‹ ZizineChapitre 20 sur 30 · LES AMOURS DE STEPHANIE · texte numérisé non relu

LES AMOURS DE STEPHANIE

Trois jours se sont écoulés depuis que Stéphanie a été à ce bal où elle s'est vue Tobjet de tous les hommages. Trois jours ! c'est bien court pour les gens heureux, pour ceux qui n'ont qu'à former un désir, et le voient aussitôt accompli ; ordinairement le temps a des ailes quand on vit au sein des plaisirs.

Cependant Stéphanie a trouvé ces trois jours d'une longueur mortelle, il lui semble qu'il s'est écoulé des semaines, des mois, depuis sa soirée au bal. Les heures sont plus longues , les journées deviennent interminables, et pourtant rien de changé dans son intérieur, dans*8a manière de vivre ; sa bonne grand'mère cherche sans cesse à prévenir ses moindres souhaits. La petite Zizine est toujoursdà , près d'elle , disposée à rire , à jouer lorsqu'elle en témoigne l'envie ; mais Stéphanie est devenue rêveuse , presque triste ; tout

ce qui rainusait l'ennuie ; elle est même quelquefois indifférente aux caresses de sa petite protégée.

D'où venait ce changement?... Qui Tavait fait naître ?... Eh! mon Dieu! vous l'avez compris sans doute ; il n'est pas difficile de deviner ce qui fait réver et soupirer une jeune fille. L'amour est un sentiment qui amène bien du changement dans notre humeur, lorsque nous l'éprouvons pour la première fois; il nous égaie ou nous attriste, il nous rend silencieux et distrait, quelquefois bavard, souvent indulgent pour les autres et bien rarement méchant. Plus tard ses effets ont moins de puissance sur ceux qu'il attaque ; c'est comme une maladie que nous aurions déjà éprouvée, et qui, par cela même , aurait perdu avec nous de sa malignité.

Yers le soir du troisième jour, Stéphanie écoutait, sans y répondre , les petits discours de Zizine, lorsqu'un domestique annonça M. Emile Delaberge . Alors la jeune fdle sentit son cœur battre avec violence, et tout son sang y refluer ; mais personne ne remarqua sa pâleur et l'émotion qu'elle s'efforçait de cacher.

M. Emile entre dans le salon, se présente avec cette aisance que donne la fortune , et plus encore , l'habitude de la bonne compagnie ; il témoigne à madame Dolbert le plaisir qu'il éprouvera à cultiver sa société ; enfin il sait habilement soutenir la conversation de manière à en bannir cette froideur, ce ton cérémonieux dans lequel on se tient souvent avec de nouvelles connaissances. Stéphanie, elle-même, parvient bientôt à surmonter son trouble et prend part à cequon dit. M, Delaberge est spirituel , ai-

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niable et fort amusant à écouter; passant adroitement d'un sujet à un autre , il conte sans fatiguer ses auditeurs ; il a beaucoup voyagé , beaucoup observé , et sème ses récits d'anecdotes piquantes , de faits curieux , dits avec une simplicité qui augmente leur charme.

La soirée s'écoule très-vite. M. Emile a demandé à ces dames la permission de venir souvent leur tenir compagnie , et on la lui accorde avec plaisir. Car la grand'maman , comme la petite-fille, a trouvé sa société fort agréable.

Le lendemain, c'est nécessairement de M. Delaberge que l'on s'occupe ; c'est de lui que Stéphanie parle toute la journée : elle rit encore de ce qu'il a dit de gai ; elle répète ses curieuses histoires , elle n'a pas perdu un mot de tout ce qu'il a conté , et elle s'écrie : « N'est-ce pas , Zizine , qu'il est bien aimable ce » monsieur-là?... »

Et comme la petite fille répond , oui , assez froidement , pour la première fois sa protectrice lui fait la moue et semble disposée à la gronder.

Le fait est que , pour l'enfant , ce monsieur n'avait rien d'aimable. Empressé et galant près des dames Dolbert , M. Emile n'avait pas eu Fair de faire attention à Zizine et ne lui avait pas une fois adressé la parole; il était donc tout naturel que la petite ne partageât pas l'enthousiasme de ces dames.

Maintenant , plus que jamais , la poupée , les petits jeux, tous ces passe-temps qui charmaient Stéphanie, ont perdu leur attrait. Elle aime toujours Zizine , elle est toujours contente de Tavoir près d'elle ; mais

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son humeur est devenue capricieuse , et ce nVst pas avec le même sourire qu'elle reçoit ses caresses ; car maintenant , tout en embrassant sa petite amie , quelquefois son cœur est occupé d'un autre objet.

Emile Delaberge ne tarde pas à revenir chez madame Dolbert ; il est fort bon musicien , c'est un art qui rapproche ceux qui le cultivent ; et lorsqu'on est déjà tout disposé à bien s'entendre, la musique procure alors mille occasions de bonheur, mille jouissances douces et vives , quoique bien innocentes encore.

Stéphanie cultive avec plus de goût son piano, depuis que M. Emile l'écoute et fait de la musique avec elle ; elle chante avec plus de sentiment les romances qu'il lui apporte ; n'est-ce encore qu'amourpropre et désir d'obtenir les suffrages de quelqu'un qui est connaisseur? Stéphanie le croit , car Stéphanie, dont le cœur est si pur, si vierge de toute mauvaise pensée, se laisse aller au sentiment qui l'entraîne vers Emile, et ne cherche nullement à résister, parce qu'elle ne pense pas qu'il y ait du mal à être heureux quand Émife est là , à désirer sa présence , à frémir de plaisir quand il paraît, à soupirer quand il s'éloigne. La jeune fille ne cherche pas à s'interroger; sans aucune crainte d'un danger qu'elle ne conçoit pas , elle cède à l'influence qu'Emile exerce déjà sur tout son être, et elle éprouvera pour lui une profonde passion , qu'elle ne se sera pas encore demandé quel est le sentiment qui remplit son cœur.

D'ailleurs, la grand'maman accueille avec amitié leur nouvelle connaissance; pourquoi Stéphanie ne

partagerait-elle pas le plaisir que la présence d'Emile fait éprouver à sa mère?

Et puis enfin , pourquoi une jeune fille de dix-sept ans craindrait- elle de se livrer à un penchant qui lui fait connaître un bonheur nouveau , lorsque personne ne lui dit qu'il peut y avoir du danger à se laisser séduire ; tant d'autres succomberont , et qui pourtant ont été averties î. . . qui donc engagerait à résister celle que l'on n'avertit pas !. . .

L'expérience?... Mais l'innocence n'en a point.

Si bien qu'il n'y avait pas long-temps que M. Emile Delaberge était reçu chez madame Dolbert , et que déjà Stéphanie , sans se l'être avoué et sans qu'Emile lui eut parlé autrement qu'avec ses yeux, éprouvait pour lui le plus sincère amour.

Il est vrai, quelles yeux d'Emile étaient fort éloquens et qu'il était difficile de ne point comprendre leur langage; habitués à parler d'amour, ils s'exprimaient si bien , qu'en peu de temps il fallait leur répondre ou cesser de les regarder ; et Stéphanie avait trouvé plus doux de laisser aussi parler les siens. '

Et tout cela avait eu heu en fort peu de temps; quelques soirées passées ensemble , puis des heures de musique, sans autres témoins que la grand'maman Dolbert et Zizine.

Mais la grand'maman même n'était pas toujours là; s'il survenait quelques visites, si l'on proposait un wisk ou un boston , les jeunes musiciens restaient ensemble au piano, et alors la musique durait bien plus long-temps.

Zizine seule les écoutait et demeurait à quelques

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pas, tout en se livrant à quelque occupation de son âge, il était bien rare que l'enfant s'éloignât de Stéphanie; quand cela lui arrivait , c'était pour bien peu de temps; elle se hâtait toujours de revenir, et courait se placer près de celle qui la caressait moins , mais qui aimait encore à recevoir ses caresses.

Quant à Emile , à sa seconde visite chez madame Dolbert, il avait dit en voyant Zizine : « C'est sans doute » une de vos parentes ? »

Mais en apprenant ce qu'était l'enfant , il lui avait témoigné peu d'intérêt; et souvent même il avait paru impatienté de la trouver toujours auprès de Stéphanie.

Zizine ne se plaignait pas de ce qu'on la caressait moins depuis que l'on recevait M. Delaberge, mais elle s'en apercevait fort bien, car les enfans observent quelquefois mieux que les hommes. Cependant elle accueillait toujours avec un gracieux sourire celui que sa protectrice avait tant de plaisir à voir ! Mais la pauvre petite en était pour son sourire; M. Emile ne daignait pas jeter les yeux sur elle, ou, s'il la regardait , c'était en laissant échapper un mouvement d'humeur, qui n'annonçait pas que sa vue. lui fiît agréable.

Bientôt, quoique Stéphanie soit toujours bonne pour l'enfant qu'elle a recueillie, elle ne tient plus toutes ses promesses ; les leçons sont négligées, on a tant de choses à penser, ou plutôt il en est une qui préoccupe tellement, qu'on ne trouve pas le moment de former la petite écolière; mais Zizine travaille 3eule, et avec encore plus d'ardeur ; on dirait que

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moins on s'occupe d'elle, et plus elle cherche à mériter l'amitié de ses protectrices.

Les visites d'Emile Delaberge devenaient plus fréquentes ; il ne se passait plus un jour sans qu'il vînt passer quelques heures près de Stéphanie, et la bonne madame Dolbert l'accueillait toujours aussi bien. Cependant la grand'maman avait de l'expérience ; elle avait connu l'amour, et devait se douter que les beaux yeux de Stéphanie étaient pour beaucoup dans le plaisir que l'on témoignait à venir chez elle.

D'où venait donc la grande sécurité de madame Dolbert? c'est qu'elle pensait que sa petite-fille étant à la fois remplie de charmes, de talens, et devant avoir vingt mille livres de rentes, on devait, en étant amoureux d'elle, s'estimer trop heureux de pouvoir devenir son époux. Or, comme M. Emile Delaberge était joli garçon , riche et de bonne famille , elle ne voyait aucun inconvénient à ce qu'il devînt le mari de Stéphanie, et elle le laissait devenir amoureux de sa petite-fille, persuadée que, s'il parvenait à toucher son cœur, il s'empresserait de venir lui demander sa main.

Voilà comme raisonnait la bonne maman ; et pendant ce temps , M. Emile faisait de rapides progrès dans le cœur de sa petite-fille. Pourtant, il ne lui avait pas encore dit : je vous aime ; mais ses yeux cherchaient sans cesse ceux de Stéphanie ; ses mains rencontraient souvent les siennes, qu'il pressait alors bien tendrement; c'était déjà parler, ou du moins c'était déclarer son amour en pantomime ; et l'on sait

que les jeunes filles les plus sages comprennent trèsvite la pantomime.

Emile ne voulait pas s'en tenir là ; mais la petite Zizine était sans cesse près de Stéphanie, et la présence de l'enfant le gênait beaucoup. Il n'en était pas de même de Stéphanie : elle trouvait si naturel d'aimer, qu'elle aurait volontiers avoué son amour devant tout le monde. Il lui semblait que M. Emile devait avoir quelque chose à lui dire, qu'il ne devait pas se borner à lui presser la main et à la regarder amoureusement; et, ne comprenant pas pourquoi il gardait ainsi le silence , elle était quelquefois tentée de lui demander ce qui Tempêchait de parler ; et lorsqu'il semblait vouloir lui faire un aveu, pourquoi il s'arrêtait brusquement et se taisait dès que quelqu'un s'approchait d'eux.

Plus d'une fois, en voyant la petite Zizine accourir près de Stéphanie , Emile n'avait pas été maître d'un mouvement d'humeur, et il avait murmuré: « Quel ennui !... on ne peut jamais être un moment » seul près de vous! »

Et Stéphanie avait regardé Emile avec étonnement, ne concevant pas en quoi la présence de sa petite protégée peut contrarier celui qu'elle aime.

Un soir, pourtant , lorsque M. Delaberge arrive chez madame Dolbert , il trouve la grand'maman très-occupée à une partie de whisk. Stéphanie était dans le joli boudoir attenant au salon, et la petite Zizine étudiait seule au piano où maintenant on lui donnait rarement des leçons.

Emile profite de ce moment, il entre dans le bou-

doir, court s'asseoir près de Stéphanie , et s'empare d'une de ses mains, en lui disant à voix basse :

« Enfin , je puis donc vous parler un instant sans » que vous soyez entourée, observée... chère Stéy> phanie... ah! j'ai tant de choses à vous dire... »

La jeune fille regarde Emile avec une aimable ingénuité, en répondant : « Yous avez bien des choses

» à me dire mais qui donc vous empêchait de

» parler?...

» — Il y a de ces aveux qui veulent du mys-

« tère... qui redoutent les témoins indiscrets. »

Et le jeune homme baissait la voix, craignant d'être entendu du salon, tandis que Stéphanie répondait : « Je ne vous comprends pas...

» — Belle Stéphanie... depuis que je vous ai vue,

» vous n'avez donc pas lu dans mon cœur vous

» n'avez donc pas deviné le secret de mon ame

» Eh bien ! je vais vous dire tout ce que je ressens pour » vous... Je vous aime... je vous adore... mais si » vous ne m'aimiez pas aussi , je serais le plus mali) heureux des hommes... »

Stéphanie a écouté Emile sans être troublée de sa déclaration, elle se contente de sourire en lui répondant : « Eh bien ! monsieur, j'avais deviné tout ce » que vous venez de me dire... oui... je voyais bien » que vous m'aimiez, et j'étais seulement étonnée » que vous ne me l'eussiez pas encore dit.

» — Quoi! vous m'aviez deviné?... » reprend

Emile en baissant la voix , afin d'engager la jeune fille à en faire autant ; mais celle-ci continue en parlant comme à son ordinaire :

« — Oui, monsieur. . . certainement, je vous avais de- » viné... car je vous aime aussi, moi... — Il se pour-

» rait! vous m'aimeriez oh! je suis trop lieu-

» reux ! . . . — Oui, monsieur, je vous aime. . . — Chère » Stéphanie... oh î mais, phis bas... d^ grâce... que » personne ne puisse entendre ce doux aveu qui fait » mon bonheur. — Pourquoi donc cela. . . est-ce qu'il » y a du mal à répondre à l'amour de quelqu'un ?. . . » oh ! je suis bien sûre que ma bonne maman ne » trouvera pas cela mauvais... Et maintenant que » vous m'avez dit que vous m'aimiez, et que je suis » bien certaine de ne pas être trompée, je veux lui » dire que je vous aime aussi... que je vous l'ai » avoué!... que... — Oh! non... non , chère Sté- » phanie... pas encore, de grâce... l'amour se plaît )) dans le silence. . . qu'avons-nous besoin de faire con- » fidence à d'autres de nos plus douces pensées... » Gardons pour nous notre bonheur... — Je ne vous » comprends pas... moi, je dis tout à ma bonne ma- » man. . . Pourquoi voulez-vous que je lui cache notre » amour , puisque je suis sûre qu'elle ne s'en fà- » cherapas... — Peut-être vous trompez- vous... elle » pourrait s'en fâcher.... me défendre de vous voir » si souvent... — Oh! je vous réponds que non... » elle fait tout ce que je veux... ainsi elle ne trouve- » rait pas mauvais que je vous aime. . . — IN'importe. . . » je vous en prie, chère Stéphanie, ne dites rien en- » core ! . . . des motifs que je ne puis vous expliquer. . . » m'obligent à vous recommander le silence sur notre > amour... — Allons... puisque vous le voulez... je » me tairai. V. C'est dommage pourtant; j'aurais été

» si contente de conter tout cela à ma bonne ma- » man ! — Mais le mystère ne nous empèclicra pas de » nous entendre... de trouver les moyens de nous » rapproclier... Aii ! si vous saviez combien il ajoute » au bonlieur de deux amans... si vous... »

Emile ne peut en dire davantage ; la voix de madame Dolbert se fait entendre ; elle appelait sa petitefille; celle-ci se lève et court au salon où M. Delaberge est forcé de la suivre; mais , pendant tout le restant de la soirée , il écliange , avec Stéphanie , les plus tendres regards , et de ces demi-mots qui signifient tant de choses pour des amans. Emile ne peut plus douter de son triomphe, il possède le cœur de Stéphanie, il règne en maître dans cette ame naïve et pure qui jusqu'alors ignorait l'amour, et qui s'y livre avec d'autant plus de plaisir qu'elle ne voit aucun mal à s'abandonner à ce nouveau sentiment.

Plusieurs fois, dans la soirée, Emile a cherché à ramener la jeune fille dans le boudoir, mais il n'y a pas eu moyen ; Stéphanie ne semble pas 'Comprendre les signes qu'il lui fait, elle reste au salon ; il faut se contenter de ces légères faveurs qui sont beaucoup poar un amant timide; mais Emile ne l'était pas ; et ce qui le contrariait, c'est que Stéphanie ne se cachait pas pour lui abandonner sa main ou pour le regarder tendrement.

Le lendemain de cette soirée, Emile Delaberge, ^ couché dans un lit aussi moelleux qu'élégant , ayant sur son somno une pyramide de brochures et de journaux, réiléchissait à sa soirée de la veille et se disait : « Cette jeune Stéphanie est adorable ! , . . et elle m'a

» avoue qu'elle m'aimait, avec une candeur qui de- » vient cliaque jour plus rare... mais ferai-je la folie » de l'épouser?... elle a , je crois, vingt mille livres » de rentes... Est-ce assez pour moi qui en ai près de » cent?... oliî non... cela n'aurait pas le sens com- » mun... d'ailleurs je ne veux pas me marier.... je 0 ne veux pas renoncer à cette vie de triomphes, de dé- « lices . . . qui me rend le plus fortuné , le plus envié des » mortels... Non... décidément, je ne serai pas assez )> sot pour perdre ma liberté. J'aime Stéphanie, mais » cet amour fera comme les autres , il s'éteindra avec la « possession de l'objet aimé ! et Stéphanie sera à moi. » Je n'ai pas beaucoup de résistance à craindre de sa » part . . . ell e m'adore ... Ce n'est donc que l'occasion à » trouver ou à faire naître... Cette petite fille qu'elle » a recueillie et qui est toujours près d'elle me gêne » beaucoup... mais je saurai bien écarter tous les » obstacles... 0 ravissante Stéphanie! nul autre que . » moi, je le jure, n'aura tes premiers baisers, tes prey> miers soupirs d'amour... et tu seras une de mes )) plus belles conquêtes ! ... »

Voilà ce que M. Emile Delaberge se disait , en s'étendant nonchalamment dans son lit , et il était 'tout occupé de ses projets sur la petite-fille de madame Dolbert , lorsqu'une sonnette se fit entendre , et bientôt un valet entr'ouvrit la porte de la chambre à coucher , en disant :

» Monsieur... voilà quelqu'un qui demande in- )) stamment à vous parler... C'est le même monsieur » qui est déjà venu trois fois sans vous trouver. — » Eh , mon Dieu ! . . . que me veut-il donc cet homme ?

» est-ce qu'on se présente sitôt... Quelle heure est-il, w Dupré ? — Onze lieures et demie, monsieur, — Oui, » mais j'ai passé une partie de la nuit, j'ai encore » sommeil ; il fallait dire que j'étais encore couché. y> — Je Fai dit , mais ce monsieur demande si vous » voulez bien le recevoir également , ou il se dispose à » attendre que vous soyez levé !.. — Que diable peut D me vouloir cet homme... Si j'avais des créanciers, )) je devinerais tout de suite ce qui l'amène... mais je » n'ai jamais aimé les dettes... c'est si commun. J'ai )) trouvé beaucoup plus original de n'en point faire. . . » Le nom de cet homme?... — Vadevant... — Vaï> devant! . . . drôle de nom, . . Je ne connais pas ça du » tout. , . N'importe, fais entrer le Vadevant. . . ça doit » être curieux à voir... Dupré, entr'ouvre une perj> sienne, que je puisse mieux voir ce monsieur. »

Le domestique a exécuté les ordres de son maître , et bientôt M. Vadevant est introduit dans la chambre à coucher d'Emile Delaberge.

Le petit homme entre et salue avec un air d'aisance et d'assurance qui n'annonce point un solliciteur ; il s'approche du lit et dit en souriant :

u Enchanté d'avoir l'avantage de saluer monsieur » Emile Delaberge : il y a long-temps, monsieur, « que je désire avoir l'honneur de faire votre connais- » sance. »

Emile regarde ce monsieur qui a l'air de vouloir lui prendre la main, et , s' entortillant dans sa couverture , hii répond d'un ton fort bref :

» Qu'est-ce que vous voulez , monsieur , je ne vous )> connais pas... qu'est-ce que vous avez à me dire...

» dépéclions-nous, je vous prie , car j'ai encore envie » de dormir. »

Yadevant fait un pas en arrière , se redresse sur la pointe de ses pieds , se pince les lèvres et fronce les sourcils en répondant ;

« Monsieur, le sujet qui m'amène est fort impor- » tant !. . . il saura , je l'espère , chasser votre envie de » sommeiller.

)) — Alors, monsieur, hâtez-vous , car jusqu'à pré- » sent ça ne me fait pas cet effet-là. »

Voyant qu'on ne lui offre pas de siège , Yadevant approche une chaise , et va se mettre dessus lorsque , par réflexion , il la repousse et va prendre un fauteuil dans lequel il se jette , en disant : « Je m'assieds » d'abord ; vous êtes à votre aise , monsieur , per- » mettez que je m'y mette aussi.

» — Voilà un curieux personnage ! » se dit Emile en regardant le petit homme faire tous ses préparatifs.

Après avoir posé avec précaution son chapeau sur un meuble près de lui , Vadevant reprend la parole :

« Monsieur , un motif bien grave , et en même » temps bien sacré, me conduit devant vous... et )) quand je dis grave et sacré , je n'exagère rien ; car » est-il au monde quelque chose de plus intéressant. . . » et qui mérite le plus nos égards , que ce sexe faible » dont la nature nous a...

» — Ah! monsieur!... » s'écrie Emile en se tournant sur ses oreillers, « est-ce une plaisanterie , une » gageure... venez- vous me jouer une scène des P lai- » deurs.,. Encore une fois, qui êtes-vous?

» — Eh bien ! monsieur , j'arrive au but : vous « voyez en moi le cousin-germain etl'ami intime des » dames Devaux... »

Après avoir dit ces mots , Vadevant se pose et regarde le jeune homme sur lequel il pense que ses paroles viennent de produire un grand effet. Mais Emile se contente de soulever un peu la tête en murmurant : « Les dames Devaux? qu'est-ce que c'est que cela ?...

» — Qu'est-ce que c'est que mes cousines Devaux ! . . . » Par exemple , monsieur , voilà une question qui » me semble foi^t singulière. . . Vous ne vous rappelez » pas mes jolies cousines, Laure etOphélie... excel- » lentes musiciennes , dont l'une chante , tandis que » l'autre danse avec des castagnettes...

» — Ah !.. . attendez donc . oui. . . oui. . je me rap- )) pelle. . . à présent. . . deux jeunes personnes assez ori- » ginales... La maman est une grosse mère qui porte )) toujours un turban. *

» — Grosse mère , » murmure Vadevant d'un air piqué ; « c'est ma cousine-germaine, monsieur ; je vous » prie de ne point l'oublier.

» — Eh bien! monsieur, au fait... où voulez-vous

» en venir? et que m'importe à moi que vous

» soyez le cousin des dames Devaux. . .

» — Vous allez le savoir , monsieur , [)ui8que vous » ne voulez pas le deviner... il me semble cependant » que, d'après les rapports qui ont existé entre vous » et mes cousines , votre cœur devrait vous dire ce » qui m'amène.

« — Les rapports de mon cœur que diable si-r

» gnifie tout ceci !

)) — Cela signifie , monsieur, que vous êtes venu » chez ma cousine Devaux, et que là vous avez fait

» ostensiblement la cour à ses filles d'abord à

. » Ophélie . . . ensuite à Laure . . . Que la mère a souffert » vos assiduités , bien persuadée que vous ne pouviez )> ayoir que des vues lionnétes. . . Que les jeunes filles. . . « trop sensibles ! . . . ont perdu près de vous leur indif-

jtt férènce Et enfin que ma cousine Devaux, ne

» doutant pas que vous lui demanderiez en mariage j» au moins une de ses filles , m'a écrit et fait quitter » Château-Thierry pour que je puisse assister à la noce » de Laure ou d'Ophélie... n'importe laquelle; on » consent à vous donner celle que vous choisirez; » d'après cela, monsieur, ona donc lieu d'être étonné » de ne plus vous voir chez mes cousines, et c'est pour » en savoir la raison et vous demander quand vous )> comptez en finir , que je me suis présenté chez » vous. »

Vadevant attend le résultat de ce qu'il vient de dire; Pîïais Emile n'est pas en état de lui répondre ; depuis qu'il a compris le but de la visite du petit monsieur, il se tortille et se roule dans son lit en riant aux éclats. Impatienté de cet excès de gaîté, qui ne finit pas, Yadevant s'écrie :

« Il me parait, monsieur, que mes paroles vous cau- » sent de la joie. . . j'en suis bien aise, mais si vous vou- » liez me répondre. . . — Ah ! ah î c'est trop drôle?. . . — » C'est drôle. . . qu'est-ce qui est drôle , s'il vous plaît, » monsieur? — Ah! ah! ah!... c'est charmant!... la » famille Devaux est à mettre sous un cylindre ! — )) Comment! monsieur, qu'est-ce à dire ?... —C'est-

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^ à-dire , qu'il faut être fou pour croire que j'aie ja- » mais eu Fintentioii d'épouser mademoiselle Laure » ou mademoiselle Opbélie... — Quoi! monsieur... » vous ne voulez plus. . . — Eh î mon cher monsieur, » est-ce que j'ai jamais pu vouloir... parce que je suis )) allé quelquefois à de prétendus concerts chez ces » dames... et que j'ai ri... du reste il y avait bien de » quoi î et dit à vos cousines tout ce qui me passait

» par la J:ête aller croire ! ... Ah ! il faut être ma-

» dame Devaux pour cela... Dites-lui bien que je suis » allé chez elle, comme on va quelquefois aux pa- » rades des boulevarts... s'amuser, se divertir un » moment , et voilà tout. »

Vadevant se lève d'un air furibond en s'écriant : » Vous avez été voir mes cousines comme des » parades!... Oh î pour le coup, monsieur, voilà » qui est trop fort. . . mais cela ne se passera pas ainsi. . . » nous sommes là , monsieur. . . vous avez cru , sans » doute, n'avoir affaire qu'à des femmes... vous vous » êtes grandement trompé... les dames Devaux ont » dix-huit cousins... dont je suis le plus jeune... et » nous ne souffrirons pas... »

Emile rit encore plus fort en voyant l'air tapageur que prend le petit homme. Celui-ci s'avance contre le lit , met une main sur sa hanche , et tâche de grossir sa voix en disant :

« Il faut épouser une de mes cousines , monsieur ; w il le faut , sinon votre vie court de grands périls. .. » A'ous m'entendez...

« — Oui , mon cher monsieur , je vous entends » fort bien -, il faudra que je me batte avec les dix-

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» liuit cousins , avec tous les Devaiix indif^t'nes ou 1^ exotiques, n'est-ce pas?... Eli bien, tenez, pour » abréger Ja besogne, nous pouvons tout de suite com- » inencer nous deux. J'ai là des épées et des pistolets » excellens ; vous clioisirez... Je vous demanderai « seulement la permission de me battre en chemise, » ça me sera plus commode si je suis blessé. »

Pendant les dernières paroles d Emile , un grand cliangement s'est opéré dans la contenance de Yadevaut ; l'air tapageur a disparu , il ôte sa main dé dessus sa hanche, il baisse le nez et regarde de côté et d'autre dans la chambre; enfm , une émotion visible se manifeste dans toute sa personne , et au moment où le jeune homme qu'il est venu trouver se dispose à sauter hors de son lit, Va devant s'empresse de l'y retenir en lui disant d'une voix presque mielleuse :

M Monsieur... pour qui me prenez- vous!... je ne » souffrirai pas que vous vous battiez en chemise... » D'abord on s'échauffe en se battant, et vous pourriez i) ensuite vous enrhumer... attraper une fluxion de » poitrine...

» — Que cela ne vous inquiète pas , monsieur, je » ne crains point les rhumes... »

Emile veut encore sortir de son lit , mais Yadevant le borde avec sa couverture , en s'écriant :

« Non , monsieur... restez donc, je vous en prie.,. » Qui , moi ! me battre contre quelqu'un qui est )) presque nu... y pensez- vous?... tous les avantages )) seraient de mon côté...

» — Puisque cela me convient ainsi... — Et moi, » monsieur, je veux que dans un duel les chances

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» soient égales des deux côtés... — Alors déshabillez-

» vous mettez - vous comme moi, les chances

» seront égales... — Que je me mette en chemise!... ^ il donc î monsieur, notre combat serait indécent. D — En ce cas ,* laissez-moi passer un pantalon, ce » sera bientôt fait... »

Emile veut toujours se lever ; Vadevant l'en emjiéclie de nouveau , en s'écriant :

« C'est inutile! nous ne pouvons pas nous

» battre ce matin... nous n'avons pas de témoins, )> et il en faut au moins deux de chaque côté... je )> ne veux point passer pour un assassin!... »

Emile regarde fixement le petit homme , puis il hausse les épaules et se recouche en disant :

« Je crois , en effet , qu'il est inutile que je me » lève. Avouez , monsieur, que vous n'avez pas envie » de vous battre du tout ; que tous vos propos » n'étaient que des fanfaronnades , et cela vaudra » mieux. »

Vadevant ne répond rien , mais il tire son mouchoir de sa poche , le porte à ses yeux , se mouche trois fois de sjiite , puis pousse un gros soupir. Pendant ce temps , Emile , se tournant du côté de la ruelle , s'enfonce dans ses oreillers , et n'a plus Fair d'écouter la personne qui est dans sa chambre.

Après s'être donné un air bien attendri , après avoir plusieurs fois fait clignotter ses yeux pour tâcher de les humecter, Vadevant balbutie d'une voix pleurarde :

« Ah! monsieur!... ne serait -il pas cruel d'en » venir à des extrémités toujours si fatales...., et

» n'est-il pas plus doux... plus convenable de s'en- » tendre... Laissez-moi parler à votre cœur, il ne » sera pas sourd à mes accens... surtout lorsque je » défends la cause de l'innocence et de la beauté ! . . . » car vous ne nierez pas que mes cousines soient

» belles ! ce sont deux roses qui n'attendent que

» votre souffle pour s'épanouir !.. . »

Vadevant s'arrête un moment; Emile ne lui répondant pas , il en conclut qu'il l'écoute avec attention ; et après s'être encore mouché pour faire croire qu'il pleure , il reprend :

« Mes jeunes cousines vous aiment. . . je ne cherche » point à vous le cacher ! . . . Laure saute pour vous » avec ses castagnettes. .. elle se perfectionne dans les » danses espagnoles, parce que vous avez paru les

» aimer épousez-la , et tous les matins elle vous

» dansera la caclmclia pendant que vous prendrez du » chocolat... Ophélie vous adore!... Déjà excellente » musicienne , elle se pousse avec ardeur dans le » chant dont elle vous sait grand ai«Pateur ; elle a » fait un délicieux point d'orgue sur votre nom ; » une fois votre femme, elle ne vous parlera plus » qu'en faisant des roulades. Je sais fort bien que vous » ne pouvez en épouser qu'une , mais choisissez , et » l'autre se consolera en vous donnant le titre si doux » de frère!... »

Vadevant s'arrête , il est persuadé que son discours doit faire impression sur le jeune homme ; mais celuici continue de garder le silence.

« Vous ne me répondez pas, » dit Vadevant, « j'en devine la cause... vous sentez vos torts et ne

» voulez pas les avouer,.. Rassurez-vous!.., au nom » de mes cousines, j'ose vous assurer que tout est

» pardonné!... il ne sera plus question du passé

» vous n'entendrez aucun reproche! dites-moi

» seulement quelle est celle des deux sœurs que vous » choisissez , et je retourne porter le bonheur dans la » famille Devaux... »

Vadevant se rapproche du lit ; point de réponse; il se penche un peu vers Emile, en répétant :

« Son nom... celleque vous voudrez... Laure ou » Oplîélie... voyez... hein?... »

Le petit homme c;^oyant entendre quelque chose , a encore avancé sa tête ; mais il distingue alors que ce qu'il a pris pour une réponse n'est qu'une respiration sourde et prolongée, qui indique que celui auquel il s'adresse est plongé dans un profond sommeil.

« Il dort ! » se dit Vadevant , « il s'est endormi » pendant que je lui parlais... c'est fort malhonnête!... » c'est même inconcevable ! car je lui disais des choses » si touchantes, que cela aurait dû l'attendrir... » Que faire? m'en irai-je ainsi... sans avoir de ré- » ponse! ... Je sais bien que d'abord il m'a dit qu'il » ne voulait pas de mes cousines; mais je m'y étais » mal pris, je Favais mis en colère; tandis qu'en at- » taquant son cœur je dois réussir. . . et qui sait si ce ï> sommeil n'est pas feint... s'il ne ferme pas les yeux » seulement pournîe cacher ses larmes... »

Dans cette persuasion, Vadevant se penche encore vers Emile ; puis le pousse doucement par le bras, en murmurant :

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« Est-ce Lanre?. . . est-ce Ophélie?. . . déclarez- vous ,' » cher cousin ! . . . »

En se sentant poussé , Emile s'éveille bientôt ; il baille, ouvre les yeux , se retourne et aperçoit Yadevant, dont le visaije est presque sur le sien. A l'aspect de cette figure, une expression de colère vient animer les yeux du jeune homme, qui s'écrie :

« Encore ce maudit homme!... il a donc juré de » ne point me laisser dormir... Ah! c'est trop fort... » Dupré ! . . . Dupré ! . . . Germain ! . . . »

Emile s'est mis sur son séant, il tire avec violence une sonnette qui est à la tête de son lit. Le valet de chambre paraît. Pendant ce temps , Vadevant court dans l'appartement en cherchant son chapeau.

« Dupré I . . . mettez sur-le-champ cet homme à la » porte! » crie Emile en montrant Yadevànt, que la peur empêche de trouver son chapeau, « et s'il a le * malheur de se présenter encore chez moi , je vous » ordonne de le jeter du haut en bas des escaliers. »

Le domestique s'avance, disposé à faire ce que lui a dit son maître ; mais Yadevànt qui vient enfin de mettre la main sur son chapeau , l'enfonce sur sa tête et se hâte lui-même d'enliler la porte , tout en criant :

« C'est affreux! c'est une horreur!.... on ne traite B.pas ainsi un galant liommeî... mais vous aurez de » mes nouvelles, monsieur, je vengerai mes cousines. . . » je vous apprendrai... je... »

Les dernières paroles ne parviennent pas jusqu'à Emile; car, tout en parlant, Yadevànt jugeait prudent de jouer des jambes^ craignant d'être poursuivi parles

domestiques : ce n'est que dans la rue qu'il retrouve toute sa voix et s'abandonne à une colère qui fait sourire les passans.

Cependant Emile, désolé d'avoir été éveillé, parce qu'il rêvait à Stéphanie, remet de nouveau sa tête sur son oreiller ; et, ne songeant déjà plus à la visite qu'il vient de recevoir, tâche de retrouver le songe qu'on lui a fait perdre. L'image de la charmante fille à laquelle il fait la cour est de nouveau caressée par ses pensées , et il ferme les yeux en se disant : <« C'est » l'enfant qui me gêne. . . c'est l'enfant qu'il faut que » j'éloigne de Stéphanie. »

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