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UN JOUR DE FETE

Il s'était passé du temps depuis que M. Guerreville avait dîné chez M. Grillon, et depuis lors il avait seulement fait mettre sa carte chez les parens de sa filleule ; ne se sentant pas le courage de se retrouver encore dans une société où il fallait avoir Fair de s'amuser. *

M. Guerreville avait oublié le nom des dames Dolbert, prononcé par Vadevant, et qui lui avait un moment rappelé la petite Zizine ; il n'avait plus pensé à Jérôme, le porteur d'eau, et s'était de nouveau livré à ces recherches, à ces perquisitions qui étaient toujours sans fruit, et que cependant il recommençait encore le lendemain.

L'hiver avait fui , le printemps et les beaux jours revenaient \ mais est-il de beaux jours pour celui

dont le cœur est en proie à une douleur que rien ne peut distraire. M. Guerreville s'apercevait à peine du changement des saisons ; chaque soir , en rentrant chez lui, il se disait : « Rien!... jamais le moindre indice... jamais... aucune nouvelle!... »

Et il se jetait tristement sur un siège sans voir si le ciel était beau , sans penser à respirer l'air plus doux du printemps.

Un jour , M. Guerreville , sans en deviner la cause, s'était senti plus abattu , plus chagrin encore que de coutume ; n'ayant pas le courage de sortir , le cœur oppressé et presque gonflé de larmes , il était resté chez lui , assis près d'une table ; la tête appuyée sur une de ses mains , il s'interrogeait lui-même , il cherchait d'où pouvait lui venir ce redoublement d'ennui et de tristesse.

Et pourtant ce jour-là le ciel était pur , le soleil n'était caché par aucun nuage.

Dans cette situation M. Guerreville n'avait qu'un désir, c'était que personne ne vînt troubler sa solitude. Mais , vers le milieu de la journée , la sonnette agitée avec violence le tira de ses méditations.

M. Guerreville est tenté de faire refuser sa porte, mais il n'a pas vu Jeune val depuis quelques jours , et , croyant que c'est le docteur qui vient le voir , il ne dit pas à Georges d'annoncer qu'il n'est pas visible.

Le domestique paraît bientôt à la porte de la chambre de son maître.

« Qui a sonné ? » demande M. Guerreville.

9 — C'est. . . cette jeune demoiselle. . . et puis ce jeune

n homme, qui sont déjà venus voir monsieur... sa )) filleule... et M. Jules... »

M. Guerreville laisse échapper un mouvement d'iiumeur ; Georges reprend :

« Ils m'ont demandé si monsieur était là... ma foi! » j'ai dit que oui... je ne savais pas si...

» — Je ne serai donc jamais libre de me livrer à » mes pensées... toujours dérangé!... Et comment se » fait-il qu'ils soient venus ensemble...

» — Ah!... je pense qu'ils se sont trouvés seule- » ment par hasard dans l'escalier: car ils n'ont pas » l'air de se connaître. . . Mais si monsieur ne veut pas » recevoir ce jeune homme et cette demoiselle, je » m'en vais leur dire... de s'en aller.

« — Imbécile... après avoir dit que j'y étais... ce » serait une impolitesse. . . Faites les entrer. . . — Tous » les deux , monsieur ? — Oui. . . je saurai plus vite ce » qu'ils me veulent... Allez, Georges. »

Le domestique s'éloigne, et M. Guerreville tache d'éclaircir un peu sa physionomie pour recevoir la visite des deux jeunes gens.

Bientôt la porte s'ouvre de nouveau , c'est Agatlie qui entre la première ; elle tient dans ses mains une jolie caisse dans laquelle est un myrte couvert déboutons ; la jeune fille semble fière de porter cet arbuste dont le poids doit être cependant un peu lourd pour ses mains délicates ; elle s'avance vers M. Guerreville, l'air moitié grave , moitié souriant , comme ces enfans qui , dans une cérémonie , tâchent de se donner une figure raisonnable , et sont obligés de se mordre les lèvres pour ne pas rire.

Derrière la jeune fille arrive Jules qui tient aussi une caisse dans ses bras, et c'est aussi un myrte qu'elle l'enferme. La même pensée, les mêmes souvenirs ont guidé celles qui les envoient , et elles ont naturellement fait choix de la même fleur. Mais le jeune homme s'avance d'un air plus grave , plus ému , et les yeux fixés sur le bouquet qu'il vient offrir.

M. Guerreville n'a d'abord témoigné qu'une légère surprise en voyant Agathe lui apporter un myrte , mais lorsque ses yeux rencontrent le bouquet que Jules tient également , une pâleur subite couvre son visage; ses souvenirs se réveillent... sa mémoire lui rappelle à quelle époque il se trouve, et, au lieu de se lever pour aller au devant des jeunes gens, il retombe sur sa chaise sans pouvoir prononcer une parole.

Cependant Agathe et Jules viennent à lui , la jeune fille se place à sa gauche , Jules prend l'autre côté ; chacun d'eux lui présente son bouquet , et ils lui disent presque ensemble.

« Mon parrain voulez- vous permettre? —

» Monsieur... je prends la liberté... — Je viens vous » souhaiter votre fête... et vous apporter ce myrte, )) ainsi que tous mes vœux et ceux de maman pour » votre bonheur... — Monsieur... daignez aussi re- )) cevoir mon bosquet... ma mère m'a dit que c'é- » tait aujourd'hui votre fête , et que vous me per- » mettriez de vous la souhaiter...

1» — Ma fête! c'est aujourd'hui ma fête »

balbutie M. Guerreville d'une voix entrecoupée , puis , leyant un peu la tête , ses yeux parcourent la

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chambre , ils semblent y cberclier quelqu'un ; mais bientôt, n'exprimant plus qu'un morne désespoir, ils retombent vers la terre , tandis que sa bouche murmure : « Elle était là autrefois... et à présent... ja- » mais... O mon Dieu! jamais!...

» — Oui , mon parrain , c'est aujourd'hui votre » fête, la Saint -Isidore, » reprend Agathe après avoir déposé sa caisse à quelques pas , * et je n'aurais » garde de jamais manquer à venir vous la souhai-

» ter c'est un si grand plaisir de présenter un

» bouquet à son parrain. . . voulez-vous me permettre » de vous embrasser? «

La jeune fille se baisse et tend sa joue rosée à M. Guerreville , celui-ci ne bouge pas ; elle se décide alors à déposer un baiser sur son front, mais aussitôt elle se recule, en s'écriant :

« Ah! c'est singulier comme mon pai*rain a

j> froid... »

Jules, qui depuis quelques minutes attendait que M. Guerreville daignât lever les yeux sur lui, espérant entendre de sa bouche un mot d'amitié, se pré ^ cipite alors vers lui, et pousse un cri d'effroi en voyant que M. Guerreville a perdu connaissance :

« Ah ! mon Dieu , mademoiselle ! mais il se

)> trouve mal il est tout-à-fait évanoui! — Se

» pourrait-il .... mon parrain.... # mon pauvre par- » rain... Ah! qu'est-ce que cela veut dire?... — Mais » que faire... que lui donner?... — Ahl attendez, je » vais appeler Jeaùnette... elle est venue avec moi... )' O mon Dieu ! mon pauvre parrain ! . . . »

Et la jeune fille vole chercher sa bonne , puis re-

vient près de M. Guerrevillc, elle lui frotte le front, lui tape dans la main. Pendant ce temps, Jules ouyre les fenêtres, cherche des flacons, des sels; Georges et Jeannette courent dans tous les appartemens, apportent mille choses, se heurtent, se bousculent, et se désolent parce que M. Guerreville est toujours dans le même état.

L'arrivée du docteur Jenneval fait renaître l'espérance dans tous les cœurs *, on court à lui , on lui montre celui que l'on s'efforce en vain de ranimer. Jenneval commence par s'informer de ce qui a pu amener cet évanouissement, et c'est Agathe qui s'empresse de parler.

« Monsieur, nous sommes arrivés ensemble , mon-

)^ sieur et moi... pour souhaiter la fête à mon par-

)) rain... Je ne sais pas s'il était malade aujour-

» d'hui?

» — Non , dit Georges , seulement aujourd'hui

» monsieur paraissait encore plus abattu plus

» triste qu'à l'ordinaire...

)) — Nous venions lui apporter chacun un bou-

» quet... et il se trouve que c'est chacun un myrte

)) que nous lui offrions. . . mais ce n'est pas cela qui a

» pu lui faire du mal , car les myrtes , cela n'a pas

» d'odeur, n'est-ce pas, monsieur?

» — Mais il nS s'attendait sans doute pas à votre

» visite ? » dit Jenneval , « qu'a-t-il dit en vous

» voyant?

» — Il a pâli , » répond Jules , «t puis il a eu l'air

» de regarder de tous côtés dans la chambre ; en-

» suite il a laissé retomber sa tête sur sa poitrine eii

» balbutiant quelques mots que je n'ai pu bien en- )» tendre.

» — C'est assez, » dit le docteur, « je devine... je » crois comprendre... éloignez-vous un moment... » passez dans une autre pièce. . . Vous, Georges, en- » levez ces caisses, que votre maître ne puisse les voir » en rouvrant les yeux.

» — Mais, monsieur, puisque cela ne sent rien î. . . » s'écrie Agathe. « — Veuillez me laisser agir, made- » moiselle. Georges, faites ce que je vous dis. »

On exécute les ordres du docteur, et les deux jeunes gens, tout interdits de ce qui vient d'arriver , s'éloignent tristement de celui qu'ils étaient venus fêter. *

Resté seul avec son ami, Jenneval s'empresse de lui donner tous les secours de son art. Au bout de quelques instans il voit M. Guerreville se ranimer ; bientôt ses yeux s'entr'ouvrent et se portent autour de lui, mais sa poitrine est oppressée, il respire avec peine. Le docteur lui prend la main et la réchauffe dans la sienne, en lui disant :

« Mon pauvre ami... ces jeunes gens vous ont fait

> bien du mal sans s'en douter... Oh! j'ai toutdevi- » né!... en venant vous souhaiter votre fête... à la- » quelle vous ne pensiez pas, sans doute, ils vous ont

> rappelé une époque où vous étiez heureux. . . où vous * aviez près de vous. . . celle que vous cherchez. . . que » vous regrettez sans cesse . . . Alors , peut-être . . . c'était » elle qui , la première, vous présentait un bouquet. . .

» — Ma fille ! . . . ma Pauline ! . . . » s'écrie M. Guerreville, <( oh! oui... oui... elle venait toujours la pre-

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y> mière... elle m'apportait un bouquet... et elle se » jetait dans mes bras... en me disant: Mon père! » que j 'aime à te fêter ! . . . »

En achevant ces mots, M. Guerreville appuie sa tête contre la poitrine de Jenneval, il n'a plus la force de parler, mais deux ruisseaux de larmes se font jour et inondent son visage. Le docteur le presse dans ses bras en lui disant :

« Pleurez... pleurez dans le sein de votre ami... » j'ai moi-même provoqué ces larmes qui vous étouf- » f aient... donnez un libre cours à votre douleur! .. . » en est-il de plus respectable que celle d'un père » abandonné par son enfant î . . .

» — O mon cher Jenneval!... je suis bien mal- » heureux!... mais il me semble, en effet, que ces » pleurs me soulagent... Oui... c'est ma fille. . . ma )) fille que je chérissais... qui cause aujourd'hui » toutes mes peines... Vous saurez tout, mon ami, je » ne veux plus avoir de secrets pour vous.. . vous êtes » digne de ma confiance... pardonnez-moi d'avoir » tant tardé à vous faire cette confidence... Âh! ce » n'était pas que je doutasse de votre amitié , mais » je voulais toujours cacher... la faute de ma fille.

» — Allons, mon ami... remettez- vous... vous » voilà mieux maintenant... Âh! combien je me fé- » licite d'être arrivé en ce moment !

» — Bon docteur ! . . . oui. . . je respire mieux ! . . . au- » jourd'hui, sans en savoir la cause, un redoublement y> de tristesse s'était emparé de moi... était-ce donc » comme un vague souvenir d'une époque jadis si > désirée?... je ne sais... Mais ces pauvres jeunes

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» gens qui étaient venus me fêter et que j'ai si tristo- » ment accueillis... je ne les vois plus.

» — Ils sont là... dans la pièce à côtp... où ils at- » tendent sans doute impatiemment que je leur pcr- » mette de revenir près de vous...

» — Pauvres enfans ! . . . c'est bien singulier î . . . leur » présence, leur vue m'a rendu plus malheureux... » et cependant... Ali! docteur, si vous saviez...

» — Vous me direz tout cela. . . et je crois que vous » m'apprendrez peu de choses ; car habitué par état » à étudier les sensations de mes malades , je sais » presque toujours d'avance ce que l'on veut me con- » fier. Vous sentez-vous assez remis pour recevoir ces » jeunes gens, ou voulez-vous qu'on les congédie ? » — Qu'ils viennent , docteur , je veux moi-même » les remercier pour leur souvenir... et leur bou- » quet. »

Jenneval va ouvrir la porte du salon , où Agathe et Jules, assis chacun dans un coin , attendaient avec anxiété qu'on leur apportât des nouvelles de M. Guerreville ;• sur un signe du docteur , ils se lèvent et accourent.

« Ah! mon parrain!... que cela m'a donc fait de » peine de vous voir sans connaissance ! « s'écrie Agathe, en allant prendre la main de M. Guerreville, tandis que Jules lui dit d'une voix émue :

«: — Etes- vous mieux, monsieur , comment vous

» sentez- vous ?. . . Ah ! j'étais bien inquiet bien dé-

» sole!...

» — Merci... Jules... merci, ma bonne Agathe, » répond M. Guerreville en s'efforcant de sourire. « Ce

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» n'était rien... une indisposition... dont j'ignore la » cause... mais cela est entièrement passé.

n — N'est-ce pas * mon parrain , (jue ce ne sont pas » nos myrtes qui sont cause que vous vous êtes trouvé » mal... quoique monsieur votre médecin ait voulu » faire ôter nos caisses d'ici?...

» • — Non... non, cène sont pas vos fleurs... — » Moi , le mien est bien joli , c'est celui qui est tout

» en boutons Si vous voulez, mon parrain, que

» j'aille le chercher. . . — Non , ma chère filleule

» laissez-le où on Fa placé... Je suis sensible à votre » attention à votre souvenir. . .

» — Oh ! mon parrain , moi , je ne savais pas que » c'était aujourd'hui votre fête : c'est maman qui me » l'a appris hier , en me disant : « Quoique ton par- » rain ne vienne guère te voir et n'ait pas l'air de » beaucoup se soucier de toi, c'est demain sa fête, et » il ne faut pas manquer d'aller la lui souhaiter ; » » et c'est aussi maman qui a acheté le mvrte, et

» elle a planté plusieurs petites pensées autour

» vous verrez. . . elle a dit que c'était allégorique!. . . »

Jenneval détourne la tête en souriant , et M. Guerreville se hâte de mettre fin au bavardage de sa filleule , en lui disant :

» Ma chère Agathe , vous remercierez beaucoup » madame votre mère... vous m'excuserez si je n'ai » pu aller vous voir... Monsieur Jules*, veuillez aussi » vous charger de mes complimens pour madame » Galet. . . Mes occupations. . . ma santé ne me permet- » tent pas toujours de disposer de mon temps... En » attendant que j'aille vous voir , j'espère que vous

» voudrez bien à votre tour recevoir mon hoiiquet. . . » car je suis fort distrait , je pourrais oublier le jour » de votre fcte, et c'est pourquoi je veux vous le y> donner aujourd'hui. »

Jules se taisait et baissait les yeux ; quelque chose lui disait que c'était encore un rouleau de napoléons qu'on allait glisser dans sa main , et depuis qu'il avait donné à sa mère celui que M. Guerre ville avait prétendu lui devoir, celle-ci n'avait jamais entendu son fils former un désir sans qu'il fût aussitôt satisfait; enfin, le jeune homme pouvait contenter son .goût pour le spectacle sans être obligé de demander de l'argent à son père , et de cette façon la paix régnait dans la boutique de la parfumeuse.

Mais mademoiselle Agathe , qui n'a pas l'habitude de garder long-temps le silence, à moins d'y être forcée , s'empresse de répondre à M. Guerreville qui est allé vers son secrétaire :

« Olî ! mon parrain , j'accepterai tout ce que vous )> voudrez bien me donner , et j'aime autant que ce » soit tout de suite que le jour de ma fête , car c'est » vrai que vous pourriez bien l'oublier... vous avez » tant de choses dans la têteî... D'ailleurs, maman » m'a dit que je ne devais jarnais rien refuser de vous. . . » et je ne voudrais pas lui désobéir !

» — Tenez donc, ma chère filleule, » dit M. Guerreville, en donnant un petit portefeuille à Agathe, « voilà mon bouquet. . . allez et soyez heureuse — c'est » mon sincère désir... »

La jeune fille prend le petit portefeuille dans lequel

elle voudrait déjà pouvoir regarder, et elle fait une grande révérence , en murmurant :

« Merci , mon parrain. »

M. Guerreville s'est ensuite approché de Jules , il lui présente un élégant souvenir fermé avec des agrafes d'or , en lui disant :

« Voici mon bouquet. . . j 'espère que vous vous rap- )) pellerez que je suis un vieil ami de... votre famille^ )) et que vous ne me ferez pas le chagrin de refuser. »

Jules prend le souvenir en rougissant , car quelque chose lui disait que les tablettes renfermaient un autre présent , et il balbutie quelques remercîmens , pendant que M. Guerreville lui serre la main ; Jules voudrait bien embrasser celui qui , malgré son air de froideur , se montre si généreux pour lui ; mais , quoiqu'il en ait grande envie , il ne se sent pas le courage de lui demander cette faveur; et, après avoir poussé un gros soupir, il salue M. Guerreville, et prend congé de lui.

Mademoiselle Agathe s'empresse d'en faire autant, car elle voudrait déjà être sortie afin de pouvoir visiter son portefeuille, elle court embrasser son parrain, fait plusieurs révérences au docteur et s'en va avec Jeannette en sautillant et en criant :

« Au plaisir , mon parrain ; portez- vous mieux , et » venez-nous voir si vous en avez le temps. »

A peine au milieu de l'escalier , Agathe s'arrête et feint d'avoir à renouer le cordon de son soulier pour laisser passer devant elle Jules , qui la salue et s'éloigne. Restée seule avec sa bonne , la jeune fille tire son petit portefeuille de son sac , en disant :

« Cei^laincmcnt , mon parrain ne m'aurait pas » donné que ce méchant petit portefeuille qui n'a )) rien de bien extraordinaire... Je ga(je qu'il y a » quelque chose dedans; n'est-ce pas, Jeannette? » — Oh! oui, mademoiselle; c'est ben probable... » est-il lourd?... — Non, il n'est pas lourd... ça ne » sonne pas. . . Voyons. . . »

Le portefeuille est ouvert, Agathe l'examine, le parcourt avec tant de précipitation qu'elle n'a pas encore aperçu la poche qui est à l'entrée, elle feuillette, secoue et murmure déjà : «• C'est singulier ! il n'y » a rien. . . il n'est pas magnifique le bouquet de mon » parrain, j'aurais mieux aimé le souvenir, alors. »

Mais Jeannette qui regarde aussi , aperçoit la petite poche , et dit à la jeune fille : « Mademoiselle, voyez )) donc , il me semble que vous n'avez pas regardé » dans ce petit gousset-là. »

Agathe s'empresse de visiter cette partie du porte- ^'^ feuille , et elle pousse un cri de joie :

« Ah! Jeannette! un billet de banque... un billet » de banque de mille francs!...

» — C'est4 possible, mamzelle... — Oui, Jean- » nette. . . oh ! je connais bien les billets de banque. . . » papa m'en a fait voir quelquefois en me disant : )) Voilà des chiffons avec lesquels on achèterait Paris. » — Ah ! mamzelle , faites-moi donc voir encore » comment c'est fait î . . . — Mille francs ! . . . oh ! le » beau cadeau ! . . . est-ce aimable un parrain ! . . . oh ! )) que je suis contente! j'ai envie de remonter l'em- » brasser... — Oh! non, mamzelle, il verrait que n nous sommes restées dans F escalier. — Tu as rai-

» son, dépêchons -nous plutôt de rentrer, que je » fasse voir chez nous mon beau billet de mille » francs!... »

Et Agathe s'éloigne bien vite avec sa bonne, et tout le long du chemin elle tient sa main sur son portefeuille , et quand elle a fait cent pas elle l'ouvre pour s'assurer si son billet de banque est toujours dedans ; enfin elle arrive chez sa mère , et sa première parole est pour lui dire :

« Maman , mon parrain m'a fait cadeau d'un » billet de banque de mille francs ! »

Et madame Grillon répond en souriant : « Je le '» crois bien! on n'a pas tous les jours une filleule » comme toi! »

Jules est moins impatient que mademoiselle Agathe ; cependant le souvenir l'occupe ; plusieurs fois , en retournant chez lui , il le sort de sa poche , le retourne et l'admire ; mais il ne l'ouvre pas ; il veut d'aibord le montrer à sa mère, à qui il a promis de revenir sur-le-champ lui compter comment son myrte aura été reçu.

Maria était seule , elle attendait le retour de son fils avec impatience. Dès qu'elle le voit , elle le presse de questions ; Jules y met un terme en lui disant tout ce qui s'est passé.

En apprenant que M. Guerreville a perdu connaissance , la mère de Jules est vivement émue , des larmes mouillent ses patqjières , elle reste un moment absorbée dans ses réflexions , puis elle s'écrie : « Une » jeune personne , dis-tu , venait aussi souhaiter la » fête à M. Guerreville?

•f> — Oui, m«i mère, c'est sa filleule, car elle le » nommait sans cesse : mon parrain...

» — Sa filleule?... ali î oui... je me rappelle, la » fille de madame Grillon !...>»

En prononçant ce nom, un sourire amer vient errer sur les lèvres de la parfumeuse qui ajoute en soupirant :

« Et sans doute c'est aussi un myrte que cette » jeune personne a offert à M. Guerreville? — Oui, » ma mère. . . nous avions tous deux le même arbuste. . . » M. Guerreville a donné à sa filleule un petit porte- » feuille , et à moi ces tablettes qui sont bien élé- » gantes... Tenez... les voici, ma mère!... je ne les » ai pas encore ouvertes. »

Maria prend les tablettes , ôte le crayon qui les ferme , et bientôt un billet de banque s'en échappe et voltige sur le comptoir. « Mille francs! » s'écrie Jules en examinant le billet, et un sentiment de plaisir fait rayonner ses traits; puis, presque aussitôt, il regarde sa mère et ajoute : « Mais dois-je accepter )) un cadeau aussi considérable?

» — Oui, mon fils, » répond Maria en baissant

les yeux, « oui car en refusant vous pourriez

» fâcher M. Guerreville... et vous devez vous mé- « nager son amitié. »

Jules prend alors le billet de banque et le serre dans ses tablettes qu'il semble ne pouvoir se lasser d'admirer. Au bout d'un instant sa mère lui dit d'une voix émue :

« Et M. Guerreville vous a-t-il embrassé? —Non, » ma mère... et moi... je n'ai pas osé l'embrasser...

» quoique j'en eusse bien envie. — Pas une ca- » resse ! . . . » se dit Maria en se détournant pour cacher ses larmes. « Ah! cela eût mieux valu que » de l'argent ! . . . »

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