JULES ET AGATHE
Le lendemain de cette journée , il était dix heures et M. Guerre ville, encore enveloppé dans sa robe-decliambre , s'était placé à sa fenêtre où il respirait avec plaisir l'air d'une matinée de printemps , lorsque Georges vint lui annoncer qu'un jeune homme demandait à lui parler.
« Faites entrer, « dit M. Guerreville, en quittant la fenêtre, et ses yeux se fixent avec une certaine émotion vers la porte de sa chambre à coucher.
C'est un jeune homme, grand , mince, élancé, et dont la tournure a encore toute la désinvolture d'un écolier, quoique par moment il se pose droit et se tienne immobile pour avoir l'air réfléchi d'un homme. Ses traits sont réguliers et d'une parfaite harmonie entre eux ; un nez droit , une bouche moyenne , de grands yeux bleus , surmontés de sourcils châtains
bien dessinés, un front très-haut sur lequel retombent sans ordre des clie\7eux blonds cendrés , forment un ensemble à la fois intéressant et doux ; une pâleur habituelle ajoute encore au caractère un peu mélancolique de cette physionomie, mais lorsqu'il s'animait, lorsque ses beaux yeux bleus brillaient de toute l'ardeur d'une imagination de dix-huit ans, et qu'une teinte rosée colorait ses joues , alors les personnes même qui n'auraient point aimé les hommes blonds et pâles , auraient trouvé que c'était un joli garçon.
Le jeune homme s'avance avec une certaine timidité ; il tient à sa main un petit [)aquet bien artistementplié, ficelé, et salue profondément M. Guerreville, en disant :
« Monsieur , je vous apporte des gants que vous » avez choisis hier... chez ma mère... madame Gal-
» let Elle m'a dit , en même temps , de vous
» demander si vous n'aviez pas besoin d'autre chose. . . » et m'a chargé de vous présenter ses salutations. » M. Guerreville a été sur-le-champ frappé de la ressemblance qui existe entre ce jeune homme et sa mère ; et , tout occupé de considérer cette figure où il retrouve mille souvenirs , il ne répond pas d'abord à ce que lui dit Jules ; le fils de la parfumeuse baisse les yeux et se sent tout décontenancé, troublé par les regards de ce monsieur qui l'examine si attentivement sans lui répondre.
Mais M. Guerreville revient bientôt à lui , et, s'a- , percevant de l'embarras du jeune homme, lui dit d'un ton affectueux :
112 zrziNE.
« Excusez-moi , monsieur, si je ne vous ai pas ré- » pondu plus tôt. . . je suis un peu distrait. . . et puis. . . » j'étais frappé de votre ressemblance avec madame » votre mère...
)» — En effet, monsieur, tout le monde trouve » que j'ai beaucoup de ses traits... — Mais veuillez » prendre un siège, j'aurais beaucoup de plaisir à » causer un moment avec vous... »
Jules s'incline et s'assied ; M. Guerreville en fait autant , tout en continuant de lui parler :
« Je ne suis pas pour vous une simple pratique. . . » et madame votre mère vous aura dit , je pense , que » j'étais une vieille connaissance... un ancien ami de » sa famille ?
» — Oui, monsieur, ma mère me l'a dit; plus » d'une fois elle m'avait parlé de vous , comme d'une » personne qui lui avait toujours porté beaucoup » d'intérêt , et pour qui elle conservait autant d'ami- » tié que dé reconnaissance ; elle s'affligeait même , » en pensant que je n'aurais jamais le bonheur de » vous connaître , parce que vous n'habitiez plus Pa- « ris... mais hier, quand je suis rentré, ma mère » était bien joyeuse... et elle m'a dit : « J'ai une » bonne nouvelle à t'apprendre ; M. Guerreville est » à Paris , il veut bien permettre que tu ailles le voir, » Tâche de mériter qu'il ait pour toi un peu de l'a- » mitié qu'il eût jadis pour ma famille ; écoute avec » respect ses conseils , profite des avis qu'il voudrait r> bien donner à ta jeunesse. Enfin, témoigne-lui le » plus entier dévoûment : ce sera la meilleure ma- » nière de me prouver ton amour. » Yoilà, monsieur,
» ce que ma mère m'a dit, et ce sera un plaisir pour » moi de lui prouver mon obéissance. »
Ces mots ont été prononcés avec un ton de franchise qui ne permet pas de les confondre avec les politesses de-convention que Ton échange dans le monde; M. Guerreville tend la main au jeune homme, en lui disant :
« Je vous remercie , monsieur Jules , de vos bonnes » dispositions à mon égard ; Famitié d'un homme » de mon âge ne peut avoir un grand attrait pour
» vous pour que de telles^ liaisons aient du
» charme , il faut qu'il y ait aussi parité de jeunesse, » comme de goûts et d'humeur ; malgré cela , si je » puis vous être bon à quelque chose , si vous pen- » siez que mes conseils vous fussent de quelque uti- » lité, vous me trouverez toujours disposé à vous être » agréable. »
Le jeune homme s'incline en serrant la main qu'on lui a présentée; M. Guerreville continue :
« Vous êtes fds unique... votre mère vous aime
» beaucoup, je crois — Oh! oui, monsieur.,..»
» elle est bien bonne pour moi... trop peut-être
» — On ne l'est jamais trop avec quelqu'un qui nous
» aime; et votre pèi^e?... — Mon père... est un peu
» plus sévère... cependant il n'est pas méchant, assu-
» rément ! . . . mais il n'aime que le commerce il
» voudrait que je m'y adonnasse entièrement, et....
» — Et ce n'est pas votre vocation? — Non, mon-
» sieur ; j'avoue que je n'ai pas de penchant pour
» cette profession... — Quelle carrière voudriez-vous
I) donc suivre?... — Mon Dieu , monsieur, je ne sais
» trop... c'cst-îi-clire , je sais bien... mais je n'oso pas » le dire ; car je crains que cela ne fasse de la peine » à ma mère... et pourtant, il me semble que dans » tout ce qui touche aux arts , il y a tant de gloire , » de succès à espérer. . . — Dans toutes les professions
•' on peut espérer de la gloire quand on réussit
» Croyez-vous, monsieur Jules, qu'il n'y en ait point » pour l'homme industrieux qui , après avoir débuté » par être simple petit commis, quelquefois porte- » balle, ou moins peut-être , parvient, à force detra- » vail , de talens , d'entreprises , à se mettre lui-même »> à la tête d'une vaste maison de commerce , dont la » signature vaut un billet de la Banque ; qui a de « nombreux employés sous ses ordres et se voit enfin » honoré, considéré partout. Oh! pour celui-là, il y a » surtout de la gloire à être parti de bien bas pour )) arriver si haut , et ce serait fort maladroit à lui de » vouloir le cacher, ou de désirer qu'on l'oubliât , » car il n'y a aucun mérite à venir au monde riche fl ou puissant , mais il en faut toujours pour se faire p soi - même un nom et une position honorable dans » la société.
y> — Monsieur, je suis loin de mépriser le com- » merce... bien au contraire, mes parens l'exercent
» avec honneur et, s'il le faut Mais, mon-
)) sieur, quand on n'a pas de goût pour une chose , » on la fait mal...
» — C'est très -juste Enfin, dans les arts, il
» y a encore du choix ; vous avez sans doute fait le » vôtre?
n — Monsieur. . . j'avoue, . . mais je crains de. . . —
zîzrsE. 115
« Allons , monsieur Jules , parlez - moi avec con- » fiance... je suis moins sévère que je ne vous le paw rais peut-être; je me rappellerai que j'ai été jeune
» aussi et qu'alors j'avais grand besoin d'indul-
« gence Vous avez dix-lmit ans! c'est le moment
» où les illusions commencent , où le cœur et l'esprit »> ne demandent qu'à se laisser charmer; je ne veux
» pas vous dire que tout cela n'est que mensonge
» olî ! non , il ne faut pas désenchanter la jeunesse ; » le temps se charge assez vite de ce soin. Et d'ailleurs, » il y a de la franchise dans ces joies du jeune âge ; il » y a de l'amour dans ces passions qui sans cesse s'al- » lument et se renouvellent dans un jeune cœur; » mais il y a aussi plus de folie que de raison dans » une tête de dix - huit ans , et c'est pour cela que » les conseils de l'expérience lui sont souvent néces- » saires.
r) — Âh ! monsieur , vous me parlez avec tant de » bonté... je me sens plus à mon aise devant vous » qu'auprès de mon père. Je vais vous dire le fond de » ma pensée. . . Monsieur, c'est pour le théâtre que j'ai » de la vocation. .. C'est au théâtre que je rêve, que » je pense sans cesse... Etre acteur... avoir un grand w talent... entendre toute une salle vous applaudir, » faire t(3Ur-à-tour rire ou pleurer tout un public , « captiver son attention, voir tous les regards atta- » elles sur soi, obtenir ce murmure flatteur, qui suit » un mot bien dit , une phrase bien sentie. . . Ah ! » monsieur, c'est là le bonheur... c'est là de la » gloire, du plaisir et cela se renouvelle tous
» les soirs!... Ali! voilà la carrière que je voudrais ï) embrasser ! . . .
» — Ainsi, vous voudriez être au théâtre? — Oui, » monsieur... c'est là ce que je n'ose pas dire à mon » père... car cela le fâcherait beaucoup... Il me » gronde déjà quand il sait que je suis allé au spec- » tacle; il dit que j'y dépense tout mon argent... Je » n'ai que celui que ma mère me donne en cachette, » il me semble que je puis bien l'employer à aller » au spectacle... puisque c'est le seul plaisir que je » me permette.
» — Et votre mère connaît votre penchant pour le D théâtre... Yous gronde-t-elle aussi? — Un peu, » mais si doucement. . . si doucement... Oh! s'il n'y » avait qu'elle, je serais bien siîr de faire ce qui me » plairait !
» — Monsieur Jules , il n'y a pas de mal à être » acteur quand on a vraiment du talent. . . mais quand » on n'en a pas c'est la plus triste des positions ! . . .
» — Oh! j'aurai du talent, monsieur, j'en suis » certain. . . Ah ! quand je vois jouer Samson. . . quand » je vois jouer Bouffé!... si vous saviez comme ma » tête s'exalte!... comme je les écoute... comme je )) crains de perdre une seule de leurs intentions... » quels talens ! . . . quels comédiens ! . . . Ah ! monsieur, » est-ce qu'en les voyant jouer, cela ne vous a jamais » donné l'envie d'être au théâtre ?. . . »
M. Guerreville ne peut s'empêcher de sourire en répondant :
« — Non vraiment!,., cela m'aurait plutôt donné
» l'idée contraire, car j'aurais pensé qu'il doit être » bien difficile de parvenir à ce degré de talent.
» —Pourquoi donc?... ils y sont bien arrivés, » eux?... Nous avons encore beaucoup d'autres ar- » tistes d'un grand talent... et puis d'ailleurs , moi, » j'aime tous les acteurs!... Quand j'en rencontre un M sur mon chemin, je voudrais lui sauter au cou , » l'embrasser... lui donner une poignée de main... » me promener avec lui, bras-dessus , bras-dessous...
» — Tout cela m'annonce bien votre amour pour » le théâtre. Mais je n'y vois pas encore la preuve que » vous auriez du talent comme acteur... Tous les » jours on admire une chose que l'on ne saurait pas » faire.
» — Ah ! monsieur ... si j 'osais encore vous avouer . . . w — Osez , monsieur Jules , votre mère vous a dit » que vous pouviez me regarder comme un vieil » ami , et moi je vous répète que vous n'aurez pas » mal placé votre confiance... — J'en suis bien per- » suadé, monsieur... Mais ce que je vais vous dire. . . » il ne faudrait pas que mon père... que ma mère » même en eussent connaissance... — Je ne le leur » dirai pas, puisque vous me demandez le secret. — i> Eh bien ! monsieur , vous saurez donc que je prends » en cachette des leçons de déclamation. — Vous » prenez des leçons ! . . . Voilà qui est bien différent. . . » Seriez-vous au Conservatoire ? — Oh ! non , mal- » heureusement je n'ai pas ce bonheur... mais je » vais chez un professeur. — Ce professeur est sans » doute un de nos bons comédiens, ou quelque vieil » artiste en réputation?... —Monsieur , c'est ep effet
» un vieil acteur, qui a eu beaucoup Je talent , à ce » qu'il dit. . . — Où jouait-il? — Mais il prétend qu'il » a joué partout... D'abord mes moyens ne me per- » mettraient pas d'avoir un professeur bien cher... » Je n'ose pas souvent demander de l'argent à ma » mère , car je sais que cela lui fait avoir des scènes » désagréables avec mon père ; mais mon professeur » n'est pas cher , il donne des leçons à vingt sous le » cachet... et quand on en paie dix d'avance, on en » a cinq par-dessus le marché... — En effet, cela » n'est pas ruineux. — Aussi il y a des momens où » il a beaucoup d'élèves!... Il dit qu'il a formé de » grands talens. — Lesquels? — Ah! ils sont tous en » province ; mais je vous assure qu'il démontre très- )) bien... et il me jure que j'ai les plus belles dispo- » sitions. — Pour quel emploi? — Pour les jeunes » premiers. — Monsieur Jules, un professeur qui » donne quinze leçons pour dix francs , doit tenir ce » langage avec tous ses élèves... car il est bien pro- » bable qu'il a grand besoin de gagner de l'argent. » Cependant je ne veux pas vous décourager... mais, » je l'avoue , je suis fâché de vous voir vous jeter « dans une carrière si épineuse... et je ne dois pas » vous cacher aussi que cela afflige beaucoup votre )) mère... — Comment! monsieur, elle a donc de- » viné ma vocation?... — Est-ce qu'une mère ne de- » vine pas toujours les secrets de son fils! Oui, la » vôtre s'est aperçue de votre enthousiasme pour » l'art dramatique. . . Elle craint que vous n'ayez la » pensée de vous faire acteur. .. et il me parait que sa » crainte est assez juste. Elle ne m'a pas caché toute
ZiZliNE. 119
« la peine qu'elle en ressentirait. Réfléchissez, mon- « sieur Jules , avant de vous laisser entraîner par » un penchant qui n'est sans cloute pas insurmon- » table... Voyez si tous les succès, tous les plaisirs » que vous espérez trouver au théâtre peuvent com- » penser les chagrins que vous causerez à votre » mère... »
Jules baisse les yeux, il est ému, et garde quelque temps le silence; enfin il murmure entre ses dents :
<( Mon Dieu! monsieur... vous savez bien que les » parens sont tous comme cela... ils grondent d'a- » bord... mais, quand on réussit, ils sont bien aises
» qu'on ait suivi son penchant qu'on ne les ait
» pas écoutés!... Si je devenais un grand artiste... il » me semble que cela vaut bien un parfumeur. . . Si » vous vouliez , monsieur , Avenir me voir jouer chez » mon professeur... Nous jouons des scènes... quel- » quefois des actes tout entiers quand nous sommes » en assez grand nombre... alors vous pourriez juger » si j'ai du talent. »
Monsieur Guerreville allait répondre lorsque Georges entr'ouvf e la porte de sa chambre et avance seulement le haut de la tête , en disant :
« Monsieur , voilà une jeune demoiselle , avec sa » bonne , qui dit que vous êtes son parrain , et de- » mande si elle peut avoir le plaisir de vous présenter » ses respects. »
Une légère rougeur monte au front de M. Guerreville , qui se hâte de dire à Georges :
« C'est bien, je vais recevoir cette jeune personne...
» Faites-la entrer dans le salon , et priez-la (Fatten- » dre un moment. »
Georges se retire, et Jules se lève en disant : « 11 » vous vient du monde , monsieur, je vous laisse , et » je vous demande pardon de vous avoir importuné » si long-temps... je voulais seulement vous donner ft l'adresse de mon professeur de déclamation... je )) dois l'avoir sur m.oi... d'ailleurs c'est M. Triste- » patte, rue du Petit-Hurleur... Ali î mais voici son » adresse... On prend leçon tous les jours, excepté » le dimanche , depuis midi jusqu'à quatre heures , » ou le soir, de sept à dix. Moi, j'y vais pendant » mes courses , quand je trouve le temps de gagner » une demi-heure, mais je n'y manque presque ja-
» mais les mardi et jeudi dans la journée vous
» viendrez me voir jouer, n'est-ce pas, monsieur? je » serais si flatté d'avoir vos avis...
)) — Oui, j'irai, je vous le promets... mais atten- » dez... attendez donc, monsieur Jules!... »
Et, tout en disant ces mots, M. Guerreville tournait et marchait dans sa chambre comme préoccupé de quelque chose, et embarrassé de savoir comment il s'y prendrait; enfin il s'approche de son secrétaire, il y prend un rouleau de cinquante napoléons , et il écrit sur un papier : « Pour Jules , afin que ses pied- » sirs ne causent pas de querelles entre ses parens. »
M. Guerreville roule ce papier par-dessus les napoléons , puis il enveloppe tout cela d'un autre papier, et , revenant vers Jules , lui met le rouleau dans la. main , en lui disant :
(t Monsieur Jules, avez la complaisance de remettre
» cela de ma part à madame votre mère... c'est une » ancienne dette que j'acquitte, différentes fourni- » tures qu'elles m'a faites il y a long-temps... »
Jules semble étonné en pesant la somme qu'on a glissée dans sa main , et il balbutie :
« Comment, monsieur... mais ma mère ne m'a » pas dit que... — Elle n'avait pas besoin de vous le ^> dire... c'est un ancien compte, elle l'avait peut-être » oublié... Mais, pardon, monsieur... on m'attend; » j'aurai le plaisir de vous revoir. »
Jules ne juge pas convenable d'en demander davantage; il met le rouleau dans sa poche, salue profondément M. Guerreville, et s'éloigne après lui avoir encore demandé la permission de revenir lui présenter ses hommages.
Le jeune homme est parti, M. Guerreville l'a suivi des yeux ; il reste absorbé quelques momens dans ses pensées; enfin il appelle Georges et lui dit : « Faites » entrer la demoiselle qui est dans le salon. »
L'ex-soldat fait un demi-tour sur lui-même, sort et revient bientôt avec une jeune fille qui entre dans la chambre en sautillant , en faisant des révérences , et s'écrie dès le seuil de la porte :
« Bonjour, mon parrain!... comment vous portez- » vous, mon parrain?. . . je suis bien contente de vous » voir... voulez -vous me permettre de vous embras- » ser, mon parrain?... »
M. Guerreville reste immobile et considère celle qui arrive si brusquement pour l'embrasser : c'est une jeune fille de dix-sept ans environ, bien ronde, bien grasse , bien fraîche et fortement colorée. C'est
122 zizrsE.
une brune assez piquante, (poique ses grands yeux bruns expriment plutôt la gaîté que la malice, et que sa fi^jure semble sourire, autant par habitude que par sentiment; mais sa bouche est petite et bien garnie; son nez est -mignon et bien fait; de jolies fossettes se dessinent à chaque instant dans ses joues rebondies ; enfin , sa taille est bien prise, et son fichu accuse déjà des appas très-prononcés. Telle est mademoiselle Agathe, qui n'a pas la moindre ressemblance avec son parrain , mais n'en est pas moins une jolie fille , qui annonce une superbe santé.
La jeune personne est restée un peu interdite de l'air froid et presque sévère avec lequel M. Guerreville la reçoit ; mais elle se décide à recommencer ses révérences et ses petits sautillemens , tout en reprenant :
« Bonjour, mon parrain... je vous souhaite bien le » bonjour, mon parrain!... comment vous portez- » vous... je viens vous présenter mes devoirs et vous » embrasser, si vous voulez me le permettre. »
M. Guerre ville se penche vers Agathe , l'embrasse sur le front, quoique la jeune fille lui tende ses joues, et la conduit devant un fauteuil, en lui disant : « Asseyez-vous , ma chère enfant. . .
)> — Avec plaisir, mon parrain , » répond mademoiselle Agathe, en se laissant aller dans le fauteuil. M. Guerreville s'assied près de la jeune fille, qu'il examine toujçurs, mais sans paraître aucunement ému , et lui dit :
« Vous êtes la fille de madame Grillon ? — Oui , » mon parrain... je suis sa fille unique... Agathe,
» votre filleule. — Et madame votre mère a donc » bien voulu permettre que vous vinssiez me voir? )) — Oh! certainement, mon parrain, c'est maman » qui me l'a ordonné... sans ça, assurément, je n'au- » rais pas pensé à venir vous voir... car je ne pen- » sais pas à vous du tout, mon parrain; mais hier » maman est rentrée, tout en criant du bas de l'esj» calier : « Agathe! Agathe! ton parrain est à Paris! » je viens de le rencontrer... tu iras demain matin n lui présenter tes respects et l'embrasser ; » et ma- » man était ai contente... si joyeuse... qu'elle ne re- » marquait pas qu'elle marchait sur l'habit de mon » papa, qu'il avait posé sur une chaise pour qu'on » y recouse un bouton ; et quand papa lui a dit : « Prends donc garde, ma chère, tu jettes mon habit » à terre et tu marches dessus ! » maman a répondu : « Ah! ça m'est bien égal!... je viens de rencontrer » M. Edouard Guerreville, le parrain de ma fille; il » habite Paris, il viendra nous voir... je marcherais « sur toutes tes culottes aujourd'hui , que je n'en se- » rais pas moins gaie!... »
» — Voilà qui est bien aimable de la part de ma- )) dame votre mère.
» — Oh! mon parrain! c'est que nous vous aimons » tous beaucoup à la maison!... et puis, je suis bien » contente de faire votre connaissance; car maman )» me parlait souvent de vous , et me disait : « C'est » bien dommage, ma pauvre Agathe, que ton parrain » ne soit pas à Paris , car un parrain , c'est comme » un second père... on va lui souhaiter la fête, la » bonne année... il te donnerait tes étrennes : le tien
12i ZIZINE.
» était bien aimable, bien généreux... » Enfin, mon » parrain , je regrettais beaucoup de ne pas vous » connaître... car j'avais, je crois , cinq ans, la der- » nière fois que je vous ai vu... et je ne me souve- » nais plus du tout* de vous; je croyais que mon » parrain était un gros homme. . . avec un gros ventre V et de gros mollets... je ne sais pas où j'avais rêvé » cela!... C'est comme lorsque j'étais à la pension, » je me figurais que le spectacle c'était comme une » boutique où l'on vendait toute sorte de choses... » Ah ! quand on est petite, on est bien bête ! . . . mais à » présent je ne suis plus comme ça : je connais tout, » et maman dit que je peux raisonner , comme si » j'avais quarante ans. »
Mademoiselle Agathe semble surtout disposée à parler toujours ; mais M. Guerreville , qui l'écoute comme s'il pensait à toute autre chose qu'à ce qu'il entend, interrompt la jeune fille en lui disant .
« Vos parens ont sans doute soigné votre éduca- » tion?... — Oh! oui, mon parrain! assurément, j'ai » été bien soignée... mais on m'a retirée de la pre- » mière pension où l'on m'avait placée d'abord, parce » que tous les jours à diner on nous donnait des ha- » ricots. Je m'en suis plaint à maman, qui a dit à la » sous-maîtresse que les haricots me faisaient mal. » Celle-ci l'a dit à la maîtresse, qui a répondu qu'on » ne changerait pas pour moi l'ordinaire de sa mai- ») son ; maman a trouvé ça très-malhojinête , et on » m'a mise ailleurs où j'étais bien mieux: on avait » dans la semaine des lentilles et des pommes de terre, » avec le bœuf ; moi je n'aime pas beaucoup les
» pommes (le terre, mais j'adore les lentilles, surtout » à l'huile... Mais si vous saviez, mon parrain, dans » les pensions comme on met peu d'huile dans les » salades ; je crois même qu'on n'en met pas du > tout... et c'est bien mauvais pour l'estomac... J'ai * une de mes amies qui...
» — Y a-t-il long-temps que l'on vous a retiré de » pension ? — U y a dix-huit mois, mon parrain ; ma- » man et papa ont trouvé que j'en savais bien assez. . . » que je n'avais plus besoin de rien apprendre. — Que » savez-vous donc?... — Oh! mon parrain , je sais » un peu chanter, je touche un peu de piano... je » sais un peu dessiner. . . — Il me paraît que vous sa- » vez de tout un peu. — Oui, mon parrain... et puis » je danse très-bien... Oh ! j'aime beaucoup la danse! » Maman aussi aime bien la danse ; au bal nous dan- » sons en face l'une de l'autre , et maman dit qu'on » nous prend pour les deux sœurs. — Et monsieur » votre père? — Oh ! mon père ne danse pas, lui... » c'est bien rare : à moins qu'il ne manque quelqu'un » pour faire un quatrième... mais il brouille tou- » jours les figures , papa , je n'ai jamais pu parvenir )> à lui faire comprendre la Pastourelle /... Ah! à pro- » pos, mon parrain, j'allais oublier de vous dire que » maman m'a chargée de vous prier de nous faire » l'honneur de venir dîner demain à la maison ; on » se met à table à cinq heures précises.
» — Je vous remercie , ma chère enfant ; mais » vous direz à madame votre mère que je ne puis » avoir le plaisir de me rendre à son invitation... — » Ah! pourquoi donc cela, mon parrain? nous nous
12ft ZfZINE.
» faisions un si grand plaisir de vous avoir!... Ma- » man devait inviter madame Devaux et ses filles... » ce sont des personnes très comme il faut, qui don- » nent des soirées... et puis, M. Adalgis... un jeune w homme bien aimable, qui a toujours des gants » blancs ou paille parfumés... C'est joli un jeune » homme qui porte des gants clairs... ça donne bien » bonne tournure... et puis, ce monsieur-là joue du » cornet à piston...^ c'est-à-dire il apprend; mais il » ne veut en jouer que quand il sera très-fort... et » il m'accompagnera alors sur le piano... En attend » dant, il chante délicieusement les romances; il nous » a chanté, l'autre soir. Bonne espérance , de Frédéric » Bérat. . . Mon Dieu ! que c'est joli !. . . Mon parrain , » connaissez-vous Bonne espérance, de Bérat ?
» — Ma chère filleule, je suis désolé de ne pas pouj» voir entendre tout cela, mais je vous le répète , je » ne puis me rendre demain à l'invitation de vos pa- « rens. . . — Ah ! c'est bien vilain, mon parrain; papa )i se faisait aussi une fête de vous avoir à dîner, parce » que maman lui avait dit qu'oji ferait de la compote » démarrons... — J'irai vous voir, Agathe. J'irai » présenter mes hommages à madame Grillon... — » Quand cela , mon parrain? — Le plus tôt qu'il me sera )) possible. . . En attendant, ma chère filleule , voulez- » vous me permettre de vous faire un petit présent? »
Monsieur Guerreville s'était levé et était allé à son secrétaire. Il avait senti qu'avec Agathe il n'avait pas besoin de chercher un prétexte pour lui faire un cadeau; d'ailleurs le titre de parrain lui en donnait le droit.
Agathe s'est levée aussi , et elle fait une belle révérence en disant :
« Mon parrain, vous êtes bien bon; certainement j'ac- » cepterai tout ce qu'il vous fera plaisir de m'of frir. . . »
Monsieur Guerreville a pris dans un tiroir de son secrétaire une jolie bourse de cachemire brodée en or et à coulans enrichis de pierres fines; il met une quinzaine de napoléons dans chaque côté de la bourse, et la présente à Agathe en lui disant :
« Tenez, ma chère amie, vous garderez la bourse » comme un souvenir de moi ; et avec ce qu'elle ren- » ferme vous pouvez satisfaire quelques-unes de vos y> fantaisies. Il eût été plus convenable, peut-être, que » je vous achetasse moi-même tous ces riens qui plai- » sent à une jeune fille... Mais , vous m'excuserez, » parce que je m'entends peu à tout cela , et votre » goût vous guidera mieux que le mien... »
Agathe prend la bourse en rougissant encore de plaisir ; puis elle fait deux ou trois petits bonds dans la chambre en s'écriant : « Ah ! que vous » êtes bon , mon parrain ! Ah , la belle bourse ! . . . et » toutes ces pièces d'or!... Oh! que j'aurai de belles
» choses avec cela! Mon papa ne me donne ja-
» mais qu'une pièce de dix sous le dimanche, pour » mes menus plaisirs ; je ne pouvais pas amasser » grand'chose... Ah! je veux m'acheter une écharpe » comme celle que j'ai vue l'autre soir à Célestine... » une écharpe, bleu tendre, à franges blanches, c'est )) très-distingué. .. Mon parrain, voulez-vous me per- » mettre de vous embrasser?... Ah ! que je suis con- » tente ! , . , Maman avait bien raison de me dire : Tu
128 ZlZlNE.
» verras comme c'est gentil Je çoiinaîlrc son parrain, » surtout quand il est riche ! . . . »
Et Agathe court tendre encore ses belles joues fraîches et cerises à M. Guerre ville qui les ef Heure à peine de ses lèvres, puis la conduit doucement vers la porte, en lui disant :
« Je suis fâché , ma chère filleule , de ne pouvoir » vous retenir plus long-temps... mais quelques af- » faires m'obligent... — Oh! mon parrain, ça suf- » fit... Vous n'avez pas besoin de vous gêner du tout » avec moi... D'abord je suis tout de suite sans ce- » rémonie... surtout quand les personnes me plai- » sent; et vous me plaisez beaucoup, mon parrain. »
M. Guerreville avait reconduit Agathe jusqu'à son antichambre, où une grande fille, en tablier blanc et bonnet de paysanne, était assise en face de Georges , lequel la regardait très -fréquemment, mais ne lui adressait pas la parole.
Agathe court à sa bonne en s'écriant : « Jeannette ! » voilà mon parrain... Mon parrain, voilà Jeannette, » notre bonne... Elle sort toujours avec moi, parce » que mes parens ne veulent pas que je sorte seule » jamais; cependant, je connais bien mon chemin, » et certainement que je ne me perdrais pas... Heu- » reusement nous rions nous deux Jeannette , quand
» nous sortons ensemble Elle est aussi gaie que
>^ moi... nous nous moquons des passans... Oh ! c'est » bien amusant... Il passe des gens si ridicules, qui
» ont des tournures si drôles Adieu donc, mon
» parrain!... je dirai à maman que vous viendrez » nous voir bientôt , mais elle sera bien fâchée que
zrzfNE. 129
» vous ne puissiez pas venir dîner demain... et papa, » donc... il va pleurer sa compote démarrons!...
» nVst-ce pas^ Jeannette Jeannette, saluez mon
» parrain... Au revoir, mon parrain... venez nous » voir bientôt. . . Voulez- vous me permettre de vous » embrasser?... »
Mademoiselle Agathe tend encore ses joues; mais M. Guerreville dépose sur son front un baiser bien froid, puis la congédie en ouvrant lui-même la porte de son carré. Enfin la jeune fille se décide à s'éloigner, mais ce n'est pas sans s'être retournée plus de vingt fois pour répéter :
« Au revoir, mon parrain ! venez nous voir bien- » tôt. . . n'y manquez pas ! ... »
M. Guerreville se retrouve seul dans sa chambre , et il se jette dans un fauteuil en se disant : « Les » voilà donc , ces deux enfans ! . . . C'est singulier ! . . . )) j'aurais cru que leur vue m'aurait ému, attendri... » mais non, je n'ai rien senti là au fond de mon » cœur, nulle voix secrète ne s'est élevée dans mon » ame pour me dire: Tu leur dois aussi ton amour! » Je crois que leur tendresse me serait plutôt impor- » tune qu'agréable. Oh ! c'est mal , c'est fort mal ! » D'où vient cela? C'est que, près d'eux, je ne puis
» oublier ma fille! ma Pauline Oh! ma fille
» c'est pour toi que je suis père... c'est toi que j'ido-
» làtrais toi, qui as toujours toutes mes affec-
» tions... et loin de qui je ne puis goûter un instant » de bonheur. . . Mais plus de nouvelles ! impossible » de savoir ce qu'elle est devenue !,.. Mon Dieu ! l'ai- » je donc perdue pour jamais!... m'a-t-elle entière-
» ment oublié!... abandonné... Oh! non, on n'oii- » blie pas entièrement son père, quand on sait qu'il » nous chérissait, quand on a la certitude que cha-
« que jour il pleure sa fille quand on ne peut
» douter que sa tendresse sera toujours plus forte que » sa colère, qu'il pardonnera toutes lès fautes pourvu » qu'il puisse encore embrasser son enfant. . . et pour- » tant les années s'écoulent, et rien? rien... aucune ï) lettre ! aucune nouvelle ! ... »
M. Guerre ville laisse retomber sa tête sur sa poitrine et semble anéanti par sa douleur.