LE DIKER CHEZ M. GRILLON
Le jour fixé pour aller dîner chez M. Grillon était arrivé ; M . Guerreville se disposa à se rendre chez les parens de sa filleule. Il n'avait accepté qu'à regret cette invitation qui le contrariait; mais il avait donné sa parole, et jamais il n'y manquait. Mademoiselle Agathe était venue dans cet intervalle , chez son parrain , pour lui rappeler sa promesse ; mais M. Guerreville s'était trouvé absent lors de la visite de sa filleule.
c( Yous vous amuserez peut-être plus que vous ne » le croyez , à ce dîner, » avait dit le docteur, en quittant son ami , « dans le monde le plaisir nous » manque souvent de parole , il ne vient pas là où » nous comptons le rencontrer ; mais , en revanche , » il arrive quelquefois sans que nous lui ayons donné » rendez-vous.
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» — M 'amuser!... » dit M. Guerreville^ en serrant la main de Jenneval , « vous devez bien voir que cela » m'est impossible, en tel lieu que ce soit; je puis » feindre quelquefois d'oublier mes peines, mais » alors même que je m'efforce de sourire, mon cœur
» est bien étranger à ce qu'exprime mon visage!
» chaque jour même augmente ma douleur car
» chaque jour je vois diminuer l'espérance que j'avais » encore de retrouver ce que j'ai perdu.
» — Si l'on connaissait vos chagrins. . . on pourrait » vous aider dans vos recherclies , et peut-être obtien- » driez-vous un résultat plus heureux. »
M. Guerreville ne répondit pas au docteur ; il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et s'éloigna de lui.
A cinq heures moins un quart, M. Guerreville sonnait chez M. Grillon.
C'est Agathe qui vient ouvrir la porte ; et aussitôt' ce sont des cris de joie , des transports comme si la manne céleste tombait sur la maison.
« Ah! quel bonheur! c'est mon parrain!... Ah! » bonjour , mon parrain ! Maman , c'est mon par- » rain... vous êtes bien aimable de ne pas nous avoir » oubliés... Papa, c'est mon parrain... ah! il est à » la cave, papa... Entrez donc, mon parrain... ah!
» que je vous embrasse d'abord! vous voulez
» bien , n'est-ce pas , mon parrain ?
Et, sans attendre une réponse, mademoiselle Agathe a déjà embrassé M. Guerreville , qui , tout étourdi du bruit que cause son arrivée , entre dans le salon sans avoir eu le temps de se reconnaître.
Là , c'est madame Grillon qui vient recevoir son convive ; la maman cVAgatlie était coiffée d'un petit ])onnet rose , posé peut-être avec trop de prétention pour une mère de famille; mais Fancienne connaissance de M. Guerreville était encore bien , et le bonnet rose n'était pas absolument ridicule.
Un jeune homme, à cheveux lisses, à favoris tournant autour de son cou , était aussi dans le salon , où il paraissait fort occupé du soin de corriger un faux pli qu'il avait remarqué dans son gilet. C'était un joli garçon, très- petit-maître, et à l'air suffisant.
Puis , il y avait encore un monsieur si grand , si long, que sa tête touchait presque au plafond, et qu'il rapetissait tous ceux qui l'approchaient, et, avec cela, si maigre, si grêle, qu'il semblait qu'en marchant ses membres allaient se casser. C'était aussi un jeune homme, mais il n'avait rien d'un petit - maître , et semblait tout confus de sa grande taille.
Madame Grillon accueille M. Guerreville avec un tendre sourire , qui semble vouloir dire beaucoup de choses. Les deux jeunes gens se sont levés à son arrivée dans le salon ; mais Agathe laisse à peine à sa mère le temps de parler ; elle va , vient , sautille autour de son parrain , et ne semble vouloir laisser en repos ni sa langue , ni son corps.
(( Nous sommes trcs-flattés de ce que vous avez bien » voulu accepter notre invitation , » dit madame Grillon, en cherchant à rencontrer le regard de M, Guerreville , qui répond assez froidement :
<( Madame, vous êtes mille fois trop bonne; je n'ai
» pas voulu vous refuser, quoique j'aille peu dans le » monde, et...
» — Oli î oui, mon parrain est bien aimable d'être
» venu ! je suis bien contente de vous voir, mon
» parrain. . .
» — A(>athe ne cesse pas de nous parler de a^ousÎ. . . -> » dit madame Grillon en étouffant un demi-soupir...
» — Ma filleule a bien de la bonté.
» — Moi , mon parrain , quand j'aime les person- » nés, je les aime tout de suite beaucoup !..... c'est » toujours comme ça... et puis, quelquefois, ça me » passe tout aussi vite...
» — Allons, taisez -vous, folle!... » dit madame Grillon , en donnant un petit coup sur la joue de sa fille ; puis, la maman s'approche de M. Guerreville, et lui dit à demi - voix : « Elle est bien en- » faut, bien étourdie... mais aussi bien sensible... » c'est tout mon portrait... telle j'étais à cet âge... » vous le rappelez-vous?... »
M. Guerre ville , qui craint les réminiscences et les souvenirs, a l'air de n'avoir pas entendu, et se tourne vers Agathe, qui lai dit:
« Mon parrain, voilà M. Adalgis... dont je vous ai
» parlé qui chante si bien les romances , et qui
» apprend le cornet à })iston pour m'accompagner
» au piano Serez- vous bientôt en état de m'ac-
» compagncr, monsieur Adaigis... »
Le jeune homme s'incline en disant : « — Mademoi- » selle, je ne veux me faire entendre , dans un sa- « Ion, que lorsque je serai tri>s-fort,.. Je trouve qu'à » présent les beaux -arts ne souffrent j)oint la me-
23i * ZlZllNK.
» (liocrité ! . . . si vous n'avez pas un joli talent, vous » vous faites moquer de vous ! moi je veux planer... » et non pas glaner ! . . .
» — C'est juste ! » dit le grand jeune homme ,
« on se fait morper devons je veux dire de
» soi.
» — Oli ! vous verrez, mon parrain, comme M. Adal- )> gis chante bien, « dit Agathe; puis elle ajoute en se penchant contre l'oreille de M. Guerre ville : « II » a une jolie tournure, ce jeune homme-là... n'est-ce
» pas, mon parrain? il ne porterait pas un gilet
» qui ne serait pas fait à la dernière mode. . . L'au- » tre grand qui est là... c'est M. Lélan, on dit qu'il » a beaucoup de moyens, mais moi, je ne l'aime pas » du tout, ce jeune homme-là... d'abord il est trop » grand, et puis quand il veut dire ou conter quel-
» que chose, il se trompe toujours ce n'est pas
» comme M. Adalgis, il parle très-bien... Ah! voilà » papa qui remonte de la cave, je l'entends... Papa, » venez donc, mon parrain est arrivé!...
» — Mon ami, M. Guerre ville est arrivé! » crie à son tour la maman d'Agathe.
M. Grillon parait alors à l'entrée du salon, tenant encore son panier à bouteilles d'une main , et un ilambeau de l'autre. Il ne sait pas s'il doit aller déposer cela d'abord , ou entrer avec, pour recevoir plutôt le parrain de sa fille ; dans son indécision il reste à la porte en s'écriant :
« Bonjour, monsieur Giierreville je suis bien
» charme... c'est que je Aiens de la cave... et cette » santé.... je vous demande mille pardons,., j'ai les
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» doigts pleins de suif. . . cet te chandelle a coulé sur » moi... et ça va bien?
» — Faites donc vos affaires, monsieur Grillon, » dit M. Guerreville, « ne vous gênez en rien pour )) moi, je vous en prie...
» — Je suis à vous dans Finstant... C'est bien désyy agréable quand une chandelle vous coule sur les » doigts. . . Jeannette ! Jeannette ! . . . »
M. Grillon disparaît avec son panier et son flambeau, et madame s'écrie : « Il a la manie de vouloir » aller lui-même à la cave. . . Que voulez-vous ! il faut » bien le laisser faire! c'est la seule chose de la mai- » son dont il se mêle.
» — Je n'y vois aucun mal, » dit M. Guerreville. » — Je ne suis jamais de ma vie descendu dans » une cave, » dit M. Adalgis en s'étendant dans un fauteuil.
« C'est comme moi, » dit M. Lélan, « je ne suis ja-
» mais descendu dans un puits ah! c'est-à-dire
» dans une cave.
» — Il faut espérer que ces dames Devaux ne se fe- » ront pas attendre... » dit madame Grillon, « il ne » manque plus qu'elles.
» — Ah ! tu sais que Laure n'en finit jamais pour » s'habiller , » dit Agathe, « et sa sœur a toujours )> oublié quelque chose ; mais c'est égal , elles sont » bien aimables; j'ai dit à Laure d'apporter ses cas- » tagnettes. . . elle est très-forte sur les castagnettes. . . » L'avez-vous entendue , monsieur Adalgis !
» — Oh î mademoiselle , la castagnelte n'est pas » un instrument!... c'est bon pour s'accompagner
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» en dansant le boléro ou les folies (.rEspajjne. . . mais, » du reste, je ne connais rien de plus insipide!..,
)) — Ah ! c'est drôle ! moi, qui croyais que c'était » joli ! »
M. Grillon rentre dans le salon en essuyant encore ses doigts; il court serrer la main à M. Guerreville.
« Comment ça va-t-il , monsieur Guerreville? je » vous demande pardon de n'avoir pas été ici sur-le- » champ pour vous recevoir... mais j'étais à la » cave...
» — Monsieur , ces dames étaient là , et il ne fal- « lait pas vous gêner...
y — Allez-vous aussi à votre cave , monsieur » Guerreville ? moi , c'est un de mes plaisirs ... je passe » en revue toutes mes bouteilles... je regarde s'il n'y » a pas de bouchons moisis...
» —Mademoiselle votre fille fait déjà très-bien » les honneurs de chez vous. — Ça donne mauvais « goût au vin quand ça inoisit , alors j'ai soin de » les retirer du tas , et de les changer de bouchon.
» — Nous n'attendons plus que la famille Dc- » vaux, » dit madame Grillon; « je suis étonnée qu'el- » les ne soient pas encore arrivées... c'est fort con- » trariant , car mon dîner est prêt ! . . . Mais si elles ne » sont pas venues dans cinq minutes, nous nous met- » trons £u table.
» — Ah! madame, » dit M. Guerreville, en s'éloignant du maître de la maison; «nous pouvons » attendre... nous le devons, puisque ce sont des )) dames.,.
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« — Toujours galant , monsieur Guerreville. » — Quand le vin dépose, » dit M. Grillon en s'approchant du bel Âdalgis , « idors c'est différent , » ça demande d'autres procédés , il faut le transvaser » avec soin dans d'autres bouteilles... il y a des per- » sonnes qni font encore autre chose...
» — Je n'entends rien à tout cela, » dit le petitmaître en se levant pour aller causer avec Agathe. Alors M. GrOlon s'approche du grand Lélan , et continue :
« Ce ne sont pas les mauvais vins qui déposent... » à ce qu'on prétend; mais, moi, je n'aime pas à » avoir de la lie dans mon verre... Vous me direz : » on verse doucement ; mais c'est toujours trouble... 1) alors, le plus court moyen... c'est de le boire bien » vite. . . Eh ! eh ! n'est-ce pas ?
» — Certainement! c'est de ne pas le boire... — » Comment? — Je veux dire , c'est de le boire tout de » suite. »
On sonne avec violence , et Agathe fait un bond de joie en s'écriant : « Ah ! voilà ces dames ! . . . »
Alors M . Adalgis passe devant une glace où il donne im coup-d'œil pour voir si rien n'est dérangé dans riiarmonie de sa coiffure ; M. Lélan se glisse derrière des sièges qu'il semble déjà disposé à présenter ; et M. Grillon et sa fille sortent du salon pour aller au devant du monde qui arrive.
Madame Grillon saisit ce moment pour se rapprocher de M. Guerreville , et lui serrer doucement le bras en murmurant :
(( Ah! Edouard! que je suis heureuse de vous re-
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» voir ici !.. . que votre préscnci? me cause (rémotion . . . » de plaisir! moi, je suis toujours pour vousEuphé- « miel... votre FAipliémie d'autrefois... mais pour- » quoi donc me re{jardoz-vou8 à peine?... »
M. Guerreville était tenté de répondre : « Madame , » si vous ne finissez pas, je vais prendre mon chapeau ft et m'en aller. »
Mais , dans le monde , il faut souvent savoir retenir ces réponses spontanées qui nous viennent du fond du cœur. M. Guerreville se tut , et l'arrivée de la famille Devaux empêcha la tendre Euphémie de pousser plus loin la conversation.
Le salon était presque entièrement rempli par les trois nouvelles venues. En apercevant madame Devaux , grosse maman , ayant passé la cinquantaine , et coiffée d'un énorme turban , M. Guerreville cherche à se rappeler où il a déjà rencontré cette dame ; la vue de ses deux filles le confirme dans sa persuasion que ce n'est pas la première fois qu'il se trouve avec la famille Devaux ; bientôt ses souvenirs lui reviennent : la grosse maman est cette dame qui était en train de faire lacer ses brodequins, pendant qu'il visitait son logement avec M. Fourré ; mademoiselle Laure est la jeune personne qui a ouvert la porte tout en mangeant une tartine de pain et de beurre ; enfin, la fille cadette, mademoiselle Ophélie, est celle qui touchait du piano.
« Mon Dieu! que vous êtes cruelles de venir si tard ! » s'écrie madame Grillon, en allant embrasser madame Devaux et ses filles.
)) -—Ce n'est pas ma faute , ma chère amie , » dit
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la grosse maman , en faisant de gracieux saints à la compagnie, « nous étions sorties, et déjà dans la » rue poitr venir, quand j'ai dit à Laure : mais, ma
» belle, tes bas ne tiennent pas ils ne sont pas
V) assez tirés... Qu'est-ce que ça signifie ?... Aussitôt » Laure se regarde, se tâte et s'écrie, en riant comme » une folle qu'elle est : Ah ! j'ai oublié mes jarre- » tières... Alors , vous sentez qu'il a fallu remonter » pour qu'elle mette ses jarretières. Laure disait : je » m'en passerai bien. Mais moi, je ne veux pas qu'on )) aille diner en ville sans jarretières. Du reste , clia- » cun me paraît jouir d'une parfaite santé. »
M. Grillon attendait que sa femme et sa fille eussent terminé leurs embrassades pour aller à son tour poser son visage sur cdui de ces dames. M. Adalgis salue les demoiselles Devaux , comme on fait à des personnes de connaissance. M. Lélan présente des sièges , et M. Guerreville ne peut s'empêcher de trouver que le costume des deux demoiselles, qui viennent d'arriver, a beaucoup d'analogie avec celui des équilibristes ou danseuses de corde.
Mademoiselle Ophélie tient sous son bras un rouleau de musique qu'elle va déposer sur le piano. Agathe court à elle , en s'écriant :
« Ah! vous avez apporté des romances... Ah, que » vous êtes gentille ! vous nous chanterez quelque » chose?...
» — Ma fille a apporté de grands morceaux , )^ dit madame Devaux , « car je ne veux plus qu'elle chante » de romances... tous ces petits airs lui perdent la » voix. . . je ne veux plus qu'elle sorte du Rossini, . , ou
210 ZIZINK.
» du Meijerbeer . . . n'est-ce pas Oplièlie... tu ne sor- » tiras pas de là... tu Fas promis à ta mère?...
1) — Ali ! madame, » dit M. Adaljjis , en souriant d'un air un peu moqueur , « je pense que vous lui » permettrez bien aussi du Mozart?.,.
» — Du Mozart ! » dit madame Devaux , comme quelqu'un qui clierclie à se rappeler. « Comment, » celui qui donne des concerts rue Saint-llonoré?...
» — Non, madame; je ne vous parle pas deMusardy » mais bien de Fauteur de Don Juan et du Mariage de » Figaro.
» — Ali, c'est différent!... le Mariage de Figaro!... « divin!... j'ai vu cela aux Français... ça m'a bien » fait rire ! »
M. Adalgis se tourne en riant vers Agathe, puis va se jeter sur le divan; en ce moment, la bonne crie à l'entrée du salon :
« Le dîner est servi, madame.
» — A table! à table! » dit M. Grillon; « il ne )) faut pas qu'un diner se i^efroidisse... Messieurs,. la » main aux dames. »
Et le maître de la maison présente la sienne à madame Devaux, M. Adalgis s'empare d'Agathe et d'Ophélie, M. Lélan se courbe vers mademoiselle Laure ; il ne reste plus que madame Grillon qui attend que M. Guerreville accepte une main qu'elle lui tend d'ellemême, ce qu'il se décide à faire pourtant, et ce qui est cause que l'on serre fortement la sienne, en poussant de gros soupirs jusqu'à la salle à manger.
Lorsque tout le monde est placé. M, Guerreville se trouve entre madame Grillon et madame Devaux,
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celle-ci a déjà plusieurs fois regardé M. Guerreville , lorsque la tendre Eupliémie lui dit : « Monsieur est le » parrain de ma fille. . . un de nos anciens amis qui » était absent de Paris depuis long-temps, et que nous w sommes enchantés de revoir.
» — Charmée de faire sa connaissance , » répond madame Devaux ; « mais la figure de monsieur ne » m'est pas inconnue, et je cherche. . .
» — Je puis aider votre mémoire, madame, » dit M. Guerreville ; « je me suis présenté chez vous pour » voir un logement que vous habitiez alors dans la » rue Montmartre... et vous avez eu la bonté de me » permettre de le visiter. . . quoique votre toilet te ne » fût pas encore terminée.
» — Ah ! j'y suis. . . je me rappelle. . . oui, monsieur ; » c'est cela même. Vous me tirez une grosse épine du » pied ! . . . Vous étiez avec le portier ? . . . — Justement, » madame.
n — Moi aussi, je me rappelle, « dit mademoiselle Laure , « j'étais même alors en train de lacer lesbro- » dequins de maman.
» — Qui m'étaient trop larges ! » s'écrie madame Devaux. « Eh bien, monsieur! avez-vous trouvé un » appartement à votre convenance ?. . . Vous n'avez » pas pris le nôtre, et vous avez bien fait : c'était hor- » riblement sale; il y avait tout à refaire. Mais main- » tenant nous en avons un charmant...
^ » — Ça n'empêche pas que nous allons encore dé- » ménager, » dit Laure en souriant.
» — Comment! vous déménagez? » dit M. Grillon.
242 ziziNF..
« Ali ! vous déinc. . . monsieur Lélan, ayez soin de ces » daniC8. »
M. Lélan s'incline et présente une salière à M. Grillon qui la repousse en reprenant : « Je vous recom-
» mande d'avoir soin de ces dames. — Ah! oui
» oui... pardon... je n'entendais pas.
» — Il faut bien changer de logement , » reprend madame Devaux , « quand on marie une de » ses filles.
» — Ah! vous mariez toujours Ophélie , » dit madame Grillon. « Allons, tant mieux... je suis bien j) aise que cela se fasse. . .
» — Oui î . . . oui. . . Oh ! certainement ça se fera. . . )> il faut que ça se fasse. . . » Ici , madame Devaux se penche derrière la chaise de M. Guerreville en ajoutant à demi-voix : « Mais je vous dirai qu'il n'est pas » encore certain que ce soit Ophélie que je marie. . . » Je crois que ce sera Laure qui passera avant sa » sœur... — Ah! vous avez aussi un parti pour elle? j, __ C'est le même. — Comment! le même pour vos » deux filles?... — Oui!... c'est-à-dire qu'il faisait » d'abord la cour à Ophélie , puis je crois qu'il est
» tombé amoureux de Laure Il n'a pas osé le
» dire... De là, embarras... refroidissement.. Vous
» comprenez — C'est un bon parti ? — Oh!
A excellent. . . M. Emile Delaberge , rien que cela
» Un jeune homme presque millionnaire!..... et
» beau ... Ah !.. . toutes les femmes en raffolent !
j» Il y a plus de quinze jours qu'il n'est revenu chez » nous... mais je vais le forcer à se déclarer... Du h reste, je ne suis pas embarrassée de mes filles,
zizfNE. 243
» grâce au Ciel! Tout le monde les aime... elles font * des passions partout ! . . . C'est tellement vrai que » Fautre soir, dans un bal ^ ayant eu l'étourderie de » dire que j'allais marier Laure, il y a deux jeunes » gens qui se sont trouvés mal , et deux autres qui » sont allés pleurer dans un coin du salon!... Ça me » fendait le cœur... Mais chut! tout ceci est entre » nous . . . ma chère ! . . . »
M. Guerreville s'était trouvé nécessairement confident de ce qui se disait derrière son dos ; car, tout en parlant à demi-voix , la grosse maman se couchait presque sur ses oreilles , mais il n'a pas l'air d'avoir entendu , ne désirant pas qu'on le mette en tiers dans la conversation.
« Faites donc boire vos voisines , messieurs , ayez » soin de vos dames , » dit M. Grillon en se servant les meilleurs morceaux de chaque plat.
Et M. Lélan s'empresse de prendre une carafe, et verse de l'eau à madame Devaux qui lui demandait du vin.
« Eh bien ! qu'est-ce que vous faites donc , mon- » sieur, » dit la grosse dame. « Est-ce que vous » croyez que j'ai envie de me noyer l'estomac?... — » Ah! pardon, madame, j'avais mal entendu... — » Ophélie, ma chère amie, ne mange pas de corni-
» chons surtout! Ton maître de chant te les a
» défendus ! . . . — Soyez tranquille , maman !
» — Moi , qui ne chante pas , » dit Laure , « je » puis manger de tout. . . Les cornichons n'empêchent » pas de jouer des castagnettes ! . . .
» — Elle en a joué comme un ange avant-hierj »
2i% ZIZINK.
dit madame Devaux. « Nous étions à une soirée où
» Ton a dansé le quadrille espagnol Laure a ac-
j» compagne. — Oui! » dit mademoiselle Laure, « j'ai accompagné la cachucha las manchegas, — Et » puis la zatapette.,, » dit la maman. — « Elzata- » peado , ma mère , et la jota aragonesa. — C'est
» cela, oui , la joute aragnese C'était délicieux,
» tout le monde était ravi Ma fille a été claquée
» par toute la société ! . . .
» — Mais M. Adalgis dit que la castagnette est un » instrument insipide , » s'écrie Agathe.
« — Insipide ! » dit Laure en souriant dédaigneusement , tandis que sa mère lance sur le jeune homme des regards courroucés , ce qui n'a nullement l'air d'émouvoir M. Adalgis.
« Insipide I les castagnettes ! w s'écrie madame Devaux. « Mais, d'où sort donc monsieur pour dire » cela?... Il n'a donc pas vu l'Espagne... l'Italie!...
* Les castagnettes sont adorées partout Dans les
» combats de taureaux on joue des castagnettes : » c'est un instrument national... et qui donne tant » de grâce à une femme... Ah, Dieu!... je vous en » jouerai après le dîner. . . et vous verrez. . .
» — Madame, je n'ai pas prétendu que cela n'a- » vait pas de grâce , je trouve seulement que cela ne » peut pas se classer parmi les instrumens...
» — Vous y classez bien à présent le tambour et » les sonnettes qui me déchirent les oreilles ! . . .
» — Dans une marche , » dit M. Lélan en se redressant pour parler. « Les sonnettes... les tambours, » dis-je, font très-bien. . , de même que le piston bien
» employé produit un grand effet... J'ai entendu... » je ne sais plus dans quelle ouverture , un solo de
» basson de piston de cornet à piston, avec
» le le chose qui soutenait ça faisait fort
» bien.
» — Qu'est-ce que c'est donc que ce grand jeune » homme qui se perd dans les pistons? » dit madame Devaux en se penchant encore derrière le dos de M. Guerreville.
» — C'est un garçon rempli de moyens très-
» instruit...., il sort d'une école normale. — C'est » dommage qu'il ne trouve jamais ce qu'il veut dire. » Quant à votre M. Âdalgis , il est fort joli garçon , » mais il abuse de son physique. »
M. Guerreville se mêlait fort peu à la conversation, il tâchait aussi de se garer d'une autre que l'on cherchait à établir avec lui par dessous la table , où certains pieds s'obstinaient à poursuivre les siens. Mais Agathe s'écriait souvent : « Vous ne mangez pas, » mon parrain. . . Papa, mon parrain ne mange pas. . . » Maman, faites prendre quelque chose à mon par- » rain. »
Madame Grillon soupirait et se pinçait les lèvres , en répondant : « M. Guerreville ne veut rien pren- » dre. . . j'ai beau faire tous mes efforts. . . il ne touche » à rien de ce que je lui offre.
« — Ophélie ! ne touche pas aux anchois , ma fille. . . » ton maître de chant te les a expressément défen-
» dus Il assure que l'anchois est l'antipode des
» roulades!...
» — C'est-à-dii^e l'antipathique, ma mère,.. — Oui,
)) Fantipatc. . . ma langue a tourné. . . Quand on a une
» belle voix, cela exige des ménagemens. . . Mon futur
» gendre, M. Emile Delaberge , est fou des belles
» voix...
» — Ah! oui... c'est vrai... A propos... Vous ma-
» riez une de vos demoiselles , » dit M. Grillon ,
« Taînée, sans doute...
» — Peut-être toutes les deux à la fois , » répond
madame Devaux en jetant sur ses filles un regard qui
signifie : dites comme moi,
. » — Toutes les deux! Diable c'est encore
» mieux!...
» — Yoilà quatre ans que je lui entends dire » qu'elle va marier ses filles, » dit Adalgis à Agathe, « et depuis ce temps elles sont encore demoiselles!... » — Ah ! que c'est méchant ce que vous dites là !.. . » <( — Ce M. Delaberge, » dit le grand Lélan, « n'estj) ce pas un jeune homme qui... c'est-à-dire, pas un
» tout jeune homme , mais un homme dans le
?> genre...
» — Précisément! » s'écrie la grosse maman, « c'est j) celui-là! immensément riche, joli garçon... cava- » lier accompli , donnant les modes, le ton... Mais, » monsieur Adalgis doit le connaître... lui qui va » dans le grand monde?...
» — Emile Delaberge , » répond Adalgis , en se caressant le menton, « oui, certainement, je le con- » nais beaucoup ; je me suis trouvé trois ou quatre p fois avec lui... mais je l'ai toujours entendu se » moquer du mariage, et de ceux qui faisaient la » folie de s'engager. . .
» — Ça n'est pas possible!... vous aurez mal en- » tendu!... » s'écrie Laure d'un air de dépit.
« — D'ailleurs , M. Delaberge peut bien ne plus » penser de même, » dit mademoiselle Ophélie en minaudant.
« — Oui, tu as raison, Ophélie, » dit madame Devaux; « il a pu dire cela... et penser autrement : » ça se voit tous les jours... Ne mange pas de mou- » tarde, ma fille, ça donne des sons douteux, comme » dit ton maître , et je ne veux pas que tu aies rien » de douteux.
» — Messieurs, ayez donc soin de ces dames , » dit M. Grillon , en se mettant de côté une aile de la volaille qu'il est en train de découper.
« — A propos, » dit madame Devaux, qui se chargeait de soutenir toujours la conversation, « notre » cousin est arrivé; vous savez, madame Grillon, » que je vous avais dit que j'attendais mon cousin » pour assister au mariage de mes filles... Il est ici » depuis assez long-temps déjà, et je me suis permis » de l'engager à venir nous retrouver ce soir chez » vous... je désire vous le présenter...
» — Vous avez très-bien fait , nous serons fort » aises de faire la connaissance de monsieur votre » cousin.
« — C'est un charmant garçon pétillant d'cs-
» prit... il habite Château-Thierry, où il est adoré... » où il voit ce qu'il y a de mieux... le sous-préfet... » le maire, les autorités... c'est à qui Fiiura en so- )) ciété... c'est un véritable boute-en-train ..
» — C'est un jeune homme? — Oui, un jeune
:2îS ziziM-:.
» lionime de quarante ans... encore garçon... il est » si étourdi, si enfant!... un très-joli homme; n'est- » ce pas , mes filles , que votre cousin Yadevant est » fort bien?...
» — 11 a un trop gros ventre! » dit Laure, en se bourrant de pain et de bevuTC.
<( — Ça ne Fempéclie pas de danser comme un )) ballon! — Il n'est pas venu à Paris pour s'y fixer? " — Non... je ne crois pas... cependant, il serait » possible... on ne sait pas... »
En disant cela , madame Devaux regardait ses filles d'un air qui voulait encore dire beaucoup de choses.
Au nom de Yadevant , M. Guerre ville avait fait un mouvement qui n'avait point échappé à la tendre Euphémie ; elle s'empressa de lui dire :
« Connaîtriez-vous le cousin de ces dames?... je » crois , en effet , que vous venez aussi de Cliâteau- « Thierry?
» — Oui, madame... je me suis trouvé avec ce » monsieur.
y> — Ah ! vous connaissez mon cousin Yadevant, » s'écrie madame Devaux , j'ensuis enchantée... vous » le verrez ce soir. . . Oh ! comme cela se trouve » bien, que je suis donc contente de lai avoir dit )) de venir nous prendre ici... Ophélie , ne prends » pas de cresson , ma chère amie , c'est mortel pour u les cadences.»
M. Guerreville n'était nullement enchanté de se trouver avec ce curieux petit homme , qui semblait le poursuivx'e partout*, mais il pensa que chez M. Gril-
Ion , comme ailleurs , il saurait bien se soustraire à ses importunités.
« Mon cousin Ya devant m'a déjà rendu un bien » grand service, depuis qu'il est à Paris , » reprend madame Devaux, après avoir repoussé le bras de M, Lélan , qui s'obstine à lui présenter la carafe , « il faut vous dire d'abord, que depuis quelque )> temps nous n'avions pas de médecin... le nôtre » était mort , et cela m'affligeait beaucoup ; car , » telle que vous me voyez , je suis fort délicate, sans » que cela paraisse.
» — Il est certain que cela ne paraît pas du tout, » dit M. Adalgis , en souriant.
« Ce jeune homme abuse de son physique , » dit tout bas la grosse maman ; puis elle reprend d'un air piqué : « Oui, monsieur, je suis très-délicate !... il » me faut un régime... c'est-à-dire, beaucoup de » prudence dans mes alimens...
» — C'est comme moi, » dit M. Lélan, « je » mange de tout... mais ça me fait mal, c'est-à- » dire, il y a des choses... ce ne sont pas les choses * que je mange. . . mais je ne devrais pas en man- )> ger.
» — Certainement , » rej)rend madame Devaux , « il ne manque pas de médecins à Paris... et d'hom- » mes qui ont un grand mérite! mais je flottais. . . » j'étais incertaine!... lorsque mon cousin Vadevant « est venu nous voir et m'a dit : « Prenez le doc- » teur Jeune val qui arrive comme moi de Château - » Thierry; c'est un vrai médecin de dames... un » garçon plein de mérite...
j» — 11 ne vous a pas trompée, madaine, « dit M. Giierreville , qui n'a pu garder le silence en entendant prononcer le nom de son ami.
« — Vous le connaissez aussi, monsieur? — Beau- » coup, madame. — C'est votre médecin, peut-être? » — Mieux encore, madame, c'est mon ami. — Alors, » monsieiu% je vous ferai plaisir en contant à la so- » ciété un trait qui prouve tout ce dont est capable le » docteur Jenneval , pour tirer ses malades d'une si- » tuation périlleuse ! . . . ceci montre qu'il a autant de » génie que de science... Je viens au fait... Ophélie , )) tu ne mangeras pas de salade, ma belle ; tu sais ce » que ton maître t'a dit : la salade et les points d'or- » gués sont incompatibles. . . — Maman, une feuille. . . » — Non, chère amie, tu ferais un couac!... et je ne » veux pas que ma fille fasse de couac.
» — J'en mangerai pour deux, » dit mademoiselle Laure en prenant le saladier, « je n'ai pas peur des » couacs, moi!...
» — Oh î celle-ci est un démon ! une santé de fer , » elle mangerait des diamans !
» — Diable ! je ne me chargerais pas de la nour- » rir, » dit M. Adalgis à demi-voix ; et la grosse maman reprend son récit :
« Messieurs, voici ce qui m'est arrivé : Le docteur » Jenneval, après m'a voir fait plusieurs visites dans x> lesquelles il s'était assuré de la force de mon tem- » pérament , me conseilla , pour mon déjeûner , de » prendre du chocolat, en me disant que cela me re- » mettrait entièrement l'estomac; mais, afin qu'il me » passât bien , il me dit : c' Vous prendrez votre clio-
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» colat entredeux verresd'eau, un avant, et un après.» » Je suivais ponctuellement l'ordonnance du docteur^ » et j'en éprouvais déjà les meilleurs effets, lorsqu'un > matin , pressée de déjeûner ou distraite , je crois , » par une visite , je pris mon chocolat sans avaler, » comme de coutume, un verre d'eau auparavant ! , . . » Lorsque je m'aperçois de ma distraction, il n'était » plus temps, le chocolat était pris... J'avalai bien » mon verre d'eau par-dessus, mais il me manquait ») toujours celui que j'aurais dû boire auparavant ; » et mon chocolat ne se trouvait plus entre deux » eaux. . . Vous jugez de mon inquiétude. . . je me dis : » j'ai manqué à l'ordonnance du docteur... que va- » t-il en résulter? peut-être les suites les plus graves. . . » je ne puis pas vous dire combien cette crainte me » rendait déjà malade!...
» — C'était bien fait pour cela , » dit madame Grillon , en cherchant toujours à fourrer son pied sous celui de M. Guerreville.
« — ÎSe sachant quel parti prendre, je me décidai » à envoyer chercher le docteur , en lui faisant dire » que le cas était pressant. M. Jeune val arrive , me » demande ce que j'ai ; je lui conte ma malheureuse » distraction, en lui disant : ^< Cher docteur, que faire » pour que ce chocolat se retrouve entre deux verres » d'eau ? » M. Jenneval , touché de ma perplexité , » rêva quelques instans, puis s écria : « Mettez dans » une seringue le verre d'eau que vous deviez avaler » en premier , prenez-le en lavement, et de cette fa- » çon votre chocolat se trouvera entre les deux verres »> d'eau.
252 ziziNK.
» — Pai^faitemeiit imaginé! » dit M. Grillon ! «r — Oli ! c'est charmant ! d'honneur , c'est déh- » cieux ! » dit M. Adalgis, en cachant sa figure derrière sa serviette.
« — Je fis ce que le docteur m'ordonnait , » reprend la grosse maman , « et je n'éprouvai aucun ac- » cident : mais l'expédient qu'il avait trouvé me » sembla si ingénieux et si profond à la fois, que je » me plais à conter partout cette anecdote , qui ne » peut qu'ajouter à la réputation du docteur Jen- » neval. »
Le récit de madame Devaux fit une impression singulière sur la société ; M. Adalgis et Agathe se mouraient d'envie de rire ; Laure et sa sœur semblaient contrariées ; le grand Lélan paraissait ne pas comprendre; M. Grillon seul partageait l'enthousiasme de la grosse dame ; heureusement, on était alors au dessert, et madame Grillon voyant que son voisin s'obstinait à tenir ses pieds sous sa chaise, se lève d'un air de dépit, en s'écriant : « Le café nous attend au sa- » Ion... » Alors tout le monde quitte la table, et mademoiselle Agathe, qui est très-caressante, profite de ce moment pour courir embrasser son parrain.
On se rend au salon , où M. Grillon, tout en prenant son café, va près de chacun de ses convives, en leur disant: « Comment le trouvez- vous... hein?... » je défie qu'on en prenne de meilleur... c'est ma
» femme qui le fait elle a été très-bien, ma
» femme!
» — Vous lui mettez de la chicorée? » dit M. Lélan. « — Commenl ? — Je dis... pour lui donner de
» la couleur... c'est ça qui le rend amer... — Vous » trouvez mon café amer? — Non, je veux dire, ça » lui donne bon goût. .. C'est comme chez ma tante, » on y prend du café détestable... parce qu'elle le » fait elle-même. — Et elle le fait détestable? — « Non ! . . . Je vous dis qu'il est délicieux.
» — Un petit verre de parfait amour ! madame » Devaux, » dit M. Grillon , « c'est de la liqueur des » îles... — Non , je ne prends pas de liqueur; mais » je vous avoue que je suis comme les hommes , je » fais du gloria... je n'aime que cela... et, si vous » permettez... — Tout ce qui vous sera agréable; » monsieur Lélan , venez donc verser de l'eau-de-vie » dans le café de madame Devaux. »
Le grand jeune homme s'avance armé d'un carafon , et verse dans la tasse de la grosse maman qui prend plusieurs morceaux de sucre , et s'occupe à les faire fondre dans son gloria.
Pendant ce temps, mademoiselle Ophélie s'était mise au piano , où elle fredonnait en jouant ce qui lui passait parla mémoire. M. Guerreville s'était assis, et aussitôt la tendre FAiphémie avait été placer sa chaise près de la sienne. M. Adalgis se regardait dans une glace , et mademoiselle Laure , tout en l'examinant de loin , disait à Agathe :
« Je voudrais bien savoir comment fait M. Adal- « gis pour avoir des favoris aussi bien rangés ; pas » un ne dépasse l'autre.
» — Ah ! je le sais , moi ! » dit Agathe ; « je le ï) lui ai entendu dire à un de ses amis ? — Eh bien ? » — Eh bien î ma chère , la nuit il couche avec une
)) mentonnière dans laquelle ses favoris sont serrés de » manière à ce qu'ils ne puissent prendre un faux » pli. — Ah ! ah ! ah !.. . une mentonnière ! Oh ! c'est » trop drôle ! — Qu'est-ce qu'il y a donc de drôle à » cela, mademoiselle? nous mettons bien des papil- « lottes, nous autres. — Oh! c'est égal... Ah! ah! » ime mentonnière pour coucher!... Ah! si j'épou- » sais un homme qui mît de ces choses-là , moi , je » lui attacherais une lavette derrière son habit. —
» Eh! pourquoi donc cela, mademoiselle? —
» Parce que ça me ferait rire. . . — Oh ! vous dites » cela depuis que M. Adalgisa dit que les castagnettes » étaient un instrument insipide ; car , auparavant , » vous le trouviez charmant. — Charmant!... J'ai » toujours trouvé qu'il ressemblait à ces têtes de cire » qu'on voit dans les boutiques de coiffeurs?... »
La dispute de ces deux demoiselles allait s'échauffer, car mademoiselle Laure en voulait beaucoup au petitmaître, tandis que la jeune Agathe montrait pour lui une forte prédilection . Mais un événement inattendu fait cesser leur discussion. Madame Devaux qui , depuis quelque temps , remuait le sucre qu'elle avait mis dans son gloria , étant enfin parvenue à le faire fondre entièrement , porte sa tasse à sa bouche et boit une partie de ce qu'elle contient ; mais presqu'aussitôt , faisant une horrible grimace , elle pose sa tasse en s'écriant :
« Ah ! mon Dieu , que c'est mauvais ! . . . ah ! c'est » détestable!... Je n'ai jamais pris de gloria qui ait » ce goût-là...
» ^^ Cependant mon eau-de^vie est délicieuse ! »
(lit M. Grillon ; « tout le monde m'en fait compli- » ment... — Ah ! il y a de quoi en faire une mala- » die. . . pouah ! . . . ça me tourne î . . . ça me. . . Donnez- » moi un verre d'eau, je vous en prie!... je crois » que je vais me trouver mal. »
Tout le monde s'empresse autour de madame Devaux ; mais M. Grillon , qui tient à réhabiliter la réputation de son eau-de-vie , est allé prendre la tasse contenant le reste du gloria ; il la flaire , l'examine, et se décide à en goûter un peu avec le bout de son doigt ; et alors il s'écrie :
« Il n'y a jamais eu d'eau-de-vie là-dedans... C'est » du parfait-amour que vous avez mis dans votre * café!... Qui est-ce qui a versé à madame?.. »
Monsieur Lélan ne disait mot , et se tenait derrière les demoiselles Devaux qui desserraient leur mère. Mais quand on eut coupé plusieurs lacets , et que la grosse dame se sentit mieux , elle montra du doigt le grand jeune homme, en s'écriant :
» Voilà le coupable... c'est monsieur qui m'a fait » cette médecine-là... Moi, je n'ai pas regardé; pen- » dant qu'il versait , je choisissais des morceaux de » sucre?...
» — Mon Dieu! madame, vous croyez?... Je me
» serais trompé de carafon — On devrait vous
» obliger à boire mon gloria , pour vous apprendre » à faire attention une autre fois... — Je vous de- » mande mille pardons , madame ; le fait est que je » suis très-distrait. . . Un jour , chez ma tante. . . non , » chez mon oncle... on me pria d'accommoder la sa- » lade. . . c'était de la salade de. . . chose, vous savez. . .
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» on met des. . . niacliins dedans. . . enfin, je pris la taba- )) tière d'un monsieur, assis près de moi, pour la poi- » ATicre que je cliercliais... Elle était mallieureuse- » ment ouverte... si bien que j'accommodai la salade » avec du tabac ; et toute la compagnie en fut ma- » lade pendant huit jours !
» — Il est gentil , votre M. Lélan! » dit madame Devaux , en se tournant vers M. Grillon. « Mais je » vous déclare que je ne veux plus me retrouver à » dîner avec lui... Quelque jour il empoisonnera » toute une société ! ... »
Le calme étant rétabli , on se disposait à entendre chanter mademoiselle Opbélie , lorsque la porte du salon s'ouvre , et M. Yadevant se présente en posant ses pieds en dehors .
« C'est mon cousin! » s'écrie madame Devaux; et, se levant aussitôt, elle court au-devant du nouveau venu , le prend par la main et le présente au maître de la maison.
M. Yadevant est très-bien accueilli par la famille Grillon avec laquelle il fait une grande dépense de saints, de sourires et de complimens. La présentation terminée, madame Devaux dit à son cousin, en lui montrant M. Guerre ville : « Vous allez vous trou- )) ver ici en pays de connaissance , mon cousin Vade- » vaut", voilà un monsieur qui m'a parlé de vous. »
Yadevant s'approche de M. Guerreville qui est resté assis dans son coin; le petit homme Fenvisage, puis fait un bond en arrière , pousse un cri de joie , connue s'il retrouvait son père; et , saisissant une main qu'on
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ne lui présentait pas , il la presse avec transport en disant :
« C'est monsieur Guerreville! . . . Oh ! quel délicieux
» hasard ! . . . que je suis flatté ! ce cher monsieur
» Guerreville ! . . . Je ne. vous ai pas revu depuis le jour » où je vous ai gardé des places aux Français, et vous )) ne vîntes pas... »
M. Guerreville parvient à dégager sa main que Ton s'obstinait à ne pas lâcher , et veut répondre quelques mots d'excuses ; mais le petit homme ne lui en donne pas le temps, il reprend :
« Je sais qu'il n'y a là nullement de votre faute... » vous êtes tout excusé... Jenneval m'a dit que vous
» aviez fait une rencontre ce cher Jenneval! ce
» bon docteur! je lui procure beaucoup de ma-
» lades..... je lui ai fait avoir une clientèle il
» soigne ma cousine il a déjà sauvé madame De-
» vaux d'un grand péril... relativement à du cho- » colat...
)) — J'ai raconté le trait en dînant, » dit la grosse maman. « —Oh I c'est un homme bien savant enpra- » tique et en théorie, » reprend Vadevant, « je crois y> qu'à Château-Thierry il vous a sauvé d'une dange- » reuse maladie?... — Oui, monsieur. — Je l'en aime » et l'en estime davantage ; et mes cousines sont en- » chantées d'avoir fait sa connaissance... IS 'est-il pas » vrai , mes cousines ? »
La famille Devaux répond, oui, en chœur; M. Adalgis, que le bavardage de Vadevant semble impatienter ^ conduit Agathe au piano, en lui disant :
258 zrZiNK.
« Mademoiselle, daignez nous clianter quelcjue » chose. . . ce sera pour nous un double plaisir de vous ^) entendre, et de ne plus être obligés,.. »
Il achève sa phrase dans l'oreille d'Agathe, qui sourit en murmurant : « Ah! vous êtes bien méchant. »
Vadevant va s'asseoir derrière la maman Devaux, qui s'est placée à côté de M. Guerreville, il lui dit : « Est-ce que mes jolies cousines ont chanté. — Pas » encore. — J'espère que je les entendrai... — Assu- » rément... Mais à propos, mon cousin, avez-vous » pensé à ce que je vous ai demandé?... avez-vous y> fait quelque démarche... appris quelque chose? — ïi Oh ! certainement , ma cousine , j'ai de grandes » nouvelles à vous communiquer. . . ~ Oh ! voyons. . . » je vous en prie. »
Yadevant rapproche sa chaise de celle de sa cousine à laquelle il veut parler en confidence, et M. Guerreville se trouve encore, sans le vouloir, obligé d'entendre tous les secrets que l'on se confie derrière son dos, tandis que, devant lui, sa filleule chante et s'accompagne de manière à ce qu'on n'entende pas ini mot de ce qu'elle dit.
M Je me suis mis à la piste de votre futur gendre, « reprend Vadevant qui parle toujours à la grosse maman pendant que mademoiselle Grillon s'exerce au piano ; « j'ai voulu savoir ce que faisait M. Emile » Delaberge depuis trois semaines et plus qu'il n'a pas ^
> i^eparu chez vous... — Je gage qu'il est très-ma- I
w lade? — Pas du tout, ma cousine; ce monsieur, qui f
it mène un train de grand seigneur,., au reste, il est
» très-riche, m'a-t-on assuré... — Il est puissamment » riche. — Ce monsieur, dis-je, passe habituellement » sa vie dans les plaisirs. Mais depuis qu'il a cessé » d'aller faire sa cour à mes jolies cousines, il a, dit-
ï> on, une nouvelle passion dans le cœur — Ah !
» mon Dieu! mes filles seraient évincées? —
» C'est du moins ce qu'on m'a dit. M. Emile va pres- » que tous les jours chez une nommée madame Dol- » bert, personne riche aussi, qui demeure boulevart » de la Madeleine. . . — Le monstre ! . . . il veut séduire » cette dame. — Je ne le crois pas, madame Dolbert » a soixante-dix ans sonnés... mais elle a une petite- » fille qui n'en a que dix-sept, et qui est, dit-on, un » un ange de beauté ! . . . — Ange de beauté tant que » vous voudrez, je gage qu'elle ne chante pas comme » Ophélie, et qu'elle ne joue pas des castagnettes )) comme Laure. — Je ne m'en suis pas informé. » Mais il paraît que votre M. Emile Delaberge est fort » assidu dans la maison... vous pensez bien que ce )) n'est pas sans motifs. — N'importe, M. Emile a fait » la cour à mes filles, il faut qu'il s'explique... qu'il
» épouse l'une ou l'autre elles ne peuvent rester
)) dans cette perplexité... à la rigueur... je pourrais » aussi demander, pour moi-même.... quelques ex- » plications... car il m'a plusieurs fois serré la main » d'une force. . . — Il paraît que c'est un jeune homme » capable de tout. — Mais je veux bien ne songer » qu'à mes filles! ces chères enfans ! moi, qui ai anï) nonce partout leur mariage. . . Mon cousin, je compte » sur vous pour mettre M. Delaberge au pied du mur. » — Soyez tranquille, ma cousine, je suis tout à vous. . ,
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» je suis venu à Paris pour assister au mariage de vos » jolies filles, et certainement je ferai tout ce qui dé- » pendra de moi pour ne pas être venu inutilement.
» — Vous êtes nn homme précieux mais, chut!
» Ophélie va chanter. »
Madame Devaux , qui avait fait la conversation pendant tout le temps qu'Agathe avait été au piano, ne voulait plus que l'on soufflât dès que sa fille chantait.
Mais mademoiselle Ophélie ne se trouve pas en voix; c'est à peine si elle peut finir l'air qu'elle a choisi, et sa mère s'écrie : « Tu as mangé de la sa- » lade. . . tu ne veux pas me l'avouer, mais je suis sûre » que tu en as mangé. Laure, mabelle, danse-nous la D zatapa.,. la zalapetie... avec accompagnement de
» castagnettes, tu seras bien gentille Vous saurez
» que ma fille a été au bal de l'Opéra , exprès pour » voir danser les Espagnols qui exécutaient des pas » de leur pays... Elle a trouvé cela si distingué, que » le lendemain dans sa chambre, elle se tortillait » d'une manière ravissante... absolument comme les » Espagnols des deux sexes.
y> — Maman, j'aimerais mieux danser la cachucha. . . » c'est plus original... — Danse la cache tout ça, chère » amie... As-tu apporté des chaussons? — Oh! cer- » tainement... est-ce que je pourrais danser sans cela » en souliers!... — Alors, prépare-toi... ne néghge » rien... je suis bien aise que M. Adalgis voie quel » parti on peut tirer des castagnettes.
» — Moi, » dit le grand Lélan, « je suis très-cu- » rieux de voir danser de l'italien... — C'est de l'es-
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» pagnol, monsieur. — Oui, de l'espa^^nol. Autrefois » j'allais à Vaugirard exprès pour voir valser des... » choses. . . des. . . qui valsent si bien. . . vous savez?. . . » — Des Suisses? — Oui. J'ai voulu apprendre aussi, » mais je manquais toujours la... la machine... vous » savez?... ce qui fait qu'un jour je suis tombé sur » mon... mon chose... ça m'a fait très-mal. »
Pendant que mademoiselle Laure se prépare à danser, profitant d'un moment où madame Grillon s'est éloignée de lui, M. Guerreville se lève, puis, en ayant l'air de se promener dans le salon , il gagne la salle à manger, prend son chapeau et s'esquive en se disant :
« J'ai écouté chanter ma filleule, il me semble que » c'est suffisant, et que rien ne m'oblige à voir ma- » demoiselle Laure danser la cachucha. »
Mais , tout en regagnant sa demeure, M. Guerreville a encore présent à la mémoire ce qui s'est dit entre madame Devaux et son cousin Vadevant ; car dans cette conversation un nom l'a frappé, c'est celui de madame Dolbert : il cherche à se rappeler où il l'a déjà entendu prononcer. A force de rassembler ses souvenirs, il se rappelle le récit de Jérôme, le porteur d'eau, et se dit:
« Madame Dolbert. . . boulevart de la Madeleine. . . » ce sont les dames qui ont pris avec elles l'enfant de » ce brave Auvergnat; oui, c'est là où est cette pe- » tite Zizine... J'avais promis à Jérôme de prendre » des informations... de m'assurer si sa fille était » toujours bien traitée... et je l'ai oublié... carj'ou-
262 ZIZINK.
» blie tout ce qui n'a pas de rapport à moi... à mes » propres chagrins ! . . . Cependant il faudra que je » tienne ma promesse.. . oui, je serai bien aise de re- B voir cette pauvre petite ! »