LE VILLAGE DE MANKELOU
Le soleil descendait à l'horizon. Il s'abaissait lentement sur les sommets du Drakensberg. C'était la fin d'un beau jour de mai. Les pluies avaient cessé. La saison d'hiver revenait avec son ciel toujours bleu, ses six mois de beau temps, sa fraîcheur des nuits, sa clarté des jours, son climat délicieux.
Au pied de la chaîne découpée, toute en arêtes et en pics, s'étendait la grande plaine du Low Velt, le bas-pays du Transvaal, parsemé d'arbres épineux, vaste région plate, coupée de collines pittoresquement pointues, apparaissant de distance en distance. Et dans l'une des petites forêts qui croissent dans cette plaine, au beau milieu des bois, se trouvait le village de Mankélou. Huit à dix huttes rondes en tout, disposées en cercle, avec leurs toits coniques surmontés d'une opulente couronne de paille tressée; au centre, le kraal, l'enclos de perches où l'on enfermait la nuit le troupeau de bœufs, l'honneur et la richesse de Mankélou. Entre les huttes qui touchaient presque à la forêt et le kraal aux bestiaux, le sol brun ocré
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était soigneusement sarclé. Trois ou quatre arbres se dressaient dans cet espace, et leurs ombres épaisses contribuaient beaucoup au confort des habitants. L'un d'eux surtout, avec son superbe dôme de feuilles noires, luisantes comme des plaques de métal, maintenait un semblant de fraîcheur sous sa vaste ramure, même pendant les jours les plus chauds, lorsque la température monte à 38° ou 40°. C'était « l'arbre du village », celui que les osselets avaient désigné jadis comme étant celui auprès duquel Mankélou devait construire la hutte de sa première femme. Aussi étaitil interdit aux habitants d'en casser la moindre branche.
A la périphérie, un peu en dehors du cercle des huttes, s'élevait une grande termitière en cône tronqué, d'au moins trois mètres de haut, au sommet de laquelle on arrivait par un petit sentier très rapide et que surmontait l'une de ces curieuses euphorbes arborescentes, ressemblant à un candélabre monumental aux cent branches. Un œil exercé aurait distingué tout près un arbre assez rare sous la protection duquel les tribus zouloues ou voisines des Zoulous aiment à mettre la « bandla » la place des hommes, l'endroit sacré où se discutent les affaires. Pour l'heure, la termitière était déserte et les seuls habitants du village, c'étaient les femmes préparant le repas du soir.
Mankélou avait trois épouses. Son frère cadet qui demeurait avec lui, en avait deux. Il y avait donc cinq huttes de femmes mariées dans ce hameau. Les trois autres étaient réservées, l'une aux jeunes garçons, l'autre aux filles, la troisième aux passants et aux hôtes. A l'ombre de l'arbre noir, une de ces femmes était assise, écossant des arachides, tandis qu'une jeune fille de dix-huit ans environ, debout, le pilon en mains, écrasait d'un geste gracieux et éner-
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gique les amandes parfumées dans un mortier de bois. Le torse nu, vêtue seulement de la jupe courte d'étoffe légère et plissée que les femmes Nkouna suspendent à leur taille, elle élevait et abaissait régulièrement le pilon sculpté avec un mouvement aisé de tout le haut du corps, et, dans l'excitation de ce travail familier, elle apparaissait vraiment charmante, avec ses formes bien proportionnées, ses membres sveltes et brillants. C'était Fazana, la gentille sœur de Zidji. Et cette femme de quarante-cinq ans, accroupie à terre et écrasant des arachides dans un panier circulaire plat, c'était leur mère à tous deux, la seconde femme de Mankélou, Masiya, la préférée du chef du village. Elle venait de se coudre une jupe neuve, garnie de perles blanches tout autour de la ceinture et de rouges et bleues au bord inférieur du volant. Des bracelets de laiton massif décoraient ses poignets, tandis que, sur ses chevilles, retombaient, en une masse disgracieuse, une cinquantaine d'anneaux de crin entourés de fil d'acier et de cuivre. Quant à Fazana, elle n'avait aucune parure, sauf un ruban de perles rouges artistement réunies qui entourait sa tête en une sorte de couronne légère, un peu en arrière du front jusqu'à l'occiput.
Les deux femmes vaquaient silencieusement à leur besogne quand, soudain, dans la brousse, en dehors de la petite forêt retentit le son joyeux d'une flûte de berger. Et bientôt des chèvres noires et blanches, brunes et rousses, débouchèrent dans le village conduites par trois ou quatre nudillons de six à dix ans. Le plus grand des trois tirait des notes grêles d'un tibia percé qui lui servait de pipeau. C'était Ngomane, le frère cadet de Fazana, un drôle de petit compagnon, dont la voix rauque résonnait comme celle d'un vieux et qui était passé maître dans tous les trucs et polissonneries du métier. Car c'est une chose connue
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et admise que les gamins qui gardent les chèvres passent tout leur temps à combiner des farces, à inventer des moyens nouveaux de voler le bourgeois et la bourgeoise. C'est ainsi qu'ils agrémentent leur séjour dans la brousse et qu'ils cherchent à satisfaire leurs insatiables estomacs. Déterrer les patates dans les champs, soustraire les épis de maïs, c'est péché véniel. Les parents ne commencent à s'inquiéter que lorsque ces mauvais sujets s'attaquent aux poulaillers et font disparaître subrepticement les volailles. Alors gare à eux, s'ils sont attrapés.
Ce jour-là, Ngomane et ses compagnons rentraient triomphalement, la tête couverte d'étranges chapeaux jaunes dont ils paraissaient très fiers. C'étaient des racines ayant un goût de bois de réglisse qu'ils avaient déterrées, sucées jusqu'à séparer toutes les fibres les unes des autres, sauf à la base. Puis ils avaient étalé ces fibres encore réunies au sommet, et fabriqué de la sorte un couvre-chef des plus originaux. Mais tandis qu'ils couraient après leurs chèvres et les attachaient par la jambe de derrière à des pieux fichés en terre, Fazana remarqua qu'ils tenaient autre chose encore. Ils avaient les mains pleines de belles arachides.
— Petits sacripants, leur dit-elle, où avez-vous volé ces arachides?
Ils eurent bien garde de répondre à la question, car la dernière invention de Ngomane avait consisté à tendre une ficelle au travers du sentier, et une femme, revenant des champs où elle cueillait les précieuses amandes, avait eu le pied pris dans le piège ; elle était tombée, le panier conique qu'elle portait sur la tête s'était renversé et les arachides s'étaient répandues dans les épines, en sorte qu'elle n'avait rapporté que la moitié de la récolte chez elle. L'autre moitié était devenue la proie des petits voleurs de grand chemin qui avaient fait le coup.
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Avec les chèvres, il y avait trois ou quatre veaux que l'on introduisit dans un petit kraal spécial attenant au grand enclos des bœufs. Ils se mirent à beugler piteusement en regardant le sentier de la brousse. Une autre flûte venait de retentir, non plus le tibia de chèvre, mais le roseau percé de nombreux trous (shitiringo), sur lequel un musicien plus habile que Ngomane modulait des airs plus variés. Bientôt le troupeau, le vrai, le grand, le précieux troupeau rentrait à son tour au village, les bœufs au fort garrot, les vaches laitières répondant à leurs veaux et le taureau à la corne cassée qui mugissait lui aussi à l'ouïe de sa famille bruyante. Tout cela fit irruption soudain par la grande porte de l'enceinte du hameau. Le kraal était ouvert et les belles bêtes s'y précipitèrent. Zidji, aidé de ses compagnons, se hâta de le refermer avec de grandes perches disposées avec art en travers de l'ouverture. Il prit le bol de bois sculpté décoré de triangles noirs brûlés à la pyrogravure et il procéda à la traite des trois vaches laitières. Ce travail n'est pas si facile en Afrique qu'en Europe. Les vaches du continent noir ne consentent à se laisser prendre leur lait que si leur veau a tété un instant et mis ainsi leur cœur maternel au large ! Mais le berger ne le laisse pas s'attarder auprès de sa mère. A peine le veau a-t-iî pris quelques gorgées qu'on l'empoigne par le museau et par la patte de derrière, s'il le faut, et qu'on l'arrache à son repas. On trait alors jusqu'à ce que le lait mousseux ait rempli le pittoresque ustensile et le veau revient alors se régaler de ce qui reste. Les bergers des bœufs, jeunes garçons de treize à seize ans, ont droit au lait du troupeau. Ils le versent le soir dans leur polenta au maïs en guise d'assaisonnement. Eux seuls en boivent quand les veaux sont encore tout petits. Les adultes ne le goûtent que plus tard, quand les jeunes bêtes commen-
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cent à percer leurs cornes. Alors on le trouve plus nourrissant et on le prend de préférence caillé, aussi les noirs parlent-ils de « manger le lait » et non de le boire !
Zidji était un beau garçon, vraiment; grand pour ses seize ans, les traits réguliers, les lèvres moins épaisses et le nez moins épaté que ce n'est généralement le cas, il avait une aisance de mouvements, une grâce d'allure qui frappaient dès l'abord. Son regard était calme, du même calme que celui des bœufs qu'il menait au pâturage, mais avec une expression d'autorité, de confiance en lui-même. Il se distinguait de son frère Makasa et de Ngomane par cet air de supériorité paisible et incontestée qui lui faisait une place à part au milieu de tous les garçons du village de Mankélou et des villages voisins. Pour faire valoir sa taille droite et élégante, il portait une superbe ceinture de queues qui se balançaient de droite à gauche autour de ses hanches jusqu'à ses genoux. C'était là tout son habillement. Et quant à ses ornements, ils ne consistaient qu'en une épingle d'os piquée dans ses cheveux crépus avec laquelle il enlevait les épines de ses pieds et une curieuse cocarde de poils à raies concentriques brunes et jaunes coquettement posée au-dessus de son oreille gauche. Ces cocardes qu'affectionnent les jeunes gens des tribus pédi et nkouna se fabriquent avec la queue des civettes. Il parlait peu, Zidji, mais tous ses mouvements étaient mesurés et faciles.
Son travail terminé, il vint saluer sa mère et sa sœur, sous le grand arbre.
— Le soleil est couché, leur dit-il.
— Oui, c'est bien, répondirent-elles avec bonté. Car Fazana avait une aftection spéciale pour son
cadet qui était en même temps son grand frère. Et lui aussi aimait beaucoup sa sœur. Ne savait-il pas que,
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quand le moment serait venu pour lui de prendre femme, c'est avec les bœufs obtenus par le mariage de Fazana qu'on payerait sa future compagne?
Maintenant le soleil allait disparaître derrière la silhouette du Wolksberg, rocher pointu dressé dans le ciel, au haut du Drakensberg, un peu comme le Chassoron au-dessus du Val-de-Travers. Une gloire de pourpre et d'or rayonnait tout autour du couchant et un dernier rayon tombait encore dans le village, illuminant une liane dont les fleurs jaunes, semblables à des séneçons, tombaient du haut d'un arbre de la forêt, jusqu'au-dessus des huttes couronnées. Des papillons gris aux ailes postérieures blanches, de puissantes hespérides volaient rapidement d'une corolle à l'autre. Puis les hespérides disparurent, et, dans l'obscurité croissante du crépuscule, ce furent des sphinx qui arrivèrent plus bruyants encore et plus pressés ; des sphinx verts, rouges, olivâtres qui semblaient profiter des dernières lueurs pour visiter toutes les fleurs delà jaune cataracte avant la nuit, avant le souflle frais qui accompagne l'ombre.
Il faisait vraiment nuit et les bœufs ruminaient paisiblement quand une troisième troupe fit irruption dans le village. Les chiens aboyèrent lorsqu'elle approcha, mais bien vite ils se turent, car ils avaient reconnu Mankélou et ses amis qui regagnaient leur domicile. Ils rentraient bruyamment, car ils revenaient d'une assemblée populaire, chez le chef, et ils avaient bu de la bière forte. Il marchait en tête, le maître du village, suivi de son frère cadet Molondjo et de plusieurs autres individus des kraals voisins sur lesquels il exerçait une sorte de royauté au second degré. Car Mankélou était l'un des principaux de la tribu nkouna, conseiller du chef auquel il était apparenté de près, général de l'armée et entouré de nombreux cousins, neveux, beaux-frères, tous porteurs de sagaies et de
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boucliers et qui le reconnaissaient pour leur supérieur. Aussi avait-il la parole brève d'un homme habitué au commandement. Sa couronne de cire noire dominait une tête énergique déjà grisonnante, aux yeux quelque peu injectés par la boisson. Il avait surtout une vilaine bouche, presque toujours entr'ouverte, avec les coins retombants, ce qui lui donnait un air dédaigneux et méchant. Et pourtant il était bon, au fond, et ces traits durs, comme burinés dans un vieil ébène, pouvaient s'éclairer d'un sourire de bienveillance.
— Le soleil est couché, dirent les hommes en passant près des cours où les femmes étaient en train de préparer le repas du soir et, sans attendre de réponse, ils allèrent s'installer sur la termitière.
Assis sur leurs talons, ils écoutaient Mankélou qui résumait les discussions de la journée : « C'était bien le moment d'ouvrir l'école de la circoncision et Malao, le conseiller préposé à ce rite, a bien fait d'en parler au chef. Voilà quatre ans au moins qu'on n'3^ a pas procédé et nombreux dans les villages sont les garçons incirconcis. Voj^ez mon Zidji 1 C'est un jeune homme déjà et il n'est pas encore initié. La récolte a été bonne ; le maïs ne manquera pas pour entretenir le Ngoma ^. »
— Tu dis vrai, interrompt Zidyane, un des commensaux habituels de Mankélou. Les champs ont produit en abondance. Chacun a rempli ses greniers et plusieurs ont même creusé des silos pour conserver leur maïs.
— Vous avez bien saisi les ordres de Malao? Il a fort bien expliqué que le Ngoma concerne non seulement les jeunes gens à circoncire, mais que c'est l'affaire de tout le pays. Rappelez-vous bien les lois essentielles, car je ne veux pas que personne les transgresse,
* Ngoma : nom très général s'appliquant à tout ce qui concerne l'école de la circoncision, sa maison, ses lois, ses formules, ses participants.
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chez moi I 1° Durant les trois mois de l'initiation, on ne dansera dans aucun village. On n'y chantera pas les chants du Modjato ^ ou de toutes autres réjouissances; seuls les chants du Ngoma doivent retentir dans la contrée. 2° Il est absolument interdit sous peine de mort que les femmes voient ou sachent la moindre des choses du Ngoma! A elles de cuire la nourriture pour leurs fils ou leurs maris qui demeurent à l'école ; mais elles déposeront à distance les marmites qu'elles apporteront tous les jours pour eux. Celle qui apercevrait le « chondlo » ^ sera tuée sur-le-champ. 3° Quant aux initiés, il faut qu'ils passent courageusement par les épreuves. Celui qui s'enfuirait sera étranglé. 4° Et pour les hommes de la tribu qui se consacrent à l'école, surveillent et dirigent ce travail, ils ne reviendront à la maison qu'à de rares intervalles durant ces trois mois. Ils devront demeurer strictement séparés de leurs femmes. Sinon ce serait la mort des initiés.
Comme il parlait encore, de sa voix brève, forte, si préoccupé de ces graves questions qu'il ne remarquait rien, Masiya, sa femme, arriva, lui apportant le plat de bois sculpté où elle avait servi la portion du soir : un grand morceau de polenta très blanche, et, dans une autre assiette plus petite, la sauce d'arachides et de légumes sauvages qui sert d'assaisonnement. Derrière elle, son bébé sur le dos, la troisième femme de Mankélou s'approchait aussi, pour déposer devant son seigneur et maître son tribut journalier. Les deux épouses de Molondjo suivaient à quelque distance. — Immédiatement, le chef du village se tut. Mais Masiya avait entendu de quoi il était question. Cette école de la circoncision, elle la détestait. Son fils aîné.
* Nom des chants qui accompagnent les danses habituelles de la saison d'abondance.
* La « feuille de vigne », qui est l'unique vêtement des circoncis durant le temps d'épreuve.
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son premier-né, serait un homme à l'heure qu'il est, sans cet horrible Ngoma. Il avait succombé dans des douleurs atroces et on n'avait pas même permis à sa mère de le pleurer. Et maintenant Zidji devait y entrer lui aussi !
— Ah, dit-elle avec amertume, c'est ainsi que vous discutez le meilleur moyen de tuer nos enfants!
Mankélou avait bu et ses narines, rendues insensibles par la bière forte, étaient incapables de humer l'odeur d'apaisement qui se dégageait de tous ces plats fumants
— Que dis-tu? s'écria-t-il, irrité, avec un geste de menace. Qu'est-ce que cela te regarde, bavarde! N'estce pas assez si vous mettez les enfants au monde, vous autres femmes! Serait-ce encore à vous d'en faire des hommes? Sache que Zidji est sorti de tes mains et entré dans les miennes et, si tu as pitié de ton dos, ne souffle plus un mot de ces affaires !
Masiya se tut. A la lueur de leur feu, les hommes se jetèrent un regard furtif. Il était fâché, le vieux, et on savait qu'il pouvait être terrible quand il s'irritait. Ils se mirent à manger, plongeant leurs doigts tour à tour dans la première assiette. Lorsqu'elle fut finie, ils passèrent à la seconde, à la troisième, à la quatrième, conformément à la loi généreuse du communisme bantou. Le repas était savoureux. Mais leurs estomacs étaient repus déjà et le palais brûlé par la « b3'ala » (bière forte) n'appréciait plus le goût fin et délicat de la sauce d'arachides. Les quatre plats journaliers qui permettaient aux deux frères de s'adjoindre régulièrement quelques amis ne furent pas entièrement vidés ce jourlà; la table, c'était le sol battu de la termitière. Le reste fut mis à part pour en faire du « boupoutsou » (bière légère) le lendemain, car déjà les autres habitants du village avaient terminé leur repas, chaque groupe pour soi, les bergers des chèvres à part, ceux
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des bœufs au coin du kraal des bestiaux, les filles ensemble et chaque mère auprès de son feu.
— Zidji ! cria d'une voix impérieuse le chef du village, viens I
Zidji prenant son bâton-crécelle se dirigea vers la termitière. Ce bâton était sa gloire, car c'est lui qui l'avait inventé et tout le monde le connaissait. Il consistait en un long roseau d'un pouce et demi de diamètre que l'ingénieux berger avait percé d'une quantité de petits trous; dans chacun de ces trous, il avait enfilé une épine qui traversait de part en part le vide intérieur. Puis il avait introduit dans le roseau une masse de grains de millet. Les épines se dirigeaient dans tous les sens, d'une paroi à l'autre, en sorte que, lorsqu'on retournait cette longue canne de cinq pieds de haut, les grains descendaient en cascade d'un nœud à l'autre, du haut en bas, avec un bruit particulier qui ravissait l'auteur de cette étonnante invention. Le bâton « s'était tu » quand Zidji pénétra dans le cercle des hommes. Il le posa contre l'euphorbe arborescente et s'assit.
— Mon fils, dit Mankélou, le Ngoma va commencer et tu en feras partie. J'espère que tu seras un garçon courageux et que tu passeras victorieusement à travers les épreuves. Sache que l'initiation fera de toi un homme. Jusqu'ici tu n'étais qu'un enfant. Maintenant tu vas être reçu parmi les guerriers de l'armée et les serviteurs du chef.
— C'est bien, dit Zidji d'un ton calme et en fixant le feu.
Et, comme il répugnait au caractère autoritaire de Mankélou d'interroger son fils sur ses sentiments, il lui demanda des nouvelles de la vache qui avait vêlé l'avant-veille.
— Elle va bien, dit le jeune homme, mais le bœuf aux cornes tordues s'est battu avec le taureau et ce
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dernier lui a labouré le flanc ; ce n'est pas grave, le côté n'est pas percé.
— Bien, tu peux aller.
Et Zidji s'en fut se coucher dans la hutte des garçons.
Tous s'enroulèrent dans leurs couvertures déchirées et d'une propreté douteuse. Seule celle de Zidji était neuve et chaude. Il l'avait gagnée en allant chercher dans les fissures des rochers, au haut des montagnes, du miel sauvage qu'il vendait aux blancs du magasin voisin. Malgré le confort relatif de sa couchette, le sommeil tarda longtemps à clore ses paupières. Zidji songeait : « Voilà que je vais entrer au Ngoma », se disait-il, et des sentiments contradictoires remuaient son âme Il savait que c'était une
épreuve redoutable, douloureuse. Son frère aîné, ce Mozila, dont on lui avait tant parlé, un gars vigoureux pourtant, était mort au bout d'un mois à l'Ecole de la circoncision. Néanmoins Zidji était, somme toute, content. Au moins il n'aurait plus à subir les railleries insupportables de Gouanazi I Ce Gouanazi, l'un de ses contemporains, habitant dans le même district, était le plus haïssable de tous ses compagnons. Il n'avait guère qu'un an de plus que Zidji, mais il avait suffi de cela pour qu'il fût admis à l'initiation quatre ans auparavant. Il profitait de cette supériorité pour tourmenter son camarade dont il était extrêmement jaloux. Et pour cause ! Zidji portait une belle ceinture de queues, il avait une taille superbe, tuait un oiseau au vol comme pas un, connaissait toutes les cachettes des abeilles et des marmottes. Gouanazi était petit, avait une face de satyre que rendaient plus désagréable encore deux mèches de cheveux, deux vrilles allongées sur le front comme deux cornes naissantes. Il s'était donné beaucoup de peine pour développer par une traction fréquente cet orne-
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ment naturel. Les queues de sa ceinture n'étaient point lourdes et fournies comme celles des civettes du désert : c'étaient de simples lanières de peau de chèvre dont les poils étaient tombés par place. De plus il était étranger. Sa famille, celle des Marovai, était venue s'établir au sein des Ba-Nkouna après avoir quitté le Littoral portugais on ne savait trop pourquoi. D'aucuns prétendaient que c'étaient des jeteurs de sorts et bien qu'ils s'acquittassent ponctuellement des prestations diverses exigées par le chef et le conseiller, on ne les aimait pas, les Marovai.
Or Gouanazi se moquait de Zidji : « Tu apprendras à manger de la brebis » (ku dya hamba), lui disait-il avec des airs mj^stérieux. Et quand Zidji lui demandait ce que cela signifiait, il répondait : « Espèce de choubourou ^, crois-tu que je vais te révéler les secrets du Ngoma. Il pourrait m'en coûter cher ! tu ne perds rien pour attendre. » Un autre jour il lui avait dit : « Réjouis-toi de boire du lait de chèvre I » Zidji enrageait de ne pouvoir comprendre ces paroles énigmatiques. Surtout il avait été profondément mortifié, un certain soir de fête de bière où tous les jeunes gens du district s'étaient rassemblés pour danser chez son père. Arrivant à l'improviste dans leur groupe, il les entendit prononcer mystérieusement certains mots comme « soungui khédi » et d'autres encore qui lui étaient absolument inconnus. Il faisait nuit et la curiosité le poussa à se mêler à eux pour en entendre davantage. Soudain, en l'apercevant, l'un des aînés, pourtant très bienveillant à l'ordinaire, s'était écrié : « Il y a des nuages, taisez-vous 1 » Et tous avaient immédiatement changé de conversation en regardant l'intrus de travers
« Je vais savoir ce qui en est de tout cela », pensait
* Nom injurieux donné aux incirconcis.
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Zidji, sur sa natte, tandis que les chiens abo3^aient au dehors et qu'une chouette criait hou-hou-hou dans le grand arbre de la forêt 1 « On ne m'appellera plus petit garçon et choubourou. Et si vraiment c'est bien douloureux, cette initiation, combien d'autres y ont passé avant moi et s'en sont tirés sans dommage ! Je vaux autant qu'eux pour le moins et j'en sortirai moi aussi.... »
Avec cette réflexion qui a déjà rassuré tant de cœurs humains en présence des dangers de la vie, le jeune homme cacha sa tète dans sa couverture et s'endormit paisiblement.
L'ÉTOILE DU xMATlN
Quelques semaines s'écoulèrent durant lesquelles le chef fit les préparatifs nécessaires et trouva les huit opérateurs du Ngoma. Un matin, tous les hommes du village de Mankélou se rendirent à la capitale avec Zidji. C'était à la fin de juin. Le ciel était superbe. Dans les champs que la petite troupe traversait, la moisson était terminée. Les tiges sèches du maïs et du millet se dressaient encore à demi brisées. Le chef demeurait au pied des montagnes et, pour arriver chez lui, il y avait environ une heure à marcher presque à plat. De toutes parts les hommes et les jeunes garçons affluaient vers la capitale et, quand les gens de Mankélou y arrivèrent, la foule était considérable. Sur la place publique, on se coudoyait, et c'était un spectacle à voir, en vérité. Un énorme fi-
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guier nkouwa au tronc jaunâtre si puissant que quatre hommes en eussent à peine fait le tour avec leurs bras occupait le centre de l'espace circulaire très propre où se tenaient les assemblées populaires. Le feuillage de cet arbre superbe était d'un vert intense contrastant avec l'écorce claire des rameaux. Quatre cents hommes trouvaient aisément place à son ombre. Tous paraissaient fort satisfaits, préoccupés d'une seule chose qui pour eux était réjouissante et bonne : l'Ecole allait s'ouvrir le lendemain.
Mankélou et ses compagnons se dirigèrent vers la grande hutte du chef qui dominait la place, étant située sur une éminence rocheuse, un peu en arrière. Zidji rejoignit les camarades de son âge qui s'asseyaient par groupes dans la vaste enceinte.
Il fut désagréablement surpris en apercevant Gouanazi, muni d'un bâton flexible, gesticulant, le verbe haut, au milieu d'un groupe de jeunes gens auxquels il avait l'air de démontrer l'excellence de la verge qu'il tenait. S'étant tourné à ce moment-là, il rencontra le regard de Zidji et il brandit son bâton d'un air significatif, comme pour dire à son rival : « Gare à toi 1 Tu feras tantôt connaissance avec cet objet. »
Parmi tous ces garçons, on en distinguait vite deux catégories. Les uns, l'air plutôt inquiet et triste, les mains vides, c'étaient les candidats à l'initiation, les incirconcis. Il y en avait de tout petits, dix ans à peine, tandis que d'autres étaient déjà de vrais jeunes hommes. La seconde catégorie, c'étaient les circoncis d'il y a quatre ans, ceux qui avaient passé les derniers par l'école. Tous étaient convoqués d'office et avaient un rôle spécial à jouer. Ils devaient être les serviteurs des hommes d'âge mûr qui iraient demeurer au Ngoma pour en diriger les cérémonies. Ces circoncis de la dernière volée sont appelés d'un nom spécial ; ce sont les sitchiba, ou les barisi, les bergers
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du troupeau de la circoncision. Le berger porte une houlette. Tous avaient leur houlette, en effet ; mais à voir leur excitation, à voir surtout Gouanazi, le satyre, brandissant sa verge, l'œil mauvais, ses deux cornes se dressant sur son front, on devinait que ces bergers-là ne seraient pas tendres pour leurs brebis I
Le soleil était déjà haut dans le ciel, au-dessus du figuier, parsemant le sol brun de la place de grandes taches de lumière, lorsque le chef et ses conseillers sortirent de la grande hutte royale et vinrent communiquer les décisions prises. On les vit descendre le chemin rocailleux et rapide, causant, gesticulant encore, les notables avec leurs couronnes de cire noire luisantes, le chef à leur tète. A la vue de ce dernier, ses sujets se levèrent tous et l'accueillirent avec la salutation zouloue. Ils crièrent : nkosi ! (chef) en frappant leurs mains l'une contre l'autre. C'était un tout jeune homme aux yeux remarquablement grands et purs, au visage encore glabre, habillé à l'européenne avec un chapeau de feutre gris orné d'une grande plume d'autruche blanche. Il s'assit sur la chaise qu'un gamin venait de placer au pied du figuier et les conseillers s'accroupirent sur les racines jaunes de l'arbre et tout autour. Alors Malao se leva et fit un discours. Malao, c'était donc celui des «indounas» qui présidait au Ngoma, le père de la circoncision. C'était un petit homme qui portait avec une certaine affectation une peau de léopard pendant à sa ceinture. On le reconnaissait de loin, sur les routes à l'âne énorme qui lui servait de monture et dont il était très fier. « Cet âne, disait-il, vaut bien vingt livres sterling. Il est plus fort qu'un cheval. »
Après avoir rappelé aux hommes les lois du Ngoma, il insista beaucoup sur la tranquillité qui devait régner d'un bout à l'autre du pays durant les trois mois que durerait l'initiation.
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— Qu'on n'entende de bruit et de disputes dans aucun village 1 Sinon gare à vous ! Que vos femmes, les mères des candidats, cuisent chaque jour une marmite pleine de polenta pour chacun d'eux et qu'elles l'apportent là où on leur montrera. Si elles y manquent, gare à elles 1
Puis il s'adressa aux candidats, aux cent et quelques jeunes gens qui se serraient les uns contre les autres dans un coin de la place et leur dit : « Quant à vous, préparez-vous à être courageux et obéissants. Demain, à l'aube, vous sortirez; quand l'étoile du matin paraîtra, vous irez. L'étoile du matin, c'est Ngongoméla ; c'est là son nom. Elle précède le soleil. C'est la lumière. Jusqu'ici vous avez été plongés dans l'obscurité de l'enfance. Vous étiez comme des femmes ; vous ne saviez rien. Maintenant vous verrez. V^ous verrez Ngongoméla et les épreuves de la circoncision. Soyez fermes et devenez des hommes 1 Le Ngoma c'est un bouclier de peau de buffle 1 C'est dur,
c'est dur ! Saisissez ce bouclier Aujourd'hui, vous
commencerez à servir votre chef en allant couper des perches, chacun une, pour arranger la porte du village ; vous coucherez ici, à la capitale, et vous sortirez à l'apparition de l'étoile du matin. »
L'assemblée se dispersa ensuite. La plupart des hommes retournèrent chez eux. Cependant une vingtaine d'entre eux furent choisis pour aller demeurer au Ngoma, au camp de la circoncision. C'étaient en général les parents des candidats. Ils ne sont pas fâchés d'aller surveiller leurs fils ou leurs neveux pour diminuer autant que possible les mauvais traitements qu'on va leur faire subir. Un oncle maternel de Zidji qui avait lui-même deux fils au Ngoma, accepta de se charger de lui. L'oncle maternel, dans ces tribus, est celui de tous ses parents qu'on craint le moins. Il représente la bonhomie, la patience infinie et Zidji fut
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très content de l'avoir comme protecteur. Ces « bakouloukoumba », comme on les appelait, c'est-à-dire les vieux, les grands, partirent immédiatement avec une partie des bergers pour l'endroit où devaient s'accomplir les cérémonies, tandis que le reste des surveillants demeurait à la capitale avec les candidats. Zidji remarqua avec satisfaction que Gouanazi accompagnait les premiers.
Les perches furent dûment coupées, écorcées, taillées à leur extrémité et plantées en terre des deux côtés du chemin d'entrée de manière à former une sorte de porche : double barrière laissant un espace de deux mètres de largeur au milieu pour la route d'accès ^. Puis les jeunes garçons couchèrent dehors, sous le grand arbre, après avoir bu un peu de bière forte et mangé quelques patates.
— Régalez-vous, leur disait un malin, régalezvous 1 II se passera du temps avant que vous vous retrouviez à pareille fête !
— Pfoukan I Levez-vous 1 cria une voix alors qu'il faisait encore nuit.
Les jeunes gens sautèrent sur leurs pieds en se frottant les yeux et regardèrent vers l'orient. Ngongoméla paraissait dans un ciel parfaitement pur et une légère brume leur annonçait déjà le jour.
— En route, dépêchez-vous !
Et toute la troupe sortit. Elle sortit du village, elle sortit de l'enfance ! Elle sortit des bras des mères pour aller vers l'inconnu redoutable.
Le chemin conduisait, du côté de la montagne, droit contre le grand rocher du Marovougne dont la paroi gigantesque se dresse là-haut, très haut. Il escaladait des pentes raides de terre brune, traversait des espaces cultivés, desjachères couvertes de compo-
* Ceci est une coutume pédi et non thonga.
L'étoile du matin 19
sées jaunes que l'on eût prises, de jour, pour des champs de colza. Au bout d'un quart d'heure, on avait atteint un grand arbre solitaire au milieu de la montée. Zidji se retourna vers l'orient, vers la plaine immense où dormait encore son village. Les silhouettes des collines pointues apparaissaient à peine encore. A deux lieues environ, la plus grande de ces petites montagnes s'éclairait un peu. C'est celle qu'on appelle le Kadjaléra, sorte de Sphinx énorme couché au pied des monts. Au-dessus de ce Sphinx, Zidji vit l'étoile du matin, si claire, d'une lueur si douce, la plus lumineuse des étoiles, la mère du jour. Et son âme eut un vague tressaillement d'espérance et de joie! Connaître! Grandir! Etre un homme! Elle lui annonçait tout cela, Ngongoméla, la radieuse !
Encore un tertre de cent mètres de long, fortement incliné, et les jeunes gens atteignirent un espace plat d'où partaient des bruits étranges et discordants : des chants à eux inconnus, accompagnés du tapage de bâtons frappant sur des boucliers de peau, puis, pardessus tout, la sonnerie grave, profonde des cornes d'antilope, quelque chose de sauvage qu'ils avaient entendu vaguement de la plaine et qui devenait toujours plus clair
On les fit asseoir à une certaine distance pour qu'ils ne pussent démêler le sens de tout ce bruit. Là, des bras robustes les empoignèrent. On regarda leurs cheveux. Zidji avait une toison abondante. Avec une certaine coquetterie, il l'avait laissée croître davantage sur le devant du crâne que sur l'arrière pour former une espèce de toupet.
— Va lui couper les cheveux, dit le gaillard qui l'avait saisi à un des bergers.
Et celui-ci, l'entraînant à part, trancha en quelques minutes l'ornementale chevelure crépue.
Zidji était tout assourdi par le bruit. Mais il tâchait
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de se ressaisir, de comprendre ce qui se passait. Comme on l'avait conduit plus près des chanteurs pour lui couper les cheveux, il put enfin saisir les paroles du chant que hurlait la foule des vieux et des bergers. L'un d'eux entonnait un solo à la mode cafre que voici :
L'enfant pleure, oiseau de l'hiver !
Et tous de reprendre avec accompagnement des boucliers et de la fanfare :
L'enfant pleure, oiseau de l'hiver !
La plupart des candidats ne distinguèrent rien, dans ce tapage infernal. Et surtout aucun d'eux ne put percevoir les cris de douleur qui s'élevaient plus loin, au delà de l'espace plat, dans une petite vallée du côté des rochers. C'était là qu'on dirigeait les jeunes garçons, huit par huit. Deux ou trois escouades étaient parties déjà et le soleil s'était levé. Zidji fut joint à la quatrième. Sur le chemin, il y avait un petit feu et, dans ce feu, un des bergers jetait continuellement du bois résineux, des drogues et un peu de graisse. Il en sortait une odeur acre qui décelait de loin déjà la présence du brasier :
— Garçons, sautez par-dessus, cria le guide.
Et chacun, l'un après l'autre, sauta. C'est ce qu'on appelle : « tlula ritsa », sauter le feu, rite de purification et de séparation tout à la fois.
Un peu plus loin, l'escouade des huit pénétra parmi les chanteurs. On leur remit à chacun une sagaie et on leur dit :
— Transpercez ! tuez !
Mais il n'y avait personne à tuer. Ce qu'il y avait, c'étaient les vieux, les bergers munis de baguettes, faisant la haie des deux côtés et il fallait passer au milieu d'eux. Ils couraient, les malheureux petits, faisant les
L'étoile du matin 21
gestes de transpercer des ennemis, tandis qu'une grêle de coups de bâtons tombait sur leurs dos. Au bout de cette allée de la fustigation était l'entrée du Ngoma. Ils y arrivèrent tout effarés, tout meurtris. Quatre hommes les reçurent, les conduisirent à quelques mètres de la porte et les dépouillèrent immédiatement de leurs ceintures. Ces belles queues dont Zidji était si fier, il dut s'en séparer pour ne plus jamais les revoir.
Huit pierres étaient disposées en ligne sur le sol faisant face à huit autres pierres; sur ces dernières, huit hommes assis, étranges, la tête couverte d'un casque de peau de lion avec une longue crinière. Le cœur de Zidji se serra d'épouvante. On nomme cette place le
Crocodile un crocodile redoutable dont la morsure
a déjà fait bien des victimes....
Enervé déjà par les coups qu'il avait reçus, il s'assit machinalement sur l'une des pierres non occupées. Chacun de ses camarades en fît autant. Derrière chacun d'eux se trouvait un des bergers, debout. Soudain, alors que, tout craintif, il regardait l'Homme-Lion qui lui faisait face, il reçut dans le dos un formidable coup de verge. Son sang fit tout le tour de son être. Il se retourna pour voir d'où venait cette attaque subite, douloureuse. Gouanazi était là, riant de son rire moqueur, avec ses cornes dirigées contre Zidji. Celui-ci voulut se lever, riposter, se battre.
— Reste assis, ne bouge pas ou tu es mort, hurla l'Homme-Lion.
Tout cela était parfaitement calculé. A la faveur de l'ahurissement causé par cette douleur inattendue, le « Nyahambé » (c'est ainsi que se nomment les chirurgiens du Ngoma) accomplit en deux mouvements le rite sacré, antique, mystérieux, par lequel l'enfant devient homme, le jeune garçon un guerrier, l'innocent un initié.
L'un des camarades de Zidji, vaincu par l'atroce
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souffrance, tomba à terre en poussant un grand cri.
— Lève-toi, peureux ! lui dit le berger qui avait le soin de cette pierre-là, et il le frappa de nouveau.
Comme il ne bougeait pas, il lui versa sur la tète une marmite pleine d'eau. L'enfant se remit sur les jambes en sanglotant. C'était Latane, le petit Latane, le fils unique d'un des voisins de Mankélou.
— Tenez, prenez cette médecine entre vos dents, dit l'un des vieux en leur mettant un bout de racine dans la bouche. C'était le médecin du Ngoma, celui qu'on appelle le « Manyabé ».
— Allez ! partez ! c'est fait.
Zidji se leva. La tète lui tourna. Il fut pris de vertige. Il allait tomber, s'évanouir.
Mais par un effort de volonté surhumain, il resta debout et suivit les sept autres. Ils quittèrent la place du Crocodile et allèrent rejoindre dans l'enclos de la circoncision les trois escouades qui avaient déjà passé par l'épreuve. Ils s'engagèrent dans un étroit chemin, bordé d'épines. Plus loin, au bout de cette sorte de boyau, les haies s'écartaient, l'on passait entre deux rangées de perches éloignées d'un mètre ou deux l'une de l'autre, puis entre deux constructions carrées se faisant face et l'on arrivait enfin à une place circulaire, tout au fond. Le tout formait une vaste cour, la cour des m^'stères.... entourée de branchages épineux.
L'air passablement morne, gémissant de temps à autre, leurs camarades étaient assis là, tout peinturlurés de blanc, des reins à la tête, sous la garde de quelques bergers et de deux ou trois vieux. L'un de ceux-ci donna à Zidji et aux nouveaux venus quelques grandes feuilles cueillies à un arbuste spécial avec lesquelles ils se cousirent un semblant de vêtement plus primitif encore que celui de nos premiers parents, comparable plutôt à la feuille de vigne de l'Apollon du Belvédère.
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— Regardez bien ces feuilles, leur dit un vieux qui semblait avoir quelque peu pitié d'eux. Tous les jours, vous en cueillerez de nouvelles. Elles aideront à votre guérison. Et n'allez pas vous tromper et en prendre d'empoisonnées.
Il n'ignorait pas, le brave homme, que certains bergers se font un malin plaisir de conseiller aux circoncis l'emploi d'autres feuilles dont le suc est très mauvais et envenime les plaies. Une épreuve de plus 1
— C'est là, leur dit encore le vieux, le « shondlo » qu'aucun incirconcis, aucune femme ne peut voir sans mourir. Vous le porterez trois mois, le « shondlo ». On l'appelle aussi «hamba», la brebis.
Zidji se rappela alors les airs mystérieux avec lesquels Gouanazi lui prédisait qu'il mangerait de la viande de brebis au Ngoma.
Revêtus de leurs deux ou trois feuilles retenues autour des reins par un bout de ficelle de fibres tressées, ils eurent à subir encore le blanchissage à la chaux. « Voilà, leur dit-on, la seule graisse dont vous osiez désormais vous oindre. » Et, à tour de bras, les bergers les soumirent à cette opération. La matière dont ils se servent n'est pas, à proprement parler, de la chaux. C'est une terre plutôt siliceuse que calcaire que l'on trouve en bancs ou en poches au bord du ruisseau et qui doit tenir un peu de la nature du talc. Elle est remarquablement blanche et remplace parfaitement la chaux pour blanchir les murailles.
— Hé 1 hé I vous voilà devenus des « baloungo », des blancs, criaient leurs persécuteurs, et, à l'un des circoncis qui faisait la grimace et trouvait cette graisse-là bien peu onctueuse, ils administrèrent une bastonnade en riant.
Cependant, par bouffées, arrivaient les paroles du chant que dominaient parfois la sonnerie des cornes d'antilope et le bruit sec des boucliers frappés.
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Il pleure, il pleure, le petit, oiseau de l'hiver!
Et les cris déchirants des escouades successives se mélangeaient lugubrement à ces paroles ironiques.
Cela dura jusqu'à midi. Alors tout le monde fut réuni dans le « soungui », dans la cour des mystères. Les bergers allèrent couper des perches et de l'herbe pour finir les constructions et les vieux s'arrangèrent de leur mieux dans les huttes qui entouraient la place. On laissa les jeunes garçons tranquilles et leur maison fut prête pour les recevoir, au soir de ce premier jour.
.... Couchés sur le sol dur, sans natte, sans couverture, aj^ant froid et souffrant beaucoup, ils ne dormirent guère, les petits circoncis. Leurs épreuves commençaient. Latane gémissait sans discontinuer. Evidemment l'Homme-Lion qui l'avait opéré s'y était mal pris, car il paraissait beaucoup plus affecté que la plupart de ses camarades. Zidji, couché à côté de lui, lui disait :
— Prends courage. Tais-toi.
Une voix sévère cria de la place :
— Allons ! Qu'on se taise par là-bas 1 Vous empêchez les vieux de dormir. Celui qui troublera le silence, on lui fera boire du lait de chèvre.
Le ton de menace avec lequel ces paroles étaient prononcées faisait penser que le lait de chèvre devait être plutôt amer, quelque chose comme la viande de brebis ou la graisse de chaux avec lesquelles ils avaient fait connaissance déjà! Enfin le sommeil vint avec des cauchemars affreux où des petits couteaux, des sagaies, apparaissaient tour à tour dans les mains des Hommes-Lions.
iOT. DENTA^
Comme une reine au front noble dont la robe de brocart vert s'étend autour du trône en mille plis arrondis et veloutés....
La cour des mystères 25