CHAPITRE XL
LES DAMES DOLBERT.
Dans un fort beau -galon dont les fenêtres donnaient sur le boulevart de la Madeleine , une \ieille dame mise avec beaucoup d'élégance était assise sur un divan , le dos et les bras entourés de coussins, et les pieds placés sur un joli tabouret recouvert en tapisserie. Un livre était à côté de la vieille dame qui interrompait souvent sa lecture pour regarder dans une petite pièce à côté, dont la porte était toute grande ouverte.
Cette petite pièce, tendue en cachemire blanc, était remplie de tous ces jolis bijoux et objets de fantaisie inventés pour charmer les loisirs d'une femme. Des tables en laque étaient couvertes de boîtes , de nécessaires, de tablettes, de souvenirs, de tout ce qu'il faut pour peindre, dessiner. A côté d'une écritoireen nacre de perle , on voyait un charmant magot en porcelaine ; auprès d'une boîte à ouvrage , un poussa, ou un jeu
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nouveau. Cette chambre, qui semblait être une succursale du Petit-Dunkerque , était le boudoir de Stéphanie , petite-fille de madame Dolbert.
Stéphanie venait d'avoir seize ans ; c'était une charmante fille , blonde , rosée, svelte et remplie de grâce; avec son beau profil grec et ses grosses nattes à la Clotilde , Stéphanie rappelait ces jolies châtelaines que dans les tableaux du moyen-âge, nous voyons occupées à tresser une écharpe pour leur chevalier ; mais ce qui surtout plaisait dans la jeune fille , c'était une franchise , une gai té tout enfantine qui annonçait que la coquetterie et la prétention n'avaient point encore passé par là.
Stéphanie, vêtue d'une joue robe de mousseline blanche , était alors à genoux dans son boudoir , occupée à habiller une belle poupée , que tenait aussi une petite fille de six à sept ans ; cette petite fille, mise aussi élégamment que Stéphanie , était la même qui, naguère couverte d'une robe de grosselaine et n'ayant qu'un méchant tablier bien usé , habitait un grenier où l'on n'avait pas toujours le nécessaire ; c'était la petite Zizine que Stéphanie Dolbert avait prise en affection, et qui, maintenant, demeurait avec elle; mais malgré la différence de son costume , de sa position , c'était toujours cette petite figure pâle , mignonne, expressive, qui annonçait une intelhgence au-dessus de son âge.
Stéphanie qui , par son caractère , était peut-être plus enfant encore que sa petite amie , prenait beaucoup de plaisir à parer la poupée, et parfois, sans craindre de f[âtersa iolie toilette , s'assevait au milieu
de sa chambre , où se tx^aînait sur ses (jenoux en poursuivant Zizine qui courait et se cachait sous quelque meuble ; puis, quand on s'attrapait, c'étaient des éclats de rire si francs, si heureux, que c'eût été dommage de voir la jolie Stéphanie devenir plus raisonnable. Depuis que Zizine habitait chez madame Dolbert, ses journées s'écoulaient dans ces innocens plaisirs , que venait parfois interrompre une leçon de musique , d'écriture ou de dessin. Stéphanie, qui possédait plusieurs talens , avait voulu se charger de les enseigner à sa petite protégée , et l'élève , qui montrait les plus heureuses dispositions , était quelquefois plus raisonnable que sa maîtresse , qui bien souvent quittait son écolière pour aller faire tourner un magot , ou jouer avec un volant. L'enfant montrait un vif désir d'apprendre; il semblait qu'elle voulait ainsi prouver qu'elle méritait ce que l'on faisait pour elle, et c'était Stéphanie qui était obligée de lui dire : « Ne » travaille pas tant , ma petite , tu te fatigueras. »
Mais Zizine répondait : « — Ohî ça ne me fatigue pas » d'apprendre!... et je voudrais savoir tout plein de » choses comme vous!... Mon papa Jérôme sera si » content, si surpris, quand il m'entendra toucher du » piano!... »
Stéphanie n'allait point au spectacle, à la promenade, sans emmener sa petite amie ; elle s'ennuyait dans un bal, dans une soirée, parce que Zizine n'était pas là. Madame Dolbert qui chérissait sa petite-fille et l'avait toujours beaucoup gâtée, ne la contrariait jamais dans ce qu'elle désirait. Stéphanie avait voulu que sa protégée fût mise comme elle, que son lit fût
placé à côté da sien, que rien ne lui manquât ; la bonne grand'mère avait consenti à tout, et Zizine était traitée comme si elle eût été de la famille.
Mais cette nouvelle fortune, ce changement de situation ne faisaient point oublier à Fenfant le grenier qu'elle avait habité, et Jérôme le porteur d'eau ; elle en parlait souvent; elle s'inquiétait lorsqu'il était long-temps sans venir la voir, et il fallait quelquefois que Stéphanie employât toute son éloquence, et redoublât ses caresses pour empêcher Zizine de pleurer en pensant à son pauvre père.
En ce moment, pour distraire Zizine qui avait fait un gros soupir, en disant que son père n'était pas venu la voir depuis bien long-temps, Stéphanie venait de prendre la poupée que Ton habillait dans le boudoir. La tristesse de l'enfant s'était vite dissipée ; elle était dans cet âge heureux où le rire est toujours près des larmes, et Stéphanie, enchantée de lui avoir rendu sa gaîté, se livrait à toutes les folies qui lui passaient par la tête.
« Comment! ma fdle, te voilà encore à genoux sur le parquet ! » dit madame Dolbert en tournant les yeux vers la petite pièce.
« — Oui, bonne maman, je suis à genoux ça
» m'est plus commode pour habiller notre poupée.
» — Mais, Stéplianie, tu n'es plus d'âge à jouer en- » core avec une poupée. . . —Pourquoi donc cela , bonne » maman? J'y jouerai tant que cela m'amusera... et » ça m'amusera toujours. — Songe donc, Stéphanie, » que dans trois mois tu auras dix-sept ans. —Ça m'est » égal, , . Est-ce qu'en devenant grande, il faut reuoa^
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» cer à faire ce qui plaît? oh ! alors , bonne ma-
)) inan, j'aimerais mieux rester petite, toute ma vie, » comme Zizine , ma petite Zizine , qui m'a promis » de ne pas grandir pour jouer toujours avec moi. v
Et Stéphanie, passant ses bras autour du cou de l'enfant, l'attire contre elle et l'embrasse tendrement.
« Zizine est plus raisonnable que toi, *) dit madame Dolbert, « et quand elle aura ton âge, je suis bien » sûre qu'elle ne jouera plus avec une poupée.
» — Zizine est beaucoup trop raisonnable, je le sais » bien : c'est pour cela que je la fais jouer, que je
» veux la faire rire car je crains qu'elle ne s'en-
» nuie avec nous, et qu'elle ne veuille nous quitter... » et alors, moi, j'en mourrais de chagrin! entends- » tu, Zizine?
» — Oh! non! je ne veux pas te quitter, je
» t'aime bien ! » dit la petite, en se jetant à son tour dans les bras de sa jeune bienfaitrice; « mais je trouve » qu'il y a bien long-temps que nous n'avons vu
» mon papa S'il était malade il faudrait me
» laisser aller le soigner.
» — Oui, sans doute; mais, sois tranquille, il n'est » pas malade, je m'en suis informée il y a quelques » jours. — Bien vrai? — Oh! je ne mens jamais.. > » demande à bonne maman. — Pourquoi ne vient-il » pas, alors? — C'est qu'il n'a pas le temps... C'est » son vilain état de porteur d'eau qui l'en empêche. .. » Tu ne sais pas, Zizine, la dernière fois que ton père » est venu ici , je lui ai proposé de quitter sa profes- » sion... Bonne maman lui aurait donné de l'argent, » de quoi vivre, enfin.., il aurait fait ce qu'il aurait
» voulu... et il aurait eu bien du temps pour venii^ » te voir; cli bien! Jérôme m'a refusée, en me di- » sant : Mademoiselle, vous êtes trop bonne; faites » du bien à ma Zinzinette, j'y consens; mais moi, » j'ai la force de travailler, et je serais un fainéant si » j'acceptais vos offres. C'est bien vilain de m'avoir » refusée, n'est-ce pas .\.. »
La petite baisse les yeux, semble embarrassée et se tait, car, dans le fond de son cœur, il lui semble que son père a répondu comme il le devait. Mais la bonne maman s'écrie :
« Jérôme est un brave homme , et son refus me » prouve qu'il mérite qu'on s'intéresse à lui.
» — Oui, un brave homme!... C'est très-bien, » dit Stéphanie en faisant la moue ; « mais s'il avait » accepté , cependant , Zizine serait plus contente » maintenant.
» — Stéphanie, tu voudrais que tout le monde fit » tes volontés. Tu ne réfléchis pas, ma chère : Jérôme » a dans le fond de l'ame une noble fierté dont il ne » faut pas le blâmer. » '
Stéphanie ne répond rien , mais elle se lève, prend Zizine par la main, et, l'entraînant avec elle dans le salon, lui fait danser le galop jusqu'à ce que toutes deux, épuisées de fatigue, tombent sur le divan , près de la grand'maman.
Les connaissances de madame Dolbcrt s'étonnaient quelquefois en voyant sa petite-fiUe jouer encore comme un enfant ; mais lorsqu'on lui en faisait la remarque, la bonne maman souriait et répondait:
« Je ne vois aucun, mal à ce qu'elle soit eufaut le
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« plus long-temps possible!... Il viendra bieu assez » vite le moment où ces innocens plaisirs n'auront » plus de charmes pour elle. Ma petite-fille n'a plus » que moi pour appui : irai- je , pour employer mon » autorité, la gronder quand elle rit et semble heun reuse, lui ordonner de se tenir bien droite devant )> le monde, de prendre un air réfléchi, une tenue sé- » rieuse, pour que l'on ait une haute opinion de sa » raison... Oh! non, vraiment, je neveux pas la » contraindre. Stéphanie est jolie , elle a de là for- » tune. . . Il viendra trop tôt quelqu'un qui voudra » lui prendre une partie de son bonheur. »
Ce que la bonne maman avait prévu ne tarda pas à se réaliser. Une ancienne amie de madame Dolbert donnait un grand bal, Stéphanie et son aïeule reçurent de pressantes invitations. Madame Dolbert, qui ne cherchait qu'à procurer de l'agrément à sa petitefille, et qui jouissait en entendant les éloges que l'on faisait de sa beauté, avait promis de se rendre à ce bal.
Mais Stéphanie avait dit aussitôt : « Je ne veux pas » aller à ce bal, à moins qu'on ne me laisse emmener » Zizine avec moi.
» — Ma chère enfant , » dit madame Dolbert , « ce que tu demandes ne se peut pas ; nous ne pou- » vous mener cette petite avec nous dans le grand » monde ; qu'elle soit ici toujours près de toi , je le » veux bien ; mais chez des étrangers, nous ne de- » vous pas nous permettre de présenter la fille de Jéï) rôme, le porteur d'eau.
» — Et pourquoi donc cela ? Bonne maman , tu
D sais bien que Zizine est sage et raisonnable par- » tout.
» — N'importe , cela ne serait pas convenable ; et » si je te refuse , tu dois bien penser qu'il faut que » cela soit impossible.
p — Eh bien ! alors , moi , je refuse d'aller à ce » bal où je ne puis pas conduire ma petite amie. »
Madame Dolbert n'avait pas insisté ; mais ce refus la contrariait beaucoup, parce que ce bal était donné par une de ses anciennes connaissances , et qu'elle savait qu'on se faisait une fête d'avoir Stéphanie, qui, par sa grâce et sa figure , excitait partout l'admiration.
Mais la petite Zizine avait entendu cette discussion, assise dans un coin du salon , d'où elle n'avait pas soufflé mot, ne se permettant jamais de se mêler à ce que l'on disait : ce ne fut que lorsqu'elle vit Stéphanie seule , que la petite fille s'approcha d'elle et lui dit:
« Je t'en prie, ma bonne amie, va au bal avec ta » grand'maman, sans quoi elle pensera que je suis D cause que tu refuses de t'amuser... et puis elle ne i> m'aimera plus alors... et j'en serais bien fâchée. »
Stéphanie embrassa tendrement la petite fille, en disant: « Comme tu es bonne!... j'ai donc bien raip son de t'ai mer. » Ensuite elle courut dire à madame Dolbert qu'elle voulait bien aller au bal.
On s'occupa sur-le-champ des apprêts de la toilette de Stéphanie, car madame Dolbert voulait que sa petite-fdle brillât par sa mise autant que par sa beauté» Rien ne fut négligé pour embellir encoi'e celle
que la nature s'était plu à parer de ses dons. Le jour du bal venu, Stéphanie, mise avec autant de (joût que d'élégance , semblait une nymphe prête à s'élancer dans l'espace. Chacun l'admirait, et Zizine tournait sans cesse autour d'elle , en répétant : « Oh î que tu » es jolie. »
Stéphanie seule semblait insensible à l'effet que produisait sa parure, elle j)0U88ait de légers soupirs en se i^egardant dans les glaces , et murmurait : « C'est bien la peine de faire tant de toilette, je vais » m'ennuyer, j'en suis sûre. »
Enfin , quand l'heure vint de partir pour le bal , Stéphanie fit encore la moue et embrassa Zizine, en lui disant:
M Adieu, demain nous nous amuserons bien... » nous habillerons notre poupée absolument comme » je suis à présent. »
Un murmure d'admiration accueillit l'entrée des dames Dolbert. La bonne maman fut aussi heureuse que si tous les complimens se fussent adressés à elle ; en vieillissant on jouit du triomphe de ses enfans , à moins qu'on ait la sotte prétention de vouloir paraître jeune encore , de dissimuler son âge et de se flatter de faire des conquêtes ; alors on se fait moquer de soi , et on va bouder dans les coins.
Parmi les nombreux admirateurs de Stéphanie,'' im monsieur d'une trentaine d'années , mais que l'on pouvait encore appeler un jeune homme , parce qu'il paraissait en avoir à peine vingt-cinq , sembla surtout vivement frappé des charmes de mademoiselle Dolbert.
Ce monsieur était aussi fort bien ; grand , svelte , élégant , sa figure noble et distinguée était souvent sérieuse , ce qui , joint à la pâleur habituelle de son visage , donnait à sa pliysionomie quelque chose de mélancolique qui intéressait déjà ; mais lorsqu'il souriait, ses yeux avaient une expression difficile à i^endre , expression que les femmes devaient mieux comprendre que les hommes , et qui pouitant ne pouvait jamais les blesser.
Emile Delaberge , c'était le nom de ce monsieur , ne tarda pas à inviter Stéphanie pour danser. Alors il n'échangea , avec elle , que quelques mots insignifians , ayant Fair de se contenter d'admirer sa danseuse.
La seconde fois, le jeune homme essaya de faire causer Stéphanie ; celle-ci lui répondit avec cette candeur , cette aimable franchise qui se peignait sur ses traits ; Emile vit sur-le-champ qu'il n'avait point affaire à une coquette , et que tous ces riens qui se débitent au bal feraient fort peu d'effet sur sa charmante danseuse.
Stéphanie dansait pour la troisième fois avec M. Delaberge, lorsque madame Dolbert, qui était alors assise près de la maîtresse de la maison , lui demanda quel était ce monsieur qui faisait danser sa petite-fille.
« C'est M. Emile Delaberge , » répondit la dame , a c'est un jeune homme de fort bonjie famille... Eh! » mais , ma chère amie , vous devez avoir connu sa » tante, madame de Marvelle... qui est morte il y >) a cinq ans. — Oui , j'ai connu madame de Mar-
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I) vellc... Aliî ce jeune homme est son neveu? — » Oui , il avait déjà vin[jt-cinq mille francs de rente » que lui avait laissés son père ; sa tante , qui n'était » pas mariée , lui en a laissé deux fois autant ; le voilà » fort riche! et garçon encore , quoiqu'il ait près de » trente ans; il ne les paraît pas... il est fort bien. > C'est un charmant cavalier... et qui est désiré par- » tout. . . Riche , de bonne famille et encore garçon . . . » oh ! quand il voudra se marier , il n'aura qu'à » choisir. . . Il a long-temps voyagé , ce n'est que dej» puis la mort de sa tante qu'il semble fixé à » Paris. »
Pendant que cette conversation avait lieu, Emile Delaberge échangeait quelques mots avec un jeune homme qui venait de s'approcher de la danse pour voir de plus près Stéphanie.
« Vous êtes heureux , mon cher Emile , » dit le nouveau venu , « vous dansez avec la plus jolie per- » sonne du bal... et il me semble que ce n'est pas » la première fois de la soirée.
» — En effet... j'ai déjà eu ce plaisir... cette de- » moiselle est fort bien... Qui est-elle... le savez- » vous?
» — Sans doute. C'est la petite fille de madame » Dolbert , cette vieille dame qui est assise là-bas... « et qui vous regarde en ce moment ; le père de la » belle Stéphanie était dans la magistrature. C'était » un homme fort recommandable et d'un grand » mérite; mais il est mort jeune, ainsi que sa » femme , laissant la petite Stéphanie aux soins de » 8a grand'mèi^e qui ^ du reste , en est folle et fait ,
» dit-on, toutes ses volontés... La jeune personne » aura au moins vingt mille francs de rente : c'est » un joli parti, mais ce n'est pas assez pour vous, » Delaberge, qui êtes un Nabad!... un Crésus!... et » qui pouvez épouser presque une province ; ainsi » laissez-nous courtiser mademoiselle Dolbert, et ne » venez pas vous jeter au travers de nos espéran- » ces!... vous êtes un rival trop redoutable!... Dès » que vous paraissez, on ne nous regarde plus , nous » autres, qui n'avons souvent de la fortune qu'en es- » pérance. On ne voit plus que vous , et les mamans » finiront par vous proposer la main de leurs filles , » tant elles ont envie de votre alliance... Mariez- » vous donc une bonne fois, Delaberge, afin que » tous les vœux ne soient plus tournés vers vous. »
Emile sourit en répondant : « Rien ne presse... je » me trouve très-bien de ma position I . . .
» — -Oh! ma foi , mon cher, vous avez bien rai*- » son!... et, rivalité à part, j'avoue qu'à votre place » je ne me marierais jamais!... à moins de devenir » passionnément amoureux... Mais un homme au- » quel les triomphes sont si faciles devient rarement » amoureux. »
La conversation ne va pas plus loin, la contredanse finit, et le cavalier de Stéphanie la quitte après l'avoir ramenée près de son aïeule. Cependant Emile ne perd pas de vue sa jolie danseuse , en ayant soin pourtant de cacher l'attention qu'il met à l'observer. 11 avait trop d'esprit et de tact pour se donner en spectacle , et imiter ces jeunes gens qui croient que pour faire la conquête d'une femme il est nécessaire
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d'afficher devant tout le monde qu'on en est amoureux, et que le moyen de lui plaire consiste à se planter devant elle, de manière à ce qu'elle ne puisse lever les yeux sans rencontrer des re(jards obstinément attachés sur les siens.
Vers le milieu de la soirée , Stéphanie avait dansé avec plusieurs jeunes gens qui tous avaient cru lui plaire en Taccablant de complimens ; c'était à qui de ces messieurs rcncliérirait sur les galanteries de son devancier ; chacun ^e flattait de paraître plus aimable et de se faire remarquer de sa danseuse en exaltant ses grâces, ses attraits et sa tournure; mais bien loin de là , les jeunes gens n'avaient réussi qu'à ennuyer Stéphanie, qui, étourdie de leurs propos, venait de refuser une contredanse pour rester près de madame Dolbert.
« Serais-tu déjà fatiguée? veux -tu que nous
)) quittions le bal? » dit la bonne mère à sa petitefille.
» — Non, bonne maman, ce n'est pas cela... mais,
» tenez... tous ces messieurs, avec qui je danse, ne
» font que me répéter la même chose et cela
w m'ennuie.
,) — Que te disent-ils donc? — Que je suis char-
)i mante ! . . . que je suis la plus jolie du bal. . . que je
» danse comme un ange que je suis pleine de
» grâce ! . . .
)) — Eh , mon Dieu ! c'est cela qui te fait refuser
» de danser? » dit madame Dolbert en souriant. )) —Oui, bonne maman car ils me répètent
î> tous la même chose. D'ailleurs, ce n'est pas vrai ;
)> certainement , je ne suis pas la plus jolie du bal ; » et voilà beaucoup de demoiselles qui dansent mieux f> que moi... n'est-ce pas, bonne maman?
» — C'est possible ; mais il me semble qu'il n'y a » pas de quoi se fâcher parce qu'on nous dit que
» nous sommes jolies En société, ma fille, les
» hommes croient devoir faire des complimens aux )) dames... c'est l'usage. — A la bonne heure; mais » qu'ils ne les fassent pas tous de même , au moins. » — Aimerais-tu mieux que l'on te dît que tu es » laide?... — Mais , je crois, que cela me semblerait » plus drôle... ça me ferait rire. — Et tous ces mes- » sieurs ont donc trouvé que tu dansais bien?... — » Mon Dieu, oui... Ah ! il n'y en a qu'un seul , oui ,
» un seul , qui ne m'a pas fait de complimens
» aussi, je l'ai remarqué, celui-là je le préfère à
» tous les autres. — Ouel est-il donc ? — Bonne ma- » man, c'est un monsieur avec lequel j'ai dansé plur> sieurs fois... il a causé avec moi; mais ce n'était » pas pour me dire comme les autres : Mademoiselle^ » vous dansez supérieurement! ou : mademoiselle ^ vous » êtes remplie de grâce! Il m'a parlé de la soirée, des » plaisirs de l'hiver ; m'a demandé si j'étais musi- » cienne... enfin, différentes choses... ça changeait, » au moins. — Montre-moi donc ce monsieur- là... » — Attendez, bonne maman... il se promenait par » ici tout-à-l'heure. . . Ah ! tenez , je l'aperçois.-. . c'est » ce monsieur... c'est... »
Ici , Stéphanie s'arrête ; puis , balbutie en baissant la voix : « C'est ce monsieur qui vient à nous. »
Dans ce moment , la maîtresse de la maison , te-