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CHAPITRE VIII

UN AMI ET Ui\ DTPORTUN.

Il y avait déjà fort long -temps qu'Agathe avait quitté M. Guerreville; et celui-ci, toujours plongé dans ses pensées, toujours sous le poids d'un chagrin auquel l'espérance même commençait à manquer, était resté sur sa chaise dans la même attitude , oubliant r heure, le présent; oubliant tout pour ne songer qu'à sa fdle.

^ Georges , habitué à l'humeur de son maître , ne se permettait jamais de le troubler dans ses réflexions ; car il savait qu'il serait fort mal reçu. Plus d'une fois M. Guerreville avait ainsi laissé passer l'heure où l'on a coutume de diner. Ces jours-là, Georges s'était bien gardé de l'en prévenir ; il se disait : « Il est pro- » bable que monsieur n'a pas faim , puisqu'il ne » pense pas à aller dîner. D'ailleurs, comme il mange

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» clicz le restaurateur, il est bien libre d'y aller à » riieure qu'il lui plaît... »

Cependant (korgcs , contre son habitude , vient d'entr'ouvrir la porte de la chambre de son maître ; le voyant immobile sur sa chaise , (îeorges tousse pour se faire entendre, et M. Guerreville, que ce bruit vient de rappeler à sa situation présente, et qui se revoit seul , lorsque ses illusions TaVaient réuni à sa fdle , se tourne brusquement vers son domestique en s'écriant avec colère :

« Que me voulez-vous? pourquoi entrez- vous ici p lorsque je ne vous appelle pas? »

Le pauvre Georges est tout saisi ; il est sur le point de se retirer sans rien dire ; mais son maître reprend :

« Eh bien! parlerez-vous?... Pourquoi venez-vous » me déranger?...

« — Oh ! monsieur, c'est vrai; j'aurais dû penser... » mais je vais dire à ce monsieur que ça vous dé- » range, et que vous ne pouvez pas le recevoir au- » jourd'hui...

» — Comment, encore du monde!... mais on ne )) me laissera donc pas en repos!... Qui est là?

» — C'est ce monsieur de là-bas ... de Château- » Thierry. . . le docteur Jenneval. . . qui dit qu'un mé- » decin a toujours le droit d'entrer chez ses amis... » même quand ils ne sont pas malades...

» — Le docteur... le docteur Jenneval. »

M. Guerreville se lève, passe sa main sur son front, et dit à Georges : « M. Jenneval peut entrer. »

Le docteur se présente et court presser cordiale-

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ineiit la main de M. Guerreville, tandis que celui-ci fait signe à son domestique de s'éloigner.

« Me voici , « dit Jenneval en se jetant sur un siège d'un air satisfait. « J'ai un peu tardé. . . mais il fallait » terminer mes affaires , liquider mes malades ! . . . » Ils avaient la bonté de tenir à moi , et en vérité je » ne sais trop pourquoi ; car je me moquais bien sou- « vent d'eux et de leurs maladies... Mais c'est peut- » être pour cela... Je crois que j'en ai guéri plus en » les faisant rire qu'avec des ordonnances. Enfin j'ai )> dit adieu à la province , et je viens exercer à » Paris.

» — Vous venez vous y fixer, docteur? — Oui ; la » vie d'une petite ville... ses caquets, ses plaisirs, ses » usages , tout cela ne me va pas. Vive Paris ! pour » les arts et les sciences , pour la théorie et la pra- » tique! J'avais cependant fait de belles choses à

)) Château-Thierry et dernièrement encore , une

» cure superbe... madame Blanmignon, que j'ai en- » tièrement guérie de ses spasmes, en lui faisant » prendre des pilules qui ne se composaient que de )i farine; et le vieux M. Benoît, qui se croyait une » gastrite et que j'ai mis pendant quinze jours au » pain d'épice. .. En vérité, les sujets avaient une foi )) admirable!...

» — Il paraît , mon cher docteur, que vous n'avez )) pas perdu votre gaîté... — Je m'en garderais bien, » puisque c'est avec cela que je traite mes malades. » Enfin j'arrive chargé de lettres de recommanda- )) tion. J'ai d'ailleurs quelques connaissances ici... et » puis vous savez que j'exerce presque autant par

» [joiit que par intônH. J'ai 4,000 francs de rentes, » des désirs bornés, point d'ambition : avec cela , un » médecin qui est garçon peut très-bien attendre les » malades, sans souhaiter qu'il arrive ni fièvre épi-

» démique ni choléra. Mais vous, votre santé?

» J'aurais dû d'abord m'en informer.

» — Merci , docteur ; ma santé est bonne. . . — Mais w vous êtes toujours triste... toujours affecté en se- » cret... Oh! je vois bien cela, chez vous, c'est le » moral qui souffre. Eh bien ! je tâcherai de vous »> distraire... de vous occuper un peu... Je ne vous T) demanderai pas vos secrets... Oh! je ne sollicite » pas vos confidences... Il faut que la confiance » vienne naturellement... et puis il y a des chagrins » que l'on préfère tenir secrets ; probablement les » vôtres sont du nombre... Plus tard, peut-être, » quand vous me connaîtrez mieux..; Mais enfin » vous m'avez permis de cultiver votre connaissance, » et je crois que ce serait mal reconnaître votre con- » fiance que de vous ennuyer par mes questions. » Ainsi c'est convenu : je ne reviendrai jamais sur » ce sujet; mais je tâcherai devons rendre le front » moins sombre, moins soucieux, parce que ceci » rentre dans mes fonctions...

» — Mon cher Jenneval... je suis vraiment satis- » fait de vous revoir. — Je vous dirai que j'ai fait la » route de Château-Thierry à Paris avec un homme » qui désirerait bien aussi faire votre connaissance... « Oh ! mais celui-là , c'est l'être le plus curieux que » j'aie jamais rencontré. C'est M. Vadevant, un de >î ceux qui mettaient leurs cartes chez vous, depuis

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» qu'ils avaient appris que vous étiez ami du sous- » préfet. M. Vadevant, sachant que je venais me » fixer à Paris, a trouvé moyen de faire la route » avec moi. Durant le chemin, il me parlait beau- > coup de vous. Pour le faire endéver , je ne lui ai f> pas caché que je comptais vous voir souvent. Il m'a » sur-le-champ prié de le présenter chez vous.

» — Yous voudrez bien n'en rien faire , docteur. » — Oh! soyez tranquille, M. Vadevant est de ces » personnes auxquelles on ne craint pas de refuser » quelque chose , et que cela n'empêche pas de vous » réitérer cent fois la même demande ; il est du nom- » bre de ceux qui pensent qu'à force d'importuni- » tés on vient à bout de tout obtenir. Il est vrai que » cela réussit quelquefois; on cède aux gens qui » nous ennuient ce que Ton aurait refusé à un ami » discret... le monde est fait ainsi... mais je n'en » suis pas plus tenté de cultiver la connaissance de » Vadevant , qui cependant m'a déjà offert d'être le » médecin de plusieurs de ses amis ici , et entre au- » très d'une de ses cousines... dame très-riche, à ce » qu'il dit , et qui a deux filles charmantes , qu'elle » va bientôt marier : c'est même pour assister à un » de ces mariages , et aider sa cousine dans ses em- » plettes de noce , que Vadevant prétend être venu à » Paris... Il m'a déjà proposé de me conduire chez » sa cousine.

» —Mon cher docteur, laissons là votre M. Va- » devant qui ne m'intéresse aucunement... plus tard » j'aurai à vous faire connaître quelques personnes

» qui me touchent davantage... en attendant, vous » pourriez déjà me faire un grand plaisir.

» — Parlez, je suis entièrement à votre disposi- » tion. — Il y a trois mois à peu près... je cherchais » des logemens ; j'entrai dans une maison de la rue » Montmartre... après avoir vu plusieurs apparte- » mens, j'entendis parler d'un pauvre diable, ma- » la de dans un grenier... c'était un porteur d'eau... » il n'avait près de lui , pour le soigner , que sa fille , j» une enfant de six à sept ans ; et on parlait de le » chasser , de vendre ses meubles ; j'eus la curiosité » de monter dans ce grenier.

» — La curiosité î. . . je comprends. . . — Je vis cet » homme... il se nomme Jérôme... il a une figure » d'honnête homme; mais il était encore malade... » sa pauvre petite fille est bien chétive... bien déliï) cate... mais elle aime tendrement son père, elle » ne quitte pas son chevet... et lui, oh! il chérit sa » fille... il la nomme son ange tutélaire... »

M. Guerreville s'arrête ému par mille souvenirs qui oppressent son cœur; il ajoute à demi-voix et en baissant ses regards vers la terre : « On est si heureux » d'avoir sa fille avec soi ! ... »

Il se fait un moment de silence que Jenneval n'ose pas rompre : car déjà il a deviné une partie des chagrins de M. Guerreville. Enfin celui-ci reprend :

« J'ai donné quelque argent à l'enfant... afin que » son père ne fût pas inquiété pour son loyer ; mais > j'aurais bien voulu savoir depuis si ce pauvre Jé- » rôme était entièrement rétabli...

» — Et qui vous empêchait de retourner le voir 1

» — Je ne sais... ie temps s'est écoulé... — Dites

» plutôt que vous ne vouliez pas aller chercher de re-

» mercîniens pour vos bienfaits... oh ! je vous de-

» vine, je comprends votre [^ame. Eh bien! moi, qui

» n'ai rien donné à Jérôme, j'irai le voir, et s'il

» n'est pas encore guéri, je serai son médecin. —

» Vous auriez cette bonté , docteur? — Cette bonté !

» et pourquoi pas? parce que j'aime à rire, à plai-

» sauter quelquefois , me supposez-vous une ame

» sèche, insensible au plaisir d'obhger. — Oh! non!

» si je vous avais jugé ainsi , je ne vous aurais pas

» engagé à revenir me voir. — L'adresse de ce Jé-

» rôme? — La voici... je l'avais écrite sur ce papier.

» — Très-bien !. . . j'irai demain matin , et je viendrai

» aussitôt vous en donner des nouvelles. — Merci ,

» moucher docteur... — Maintenant , ce n'est pas

)) tout. . . avez- vous dîné ? — Non ... je n'y pensais pas.

» — Moi, j'y pense beaucoup, car il est tard, et j'ai

ï) faim. Allons diner ensemble, vous ne serez pas

» obligé de manger , mais peut-être qu'en causant

» avec moi l'appétit vous viendra. — Je suis à votre

» disposition. — Voilà qui est parler. Prenez votre

» chapeau et partons. »

M. Guerreville sort avec le docteur, celui-ci passe son bras sous celui de son ami, et lui dit :

« Où dînez-vous habituellement? — Je n'ai pas

» de préférence ; d'habitude, je dîne dans le quartier

» où je me trouve... et comme , en venant à Paris ,

» mon but est d'y découvrir quelqu'un, je ne suis

» pas fâché de voir de nouveaux endroits, parce qu'on

» y voit aussi de nouvelles ligures. — Fort bien, moi

138 Z!ZI!SK.

» je vous avoue que, venant nie fixer à Paris, je dc- » sire y suivre un cours de restaurateurs ; et en cela » la gourmandise me stimulera beaucoup moins que » la curiosité; mais j'aime assez à observer, et je veux » savoir comment on vit, à Paris, dans une foule de » classes de la société. Voudrez- vous m'accompa- » gner? Pendant que je ferai mes remarques, vous » examinerez si vous êtes sur les traces de celui ou de )) celle que vous cherchez. — Très- volontiers , doc- » teur. — Mais je vous préviens que je veux tout » voir, depuis la plus mince gargotte jusqu'au restau- » rateur le plus en renom. Quand on veut s'instruire, )) il faut se résigner à se trouver quelquefois en sin- » gulière compagnie. — Je vous le répète , j'irai où w vous voudrez... et peut-être, en effet, serai-je alors » plus heureux dans mes recherches. — Yoilà qui » est convenu. Nous allons commencer dès aujour- » d'hui ; par exemple , nous ne serons pas forcés de » rester où cela nous semblera trop mauvais. On pré- » tend qu'à Paris il n'y a rien de si facile que de dî- » ner : ce repas est mis à la portée de tout le monde. . . » en effet, voici déjà une affiche, lisons : Dîners à seize » sous.,. A seize sous!... qui le croirait?... dans cette » moderne Babylone où l'on accourt de tous les » coins du globe, on peut dîner pour seize sous !... il » il n'est donc pas besoin d'avoir cinquante mille lift vres de rente pour vivre à Paris ?

» — Docteur, les restaurans pullulent dans cette » ville, ou plutôt les endroits où l'on donne à man- « ger : car ce serait une dérision d'appeler restaurans » des gargottes d'où Von sort sans être restauré. Il y

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» a des traiteurs , des marcliands de vins traiteurs , )' des pensions bourgeoises, des restaurans à prix fixe, » enfin des maisons où l'on mange à tous prix ; ces » derniers établi ssemens sont spécialement fréquentés » par les maçons , les tailleurs de pierre et les ma- » nœuvres en général, qui, moyennant quatre sous, » s'y font tremper une soupe en fournissant leur pain. » J'honore les idées philanthropiques, et je trouve » très-bien qu'un tailleur de pierre puisse manger » une soupe à bon marché ; il faut que tout le monde » vive , ceux qui bâtissent les maisons comme ceux » qui les achètent ; mais je ne pense pas que vous » ayez l'envie d'aller dîner avec les maçons. — Non, 9 nous passerons sans nous arrêter devant les res- » taurans où l'on mange à tous prix ; mais un diner » à seize sous, cela doit être curieux... — Vous ne » ferez pas trente pas dans Paris sans apercevoir des » affiches qui vous offrent, à très-bas prix , un repas » complet... pour vingt- trois sous, vous aurez un po- » tage, trois plats au choix, du dessert, un carafon » de vin et du pain à discrétion... Pour seize sous , » voyons ce qu'on nous offre : du potage, deux » plats, et du dessert... pas de vin, mais toujours du » pain à discrétion... cela vous tente-t-il, docteur? » — Ce que j'admire, c'est ce dessert dans un repas » où l'on ne boit que de l'eau : c'est vouloir porter » avec coquetterie un habit râpé; c'est toujours luxe » et indigence. Les étrangers doivent rire de nous ^ voir prendre des pruneaux ou des mendians au lieu

» de vin. . . Mais je me suis promis de m'instruire

» j'entrerai chez un traiteur à seize sous... un jour

» que je n'aurai pas faim... Aujourd'hui dînons chez » Yéfour, au Palais-Royal. »

M. Guerreville et le docteur se sont dirigés vers le Palais-Royal, et bientôt ils sont assis à une table, dans lin salon de chez Yéfour ; des hommes fort bien mis , et même quelques dames dînent autour d'eux. Pendant que M. Guerreville promène lentement ses regards sur les personnes qui sont dans le salon, et que Jeune val consulte la carte qu'un garçon vient de lui donner, un petit homme ouvre la porte du salon, entre en souriant, en se frottant les mains, fait un salut devant le comptoir ; puis s'approche de la table où est le docteur , et fait une exclamation de surprise. Jenneval lève les yeux et voit devant lui son compagnon de route, M. Vadevant.

« Parbleu ! . . . voilà qui est charmant î voilà qui » est délicieux ! » s'écrie le petit homme en allant frapper sur l'épaule du docteur. « Oh ! la rencontre » est précieuse!... Nous nous serions donné rendez- » vous, que nous ne nous serions pas si bien trouvés î » Je me promenais dans le jardin, devant la rotonde. . . » je flânais... j'attendais que l'appétit se fît sentir, et » quand il est venu , je me suis dit : Entrons dî- » lier chez Yéfour!... Enchanté de vous y retrou- » ver ! . . . »

Jenneval se penche vers M. Guerreville et lui dit à l'oreille : « Je gage qu'il s'était établi devant la Ro- » tonde dans l'espoir de m'y rencontrer, car c'est là » habituellement qu'on se donne rendez-vous pour » aller dîner quand on arrive à Paris. J'avais refusé >) son offre de rester avec lui.,, et il se sera mis dans

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» la tête de me retrouver... je suis fàcîié maintenant » que nous n'ayons pas été essayer d'un repas à seize » sous ; M. Vadevant en aurait été pour sa faction à » la Rotonde. »

Pendant que le docteur parlait bas, Vadevant faisait de profonds, saints à M. Guerreville et appelait chaque garçon.

« Un couvert, garçon tout de suite, un cou-

» vert ici, à côté de ces messieurs si toutefois,

» messieurs , cela ne vous contrarie pas que je dîne )» près de vous. »

Ces demandes sont du nombre de celles auxquelles il est presque impossible de faire une réponse négative ; mais lorsqu'on se fait un plaisir de dîner seulement avec un ou deux amis, c'est toujours avec contrariété que l'on voit des importuns venir se mêler à votre compagnie. Des gens qui ont de l'usîige ne viendront jamais se jeter ainsi au- milieu d'une société qui ne les attend pas ; ils préféreront qu'on les y convie, et ils auront raison.

M. Guerreville s'est contenté de faire à M. Vadevant une inclination de tête, tandis que Jenneval lui répond : « Mettez -vous là, monsieur Vadevant, cer- » tainement votre voisinage ne peut que nous être » fort agréable ! »

» — Vous n'avez pas encore commencé à dîner?

» — Non mon Dieu; nous arrivons aussi, il y a

» peu d'instans... il semble que vous nous ayez sui- » vis. — Oli! ça se trouve fort bien... si vous voulez,

» nous dînerons en commun on prend plus de

» choses c'est plus agréable et moins cher; du

)» reste, cliacim paie sa part, cela va sans dire si

» toutefois cela ne déplaît pas à monsieur?... »

Cette question, accompaj^née d\m salut, s'adressait encore à M. Guerreville, qui n'y répond que par une nouvelle inclination de tête ; mais Jenneval sourit en disant :

« Soit, monsieur Yadevant, mêlons notre dîner... » parbleu, notre repas n'en aura que plus de char-

» mes! nous ne nous attendions pas du tout au

» plaisir que vous nous procurez ; mais nous y som- » mes très-sensibles. . . par exemple je vous demande- » rai la permission de manger ce qui me plaît. — » — Très - volontiers ; moi, d'^abord, j'aime tout; je » ne suis pas difficile. . . et puis je pense que vous êtes w comme moi ; je viens dîner... pour dîner, et non » pas pour faire des extra. . . d'ailleurs, quand on vient » habituellement manger chez le traiteur, il faut y » vivre comme chez soi. — C'est fort juste. Garçon, » du Beaune première!

» — Vous prenez du Beaune première pour l'ordi- » dinaire! » dit Vadevant d'un air saisi. «< — Oui, >i j'aime le bon vin... et, par régime, je m'en trouve » bien. »

Vadevant ne veut pas avoir l'air d'être d'un autre avis; il se frotte les mains en disant : « — Va pour » le Beaune première... moi aussi je ne déteste pas le » bon vin ! ... »

Le petit homme se penche alors vers le docteur, et lui dit à l'oreille :

« C'est M. Guerreville qui dîne avec nous? — Luiï> même! — Oh! je l'ai reconnu sur-le-champ. Cela

ziziisE. 143

j> se trouve très-bien ; moi qui brûle d'envie de faire

rt sa connaissance à table on se connaît tout de

» suite. Dites donc, est-ce qu'il ne parle que par si- » gnes de tête? — Il parle fort peu, mais je présume « que votre amabilité le mettra en train. — J'y ferai » tous mes efforts... et pour peu que cela lui soit » agréable de venir à la noce d'une de mes jeunes » cousines, il ne tiendra qu'à lui. — Vous pouvez le » lui proposer. »

Jenneval se remet à consulter la carte qu'il semble méditer. M. Guerre ville semble retomber dans ses réflexions, et ne plus s'occuper de ce qui se passe autour de lui. Vadevant fait en vain tout ce qu'il peut pour se rendre agréable ; il pousse devant lui la salière, le moutardier ; il offre à boire et présente un petit pain moins brûlé ; toutes ces tentatives n'aboutissant à rien, il se met à faire des boulettes de mie de pain, et se rejette sur le docteur :

« Eh bien ! mon cher docteur, comme vous voilà » enfoncé dans la carte du restaurateur... on croij) rait que vous méditez un repas de vingt cou- » verts ! . . .

» — Monsieur Vadevant, je ne vois pas pourquoi » trois personnes ne dîneraient pas aussi bien que » vingt, à Paris où la gastronomie a des autels ; où » la science culinaire fait chaque jour de nouvelles » découvertes ; ce n'est point une connaissance fu- » tile que celle des cartes de restaurateurs ; il ne suf- » fit pas de faire honneur à un bon dîner, c'est un » avantage que le premier rustre possédera... mais » savoir commander à dîner! C'est là que se dé-

1 \ï ZIZINK.

» ploient le génie, le tact, le (joût... c'est un talent » bea licou [) plus rare qu'on ne le pense ! Garçon, des » huîtres vertesv, du soterne!... »

Vadevant fait un mouvement sur sa chaise, et balbutie : <( Je ne tiens pas aux huîtres, moi... »

« — Mais moi j'y tiens beaucoup. Du reste , de- » mandez ce qui vous fera plaisir ; ne vous gênez pas. . . » vous n'êtes pas forcé de manger des huîtres. Gar- » çon , n'en servez pas à monsieur î . . .

» — Parbleu î » se dit Vadevant , « je n'irai pas » me mettre à manger du beurre et des radis pen- » dant qu'il mangera des huîtres , et qu'il faudra » payer en commun ! ... »

Il crie au garçon : « Si, garçon ! si , je me ravise, )) je prendrai des huîtres comme ces messieurs. »

On sert les huîtres , que le docteur avale avec une dextérité qui suffoque Vadevant , lequel fait en vain tous ses efforts pour en manger autant que son voisin. ta peine que sedonne lepetit monsieur amusebeaucoup Jenneval , qui dissimule son envie de rire , et reprend la parole, lorsqu'il n'y a plus d'huîtres sur la table.

« — Mon cher monsieur Vadevant , je suis sûr que » vous êtes comme moi, que vous souriez de pitié , » en voyant dîner ce bon bourgeois qui croit connaî- » tre tous les raffmemens de la gourmandise , lorsque » sa servante lui apporte une crème ou des œufs à la » neige...

rt — Mais j'aime assez les œufs à la neige —

» Garçon , des cailles en caisse , un salmis de per-

» dreaux aux truffes, du saumon, sauce an-

» glaise ! ... »

zizi^E. 145

Vadevant fait la grimace, et veut retenir le garçon,

en disant : « Mais... Diable voilà bien des clio-

y> ses ! ... Le salmis au truffes. . . je ne suis pas fort pour » les truffes. . . si nous prenions autre chose ?. . .

» — Prenez tout ce qui vous sera agréable , mon-

» sieur Vadevant ; moi, je prends ce que j'aime

» — Mais vous ne consultez pas monsieur... — Oh ! rt monsieur Guerreville m'a donné carte blanche... » Du reste , je vous le i^épète , demandez ce que vous « voudrez.... vous préférez peut-être du bœuf aux « choux ?

« — Non , non... Je mangerai comme vous !... »

Et Vadevant se remet avec humeur à pétrir des boulettes , en disant : « Je prendrais du bœuf aux » choux , et eux des perdreaux aux truffes !.. . et puis » nous paierons en commun. . . ce serait gentil , ce se- » rait spirituel!... »

On apporte les plats demandés ; le docteur sert , et fait honneur au dîner ; Vadevant a moins d'appétit , parce qu'il a de l'humeur, en songeant qu'il va dépenser plus qu'il ne voulait ; M. Guerreville mange et ne dit rien ; Jenneval seul fait les frais de la conversation.

t< Croyez-moi, monsieur Vadevant , on peut s'en

» rapportera moi pour ordonner un diner J'ai

» asssez de goût, et puis j'aime à m'instruire, àgoû-

)» ter de tout ce que je ne connais pas Garçon,

» vous nous servirez une chipolata ; mais auparavant » un faisan rôti.

» — Un faisan ! » s'écrie Vadevant , en faisant un bond sur sa chaise, « mais plaisantez-vous?,.. Nous

146 zizrNF.

» ne pourrons jamais manger encore un faisan î... )) — Oh! ce n'est pas très gros... moi, j'adore le » faisan... mais si vous préférez une cuisse d'oie , de-

» mandez-la nous mangerons bien le faisan sans

» vous... Garçon , une cuisse d'oie à monsieur!

» — Eh !.. . non. . . non ! . . . que diable ! je ne veux » pas de cuisse d'oie... je ne peux pas souffrir l'oie ; )) je tacherai de retrouver un peu d'appétit pour le » faisan. . . Mais savez-vous , docteur , que vous faites )i im rude convive ! . . . Peste ! quel appétit !

), — Yous ne voyez rien aujourd'hui... je ne suis » pas fort en train ; mais la première fois que nous » redînerons ensemble , je ferai faire un menu dont » vous me direz des nouvelles.

« — Oui! tu seras bien fin quand tu m Y reprendras, » se dit Yadevant en pétrissant sa mie de pain.

On apporte le faisan. Jenneval demande du Bordeaux-Laffitte , puis du Champagne ; quelquefois il échangeait un coup-d'œil avec M. Guerreville , qui se contentait de sourire, et tournait la tête , quand il pensait que Yadevant allait lui adresser la parole. Celui-ci n'ose plus se permettre de faire aucune observation au docteur ; il se décide à manger et à boire encore, au risque de se faire du mal.

, A force de vouloir consommer pour son argent , Yadevant s'est donné cette petite pointe qui n'est jamais de l'ivresse chez les gens de bonne compagnie , mais qui échauffe beaucoup les conversations. Le petit monsieur n'est pas positivement en gaîté , parce qu'il est contrarié d'avoir dépensé plus qu'il ne voulait , mais il cherche à s'étourdir , et il voudrait surtout que

ce dîner amenât une sorte de liaison entre lui et M. Guerreville. On est arrivé au dessert , etVadevant, qui a les joues pourpres et les yeux presque sortis delà tête , ne cesse pas de bavarder , s'adressant alternativement à M. Guerreville, qui ne lui répond pas , ou au docteur qui rit en le regardant.

K Je suis enchanté d'avoir fait la connaissance de » monsieur, n dit Vadevant en approchant pour la troisième fois , son verre de celui de M. Guerreville, « il y a fort long -temps que je le désirais... le doc- » teur est là pour Faffirmer... N'est-ce pas, docteur, » qu'à Château-Thierry je vous ai plusieurs fois té- » moigné la satisfaction que j'éprouverais à me lier

» avec M. Guerreville dont j'avais entendu faire

» un grand éloge par notre honorable sous-préfet?. . . » Il n'y avait qu'une voix dans la ville, pour rendre

» à monsieur la justice qu'il mérite On disait

» partout : Oh! monsieur Guerreville! c'est

» un homme fort distingué fort capable.....

» fort

» — Et comment pouvait-on dire tout cela de moi, » monsieur, » répond M. Guerreville en haussant les épaules, « savait-on qui j'étais?... qui pouvait vous

» donner le désir de faire ma connaissance? Ne

» pouvais-je pas être un intrigant, un fripon?

» — Oh! par exemple... un ami de monsieur le » sous-préfet ;| et d'ailleurs , on voit tout de suite à

» la tournure aux manières... n'est-ce pas', doc-

» teur, qu'avant de savoir même le nom de mon- » sieur, je disais : « C'est un personnage très comme » il faut qui a loué la maison de Tricot? »

1^1 8 ZTZINE.

)> — Oui , parbleu ! » répond Jenneval en riant. « Vous aviez de M. Guerreville la meilleure opi- » nion... à telles enseignes que vous voulûtes même » un soir lui donner une sérénade... Je me rappelle » que tout était déjà organisé avec plusieurs per-

» sonnes de la société de madame Blanmignon

» Quand je suis arrivé , vous aviez déjà tous vos in-

» strumens Je ne sais plus de quoi vous jouiez,

» vous, monsieur Yadevant... »

Le petit monsieur pousse les pieds et les genoux au docteur, il lui fait des signes pour qu'il se taise; mais Jenneval continue sans avoir l'air de s'en apercevoir.

« C'est un tambour de basque que vous aviez , je » crois... Du moins vous faisiez beaucoup de bruit » avec ce que vous teniez... — Ce clier docteur plai-

» santé. . . il veut toujours rire C'est une charade

» en action que nous nous disposions à jouer ce soir- » là... une espèce de proverbe... — Dont vous étiez )) l'auteur, n'est-ce pas?. ... — Je ne m'en souviens » plus; mais il fait bien cliaud ici... Si nous allions » prendre l'air.* — Volontiers; mais il faut payer au- > para vaut... »

Jenneval demande la carte ; elle s'élève à soixantesix francs.

u Juste vingt-deux francs par tète , » dit le docteur en montrant le total à Vadevant. Celui-ci fait une moue très-prononcée en tirant son argent de sa poche; mais il s'efforce de déguiser sa mauvaise humeur. On sort de chez le traiteur ; et Vadevant , qui ne semble pas disposé à quitter ses deux convives, glisse

son bras sous celui du docteur , en lui disant :

« Qu'est-ce que nous faisons maintenant?...

« — Mais... nous avions projeté , M. Guerreville » et moi , d'aller ce soir aux Français.

» — Aux Français! ça me va beaucoup; on donne » une pièce qui est en vogue... qui fait courir tout » Paris. . . Il faut voir cela.

» — Ce qui me contrarie , c'est qu'il faut aupara- » vaut que j'aille avec M. Guerreville, voir... un de » ses amis qui est un peu malade. Ce n'est pas loin )) d'ici... mais je crains qu'ensuite nous ne trouvions » plus de place , et à moins que vous n'ayez la com- » plaisance d'aller sur-le-champ au théâtre nous en » garder...

» — Très - volontiers je cours me placer

» Où voulez -vous vous mettre — Mais au

» balcon — Au balcon, très -bien Je vous

» promets de vous garder deux places je mettrai

» mes gants mon mouchoir. . ... je dirai même à

» l'ouvreuse d'y mettre des petits bancs — Alors

» nous aurons le plaisir de finir Ja soirée avec vous. » — Je vole aux Français... au balcon, c'est con- » venu. . . et je vous y attends. . . »

Vadevant se met à courir à travers le jardin , en bousculant tout le monde pour arriver plus vite au Théâtre- Français. Pendant ce temps, Jenneval et M. Guerreville se dirigeaient, en se promenant, du côté des boulevarts , et le docteur disait en riant encore : « Je ne crois pas qu'il lui reprenne envie de

» venir partager notre écot Je pense, mon cher

y> monsieur Guerreville, que vous approuverez ma

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» conduite, dans toute cette soirée. — Oli! parfaiten ment. Votre M. Vadevant est un être insuppor- » table ; je vous remercie de m'en avoir délivré. — » Je ne garantis pas que nous en soyons quittes à » tout jamais. Oh! le petit homme est tenace, opi- » niâtre. . . Mais alors nous verrons , et nous trouve- » rons d'autres moyens. »

Le docteur reconduit ensuite M. Guerreville jusqu'à sa demeure , et celui-ci , en le quittant , lui dit : « IN'oubliez pas le pauvre porteur d'eau!... »

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