‹ Zidji; étude de moeurs sud-africainesChapitre 4 sur 19 · UNE JOURNEE AU « SOUNGUI · texte numérisé non relu

UNE JOURNEE AU « SOUNGUI

Huit jours s'étaient écoulés depuis que Zidji et ses compagnons avaient fait la connaissance du Crocodile et de sa morsure douloureuse. Et maintenant ils commençaient à s'habituer à la nouvelle vie qu'ils allaient devoir mener durant trois mois. Malao, le père du Ngoma, le leur avait déclaré de nouveau au lendemain de leur entrée à l'école : « L'épreuve est rude. Le Ngoma, c'est le bouclier de peau de bufQe. Obéissez à toutes les lois, sous peine d'être mis au régime du lait de chèvre. Et vous, bergers, et vous, hommes d'âge mûr, vivez ici dans une continence absolue. Si vous alliez passer la nuit dans vos villages, cela équivaudrait à tuer tous les circoncis. Leur blessure ne guérirait pas. Ils mourraient par votre péché. C'est un interdit. » Les jeunes gens avaient fait de leur mieux pour se soumettre et ils avaient assurément fait de rapides progrès dans la discipline.

L'Orient se colorait à peine à la lueur de l'aube

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lorsque Malao réveilla les bergers et ceux-ci disposèrent en ligne les rameaux de bois mort apportés la veille par les circoncis, afin de mettre le feu à l'Eléphant. Puis ils firent irruption dans la baraque où ceux-ci dormaient encore et les réveillèrent. Quelques bergers étaient déjà sur la place des chants et entonnaient le solo du grand chant du Ngoma :

Chante, oiseau du matin !

C'est ainsi qu'ils appelaient les candidats qui arrivaient à la débandade, n'ayant pas perdu beaucoup de temps à leur toilette matinale, car ils ne portaient absolument aucun vêtement, sauf les quelques feuilles du « shondlo ». Se disposant en demi-cercle, autour des bergers, les circoncis répondirent par le refrain sonore en mineur qui s'élève dans les airs comme une clameur de guerre, comme une bravade farouche, comme un orgueilleux chœur de gloriole.

Et le son des voix sonores s'engouffrait dans la forêt, derrière la cour des mystères ; elles allaient frapper les parois du Marovougne qui répercutaient le refrain puissant et le renvoyaient jusqu'aux villages dormant encore dans la plaine.

Ce concert matinal ne manquait pas de sauvage grandeur et parfois Zidji, regardant vers l'Orient, où le soleil allait paraître, apercevait Vénus, l'Etoile du Matin. Alors il avait un frisson subit. Est-ce seulement à cause du froid piquant qu'il faisait ou bien

était-ce son âme qui tressaillait de l'enthousiasme vague avec lequel il allait à la rencontre de la virilité?

Lorsque, dansant sur la place, gesticulant à force de bras pour se réchauffer, les chanteurs eurent fait parler l'oiseau du matin assez longtemps, l'un des vieux entra dans le cercle et se mit à leur enseigner les formules secrètes, ce que l'on appelle les (( milao ». Cela dura longtemps, car il ne prononçait

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jamais que quelques mots à la fois et les faisait répéter aux jeunes gens à satiété. Que sont donc ces formules si importantes que toutes les tribus de ces parages enveloppent d'un tel mystère ? Voici les trois principales ou du moins voici la traduction des membres de phrases dont le sens est encore connu ;

Le petit oiseau est allé chanter.... Il a réveillé les manches des lances semblables à des lions.... Pour qu'ils aillent se transpercer mutuellement.... Forgé à l'école de la Circoncision.... Le grand sable des laboureurs ?... La marche à petits pas du sanglier.... De la rainette qui croasse.... Les circoncis marchent à la file; ils vont visiter la hutte mystérieuse.... Ils trouvent que c'est comme les anneaux entrelacés des vipères et des grands serpents verts.

Ces paroles forment la première partie de la formule principale qui, semble-t-il, est la glorification du Ngoma, du « soungui ». Ces armes semblables à des lions qui vont s'entre-déchirer, c'est l'Ecole qui

va commencer, éveillée par l'oiseau de l'hiver La

marche à petits pas du sanglier représente la vie du jeune garçon, piétinant sur place jusqu'à ce que l'initiation fasse de lui un homme. Les croassements de la rainette, c'est sa bêtise enfantine. Il faut dire que la rainette shinana est un étrange batracien qui, en temps ordinaire, est assez semblable à un petit crapaud, mais qui, lorsqu'on l'attaque, peut se gonfler comme la grenouille de La Fontaine. Elle devient alors dure, élastique, à tel point que ses ennemis, eussent-ils même un bec acéré comme les poules, n'arrivent pas à la transpercer. Le circoncis, avant son initiation, est comparé à la rainette shinana avant qu'elle se soit enflée. Par les épreuves du Ngoma, il va devenir semblable à elle quand elle combat, à elle l'invincible, la sage guerrière, l'invulnérable 1... Dans les dernières phrases, on voit la troupe des jeunes

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garçons (dite buk^Yera) introduite dans la hutte mj'stérieuse, loin des habitations et s'extasiant sur la sagesse qu'elle y rencontre. Les lois, les rites, les épreuves sont comme le fouillis inextricable des anneaux de plusieurs vipères entrelacées. Il faut devenir sage soi-même pour le démêler 1

La seconde moitié de la grande formule a trait à la maison des circoncis, au «soungui».

Dites : C'est le soungui.... Par terre, c'est une odeur

infecte.... En haut, c'est une beauté élancée Ce qui le

soutient ce sont des perches... Ce qui réunit les perches ce sont des baguettes, etc.

Ici l'imagination du professeur peut se donner libre carrière, il n'a qu'à ajouter tout ce qui lui plaît pour chanter la baraque de l'initiation. Sa description poétique n'est du reste pas flatteuse.

Cette formule dite du manengouana ayant été répétée maintes fois, on passe à deux autres plus courtes, mais plus intéressantes aussi. Les expressions employées ont un caractère archaïque mais presque littéraire dans leur concision un peu énigmatique :

Le grand lourdeau qui se faufile.... A travers les gués et les plaines de roseaux.... Qu'il faut dépecer par le dos, car ses entrailles tombent à l'intérieur.... C'est le Crocodile !...

Celui qui pratique des ouvertures (dans la forêt) pour descendre vers les gués et qui fra^^e un chemin aux éléphants.... Ils y viennent boire et s'y baigner.... Ne ditesvous pas que c'est l'Hippopotame?...

Celui qui marche comme sur des œufs.... Il marche sur

la terre sèche (Et pourtant il la presse si fort) qu'il en

sort de l'eau comme au marais!... C'est l'Eléphant, celui grâce auquel on se procure les pièces d'étoffe, celui qui enrichit, c'est lui !

Dans ces trois formules sont décrits les trois animaux sauvages qui font le plus d'impression sur l'imagination des noirs. N'est-il pas curieux que deux

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d'entre eux soient chantés en des expressions analogues dans les chapitres les plus poétiques du livre de Job? Certains traits de ces descriptions sont si caractéristiques qu'ils fournissent les mots de passe par lesquels les circoncis se reconnaissent. Ainsi, pour peu que je veuille savoir si mon interlocuteur est initié, je lui dirai sans raison apparente : Machindia bya ndjako ! c'est-à-dire : ce que l'on dépèce par le dos ? S'il répond : ngwenya, c'est le Crocodile, je saurai qu'il est un compagnon, sinon il n'est qu'un choubourou, un incirconcis.

Ce jour-là, le maître d'école était en veine d'allonger ses enseignements qu'il estimait sans doute fort précieux et utiles. Le soleil cependant montait à l'horizon et l'on commençait à sentir ses rayons. Il s'aperçut qu'il dépassait le temps consacré aux chants du matin. Alors, s'interrompant brusquement, il éleva en l'air son bâton avec un certain geste, sur quoi tous les circoncis de s'écrier en une clameur terrible :

— Zithari ! !

Or ce mot, après ce geste, a pour but de glorifier les vieux. Mais il a un sens si peu propre qu'on ne saurait en dévoiler l'explication, C'est une sorte de salutation obscène à laquelle les hommes du « soungui » prennent un plaisir extrême. Il y en a une autre que l'on peut traduire en l'atténuant quelque peu :

« Quand vous crachez, le souffle de votre bouche tuerait les ennemis à l'autre bout du pays 1 »

— Et maintenant, couchez-vous !

Les bergers firent irruption sur la place, frappèrent les circoncis sur la cuisse en disant :

— Chayi ngoma.

Ces mots, qui n'ont pas de sens dans la langue usuelle, mots qu'on emploie aussi bien en Pédi qu'en Thonga (peut-être est-ce une vieille expression des

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Malemba?), ces mots, dis-je, annoncent aux jeunes garçons qu'ils peuvent ôter leur vêtement de la veille et attacher autour de leurs reins les feuilles propres qu'ils ont cueillies pour cela.

Ce changement de costume une fois opéré, on passe à l'exercice suivant, la danse de l'Eléphant. C'est le grand plaisir des vieux et des bergers. Ils chantent et dansent. Les circoncis font l'orchestre.

Au commandement, ceux-ci se dirigèrent vers le foyer qui était allumé dans toute sa longueur; Malembé, le frère cadet du chef, marchait à leur tête. Il alla s'asseoir sur la pierre spéciale à lui réservée. Tous s'accroupirent en présentant au feu leur hanche gauche et, faisant semblant de prendre avec leur main gauche un javelot sur le sol, ils le jetaient avec vigueur dans le feu, avec la droite, simulant un combat violent avec l'éléphant. Ils commençaient par les mots : « Dowou wo tsé 1 Eléphant, tiens-toi tranquille 1 » Les surveillants, tous pourvus de bâtons, dansaient entre le feu et les baraques et répondaient par le refrain suivant :

La vache noire donne des coups de pieds ! Elle rue et renverse le bol de lait des babouins ! Prends garde, petit circoncis ! Ne va pas dévoiler le Xgoma ! Le Xgoma, c'est un petit couteau !

Dès qu'un des garçons ne luttait plus avec assez de fureur contre cet Eléphant imaginaire, les coups de bâton des danseurs tombaient dru sur son dos. La vache noire qui rue, ce sont les vieux. Ceux qui traient son lait, les babouins de la chanson, ce sont les circoncis qui lancent leurs javelots. Une heure, deux heures durant, il faut qu'ils se fatiguent à cette g3"mnastique puérile, au plus grand amusement des danseurs qui font autant de bruit que possible. Quelquesuns n'ont-ils pas attaché à leurs pieds des sandales

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de fer galvanisé avec lesquelles ils frappent le sol en cadence: Tha-tha-ka.... tha-tha-ka I Lorsqu'ils sont fatigués, d'autres entrent dans la danse et les remplacent. Mais les circoncis, eux, n'ont point de répit. Il s'agit qu'ils transpercent leur Eléphant jusqu'à ce qu'il soit réduit à rien, jusqu'à ce qu'il tombe en cendres.

Le chant de l'Eléphant est d'ailleurs très mélodieux, avec son refrain aux phrases qui se correspondent, coupé par les supplications que les circoncis adressent à l'Eléphant.

Deux heures durant, sans interruption, le chant avait retenti. Malembé,le chef des circoncis, qui avait été un peu gâté par sa mère à la capitale, donnait des signes de lassitude. Un des vieux lui administra une volée de coups qui remonta son courage. Pas de position sociale qui fasse, au Ngoma 1 Le Ngoma, c'est la guerre 1 Apprends ici même à connaître les hommes de la tribu et sache qu'ils ne sont pas des femmelettes ! Voilà ce que signifiait cette bastonnade. Et Malembé se remit à lancer ses javelots avec un zèle nouveau. Zidji, lui, calme comme il l'était, avait quelque peine à se maintenir dans l'état d'excitation factice nécessaire pour tuer l'Eléphant. Alors Gouanazi, avec un malin plaisir passait et repassait auprès de lui ; tout en dansant et vociférant avec une joie particulière : « Elle rue, la vache noire! », il lui allongeait des coups secs, répétés, toujours au même endroit. Zidji ne disait rien, mais il n'en oubliait pas un. Déjà Molondjo, son oncle, avait remarqué cette persistance de Gouanazi à battre son camarade et il lui avait dit : « Prends garde à toi 1 Celui qui frappe par haine, au Ngoma, et non par devoir, sera puni lui aussi. » Alors Gouanazi avait eu peur et, pour quelques jours, il laissa Zidji tranquille. Mais le plus malheureux, durant ces exercices longs et épuisants, c'était le petit Latane. A ce moment, déjà, il était bien

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malade. Il ne suivait ses camarades qu'à grand'peine, avec une démarche caractéristique. De son mieux, il gesticulait, il chantait : « Eléphant, tais-toi ! » Mais son cœur n'y était pas. On l'avait bien battu les premiers jours, mais par deux fois, il s'était évanoui et on ne le persécutait plus maintenant.

Soudain des voix de femmes se firent entendre au delà du pli de terrain où se cachait le village de l'école, là-bas près du grand arbre.

— Ha tsôô 1 criaient-elles. Nous brûlons !

C'est le signal de la fin de la danse de l'Eléphant, car ces femmes ce sont les mères, les sœurs des circoncis. Chacune d'elles apporte du village la marmite du matin, sur sa tète, et la dépose à distance. Alors les bergers prenant les marmites vides de la veille vont les leur rendre et se charger de celles qui viennent d'arriver. « Nous brûlons, c'est-à-dire : Notre tête est fatiguée de porter les pots.... Venez donc nous en délivrer! » Alors, courant à elles, les bergers leur lancent des lazzis, des propos d'un goût douteux où l'on entend les expressions les plus déshonorantes, les plus défendues en temps ordinaire. Telle est la règle au Ngoma. Un fils insulte sa mère, un fiancé sa fiancée, un père sa fille I Et tous ces gamins de circoncis d'éclater de rire à l'ouïe de ces conversations honteuses ! Quant aux insultées, elles ne font qu'en rire, elles aussi. N'ont-elles pas elles-mêmes écrasé ce maïs dans leurs mortiers en chantant des chansons grossières ! C'est le Ngoma 1

Des bâtons sont fixés en terre, à l'endroit où les femmes ont la permission de déposer leurs marmites. Elles y enfilent la petite couronne d'herbe tressée qu'elles avaient mise sur leur tête pour y poser l'amphore. Et c'est un sujet de joie et d'orgueil pour tous les habitants du « soungui » de voir le tas de couronnes s'élever jour après jour I

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Les femmes repartirent en jacassant. Bientôt on les entendit rire très haut. Elles se moquaient de l'une d'elles dont la marmite était pleine d'herbe, d'une herbe longue sortant par en haut et rayonnant dans toutes les directions, lui faisant une sorte d'ombrelle. « Ah I tu as été pincée, toi ! Tu voulais faire la paresseuse I Tu le sauras pour une autre fois. » C'était la mère d'un petit garçon nommé Gofana. On lui avait dit : « Apporte chaque jour double portion, telle est la règle au Ngoma. » Elle avait pensé : « Mon Gofana est un des plus jeunes de l'école. Il mangeait moins qu'un autre, à la maison. Pourquoi gaspiller mon maïs en lui préparant plus de nourriture qu'il ne lui en faut? » Et maintenant elle payait la peine de son avarice. Les bergers l'avaient désignée à la raillerie publique. Jusqu'à la porte de son village, elle fut suivie par une cohorte de moqueuses. Et le lendemain, elle ne recommença pas.

C'est en effet la loi que les circoncis doivent manger double portion matin et soir. Aussi la masse de polenta qu'apportent chaque jour les femmes est énorme ! Toutes les marmites sont d'abord déposées dans la baraque des vieux. Puis les bergers vont verser la farine de maïs sur les tables de roseaux. Quelques bonnes mères avaient joint à la farine un petit pot plein de sauce d'arachides délicieuse, espérant mettre quelque douceur dans la vie de leurs garçons éprouvés. Cet assaisonnement délicat, les vieux se l'approprièrent, car les circoncis mangent leur pitance sans sauce. Cette polenta blanche s'étalait en un véritable tas de trente centimètres de hauteur, sur la claie. Alors deux ou trois bergers furent désignés pour présider au repas. Une verge en mains, ils crièrent : « Tchigui goma ! » et alors, poussant des cris

de bêtes féroces, moumm moumm...., la bande des

garçons se précipita à genoux autour des tables.

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« Thari », dirent les bergers, et, à cet ordre, ils se mirent à manger. Manger n'est pas le vrai mot. C'est « se piffrer » qu'il faut dire, car le circoncis doit prendre des poignées de farine dans les deux mains et les porter à sa bouche aussi bien avec la gauche qu'avec la droite. Si l'un d'eux ralentit le mouvement, le berger doit le frapper avec force. Les coups pieuvent 1 Et il faut aller jusqu'au bout. Tout doit disparaître. Si une tablée a fini avant les autres, elle se précipite vers les retardataires et leur aide à expédier en hâte ce qui reste 1

Au commencement, cette suralimentation au moyen d'une nourriture fade cause à plusieurs des nausées irrésistibles. Il se produisit plus d'un accident. Les délinquants furent battus et leurs compagnons durent manger quand même tout le tas de polenta bien qu'il eût été souillé par les vomissements des malheureux. Voilà à quels festins Gouanazi faisait allusion quand il annonçait à Zidji qu'il mangerait.... de la viande de brebis.

Au sortir de ce repas forcé, ils se sentaient repus, remplis jusqu'au cou I Mais quelques exercices savamment organisés les attendaient alors et devaient leur aider à faire leur digestion. « Levez-vous et ramassez les miettes 1 » Chacun prit celles qui étaient tombées devant lui à terre et, se dirigeant vers un certain endroit où l'on réunissait les ordures, ils les jetèrent sur le tas en regardant du côté des villages et en criant le nom d'un incirconcis. « Ngomane! » disait Zidji. Et c'est avec un plaisir toujours nouveau qu'il se soumettait à cette règle et, avec sa dignité nouvelle de circoncis, insultait en pensée son frère cadet encore « choubourou » !

— Chantez de nouveau 1 leur dirent les vieux, quand ils eurent achevé leur repas. C'est bon pour l'estomac ! La nourriture descendra mieux.

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Et le Mafé-é-é-é retentit de nouveau, suivi d'autres chants :

Enfants du Crocodile!

Rentre-toi î rentre-toi comme la tortue qui rentre sa tête sous sa carapace....

Soudain un nouvel ordre retentit :

— Khedi goma I

A ces mots, tous se précipitèrent vers la barrière où ils cachaient leur provision de chaux, et ils s'en enduisirent tout le corps, car, durant les trois mois de l'initiation, ils doivent être blancs, resplendissants. La chaux, c'est la graisse de brebis dont ils s'oignent.... après avoir mangé sa chair! Et, en fait, elle protège leur corps contre les éruptions, les maladies de la peau qui ne manqueraient pas de se produire, puisque, durant tout ce temps, il leur est interdit de se laver. On va chercher cette chaux bien loin, en grand secret, pour que les femmes ne sachent pas ce qui fait briller les circoncis, quand elles les voient, par hasard, de loin, passer sur les collines, étranges apparitions blanches se détachant sur le ciel bleu, dans la lumière du matin 1...

— Et maintenant, en route pour la chasse !

Il est midi. Jusqu'au soir, les cent initiés, accompagnés des bergers presque aussi nombreux qu'eux, vont battre le pays, armés de leurs bâtons et de leurs sagaies.

— Vous rapporterez au moins trois lièvres et une antilope, leur dirent les vieux, sinon, gare à vous, vous serez battus!

Ayant revêtu des petites jupes de feuilles de palmier, ils sortirent de la cour des mystères en jetant aux échos leurs plus puissants Mafé-é-é-é ; dans les villages, les femmes se dirent ; « Gare ! La « boukouéra», la troupe des circoncis arrive. » Et celles

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qui étaient avisées s'enfermèrent dans leurs huttes. Quelques bergers vont en avant, pénètrent dans les villages auprès desquels la blanche troupe va passer. Si une fille s'est attardée dehors, ils la battent, la font entrer dans la case en hâte et ferment celle-ci avec des imprécations. Si, par hasard, d'autres femmes sont sur le chemin, un coup de sifQet retentit. Tous les circoncis se précipitent alors à terre pour n'être pas aperçus ; les imprudentes s'enfuient en poussant des cris d'épouvante ; parfois elles jettent même loin d'elles le panier conique qu'elles portent sur la tête afin de détaler plus rapidement, car plus d'une fut tuée pour avoir vu de ses yeux le « shondlo », la feuille de vigne 1 Elles le savent. Aussi laisseront-elles plutôt leur panier à la merci de la troupe qui porte malheur I

Ce jour-là, on alla chasser à la colline de Kouédji. C'est un petit avant-mont conique du Drakensberg qui s'avance en sentinelle dans la plaine et qui est couvert de buissons épineux, halliers impénétrables, retraite de nombreuses bêtes des champs. Il s'agissait d'entourer la colline par la base et, tout en battant les branches, de monter vers le sommet en chassant le gibier devant soi et en transperçant les animaux qui tenteraient de redescendre : exercice hautement amusant, excitant, superbe ! Déjà deux antilopes rouges marquées de blanc, des timbalala, avaient été levées, et elles faisaient des bonds énormes, sautant de ci, de là, évitant les pierres qui pleuvaient, les casse-tête habilement dirigés, jusqu'à ce que, aj-ant passé près d'une sagaie, l'une d'elles fut transpercée.

— Hallaloo ! cria l'auteur de ce bon coup, et ses voisins vinrent lui aider à achever l'animal.

Profitant de la brèche qui se produisait ainsi dans la ligne d'attaque, l'autre partit à fond de train vers la plaine. Un des bergers était là et vit la faute commise :

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— Nigauds que vous êtes ! Vous avez laissé partir l'autre ! Vous boirez le lait de chèvre ! Attendez seulement.

Quand le soleil descendit à l'horizon derrière la grande paroi du Marovougne, on se réunit aux environs du village d'un conseiller aveugle nommé Masélésélé. Le bilan de la journée, c'était une antilope rouge et un lièvre, plus six oiseaux de tailles diverses, entre autres un beau ramier bleu foncé, aux paupières, au bec et aux pattes d'or. Les plus jeunes des circoncis se chargèrent du gibier et la troupe rentra au « soungui » en remplissant le pays tout entier de ses clameurs sauvages.

Le retour, cette dernière montée au-dessus de la plaine, du côté de la roche grise, dans le frais du soir, avait toujours je ne sais quoi d'empoignant pour ceux qui, comme Zidji, étaient accessibles aux émotions d'ensemble. Alors, le jeune homme se sentait devenir vraiment quelqu'un, une unité active au sein de la tribu vénérable et puissante. Mais à cette sensation de gloire personnelle se joignait une crainte perpétuelle : celle des coups. Les vieux seraient-ils satisfaits de la chasse ou bien décideraient-ils de punir toute l'école à cause des maladroits qui avaient laissé fuir l'antilope? Rentrés dans la cour des mystères, les porteurs allèrent jeter les deux mammifères et les six oiseaux dans la baraque des vieux.

Malao vint inspecter le produit de la chasse.

— On vous avait commandé trois lièvres il n'y

en a qu'un ! D'autre part, il y a six oiseaux.

Malao aimait beaucoup le ramier bleu. Les pattes d'or de la colombe l'attendrirent. D'ailleurs, l'antilope rouge elle aussi est un fin manger

— C'est bien ; vous ne serez pas battus I

Et, le soir, ce fut un festin pour les surveillants du <( soungui ». Car, de toute cette viande, naturelle-

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ment, rien n'alla aux chasseurs; elle est tout entière la propriété des vieux, aussi bien que les petites marmites de sauce d'arachides qu'envoient bonassement les mères.

Ce jour-là, pour comble d'ironie, Molondjo, qui avait été désigné pour dépecer l'antilope, mit de côté l'un des estomacs de l'animal encore tout plein d'herbe à demi digérée et, quand les jeunes garçons furent à leur repas peu savoureux, il alla répandre cette matière verte et amère sur la polenta blanche en leur disant :

— Vous voyez, les petits ! On a pitié de vous ! C'est vous qui mangez toute la viande ! Vous êtes des seigneurs ! A nous il ne nous reste rien !

Et ils durent avaler cet assaisonnement repoussant, les pauvrets, sans dire mot, comme si c'eût été le plus exquis des régals, sous l'œil des bergers et sous la menace de leurs bâtons !

Après le repas du soir que les femmes avaient apporté au soleil couchant, les circoncis chantèrent encore quelques refrains en guise de stomachique. Puis ils transpercèrent l'Eléphant durant toute une heure en faisant danser les vieux et, enfin, vers neuf heures du soir, retentit le dernier ordre de la journée, celui qu'ils préféraient :

— Khoueréré I Mayisé 1 Mafefo !

A ces mots, ils se levèrent et allèrent retrouver chacun son lit.... que dis-je.... la place sale et terreuse, pleine de vers rongeurs, où ils devaient dormir.

Le froid était descendu de la montagne, piquant, désagréable. Ils n'avaient pour se couvrir que les nattes d'herbe grossièrement cousues par eux le premier jour. Et pourtant la plupart s'endormirent immédiatement, couchés sur le dos, selon la loi du Ngoma, éreintés qu'ils étaient par cette longue, longue journée d'épreuves.

L'évasion 47

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