UN RECIT
A peine Agathe et Jules s'étaient-ils éloignés de chez M. Guerreville, que celui-ci , appelant son domestique , lui ordonna de ne plus laisser entrer personne, ne voulant pas être interrompu dans l'entretien qu'il allait avoir avec le docteur.
Resté seul avec Jenneval , M. Guerreville s'assied près de lui , et sans préambule commence son récit :
« Je passerai rapidement sur ce qui n'a point de )> rapport à mes peines. Je suis fds d'un magistrat » distingué , j'ai une vingtaine de mille francs de » rente. Orphelin de bonne heure, grâce à mon nom » j'obtins facilement un emploi important dans une » administration ; mais , chérissant ma liberté ,• et » n'ayant point d'ambition, je donnai ma démission » au bout de quelques années ; d'ailleurs , mon hufi meur un peu brusque, et la franchise de mon ca-
» ractère faisaient de moi un mauvais courtisan , et » m'auraient toujours empêché de parvenir dans le » chemin des grandeurs.
» Voilà pour ce qui regarde ma position dans le » monde, venons à ce qui touche mes sentimens.
» Jeune, l'amour avait pour moi mille attraits; » né avec un cœur brûlant , avec une ame ardente , » je m'abandonnais peut-être trop vite aux charmes ï) d'une première impression, que bientôt une autre » me faisait , sinon oublier, du moins beaucoup né- » gliger. Enfin j'eus de ces liaisons qui, pour la plu- » part des jeunes gens , ne sont que des caprices ; » mais chez moi c'était toujours de l'amour. Je le » croyais.
» Je n'avais encore que vingt-cinq ans, lorsque je » rencontrai dans le monde mademoiselle Demont- » fort, j'en devins éperdûment amoureux, et je l'é- )) pousai , bien persuadé que mon amour serait » éternel.
» Ma femme était douce, bonne, aimable... et, » malgré cela , au bout de quelque temps, je lui fus » infidèle... Docteur, je m'avoue coupable... mais » j'ai l'habitude d'être franc... et je ne me suis ja- » mais fait des vertus que je n'avais pas.
» Je possédais une fort jolie propriété près d'Or- » léans ; ma femme aimait le séjour de cette campagne, » elle voulut s'y fixer; mais moi je venais souvent à » Paris, et alors j'y jouissais de toute la liberté d'un » garçon : c'est vers ce temps que je fis connaissance » d'une jeune et jolie fille. . . nommée Maria. . . J'en de- » vins amoureux, . . et j'eus le malheur de lui plaire. . .
)) Cependant je n'employai aucun artifice, je ne lui » cachai pas que je n'étais plus libre... Malgré cela » Maria m'avoua qu'elle m'aimait... Ah! docteur, la » raison est bien faible dans cet âge où l'amour a » tant de force... JNous lûmes coupables... Bientôt » Maria s'aperçut qu'elle portait dans son sein un » gage de nos amours... Heureusement j'étais riche, » je pouvais assurer le sort de cette jeune fiUe et la » mettre à l'abri du besoin; mais Maria était fort » jolie!... au moment où j'allais lui acheter un éta- » blissement, un homme lui proposa sa main. Maria » était incapable de vouloir le tromper, elle ne lui » cacha pas sa position ; malgré cela , cet homme » persista dans la résolution de l'épouser. Maria vint » me consulter... elle aurait préféré ne vivre que )x pour moi , mais je l'engageai à assui^er le sort de » son enfant, et elle m'obéit...
» — Je parierais, » dit le docteur, « que ce jeune » Jules est l'enfant de cette tendre Maria. »
M. Guerre ville ne répond à Jenneval qu'en lui pressant fortement la main ; puis il reprend son récit.
« Vers cette époque aussi je rencontrai dans le » monde une femme jeune et jolie, mariée... contre y> son gré!... à un homme qu'elle n'avait jamais » aimé... c'est du moins ce qu'elle me dit... Je me » suis aperçu depuis que c'est ce que disent toutes les » femmes lorsqu'elles ont quelque faiblesse à se )) reprocher. Je consolais cette dame de ses ennuis ; » son époux était alors absent ; son voyage se pro-
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» longea et la situation de cette dame devenait em- » barrassante... Vous comprenez, docteur?
» — Parfaitement. . . Enfin , le mari revint , tout » s'arrangea , car les maris sont les meilleures gens » du monde, et vous fûtes le parrain de la petite » Agatlie; n'est-ce pas ainsi que finit votre liis- » toire?
» —Oui, docteur, c'est cela... Voilà bien des » fautes ; mais j'ai voulu tout vous dire et vous faire » une entière confession. Cependant, après la pre- » mière année de notre mariage , ma femme m'avait » rendu père d'une fille. .. elle vint au monde si ché- » tive, si délicate, que l'on conseilla à ma femme » de la faire nourrir dans la Franche-Comté , où nous » avions une tante qui devait veiller sur notre en- » faut ; nous suivîmes cet avis , et chaque année nous )) allions \oir notre fille. Je ne puis vous dire avec » quel plaisir je l'embrassais ! . . . Chaque fois je vou- » lais la ramener avec nous ; mais je cédai aux con- » seils du docteur. Ce ne fut que lorsqu'elle eut )) atteint sa sixième année , que nous reprîmes notre » Pauline avec nous. Alors... oh! alors, je commen- )x çai à m'absenter moins souvent ; mes excursions à » Paris devinrent plus rares , je me trouvais si bien » près de ma fille!... En la pressant contre mon » cœur, je goûtais un bonheur si pur , si nouveau » pour moi ! . . . Ah ! mon cher Jenneval , je compris p alors qu'il est un sentiment inaltérable qui peut » un jour nous dédommager de la perte de tous les » autres ! . . . c'est celui que l'on éprouve pour ses » enfaus... J'avais pour ma femme la plus sincère
» amitié, mais ma fille me la rendait encore plus » chère. Pauline en grandissant devenait si aimable. . . » si prévenante... mes idées changèrent, je devins
» sage , raisonnable Assurer le bonheur , l'ave-
» nir de ma fille , voilà quelles étaient mes pensées.
» Si j'allais encore quelquefois à Paris, à peine y
» étais-je, qu'il me tardait de m'en éloigner pour
» retourner près de ma fille... A Paris, cependant, il
» y avait Jules et Agathe... Eh bien, docteur, croi-
» riez-vous que la vue de ces deux enfans m'était
» plus pénible qu'agréable?... Quelquefois, en pré-
» sence de leur mère , je ne pouvais me dispenser de
» les embrasser... mais alors il me semblait que je
» leur donnais des caresses qui appartenaient à ma
» fille. . . et , loin que mon cœur y prît quelque part,
n c'était toujours un ennui pour moi. Cependant ,
» suivant les lois de la 'nature, Jules et Agathe de-
)) vaient avoir à mon amour autant de droits que
» Pauline... D'où vient donc qu'il n'en était pas
» ainsi?... Docteur, expliquez-moi cette singularité
» qui, j'en suis certain, ne m'est point particulière,
» et que bien d'autres ont remarquée comme moi.
» Comment se fait-il que les fruits de l'amour , de
» l'intrigue, du mystère, ne soient vus par nous
» qu'avec indifférence, tandis que nous chérissons
y> les enfans que l'hymen nous donne , quoique sou-
» vent l'amour ait eu bien peu de part à leur nais-
)) sance ; est-ce parce que les premiers nous rappellent
» une faute , une faiblesse que nous voudrions ou-
» blier?...
» — Non, mon cher Guerreville; mais c'est, je
» crois , parce que notre cœur ne s'ouvre qu'à ceux » qui nous donnent le doux nom de père... Oui, w mon ami , ce nom qui nous demande en même » temps amour et protection, éveille dans notre » ame les plus tendres sentimens de la nature , et , je i> vous le certifie, notre mémoire aura beau nous » rappeler un ancien attachement , une femme ai- » mable et belle aura beau nous regarder d'une » foçon toute significative en nous présentant un joli )i petit garçon , jamais nous ne sentirons s'émouvoir y> nos entrailles paternelles pour l'enfant qui ne pourra » nous appeler son père. »
M. Guerreville réfléchit quelque temps aux paroles de Jenneval , puis il reprend son récit :
« Ma fille avait près de onze ans , lorsque nous » perdîmes sa mère. Je fus doublement affligé de » cette perte , qui m'enlevait à moi une bonne , une » sincère amie , qui avait toujours été indulgente » pour mes fautes; et privait ma Pauline d'un guide, » d'un appui de tous les instans; dès lors je jurai » de me consacrer entièrement à ma fille , et je tins » parole. Cessant de venir dans la capitale où rien » ne m'attirait , je me fixai près de l'enfant chéri » qui j)08sédait toutes mes affections ; je consacrai » mes loisirs à surveiller son éducation-, je lui donnai » tous les maîtres qu'elle parut désirer ; je tâchai » aussi de réunir près d'elle tous les plaisirs de son » âge; enfin , je m'étudiai à remplacer sa mère ; et , )) si parfois mon parler un peu brusque semblait 0 intimider ma fille, je me hâtais par une caresse
» de ramener la joie^^sur son front et le sourire sur » ses lèvres.
» Ma Pauline avait atteint sa seizième année. Déjà » dans ma pensée je me disais : il faudra lui choisir » un époux qui comprenne bien cette ame douce , )) sensible, et craintive — ; qui se consacre comme » moi à faire son bonheur!... Car je ne pardonne- » rais pas à celui qui ferait verser une larme à ma » fille!...
« Mais cette pensée ne s'offrait encore que vague- » ment à mon esprit. Pauline était si jeune ! Heu- » reux près d'elle f je jouissais de mon bonheur, du » sien... car ma fille m'aimait tendrement... Oh! » oui , elle chérissait son père , quoique mon air ,
» quelquefois sévère la rendît souvent craintive
» et timide avec moi!... Fatale timidité! c'est
» elle qui empêcha ma fille de me donner toute sa » confiance. »
M. Guerreville repose quelques momens sa tête dans ses mains ; on voit qu'il est arrivé à l'endroit le plus pénible de son récit , enfin il rassemble son courage et continue :
« Nous recevions souvent du monde , des habitans » d'Orléans , des propriétaires des environs : je ne » voulais pas que ma fille vécût dans la solitude. y> Pauline était charmante , tout le monde me le diy> sait: moi, je pensais que ma fille l'aurait toujours » été à mes yeux.
» Un jour, chez un riche propriétaire de nos voi- » sins , nous fîmes connaissance avec un jeune homme » nommé Daubrav, il venait de Paris , il comptait
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» voyager pour son instruction. Fort jeune encore, » car ce Daubray avait à peine vingt-trois ans , tout » chez lui prévenait en sa faveur : figure , manières , » conversation; il était difficile de ne pas se sentir » entraîné vers lui. Il avait bon ton, possédait tous » les talens ; il était , disait-on , d'une famille riche ; » enfin chacun recherchait sa société. Il vint chez » moi. Je le recevais avec plaisir; il dessinait agréa- » bîement, il faisait de la musique avec ma fille; « je ne prévoyais aucun danger dans cette liaison... « D'ailleurs, quand par hasard j'étais absent, une » femme... que je croyais sûre, avait reçu de moi » l'ordre de ne point quitter ma fille. Quelques mois » s'écoulèrent. Pauline devenait pensive , mélan- » colique ; et , plus d'une fois , inquiet du change- » ment que je remarquais dans son humeur, je lui » ^vais demandé si elle avait quelque chagrin ; mais » toujours un sourire et un baiser étaient sa réponse ; » et moi je lui serrais la main , persuadé qu'elle n'a- » vait pas de secret pour son père.
» Un soir elle me quitta plus triste , plus pâle que » de coutume ; en m'embrassant il me sembla qu'elle » tremblait. Je pris une de ses mains que je gardai » long -temps dans la mienne, et je lui dis : « Chère » enfant, si tu as quelque peine, ce serait bien mal » de ne point me les confier, car il n'est point de sa- » crifice que je ne fasse pour assurer ton bonheur. »
« Elle baissa les yeux, et s'enfuit comme si elle eût » craint de parler. Resté seul , je cherchais d'où pou- » vait venir le trouble de ma fille, et pour la première » fois, je soupçonnai qu'elle pouvait aimer ce jeune
j» homme qui venait nous voir presque chaque jour. » Mais alors , pourquoi ne pas m'a vouer son amour ; » et si ce Daubray aime ma fille , pourquoi ne pas » me demander sa main? Yoilà ce que je pensais, et » j' attendais le lendemain avec impatience pour for- » cer Pauline à m'ouvrir son cœur... mais ce lende- » main, arriva et je ne revis plus ma fille... Elle était » partie. . . Elle avait abandonné son père. . . Partie. . . » pour toujours. . . O mon Dieu ! attendez, mon ami, » attendez, que je respire... le souvenir de ce jour » fatal est toujours cruel pour moi!...
» En m'éveillant chaque jour, j'avais l'habitude » d'aller embrasser ma fille. Je me rends à sa y> chambre ; Pauline n'y est point ; je descends , j'ap- » pelle madame Armand : c'était la femme qui était » continuellement près de ma fille , et que , par son » âge raisonnable, j'avais crue digne de ma confiance; » je ne la rencontre pas. Je vais au jardin , mes j> recherches sont inutiles. J'interroge le jardinier, » tandis que mon fidèle Georges parcourt déjà les » environs pour tâcher de rencontrer ces dames. Le » jardinier n'a vu personne ; mais il m'apprend que » le matin , en se rendant à sa besogne , il a trouvé. * » poussée seulement une porte du jardin qui donne » sur la campagne , et qui habituellement était ferî) mée en dedans à double tour.
M Cette circonstance me surprend; on ne sortait » presque jamais par cette porte qui donnait sur un » chemin avoisinant la route ; par quel hasard ma » fille et sa gouvernante ont-elles de préférence pris » C3 chemin? Inquiet, tourmenté, je i^etourne dans
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« la chambre de ma fille. En la parcourant des » yeux j'aperçois sur une table une lettre ; elle m'était.
» adressée, et je reconnais l'écriture de ma fille!
« Oh! alors je prévois un horrible malheur!
» Tenez... la voilà cette lettre fatale... lisez-la, mon » ami. »
Jennev^al prend une lettre que M. Guerreville tire d'un portefeuille qu'il porte toujours sur lui ; les caractères en paraissaient tracés d'une main tremblante, et l'on voyait encore la marque des larmes que l'on avait répandues en l'écrivant. Le docteur lit d'une voix émue :
« Mon père, pardonnez-moi... Oh! pardonnezmoi , si j'ai commis une faute en ne vous avouant pas mon amour pour Daubray... mais il m'a dit que vous lui aviez refusé ma main... et que pour vous faire consentir à notre union... il me fallait absolument le suivre et vous quitter pendant quelque temps. . . Vous quitter. . . il me semble que c'est bien mal; mais madame Armand, qui est dans le secret de nos amours, pense aussi que ce parti est le seul qui puisse nous faire obtenir votre consentement. Daubray me presse, me supplie... O mon Dieu !... Je vais vous causer bien du chagrin ; mais je reviendrai... Oh! oui, mon père, soyez sur que je reviendrai, et je suis bien certaine que vous ne repousserez pas votre Pauline. »
M. Guerreville , qui n'a pu entendre cette lecture sans répandre encore des pleurs , reprend la lettre , la i^eplace avec soin dans son portefeuille, et s'écrie : « En lisant cela... je compris toute l'étendue de
» mon mallienr J'avais été indignement abusé ,
» trahi par ce Daubray et par cette femme char^jéc » de veiller sur ma fille ; mais ce jeune liomme avait » aussi trompé ma Pauline, en lui disant que je lui )) avais refusé sa main : jamais il ne m'avait dit un » mot touchant ce sujet. Pourquoi donc ce men-
» songe? pour engager ma fille à se laisser enle-
» ver?... mais s'il l'aimait réellement, pourquoi ne » pas m'avoir en effet demandé sa main?... Eût-il » été sans fortune, sans avenir, je n'aurais jamais » pu résister aux prières de ma fille. Mes conjectures » étaient cruelles... car je prévoyais que ma Pauline » avait été trompée comme moi. Dans les premiers » momens de mon désespoir , je voulus avertir les au- » torités, faire courir sur les traces des fugitifs... » mais bientôt je sentis tout le tort que cet éclat ferait » à ma fille... Moi, publier sa faute... peut-être son
» déshonneur! Oh! non, je résolus au contraire
» d'employer tous mes soins à le cacher , et je me dis : * » quand ma fille reviendra près de moi , je ne veux » pas que , devant le monde , elle soit exposée à rou- » gir. . . Cependant je commençai par me rendre chez » la personne où j'avais vu M. Daubray pour la pre- » mière fois ; et là , tâchant de maîtriser mon émo- » tion , je dis qu'ayant appris le départ de ce jeune » homme , je désirais connaître son adresse à Paris , » ou du moins celle de quelqu'un de sa famille, afin » d'avoir de ses nouvelles lorsque je m'y rendrais. » On m'avoua alors qu'on n'en savait pas plus que moi. » Daubray avait été amené, présenté par un jeune î> homme que l'on connaissait assez intimement ;
» mais celui-ci était parti pour la Russie où il était » mort en arrivant; ainsi, pas moyen d'avoir aucun » renseignement positif sur ce Daubray et sa famille , » sur laquelle peut-être il nous avait trompés ; et c'( st » ainsi que dans la société on accueille trop souvent » des inconnus , que l'on se lie avec des personnes que » l'on rougirait de fréquenter si l'on connaissait bien » leurs antécédens. Je revins chez moi , et je réfléchis » au parti qu'il me fallait prendre pour cacher à tout » le monde la faute de ma fille. Je n'en vis qu'un » seul, c'était de partir sur-le-champ avec mon fi- » dèle Georges , de quitter cette demeure où pendant » si long-temps j'avais vécu heureux près de ma Pau- » line , et de faire dire que j'étais en voyage avec ma
» fille. Mon jardinier reçut mes instructions Ce
» brave homme m'était dévoué; il me jura que ja- » mais personne ne saurait que ma fille m'avait aban- » donné... et moi je devais lui écrire partout où je » m'arrêterais, et lui donner mon adresse, afin qu'il » put sur-le-champ m'envoyer les lettres qu'il rece- » vrait pour moi.
» Je partis donc... Je quittai ma propriété. Je » vins d'abord à Paris ; car c'était là que j'espérais » retrouver ma fille. Je m'informai partout si l'on » connaissait quelqu'un du nom de Daubray; je n'ap- » pris rien... Cette famille était inconnue. Au bout » de quelques jours , mon jardinier m'envoya une « lettre; elle était de ma fille; mais on avait eu la » précaution de la remettre à quelque voyageur, et » elle portait seulement le timbre d'Orléans. Ma )) Pauline me demandait de nouveau pardon de sa
» faute; elle pleurait de clia(>Tin, me disait-elle, de ne
» plus embrasser son père;.mai8 elle se flattait de pou-
» voir bientôt venir avec son époux me demander sa
» grâce. Ces lettres me rendaient un peu d'espc-
" rance, et, quelle que fût la faute de ma fdle, il me
» tardait de la presser dans mes bras!... Je sentais
» bien que je ne pourrais estimer ce Daubray, qui ,
» pour me forcer à lui accorder la main demaPau-
» line, avait cru indispensable de l'enlever, de Far-
» radier du toit paternel ; car, au milieu de toutes
)> les erreurs de ma jeunesse, je n'eus jamais de telles
» fautes à me reprocher... et si j'ai séduit quelques
» femmes, quelques jeunes lilles, du moins il n'y avait
» pas auprès d'elles un père, une mère, que je privais
)) de l'appui, de la consolation de leurs vieux jours.
» Mais je me disais : pour ma fille, je pardonnerai à son
» amant, et peut-être qu'en ma présence cet homme
» n'osera pas la rendre malheureuse.
» Je continuai mes perquisitions; je me rendis inco-
« gnito à Orléans; je ne fus pas plus heureux; je revins
» à Paris; six semaines s'écoulèrent. Je reçus encore
» des nouvelles de ma fdle ; elle me promettait tou-
» jours de revenir près de moi ; mais il me sembla
» déjà voir dans sa lettre une teinte de tristesse plus
» vive ; elle ne m'écrivait pas tout ce qu'elle éprou-
» vait... Je le devinais aux moindres mots qu elle
D avait tracés... Je connaissais si bien le cœur,
» l'ame de ma fdle... cette ame craintive et ai-
» mante, que l'oiî avait dû indignement abuser pour
» lui faire croire qu'elle devait s'éloigner de son
» père.
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» J'étais vivement inquiet; mais l'espérance ne » m'avait pas abandonné. Chaque matin je me flat- » tais que le jour ne s'écoulerait pas sans ramener » ma fille dans mes bras. Mon jardinier avait reçu » mes ordres ; il devait m'envoyer sur-le-cliamp ma » Pauline, en lui assurant d'avance que j'étais prêt à » pardonner. Plus de deux mois se passèrent ; enfin » je reçus une lettre de Pauline ; elle s'accusait plus » vivement; elle se reprochait plus amèrement sa » faute ; je vis que ses larmes avaient mouillé cet » écrit, et je me dis : Ma fille est malheureuse. Mais » elle terminait en me promettant de revenir se jeter » à mes pieds , et de ne plus jamais s'éloigner de » moi. Hélas!... cette lettre fut la dernière!... Oui, » mon ami, depuis ce temps je n'ai eu aucune nou- » velle de ma fille..» et voilà bientôt huit ans... « huit ans découlés depuis que j'ai reçu sa dernière » promesse de revenir dans mes bras. Ah! jugez de M ma douleur... de mon désespoir!... J'ai recom- » mencé mes recherches ! . . . pendant plusieurs années , » j'ai voyagé... j'ai parcouru l'Italie, la Suisse, l'An- )) gleterre, toujours m'informant , demandant, fai- » sant les perquisitions les plus minutieuses , courant )) sur les traces des personnes que (quelques points » de ressemblance me faisaient prendre pour ceux que » je cherche... et toujours déçu dans mes espéran- » ces ! Fatigué de mes voyages , je vins me retirer à » Château-Thierry. Je fuyais le monde, vous en » comprenez maintenant la raison; non-seulement » ma douleur m'empêche d'y trouver aucun charme ; » mais si j'y rencontre quelqu'un qui me connaisse,