LES DERNIÈRES ÉPREUVES
L'hiver sévissait, le bel hiver clair et frais du sud de l'Afrique. La nuit le thermomètre descend jusqu'à 7° au-dessus de zéro. Mais, dans les contrées du soleil, cette température-là fait frissonner blancs et noirs.
Aussi les nuits étaient-elles pénibles, au Ngoma, et l'on entendait souvent des soupirs et des dents qui claquaient dans la baraque des circoncis.
Une nuit que Zidji avait été réveillé par le froid, deux ou trois heures avant le lever du soleil, il crut ouïr un bruit de voix étouffées dans la Cour des chants et des formules.
— Allons I Y es-tu? disait quelqu'un.
— Non ! ne levez pas I Vous allez me tuer !
— Eh bien, cette fois?
— Essayez, mais allez doucement!...
Alors on entendit des : Haé, haé, haé gutturaux, comme les noirs en poussent lorsqu'ils portent ensemble un fardeau très lourd. Evidemment on accomplissait une manœuvre très compliquée dans la cour. Qu'est-ce que cela pouvait bien être ?
Au bout d'un instant, les bergers firent irruption dans la baraque et, bien qu'il fût encore très tôt, qu'il fît extrêmement froid , ils réveillèrent les circoncis à coups de verges et leur dirent : Attention ! venez saluer le grand-père !
On les conduisit à la file indienne tout autour de la cour et, lorsqu'ils eurent fait le cercle, ils reçurent l'ordre de s'étendre sur leur dos avec la tête regardant vers le centre.
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— Et maintenant, criez : Bonjour, grand-père I Bonjour, grand-père !
Tous d'obéir, et les « Bonjour grand-père î » de retentir de toutes parts.
Alors une voix qui paraissait venir des nuages répondit :
— Salut, mes petits enfants !
Ils élevèrent les yeux et virent un très long objet blanc dressé au milieu de la cour, une manière de géant dont ils apercevaient très haut la ceinture de queues et une barbe blanche au sommet. C'était le « moulagarou ».
Le moulagarou est une immense perche que l'on apporte en grand secret au camp de la circoncision lorsque l'école est près de sa fin. Pendant la nuit, vieux et bergers creusent pour elle un trou profond au centre de la cour, un gaillard déterminé s'accroche à son extrémité, et on dresse perche et gaillard, ce dernier caché dans une forêt de poils blancs qui représentent la barbe de l'ancêtre. Tous les matins jusqu'à la conclusion du Ngoma, ce manège sera recommencé. Les circoncis auront même le droit de présenter leurs plaintes au grand-père : « Nous mourons de froid ici, sur notre dos, car l'hiver nous tue. Permets-nous de retourner chez nous et d'aller revoir la mère, au village ! »
Que signifie ce rite étrange ? Pour les circoncis il veut dire que le temps des épreuves arrive à son terme ; aussi le moulagarou est-il accueilli avec enthousiasme, encore qu'il expose les initiés à des souffrances nouvelles, celles du froid, considérées comme les plus difficiles à supporter. Mais le philosophe qui cherche dans les coutumes des peuples enfants les idées à la fois inconscientes et profondes qui ont donné naissance aux rites, ne saurait se contenter de l'explication courante. Evidemment cette cérémonie
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représente l'admission des circoncis à la vie commune de la tribu. Ils communient en un sens avec l'ancêtre qui leur répond du haut de la perche dans l'obscurité mystérieuse du matin. Ils vont devenir, par la souffrance et dans l'humilité, les membres nouveaux de la collectivité.
Ce jour-là s'appelle aussi le « jour du retournement )) (kou houndjoulela). Lorsque, transis par leur sieste prolongée sur le dos, les circoncis vinrent transpercer l'Eléphant, Malembé qui les conduisait s'assit au coin du feu de manière à chauffer sa jambe droite, au lieu de la gauche et ses camarades en firent autant. Il en fut ainsi tous les jours et jusqu'à la fin. L'Ecole est mûre. Il reste trois cérémonies à accomplir avant la destruction du Ngoma.
La première, c'est l'administration de la médecine purificatrice. Le « Manyabé » est mandé au camp. Ce grand personnage possède les recettes pour la composition de tous les charmes de la tribu : il se fait préparer de la bière en quantité. Il y verse une poudre mystérieuse, celle qui enlève les souillures, qui prévient les malheurs, qui chasse la mort, et les circoncis en boivent une gorgée à leur repas du matin. C'est la première fois depuis trois mois qu'ils avalent un liquide en bonne conscience 1
La seconde cérémonie, c'est la perception de l'impôt sur la circoncision, car ce n'est pas assez que tant de coups et de mauvais traitements aient été infligés aux initiés : il faut encore payer pour les avoir reçus ! La finance exigée de chaque circoncis actuellement, c'est cinq shellings. Autrefois c'était une pioche par tête ou par deux têtes, à supposer que ce fussent celles de deux frères. On peut aussi acquitter cette dette au moyen d'une chèvre. A qui va cet argent? Au chef, car cette école est celle du chef. Il remettra dix shellings au « père de la circoncision », dix autres à
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la « mère », deux livres sterling au Manyabé qui, par ses charmes souverains, a empêché les mauvais sorts de franchir la barrière de la Cour des mystères. Le reste est pour lui et cela fera une somme rondelette. Cent circoncis rapportent vingt-cinq livres sterling. Sur ce total, le chef en gardera au moins vingt pour lui ; et voilà sans doute pourquoi ûabouka, devenu chrétien, ne se hâte pas de supprimer l'école de la circoncision. Il y met à peine les pieds lui-même ; il laisse à Malao toute la direction des opérations, mais ne voit pas d'objection à percevoir cet impôt.
La troisième et la plus curieuse de ces cérémonies de clôture, c'est la grande danse des Mayiwayiwana, la danse des masques. Elle est préparée longuement des deux côtés à la fois, soit dans les villages, soit au camp, car elle est le prélude du retour des initiés à la vie ordinaire du kraal.
Dans les villages, les femmes ont reçu l'ordre de brasser une quantité de bière. C'est un ouvrage énorme qui dure neuf jours. Il s'agit de préparer d'abord le levain avec du millet trempé. Cela prend quatre à cinq jours. Puis les pilons écrasent des quantités de maïs ; on fait de la farine qu'on mélangera avec le levain et qu'on cuira deux fois dans de l'eau. On passera la bière ainsi obtenue à travers des filtres de feuilles de palmiers. Quatre autres jours de travail opiniâtre y seront consacrés.
Tandis que les pilons frappaient dans les mortiers de bois, au camp aussi l'on travaillait ferme. Durant la nuit, les bergers avaient été couper des branches de palmiers-dattiers avec lesquels on fabrique les masques de Mayiwayiwana. Ces masques sont énormes. C'est une sorte de casque et d'armure tout à la fois, qui se prolonge en avant du visage en forme de bec d'oiseau et qui repose sur les épaules et même sur les reins, laissant en avant de la figure des trous
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par lesquels les yeux voient. Cet engin très lourd, nommé « gondjolo », est d'ailleurs fort habilement tressé. En outre, les membres sont tous couverts de cylindres allongés, brassières et jambières de paille qui se rejoignent aux articulations, et une petite jupe d'herbe ajoute à l'effet de ce costume jaunâtre qui brille au soleil.... L'œuvre des tailleurs étant complétée, on passa à celle des poètes! Il s'agissait maintenant d'enseigner aux circoncis le chant de la grande journée qui s'approchait, afin qu'ils fissent preuve de vaillance et l'exécutassent à la perfection devant le public qui les contemplerait.
Tout étant dûment préparé des deux côtés, les marmites de bière affluèrent au camp. Un endroit plat à proximité des villages fut choisi, les marmites déposées là et la troupe des circoncis, dans ses atours de Majdwaj'iwana, fut conduite par les vieux et par les bergers en bon ordre jusqu'au bout de la place. A l'autre extrémité, on voyait les femmes arriver, très curieuses, très causantes, passablement craintives. « Ah ! on les verra aujourd'hui, disaient-elles. Réussirons-nous à les reconnaître? »
Quand toute la foule fut réunie, la danse commença. Les bergers s'élancèrent dans le cercle, et, avec les gestes lourds des bras et des jambes qui caractérisent la chorégraphie indigène, sorte de balancement lent, ils chantaient :
Il va danser, le petit circoncis, car il a épuisé les greniers de sa mère.
Alors les deux premiers masques furent introduits dans l'espace circulaire. Ils durent donner le spectacle de leur force en se balançant, puis en sautant, en bondissant, tandis que la foule les encourageait en chantant sur un air semblable au précédent :
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Attache le vêtement de dattier, Mayiwayiwana !
Les voilà qui viennent, les crabes, les crabes de lacircon-
Quand l'un des danseurs avait fait un bond surprenant, extraordinaire, les acclamations partaient des rangs des spectateurs. Et les femmes de crier : « Débarrasse-toi un peu de ce qui te cache, que l'on te voie ! » Mais c'était justement là le piquant de la situation. La danse des Mayiwayiwana est purement impersonnelle. Les circoncis sont encore à l'état d'interdit chez les femmes. Celles-ci ne doivent pas savoir qui est là et qui n'y est pas. Des initiés sont-ils morts durant le service? Cela ne les regarde pas. Il dansera autant de masques qu'il est entré de garçons à l'école et, pour remplacer ceux qui ont succombé à la morsure du Crocodile, on introduira un ou deux bergers ou bien l'un des plus vigoureux dansera deux fois.
Cependant, lorsque trois ou quatre paires eurent passé par l'épreuve de la danse, il en arriva une nouvelle composée de deux tout petits garçons. Ils firent de leur mieux pour sauter, mais on voyait qu'ils craignaient beaucoup. A l'un d'eux, les jambières se détachèrent ; le casque oscilla et risqua de tomber. Aussitôt des bergers se jetèrent sur lui, le précipitèrent sur le sol et le couvrirent de branches.
— Eh! ils tombent, dirent les femmes. Ce ne sont pas des hommes, ce sont des petits garçons 1
— Taisez-vous, répondaient les vieux. Ils ne sont pas tombés. Le circoncis ne tombe plus. S'il tombe, il meurt!
Deux autres entrèrent dans la lice. Ils étaient de taille courte, eux aussi. L'un des deux semblait presque paralysé. Au grand étonnement de tout le monde, au lieu de danser, il se mit à aboj^er comme un chien, et il allait de ci de là, furetant partout.
— Allons, danse, petit circoncis, criait la foule.
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Alors il s'élança, mais embarrassé dans tous ces anneaux et par ce lourd casque, il vacilla et tomba de côté. Un cri d'épouvante retentit.
— Oui, il est tombé, dit Malao au milieu du silence qui s'était fait. Il mourra donc. Venez demain à cette place et vous y verrez du sang I
Gofana restait immobile. Un tas de branches le recouvrit.
Deux nouveaux danseurs apparurent. C'était Malembé et Zidji. Ils évoluèrent d'abord lentement, puis peu à peu ils s'excitèrent. Les félicitations éclataient de toutes parts. Grisés par leur succès, ils faisaient des bonds phénoménaux.... des surhommes, vraiment, dans leur cuirasse brillante. Les femmes poussaient de petits cris de terreur. Malao était fier : « Voilà, se disait-il, des élèves qui me font honneur I » Et quand ils rentrèrent dans les rangs de leurs camarades et que, ruisselants de sueur, ils eurent ôté leur masque, on leur apporta une cruche de bière.
Lorsque tous les circoncis se furent exécutés, les femmes crièrent : <( Allons, montrez-vous I Qui êtesvous? » Un des bergers s'en fut alors parmi elles, prit un tout petit enfant sur le dos de sa mère : le petit enfant est innocent, il peut tout voir. Puis il revint auprès des initiés en le portant sur ses bras. Le petit, tout joyeux d'entendre et de voir tant de choses nouvelles, partait en clairs éclats de rire et se laissa faire de la meilleure grâce du monde. Il pénétra au milieu de la troupe et là, les jeunes gens, ôtant leurs masques, lui sourirent et quelques-uns le prirent dans leurs bras.
Cependant Gofana ne fut pas tué. Mais un des bergers partit en toute hâte pour le pays voisin, pour Thabina, et alla acheter une poule dans un village éloigné. Elle fut occise durant la nuit et son sang répandu sur les branches d'où le petit avait été exhumé
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plus mort que vif. Le lendemain, les femmes qui vinrent examiner les lieux virent les taches rouges et dirent :
— C'est vrai I Les circoncis ne peuvent tomber. S'ils tombent, ils meurent I
Lorsque les masques furent rentrés au camp, le soir, Malao leur dit :
— L'école de la circoncision est mûre. Dès aujourd'hui, vous avez le droit de boire de l'eau et vous allez rentrer dans vos foyers. Il ne reste plus que cinq jours.
Et, en effet, la veille de ce cinquième et dernier jour, les Hommes-Lions et le Grand-Médecin de la circoncision étaient réunis dans la Cour des mystères. Ils allaient préparer en secret la suprême et dernière purification, la purification par le feu.
Une partie de chasse fut organisée afin d'éloigner les circoncis pendant toute la journée. Les médecins ramassèrent alors tout ce qu'ils purent trouver des restes de leur opération symbolique, sur la place du Crocodile, entre les huit pierres. Le « Manyabé » en fit une poudre noire dont il enduisit la grande perche. Quand la troupe blanche revint le soir, le camp avait subi une grande transformation : les costumes des Mayiwayiwana, les nattes, tous les objets d'une certaine grandeur avaient été jetés pêle-mêle sur le toit des baraques. Le tas d'ordures où l'on jette chaque jour les miettes du repas avait été désinfecté, dispersé dans toutes les directions et recouvert de terre. Après le repas habituel du soir, on alla transpercer l'Eléphant comme de coutume. Une heure se passa. Les circoncis, fatigués par leur journée de chasse, montraient des signes de lassitude. Mais la danse continuait, les semelles de fer frappant le sol plus vigoureusement que jamais. Un des jeunes garçons cessa de gesticuler, vaincu par la fatigue. Un coup de verge le réveilla.
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— Allons ! pas de sommeil aujourd'hui. Vous ne dormirez pas de toute la nuit. Veillez 1 C'est le dernier jour. Montrez votre vaillance jusqu'au matin.
« Eléphant, tais-toi! Eléphant, tais-toi I » disaient-ils en brandissant leurs bâtons, menaçants. Et les vieux et les bergers, profitant de la dernière occasion de frapper des dos nus impunément, chantaient à tuetête leur sauvage mélopée : « La vache noire rue ! Elle donne des coups de pieds et renverse le bol de lait des babouins ! Gare, petit circoncis ! Ne va pas dévoiler le Ngoma ! »
Puis, comme décidément les pauvres garçons n'en pouvaient plus, — il était près de minuit, — Malao cria :
— Sur vos pieds ! Allez dans la Cour des formules !
Tous s'y rendirent et répétèrent longtemps les paroles accoutumées. Aucun effort intellectuel n'était plus nécessaire pour redire par cœur la leçon que trois mois de pratique journalière avaient gravée pour jamais dans leur mémoire. Machinalement, ils redisaient :
Manengouana, bentsha tirula, foula ngoma....
— Le sommeil, dit le père des circoncis, c'est un ennemi qu'il faut vaincre ! Son nom c'est le Lion, le Lion qui vient se poster derrière la termitière du village et qui guette les enfants pour s'emparer d'eux. Aujourd'hui, soyez des hommes et remportez la victoire sur le sommeil ! Retournez à l'Eléphant.
Encouragés par ces exhortations, sentant qu'il s'agissait d'une dernière épreuve, d'une suprême veillée d'armes, ils s'accroupirent de nouveau auprès des charbons, y chauffant leur hanche droite, et jouèrent avec un zèle nouveau leur puérile comédie.
Cependant le jour commençait à poindre. Une légère lueur paraissait là-bas à l'est. Dans la plaine
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plongée dans l'ombre se dessinait plus clairement la silhouette du Kadjaléra, la montagne en forme de sphinx qui s'élève toute seule, avant-mont isolé du Drakensberg. Avec quelle impatience le soleil fut attendu, ce jour-là !
Il parut I Car quelles que soient la longueur et l'obscurité de nos nuits, il revient toujours, le soleil impassible. Alors tous les habitants de la Cour des mystères furent réunis, les circoncis placés au milieu, les bergers et les vieux les entourant de tous côtés.
— Attention I Vous aurez à courir droit devant vous jusqu'au petit bois au bord de l'étang et surtout que pas un de vous ne s'avise de regarder derrière soi. Si vous le faites, sachez que vos yeux seront transpercés par ce que vous verrez et que vous en perdrez la vue à tout jamais !
Et alors s'accomplit l'exode des circoncis hors des épreuves, vers la vie nouvelle.
Derrière eux, les médecins mirent le feu au camp de la circoncision. Une flamme s'éleva de la baraque des vieux, une autre de celle des circoncis et, dans cette conflagration, la perche moulagarou avec sa poudre symbolique brûla aussi. Tout le passé, l'enfance niaise, l'innocence bête, la faiblesse et l'ignorance du premier âge, tout cela était devenu la proie des flammes et, à travers le feu purificateur, le jeune garçon s'était évadé. Il entrait maintenant dans la virilité et la sagesse. Il devenait un homme.
Ainsi, sans rien regretter du passé misérable, sans regarder en arrière, les initiés arrivèrent au bois. Ils en firent le tour plusieurs fois en courant; puis les bergers les dirigèrent vers l'étang et les y firent entrer : « Lavez-vous, dirent-ils. Enlevez la chaux qui vous recouvre. » Durant trois mois, ils ne s'étaient pas baignés une seule fois. Aussi l'eau leur parut excessivement froide. Mais leurs surveillants entouraient le
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petit lacet les empêchaient d'en sortir. Ils tremblaient de froid, les petits.
— Sortez, leur dit-on enfin.... et ils allèrent s'établir au bord du bois.
— Bien, dit Malao. Vous n'êtes plus des candidats à la virilité, vous êtes des hommes, maintenant I Venez qu'on vous fasse beaux, et ne regardez plus du côté <lu camp 1
Leurs corps furent alors frottés avec de la vraie graisse — non plus celle de brebis.... Leurs membres luisants de la tête aux pieds, furent enduits de la belle terre d'ocre qu'on trouve sur le coteau voisin. Puis les vieux les tondirent au rasoir, de manière à enlever les cheveux à certains endroits seulement, sur deux ou trois lignes au-dessus des oreilles, sur les tempes. Un bout d'étoffe leur fut donné à chacun pour s'entourer les reins et ils se regardèrent les uns les autres avec satisfaction. Ils étaient beaux, beaux de cette beauté qu'apprécient les noirs. Le régime de l'école de la circoncision avait engraissé démesurément ceux qu'il n'avait pas tués et, vraiment, durant ces trois mois, ils avaient énormément changé.
La toilette terminée, Malao prononça son dernier grand discours :
— Vous êtes des hommes désormais, vous n'êtes plus des enfants. Soj^ez courageux 1 Quand le chef vous appellera aux armes, soyez prêts; défendez-le. N'êtes-vous pas ses guerriers ? C'est à vous aussi à faire son travail, à bâtir ses maisons, à couper ses perches. Apprenez aussi à bien vous conduire. Vous n'êtes plus des « choubourou ». Il n'est plus de votre dignité de voler du maïs dans les champs, ou de déterrer les patates des gens. De plus, sachez que dès aujourd'hui les chants que vous avez appris sont interdits pour quatre ans. On ne doit plus parler de tout cela. Le Ngoma est fermé. Les formules sont sacrées
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et doivent demeurer secrètes. Quiconque les révélerait à âme qui vive serait conduit au chef, la corde au cou, et étranglé pour qu'il ne puisse plus dire ce qui est interdit (lesi yilaka) î
Un bruit de voix se fit entendre : « Ha tsôô 1 » Vite les circoncis se cachèrent dans le bois. C'étaient les femmes qui apportaient la nourriture du jour. On leur avait dit : « Allez déposer vos marmites près du bois. Ne grimpez plus au camp. » Les bergers reçurent de leurs mains les marmites pleines, mais sans ajouter un seul mot d'insulte. Le temps des propos licencieux avait passé. On était revenu à la morale ordinaire.
A leur immense satisfaction, les initiés mangèrent dans la marmite la polenta bien assaisonnée.
Et maintenant, disposés en file indienne, les jeunes gens se dirigèrent vers la capitale pour être réintégrés dans la vie civile. Un des vieux marchait en tête du cortège. Toutes les filles du pays les attendaient chez le chef. Il était tard déjà. L'entrée fut solennelle. D'un bout à l'autre de la place, depuis la porte du village, en passant sous l'immense figuier, jusqu'à la maison du chef, le sol était couvert de nattes ajoutées bout à bout qui faisaient une voie vraiment royale. Marchant très lentement, un long bâton crochu à leurs mains, le dos courbé vers la terre, cachant leur visage pour n'être pas reconnus, les initiés, tout brillants d'ocre, mettaient leurs pieds l'un après l'autre sur la première natte. Ils imitaient la démarche du caméléon : repliant une jambe, l'étendant par saccades jusqu'à ce qu'elle fût parvenue à la natte, puis immédiatement repliant l'autre et accomplissant le même manège. Le cortège avançait très lentement et, tout le temps, les jeunes filles excessivement intéressées chantaient le refrain de Mayiwayiwana :
Ils se dandinent, les petits circoncis; ils ont vidé le grenier de leur mère !
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— Regarde, disait Saboulana à Fazana en montrant l'un des garçons, je crois bien que je le reconnais....
Et c'était une scène à voir, sur ces nattes jaunes resplendissantes, que ce défilé lent, solennel, silencieux, d'Hommes-Caméléons sous le grand arbre toujours vert. Les pieds des purifiés ne devaient plus être souillés par la poussière des chemins.
Ils allèrent dormir dans les huttes du chef, cette nuit-là; l'homme appartient à la tribu avant d'appartenir à son propre village. Bien qu'ils fussent empilés les uns sur les autres, ils goûtèrent un repos bien mérité, car ils étaient harassés. D'ailleurs il fallait se préparer aux émotions de la fête du lendemain.
A l'aube, de partout, on afflua à la capitale, les femmes surtout. Bientôt, sous l'arbre au tronc jaune, toute la tribu était réunie. C'était une foule causante, bruj^ante, contente, les femmes accroupies à la périphérie, des colliers de perles au cou, de lourds bracelets de laiton aux chevilles et aux poignets. Beaucoup d'entre elles étaient ocrées et portaient un nourrisson sur leurs épaules, dans une peau d'antilope.
Les nattes furent étendues de nouveau pour la procession et bientôt le cortège des circoncis parut, descendant de la maison du chef sur la grande place. Quelques bergers étaient occupés à ramasser les nattes derrière afin de les replacer devant.
Il se dandine, le petit circoncis,
chantaient les femmes en frappant des mains et en regardant toutes ces formes brunes, brillantes d'ocre, s'avançant lentement, courbées vers le sol, imitant le caméléon : des hommes réfléchis et non plus des enfants. Et des exclamations s'élevaient de toutes parts, du sein de la masse grouillante des femmes et des enfants, chacun s'efforçant de découvrir qui son fils, qui son frère, qui son petit-fils.
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Lorsque le cortège eut fait plusieurs fois le tour de la place, les hommes assis au pied du figuier s'écartèrent et, les nattes ayant été étalées en cet endroit, les circoncis vinrent s'y asseoir, la tête toujours penchée vers le sol. Ils attendaient, leurs bâtons crochus en main.... Le moment psychologique était venu. Chaque mère, chaque sœur, chaque aïeule devait venir reconnaître son parent et apprendre de lui son nouveau nom en lui remettant un présent : de préférence quelques bracelets de crin entourés de fil de fer très fin, comme les Malemba ont enseigné aux gens du pays à en fabriquer, ou bien un shelling ou tel autre objet précieux. Les hommes, faisant face aux initiés de l'autre côté de la place, prenaient un intérêt extrême à cette série de reconnaissances, car il arrive souvent que les femmes, trompées par l'embonpoint extraordinaire des circoncis, tombent à faux. Alors ce sont des explosions de rires et de moqueries.
Masiya et Fazana s'approchaient, un peu émues, se courbant très bas pour dévisager l'un après l'autre tous les garçons. Elles arrivèrent auprès de Zidji. Alors Masiya s'agenouilla devant lui, l'embrassa sur la joue et lui tendit deux bracelets. Il prit son bâton, le lui posa délicatement sur le dos et dit :
— Machâo 1
Fazana vint ensuite et fit comme sa mère; mais, en lui criant son nouveau nom, Zidji lui administra un bon coup de bâton et il ajouta :
— Ma sœur, prends garde de ne plus m'appeler jamais incirconcis.
Ce coup asséné, c'est la règle. Mais, pour les mères et les grand'mères, on l'adoucit en caresse. Alors toutes deux se retirèrent et se mirent à danser devant Zidji, à chanter ses louanges en disant :
Oh ! notre fils ! fils de grâce I fils de grande famille !
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Et elles émaillaient leur chant de cris particuliers, cris qu'on ne pousse que dans les grandes souffrances ou au sein de l'allégresse et qui se nomment les « mékouloungouana ». C'est une sorte de trémolo perçant produit au moyen de la langue qui, en se mouvant très rapidement d'une joue à l'autre, module le son de cette étrange façon. Et l'on voj^ait, tout autour du grand figuier, des mères, de vieilles grand'mères même, danser ainsi, glorifier leur rejeton devenu homme et se laisser battre par lui !
Plus d'un, parmi les vieux surveillants, suivait curieusement des ^eux la mère de Gofana. Celle-ci reconnut son fils, le baisa, s'agenouilla sans qu'il bougeât. Puis, comme elle lui tendait les bracelets, il sauta sur ses jambes, se mit à aboyer et voulut mordre l'auteur de ses jours en criant : « Nouambyana, fils du chien 1 » Un rassemblement se produisit aussitôt. La mère effrayée n'osait pas danser et le glorifier comme les autres femmes en disant :
Fils de grâce ! Fils de grande famille !
Malao, qui se trouvait là, allongea une taloche à Gofana et lui dit :
— Tais-toi 1
Illui parlait vraiment commeàun chien. Commed'autres hommes exprimaient leur étonnement à la conduite étrange de ce garçon, le père des circoncis leur dit :
— Il a voulu s'enfuir. C'est sa punition. Il n'est plus un homme; il est fou.
Plus loin, on voyait une autre femme circuler parmi les groupes, examiner tous les visages avec une expression d'intense découragement. Une lueur d'espoir brillait cependant encore dans ses yeux noirs qui avaient beaucoup pleuré. C'était la mère de Latane. Elle se berçait encore un peu de l'illusion
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qu'elle retrouverait son petit parmi ses camarades. Enfin Marema, son frère, vint lui dire :
— Va-t'en donc à la maison I Ne vois-tu pas qu'il n'est pas là. Tu sais bien qu'il n'est plus I
Alors, la pauvre créature toute défaillante, statue de la douleur, s'éloigna lentement par le sentier, la poitrine soulevée par des gémissements qu'elle n'osait laisser entendre. Puis, lorsqu'elle eut passé le ruisseau, le petit bois de térébinthes et fut arrivée dans les champs solitaires, s'étendant à perte de vue, elle poussa des cris sauvages et déchirants. Nul écho n'y répondit. Nulle oreille ne les ouït....
O terre d'Afrique, que de larmes t'ont abreuvée déjà I Et la terre d'Afrique but ces larmes comme elle a bu déjà les larmes de milliers de mères. Et la terre d'Afrique resta sèche, plus sèche que jamais I
Dans les marmites de fonte de la capitale, la viande cuisait. Et une odeur de réjouissance s'élevait de tous les feux et caressait toutes les narines. Dabouka avait tué un bœuf. Il y avait de quoi régaler tout le pays. Et quelques vieux, ayant accroché des morceaux de tripes en contrebande, les faisaient frire sur des charbons avec une expression béate. On fit bombance pour célébrer le retour des initiés au milieu des leurs. Les cœurs étaient tout à la joie.
La fête continua durant les huit jours qui suivirent. Tous les grands villages, ceux des conseillers, ceux des parents du chef, se disputaient l'honneur de recevoir les nouveaux circoncis. Partout ils exécutaient sur des nattes propres la danse ou le défilé des caméléons. Et partout on les régalait de viande. Le soir, ils revenaient à la capitale où leurs mères apportaient leur nourriture. Le matin, ils sortaient en troupe pour aller se laver et s'enduire d'une couche nouvelle d'ocre.
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Quelques épreuves leur furent encore proposées durant cette dernière semaine, entre autres celle de la corde tendue à une hauteur considérable et par-dessus laquelle il faut sauter. Et si l'un d'eux n'y réussissait pas, l'un des vieux, tout vieux, leur disait : « Imbéciles ! Voyez comme on fait ! » Il prenait son élan, les deux compères tenant les bouts de la ficelle l'abaissaient soudain et, avec un petit saut, le vieillard dépassait la corde sans la toucher. Alors toute l'assemblée de rire, de rire ! ! Ou bien, c'était l'épreuve du lion. Deux individus à la forte poitrine et qui savaient imiter le roi des animaux à la perfection étaient envoyés des deux côtés d'une vallée. Lorsqu'un rugissement éclatait, toute la bande des initiés était expédiée à la recherche du lion. Mais, tandis qu'ils battaient les buissons, un autre rugissement partait de l'autre côté du ravin. Tous se précipitaient dans cette direction et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'ils revinssent exténués. Ou bien encore, c'était l'épreuve du « billon » dans l'étang. Quelques jours auparavant, les bergers avaient coupé le tronc d'un arbre nommé « mousendjé » et l'avaient jeté dans le petit lac formé par le Moudi. Or, les fibres de ce mousendjé ont la propriété de se gonfler dans l'eau et le tronc double sa taille et quadruple son poids. Il s'agissait de le sortir de l'étang. Quels efforts et quels rires ! Car ces dernières épreuves ne sont pas sérieuses, comme celles de la Cour des mystères !
Enfin le jour de la dernière cérémonie arriva. Après s'être promenée à sa guise par tout le pays, la troupe des circoncis fut convoquée un certain matin à la capitale, et, officiellement, l'ocre qui les recouvrait fut solennellement lavée. C'était fini. Malembé retourna chez Dabouka, Zidji chez Mankélou.
Lorsqu'il rentra au village de son père, Zidji avait la tête haute. Chacun s'empressa à sa rencontre
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et Fazana le contempla avec un regard de fierté. Lui sentait son cœur se gonfler d'orgueil dans sa poitrine. Il était un homme vraiment, et, devant lui, la vie s'ouvrait lumineuse et pleine de promesses. Certes il serait digne de son père, digne de son chef. Et, pour un instant, se rappelant l'Etoile du matin qu'il avait vue, cette certaine nuit, globe d'or suspendu au-dessus du Kadjaléra, il songea qu'elle avait dit vrai. Oui, le jour pointait et le soleil allait paraître pour lui. Mais, comme il s'avançait heureux vers le kraal afin d'examiner le troupeau et surtout les deux veaux nés pendant son absence, il aperçut Ngomane, rieur comme d'habitude, un peu intimidé par ce grand frère qui avait tant grossi. Chez ce gamin incorrigible, la gouaillerie ne tarda pas à l'emporter sur la timidité et, avec sa grosse voix enrouée, il dit à Zidji :
— Hé ! Qu'as-tu donc mangé tout ce temps pour être devenu si gras?
— Choubourou ! répondit Zidji avec une moue de dédain et en lui allongeant une tape avec son bâton.