‹ Zidji; étude de moeurs sud-africainesChapitre 5 sur 19 · L'ÉVASION · texte numérisé non relu

L'ÉVASION

Sur sa couchette de terre, le petit Latane se tournait fiévreusement, transgressant constamment la loi d'après laquelle, au Ngoma, il n'est permis de dormir que sur le dos. Il avait été battu le matin, à l'Eléphant, battu aux deux repas, battu surtout au retour des chasseurs. Latane n'était pas allé à la colline de Kouédji, car il se sentait trop faible pour marcher et son frère aîné, l'un des bergers, qui avait soin de lui, avait obtenu pour lui la permission de rester au « soungui ». Mais quand la troupe était revenue, tous s'étaient rués sur lui et sur trois ou quatre autres petits malades, dispensés eux aussi de la chasse. C'est la règle, hélas ! Il s'agit de punir ceux qui s'écoutent, qui manquent de courage, de virilité et leurs camarades d'épreuve les frappent plus fort encore que les bergers. L'un de ces coups, maladroitement appliqué, avait même fait pousser à Latane un cri de douleur. Sa plaie, mauvaise dès le premier jour, s'était dangereusement envenimée. Maintenant la fièvre le torturait et il n'avait pas une goutte d'eau à boire.

— J'ai soif, dit-il tout bas à Zidji qui, inquiet de le voir si mal, ne dormait pas.

Zidji ne répondit rien. Qu'aurait-il répondu? Il est interdit aux circoncis de boire de l'eau durant tout leur séjour au Ngoma.

Latane, torturé par la douleur, se coucha sur le côté droit. A ce moment, un coup de verge vint lui cingler les côtes. L'un des bergers qui était de garde cette nuit-là avait vu qu'il n'était pas sur le dos et

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il le rappelait ainsi à son devoir. Latane gémit longuement. Alors Zidji, indigné, se leva et dit à haute voix :

— Brigand que tu es, ne peux-tu pas laisser tranquille un petit garçon qui va mourir !

Il ne savait pas d'abord quel était le berger de faction ce jour-là; mais lorsqu'il fut debout, il le reconnut. C'était Gouanazi, avec sa vilaine face de satyre, ses deux hideuses cornes, ses j^eux insolents.

— Qu'as-tu à dire, toi, et qu'est-ce que cela te regarde? Il paraît que tu en veux aussi? Tiens î

Et il lui administra aussi trois ou quatre coups qu'on entendit d'un bout à l'autre de la cour des mj^stères. Gofana, le voisin de gauche de Zidji et Maroupi, celui qui était couché plus loin que Gofana, se réveillèrent au bruit de l'altercation et s'informèrent de ce qui se passait. Zidji qui tremblait de colère et avait une envie démesurée de se colleter avec son ennemi détesté leur dit tout haut :

— C'est Gouanazi qui tue le petit Latane!

Ce dernier avait fondu en pleurs. Les sanglots qu'il cherchait à réprimer étaient à fendre l'âme.

— Tranquilles, tranquilles, mauvais sujets que vous êtes, cria une voix d'homme.

Et, comme le silence ne se rétablissait pas, Malao, le père de l'école de la circoncision, arriva sur les lieux.

— C'est bien, dit-il, quand il eut entendu de quoi il s'agissait. On jugera ça demain.

Gouanazi s'éloigna et les quatre autres se recouchèrent. Mais Zidji ne pouvait dormir. Latane grelottait maintenant.

— J'ai froid aux pieds, disait-il.

Zidji alla chercher quelques charbons pour allumer du feu près de sa tête. Mais à quoi cela servait-il? La tête était toute en fièvre. C'étaient les pieds qui souf-

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fraient de la nuit crue et méchante. Or il était défendu de se chauffer les pieds.

— Tiens ! prends ma natte, dit le grand, le bon garçon à son petit ami.

Et Zidji l'en couvrit avec un soin maternel et resta toute la nuit nu, exposé aux morsures d'un vent d'hiver qui descendait des hauteurs du Mamotsuiri.

Le lendemain, Latane ne put se lever. La fièvre allait croissant et il souffrait horriblement. Malao vint le voir et dit à l'oncle du garçon, le frère de sa mère :

— Il ne va pas, le petit. Dépêche-toi de construire une petite hutte aux environs du « soungui » et tu iras le soigner.

Le (( Manyabé », le médecin de l'école, qui était justement arrivé la veille, vint examiner sa plaie et fronça les sourcils. Au reste quatre autres circoncis étaient dans le même cas, tous ceux qui avaient passé entre les mains de l'Homme-Lion qui avait opéré Latane. Mais ce dernier, ayant été si maladroitement battu, était dans un état beaucoup plus grave. Quelques hommes aidèrent à Maréma, l'oncle du petit malade, à élever en hâte une petite case de branchages et l'enfant y fut transporté le même jour.

A midi, lorsque les circoncis eurent fini de se blanchir à la chaux, avant de partir pour la chasse, ils furent convoqués sur la place des chants et des formules et Malao, en quelques phrases très brèves, leur dit :

— L'un de vous a osé protester contre la juste punition infligée à celui qui avait transgressé la loi et ne s'était pas couché sur le dos. Il va maintenant boire du lait de chèvre. Allons ! bêlez tous !

Et tous de faire à qui mieux mieux : Mèè, mèè, mèè !

Il faut dire, pour expliquer ces paroles énigmatiques, qu'il existe un arbre qui s'appelle mbiiti, du même nom que l'animal domestique qu'on appelle

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chèvre; de même, en français, le chèvre-feuille.... On prend quelques bâtons de son bois très dur ; le condamné applique ses deux mains l'une contre l'autre en séparant les doigts. Un bâton est introduit entre les index et les majeurs, un second entre les majeurs et les annulaires, un troisième entre les annulaires et les petits doigts. Zidji était là, debout au milieu du cercle, ses mains en haut, préparé pour le supplice. Alors un grand gaillard de six pieds prit entre les deux mains les bouts des trois bâtons, les serra très fort les uns contre les autres et souleva à deux pieds de terre et par trois fois le malheureux. La douleur est intolérable. Mais Zidji ne broncha pas. Seulement il regarda Gouanazi et celui-ci comprit.

— A présent, c'est fini.... Mais sachez que ce mbutilà, c'est la chèvre de Gouabé ^, la vieille chèvre qui a perdu ses poils mais dont le lait est intarissable. Il V en a en provision pour tous ceux qui en voudront. C'est bon ! Partez et revenez avec du gibier en suffisance.

Deux jours s'écoulèrent. Durant la nuit, on entendait le petit Latane gémir dans la hutte où son oncle le surveillait. Puis, la troisième nuit, on n'entendit plus rien, et, au matin, le bruit se répandit dans la cour des mystères qu'il était mort. La danse de l'Eléphant, ce jour-là, manqua de vivacité. Evidemment les circoncis avaient été frappés et tous ceux dont la plaie tardait à guérir se faisaient déjà d'horribles représentations ! Malao sentit cela. Il comprit qu'il s'agissait de réagir, non par la douceur et la bonté, mais par un redoublement de sévérité. Quand la blanche troupe fut partie pour la chasse en chantant son Mafé-é-é-é moins fièrement que d'ordinaire, il réunit les hommes et les bergers restés au camp de la circoncision :

• Gouabé, nom du premier homme.

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— Qu'on m'apporte la marmite de la mère de Latane, dit-il.

Et, avec son couteau, il fit une profonde^Jentaille au bord.

— C'est tout ce qu'on fera pour annoncer à cette femme la mort du petit. Il lui est absolument interdit de pleurer. Si vous entendez des cris de deuil dans son village, nous irons le détruire la nuit prochaine. Toi, Maréma, dis à ta sœur qu'elle se taise.

Quelqu'un dit : Il faut consulter les osselets. Peutêtre Latane a-t-il succombé à cause des maléfices. I! y a peut-être un jeteur de sorts, ici. Nous pourrions avoir à souffrir de lui nous aussi.

— Point du tout, répondit Malao. Quand un circoncis meurt au Ngoma, pas n'est besoin de chercher une explication ailleurs. C'est la faute du Ngoma. Il a été tué par le Ngoma. Il a été mangé par le Ngoma. Et prenez garde de ne pas rendre ces garçons pusillanimes. Je vais leur dire leur affaire ce soir à leur rentrée ! Toi, Maréma, prends cinq autres bergers avec toi et allez creuser la fosse. Creusez-la sans bêche. C'est interdit. Si vous alliez en chercher une au village cela donnerait l'éveil. Choisissez donc un endroit humide, là-bas aux environs du ruisseau du Moudi et servez-vous de vos bâtons. Vous enterrerez le petit dans sa natte d'herbe avant le coucher du soleil. Et qu'on n'en parle plus; m'entendez-vous? qu'on n'en parle plus I

Ainsi fut fait. Quelques heures après, la hutte était démolie, le petit Latane dormait dans un sépulcre plein d'eau et les circoncis rentraient au Ngoma. Ils avaient fait une piètre chasse. Cela fournit à Malao son exorde :

— Eh quoi ! tas de capons que vous êtes ! Vous avez donc tous envie de boire du lait de chèvre? Qu'est-ce que cette paresse signifie? Vous vous dé-

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coiiragez parce que Latane est mort? La belle affaire 1 vous tous aussi vous mourrez et tant mieux ! Ne vous a-t-on pas dit que le Ngoma, c'est le bouclier de buffle, c'est le Crocodile qui mord, c'est le Lion qui déchire? Luttez donc ! Et s'il y en a que le Ngoma dévore, c'est bien. Cela a toujours été ainsi ! Vous dites que vous voulez être des hommes. Ne savez-vous pas que, à l'armée, quand on se bat pour le chef, il y en a qui sont transpercés? Allons donc : Chantez ! Chantez de toutes vos forces : Ma-fé-é-é-é-é !....

Electrisés par ces paroles, les circoncis entonnèrent leur chant de virilité, leur refrain d'orgueil et de courage et ils allèrent se coucher.

— Zidji I dit Gofana tout doucement, lorsque la plupart furent endormis.

— Que dis-tu?

— C'est plus fort que moi ! je veux m'enfuir avec Maroupi.

— T'enfuir? Pour aller où? Si tu vas au village, on te tuera, ta mère aussi, et tes sœurs et toutes les femmes de chez vous 1

— Non I nous avons décidé de nous sauver par la montagne et d'aller nous cacher chez les blancs.

— Chez les blancs? Vraiment? dit Zidji. Et il réfléchit un instant.

— Peut-être Maroupi réussira-t-il. Mais toi, tu es trop petit, trop faible.

— Peu importe î Tout plutôt que cette vie horrible. Du reste, je me sens malade, toujours plus malade et je ne tarderai pas à mourir comme Latane. Parfois il me semble que je deviens fou !

— Silence I cria le berger-surveillant, qui passait derrière eux.

Lorsqu'il se fut éloigné, Zidji demanda encore :

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— Quand vous évaderez-vous?

— Demain soir.

Le lendemain, on n'alla pas à la chasse. Il y avait des menaces de pluie, un fait assez rare qui se produit trois ou quatre fois seulement durant la saison sèche. Après la cérémonie du peinturlurage à la chaux, on se réunit sur la place et les vieux s'amusèrent à soumettre les circoncis à quelques épreuves nouvelles qu'ils ne connaissaient pas encore, mais qui ne sauraient être laissées de côté dans un Ngoma qui se respecte. L'un des garçons désigné par Malao dut écarter ses jambes, mettre entre ses genoux, de l'un à l'autre, un roseau appointi aux deux bouts et courir à travers la place de toutes ses forces. Et tous les hommes de lui crier : « C'est cela ! Porte le Ngoma 1 Porte-le bien 1 Ne le laisse pas tomber 1 » Naturellement à chaque enjambée le roseau entrait dans sa chair et lui faisait très mal. Tous y passèrent, les uns après les autres.

Un des plus âgés des circoncis avait un jour prononcé des propos indignés contre les vieux, se plaignant de l'assaisonnement vert qu'on leur servait toutes les fois qu'une antilope avait été tuée. Il avait dit à ses camarades : « Laissons désormais les antilopes fuir ,» et cette parole avait été rapportée à Malao par un des bergers. Ce jour-là, on lui fit boire le lait de chèvre avec la langue, c'est-à-dire que les deux bâtons de l'arbre-chèvre furent mis au-dessus et audessous de sa langue et serrés l'un contre l'autre avec force : Et tandis que le pauvre jeune homme retournait s'asseoir à sa place, les larmes aux yeux, le vieux lui dit :

— Apprends désormais à tenir ta langue en bride I Et, ce jour-là, les circoncis regrettèrent la chasse.

Les bêtes sauvages étaient moins méchantes que ces hommes rudes et sévères.

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Vers quatre heures, on les lâcha pour aller à la recherche du bois mort. En effet, celui qui se trouvait dans les environs avait été complètement épuisé, car l'Eléphant en consomme d'énormes quantités, et il s'agissait d'aller plus loin, dans la forêt aux pieds des roches, de ramener des troncs entiers qui pourrissaient dans les pierres roulantes et qui fourniraient du combustible pour plusieurs jours.

Ce fut le moment propice que choisirent Gofana et Maroupi. Zidji, qui les guettait de l'œil, les vit s'éloigner. Un berger les siffla.

— Nous allons chercher un tronc que nous connaissons, là-bas 1 répondirent-ils.

Puis, ajant disparu derrière un bouquet d'arbres, ils s'enfuirent. Maroupi était grand, sec, avec des muscles de fer; ses traits étaient durs, résolus, sa bouche morose mais ferme, ses yeux curieusement injectés de sang. Gofana, beaucoup plus petit et plutôt replet, était un peu faible d'esprit et suivait son grand compagnon comme un chien. Maroupi avait bien calculé son coup. Ils iraient passer la nuit du côté du Mamotsuiri, dans une certaine ravine boisée, toute pleine de lianes et d'épines qu'il connaissait depuis longtemps, ayant souvent gardé les chèvres dans ces parages. Puis, à l'aube, ils en sortiraient et, passant le promontoire du Marovougne par un col peu fréquenté, ils redescendraient de l'autre côté de la paroi rocheuse, sur la vallée de Thabina. Là, il avait une tante qui l'affectionnait particulièrement et qui les cacherait dans sa hutte jusqu'à la nuit suivante.

Les deux ombres blanches fuyaient donc par les sentiers rocailleux de la montagne vers le ravin protecteur. Un troupeau de chèvres gardées par quatre petits bergers paissait dans le taillis, parmi les fougères-aigle, les grandes composées jaunes, les arbustes de toute sorte. Maroupi siffla. A la vue des circoncis,

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les gamins s'enfuirent épouvantés, et ils passèrent. Mais, à leur consternation, les fugitifs aperçurent, descendant par le sentier, une troupe de femmes avec leurs paniers sur la tête. Elles revenaient des prairies du Mamotsuiri où elles étaient allées cueillir certaines herbes dont on fait des ficelles. Un coup de sifflet, plusieurs coups retentirent, sifflet d'alarme bien connu et ils se précipitèrent à terre. Alors, dans la tranquille procession, ce fut un épouvantement subit. Affolées à la pensée de rencontrer la « boukouéra » maudite, elles jetèrent loin le contenu de leurs paniers pour pouvoir les prendre sous leurs bras et dégringolèrent tout droit à travers la brousse épaisse et épineuse, glissant, tombant, se blessant, n'ayant qu'une pensée : Eviter la vue qui donne la mort î L'une d'elle passa tout près des deux garçons. Elle les vit. Elle vit tout ! Elle crut mourir de saisissement. Quand elle rejoignit ses compagnes, sur un autre chemin, plus bas dans là vallée, elle leur avoua tout.

— Malheur et damnation, dit une des vieilles ! N'en dis rien à personne I Si on le sait, c'en est fait de toi!

Et elles jurèrent toutes de ne rien dire de leur rencontre.

Maroupi et Gofana passèrent à quelque distance du village d'Aprinne, un Mosouto qui aime la montagne et la solitude et qui a bâti les trois ou quatre huttes qu'il possède à mi-côte du Marovougne, sur un joli replat gazonné. Ses chiens — car il en a toujours quatre ou cinq pour chasser les marmottes et les lièvres — ses chiens aboyèrent furieusement.

— Presse le pas, dit Maroupi. Hâtons-nous I Enfin ils arrivèrent au ravin escarpé dans le fond

duquel se trouve une petite forêt très épaisse qui descend comme une coulée de lave noire. Il fallait d'abord

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se frayer un passage à travers des fougères aquilina, hautes d'un mètre, toute une végétation de grandes papillonacées et composées, avec des mimosas épineux par ci par là. Ce n'était pas trop difficile, bien que certaines orties, qui piquent par les sépales de leurs fleurs vertes, leur déversassent leur venin au passage. Plus loin, une sorte de ronce rampante grimpant aux herbes, munie d'épines aiguës, crochues, celle que nous appelons la salsepareille, bouchait le chemin, et, pour se frajer un passage, ils se mirent en sang. Mais c'était justement ce qu'il leur fallait : une cachette impénétrable. Habitués à souffrir, croyant qu'ils touchaient à la liberté, ils enduraient tout sans rien dire. Enfin ils arrivèrent au milieu du ravin. Il y avait là de grandes pierres couvertes de bégonias aux fleurs café au lait, des fougères gracieuses de plusieurs espèces différentes, des streptocarpus semblables à de gigantesques grassettes bleues. Quelques arbres immenses maintenaient en toute saison une ombre épaisse et une fraîcheur de cave en cet endroit d'ailleurs si bien protégé par son rempart d'épines. A ces arbres grimpaient plusieurs lianes grosses comme la jambe, qui s'élançaient d'un bond du sol aux branches les plus élevées, à quinze ou vingt mètres d'altitude. Pour parler plus exactement, ces lianes étaient suspendues aux rameaux puissants des arbres. Evidemment elles avaient crû en même temps qu'eux. Or elles constituaient la dernière ressource de Maroupi. L'une d'elles, un mimosa grimpant, était pourvue d'épines grosses comme le pouce et très pointues. L'autre était absolument lisse. Sous l'un des rochers éboulés qui remplissaient le fond du ravin, il y avait un trou, une grotte à marmottes où les deux garçons se blottirent. Le soleil s'était couché. Maroupi respirait.... Soudain les chiens d'Aprinne se mirent à aboyer.

évasion

— Ecoute bien, dit-il à Gofana.

— Malédiction 1 C'est eux ! Nous sommes poursuivis ! Vite, grimpons !

Et empoignant la liane lisse, Maroupi franchit vigoureusement l'espace qui le séparait des hautes branches. Là-haut, il se blottit dans un épais bouquet de feuilles, où il était impossible de l'apercevoir. Gofana, lui, saisit la liane épineuse. Il n'avait pas grimpé deux mètres que ses jambes étaient en sang. En gémissant il se laissa retomber et voulut remonter par la liane lisse. Mais déjà on entendait les aboiements plus rapprochés.

— Cherche 1 cherche ! disaient des voix, et le bruit des grandes herbes abattues à coup de bâton, des ronces-salsepareille qu'on coupait, annonçait qu'une troupe arrivait.

— Cache-toi dans le trou, cria Maroupi I Gofana obéit.

— Aïe les épines I entendait-on crier. Ces malins I Avoir tant à souffrir pour eux 1 Gare à eux!

Bientôt la meute déboucha dans l'espace libre à la fraîcheur de cave, sous les grands arbres, et les chiens sans hésiter allèrent découvrir Gofana sous son rocher.

— Ah 1 ah ! le voilà, notre petit coquin, dirent les bergers en le rouant de coups. Et l'autre, où se trouvet-il?

Ils regardèrent de tous côtés. L'ombre était épaisse déjà, dans la forêt, car le crépuscule est de courte durée.

— Après tout, est-on bien sûr qu'il y en ait deux ? demanda l'un des jeunes gens. Les gamins des chèvres disent n'en avoir vu qu'un.

Et, satisfaits de leur prise, ils reprirent le chemin du camp des circoncis en poussant Gofana devant eux.

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Maroupi poussa un immense soupir de soulagement, dans sa haute retraite. Le petit bois rentra dans le silence. Mais, comme la nuit était tout à fait venue, son cœur pensa défaillir dans sa poitrine. Un cri avait retenti soudain dans le feuillage des grands arbres, cri étrange, effrayant. Puis ce fut comme un bêlement de chèvre.

« Le shimhé-mhé-mhé 1 » se dit-il avec horreur, se rappelant avoir entendu dire qu'il demeurait précisément dans ce ravin. Le shimhé-mhé-mhé c'est le grand serpent de la montagne, la « Vuivre » des Ba- Pédi qui chemine toujours dans les branches et qui tue l'homme en mordant le milieu du crâne. « Je suis mort, » se dit-il. Et, se dévalant avec rapidité par la liane, malgré l'obscurité, il sortit de la forêt, se fraya un chemin à travers les épines avec une énergie de désespoir et courut à toutes jambes par le chemin vers le col de Thabina. Là-haut, sur l'autre versant du chaînon, était une prairie plate avec deux charmantes petites forêts aux arbres toujours verts. Un vent frais y soufflait. Bien que la solitude fût grande, partout on y voyait des chemins frayés. La terreur de Maroupi se dissipa. Il se décida à attendre le jour sur ce plateau. A la première lueur d'aube, il descendit du côté de la vallée de Thabina, jusqu'à une jolie source où il s'était souvent désaltéré. Il but, oui, il but, non parce qu'il avait soif, mais parce qu'il était libre. Surtout il se lava, il fit disparaître toute trace de chaux sur sa peau et se ceignit d'une ceinture qu'il avait préparée avec des peaux de marmottes les jours précédents. Ainsi, ayant repris son costume et sa couleur d'autrefois, il arriva dans l'autre vallée, dans le village de sa tante maternelle. La place était déserte. Tout le monde était aux labours. C'était une chance ! Maroupi entra dans la hutte par la porte très basse en se traînant par terre et attendit dans l'inté-

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rieur le retour de celle qu'il appelait sa mère. Elle arriva bientôt et tomba des nues en voyant son neveu. Mais, étant femme et ayant pour lui une grande affection, elle entra immédiatement dans ses plans d'évasion,

— L'oncle est justement absent; heureusement pour toi, car il pourrait bien exiger que tu retournes au Ngoma; il reviendra demain. Ce soir, à la nuit, tu sortiras d'ici et je te préparerai des pains de millet pour la route. Chez les blancs tu trouveras facilement à t'engager. Cache-toi derrière le « ngoula » (le grand panier de provisions qui occupe généralement le fond de la hutte).

Par des chemins détournés, Maroupi partit pour Hœnertsbourg et, deux jours après, il entrait comme garçon à tout faire au service d'un fermier sur le plateau du Transvaal, à cinq shellings par mois. Il était si heureux qu'il eût bien payé lui-même cinq shellings pour être tranquille et à l'abri.

Six mois plus tard, il revint à la maison. Personne ne lui parla de son escapade. Le camp de la circoncision était brûlé, le temps du Ngoma était passé ; il y avait péremption !

Hélas 1 il en fut bien autrement pour Gofana. Le lendemain de sa tentative d'évasion, il fut lié dans un coin de la cour et les hommes discutèrent son affaire. Deux opinions étaient en présence. Les uns, les représentants de l'ancien ordre de choses et de la coutume exacte du Ngoma disaient : « Il doit être brûlé le dernier jour avec les baraques, les ustensiles et tout ce qui a servi aux rites. On le liera sur la grande perche « moulagarou » et les flammes purificatrices délivreront le pays d'un traître qui a transgressé la loi. » D'autres déclaraient que ce serait dangereux. Une plainte pourrait être formulée auprès du gouvernement des blancs et le chef serait puni. Mieux valait

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faire boire au garçon des médecines qui lui feraient perdre le peu d'esprit qui lui restait. Maintenant même, il avait été si prodigieusement effrayé par les chiens, les coups, les menottes, que peu de chose suffirait pour obtenir ce résultat. En le voyant devenir fou, tous les garçons circoncis ou à circoncire seraient avertis à salut ! Ils sauraient que celui qui veut échapper à la règle de l'Ecole ou bien disparaît, comme Maroupi, ou bien perd la tête, comme Gofana. On finit par se rallier à ce dernier avis.

Le « Manjabé » fut mandé. C'était un bonhomme plein d'astuce. Il remarqua sans tarder que, toutes les fois qu'un chien aboyait, Gofana tressaillait. « Bon ! j'ai mon affaire, » se dit-il.

Il prépara des bouts de racines, les cuisit dans une marmite, cueillit certaines feuilles pour asperger le malheureux et lui dit d'une voix terrible :

— Te voilà devenu un chien ! Aboie !

Il obéit : Wou I wou !

Alors le Manyabé le lava, le frotta, l'enduisit d'une graisse noire autour du cou et lui dit :

— Tu aboieras désormais toutes les fois que tu voudras manger ou boire. Si tu oublies une seule fois, tu mourras I

Et, durant toute la fin de l'Ecole et bien longtemps encore, Gofana abo^^a trois ou quatre fois le jour. Ses camarades l'appelèrent nouamln^ana, l'homme-chien, et la conviction se répandit partout que celui qui s'évade du Ngoma devient fou.

Bartimée 61

BARTIMÉE

Or, une certaine après-midi de juillet, au moment où le soleil allait se coucher, il y eut une querelle fort bruyante dans le village le plus rapproché de la capitale. Deux femmes se prirent aux cheveux, si tant est qu'on puisse dire cela des négresses crépues. L'une d'elles portant des « tingoya », l'expression est en place quand même, car les « tingoya » ce sont des mèches de cheveux fortement allongées, enduites d'ocre et retombant aux côtés du front et sur la nuque. Elles sont l'apanage des nourrices qui amusent les bébés en les faisant aller de ci de là, et des magiciens dont l'expression cabalistique est rehaussée par ces curieuses queues de rats qui se balancent. Au reste c'est un fait digne de remarque que, chez les peuples primitifs et peut-être chez d'autres moins retardés, le magicien et le prêtre cherchent à revêtir une apparence féminine....

Ces deux femmes, naturellement, étaient les coépouses d'un seul homme et celui-ci, qui était un joyeux compère, s'amusait à les exciter l'une contre l'autre, comme ces gamins qui ramassent deux sauterelles dans un champ et qui les tiennent en présence l'une de l'autre, éprouvant un plaisir extrême à les voir se mordre, se dévorer jusqu'à extinction. Le sentiment de jalousie particulier aux femmes des polygames se nomme le « boukouélé » et il y a un certain endroit dans le village qui porte aussi ce nom parce que c'est là que ces sentiments très spéciaux s'épanchent de préférence. Donc, sur la place des jalousies,

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entre deux cours-cuisines, les deux mégères s'étaient battues, égratignées, mordues, en émaillant leur discussion d'injures dignes du temps du Ngoma où aucune expression, fût-ce la plus ordurière et la plus insultante, n'est prohibée.

Cependant le bruit de cette querelle parvint jusqu'au camp de la circoncision, car un des surveillants se trouvait justement auprès du chef, à ce moment-là. Il rapporta les détails de l'affaire au tribunal des vieux et ceux-ci décidèrent d'organiser ce que les Anglais appellent une « expédition punitive ». Le lendemain au soir, celui des hommes qui s'appelle « la mère des circoncis » appela tous les bergers à lui; ils se munirent de bâtons, et, profitant d'un superbe clair de lune, sortirent de la cour des mj'stères. Quelques circoncis les accompagnaient, entre autres Zidji qui avait demandé à être de la partie ; et c'était une chose à voir que cette file d'ombres noires se terminant par dix formes blanches, descendant le sentier par la pleine lune et entonnant leur formidable Ma-fé-é-é-é ! en arrivant auprès des villages. Partout ce fut un cri d'étonnement et d'épouvante, et les femmes, abandonnant leurs marmites, allèrent se réfugier dans les huttes obscures. Cependant le village des délinquantes fut cerné, et bientôt envahi. Avec des chants de menace, la troupe noire et blanche se répandit partout et finit par entourer les cases où elles s'étaient enfermées. Deux ou trois bergers, les plus résolus, sautèrent sur les huttes, grimpèrent jusqu'au sommet en se tenant à la couverture d'herbe et se mirent en devoir d'enlever les gerbes en commençant par le haut. Alors le mari sortit, frappant ses deux mains l'une contre l'autre et il fit empoigner au poulailler deux ou trois poules qu'il livra à la mère des circoncis. Le vieux leva la main pour arrêter le zèle destructeur de ses soldats et le village fut évacué.

Bartimée 63

Tout glorieux de leur haut fait et de l'amende qu'ils avaient réussi à extorquer, les bergers retournaient au camp.

— Si nous passions chez les « Madjakane », suggéra l'un d'eux.

On appelle de ce nom, au Tra.nsvaal, les chrétiens indigènes. Leur village était en effet tout près, droit au pied de la colline. Ils avaient bâti cinq ou six maisons carrées en briques et une jolie chapelle, et vivaient là paisiblement sous la direction de leur évangéliste Bartimée. Un quart d'heure plus loin, du côté de la plaine, sur le flanc d'une colline assez abrupte, se trouvait la station proprement dite où demeurait le missionnaire blanc.

Bartimée n'était pas un homme du pays. Il avait accompagné son missionnaire au Bokhaha quand, sur la demande expresse des conseillers de Dabouka, il avait décidé de s'établir parmi eux. Bartimée était grand, maigre, toujours proprement vêtu. C'était un beau type de chrétien noir, sérieux et zélé, passablement autoritaire, mais ayant fort à cœur la conversion des deux tribus, des Ba-Nkouna comme des Ba-Pédi. Bien qu'il se fût spécialement voué à l'évangélisation de ces derniers, il était de race Thonga. C'était là sa nationalité ; il était donc du même groupe ethnologique que les Ba-Nkouna, et avait acquis déjà un certain empire sur Dabouka, le jeune chef nkouna qui avait même commencé à suivre son école. Se tenant très droit, dans la chaire modeste de sa chapelle, avec un regard vif, une parole colorée, très vivante, il attirait beaucoup d'auditeurs le dimanche et déjà une petite congrégation de six familles s'était formée autour de lui.

Lorsque la troupe des bergers déboucha sur la place de son village, les chrétiens étaient réunis dans leur église pour la prière du soir. On entendait leur

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chant retentir. C'était sur l'air du cantique : « Reste avec nous. »

Demeure avec nous. Seigneur, car le soleil s'est couché. Tout passe ici-bas, les hommes et les choses ! Toi seul tu restes à toujours, demeure avec nous î

Ils sortirent au moment même, et ce fut pour voir le village envahi par les ombres noires. Les blanches avaient fui au « soungui », déjà, afin de n'être vues de personne. Les bergers passablement montés se livrèrent alors à une de leurs manifestations accoutumées, insultant les femmes, dansant et criant, cela d'autant plus qu'ils savaient les Madjakane très opposés au Ngoma.

— Partez d'ici, cria Bartimée, dont le tempérament très vif s'enflammait et qui avait totalement oublié le cantique mystique. Les bergers redoublèrent de cris et d'injures. N'avaient-ils pas raison? N'était-ce pas la loi du Ngoma?

— « Fils de Satan! » leur répondait l'évangéliste. Enfin la horde sauvage et vraiment satanique partit.

On les entendit qui escaladaient la pente de la montagne en hurlant encore leurs refrains bruyants.

Bartimée n'hésita pas. Il déposa ses livres de prières, prit sa canne et se rendit tout droit chez le chef Dabouka pour se plaindre.

— C'est une honte! disait-il. Si les païens veulent paganiser, qu'ils paganisent entre eux. Mais envahir ainsi le village de la prière et nous horrifier avec leurs chants et leurs propos infernaux, je ne puis l'admettre 1

— Tu as raison et ils ont tort, je les gronderai.

En effet, dès le lendemain, Dabouka envoyait chercher Mankélou et le priait d'aller au Ngoma de sa part et de défendre qu'on ennuyât de nouveau les chrétiens. Il savait ce qu'il faisait en choisissant Man-

Bartimée 65

kélou. Celui-ci, tout en étant un païen convaincu, avait été l'un des premiers à opiner qu'il fallait recevoir les missionnaires dans le pays. Plusieurs raisons politiques et autres l'avaient poussé à favoriser l'établissement du prédicant blanc au sein de la tribu. Il était donc tout désigné pour prendre la défense des chrétiens. C'est ce qu'il fit avec sagesse et modération.

Cependant l'expédition des bergers devait avoir une autre conséquence bien plus grave. Parmi les fidèles qui étaient sortis de la chapelle ce soir-là, la « mère des circoncis » crut reconnaître un sien parent, un homme d'âge mûr, nommé Jacob. Ce Jacob avait toujours eu pour l'école de la circoncision une répugnance extraordinaire. Aussi avait-il eu soin de filer parla tangente toutes les fois que le rite devait être pratiqué. D'abord, comme jeune garçon, il s'était joint à une caravane qui était allée faire un tour au Bilène, dans la plaine du Bas-Limpopo pour acheter des peaux de civettes et de léopards. Puis, régulièrement, il partait en février, au temps du « bokagne » (bière faite avec des fruits qui mûrissent en janvier), il allait en ville et s'y engageait pour quelques mois. Ignorant l'existence du Ngoma, il venait de rentrer chez lui, s'étant d'ailleurs converti à Pretoria dans l'église d'un pasteur indigène nommé Kanyana. Quand il avait appris que l'école de la circoncision battait son plein, il avait négligé de s'éclipser de nouveau, pensant qu'on l'avait oublié, croyant qu'il y avait en quelque sorte péremption pour lui.... Mais on se souvenait parfaitement de lui, et, en l'apercevant, le vieux s'était dit : « On va te tenir! »

Il en parla secrètement à Malao, qui fit surveiller le village des chrétiens. Les espions déclarèrent qu'en effet c'était Jacob, le peureux, qu'il demeurait dans la maison même de Bartimée et qu'il consacrait toutes

66 A l'école de la circoncision

les après-midi à labourer le jardin potager de l'évangéliste. Il faut dire que celui-ci avait de superbes cultures. Grâce à un canal creusé sous la direction du missionnaire, l'eau du Moudi arrivait en abondance dans son village, et il avait planté un énorme carré de bananiers entre lesquels il cultivait force choux, laitues, oignons, qu'il vendait aux mineurs du pays à des prix très rémunérateurs. Jacob était son jardinier. Il paj^ait ainsi sa pension.

Le plan de Malao et consorts fut vite arrêté : On enverrait dès le lendemain une vingtaine de bergers dans le jardin de Bartimée ; ils y « cueilleraient » Jacob aussi aisément que Jacob y cueillait ses légumes. Ainsi fut fait. Le village était désert. Bartimée était justement allé à la station pour parler au missionnaire d'affaires de paroisse. Nul ne fut sur les lieux pour s'opposer à cet enlèvement. Et alors, avec des cris de triomphe, les bergers introduisirent le pauvre homme dans la cour des mjstères. L'on dépêcha une estafette à l'un des Hommes-Lions pour qu'il vînt sans tarder circoncire le peureux. Quant à celui-ci, il tremblait de tous ses membres. Il se voyait déjà mort et recommandait son àme à Dieu.

Bartimée, lorsqu'il revint de la station à son village, apprit en route que les bergers avaient été chez lui. L'idée de ce qui s'était passé lui traversa l'esprit. Il pressa le pas, il appela Jacob. Pas de Jacob 1 Alors, sans perdre une minute, il prit un paquet de feuilles de tabac et se dirigea vers le Ngoma. Il était cinq heures du soir. Les circoncis venaient de rentrer de la chasse en jetant aux échos leurs Ma-fé-é-é-é retentissants. Bartimée qui les suivait de près sentait son cœur s'émouvoir. Craignait-il? Non, après tout! Il connaissait à fond toutes les coutumes de cette détestable école et allait jouer d'audace.

A la porte de l'enceinte, il s'arrêta. Aussitôt plu-

Bartimée 67

sieurs initiés vinrent lui poser les questions d'usage :

— La bête qu'on dépèce par derrière?

— Le Crocodile, répondit Bartimée, car ses entrailles retombent en dedans.

— La grande formule de Manengouana? Et l'évangéliste leur débita le : Manengoii, hentchilc, bentcha, tiroula, foula ngoma, etc., etc., avec une assurance telle qu'on ne pouvait douter qu'il eût été initié. Mais lorsque les jeunes garçons se furent retirés, Bartimée, sagement, s'assit sur ses talons, posa à terre le paquet de tabac et envoya l'un des circoncis chercher un des vieux qu'il connaissait. Il ne savait pas quelle était la loi de pénétration dans le Ngoma de ce pays-ci, car elle diffère suivant les tribus. Il y avait bien six paires de perches, mais de quelle manière fallait-il les contourner? Le vieux étant arrivé salua l'évangéliste. Celui-ci tendit sa petite provision de tabac en le priant de l'introduire. Le mode de procéder était en effet très compliqué. Il s'agissait, au lieu de prendre la route droite entre les perches, d'entrer à gauche de la première paire, puis de traverser la route, de contourner ensuite la seconde paire, puis la troisième, de s'avancer ainsi en faisant des lacets afin de déboucher sur la place de l'Eléphant à droite, à l'endroit qu'on appelle la porte des hommes, et non à gauche, du côté de la baraque des circoncis. S'il se fût trompé, dans cette périlleuse entrée, Bartimée aurait été hué. Grâce à sa prudence, il fut fort loué et reçu avec considération par les surveillants.

— Je viens pour affaires, dit-il.

On le fit asseoir et, sans préambule, contrairement à l'usage cette fois, il exposa le but de sa visite.

— Vous avez enlevé mon homme, un chrétien. Il lui est interdit de se faire circoncire, car il est converti. Je viens le reprendre.

Et, sans attendre de réponse, sans consentir à dis-

68 A l'école de la circoncision

cuter, il alla à la recherche de Jacob qu'il trouva aJBfaissé dans un coin de la baraque des circoncis, gardé par deux ou trois bergers.

— Lève-toi, dit Bartimée rudement. Allons ! Sors d'ici !

Et Jacob, tout étonné, comme les apôtres lorsque l'ange les réveilla dans la prison, se leva et partit. Les assistants, tout le camp de la circoncision étaient plongés dans un étonnement voisin de la stupeur. Ils virent leur prisonnier sortir, leur échapper et ils ne purent dire un seul mot. L'évangéliste les salua poliment et partit avec son converti. L'audace lui avait réussi.

— Maintenant, va au plus vite vers Monéri ^, dit-il à Jacob. Raconte -lui l'histoire et enfuis -toi ce soir même pour la ville. Sinon tu es un homme perdu!

Jacob, comme en un rêve, se dirigea vers la station où le missionnaire confirma l'ordre de Bartimée. 11 prit des chemins détournés et s'en fut chez les blancs pour échapper aux noirs.

Cependant, au camp de la circoncision, la honte égalait l'indignation. Lorsque les vieux se furent remis de leur stupeur, ils n'eurent tous qu'une idée : Aller reprendre de force celui que Bartimée leur avait si audacieusement enlevé. Que faire? User de violence serait dangereux. Mankélou n'était-il pas venu la veille ordonner la modération et le respect vis-à-vis des chrétiens? Punir l'évangéliste, c'était d'ailleurs un palliatif. On sentait bien que son courage extraordinaire, à lui, un noir, lui venait de la présence du missionnaire. Oh! ces blancs, qui avaient pris le pays!... Le conseil des surveillants décida d'opérer une descente chez Bartimée, mais avec la résolution expresse d'aller jusqu'à Monéri afin de réclamer l'incirconcis

* Nom générique donné aux missionnaires blancs, au nord du Transvaal.

Bartimée 69

qui avait osé esquiver la loi par six fois, mais qu'il s'agissait de faire passer bon gré mal gré par l'épreuve.

Quand ils arrivèrent chez l'évangéliste, — c'était tout le ban et l'arrière-ban des grands païens, — celui-ci les reçut poliment, avec quelque froideur cependant, et leur dit :

— Cette affaire ne me regarde pas. Jacob est chez Monéri. Allez discuter avec celui-ci.

Ils s'attendaient à cette réponse, les vieux. Mornes, sombres, ils partirent pour la station.

Les voici qui débouchent par derrière la colline sur le replat où fut construite la jolie maison missionnaire, abritée par son large toit d'herbe contre les ardeurs du climat africain. D'ici la vue s'élargit tout à coup et se fait très belle. La colline domine la plaine qui s'étend au nord, moins vaste que du côté de l'est et bornée à une distance de huit kilomètres par les charmantes montagnes pointues du Murchison. Il semble qu'au point de vue moral aussi, un nouvel horizon s'ouvre ici. Ce n'est plus la vallée resserrée, c'est le plein jour, l'espace, la liberté.

Droit au pied de la véranda que supporte un mur de quelques pieds, s'élève un arbre magnifique, un de ces figuiers -nkouna au tronc jaune vert, à la ramure robuste, antique. Dans la fine herbe qui croît au pied de ce géant, les conseillers vont s'asseoir en rond, sans mot dire, et ils restent là, le dos courbé, la tête au-dessus des genoux.

Malao avec ses peaux de léopards, Molondjo et dix autres avec leurs couronnes de cire noire, leurs bâtons, l'un d'eux avec un monumental couteau de boucher, attendent. Rien ne bouge dans la maison.

Le missionnaire les a vus venir ; il s'attendait à leur visite, mais il les laisse s'annoncer. Enfin ils avisent un petit cuisinier qui revient du canal où il a puisé un seau d'eau et lui disent'd'aller chercher Monéri. Celui-

70 A Vécole de la circoncision

ci les invite à venir s'asseoir sous la véranda où un long banc scié dans un arbre de la montagne a été disposé contre la barrière extérieure, pas trop près du mur, à l'usage des indigènes. Mais ils refusent. Ce grand toit les mettrait mal à l'aise. Ils seraient trop à la merci du blanc, sous cette charpente qui tient on ne sait comment. Ils prient Monéri de venir leur parler sous le figuier. Alors le missionnaire, prenant dans ses mains une chaise pliante, descend les degrés de la véranda et va s'asseoir au milieu d'eux, dans la prairie du figuier. Son cœur tremble bien un peu, les conseillers n'ont pas l'air doux. Ils ont considéré l'action de Bartimée comme une offense grave à la vie tribale, à la coutume sacrée. Que feront-ils? Que diront-ils? et comment leur répondre?

— Eh bienl Salut, mes pères 1 Gomment allez-vous? leur dit-il.

— Salut, Monéri.

Et Malao auquel le missionnaire tend la main ne peut refuser de tendre aussi la sienne.

— Monéri, nous avons pris Jacob pour le circoncire. C'est la loi. Il est notre enfant. Il est le sujet du chef. Il doit faire ce que ses pères ont fait. Bartimée est venu, nous l'a enlevé. Nous n'avons pas employé la force pour l'en empêcher, parce que nous craignions de verser le sang. Mais il faut qu'il nous le rende tout de suite, sinon l'affaire sera mauvaise. D'ailleurs quand nous vous avons reçus dans notre pays, ce n'était pas pour que vous vinssiez porter atteinte à nos coutumes I

Ici le ton de Malao qui était d'abord timide, devient plus assuré, presque menaçant.

Et c'était vraiment une rencontre frappante et presque tragique que celle de ces vieux Nkouna accroupis et du missionnaire âgé qui leur faisait face. C'étaient deux esprits et deux lois, deux civilisations et deux

Bartimée 71

idéals. La coutume païenne qui couche l'homme sous son joug de fer et la vérité chrétienne qui proclame la liberté individuelle et la nécessité de l'obéissance au devoir. Pour les uns, le bien, c'était tout ce système d'habitudes léguées par les ancêtres, bonnes ou mauvaises, peu importe ; il suffisait qu'elles fussent celles du passé pour être sacrées. Pour l'autre, le bien, c'était la conformité de la vie à une révélation divine d'une hauteur morale indiscutable. Faire comprendre à ces hommes leur égarement, leur démontrer la beauté de la vérité évangélique, tel était le suprême désir du vieux missionnaire, chez lequel vingt ans d'expériences d'Afrique n'avaient point éteint le feu sacré du chrétien convaincu. Mais comment s'entendre avec eux sur la question en litige ? D'ailleurs ils étaient fâchés.

— Mes amis, dit-il, vous avez bien fait de venir vers moi pour causer de cette affaire. C'est très vrai que notre pensée, en nous établissant parmi vous, n'a point été de vous ennuyer dans vos habitudes, mais bien plutôt de vous faire connaître une lumière de vérité que vous ignorez. Rendez-moi le témoignage que nous n'usons jamais de contrainte à votre égard et que notre seule arme est la parole de Dieu. Toutefois, quant à Jacob, laissez-moi vous dire que, malgré toutes vos prétentions, vous ne pouvez le forcer à faire ce qu'il envisage comme un péché. Il est chrétien ; par là il est libéré de votre paganisme. Il doit payer l'impôt, servir son chef, obéir aux conseillers dans toutes les questions de corvées, de devoirs civils. Mais le Ngoma, c'est autre chose. C'est une coutume mauvaise que la parole de Dieu condamne. Vous-mêmes vous trouveriez affreux, en temps ordinaire, les propos orduriers que vous y tenez. Comment pourriez-vous forcer celui qui se dit dégoûté par eux de les entendre et de les prononcer?

72 A Vécole de la circoncision

Je croirais tuer l'âme de Jacob en vous le remettant....

La discussion ne pouvait aboutir. Malao devenait impertinent. Deux des vieux s'étaient levés et commençaient à parcourir la station, allant regarder aux fenêtres de la maison, persuadés que Jacob s'était caché chez le missionnaire. Celui-ci se leva avec dignité, replia lentement sa chaise et remonta sous la véranda. Les conseillers irrités gesticulaient, parlaient haut. L'un d'eux, celui qui portait un grand couteau, s'approcha de la cuisine.

— Donne-moi à boire, fit-il au petit cuisinier.

Celui-ci lui offrit un gobelet d'eau fraîche. Comprenant que la violence était inutile, toute la troupe partit.

Ce jour-là, un fait nouveau s'était produit en Bokhaha. Dans la robe rigide de la coutume toute-puissante, une déchirure avait été faite. A l'édifice séculaire, une lézarde avait paru. Et, vaincus pour la première fois, les conseillers du Ngoma remontèrent mélancoliquement vers la cour des mj'stères.

— Oh ! ces blancs ! Ils gâtent le pays 1 Grâce à eux les mœurs pourrissent, disait Malao.

— Que veux-tu ? Ils sont plus forts que nous, répondait le vieux Mandwai, une manière de philosophe.

— Cependant, ajoutait Molondjo, remarque que Monéri n'est pas un blanc comme un autre. Quand, il y a deux ans, les Bœrs sont venus détruire la tribu de Mamatolla, c'est lui qui s'est fait notre conseiller. Il a été vraiment notre bouclier. Sans lui où en serionsnous aujourd'hui 1 II est notre ami. S'il dit que chacun est libre de venir ou de ne pas venir au Ngoma, il faut croire qu'il a raison.

Malao ne répondit rien. L'argument de Molondjo était fondé. Et cependant, s'il avait eu l'esprit assez

Troubles an Ngoma 73

ouvert, le vieux païen se fût surtout désolé de voir l'un de ses camarades, un noir et non plus un blanc, admettre les principes de la tolérance et mettre en question la légitimité d'une coercition séculaire.

Chose curieuse, le soir de ce jour, quand les vieux furent rentrés, sombres et de très vilaine humeur, Zidji tint des propos très analogues à son nouveau voisin qui se trouvait être Malembé.

Il avait admiré de tout son cœur l'acte courageux de Bartimée et il dit à son cousin : « Après tout, si Jacob ne veut pas se faire circoncire, a-t-on le droit de l'y forcer? » Gouanazi, qui-passait à cet instant, lui demanda avec un mauvais regard :

— Qu'est-ce que tu dis, toi?

— Cela ne te regarde pas, fit Zidji qui s'esquiva. Il n'aimait pas le lait de chèvre !

TROUBLES AU NGOMA

L'école de la circoncision durait depuis deux mois déjà.

Un beau matin, comme il se rendait avec les autres bergers à l'appel des femmes apportant leurs marmites de polenta, Gouanazi fut agréablement surpris d'apercevoir parmi elles Saboulana. Saboulana était son amie ; c'était une grande jeune fille aux lèvres épaisses, aux cheveux crépus très longs et emmêlés. Elle portait ce jour-là un collier de perles blanches, bleues et rouges qui, au-dessus de sa poitrine, formait des carrés bariolés d'un joli effet. Mais elle avait le

74 A l'école de la circoncision

verbe haut et ne ressemblait nullement à Fazana la modeste.

Comme tous ses camarades, Gouanazi avait voulu posséder sa belle et il avait choisi Saboulana, les autres filles n'a^-ant pas voulu de lui. Entre jeunes gens et jeunes filles thonga, les mœurs sont très libres.

Donc la vue de Saboulana, qui apportait la pitance du frère cadet à la place de sa mère, causa à Gouanazi une heureuse surprise et lui inspira un désir d'autant plus violent de s'entretenir avec elle qu'il y avait longtemps qu'il avait été privé de sa compagnie. N'osant la retenir, il lui dit à voix basse : « Ce soir, près du gué du Moudi, sous les grands arbres. » Elle lui fit signe que oui et repartit avec ses compagnes.

Cependant l'une des femmes restait en arrière ; c'était Masij^a, la mère de Zidji. Molondjo, son beaufrère, avait été la voir au village et lui avait dit seulement : « Le petit a l'ennui des bonnes sauces de sa maman ! » Alors elle avait préparé un petit régal de feuilles de concombres sauvages et d'arachides et maintenant Molondjo la rejoignait sur le sentier du retour et lui montrait un taillis où elle pouvait cacher l'ustensile contenant la sauce parfumée. Dans l'après-midi, au retour de la chasse, Zidji viendrait là et se régalerait I C'était défendu, car, au Ngoma, le circoncis ne boit pas d'eau, ne mange pas d'assaisonnement. Mais tromper l'Etat n'est pas une faute. Seulement il ne faut pas se laisser prendre ! Zidji était assez malin pour cela.

Le soir, pendant la seconde danse de l'Eléphant, Gouanazi s'esquiva sans mot dire, et, s'engageant dans des chemins peu fréquentés, il gagna la brousse où des roseaux de trois mètres de haut le dérobaient à la vue. Il atteignit ainsi le ruisseau du Moudi qui coule lentement entre des arbres toujours verts, baignant des fougères au passage et formant de petits

Troubles au Ngoma 75

étangs de distance en distance. Les berges assez abruptes s'abaissent à un certain endroit, et c'est là que passe le sentier des natifs. Un superbe groupe d'arbres géants se trouve à vingt mètres plus bas. Saboulana y attendait Gouanazi.

Elle était de belle humeur, mais toujours fort loquace et fort osée.

Après avoir tiré les tresses-cornes de son amoureux et lui avoir permis de la prendre par la taille, elle lui dit tout d'un coup :

— Qu'est-ce que les garçons du Ngoma font d'être ainsi tout blancs ? Cette blancheur nous effraye et nous déconcerte ! On dit que c'est un grand mystère, cela I

— Oui, dit Gouanazi, c'est un grand m3^stère.

— Eh bien, si tu ne me dis pas pourquoi ils sont ainsi tout blancs, tu n'auras rien de moi !

— Mais, c'est défendu, dit le jeune homme. Gouanazi prit entre ses doigts les atours de la

jeune fille : deux lames d'acier qui pendaient à son cou et qui lui servaient de mouchoir de poche lorsque la sueur perlait sur son front. Il joua avec un curieux objet circulaire qu'elle portait aussi à son collier, disque noir incrusté de triangles concentriques. C'est la graine d'une grosse fleur blanche qui s'épanouit sur un arbuste de la montagne, l'arbre à sucre des Bœrs, le Protea des botanistes. Comme ces incrustations ressemblent un peu aux créneaux lumineux que l'on aperçoit lorsqu'on a la migraine, cet objet est devenu la grande médecine pour les étourdissements, les vertiges des anémiques. Saboulana, sans connaître le fameux principe thérapeutique similia similibus ciirantiir, portait toujours à son cou cette pittoresque amulette.

Elle l'arracha à Gouanazi et, s'éloignant d'un pas, avec un mouvement d'humeur, elle dit :

— Est-ce que j'irai le dire à personne ? Voyons 1

76 A l'école de la circoncision

Comme elle insistait, il lui dit :

— C'est le khédi 1

— Mais qu'est-ce que c'est que le khédi ? Ce mot-là, je ne le connais pas.

— C'est le khédi, que veux-tu de plus?

— Si tu ne m'expliques pas ce que c'est, c'est que tu ne m'aimes pas. Eh bien ! Adieu ! Je retourne à la maison !

— Ecoute, fit Gouanazi, comme elle faisait mine de s'en aller. Le khédi, c'est de la chaux tout simplement 1 C'est nous qui allons la chercher dans la montagne et ils s'en enduisent tous les jours, car ils n'osent pas se laver, ni boire, ni manger d'assaisonnement.

— Bon, dit-elle, je sais maintenant I

Et c'est ainsi qu'en révélant les mystères de l'école de la circoncision, Gouanazi obtint les faveurs de Saboulana.

Dans les grands arbres toujours verts, le vent du soir fraîchissait. Et, à ce moment même, un oiseau vint se poser sur l'un d'eux et poussa un cri étrange, moqueur : Aa-ha-ha 1 faisait-il aux deux amoureux, comme en ricanant. Gouanazi se sentit soudain mal à l'aise : « J'ai dévoilé le Ngoma, » se dit-il, saisi de crainte.

— Promets-moi de ne répéter à personne ce que je t'ai raconté, dit-il à Saboulana, et surtout ne va pas expliquer à une autre femme le mot khédi. Il pourrait nous arriver malheur.

Puis il s'enfuit en courant, laissant la belle toute surprise rentrer chez elle. Il réussit à gagner sa couchette sans être aperçu. Seul, un des vieux qui avait la fièvre et ne dormait pas, l'oncle de Zidji, demanda :

— Qui va là?

— C'est moi qui reviens de la brousse, dit Gouanazi. Et il alla dormir.

Troubles au Ngoma 77

Dans les champs moissonnés, Fazana se promenait, cueillant des petits concombres, de charmants petits concombres pointus. Les plantes qui les portent escaladent les tiges cassées de maïs et de millet, couvrant les roseaux morts et gris d'une frondaison gracieuse et d'une blanche floraison. Et, dans son panier rond et plat dit « ntéouane », Fazana, diligente, récoltait les concombres sauvages pour la sauce du soir.

Des pas se firent entendre sur le sentier bordant le champ et Saboulana parut, un fagot de bois sec sur la tête, marchant avec précaution.

C'était le lendemain du jour où son amant lui avait révélé les secrets de la circoncision et, curieuse et intrigante comme elle l'était, elle avait des démangeaisons continuelles d'aller faire part à quelqu'un de sa nouvelle et précieuse science. Tout le matin s'était passé sans qu'elle en causât, et, vraiment, il était impossible que ce silence se prolongeât !

A la vue de Fazana, elle ne put se retenir plus longtemps de parler. Posant à terre son fagot, elle lui dit :

— Le soleil se couche.

— Oui, vraiment, il se couche, répondit l'autre distraitement.

— On entend les circoncis qui rentrent de leur chasse.

— Sans doute; comme tous les jours!

— Fazana, moi, je sais 1 Ce qui les rend ainsi blancs, c'est khédi I Mais khédi c'est tout bonnement de la chaux. Ils l'appellent de la graisse de brebis. Chaque jour les garçons s'en oignent !

— Que dis-tu? Ne sais-tu pas que de pareilles conversations sont interdites? Il n'est pas même permis de les voir passer!

— Allons donc! Tout cela, ce ne sont que des bali-

78 A Vécole de la circoncision

vernes ; demande seulement aux hommes, chez vous, ils te diront bien que j'ai raison 1 J'ai une furieuse envie de les regarder une fois de près, ces mal blanchis ; et peut-être reconnaîtrai-je Zidji ?

Elle continua sa route, toute fière d'avoir des choses si neuves, si inédites à raconter. Fazana, très impressionnée, se demandait si c'était vrai Ainsi cette

blancheur surnaturelle ne serait due qu'à de la vulgaire chaux? Elle en aurait le cœur net le soir même.

Elle abrégea sa cueillette et rentra au village, où l'on entendait les rires rauques du sieur Ngomane. Mankélou était debout près du kraal, inspectant ses bestiaux avec deux ou trois amis et parlant avec le ton d'un connaisseur.

— Père, dit Fazana en prenant un air très innocent, est-il vrai que khédi cela veut dire chaux?

— Quoi ? Que dis-tu ? s'écria le vieux conseiller, son œil rouge s'éclairant soudain d'une flamme, tandis que ses compagnons le regardaient, abasourdis, consternés. Qui t'a dit cela?

La jeune fille se tut, embarrassée.

— Dépêche-toi de me dire qui t'a appris ce mot-là, ajouta-t-il menaçant, d'autant plus irrité que ces deux hommes avaient entendu la question souverainement inconvenante de sa fille.

— Oh, dit-elle, c'est Saboulana qui m'a dit cela aux champs et je voulais savoir si c'est vrai.

— Saboulana? Et qui lui a parlé de cela?

— Je ne sais.

— Quel est son amant?

— C'est Gouanazi, celui qui laisse pousser ses cheveux en cornes sur le front.

— Gouanazi?... Ecoute, Fazana, tu m'as l'air d'une innocente. Je veux croire que tu l'es. De ta vie et de tes jours ne prononce plus ce mot, ne t'inquiète plus du Ngoma, sinon tu mourras. Quant à celui qui va

Troubles au Ngoma 79

dévoiler aux filles les expressions sacrées, gare à lui....

En disant cela, Mankélou eut l'air d'un taureau qui se prépare à fondre sur un ennemi. Il grinça des dents et, se tournant du côté de la termitière, il s'y rendit d'un pas lourd en murmurant des imprécations.

Le lendemain, à l'aube, il partit pour le camp de la circoncision. On était en train de tuer l'Eléphant. Il se mêla un instant à la danse.

Quand le cri des femmes retentit : « Nous brûlons ! », il suivit Gouanazi qui allait avec tous ses confrères bergers recevoir les marmites et il remarqua fort bien qu'il se dirigeait vers Saboulana, reconnaissable de loin à sa haute taille et à ses cheveux mal peignés. Il les vit causer un instant, puis se séparer. « Bon 1 se dit-il, je les tiens ! » Puis il revint au « soungui » et alla saluer Zidji.

— Comment vas-tu, mon fils?

— Bien, père, et ce serait tout plaisir s'il n'y avait ici un persécuteur que je ne puis rosser malgré l'envie furibonde que j'en ai 1

— Qui donc?

— Tu le sais, père, c'est Gouanazi ! Dès le premier jour, il se délecte à me battre, profitant de sa position de berger. Ce matin encore, durant la danse, il m'a frappé les côtes plusieurs fois, tandis que je transperçais l'Eléphant de toutes mes forces. Mais gare plus tardi

— Mon garçon, tu seras bientôt vengé. Je viens aujourd'hui à cause de lui ; il doit avoir dévoilé les secrets du Ngoma à son amante I

— Vraiment, père, à Saboulana?

— Oui I A-t-on remarqué son absence au camp dernièrement?

— Pas que je sache. Seulement, avant-hier, l'oncle

80 A l'école de la circoncision

m'a dit qu'il était rentré très tard; mais l'oncle avait la fièvre et n'a pu se rendre compte d'où il venait.

— Tchigi ngoma!... entendit-on retentir soudain, et Zidji, se séparant brusquement de son père se précipita vers les tables avec un rugissement de bête féroce.

La farine non assaisonnée ne lui répugnait plus. Cette vie dure avait développé chez lui un appétit formidable. D'ailleurs il s'agissait de se bien garnir l'estomac, ce jour-là, car tout le gibier des environs avait été détruit, les vieux n'avaient plus de viande à manger et Malao avait décidé une expédition lointaine qui devait être des plus fructueuses. Il ne s'agissait de rien moins que d'entourer l'immense Mamotsuiri d'une ligne de chasseurs et de le gravir de toutes parts en refoulant le gibier vers le sommet, ainsi qu'on l'avait fait souvent à la colline du Kouédji. Pour cela, toute la population jeune et valide devait partir : nouveaux circoncis, bergers et même hommes d'âge mûr. Seuls les vieux à cheveux blancs resteraient au camp. Informés la veille de ce plan, les initiés 3' avaient applaudi. N'étaient-ils pas presque guéris, maintenant? N'étaientils pas surtout entièrement aguerris après six semaines d'entraînement sans relâche ?... On les libéra des chants et des formules et le soleil n'était pas très haut quand les deux cent cinquante jeunes gens et hommes s'élancèrent à l'assaut du colosse.

Cinq colonnes, de près de cinquante chasseurs chacune, se divisèrent les voies d'accès. Bientôt les «hallaloo » retentissaient de toutes parts. L'un des contingents avait découvert un terrier de sanglier, aux flancs d'une vallée humide pleine d'immenses fougères arborescentes et d'épilobes violets. Les chiens avaient flairé la bête et un combat se livrait entre eux et l'animal redoutable qui en avait déjà éventré deux. « Elargissez l'ouverture, » cria le chef de troupe, et tous les cir-

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concis de travailler autour du terrier avec leurs sagaies, leurs bâtons, leurs mains. Enfin le sanglier voulut sortir avec un grognement de rage, mais dix, vingt lances l'attendaient, et, avec des cris féroces, il fut tué.

Ceci se passait encore sur l'un des contreforts de la montagne. Bientôt les diverses bandes atteignirent le pied de la p3^ramide des rochers que sillonnent, de haut en bas, comme des rides longitudinales, trois ou quatre ravines creusées dans la roche friable par les ruisseaux de l'été. Dans ces parages tout en couloirs très rapides, en espaces herbeux, en parois verticales, demeure le peuple des marmottes et des lièvres de montagne. Il fallait poursuivre les marmottes dans leurs repaires, sous les blocs, dans les grottes, et, quant aux lièvres, les chasser devant soi jusqu'à ce petit cône régulier qui forme le chapeau du Mamotsuiri, et où on les tuerait le plus facilement du monde.

Tous les chasseurs s'éparpillèrent comme une ligne de tirailleurs et se mirent à gravir les couloirs. Mais nécessairement certains d'entre eux s'isolèrent de leurs camarades. Ce fut le cas de Zidji. A un moment donné, il se trouva seul, en avant, dans l'une de ces ravines précipitueuses qui montent droit vers le sommet. Le soleil était brûlant. Les rayons tombaient perpendiculairement sur les roches nues, brunies par la sécheresse de l'hiver. En arrivant dans le fond de la gorge, en pénétrant sous les arbres qui l'ombrageaient, le jeune homme poussa un soupir de surprise et de

bien-être. C'était un endroit superbe un rêve de

botaniste I Des fougères découpées ressemblant à des scolopendres, des orchidées dendrophiles tapissaient tous les troncs et grimpaient jusqu'aux branches d'où retombaient des lichens blancs. De grandes liliacées aux larges feuilles d'un vert brillant escaladaient les rochers moussus : certaines d'entre elles étaient fleu-

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ries et portaient de grands pommeaux de corolles orangées, comme on en voit dans les serres. Une fraîcheur délicieuse régnait dans cet asile. Oubliant les lapins de montagne, le Ngoma, tout, Zidji, bien qu'il ne fût pas botaniste, huma l'air et s'engagea sous le feuillage. Tout au fond, entre deux pierres, il y avait une flaque d'eau. Une pluie d'hiver extraordinaire, tombée quelques jours auparavant, avait rempli ce bassin naturel. Zidji dont la gorge brûlait se précipita et but avidement. Comme il relevait la tête il aperçut au-dessus de lui, sur la roche qui surplombait le ravin, une figure humaine grimaçante avec deux cornes dirigées contre lui.

— Ah ! ah ! le petit circoncis ! Il paraît qu'on a beaucoup de goût pour le lait de chèvre ! C'est bien ! Nous t'en ferons servir une ration nouvelle ce soir î

Zidji bondit hors du ravin, grimpa comme un singe sur le rocher et, en un clin d'œil fut auprès de son ennemi. Des pensées en foule se croisaient dans son cerveau. « Le moment est venu I Je vais me venger 1 Je le précipiterai en bas la paroi de rocher. On croira qu'il a fait un faux pas I Et je serai débarrassé de lui ! » Il allait se lancer sur lui, exécuter son sinistre dessein, quand la raison lui revint. C'est très rare qu'un noir en tue un autre de sang-froid. Il faut pour cela qu'il ait bu, qu'il soit à l'armée ou qu'il ait appris le crime dans les villes, en compagnie de brigands blancs I Zidji s'arrêta net. D'ailleurs une idée nouvelle lui était venue et apportait le calme dans son esprit. « Le lait de chèvre? Nous verrons bien qui de nous en boira le premier, vilain révélateur des secrets de la circoncision I » Gouanazi pâlit autant qu'un nègre peut pâlir et il partit sans mot dire.

Cependant la chasse était superbe. De toutes parts, les lapins de montagne se levaient et couraient affolés vers le sommet. Deux antilopes brunes d'une grande

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espèce, celle qu'on appelle le « Nhlangou », le « reedbuck » des Africanders, bondissaient avec des sauts énormes entre les ravins et se dirigeaient, elles aussi, vers la cime. C'était aller à la mort, car la cime, ce petit cône herbeux, surplombait l'abîme du côté sud, tandis que du côté nord, la ligne des chasseurs avançait, se resserrant à chaque pas. Poussant des cris d'allégresse sauvage, ils transpercèrent gros et menu fretin et les vieux s'écriaient :

— Jamais on n'a fait une pareille hécatombe sur le Mamotsuiri!

Quand la troupe rentra au camp, au soleil couchant, chargée de quinze lièvres, d'autant de marmottes, du sanglier et des deux antilopes brunes, un réel enthousiasme éclata. Malao, flairant l'odeur de la viande, déclara qu'on faisait grâce aux circoncis de toutes les punitions arriérées et que le lendemain serait un jour de repos et de festoiements.

Durant cette mémorable journée, on avait fort discuté au camp de la circoncision. Mankélou avait fait savoir au père des initiés que les secrets avaient été dévoilés. Cette nouvelle avait produit un grand émoi parmi les vieux. Ils s'étaient rassemblés dans la Cour des formules, chacun apportant avec lui son travail commencé.... car on travaille assez activement, à l'école de la circoncision. L'un d'eux sculptait un pilon pour sa femme, le décorant à mi-hauteur de quelques triangles brûlés au feu; un autre fabriquait de la ficelle à la mode indigène, c'est-à-dire que, ayant disposé transversalement sur sa jambe des fibres très solides d'une écorce spéciale, il les entortillait ensemble en passant rapidement la main sur la cuisse ; un autre confectionnait l'un de ces charmants paniers coniques dont les ancêtres ont légué la forme et enseigné la fabrication à la génération actuelle. De temps en temps, quand la discussion devenait plus inté-

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ressante, ils lâchaient leur couteau, leurs fibres ou leurs bâtonnets pour mieux saisir ce qu'on disait et motiver leur avis. L'oncle de Zidji déclara qu'en effet, trois jours auparavant, Gouanazi était rentré tard. D'autres se rappelèrent qu'il n'avait pas paru au souper du soir, ce jour-là.

— Evidemment, dit Mankélou, cette bavarde de fille n'a pas pu garder pour elle plus d'un jour ce qu'il lui avait dit. Tout s'explique donc très bien.

Nul ne songea à défendre Gouanazi, lequel d'ailleurs était un étranger dont les manières effrontées ne plaisaient à personne.

Malao dit :

— Il faut lui attacher une corde au cou, lui arracher la langue et débarrasser le pays de ce mauvais sujet.

Bien qu'approuvant en principe ce jugement, les autres membres du tribunal craignaient d'en venir à une pareille extrémité : « Rappelle-toi, dirent-ils à Malao, que nous n'avons plus le droit de condamner à mort personne. Si les blancs l'apprenaient, ils ne nous pardonneraient pas, et qui sait si un traître quelconque n'irait pas nous dénoncer I »

— C'est vrai, dit alors le père de la circoncision. Mais au moins qu'il soit puni d'importance et que ce soit une leçon inoubliable pour toute la jeunesse de l'école.

Et voilà pourquoi le lendemain de ce jour fut un jour de repos. Après la danse de l'Eléphant, toute l'école fut réunie dans la Cour des formules ; mais, au lieu de leur faire chanter une heure durant leur éternel « Matchobolo », l'oiseau de l'hiver, au lieu de leur répéter le « Manhengouane » et la glorification du Crocodile, Malao, l'air très grave, leur dit : « Asseyez-vous I » Puis, appelant quatre bergers, il les envoj^a chercher Gouanazi. Celui-ci avait été lié la veille après un inter-

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rogatoire sommaire où ses dénégations mal assurées n'avaient ébranlé personne. Il arriva, le dos tout rond, le regard fuyant, ses deux cornes piteusement abaissées sur son front, et s'assit au milieu du vaste cercle.

— Regardez-le, dit Malao. Il a révélé les secrets du Ngoma à une fille. Il devrait être lié par le cou, traîné à travers tout le paj-s, sa langue arrachée, parce qu'elle a fait entendre aux oreilles d'une femme des mots qu'il est absolument interdit à son sexe de connaître. Périsse le misérable I Nous avons eu pitié de lui et il a été condamné seulement à boire le lait de chèvre. Mais vous verrez comment il le boirai

Alors l'exécuteur des hautes œuvres s'approcha. Il lui plia les genoux, ramena ses talons contre son corps et lui attacha les chevilles. Puis il passa un gros bâton sous les genoux, lui prit les bras, abaissa les coudes à la hauteur des genoux, fit passer les avant-bras sous le bâton, les replia contre la poitrine. Il lia fortement les deux poignets ensemble, et lui fit dresser les doigts en vue du supplice. Ainsi ligoté, le malheureux était dans la position du jeu anglais bien connu nommé le combat de coqs (cock fighting). Si l'on tombe de côté, impossible de se relever : le bâton qui passe sous les genoux et sur les coudes, va se planter en terre et l'on demeure là, immobile, dans une attitude de parfaite incapacité.

Gouanazi avait entendu parler de cette manière de boire le lait de chèvre. Il laissa son bourreau passer trois bâtonnets de « mbouti-chèvre-feuille » entre ses doigts et le soulever six fois au-dessus de terre en broyant ses phalanges. Les larmes jaillirent à ses paupières.

— Continue, dit Malao au géant.

La souffrance devint si intolérable que le malheureux se mit à pousser des cris de bète fauve, des hurlements rauques.

86 A r école de la circoncision

— Tais-toi, criait la foule, femme que tu es, divulgateur des secrets du Ngoma 1 1

Enfin la nourrice qui administre le lait de chèvre le reposa à terre exténué. Il roula sur le côté, à l'immense joie des circoncis. Personne ne l'aimait. Nul ne le plaignit. Un de ses co-bergers le poussa même du pied et, pivotant sur son bâton, il fit une culbute complète et alla s'arrêter contre un des rameaux épineux de l'enceinte.

— Laissez-le, cria Malao avec une expression de dégoût.

Mais l'oncle de Zidji qui savait combien Gouanazi avait maltraité son neveu, ne put résister au plaisir de s'accorder une vengeance douce à son cœur. Il alla cueillir dans un fourré voisin une sorte de grand haricot, superbe à voir, qui croît sur une liane appelée le (( mouléda », Cette gousse est d'une belle couleur mordorée ; mais ce mordoré est dû à un duvet de poils très courts qui, lorsqu'ils s'enfoncent dans la peau humaine, y causent une démangeaison insupportable, pire que celle des orties. Quand ces graines sont mûres et que leurs poils, emportés par un vent violent, se répandent par le pays, chacun va se cacher. Et avec quelles précautions on se faufile dans les taillis où croît le mouléda! Or, le vieux madré cueillit doucement la graine maligne et il vint en frotter délicatement les épaules, les côtés, les cuisses du malheureux, accroupi plus mort que vif, contre le mur d'épines.

— Voilà qui t'apprendra à vivre ! lui dit-il. Gouanazi resta jusqu'à midi exposé à l'ardeur du

soleil, dans la posture ridicule d'un coq sur le flanc. Il geignait. « Je vais mourir! » disait-il. Alors Malao coupa les ficelles à ses chevilles et à ses poignets et le bâton tomba à terre de dessous ses genoux. Mais il demeura couché, incapable d'étendre ses membres

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courbaturés et il s'écoula un bon moment avant qu'il pût se traîner à l'ombre d'un arbre.

— Qui m'a trahi? se disait-il. Ce doit être les gens de Mankélou, car Zidji paraissait savoir tout et m'a prédit que je boirais le lait de chèvre. Maudite Saboulana ! Engeance de femme ! Serpent ! Mais je me vengerai bien I

Et il caressait longuement ses doigts enflés, endoloris.

Cependant, la troupe des circoncis avait été lâchée pour le reste du jour et les jeunes garçons s'étaient dispersés dans le bois impénétrable dans lequel tombe la roche du Marovougne. Les uns creusaient des terriers de taupes et en poursuivaient les habitantes jusqu'en leurs dernières retraites. C'est la règle, au Ngoma, que les taupes sont la propriété de ceux qui les attrapent. Les vieux leur abandonnent cette viande-là. D'autres, Zidji en tête, s'en allèrent tuer certains petits oiseaux que l'on trouve dans le pâturage rocailleux au haut de la paroi rocheuse et que l'on appelle les « matsiyane » parce qu'ils poussent de petits cris comme qui dirait : tsi-tsi-tsi I Cet oiseau est fort apprécié au camp de la circoncision. Le jeune garçon qui réussit à s'en procurer un a le droit de l'enfermer dans une botte d'herbe qu'il attache ensuite au moyen de liens très nombreux, avec des nœuds très savants, très compliqués, et il l'apporte aux vieux. Ceux-ci doivent dénouer ces ficelles avec leurs doigts seulement. S'ils n'y parviennent pas, c'est un bon point pour le circoncis ; il ne sera pas battu. Or, ce jour-là, ils tuèrent dix matsiyane. Malembé, Zidji, plusieurs de leurs compagnons revinrent glorieux avec leur oiseau dans sa gerbe ; mais les nœuds de Malembé n'étaient pas solides et Malao, auquel il avait remis le produit de sa chasse, envoya l'un des bergers le rouer de coups au repas du soir.

88 A Vécole de la circoncision

Deux jours s'écoulèrent et l'Ecole tirait à sa fin. C'est alors qu'il se passa une chose extraordinaire, inouïe dans les annales de la tribu et peu s'en fallut que le Ngoraa ne sombrât dans la confusion et la honte.

Excessivement mortifié, Gouanazi cherchait dans sa tête ce qu'il pourrait bien faire pour se venger. Les marmites apportées par les femmes étaient toutes là dans la hutte des vieux, leur contenu aj^ant été absorbé dans le repas précédent. Il reconnut celle de Masiya, la mère de Zidji et, profitant d'un moment où personne ne le regardait, il tira son couteau et fit une profonde entaille au vase de terre cuite. Le soir on entendit l'appel coutumier : « Ha tsôô ! Nous brûlons. » Toutes les cruches vides furent alors reportées par les bergers aux femmes en échange de celles qui contenaient la pitance du soir. Quand Masij^a reprit l'ustensile, elle poussa un cri : elle avait aperçu l'entaille ! Elle se rappelait, la pauvre femme, comment cette entaille de malheur lui avait annoncé la mort de son fils aîné. Et maintenant Zidji, lui aussi, n'était plus I Etouffant ses sanglots, elle courut en hâte au village.

Au village, c'était jour de liesse. On avait reçu la visite d'un parent venant du Bilène, de la grande plaine du Bas-Lirapopo d'où les Ba-Nkouna sont originaires. C'était un curieux individu, trapu, la tête large, toute ronde, grand chanteur, causeur étonnant, qui était en train de raconter les nouveaux du Bilène. Il s'appelait Pikinini, mais il s'était surnommé luimême Fabalène, et ce nom avait une histoire. Un jour sa cervelle de philosophe avait imaginé l'aphorisme suivant : « Ba fa ba nga lele, ba lela ku endja », c'est-à-dire : « On se dit au revoir quand on part en \oyage, on ne se dit pas au revoir quand on meurt. » Cette phrase plastique avait eu du succès et il en

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avait extrait un nom nouveau qu'il s'était orgueilleusement appliqué : Vanité d'orateur, de littérateur, que sais-je? Ce jour-là, il exposait à Mankélou et consorts les merveilles de la magie telle qu'on la pratique dans son pays.

— Nous autres, nous savons fort bien découvrir les voleurs. Nous prenons un caméléon, nous le frottons avec une certaine poudre blanche. Alors celui qui a volé, fût-il très éloigné, se sent mal. îl change de couleur comme le caméléon. Il vire le blanc, lui aussi, et s'il n'avoue pas immédiatement, c'est un homime mort ! Ou bien on traite l'endroit où le vol a eu lieu avec certains charmes. Aussitôt le coupable sent ses doigts lui faire mal. Il les saisit en criant et, s'il persiste à garder le bien d'autrui, il lui sortira un sixième doigt au côté de la main 1 1 !

Puis Pikinini, se voyant écouté, racontait les bruits qui courent au sujet des blancs au Bilène.

— Les vrais blancs, dit-on, sont des poissons. Ils mangent la chair des noirs. Quand ils nous font prisonniers, ils nous mettent dans un bateau à vapeur et nous conduisent très loin jusque dans leur pays, là où ils demeurent. Les soldats blancs seuls ont des jambes. Leurs chefs, là-bas, ont une grande queue à la place. Leur pays, c'est un rocher entouré d'eau de tous côtés. Quand arrive un convoi de noirs, les soldats l'annoncent par des coups de fusil. On choisit un de nous, on lui fait une entaille au petit doigt pour voir si la graisse suinte. S'il est assez gras, on le conduit sur le rocher, on l'étend dans une marmite rouge aussi longue que lui et on le cuit pour les seigneurs blancs. Sinon on l'enferme dans un grand panier plein d'arachides et il doit s'en nourrir tout le jour jusqu'à ce qu'il ait atteint l'embonpoint voulu....

— Pas possible, s'exclamaient les amis de Mankélou.

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— C'est parfaitement certain, répliquait Pikinini. Un des nôtres, ayant eu en route une éruption de boutons qui dégoûtaient les blancs, a été rapatrié et nous a raconté tout cela.

Comme il disait ces mots, Masiya fit irruption dans le groupe sur la termitière et jeta sur les genoux de son mari la marmite de Zidji. Puis, avec un long cri funèbre, elle alla s'enfermer dans la hutte. Les hommes examinèrent l'ustensile.

— Il y a une entaille î !

— Comment I Zidji serait-il mort au camp de la circoncision?

Il alla causer un instant avec sa femme, qui sanglotait, la bouche dans ses mains, étendue dans un coin de la case.

— Ecoute, Masiya, c'est bien extraordinaire, ceci, j'ai vu le garçon avant-hier. Il était en parfaite santé. Ne dis rien. Tais-toi. Je vais de ce pas voir ce qui en est.

Il partit immédiatement, suivi de ses fidèles. L'anxiété gonflait son cœur, mais elle était toute prête à se changer en une colère terrible. Ils firent irruption dans le Ngoma.

— Où est Zidji, cria-t-il de cette voix mâle avec laquelle il avait envoyé au combat les bandes des Ba- Nkouna lors de leur dernière bataille avec les Souazis, là-bas dans la plaine.

— Me voici, père, répondit le jeune homme qui venait de rentrer de la chasse.

— Bien I Vous, Malao, vous les vieux, venez avec moi.

Il les entraîna à part et exhiba la marmite entaillée.

— Qu'est-ce que cela veut dire? Vous vous conjurez donc contre moi et ma famille ?

— Mais quoi ? Nous ne savons rien de cela ! C'est un accident arrivé à la marmite, sans doute !

Troubles au Ngoma 91

— Comment? un accident 1 1 Est-ce qu'on ne voit pas que l'entaille est faite au couteau ? Me prenezvous pour un nouveau-né? Et quelqu'un aurait-il pu faire cette entaille sans votre connaissance?

Mankélou s'irritait de plus en plus ; il se promenait d'un bout à l'autre de la cour, ses longs bras ballants, parfois brandissant son bâton, ses yeux lançant des éclairs.

— Votre Ngoma de malheur est plein de jeteurs de sorts. Il est une malédiction pour le pays. J'y vais mettre fin, vous verrez !

Et, sans rien entendre, il sortit avec ses compagnons, hors de lui, poussant des cris terribles, lançant des provocations comme en temps de guerre. Abasourdis, tous les vieux se regardaient. Le plan de Mankélou était clair. Il allait réunir tous ses gens, l'une des « portes » de la tribu, c'est-à-dire l'un des principaux clans, et mettre le feu à tout l'établissement de la circoncision. Ce terrible malheur s'était produit déjà une fois, il y avait très longtemps. Chacun savait qu'il ne se laisserait arrêter par rien, car sa colère était implacable.

Malao dit :

— Allons, vite, vous, Rinono, Chibodzé, vous qui êtes de la capitale, descendez chez le chef et dites-lui d'intervenir, sinon il y aura du sang versé !

Les deux conseillers partirent en hâte, laissant le camp dans la consternation. La danse de l'Eléphant manqua de vie, ce soir-là. Dabouka manda Mankélou la nuit même. Sombre, déterminé, celui-ci se rendit à la capitale. Il fallut toute l'autorité du chef, ses supplications même, pour détourner le général de l'armée nkouna de son dessein. Enfin il y renonça et repartit en maugréant. Mais il ne remit plus le pied au Ngoma.

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