là-dessus les amis de Jacobson éclataient de rire et il leur versait une nouvelle rasade de chartreuse.

Quant à Madame, elle ne s'inquiétait pas des actions et de la bourse. Elle se contentait de charger ses doigts, ses oreilles, sa chevelure de diamants qui éblouissaient les hôtes du château. Lorsque son mari était reparti pour le bureau, après le lunch de deux heures, elle recevait ses amies qui venaient jouer au « bridge ». Alors, comme le bridge est plus amusant à la clarté artificielle des lampes qu'à celle du jour, on fermait les volets, on allumait les lustres électriques et l'on jouait tout l'après-midi.

Vers cinq heures, Zidji, très droit dans sa longue chemise immaculée de Zanzibarite, apportait le thé et les pâtisseries.... Ces dames interrompaient leur partie et causaient.

— Quel superbe noir vous avez déniché là ! disait l'une des invitées à M"^^ Jacobson.

Celle-ci, une petite blonde avec ses cheveux savamment bouffés sur le front et sur les tempes, répondait d'un air modeste :

— Mais oui ! Il est très bien vraiment et suffisamment discret.

— Ils le sont toujours quand on sait les mener, ajoutait M"'-^ Davidson. J'ai fait une drôle d'expérience avec l'un d'eux, l'autre jour. C'était un pikinini haut comme ça que nous avions engagé le matin. Il parlait bien l'anglais. Au lunch, je le vois qui met un couvert de trop à la table. «Que fais -tu?» lui dis-je. Il me répond : « C'est ma place ! » Croyez-vous que ce moricaud-là entendait manger avec nous 1 A l'heure du thé, j'avais quelques amies qui passaient l'après-midi avec moi. Le pikinini apporte le plateau et s'assied au salon au beau milieu de mes hôtes. Je fus si irritée que je pris une tasse de thé bouillant et la lui jetai au

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visage. «Va-t'en ! lui dis-je. Sors de cette maison ! » Il répond : « Alors payez-moi ! » « Oui ! lui dis-je, attends un moment que le « boss » revienne du bureau; c'est lui qui te payera avec cette monnaie-ci I » Et je lui montrais une bûche dans la cheminée. Alors savez-vous ce qu'il a fait? Il est sorti dans le jardin, il s'est agenouillé sur le sol et a commencé à prier pour ses pécheurs de maîtres !

— Absurdité I exclamèrent toutes les dames. Vous l'avez au moins corrigé comme il le méritait.

— Sans doute. Mais quand on pense combien de maîtresses blanches prennent à cœur de gâter leurs domestiques ! J'en connais une qui allait le matin réveiller elle-même son noir en lui apportant la tasse de café noir qu'elle avait réchauffée de ses propres mains.

— C'est honteux; avec cela il n'y a plus lieu de s'étonner si les noirs se permettent tout, si leur insolence s'accroît, s'ils attaquent les femmes blanches et abusent d'elles. Il n'y aura bientôt plus aucune sécurité dans le pays....

Cependant les tasses étaient vides et Zidji qui était resté debout comme une statue vers la porte, ne bougeant point, vint reprendre le plateau et sortit. Il n'avait pas perdu un mot de la conversation et s'étonnait de tout ce qu'il entendait chez ces blancs si différents de ceux qu'il avait connus. Comme jamais les Jacobson n'allaient à aucun culte, il se dit :

— Ce sont sans doute des païens et il s'en fut soumettre cette idée lumineuse à Jim, le palefrenier.

Jim était un vieux serviteur de la maison. C'était une manière de philosophe noir, très pessimiste mais toujours content. Il secouait constamment les fardeaux qui s'amassaient sans cesse sur ses épaules. Il avait d'ailleurs un grand don d'observation et connaissait fort bien son Johannesbourg.

Trois rencontres à Johannesboiirg 303

— Des païens ? Parfaitement ! Rien d'autre, mon cher 1 dit-il àZidji dont il admirait la candeur. Crois-tu par hasard que les blancs valent mieux que des païens ? C'est exactement la même chose, sauf qu'ils ont plus d'argent. Je pourrais te le prouver.... Ils sont même pires. Ainsi ce grand von Weltheim, cet intrigant, ce criminel qui a tué le cousin de notre maître.... Tu n'as pas su l'histoire? Moi, j'y étais, je l'ai vu de mes yeux; je bala3^ais les corridors du bureau où l'assassinat a eu lieu. Ce von Weltheim avait écrit des lettres menaçantes au banquier, lui réclamant douze mille livres sterling.... rien que ça 1 II l'insultait en lui disant : « Vous autres, capitalistes, vous êtes des brigands qui pillez le monde sous la protection de la loi. Moi aussi, j'agirai comme un brigand. » Il arrive un matin, entre au bureau où le banquier était avec son administrateur, exige la remise de la somme à laquelle il n'avait pas plus de droit que toi et moi et comme les autres refusaient de la livrer, il leur brûla la cervelle à bout portant.... Est-ce que tu crois qu'un païen aurait fait cela, en plein Johannesbourg?

— Vraiment, cela est arrivé ainsi ?

— Assurément ! j'en ai été le témoin I

— C'est horrible ! Mais heureusement ils ne sont pas tous comme cela. J'en ai vu qui étaient disposés à mourir pour nous et qui même sont morts.

— Peut-être ! Quelques bons dans le tas des mauvais, conclut Jim en se levant et en secouant les épaules, ce qui était sa manière habituelle de se débarrasser des tristesses de son âme.

Zidji resta dix-huit mois dans le palais Jacobson, bien payé, bien nourri. Mais son cœur ne s'engraissa pas dans ces délices de Capoue. Il fit de grands progrés sous la direction de Kimbé et, quand il eut ses cent livres, il sortit du palais de Pharaon pour aller

304 A l'école de la civilisation

travailler au salut de ses frères. Il connaissait mieux les blancs et mieux les noirs aussi. Le problème de la coexistence des races commençait à se dresser devant lui et il partit pour Hopevale se disant : « Je vais forger des armes pour le combat 1 »

HOPEVALE

Hopevale, le Val d'Espoir !

Samuel Magiwane et Zidji Mankélou avaient déjà traversé à toute vapeur les immenses plateaux nus de l'Orange, les ponts du Vaal et de l'Orange et descendaient par les courbes savantes de la voie ferrée vers Queenstown, vers les provinces orientales de la colonie du Cap. Là-bas, on les attendait, car ils avaient dûment sollicité leur admission. Zidji avait même prié son Monéri d'envoyer quatre-vingts livres sterling à la caisse d'épargne postale de l'établissement. Le (( Principal » de l'institution ne leur avait pas réclamé des certificats nombreux.

— Pour moi, disait-il, le fait qu'un noir a travaillé trois ou quatre ans pour amasser de l'argent en vue de s'instruire, c'est une recommandation suffisante.

Le train approchait. Nombreuses étaient les stations où l'on voyait des étudiants noirs y monter, car le lendemain était jour de rentrée et les professeurs insistaient pour que les classes reprissent avec leur effectif au complet. Zidji était frappé de l'air heureux de ces jeunes gens et du fait que les employés duché-

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min de fer les traitaient si bien. Au reste cette politesse s'étendait à tous les indigènes. On ne vo^^ait pas de chef de gare allonger des coups de pied à des noirs ou les insulter.... N'étaient-ce pas des électeurs ? Le fait que les Cafres possèdent ou peuvent posséder la franchise, c'est-à-dire le droit de vote au Cap, explique sans doute pour une grande part qu'ils soient traités dans cette colonie libérale comme des hommes, des citoyens, et non comme des parias méprisables.

On traversa une petite forêt d'euphorbes arborescentes et, à leur ombre très grêle, Zidji vit pour la première fois les « rouges » (the reds); c'est ainsi qu'on nomme les indigènes païens de la Cafrerie, car ils s'enveloppent tous dans une couverture de coton qu'ils ont teinte en rouge au mo3^en d'une poudre d'ocre. Ces individus drapés dans des toges de pourpre faisaient un curieux effet dans le paysage. A l'une des gares, notre Nkouna s'étonna de voir des femmes païennes qui s'étaient fardées avec une substance blanche tout autour des yeux, ce qui leur donnait une apparence livide horrible. C'est la mode de ces dames. Elles prétendent se garer ainsi des ra^'ons du soleil. C'est une très vieille coutume qui a probablement une tout autre explication.

Au reste le paj-s était joli, coupé de petites chaînes de montagnes, bien cultivé et, sur les talus de la voie ferrée, s'épanouissaient des fleurs brillantes : des glayeuls roses, de grandes composées jaunes, des oxalydes carmin. Plus loin, c'étaient des aloès géants de deux sortes, les uns avec leurs feuilles sur le sol, les autres portant leur rosette au haut d'une tige robuste d'un mètre de hauteur. Des troupeaux de brebis blanches se détachaient sur le gazon ras des pâturages et par-ci par-là quelques huttes misérables, arrondies au sommet, apparaissaient aux flancs des coteaux.

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Enfin l'on arriva. La foule des étudiants descendit du train. Les vieux camarades se serraient la main les uns aux autres et se disaient :

— Good morning, old chap 1

C'était un mouvement considérable. Les professeurs étaient venus recevoir des hôtes dans leurs calèches à deux chevaux, accompagnés de leurs épouses en fraîches toilettes, des fleurs sur leurs chapeaux.

— Vois-tu, dit Magiwane à Zidji, celui-là, ce grand à la barbe blanche, c'est le Principal. Il passe pour l'un des meilleurs amis des noirs. Et cet autre à la tête grisonnante, c'est l'astronome. Il étudie les astres depuis son jardin.

Cependant la foule s'écoulait. Un clergj^man noir affublé d'un chapeau gris allait d'un groupe à l'autre accompagné de sa plantureuse épouse, une négresse portant une taille de soie rose et dont les hanches étaient deux fois plus larges que les épaules. Elle se déplaçait lentement, augustement. Les étudiants, trois ou quatre à la fois, se dirigeaient vers Hopevale, les uns chics, avec des valises neuves, les autres moins bien habillés, en velours de chasse, portant leurs couvertures attachées avec une courroie, leur linge de toilette pendant jusqu'en bas du dos.

— Où est-ce? demanda Zidji.

— Là-bas, dit Magiwane montrant un rideau d'immenses saules pleureurs que dépassaient des eucah'ptus géants, de l'autre côté de la rivière.

Magiwane avait déjà fréquenté le collège de Hopevale durant une année. Il savait les chemins. Les deux amis suivirent le flot; ils passèrent le long d'un champ barré où un troupeau d'autruches picoraient. Les volatiles au long cou flexible redressaient leurs têtes au regard indifférent, contemplaient un instant les jeunes gens qui passaient et semblaient dire :

— Vous revenez, les petits, c'est bien ! Soj^ez sages.

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Une belle avenue blanche entourée de chênes et de pins remontait vers l'institution, débouchait sur la place centrale où se dressait le collège, vaste bâtiment en pierre à deux ailes. A droite, c'étaient la librairie, les bureaux, les dortoirs, à gauche, les villas des professeurs. Nos deux étrangers allèrent s'annoncer au bureau du directeur, furent identifiés, reçurent un billet d'admission qu'ils s'en furent présenter au chef des dortoirs. Celui-ci leur assigna leur place. La rentrée était faite. Il y avait cinq cent cinquante anciens et cent cinquante nouveaux à caser. Néanmoins tout se faisait sans bruit. Evidemment M. Burgess, le « boarding manager », le grand maître de pension de l'établissement, avait un don d'organisation hors ligne. C'était un vieux gentleman écossais, aux manières affables qu'on surnommait Présent-partout, car il était partout à la fois, à la cuisine, au collège, dans les dortoirs, gentil, souriant, mais à l'occasion sévère et très ferme.

A la cloche du soir, ces sept cents étudiants pénétrèrent dans le grand hall du réfectoire. En cinq minutes, tous avaient trouvé leurs places. Le repas commençait par un cantique accompagné par un harmonium et un cornet à piston. Puis chacun s'asseyait à l'une des quatorze grandes tables et les serviteurs, choisis parmi les élèves à tour de rôle, apportaient la bouillie de maïs, la viande et le thé. Car il y avait trois sortes d'ordinaire. Il y avait les tables à douze livres, où l'on n'avait de viande que tous les quatre jours et où la principale nourriture était le maïs et le lait caillé avec du thé une fois par jour; puis les tables à quinze livres où l'on servait aussi du pain et où le maïs alternait avec la viande; enfin la table à vingt livres, je dis la table, car une vingtaine seulement

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d'élèves fortunés, des fils de chefs y mangeaient. Là on avait du mouton tous les jours, du pain à satiété et du café deux fois par jour. Mais toutes ces tables étaient dans le même local. Spectacle peu démocratique, il faut l'avouer; cette inégalité choquait un peu au commencement, mais on s'y habituait et l'on se disait que, après tout, chacun en avait pour son argent.

Après le souper eut lieu la séance d'ouverture du semestre. Les élèves se mirent sur deux rangs et s'en allèrent au pas vers la salle centrale du collège où l'on montait par un escalier. Ils remplirent les deux tiers de la vaste enceinte. L'autre tiers était réservé aux filles qui débouchèrent bientôt par un autre escalier, toutes coiffées d'un chapeau canotier et habillées de jupes courtes, de longs bas noirs et les pieds chaussés de souliers noirs ou bruns. Car l'institut de Hopevale contenait aussi une grande école de filles à cinq minutes du collège. Elles étaient tenues strictement séparées des garçons bien que certaines leçons fussent données aux deux sexes à la fois. Quand l'assemblée fut formée, le corps enseignant fit son entrée, dames et messieurs, au nombre de près de quarante; le vénérable « Principal » en tête, suivi du vieux charpentier Macintosh qui dirigeait l'atelier de menuiserie et des professeurs de toutes les branches, y compris le directeur de la cordonnerie et le médecin de l'infirmerie. La salle était bondée et toute cette assemblée avait si bonne façon, un quelque chose de si comme il faut, que Zidji en fut fort impressionné. Instinctivement il se redressa.

Le directeur salua les anciens élèves, « faces connues que j'aime à revoir » et les nouveaux et, en phrases courtes, bien frappées, il leur dit :

— Qu'est-ce que Hopevale ? Le savez-vous ? Hopevale, c'est le foyer de vie et d'instruction où vous

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allez prendre conscience de votre dignité d'hommes et de femmes créés à l'image de Dieu et réservés pour de grandes destinées ! Hopevale aspire à faire de vous, jeunes gens, des gentlemen et de vous, jeunes filles, des ladies ! Dieu a son plan; il veut le réaliser par vous pour le salut de l'Afrique ; pour cela il faut que chacun de vous soit vraiment un gentleman, vraiment une lady. Mettez-vous tout de suite à l'œuvre. Vous n'avez pas de temps à perdre. Dès demain matin soyez à votre poste. Il y a des règles à observer. Elles ne sont pas lourdes pour quiconque accepte la loi dans

son cœur Soyez prêts. Et si vous êtes fidèles ici,

alors vous serez utiles plus tard, dans l'avènement de ce jour de demain plus vaste, plus important où le sort du sud de l'Afrique sera décidé.... De grands changements sont à la porte. Des races ennemies se sont réconciliées. Les blancs sont remplis d'espoir — Ils entrevoient un Etat plus riche, plus heureux, plus prospère. Quel rôle, vous, les noirs, jouerez-vous dans cet Etat de demain ? Celui que vous aurez mérité par votre vertu, par votre travail, par votre persévérance. L'instruction, c'est peu. Le caractère, voilà ce qu'il vous faut chercher et demander. Devenez des hommes droits et de fermes propos, des femmes pures et alors nul ne pourra vous refuser une participation dans l'Etat de demain.

Zidji écoutait ces graves paroles, si nouvelles pour lui, ne comprenant pas tout, car c'était de l'anglais, mais saisissant cependant le sens général. Et il était ému. Ces pensées répondaient à ce qui s'agitait au tréfond de son être.

Il songea tout à coup au « Tea-meeting » des éthiopiens. Il revit en esprit cette séance à la fois ridicule et immorale où l'on parlait bêtement et où on faisait des choses absurdes. Et il eut soudain clairement cette intuition : Zidji, ta race ne peut vaincre sa sau-

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vagerie sans le concours et le secours de la race blanche.

Cependant la transformation des sauvages zoulous, soutos, fingos, pondos ou thongas en gentlemen est un long et dur travail et Zidji put s'apercevoir sans tarder, au réfectoire comme dans les dortoirs, que certains individus opposaient une résistance considérable aux efforts des pieux Ecossais. Il se trouva que cette année-là fut une année de famine. Le maïs manqua. On fut obligé d'en acheter en Amérique. Les vieux stocks se vendirent tous, cela à des prix très élevés et le goût de ces céréales de deux ans, à moitié mangées par les charençons, n'était plus très agréable. M. Burgess se leva un jour après le chant qui précède le repas et dit aux sept cent cinquante pensionnaires de l'établissement :

— Mes amis 1 C'est un malheur ! Il nV a plus de maïs frais nulle part. Nous avons dû en acheter du vieux et il nous coûte très cher. Néanmoins nous n'avons pas pensé devoir vous demander un prix de pension plus élevé lors même que nous vous nourrissons à perte. Vous aussi, acceptez virilement ce contretemps. Vous n'êtes pas venus à Hopevale pour la nourriture, n'est-ce pas, mais pour l'étude.

Les élèves s'assirent. Ils goûtèrent aux mets qu'on leur servit. La plupart mangèrent courageusement toute leur portion. D'autres firent une moue de dédain et laissèrent le maïs dans l'assiette. Le soir, le nombre des abstentions s'était élevé considérablement. Evidemment les élèves avaient parlé entre eux et la résistance s'accentuait. Après le culte du soir, M. Burgess vit des groupes se diriger vers un hangar tout au bout de la lignée des dortoirs. Il se glissa dans l'obscurité, entra dans un bâtiment voisin et entendit certains

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Zouloiis exhorter leurs camarades à une grève générale.

— Demain au déjeuner, quand on nous aura servi cette nourriture pourrie, je frapperai avec ma cuillère sur mon assiette. A ce signal, posez toutes les vôtres et ne mangez rien. On verra si les blancs pourront nous forcer à avaler ce maïs qui sent mauvais.

Le maître de pension, dans sa cachette, se demandait ce qu'il fallait faire. Il était navré et indigné aussi, car, dans tout le sud de l'Afrique, la famine sévissait. Les indigènes en étaient réduits à manger des fruits de la brousse et des racines et des milliers eussent accepté le maïs charençonné des deux mains et avec des larmes de joie. Le lendemain, tout se passa conformément au programme. On entendit la cuillère frapper l'ustensile de fer et aussitôt les sept cents élèves des tables de douze et quinze livres se levèrent et quittèrent le hall laissant leurs assiettes pleines. A neuf heures la cloche sonna pour les leçons. Personne ne parut sur la place où les classes se formaient tous les jours pour se rendre en rang à leurs locaux; une seconde cloche se fit entendre. Personne ! Les élèves s'étaient cantonnés dans leurs dortoirs. Les professeurs les attendaient dans des salles vides. Alors M. Burgess alla trouver le Principal et les autres membres du Conseil directeur. Ceux-ci furent indignés et proposèrent de servir aux révoltés les mêmes portions au repas de midi, pour les forcer à l'obéissance. Burgess s'opposa à cette proposition. Il connaissait les noirs; il savait que, chez eux, les mouvements révolutionnaires sont généralement le fait de quelques meneurs. Leurs noms ne lui étaient pas inconnus. Il en fit appeler seize et leur annonça qu'ils étaient expulsés de l'école, douze pour une année, quatre définitivement. Un meeting extraordinaire convoqué par devoir, réunit les sept cents étudiants l'après-midi. Là

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le Principal fit savoir que seize élèves étaient renvoj^és de l'institution et que quiconque continuerait à s'insurger contre les ordres de la direction serait immédiatement mis à la porte. L'assemblée devenait houleuse; la séance fut close. Cinquante autres jeunes gens quittèrent Hopevale le soir même; les autres se soumirent et mangèrent leur polenta. Vers la fin de la semaine, on vit une procession de parents qui revenaient auprès du Principal, ramenant leurs enfants et suppliant qu'on les accueillît de nouveau :

— Nous les avons bien battus pour leur mauvaise conduite. N'ayez peur; ils seront sages désormais.

C'est par cette fermeté pleine de bonté que Hopevale s'efforçait de faire de jeunes sauvages des gentlemen accomplis.

Dans les dortoirs aussi, la discipline n'était pas toujours parfaite. Chaque chambrée avait son surveillant indigène et les « moniteurs », comme on les appelait, avaient à rendre compte au maître de pension de toutes les infractions aux règles. Par malheur pour l'école, il y avait derrière les quartiers des élèves un grand village indigène, où il était interdit d'aller sans permission.

Ce village ne manquait pas de pittoresque. Il était composé d'une dizaine de cours entourées de huttes cafres. La hutte cafre forme la transition entre la hutte ronga et celle des Zoulous. Elle est pourvue d'un mur d'un mètre et demi de hauteur, comme celle des Rongas, mais, au lieu d'avoir le toit conique de cette dernière, elle est recouverte d'une coupole mi-sphérique, de la même forme que la hutte zouloue. Celle-ci, d'ailleurs, sorte d'immense ruche d'abeilles, n'a pas de mur. Or, dans ces huttes, il y avait des sirènes et ces sirènes, toutes noires qu'elles fussent, et malgré

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le caractère essentiellement criard de leurs productions musicales, exerçaient une attraction très grande sur l'élément masculin qui dormait dans les dortoirs voisins. Le village cafre était entouré, il est vrai, d'une barrière d'aloès aux immenses feuilles glauques pourvues de piquants. Mais, entre les rosettes de ces feuilles puissantes, il y avait des couloirs propices et, bien que le village fût en dehors des limites, certains élèves réussissaient à s'y glisser et à contempler les sirènes.

Le concert commençait volontiers à dix heures du soir, après l'extinction des feux. Il était aisé de sortir, sous un prétexte quelconque, et d'aller voir de plus près le chœur des musiciennes. Les moniteurs n'étaient pas toujours attentifs et déjà des malheurs s'étaient produits. Aussi M. Burgess, présent-partout, apparaissait-il parfois soudainement, muni d'une lanterne électrique, dans un dortoir, pour voir si chacun était à son poste, c'est-à-dire sous ses couvertures. Une belle nuit, il crut remarquer que la taille d'un des élèves était singulièrement réduite,

— Hé I fit-il, Ntlosi, bouge un peu.

Ntlosi, sous ses draps, point ne bouge. Présent-partout le prend par les épaules et veut le secouer. Mais ses mains n'agrippent rien de solide.... Ntlosi, attiré invinciblement par le bruit des sirènes qui chantaient là-bas en battant des mains, avait mis de l'herbe à la place de sa personne et était parti pour une absence prolongée. Ntlosi fut expulsé et cet exemple fut salutaire.

Il y eut aussi, une certaine année, des luttes terribles entre les Cafres et les Fingos. Ceux-ci ont toujours été considérés comme inférieurs aux autres tribus. Un Cafre ayant qualifié un Fingo d'esclave, la guerre éclata. Durant les après-midi de congé, les représentants des deux peuples se défièrent sur la

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place des jeux et se battirent avec des bâtons. Il y eut des dents cassées et des yeux pochés.

Mais l'action civilisatrice de Hopevale s'exerçait néanmoins, puissante, et les élèves qui avaient passé trois ou quatre ans à l'institut acquéraient une certaine dignité, un sens de la discipline, des manières polies qui frappaient les visiteurs.

Zidji, durant la première année, eut bien à faire pour s'initier à un S3'stème d'éducation où, malheureusement, la langue indigène jouait un rôle beaucoup trop petit. Intelligent comme il l'était et désireux d'acquérir une véritable instruction, il lutta pour comprendre, tandis que beaucoup de ses camarades, moins énergiques que lui, lisaient correctement des pages d'anglais, des livres même qu'ils apprenaient par cœur sans saisir la signification de la moitié des phrases. La plupart des maîtres, en effet, ignoraient le zoulou et oubliaient que leurs élèves ne savaient pas l'anglais ! Au bout d'un an, le jeune Thonga passa avec succès l'examen d'entrée dans l'école supérieure et il travailla d'arrache-pied à se préparer à l'examen de sortie de cette école, que l'on peut tenter au bout de deux ans. Il fit de l'algèbre, de la géométrie, de la physique et surtout de la grammaire anglaise et de la littérature. Car, si l'on veut obtenir le brevet, il faut savoir paraphraser des auteurs comme Browning, Milton, Keats, etc. Et jusqu'à ce qu'un cerveau de noir ait compris la poésie britannique, il faut qu'il se torture beaucoup. Un cours de science élémentaire enseignant ce que tout homme cultivé doit savoir, une rapide étude de l'histoire universelle, quelques notions ethnographiques sur les tribus sud-africaines lui eussent été plus utiles que le Paradis perdu du grand poète anglais. Mais les inspecteurs gouvernementaux qui font subir ces examens, partent du point de vue que l'instruction qui convient aux blancs est parfaite

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pour les noirs. Ils ne se donnent pas la peine d'approprier leurs programmes à des élèves si différents de mentalité et qui sortent d'un milieu si dissemblable ! C'est là le vice initial de l'éducation des indigènes au sud de l'Afrique, — un vice contre lequel on lutte d'ailleurs et qui sera un jour vaincu, espérons-le.

Au reste, ce qui formait le cœur et l'esprit de Zidji, c'étaient moins les leçons plus ou moins comprises de ses professeurs que l'atmosphère morale et religieuse qu'il respirait à Hopevale, le ton si distingué de cette école écossaise où l'on était bon et ferme, libéral et pourtant sévère. Peu à peu le problème de la race noire au sud de l'Afrique lui apparaissait, dans sa grandeur et sa complexité. Il se fit recevoir dans la société littéraire.

Les étudiants de Hopevale formaient plusieurs associations qui se réunissaient les soirs de semaine. Il y avait la société des étudiants chrétiens qui allait aussi évangéliser le dimanche dans les kraals des Cafres, le chœur mixte, le comité missionnaire. Mais la plus intéressante de toutes, celle qui causait le plus d'orgueil à ses membres, c'était la société littéraire. Elle était composée surtout des « seniores », des étudiants plus âgés qui savaient assez l'anglais pour s'exprimer avec une facilité relative sinon avec une parfaite correction dans l'idiome des blancs. Aussi Zidji n'y entrat-il que la troisième année de son séjour à Hopevale. Mais il en retira assurément un grand profit. Seuls, les élèves n'eussent pas fait d'ouvrage très utile; mais leurs professeurs assistaient aux séances, les présidaient même, leur suggéraient des sujets d'étude, dirigeaient les discussions et les empêchaient de s'égarer, tout en développant leur initiative.

La séance d'ouverture de cette société, l'année où Zidji y entra, fut particulièrement intéressante. C'est le professeur astronome qui présenta le travail de

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fond sur « la grandeur et la décadence de la culture grecque ». Le sujet était bien un peu au-dessus de la portée de la majorité des auditeurs, leurs études historiques n'ayant guère consisté qu'à apprendre une ou deux périodes de l'histoire d'Angleterre. Néanmoins le spirituel conférencier fut écouté avec grande attention et il y eut des sourires d'intelligence quand il parla de Socrate, l'apôtre de l'enseignement par la parole, sans manuels scolaires, sans examens, sans inspecteurs du gouvernement, qui professait librement dans la cité toute de marbre et d'or.

— S'il venait ici, un beau jour, drapé dans sa toge, avec ses deux grandes oreilles, sa tète laide à voir, mais ses j^eux pétillants et s'il se chargeait de diriger la classe de première année du cours normal, savezvous ce qui arriverait? Avant le soir, vous verriez par derrière une toge blanche et deux grandes oreilles redescendre l'avenue qui conduit à la gare.... C'est Socrate qui fuirait ces lieux, horripilé par les programmes, terrifié par les examens.

Et plus d'un professeur soupirait tout en souriant. La discussion fut ouverte.

— Votre race bantou, avait dit le Principal, comme la grecque, a reçu de Dieu le don de la parole. Cultivez l'éloquence ! Avec elle on remue le monde.

Zidji aurait voulu parler. Il sentait bouillonner en lui des paroles confuses. Mais il ne savait pas exactement ce qu'il devait dire. Il garda « de Conrart le silence prudent» et laissa les jeunes maîtres commencer le débat. Hopevale avait en effet conservé comme instituteurs des classes inférieures un certain nombre d'anciens élèves distingués qui formaient comme le pont entre les professeurs blancs et les élèves aux études. L'un d'eux dit :

— Merci à notre président d'avoir rapproché le sort des Grecs de celui de notre propre race. Les Grecs

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sont arrivés très haut. Pourquoi? Parce qu'ils ont écouté leurs maîtres; ils ont gardé la tradition d'une génération à l'autre. Si nous brisons le lien avec ceux qui nous ont instruits, avec nos pères les missionnaires, notre race tombera; elle est perdue !

— C'est juste, ajouta le Principal. Mais faites mieux encore. Tendez la main à vos aînés qui ont étudié avant vous et à ceux qui vous suivent. Unissez-vous fermement avec ceux qui sont les meilleurs de votre race et alors vous la relèverez.

Ce soir-là Zidji comprit mieux encore ce principe fondamental auquel il était arrivé déjà : Sans le concours et le secours des blancs, les noirs n'arriveront à rien. Et, en sortant de la grande salle, tandis qu'il se promenait encore un quart d'heure sous les eucalyptus bruissant au vent du soir, à la clarté d'une lune magnifique, il regarda vers la colline. Làhaut, presque au sommet, on apercevait vaguement un village perdu dans une tache noire formée par des arbres. C'était là que demeurait le Révérend Nsimbi. On ne parlait de lui qu'à voix basse, à Hopevale, car le Révérend Nsimbi, jadis le bras droit du Principal dans l'évangélisation de la contrée, s'était séparé de ses missionnaires blancs, avait attiré dans son église presque toutes les congrégations lentement formées par les Ecossais; il avait bâti chapelle contre chapelle et ses compatriotes l'avaient suivi. Cette défection avait brisé le cœur du vieux missionnaire et on n'osait pas lui parler de Nsimbi.

— Pourquoi a-t-il fait cela? se disait Zidji. Quelle erreur I Que Dieu m'en préserve ! Qu'il en préserve notre Eglise thonga !

Un autre jour, la société littéraire discuta le sujet suivant : Est-il opportun de créer une université à l'usage des Bantou du sud de l'Afrique ? La question

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était dans l'air depuis longtemps et passionnait Hopevale. On choisissait généralement deux rapporteurs pour présenter la question, l'un qui développait les arguments pour, l'autre les arguments contre. Il fut très difficile de trouver un opposant et l'étudiant qui consentit à jouer ce rôle ingrat déclara qu'il s'efforcerait de faire triompher sa partie adverse. Un premier principe fut posé et acclamé :

— Aucune entrave ne doit être mise artificiellement au développement libre d'aucune race vers une instruction et une civilisation supérieure. Du moment que les noirs peuvent pa^er pour obtenir la culture universitaire, on n'a pas le droit de la leur refuser.

Certains allaient plus loin. Ils disaient :

— Les indigènes payent des taxes relativement élevées. Le gouvernement leur doit donc un établissement universitaire I

Ici les professeurs mettaient le holà.

— Ne parlez pas trop de droits 1 Demandez du secours et vous l'obtiendrez si vous aussi êtes disposés à amasser un capital de dotation.

A quoi d'aucuns répondaient :

— Il est dans l'intérêt du pays que ce collège existe, car, si on le refuse aux noirs sud-africains, ils iront chercher en Amérique, dans les universités noires, ce qu'ils ne trouvent pas au Cap. Et ce sera extrêmement regrettable, car les idées américaines sur la lutte des races se répandront au sein des tribus et la paix sera troublée. La fondation de notre université serait donc une mesure fort avisée de la part du gouvernement.

On citait déjà plusieurs dizaines de jeunes gens qui avaient été s'instruire au delà des mers. Et l'un des jeunes instituteurs, Nsellé, un jeune homme à l'air fin, très noir de figure et ayant les oreilles à angle droit du crâne, concluait ainsi :

— C'est seulement quand nous aurons acquis la

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culture universitaire que nous deviendrons de véritables conducteurs pour notre peuple. Jusqu'alors, les blancs nous conduiront toujours comme ils voudront, car nous ne sommes pas assez instruits pour leur répondre.

Un autre jour, l'éditeur d'un journal indigène qui demeurait dans une ville voisine, fut prié de parler aux étudiants de ses expériences et de ses principes de journaliste. C'était un homme trapu, un peu obèse, aux traits empâtés, mais dont les yeux brillaient derrière ses lunettes et qui avait un bon sens politique remarquable. Il avait été question déjà de l'envoyer au Parlement, car il était à la tête d'un parti noir nombreux. Au Cap, en effet, comme nous l'avons dit, tout indigène qui possède un certain capital ou un revenu d'une certaine importance et qui peut écrire son nom, a le droit de réclamer son inscription dans les registres électoraux. Le journaliste commença par là :

— Le gouverneur qui nous a accordé les droits politiques a été le véritable émancipateur de la race, dit-il. Tant que les noirs en sont privés parce qu'ils sont noirs, c'est un demi-esclavage. Qu'on exige des conditions pour accorder ces droits, c'est parfaitement légitime. Mais les blancs aussi devraient y être soumis et l'exclusion du scrutin ne devrait jamais être prononcée contre un homme à cause de sa couleur. Pas de <( disqualification » dictée par la couleur, c'est notre mot d'ordre politique. Jeunes hommes du Transvaal, de l'Orange et du Natal, réclamez jusqu'à ce que justice vous soit faite 1... Et pourquoi vous faut-il réclamer? Est-ce parce que vous irez vous ingérer dans les affaires des blancs ? Mais non ! Nous ne demandons voix au chapitre que pour dire notre avis dans les questions qui affectent notre race.

Ici un des professeurs demanda la parole :

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