‹ ZizineChapitre 16 sur 30 · BRULARD · texte numérisé non relu

BRULARD

» Quoi qu'on dise, je cède à l'ardeur qui me presse, » Je n'écoule plus rien, j'entre dans la comtesse... »

Ici , un sourd murmure se fait entendre dans le public , et les deux frangères rient à se tenir les côtes. Le garçon é[)icier semble tout surpris de Teffet qu'il produit ; il va poursuivre , son professeur l'arrête.

« Vous vous êtes trompé , Brûlard. — Vous croyez ? »> où donc cela ? — Vous avez dit : f entre dans la » comtesse, et c'est f entre chez la comtesse, — J'en- ^) tre chez, ou j'entre dans , est-ce que ce n'est pas à » peu près la même chose?... — Non, mon ami; le » vers y est bien, j'en conviens, mais le sens serait » douteux. Allons, Brûlard, continuez, et faites at- » tention. »

Le petit Brûlard achève son rôle, secondé par mademoiselle Joséphine, et au bruit des applaudissemens des deux dames du troisième. Déjà , plus d'une fois, M. Guerreville avait témoigné le désir de partir; mais le docteur voulait tout voir et il l'avait retenu. Enfin , la comédie du professeur étant terminée , on passe à l'audition du chant ; et les deux demoiselles

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qui veulent débuter dans le vaudeville commencent à faire des roulades pour se mettre en train.

« Joséphine, » dit M. Tristepatte , je vous sais des. » dispositions pour le grapd opéra. Cliantez-nous » votre morceau des Bayadrres... sans délourner les « yeux !.., vous savez. . . — Oui , monsieur. . . — Oh î » c'est beau cela!... c'est de la belle musique... il » manque deux cordes à ma guitare , sans quoi je » vous aurais accompagnée ; mais je battrai la me- )) sure... Montez sur le théâtre et chantez avec les » gestes ; moi , je fredonnerai les ritournelles. »

Mademoiselle Joséphine regrimpe sur les plancïïes et se met à chanter son morceau des Bmjadères , en y joignant tous les gestes de la situation. Le morceau est applaudi par le professeur et ses élèves; mademoiselle Joséphine redescend dans la classe d'un air rayonnant.

« Comment trouvez-vous cette voix-là! monsieur w Berrucho» , » demande le professeur , en s'adressant au gros monsieur sourd ; et celui-ci répond qu'il n'a rien entendu.

« Ah! c'est juste! je n'y pensais plus , » dit M. Tristepatte ; « Joséphine , ma chère amie , vou- » lez -vous avoir la complaisance de recommencer » votre air, et de le chanter cette fois dans le cornet » de M. Berruchon , aPm qu'il juge de votre ta- » lent. »

Joséphine , en élève obéissante, s'approche du fauteuil de M. Berruchon. Le ci-devant violon , adapte son cornet à son oreille , et la jeune fille recommence à chanter son morceau, en plaçant sa bouche contre

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rentonnoir du cornet ; et lorsque le vieux musicien n'entend pas assez , il se penche en rapprochant son cornet du visage de la chanteuse , qui , quelquefois , se trouve avoir la figure presque entièrement dans le cornet , ce qui doit la gêner un peu pour ses roulades.

Cependant le morceau finit , et M. Berruchon se rejette sur le dos de son fauteuil , en disant : <( Fort » belle voix... un contralto bien prononcé.

» — Ah ! vous trouvez qu'elle a un contralto , » dit le professeur, en parlant dans le cornet ; « il me

» semblait qu'elle avait une voix très-haute une

« voix de soprane. . . — Pas du tout , mon ami ; c'est » un contralto, une voix de basse!... Qu'en pensent » ces messieurs?...

» — Moi , n dit le docteur, « je trouve aussi que )i mademoiselle a la voix très-haute ; mais en passant » par un cornet , je ne serais pas du tout surpris » qu'elle se changeât en contralto.

» — ; Allons , mesdemoiselles , à votre tour, » dit M. Tristepatte, en s'adressant aux deux frangères; « vous savez quelques morceaux par cœur, sans » doute?

» — Ah! je crois bien, que nous en savons!

» Tout le répertoire de mamzelle Jenny Coton... les

» airs de M. Achard Ah! que j'aime sa voix à

» M. Achard.,. Dis donc, Plirasie, chante Fair du » Commis et la Grisette. — Tu me souffleras si je me ï> trompe. »

La jeune fille s'apprête à chanter, lorsque le professeur de déclamation la prend par la main et la

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conduit près de M. Borruclion , qui tient son cornet adapté à son oreille, en lui. disant :

« Ayez la complaisance de vous pencher un peu » vers le cornet de monsieur, afin qu'il puisse vous » entendre.

» — Ah ben ! par exemj)le ! » dit la grisette en se reculant, « est-ce que vous vous moquez de moi !... » le plus souvent que je vais me tenir penchée là-de- » dans... ça serait commode! est-ce que vouscrovez » que je suis venue ici pour apprendre à chanter » dans des cornets?...

» — Mais , mademoiselle , mon élève vient bien y> d'y chanter le morceau des Bayadères , sans délonr- » lier les yeux.

» — Je ne sais pas ce qu'elle a détom^né , mais je » sais que je ne chante pas dans un cornet , moi !.. ..

ï, — Ah! mon Dieu ! viens, Phrasie, allons-nous-

» en elle me fait l'effet d'une terrible galette , la

» classe de monsieur...

» — Galette, ma classe!... » s'écrie le professeur, en jetant son mouchoir par-dessous sa jambe ; « mes- » demoiselles , juénagez vos expressions , je vous en » prie ! . . .

rt — Oui! viens oh! nous jouerons toujours

» aussi bien que tout ce monde-là!... d'ailleurs, il » ne manque pas de professeurs !. . . Mais , venez donc » rue du Petit - Hurleur, au quatrième, pour ap- » prendre à chanter dans un cornet ! . . . — Mesdemoi- » selles , respectez ma classe; mon talent est connu , » et je... — Oh ! je crois bien , que vous devez être )) connu , depuis le temps que vous êtes au monde!,..

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» Viens , Phrasie , allons-nous-en , nous ne voulons » pas jouer Zàire, nous autres, on est trop laid en » turc; salut, messieurs, mesdames. »

Les deux demoiselles s'en vont en riant aux éclats ; tandis que M. Tristepatte , rouge de colère , se laisse aller sur le bord de son théâtre , et que les élèves semblent pétrifiés de ce qu'on vient de dire à leur professeur.

« Il n'y a plus de mœurs!... il n'y a plus de res- » pect!... il n'y a plus de décorum.,. » murmurent les deux vieilles voisines ; tandis que M. Berruclion qui ne comprend rien à tout ce qui se passe, tient toujours son cornet en criant : « Qui est-ce qui va » chanter?

» — Les petites insolentes ! » dit madame Gri-

gnoux, « elles auraient mérité une correction!

» Moi , je leur aurais bien volontiers donné le fouet.

» — Et moi aussi , » dit le garçon épicier , « d'au- » tant plus qu'elles n'ont fait que rire pendant que » je jouais Châtillon.

» — Je gagerais, » dit M. Tristepatte, « que c'est » un de mes collègues qui , jaloux du succès de ma » classe , m'a envoyé exprès du monde pour caba- » 1er!... rt

Pendant cette conversation , M. Guerreville et le docteur se sont levés ; Jules s'est débarrassé de sa couverture de laine, il a remis son habit et pris son chapeau , et il fait ses adieux à son professeur, qui lui serre la main, en lui disant encore : « Mon cher ami , » je suis enchanté de vous , vous irez loin , je vous

» le garantis; avec mes leçons, vous brillerez sur nos » premiers théâtres. »

Puis M. Tristepatte s'avance vers M. Guerreville et lui dit : « Serai -je assez heureux pour croire que » monsieur et son ami ont pris quelque plaisir à » mon cours?

» — Beaucoup , monsieur, beaucoup de plaisir! » répond le docteur , « et je vous certifie que je me » souviendrai de cette matinée. — Quand ces mes- » sieurs voudront me faire l'honneur de revenir, je » m'estimerai très - fa vorisé par la présence d'ama- » teurs aussi distingués... »

Ces mots sont accompagnés de force saints de marquis avec la passe du mouchoir , et jusque sur Tescalier M. Tristepatte se confond en courbettes.

Enfin, M. Guerreville et son ami sont parvenus à sortir de la maison du professeur de déclamation. Le jeune Jules est descendu avec eux dans la rue; il continue de marcher à quelques pas de l'ami de sa mère : on voit qu'il brûle d'envie de demander à M. Guerreville ce que celui-ci pense de ses dispositions pour le théâtre, mais il ne sait comment entamer l'entretien, quoique les complimens de son professeur lui aient donné beaucoup de confiance dans son talent.

M. Jenneval voit Fembarras du jeune homme, et, tout en marchant , il dit à demi- voix à M. Guerreville :

« Eh bien vous ne dites rien à l'élève de

» M. Tristepatte? — Eh î que voulez- vous que je lui » dise? — Mais ce jeune homme voudrait bien sa-

» voir ce que vous pensez de son talent. — De son

» talent ! Pauvre garçon ! Ah ! sa mère avait

» bien raison ! . . . »

On est arrivé sur les boulevarts ; alors M. Guerreville ralentit le pas. Jules marchait toujours à peu de distance de lui , mais sa figure s'était rembrunie, parce qu'on ne lui disait rien; enfin, M. Guerreville se tourne de son côté et lui adresse la parole :

M Monsieur Jules , avez- vous toujours envie d'être

y> acteur? — Sans doute, monsieur. — Eh bien

)> vous avez tort, grand tort... — Comment! moni> sieur, vous ne me trouvez donc pas de disposi- » tions? — Aucune. — Cependant mon professeur... » — Votre professeur est un sot , que je crois inca- » pable de vous enseigner ce qu'il n'a jamais su. »

Le pauvre Jules est pétrifié , il sattendait à des complimens, et on lui dit sans ménagemens qu'il n'a montré aucune disposition pour le théâtre. Le rouge lui monte au visage , mais il se tait , baisse les veux et continue de marcher.

Le docteur s'approche de celui dont on vient de détruire toutes les illusions, et lui dit , en passant doucement son bras sous le sien :

« Tenez, monsieur Jules, vous êtes bien jeune en- » core : voulez- vous que je vous donne un conseil ? )) — Je vous écoute, monsieur. — Je ne veux pas me » permettre déjuger votre vocation dramatique, je » pourrais n'être pas compétent pour prononcer dans » cette partie ; mais je suis médecin , et c'est comme » tel que je vais vous parler : vous êtes né avec une » poitrine délicate... croyez-jnoi , ne vous mettez pîis

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» au théâtre ; votre santé en souffrirait beaucoup, et » jHuit-étre ne pourrait -elle résister au travail qu'il » vous faudrait faire pour devenir un grand artiste. . . » réfléchissez bien. A votre âge la vie s'offre si longue, » si belle... au lieu de Fabréger par des fatigues sans » cesse renaissantes, ne vaut-il pas mieux l'égayer » par les plaisirs ?

» — Ah ! monsieur, ma vie sera bien triste si je » suis parfumeur. — Est-ce que vous ne pouvez être y> que parfumeur ou acteur?... N'est -il pas, même

» dans les arts, mille autres carrières à suivre

» M. Guerreville s'intéresse à vous il vous gui-

)> dera; il faut suivre ses conseils... — M. Guerre- » ville, vous croyez qu'il s'intéresse à moi?... Ah! je

» serais bien heureux si cela était Ma mère m'a

» tant recommandé de faire mes efforts pour mériter » son amitié... Mais c'est que M. Guerreville a quel- )) quefois l'air si... sévère... que cela m'intimide. — » Monsieur Jules , quand vous connaîtrez mieux le « monde, vous verrez qu'il vaut mieux y rencontrer » des visages sévères qui vous disent la vérité, que » des visages rians qui vous mentent. — Oh ! sans » doute, monsieur, mais... malgré cela, je n'ose » croire... Tenez... vous voyez bien que maintenant » M. Guerreville ne me dit plus rien. Je vais vous » quitter, car je crains de l'importuner. — Ah! il

» est souvent distrait rêveur Il a des chagrins

» qu'il faut respecter. — Des chagrins !.. . Ah 1 vous > croyez qu'il a des chagrins... — J'en suis trop cer- » tain. — Oh ! alors je lui dois beaucoup de recon- » naissance de ce qu'il a bien voulu passer cette

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» journée chez mon maître de déclamation —

» Oui, c'est un grand effort qu'il a fait là... et cela » prouve qu'il vous porte de Fintérét; pour lui en » tenir compte vous devriez bien renoncer au tliéâtre.

» — Renoncer au théâtre Ah ! monsieur quel

» sacrifice ! Enfin, je verrai. . . je réfléchirai. . . Adieu , » monsieur. »

Jules salue le docteur , puis il dit plusieurs fois adieu à M. Guerreville ; et n'en recevant pas de réponse, il le salue profondément , et s'éloigne.

« Pauvre garçon ! » se dit Jenneval , « je lui ai » assuré que M. Guerreville s'intéressait à lui ; mais ^) je crois que je me suis beaucoup avancé. »

Et , s'approchant de M. Guerreville , le docteur lui dit : « Eh bien ! il nous a quittés... il est parti tout » désolé de ce que vous lui avez dit.

)» — Qui cela ? » demande M. Guerreville d'un air surpris, et sortant de ses réflexions.

« — Eh, parbleu! monsieur Jules ce jeune

» homme que sa mère vous a recommandé î

» — Ah !.. . pardon. . . pardon , docteur. . . Ah ! oui, » Jules. . . je l'avais oublié ! . . .

i) — J'en étais sûr ! » se dit Jenneval ; « il y a » dans le fond de son cœur un sentiment qui ne laisse » pas de place à d'autres. »

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