‹ Zidji; étude de moeurs sud-africainesChapitre 8 sur 19 · L'ETOILE DU MATIN · texte numérisé non relu

L'ETOILE DU MATIN

Quelques jours plus tard, c'était Noël; Noël, la grande fête des blancs que tous les indigènes connaissent maintenant et qu'ils appellent Kisimousi, corruption évidente du mot anglais Ghristmas. Or deux attractions de nature fort différente s'exercent ce jour-là sur les noirs du district et s'offrent à leur choix. L'une, c'est la danse à la boutique voisine, l'autre, le culte sur la station. La plupart cèdent à la première. Habillés de leurs plus belles ceintures de queues, leur petit bouclier de peau en main, bran-

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dissant trois ou quatre bâtons sculptés ou décorés de fil de cuivre tressé, les hommes vont exécuter leurs danses païennes sous l'œil paterne des marchands d'étoffes. Le magasin est une vaste construction de fer galvanisé où l'on étouffe. Sous la véranda basse qui domine la place, s'élevant à un pied et demi au-dessus d'elle, ces messieurs en coutil blanc cherchent un peu de fraîcheur tout en contemplant les hauts faits chorégraphiques de leurs visiteurs. Ceux-ci disposés en demi-cercle sur la vaste place qu'ombragent deux ou trois conifères, poussent des cris sauvages qu'ils appellent de la musique et brandissent leurs bâtons avec des gestes lourds tandis que les femmes, ayant revêtu leurs jupes d'étoffes claires à grandes bandes rouges et bleues, sont assises dans un coin et les encouragent en frappant des mains en cadence.... Le spectacle est pittoresque et quand les danseurs, couverts de sueur, se soulagent en passant sur leurs fronts et leurs joues une palette d'os qu'ils piquent ensuite dans leurs tignasses crépues, le propriétaire de la factorerie va quérir quelques bouteilles de whisky de qualité inférieure ^ et leur en verse à chacun un petit verre. Excités par l'alcool, les danseurs reprennent leur stupide danse cafre avec un renouveau de courage

Zidji connaissait le « Kisimousi » du magasin pour y avoir pris part l'année précédente et il se souvenait de la brûlure qu'il avait ressentie en avalant la bière forte des blancs.... L'impression avait été si violente et si inattendue qu'il avait tremblé de tous ses membres à la grande joie des marchands qui se pâmaient de rire et aux sarcasmes des gros païens qui l'avaient appelé bébé, petit garçon. Aussi n'y voulut-il pas retourner et se décida-t-il à se rendre plutôt à la sta-

* Depuis quelques années, la vente de l'alcool aux indigènes a été prohibée au Transvaal.

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tion pour le culte. Il passa au village de Dabouka où il engagea son cousin Malembé à se joindre à lui. Là-haut, sur le coteau qui domine la plaine, la cloche tintait. Elle tintait claire et gaie comme si elle avait conscience du message de joie qu'elle jetait à tous les vents. De nombreux groupes de femmes ocrées, d'hommes à demi habillés sortaient des villages de la plaine et se rendaient à travers les sentiers tortueux vers la colline, tandis que les chrétiens des annexes éloignées arrivaient par la route à chars. Zidji et son compagnon atteignirent la station au moment où la troupe endimanchée s'en approchait.... Ils assistèrent alors aune scène de mœurs digne du christianisme primitif. Un jeune garçon posté au pied d'un arbre, attendait les visiteurs de l'annexe; à cent mètres du village, il les pria de s'arrêter là et courut annoncer leur arrivée à l'instituteur de la station. Alors, en bon ordre, les chrétiens du village, hommes bien habillés, jeunes filles en robes claires se dirigèrent à leur rencontre. Parvenus à une distance de dix mètres d'eux, ils entonnèrent un chant de Noël à quatre voix. Puis ils se turent et les autres leur répondirent par un cantique lent et solennel où toutes les notes diézées étaient bravement ramenées à leur son naturel. La cacophonie était parfois très grande et Yéfro qui surveillait la scène de la véranda de la maison missionnaire, presque au sommet de la colline, se bouchait les oreilles. Mais les exécutants ne la voyaient pas; leur conscience musicale n'était nullement troublée et ils achevèrent leur choral avec brio et une évidente satisfaction. Sur quoi les premiers recommencèrent un nouveau chant de six strophes au moins et alors seulement les deux troupes s'abordèrent; on se serra les mains, on s'embrassa même et tous se dirigèrent vers l'église.

Zidji et Malembé trouvaient ce manège très amu-

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sant. Ils avaient décidément des coutumes très drôles ces « Madjakane » ! La cloche silencieuse durant la cérémonie de réception, recommença à tinter et l'on entra. Les deux jeunes païens vêtus de leurs queues de chèvres un peu maigres, se sentaient quelque peu dépaysés au milieu de tout ce beau monde. Quelquesuns de ces chrétiens étaient en effet irréprochables dans leurs complets foncés, leurs chemises repassées, leurs cols blancs très hauts emprisonnant leur menton et une belle ceinture de soie noire autour de leur taille. Aussi nos deux petits païens se faufilèrent-ils dans l'église après tous les autres. On y pénétrait par un petit porche qui donnait accès dans l'édifice par une ouverture voûtée sans porte. En entrant pour la première fois dans la vaste salle, Zidji, par un mouvement instinctif, rentra la tête dans les épaules comme s'il s'attendait à ce que quelque chose lui tombât dessus.... Il avait aperçu la charpente compliquée, les chevrons énormes soutenant le toit de zinc suspendus là-haut on ne sait trop comment et prêts sans doute à écraser quiconque aurait l'audace de s'engager sous eux.... Mais il réprima très vite ce mouvement de crainte et alla s'asseoir tout au fond, sur un banc de briques qui courait autour de l'église. Alors, rassuré à la vue de l'assemblée qui n'avait pas l'air de croire sa dernière heure venue, il éleva les yeux, vit que les chevrons reposaient sur de solides murs de briques. Puis, promenant lentement son regard calme de tous côtés, il admira la bordure verte qui suivait le soubassement brun, grimpant au-dessus des fenêtres carrées qu'elle encadrait, formant au-dessus de la chaire, là-bas, au fond, une voûte correspondant à celle de la porte. Cette chaire était simplement une tribune aux piliers ajourés posée sur une plateforme qui occupait tout le fond de l'église. D'un côté de la chaire se tenaient les blancs, Yéfro, Miss et un visi-

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leur inconnu; de l'autre, serrés les uns contre les autres, c'étaient les anciens et les instituteurs : Bartimée avec sa bonne expression intelligente et ses yeux brillants, Gédéon, le père Shelling qui avait beaucoup de bœufs, beaucoup de maïs et qui le vendait aux païens en temps de famine, le père Mouki avec sa tignasse blanche, ses traits fortement accentués et ses yeux mobiles qui ne regardaient personne en face. Devant la chaire, d'un côté, c'étaient les bancs des hommes et l'on voyait, tranchant sur les habits foncés, les quelques cols blancs serrant les occiputs ; de l'autre les femmes et les filles, ces dernières aj^ant piqué dans leurs cheveux, par devant leurs turbans, des lys roses ou des marguerites rouges..,.

Soudain un mouvement se produisit dans l'assemblée : Dabouka venait d'entrer. Se tenant très droit dans sa veste de drap bleu avec galons blancs, cadeau que le Gouvernement bœr faisait à tous les chefs, il avait vraiment quelque chose d'imposant, Dabouka, et Zidji se sentit rempli d'un sentiment de respect qui enveloppait son chef, l'église, Monéri dans la chaire, les anciens sur la plateforme et jusqu'au père Mouki.

Le service commença. Il y avait des chants de circonstance célébrant l'enfant. Puis Monéri raconta l'histoire de Noël et décrivit des « messagers ^ » qui avaient paru dans le ciel. Il levait les yeux en haut, montrait quelque chose et Zidji lui aussi regarda et crut qu'il allait voir ces personnages vêtus de blanc. Après quoi on chanta le cantique qu'ils avaient chanté et Monéri adressa des exhortations à l'assemblée. Zidji remarqua que le père Mouki s'endormait et il jeta les yeux autour de lui pour voir si d'autres auditeurs se livraient au sommeil; peut-être était-ce une coutume à laquelle il devrait se soumettre lui aussi. Mais non !

* Le mot « ntchoumi » par lequel nous traduisons « ange » signifie proprement messager.

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Tout le monde avait l'air d'écouter sauf des gamins qui s'amusaient avec un crayon. D'ailleurs Monéri ayant vu les paupières du père Mouki se fermer cria très fort : « Eh ! ne dormez pas ! » et l'instituteur Gédéon donna au coupable une grosse bourrade dans le côté pour le réveiller.... Tout cela était vraiment très curieux et, quant au sujet dont on causait, Zidji n'3^ entendait pas grand'chose, plus occupé à regarder les gens qu'à rechercher le sens des paroles de Monéri.

Bartimée lui aussi prit la parole. Il était orateur et bien vite il eut captivé l'auditoire. Il raconta de nouveau la naissance de cet enfant dans un pays très éloigné ;... puis, à la fin, il s'adressa aux païens dans l'assemblée et leur dit à peu près ceci : « Pauvres compatriotes qui ne savez rien ! A quoi vous amusez-vous? A quoi vous servent vos pratiques de ténèbres ? Vous allez à la circoncision.... parce que vos pères y ont été. Vous dites : C'est l'Etoile du matin ! Quelle Etoile du matin ? C'est la nuit et rien de plus. L'Etoile du matin, c'est Jésus. C'est lui qui vous conduira à la lumière, à la joie de l'existence, à la vie éternelle ! Croyez en Jésus, je ne vous dis rien de plus. »

Ces paroles remuèrent profondément Zidji. Il lui sembla que Bartimée le fixait tout le temps de ses yeux clairs. II revit cette nuit mémorable où il avait été circoncis. Il se rappela l'émotion étrange d'orgueil, d'espoir qu'il avait ressentie en voj^ant Mahlahlane, l'Etoile du matin, paraître au-dessus du Kadjaléra, aux confins de la grande plaine, annonciatrice de l'aube, messagère du soleil qui vient, initiatrice à la vie nouvelle. Puis, repassant dans son souvenir les événements des derniers mois, la mort de Fazana, le suicide du frère de Molondjo, la perte des bœufs, triste bilan d'espérances disparues, de déceptions cruelles, il se demanda vaguement avec un tressaillement d'âme: « Serait-il vrai que Malao a tort et que les « Madja-

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