‹ Zidji; étude de moeurs sud-africainesChapitre 7 sur 19 · POINT DE BŒUFS, POINT DE FEMME · texte numérisé non relu

POINT DE BŒUFS, POINT DE FEMME

L'année qui suivit le retour de Zidji au village fut une année de réjouissances chez Mankélou.

Fazana, la jolie Fazana avait grandi.

Un beau jour, deux jeunes gens débouchèrent sur la place du village revêtus de leurs plus beaux atours. L'un d'eux s'appelait Vondo. Il portait sur ses épaules une superbe peau de léopard. Son compagnon, moins grand, moins beau, le suivait de près. Un homme d'âge mûr les accompagnait. Ils venaient s'informer s'il y avait « de l'eau » chez Mankélou. C'est une manière polie de s'enquérir s'il y a des filles à marier. La discussion s'établit aussitôt par l'intermédiaire de l'homme âgé qui était le porte-parole attitré des jeunes gens. Comme on se convenait de part et d'autre, comme les familles se connaissaient et s'estimaient réciproquement, les fiançailles se conclurent facilement. Le prix du douaire, du « lobola » comme on dit au Sud de l'Afrique, fut fixé à quinze bœufs. Le père de Vondo eut quelque peine à les réunir ; comme Mankélou refusait absolument de livrer la

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jeune fille avant la remise totale, les affaires traînèrent un peu en longueur. Néanmoins ce fut une période des plus joyeuses. Zidji s'amusa énormément cette année-là.

Pour lui, du reste, le mariage de sa sœur avait une importance toute spéciale. Les quinze bœufs de Vondo lui serviraient à acheter sa femme à lui ; car dans l'intention du législateur anonyme qui a établi ces règles, le douaire n'est pas donné au père ; il n'est point une propriété dont il puisse disposer à son gré; il est payé à la famille entière et doit être employé pour acquérir une épouse pour l'un des fils.

Mais un malheur épouvantable, l'un des plus graves qu'un noir puisse imaginer, tomba sur le village de Mankélou. Peu après son mariage Fazana fut prise de maux de tête violents. D'abord on crut à un accès de fièvre ordinaire, mais elle perdit bientôt conscience et mourut sans doute d'une intoxication malarienne du cerveau. Cet événement absolument inattendu bouleversa tout le monde. Une catastrophe pareille devait avoir une cause. On recourut au jeteur d'osselets et celui-ci déclara que la mort était le résultat d'un sort jeté. Mais qui avait ensorcelé Fazana? C'était la question capitale. Si c'était le mari ou un parent du mari, la faute du décès retombait sur sa famille ; il n'avait dorénavant pas le droit de réclamer les bœufs du douaire. Par contre, si le coupable était un parent de la défunte ou un étranger, les bœufs devaient être restitués au veuf. Or les osselets désignèrent Gouanazi, l'ennemi de Zidji, et l'ordalie qui suivit, c'est-àdire l'administration du philtre enchanté confirma les révélations du devin : Gouanazi, ayant bu cette m3^stérieuse boisson fut pris de l'ivresse caractéristique des jeteurs de sorts. La preuve était faite désormais : c'est lui qui avait « mangé Fazana ». Criminel à ce point, il eût été pendu ou assommé si l'on avait encore

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osé appliquer la règle du tribunal noir dans un pays soumis aux blancs. Il profita du désarroi pour filer à travers la brousse et se réfugier en ville, où il alla prendre du service. D'autre part Vondo et son père, forts du résultat du procès de sorcellerie, vinrent un beau matin chez Mankélou et, après un long préambule un peu embarrassé, le vieux lui dit :

— Mon ami ! un grand malheur t'a frappé î Notre épouse est morte, morte sans laisser d'enfants. As-tu une autre femme à donner à notre fils pour relever sa hutte en ruine ?

— Non, dit-il. Elle était la seule fille à marier au village.

— Alors il faudra que nous reprenions nos bœufs ?

— Très bien, dit Mankélou, en baissant les yeux. Ils sont dans le kraal. Prenez-les tout de suite. Hé ! Zidji !

Zidji accourut.

— Va avec ces hommes et choisis leurs bœufs dans le troupeau.

Ce fut durant un quart d'heure une série de savantes manœuvres pour faire sortir par la porte de l'enclos les quinze bêtes du douaire et retenir les cinq ou six qui devaient rester. Enfin le triage fut accompli.

— Restez ! Adieu, dirent les deux hommes.

— Partez ! C'est bien, répondirent Mankélou et Zidji.

Et les visiteurs chassant les bestiaux devant eux s'engagèrent dans le chemin de la brousse....

Longtemps Mankélou et son fils restèrent debout, le premier, sa grande taille plus voûtée qu'à l'ordinaire, le second campé très droit sur ses jambes, regardant tous deux le sentier, écoutant les mugissements tristes des bœufs qui s'éloignaient. Plongés dans leurs réflexions, ils tendaient l'oreille encore.... Enfin le bruit se tut.... Mankélou regarda son fils et, d'une voix presque aff"ectueuse, il dit :

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— Voilà tes bœufs partis, mon pauvre garçon. C'est un grand malheur pour toi.

Soudain Zidji comprit. Jusqu'ici la pensée de son avenir ne l'avait guère troublé. Il vivait comme un enfant, au jour le jour; mais à la vue de ce troupeau qui partait pour ne plus revenir, à l'ouïe de la réflexion paternelle, une épée lui transperça l'âme. Fazana était morte, morte dans les plus tristes circonstances, morte pour ainsi dire sans compensation, puisqu'elle n'avait pas laissé de fille représentant la valeur des bœufs paj-és pour elle. C'était fini I Dès sa tendre enfance, dès qu'il avait été en âge de penser, il avait su, cru, admis que sa sœur Fazana lui procurerait le douaire sans lequel il ne pourrait se marier lui-même. Et maintenant, ce douaire était parti, et tout son vague plan d'avenir s'écroulait. Son visage se contracta; mais par un violent effort sur lui-même, il reprit son air impassible et répondit à son père :

— Khombo ! C'est un malheur en vérité 1

Rien n'eût pu ébranler plus profondément l'âme de Zidji. Et cependant il serait vite retombé dans l'indifférence nonchalante de la soumission fataliste du noir, si deux incidents ne se fussent produits qui fécondèrent cette émotion passagère et transformèrent le cours de sa vie.

Le lendemain du départ des bœufs, tandis que son père cherchait dans une grande cruche de bière l'oubli de son malheur, il alla faire visite à son oncle Molondjo. Il causait tranquillement avec quelques camarades, en réparant une avarie qu'avait subie son bâton-crécelle quand une détonation retentit dans l'une des huttes du village. Tout le monde se précipita de ce côté, et, dans l'ombre de la case, on vit un spectacle horrible. Baigné dans son sang, un homme était étendu sur le sol. Près de lui, une jeune femme très jolie malgré la dureté de son visage paraissait

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terrifiée 1... L'homme essaya de balbutier quelques paroles. Zidji saisit les suivantes :

« C'est ta faute.... Je t'aimais ! Tu m'as trompé..., Il vaut mieux que je meure. »

Evidemment on était en présence d'un drame passionnel bien caractérisé. Cet homme, le frère cadet de Molondjo, vivait depuis longtemps en mésintelligence avec son épouse. Il lui était très attaché, car c'était une fort séduisante créature ; mais elle était légère et elle se laissait courtiser par un certain voisin. Le matin même, son mari l'avait suivie, tandis qu'elle s'en allait, son amphore gracieusement posée sur la tête, puiser de l'eau au ruisseau. Caché derrière les buissons il avait vu l'amant sortir de la brousse sur l'autre bord.... La femme l'avait accueilli avec un sourire et tous deux s'étaient dirigés loin du sentier vers les taillis. La mort dans l'âme, il s'était approché et avait pu constater que son épouse aimée, celle qu'il avait payée quinze bœufs, lui était infidèle. Alors, s'esquivant sans mot dire, il était rentré, avait chargé son fusil et, au retour de la coupable, l'avait amèrement reprise. Elle, d'une voix indifférente, l'avait engagé à ne pas se mêler de ses afi*aires et alors, saisissant l'arme, le malheureux s'était tiré un coup de fusil dans la bouche....

Molondjo prit un mouchoir, le trempa dans l'eau et chercha à arrêter le sang. Un médecin noir demeurant dans le village voisin arriva sur les lieux. Les hommes de l'art, en Afrique, sont l'exact opposé de leurs collègues européens. Tant qu'il ne s'agit que de maladies intérieures à traiter par des tisanes, des bains de vapeur, des pratiques superstitieuses, ils sont superbes d'aplomb, admirables de confiance en eux-mêmes. Mais en présence des cas de chirurgie, quand le sang du patient a coulé, leur sang à eux se glace dans leurs veines et ils sont impuissants. Aussi, comme l'hémor-

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ragie ne paraissait nullement s'arrêter, Molondjo dit ; <( Il faut aller appeler Monéri. »

Zidji et deux de ses compagnons volèrent vers la station que l'on apercevait là-bas, le toit de tôle de l'église brillant au soleil sur la petite colline en avant du rocher énorme du Marovougne. Le missionnaire, en effet, faisait tous les métiers utiles à la population noire : dresseur de plans de maisons, prêteur d'outils, donneur de conseils sages en politique, arracheur de dents et médecin des corps et des âmes. Un jour il avait dû amputer un membre en se servant de son couteau à découper la viande et de sa scie de menuisier. Mais pour le seconder dans cette œuvre médicale qui prenait beaucoup de temps, il avait avec lui une demoiselle qui avait passé par les hôpitaux, suivi un cours de sage-femme et qui s'entendait très bien aux traitements à suivre en cas de fièvre, de dyssenterie et d'autres maladies tropicales. M'^^ Clara, Miss tout court, comme on l'appelait par le pays, était une personnalité sympathique. Elle aimait les noirs de tout son cœur et pourtant elle n'était pas tendre avec eux et savait leur dire leurs vérités. Aussi la craignaient-ils un peu, tout en sachant reconnaître son extrême dévouement et son affection profonde pour eux. C'est elle que Monéri pria d'aller examiner le malade. Les garçons de la station attelèrent le vieux cheval et la mule boiteuse qui formaient l'équipage missionnaire et, montant dans une petite carriole à deux roues, elle partit aussi vite que ces deux descendants dégénérés de Pégase voulurent bien y consentir

A son arrivée, l'homme râlait déjà. Elle désinfecta la plaie, la sonda, constata qu'une balle était logée à la base du cerveau. Il n'y avait absolument rien à faire. Les quelques questions qu'elle posa lui dévoilèrent la raison du suicide. Un suicide I C'est rare

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parmi les noirs, et cependant ces primitifs, à la vie soi-disant si douce et si innocente, y recourent plus souvent qu'on ne le croirait. Le mois précédent, un nommé Mayakayaka s'était pendu pour avoir été désigné comme sorcier. Aussi Miss, convaincue qu'il fallait exhorter en temps et hors de temps, estimant que cette fois-ci c'était tout à fait « en temps », réunit-elle tous les habitants du village sous le coup de la mort imminente du suicidé et leur adressa-t-elle quelques paroles aussi énergiques que bien pensées :

« Quelle honte I Voilà où vous mènent vos mœurs déréglées de païens 1 Quand donc abandonnerez-vous vos ténèbres ? Faudra-t-il que le grand Esprit du Ciel vous abatte tous jusqu'au dernier pour que vous sortiez de vos péchés et veniez à sa lumière ? »

Zidji absolument ahuri regardait, avec de grands yeux, cette blanche qui parlait si bien sa langue. Il avait déjà entendu quelques blancs lui adresser la parole à la factorerie voisine, quand il allait vendre son miel et acheter des perles pour Fazana. Ces marchands estropiaient les mots de si étrange façon, ils causaient avec une ignorance si profonde des éléments de la grammaire bantou que leur langage en était absolument ridicule. Zidji leur eût ri au nez s'il l'avait osé. Mais Miss, elle, parlait avec aisance et correction; on comprenait tous les mots. Mais qu'est-ce qu'elle disait? Abandonner les ténèbres ? Venir à la lumière du grand Esprit du ciel?... Qu'est-ce que ce grand Esprit ? Les esprits des morts auxquels on ojffre des sacrifices sont dans la terre à moins qu'ils n'en sortent sous forme de serpents....

Cependant on entendit un cri rauque.... Le malade eut un spasme convuîsif des jambes et il mourut. Aussitôt tous les assistants s'enfuirent, la jolie femme aussi, bouleversée, criant. Le tonnerre grondait derrière le Drakensberg; Miss, craignant l'orage, remonta

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dans sa voiture et Zidji courut à la maison où il raconta toute l'affaire à ses parents.

Il en rêva la nuit suivante. Un cauchemar horrible le tourmenta. Des détonations, des cris de blessés se mélangeaient au bruit d'une voiture de grandeur surnaturelle ; une grande lumière comme un éclair paraissait soudain au sein d'une obscurité profonde. Il se réveilla oppressé et une longue insomnie commença pour lui. Il attendait le jour. Le jour ne venait pas. Alors une inquiétude extrême, une angoisse indicible s'emparèrent de Zidji. Il se dit que le soleil ne reparaîtrait plus. C'en était fini pour la lumière du jour. La nuit ne se dissiperait plus jamais, jamais I II poussa un cri de terreur. Ngomane qui couchait près de lui se retourna sur sa natte et grogna. Ce bruit d'un être vivant rassura Zidji.... Il sortit de la hutte et vit l'aurore qui rougissait l'orient. Alors il se dit : « Que je suis bête 1 » Et il se recoucha.

Le dimanche suivant il faisait une chaleur extrême. Les pluies avaient cessé pour quelques jours, mais personne n'était allé aux champs par crainte d'insolation. A deux heures de l'après-midi, au moment le plus chaud de la journée, une trompette retentit dans la brousse, un cor aux notes claires qui jouait un cantique. « Hé I dit Mankélou, voici les « Madjakane » qui viennent nous exhorter. » Ayant bu de la bière et se sentant de mauvaise humeur, il eût volontiers filé par la tangente. Mais un certain sens de dignité et sa réputation d'ami des chrétiens le firent rester paisiblement sur sa termitière et il attendit de pied ferme les visiteurs. Quelques jeunes gens habillés à la blanche et faisant le moulinet avec leurs bâtons parurent à l'entrée du village. Puis le vieux cheval monté par Miss et enfin une mule maigre, qui avait désappris dès longtemps l'art du galop et sur laquelle trônait

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Monéri, coiffé d'un casque blanc colonial, son bon sourire éclairant son visage jauni par le climat du pays des fièvres, sa grande barbe grisonnante lui donnant un air presque majestueux.

« Tiens I le « nkouloukoumba » (le grand) est aussi venu, » se dit Mankélou, et il s'empressa à sa rencontre. Zidji prit les brides des montures et l'on se dirigea vers le grand arbre dont le noir feuillage maintenait un semblant de fraîcheur dans le village. Le joueur de cornet à piston, l'instituteur de la station, Gédéon, recommença à souffler dans son instrument en regardant tour à tour vers les quatre points cardinaux et bientôt un auditoire de païens se forma : les femmes en jupes bariolées, des hommes tenant encore le bâton qu'ils étaient en train de sculpter.... Pour mieux tirer le filet, plusieurs garçons étaient allés relancer les gens jusque dans leurs huttes pratiquant avec une rare insistance le coge intrare.... ou exire évangélique (force-les d'entrer.... ou de sortir). Un cantique gai retentit, et Monéri prit la parole. Devant lui, à droite, assises par terre, étaient les femmes, les fillettes, plusieurs avec des bébés sur le dos, à gauche les hommes, graves, indifférents, tandis que derrière l'orateur se pressaient les chrétiens : jeunes gens et hommes qui avaient tous attrapé qui un morceau de bois, qui un mortier, qui une pierre à moudre pour s'asseoir dessus et les jeunes filles en robes simples et claires, la tête gracieusement ceinte d'un mouchoir rouge ou blanc en forme de couronne.... « C'est en souvenir de la couronne de Christ, » avait dit un jour l'évangéliste Zébédée.

Le missionnaire prit la parole. Il se leva, lut quelques versets et, dans une langue simple, apporta à Mankélou ses condoléances pour le grand deuil de Fazana et ses réflexions sur le suicide du frère de Molondjo.

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« Ah I Mankélou 1 dit-il dans sa péroraison. Toi qui nous as appelés pour instruire la tribu, toi, notre ami, toi le conseiller de Dabouka, toi que tous nous apprécions pour ta sagesse et ta bonté, ces malheurs ne te décideront-ils pas enfin à te donner? Vois ce que te vaut le paganisme 1 Et d'autres malheurs s'apprêtent à fondre sur toi ! Crois au Dieu vivant 1 Rejette la bière, les osselets, la polygamie et tu seras heureux et tu pourras te réjouir du salut et de la vie éternelle. »

Le général de l'armée nkouna, baissant la tête comme un condamné auquel son juge s'adresse, regardait fixement le sol devant lui. A quoi pensait-il ? Qui sait? Et Monéri se rassit avec l'impression que l'eau ne coule pas plus allègrement sur les plumes d'un canard que ses paroles sur ce vieux cœur de païen. Enfin Mankélou répondit : « Ah ! oui, c'est beau, c'est bien vrai î Mais nous, les vieux, nous ne pouvons pas. Ce sera pour nos enfants. »

Bartimée essaya à son tour d'atteindre cette conscience fermée. Il eut des comparaisons ingénieuses, des mots frappants pour démontrer l'absurdité du culte des ancêtres, la vanité des biens terrestres et, pour finir, il parla de Jésus, de Noël qui était proche et invita tous les auditeurs à assister au grand culte qui aurait lieu ce jour-là sur la station....

Mais au milieu du recueillement général, un petit incident se produisit qui eût irrémédiablement rompu le charme, s'il se fût agi d'un auditoire européen.... Sortant du kraal des bœufs où ils s'étaient lourdement abattus, trois gros coléoptères noirs se disposaient à traverser la place du village, poussant devant eux une boule de fumier de cinq ou six centimètres de diamètre. Ils étaient excessivement affairés lorsqu'ils débouchèrent derrière une touffe d'herbe sur l'espace qui séparait l'assemblée chrétienne de la païenne, à quelques mètres de Monéri exhortant. Entendant du bruit, perce-

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vant du danger, l'un d'eux cessa de pousser la boule et grimpa dessus, comme s'il voulait aller examiner le paysage du haut de ce poste d'observation. Et en effet, s'appuyant sur son abdomen, dressant sa tête et son corselet, il remua fébrilement ses antennes, paraissant inspecter l'horizon, en proie à une vive agitation. Soudain, patatra, la boule roule en avant. Il perd l'équilibre et tombe les quatre.... les six fers en l'air. (C'est un hexapode.) Et il reste sur le dos un instant comme abasourdi, stupéfait de l'aventure inattendue; puis il brandit ses tarses et ses fémurs pour appeler à l'aide. Cependant ses camarades moins nerveux continuent leur manège. Leurs pattes de derrière appliquées contre la boule, celles de devant contre le sol, ils marchent à reculons, poussant toujours la précieuse sphère, cherchant un trou propice où ils l'enfouiront. Ils y ont sans doute déposé un œuf, un œuf qui donnera naissance à une larve et cette larve se nourrira du fumier, elle grandira, elle deviendra insecte parfait et elle perpétuera l'étrange race des bousiers. Par un mouvement brusque, sieur Copris réussit à se mettre sur pied et, rejoignant ses compagnons, il s'apprêtait à leur prêter son aide pour la besogne commune quand un épouvantable coup du ciel réduisit la boule en poussière, dispersa les trois travailleurs, projetant leurs carcasses bien loin du côté du kraal.... C'était Zidji qui, avec un sentiment particulier de l'honneur de son village, avait frappé le groupe ambulant de son bâton et mis fin à cette promenade grotesque. Au reste personne n'avait souri à la vue de l'intéressante scène de mœurs entomologiques tant de fois contemplée. Seule Miss ne pouvait conserver son sérieux et elle manqua éclater de rire malgré la gravité du moment quand Zidji provoqua le dénouement. Tant il est vrai que le sens du ridicule chez les blancs et les noirs diffère grandement.

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L'assemblée indifférente aux bousiers fut invitée à se joindre au dernier cantique : « Viens à Jésus, il t'appelle. » Et vraiment ces bonnes mères chargées de famille qui fixaient des yeux Monéri battant la mesure se donnaient une peine touchante pour suivre le mouvement. Elles chantèrent avec conviction le dernier verset qui se compose uniquement des deux expressions hébraïques : AUéluya I Amen ! dont elles parurent vraiment comprendre la beauté. Puis on dit : « Prions. » Les chrétiens se prosternèrent face contre terre, quelques-uns plus paresseux restèrent assis, mais tous se couvrirent la figure de leurs mains. « Fermez les yeux, » dit à haute voixGédéon aux païens.... Et tous d'essayer en riant, en causant.... Chut ! s'écria Mankélou qui était habitué déjà aux coutumes du culte chrétien. Ce que ces enfants de la nature comprirent de la prière, je ne sais. Quand l'amen final retentit et qu'elles entendirent du bruit, quelques femmes se hasardèrent à retirer leurs mains de dessus leurs yeux et voyant les chrétiens revenus à leur posture normale, crièrent : « Eh ! il fait jour ! Réveillez-vous, vous autres. » Sur quoi tous les dos bruns de se relever et tous les yeux de se rouvrir à la lumière avec force exclamations de rire comme si c'était la fin d'une bonne farce ! Et vraiment, on ne saurait leur en vouloir de troubler ainsi l'acte sacré. Plus tard, elles comprendront.

Lorsque Monéri eut pris congé de Mankélou en lui serrant amicalement la main, Zidji lui ramena son mulet.

— C'est ton fils? demanda le missionnaire au vieux conseiller, en admirant l'œil calme et intelligent du jeune garçon.

— Oui, dit le père.

Monéri ajouta :

— Ne veux-tu pas nous montrer le chemin pour les

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chevaux jusque chez Molondjo ; la route habituelle passe par un mauvais gué, impraticable pour les montures.

— Oh ! répondit Zidji, il y a une autre route plus bas avec un bon gué. Je te conduirai.

Et la troupe repartit.... En route Bartimée s'approcha de Zidji :

— Salut, mon garçon ! Ne vas-tu pas venir à l'école, toi ! A quoi cela te sert-il de rester assis là au village sans rien apprendre ! Allons, décide-toi....

Il baissa les yeux et répondit :

— Est-ce qu'ils me permettraient à la maison ?

— Mais oui 1 Ton père n'a-t-il pas déclaré que c'était à ses fils à apprendre. Viens seulement....

Si Zidji n'avait pas été ébranlé déjà par les événements récents, mort de Fazana, perte des bœufs, suicide du frère de Molondjo, il eût refusé catégoriquement! Mais aujourd'hui, pensif, il se tut.

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