‹ Zidji; étude de moeurs sud-africainesChapitre 3 sur 19 · LA COUR DES MYSTÈRES · texte numérisé non relu

LA COUR DES MYSTÈRES

Avant d'aller plus loin, il serait utile de donner une description plus détaillée du cadre dans lequel se déroulent les événements que nous racontons. Quelques considérations ethnographiques préliminaires seraient en place aussi.

La grande chaîne du Drakensberg qui soutient à l'Orient le plateau sud-africain commence dans la Colonie du Cap et se dirige vers le Nord-Est, parallèlement à l'Océan Indien. Elle entre dans le Transvaal et aboutit au district de Leydenbourg. Mais là, elle change brusquement de direction et part vers le Nord- Ouest, formant ainsi un dernier chaînon qui va se terminer aux environs de Haenertsbourg et s'articuler au système du Woodbush. A mi-chemin entre Leydenbourg et Haenertsbourg, une profonde fissure livre passage à l'Olifant ou fleuve des Eléphants qui descend par là dans la plaine où il coule paresseusement à la rencontre du Limpopo.

Ce chaînon n'est pas aussi élevé que les montagnes de Natal et du Cap. Néanmoins il présente encore quelques pics rocheux de 1600 à 1800 mètres et des paysages d'un haut pittoresque. La plus belle de toutes ces sommités, plus grandiose, à mon avis, que le Wolksbergdont nous avons déjà parlé, c'est le Mamotsuiri, la montagne de Bokhaha. Elle s'élance d'un bond en une pyramide gigantesque jusqu'à 1.000 mètres au-dessus de la plaine. Là-haut, elle se termine par un petit cône gracieux, à la base duquel une arête de rochers vertigineux se détache et descend vers l'Orient.

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Vue d'en bas, du village de Mankélou, par exemple, cette arête présente une curieuse fenêtre en forme de V qui s'ouvre sur le ciel à une altitude de 1400 mètres.

Au printemps, lorsque la pluie a verdi ses flancs, le Mamotsuiri ressemble à une reine au front noble dont la robe de brocart vert s'étend tout autour du trône en mille plis arrondis et veloutés. Seules les ravines qui se trouvent entre les plissements de la montagne renferment des forêts. Des arbres très foncés garnissent ces profondeurs et ces forêts se dévalent vers la plaine en coulées noires. A l'époque où notre récit nous transporte, c'est-à-dire en juin, les graminées des pentes ont passé du vert au violacé puis au brun. La montagne assombrie, desséchée, a plutôt l'air d'un géant au visage sévère qui examine avec soin les hommes marchant à ses pieds pour voir s'ils conservent bien les coutumes des ancêtres.

Du côté nord de la pyramide partent deux chaînons légèrement divergents qui s'avancent dans la plaine. L'un d'eux, le Tchikaboutomi (littéralement : Perd-lavie, car il s'y est livré des combats meurtriers) présente des croupes arrondies, glabres, sans arbres ni rochers, tandis que le second, sorte de promontoire presque plat de quatre kilomètres de longueur, se termine par une paroi rocheuse immense, qui retombe abruptement vers la plaine. C'est le Marovougne. Les stratifications de cette puissante masse s'aperçoivent aisément. La roche, quand on la brise, est d'un blanc jaunâtre. C'est probablement un grès de l'époque primitive appartenant à l'étage dévonien. Mais les lichens de toute sorte l'ont recouverte d'une patine grise veloutée. Rien de varié comme ces lichens : plaques blanches, plaques brunes, plaques orangées, festons verdâtres et brunâtres, sans parler des mousses, des lycopodes, des fougères. Le botaniste passe de belles heures à explorer ces roches !

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Entre ces deux chaînons, entre le Tchikaboutomi et le Marovougne, se trouve le Bokhaha, vallée de 6 à 7 kilomètres qui descend doucement en s'élargissant vers la plaine du Bas-Pays, et qu'arrosent plusieurs ruisseaux, particulièrement le Moudi. Deux tribus y demeurent. L'une, la plus ancienne, celle de Ba-Khaha, appartient au groupe souto-pédi. Elle diffère peu de celle de Sikororo à l'Est, de Thabina à l'Ouest, de Modjadji au Nord. Tous ces clans se ressemblent et habitent la contrée de temps immémorial. La seconde, celle de Ba-Nkouna, à laquelle appartiennent la plupart des héros de cette histoire, est une tribu du Littoral venue entre 1830 et 1840 de la vallée du Bas- Limpopo. Elle forme une des divisions du groupe Thonga ou Shangaan qui peuple toute la plaine du district de Lourenzo-Marques et du Bilène (Gaza). Les Ba-Thonga débordent les limites du territoire portugais et occupent sous le nom de Magwamba et d'accord avec les Ba-Pédi, le Bas-Pays du Zoutpansberg. Du reste les Thonga sont très différents des Pédi. Se livrer à une longue comparaison ethnographique entre ces deux peuples ne répondrait point à notre but. Disons seulement que, quant au rite de la circoncision, il s'accomplit chez les uns et chez les autres à peu près de la même façon ^.

Or, c'est au pied de l'assise rocheuse du Marovougne, séparé d'elle par un bois presque impénétrable, que se trouvait l'espace plat où le Ngoma avait été construit. Laissons le terme de Ngoma qui a un sens plus général et employons celui de « soungui », qui désigne plus spécialement la cour des mystères. Une palis-

* Pour être absolument exact, j'ajouterai que je dois la description de toutes ces coutumes principalement à un vieux Thonga des Spelonken qui fut initié il y a environ 50 ans dans une école où Ba-Pédi et Magv^-amba subissaient les épreuves ensemble. Les cérémonies d'initiation qui s'accomplissent encore maintenant au Bokhaha sont à peu près les mêmes.

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sade épineuse l'entoure de toutes parts. Le « Manyabé » l'a enduite de ses charmes afin de préserver le camp des maléfices des jeteurs de sort. Seuls les anciens circoncis ont la permission d'entrer dans l'enceinte sacrée. Il y a toujours à la porte quelques gardes qui surveillent et celui-là seul qui sait débiter les formules est admis. Le chemin d'accès est bordé par douze perches, six de chaque côté, disposées par paires à quelques pieds les unes des autres. Les habitués du soungui ont seuls le droit de passer entre les perches. Un visiteur inconnu, même s'il sait les mots de passe, doit les contourner d'une certaine façon, sinon il est mis à l'amende. On débouche ensuite sur une place rectangulaire que limitent de droite et de gauche deux longues baraques carrées construites en perches, le toit incliné vers la barrière extérieure. L'une sert de logement aux bergers et aux vieux. L'autre, c'est la maison des nouveaux circoncis. Le sol n'en est pas battu. Aucune main de femme n'y étend la couche de terre noire et de fumier qui rend habitables les huttes des noirs. Aussi, au bout de quelques jours, une sorte de vers blancs à la morsure très douloureuse pullule dans cette poussière infecte et tourmente les jeunes garçons durant la nuit. Alors on répand des cendres en abondance par terre, et les larves sont tuées.... pour un temps. Les circoncis dorment avec la tête tournée vers l'intérieur. Quand le froid devient intense, en juin, juillet, il leur est permis d'allumer un peu de feu pendant leur repos de la nuit. Mais ce feu doit être fait sur la place rectangulaire ; voilà pourquoi l'on dit que l'une des épreuves du Ngoma c'est qu'on a chaud à la tête et froid aux pieds.

Entre les deux baraques, par conséquent au milieu de la cour des mystères, dans la prolongation du chemin d'accès, se trouve le Grand Eléphant. Le Grand Eléphant, c'est un long foyer fait de pierres à demi

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dressées entre lesquelles le bois est disposé sur une ligne droite, parallèlement aux maisons. Tous les matins les initiés viennent s'asseoir à ce feu, de côté, de manière à se chauffer seulement la hanche gauche. L'Eléphant, au dire des connaisseurs, c'est le centre même du Ngoma. On le fait assez long pour que tous les garçons puissent prendre place des deux côtés. Représentons-nous les cent et quelques circoncis assis autour de l'Eléphant, les uns devant les autres : ils forment une ligne qui ressemble à une ellipse. A l'un des foj'ers de cette ellipse se trouve une pierre où leur chef viendra se placer le premier. En effet, l'armée des circoncis a son chef; c'est le plus proche parent de la famille régnante, l'héritier, s'il est là, ou son frère cadet. Lorsque Zidji fut initié, le « Nouatié », comme on dit en pédi, était son cousin Malembé.

Entre l'Eléphant et la baraque sont disposées les tables à manger en roseaux. Elles furent dressées le premier jour par les bergers. Cinq se trouvèrent suffisantes pour les cent candidats.

Au delà de l'Eléphant, à l'arrière de l'enceinte par conséquent, se trouve la place des chants et des exercices scolaires. C'est là que les jeunes garçons apprendront les fameuses formules et entendront les discours orduriers de leurs instructeurs, là aussi qu'ils iront se chauffer au soleil durant les rares instants de repos qu'on leur accorde.

Au reste, quelque étroite que soit la surveillance exercée sur eux, ils déambulent en liberté aux abords du Ngoma, allant chaque jour casser les branches nécessaires pour nourrir l'Eléphant. Si l'un d'eux s'éloigne quelque peu et tarde à rentrer, l'un des bergers surveillants de la porte fera retentir un coup de sifflet. Il ne l'appellera point par son nom : c'est interdit, car une femme pourrait passer dans les environs et apprendre ainsi que tel ou tel est à l'école de la

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circoncision. Or, cela ne se doit pas. Le délinquant répondra lui aussi par un coup de sifflet et s'empressera de rentrer.

Cette description générale du camp de la circoncision fait naître dans l'esprit plusieurs questions. C'est la forme carrée qui y domine. Or tout, dans le village bantou typique, est circulaire. La ligne droite, l'angle droit surtout en sont presque totalement absents. Du kraal aux bestiaux au toit de la hutte, de la cour du foyer à la marmite qui y bout, du panier à vanner au mortier où l'on pile le grain, et jusqu'à la disposition même des huttes sur le terrain, tout est rond. Aussi est-il naturel de se demander si les constructions carrées, le long foyer rectiligne de l'école de la circoncision ne trahissent pas l'origine exotique du Ngoma. Il semble très probable que c'est là une coutume sémitique apportée au sein des tribus cafres dans ce passé mystérieux où plus d'une fois l'influence des Abrahamites s'est exercée sur les tribus bantous. Rien, il est vrai, dans les formules secrètes que nous allons apprendre, n'appuie cette hypothèse. Elle est cependant très probable. Et voici une considération qui l'appuie a priori : Ces cérémonies si cruelles auraient-elles été inventées de toutes pièces par ces tribus dont les mœurs sont généralement douces, qui aiment jouir de la vie, ne sont nullement portées à l'ascétisme et se sont créé d'ailleurs une religion facile et sans prestations douloureuses. De même que la vue d'un régiment anglais au Cap, en 1820, fit du Zoulou Dingiswayo un général sanguinaire qui légua à Tchaka un esprit nouveau et transforma les paisibles clans de ces contrées en la nation militaire et dévastatrice que l'on sait, ne peut-on pas supposer que des ascètes sémites arrivant au milieu de ces peuplades primitives au carac-

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tère essentiellement mobile et influençable, ont réussi aies persuader d'adopter ce rite sacré des Orientaux?

J'en étais à me poser ces questions lorsqu'un vieux Gwamba, très au fait de l'histoire du pays, m'a apporté la confirmation de cette hypothèse. D'après lui le Ngoma n'a pas été inventé par les Ba-Pédi ou les Ba-Thonga. Il leur a été enseigné par les Malemba.

Les Malemba sont une étrange peuplade répandue au sein des tribus du Zoutpansberg un peu à la façon des Juifs parmi les nations européennes. Ils prétendent venir de la mer. Une tempête aurait détruit leur grand vaisseau et ils auraient gagné la côte d'Afrique sur des épaves. Ils se dispersèrent ensuite de tous côtés, vivant essentiellement en marchands. Ils achètent tout, grains, ustensiles et revendent leurs denrées plus loin. Ce sont eux qui ont enseigné aux habitants de ces parages les rudiments de l'art métallurgique. Ils savaient extraire le fer et le cuivre des roches.

Or ces Malemba sont aussi envisagés comme les « Chefs du Ngoma ». D'après mon vieil informant, ce sont eux qui l'ont introduit parmi les tribus du Zoutpansberg. Il serait téméraire d'affirmer qu'ils l'ont apporté aussi aux Cafres de la colonie du Cap, aux peuplades du Lessouto qui pratiquent la circoncision de temps immémorial. Mais l'influence que les Malemba ont eue au Transvaal, d'autres envahisseurs peuvent l'avoir exercée autrefois plus au sud, et, quoi qu'il en soit, l'origine sémitique du Ngoma est hautement probable.

La circoncision, chez les Juifs, était un rite essentiellement religieux, le symbole mystique de l'enlèvement de la souillure en même temps que le sceau divin apposé par Jéhova sur son peuple élu. Quelles transformations le rite Israélite a-t-il subies entre les mains des Bantous païens?

L'acte initial, l'opération phj'sique que nous avons

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racontée plus haut demeure. Mais la signification religieuse et morale qu'ils avaient pour les Juifs monothéistes a complètement disparu. Par contre, dans l'initiation qui accompagne la circoncision au sein de ces tribus, on peut distinguer quatre éléments que ne comportait nullement la coutume sémitique.

C'est d'abord la mémorisation de certains chants et de certaines formules plus ou moins incompréhensibles que l'on nomme les milao. Par l'acquisition de cette connaissance, l'initié est introduit dans la confrérie des hommes adultes et il saura désormais les mots de passe au mo^en desquels ils se reconnaissent entre eux. Celui qui ignore ces formules secrètes est profondément méprisé.

Puis ce sont des épreuves ph3'siques destinées à briser l'orgueil du jeune homme, à lui apprendre l'obéissance en même temps que l'endurance dans la douleur. A ce titre, le Ngoma façonne les sujets du chef, fait d'eux des serviteurs soumis et les prépare à la guerre.

En troisième lieu, il faut que les jeunes circoncis s'accoutument à entendre les horribles conversations des vieux et des bergers qui mettent un art raffiné à varier leurs propos obscènes. Les paroles impures, grossières ne sont pas tolérées au village, en temps ordinaire. Mais durant le Ngoma, aucune expression pornographique n'est interdite. Au contraire 1 Et l'on voit des hommes âgés s'ingénier à pervertir l'imagination de leurs fils et à leur apprendre les plus révoltantes obscénités. Ce côté-là de l'initiation est évidemment en relation avec la vie sexuelle du jeune garçon devenant jeune homme. Mais on avouera que c'est là une étrange préparation à la vie de famille et à la vie sociale. Dans ce débordement de propos infects et immoraux, le paganisme, fruit de la corruption, a marqué le Ngoma de son stigmate.

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Enfin la quatrième occupation des initiés, la seule qui puisse être approuvée et admirée sans réserve, c'est la chasse, dont ils font un apprentissage sérieux et utile. Hâtons-nous d'ajouter que ce sont les vieux qui en mangent les produits et que les pauvres garçons ne jouissent nullement du fruit de leurs peines.

La suite de notre récit fera voir de quelle manière ces divers éléments se combinent durant les trois mois que dure l'école de la circoncision.

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