‹ ZizineChapitre 24 sur 30 · L ANGE GARDIEN · texte numérisé non relu

L ANGE GARDIEN

Emile ne passait plus un jour sans aller chez madame Dolhert ; la grand'maman l'accueillait comme un homme auquel on espère bientôt donner le nom de fils , et Stéphanie ayec ce sourire enchanteur qui laisse voir à tous les yeux les plus secrètes pensées du cœur.

Mais ce n'était pas ainsi que Famant de Stéphanie voulait être aimé ; devant le monde, continuant à se conduire avec une extrême réserve , ce n'était qu'à la dérobée , bien bas , et loin des regards de son aïeule, qu'Emile faisait entendre à la jeune fille des paroles d'amour : mais alors ses paroles étaient brûlantes , ses yeux avaient une expression qui forçait Stéphanie à baisser les siens ; enfin ses mains caressantes cherchaient sans cesse à s'approcher , à toucher la robe , le bras ou le genou de la jeune fille , qui quelquefois

se sentait tout-à-conp enlacée et fortement pressée contre un cœur dont les batteniens précipités annonçaient les ardens désirs.

Stéphanie répondait avec candeur , avec amour , aux transports de celui qui semblait si heureux près d'elle. Pourtant lorsque Emile, profitant d'un moment où ils étaient seuls , la pressait tendrement dans ses bras , elle éprouvait un trouble , une agitation qui ressemblait à de la crainte , et elle se dégageait des bras qui voulaient la retenir , en disant : y Mais , mon » ami , puisque vous m'aimez tant , pourquoi donc » ne me le dites- vous jamais devant ma mère ? Quand i-> il y a du monde , vous me regardez à peine... vous » avez l'air de craindre que l'on ne devine notre » amour; pourquoi donc cela?... nous ne faisons pas » mal de nous aimer... vous me l'avez dit vous- » même ; alors à quoi sert de le cacher ? » •

A ces questions , Emile répondait : w — Je ne puis )^ encore avouer mon amour... des raisons de famille » m'en empêchent ; mais , chère Stéphanie , cela ne » doit pas nous empêcher de nous aimer. Cependant, )) comme le monde est méchant , comme il juge » toujours mal les actions des autres , il ne faut pas » le mettre dans la confidence de nos secrets senti- » mens. Croyez-moi , le mystère donne encore plus » de charmes aux amours. N'est- on pas cent fois plus » satisfaits d'un bonheur que tous les autres ignorent ? » chère Stéphanie , laissez-moi vous voir en secret... » permettez-moi d'avoir avec vous de ces doux en- » tretiens pendant lesquels nous pouvons au moins

» échanger ces tendres caresses que le monde blâme- » rait et qui me rendent si lie ur eux. »

Stéphanie soupirait et balbutiait : « En secret..... » comment? je ne vous comprends pas... »

Mais lorsque Delaberge allait essayer de se faire comprendre , Zizine ou la bonne maman venaient , par leur présence, l'empêcher d'en dire plus.

Plusieurs mois de séjour chez les dames Dolbèrt avaient déjà produit un grand changement dans les manières, dans le langage de Zizine; c'était toujours une petite fille délicate , pâle et sérieuse ; pourtant ce n'était plus un enfant de porteur d'eau. Habile à comprendre ce qu'il fallait faire pour plaire à ses protectrices, Zizine avait bien vite perdu ce qui décelait l'enfant d'un homme du peuple ; mais son cœur était toujours resté le même , il n'oubliait pas Jérôme , et lorsqu'un mois s'écoulait sans qu'elle le vît , la petite fille devenait triste et se cachait quelquefois pour pleurer.

Sans en deviner la cause , Zizine s'apercevait bien que Stéphanie n'était plus la même pour elle. Sa jeune protectrice l'embrassait encore , mais elle ne lui parlait plus si souvent. Les jeux , les poupées avaient été entièrement mis de côté; Stéphanie, presque tou^ joui^s distraite ou rêveuse, n'entendait quelquefois pas les paroles de la petite fdle, qui lui répétait souvent :

« A quoi donc penses-tu ? »

Enfin un jour que Stéphanie s'obstinait à ne pas lui répondre , l'enfant se mit à pleurer. A la vue de ses larmes , Stéphanie courut à elle , la prit dans ses bras , et lui dit :

t Pourquoi pleures-tu, Zizine?... qu'est-ce qu'on

» t'a fait? — On ne m'a rien fait c'est que tu ne

» m'aimes plus... — Je ne t'aime plus , ma Zizine ! )> et pourquoi donc dis-tu cela ? — Parce que je le » vois bien... tu ne me dis plus rien... tu ne joues » plus avec moi... tu es toujours triste... Je vois que » je t'ennuie. . . alors je veux retourner avec mon père » le porteur d'eau. — Toi , me quitter! oli non , non, » je ne le veux pas... car je t'aime toujours... oh ! oui, » toujours!... Mais, vois-tu, c'est que... quand on » est 'grande... on pense à beaucoup de choses... on » a des idées. . . des. . . enfin je ne peux pas te dire tout » cela à présent , parce que tu es trop petite. . . mais » cela ne m'empêche pas de bien t'aimer; pardonne- » moi, si quelquefois je suis maussade... mais ne » me quitte pas... oh! ne me quitte jamais, car, » dans le fond du cœur , je suis toujours la même » pour toi. »

Zizine avait été facilement consolée par ces douces paroles , et depuis qu'elle avait l'assurance que sa vue n'ennuyait pas Stéphanie , elle ne craignait plus de rester à ses côtés , même lorsque celle-ci ne lui parlait pas.

Emile avait plus d'une fois témoigné de l'humeur de trouver constamment l'enfant près de Stéphanie ; un soir il lui dit à demi- voix :

« Quel supplice de voir toujours cette petite fille » près de vous! ... on dirait qu'elle est chargée de vous » suivre... d'épier vos moindres actions.

» — Oh ! ce n'est pas cela , » répond Stéphanie ; « c'est qu'elle m'aime tant que son plus grand bon-

» heur est d'être près de moi. — Elle vous aime

» c'est possible... mais moi aussi je vous aime, et il » me semble que je devrais obtenir la préférence. i> — Mon cher Emile , il ne tient qu'à vous d'être » près de moi quand vous venez ici... Ce n'est pas » Zizine qui vous en empêche. — Pardonnez-moi... » cette petite fille me gêne. . . me contrarie. . . Quand » votre maman est occupée , je pourrais être alors seul » avec vous dans ce petit cabinet, si cette... Zizine » n'était pas sans cesse à vos côtés. — Mais elle ne » nous empêche pas de nous parler... de nous regar- » der. . . d'être ensemble. — Ce n'est pas la même

» chose En vérité, Stéphanie, je ne comprends

» pas que vous... bien élevée née dans le grand

» monde, vous ayez pris en affection la fille d'un » porteur d'eau... qui n'a rien pour plaire ! car elle » n'est même pas jolie. — Vous vous trompez , mon » ami , si vous connaissiez Zizine comme moi , vous

» verriez qu'elle mérite d'être aimée elle est si

» bonne... et puis elle a tant d'esprit!... Oh! ce n'est i) pas un enfant comme les autres... Pauvre petite î » elle manquait presque de tout quand je l'ai re- » cueillie... — Faites-lui du bien... je serai loin de » vous en blâmer. . . mais mettez-la dans quelque pen- » sion. . . — L'éloigner de moi. . . oh ! jamais. . . et si. . . » quelque jour. . . je me marie. . . cela ne m'empêchera » pas de garder toujours Zizine avec moi. »

Stéphanie avait prononcé ces derniers mots en rougissant ; mais quelque innocente que soit une jeune fille ;, elle n'ignore pas que le titre d'épouse doit un

jour lui appartenir, et lorsqu'elle aime, elle doit encore plus souvent rêver au mariage.

Emile n'a plus rien dit. Le mot de mariage que Stéphanie a prononcé a paru l'embarrasser ; il voit aussi que c'est en vain qu'il se flatterait de la détacher de Zizine , il faut donc qu'il trouve un autre moyen pour arriver à son but. Depuis quelque temps la grand'maman de Stéphanie était souffrante, bientôt une fièvre ardente se déclare , le médecin craint pour les jours de madame Dolbert; alors Stéphanie s'établit près du lit de son aïeule, elle ne la quitte pas une minute ; aidée par Zizine, qui fait tout pour se rendre utile, la jeune fille veille la malade avec tant de soins, de zèle , qu'au bout de quelques jours le danger disparaît.

Mais pendant tout ce temps on n'avait pas trouvé une minute pour parler d'amour à Emile : d'ailleurs Stéphanie se serait crue coupable en s'occupant d'autre chose que de la santé de sa mère. Lorsque M. Delaberge se présentait à la porte de la chambre de la malade , Stéphanie se contentait de le regarder en silence, ou de lui sourire lorsque sa grand'mère se trouvait mieux.

Emile n'osait pas se plaindre, il attendait, il épiait le moment où il pourrait agir.

Madame Dolbert était hors de danger, mais sa convalescence devait être longue; et le médecin lui avait recommandé beaucoup de ménagemens. Elle devait surtout se lever tard, se coucher de très-bonne heure, le repos devant compléter sa guérison. Stéphanie voulait toujours tenir compagnie à sa grand'mère; mais,

touchée des soins que sa petite-fille lui avait prodigués, madame Dolbert voulait, au contraire, que Stéphanie se donnât quelques distractions, et souvent elle la renvoyait du chevet de son lit , en lui disant :

« Je ne suis plus malade ; on veut seulement que » je me repose ; mais toi, chère enfant, il ne t'est pas ^P^ » ordonné de rester continuellement assise près de » mon lit. A ton âge, il faut une vie active... Re- « tourne à ton piano, à tes dessins, va rire avec ta pe- » tite protégée; reçois nos amis , enfin, prends quel- )^ ques plaisirs, je le veux, et tu dois m'obéir, comme » moi au médecin. »

Stéphanie cède aux instances de sa grand'mère, elle retourne au salon et y reçoit alors plus que jamais la visite d'Emile; parfois quelques autres connaissances de madame Dolbert venaient aussi passer un moment près de Stéphanie ; mais, en prolongeant ses visites, Emile trouvait toujours moyen d'être seul avec elle.

Seul , non , Zizine était encore là , sans cesse là ; si elle sortait une minute du salon , elle y revenait presque aussitôt ; à peine si l'amant de Stéphanie avait pu prendre et porter à ses lèvres une jolie main qu'on lui abandonnait volontiers, lorsque l'enfant revenait et accourait s'asseoir près de sa protectrice.

« Quel supplice! » murmurait Emile, en abandonnant la main de Stéphanie, et en lançant à l'enfant un regard courroucé; mais Stéphanie, qui ne paraissait pas s'apercevoir du dépit de son amant, attirait la tète de Zizine sur ses genoux , et se plai-»

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saità passer ses doigts dans sa douce chevelure.

Cependant Emile a observé que , depuis quelques jours, l'enfant est triste, il ne tarjde pas à en savoir la cause : Zizine n'a pas vu Jérôme depuis plus d'un mois , car lorsqu'elle va le voir ce n'est jamais sans Stéphanie, et la maladie de madame Dolbert ayant empêché sa petite-fiUe de sortir, la pauvre Zizine n'a pu se rendre près de son père.

« Nous irons bientôt chez Jérôme , » dit Stéphanie à l'enfant ; « mais je ne veux pas sortir que ma bonne » mère ne soit tout-à-fait rétablie. — Et... si mon

» père était malade » dit Zizine en soupirant.

« — Pourquoi supposer cela?... — Il y a si long- » temps que je ne l'ai vu... il ne vient plus ici... — » Tu sais bien qu'il nous dit toujours qu'il n'a pas

» le temps. — Oui mais il va croire que je ne

» pense plus à lui... et cela lui fera du chagrin... »

Emile a écouté , sans l'interrompre , cette conversation. Tout-à-coup , il dit à Zizine :

« Où demeure votre père, petite?... — Rue Saint- » Honoré, monsieur... tenez, voilà son adresse... je » me suis amusée à l'écrire... à présent que je com- » mence à savoir écrire. — Donnez , demain je pas- » serai à cette adresse... et je m'informerai de votre » père. . . en venant ici, je pourrai vous donner de ses » nouvelles. — Ah! monsieur, que vous êtes bon... » que je vous remercie!... »

Et Zizine , dans sa joie , sauterait au cou du beau monsieur, si celui-ci ne détournait vivement la tête pour regarder Stéphanie , qui lui tend la main en lui disant :

« Alî ! c'est bien aimable, ce que vous faites-là... » et cela me fait plaisir de vous voir si obligeant! »

Emile ne tarde pas à prendre congé de Stéphanie , car il est distrait, préoccupé; déjà il voudrait être au lendemain ; il a formé son plan , il a trouvé enfin le moyen d'écarter cette petite fille dont la présence seule retarde sa victoire ; en s'éloignant il se dit : « Encore quelques heures, et Stéphanie m'appar- » tiendra. »

Le lendemain est arrivé , et chez madame Dolbert on attend M. Delaberge avec encore plus d'impatience que de coutume. Zizine va savoir des nouvelles de son père, et Stéphanie ne doute pas que cela ne dissipe la tristesse de sa petite protégée. Mais la journée s'écoule, et Emile ne parait pa«.

« Il ne vient pas! » dit Zizine en soupirant.

« -r- Il viendra ce soir, » dit Stéphanie, « tu sais » qu'il manque bien rarement de venir nous tenir » compagnie, lorsque ma bonne mère est couchée. »

C'était en effet le moment qu'Emile préférait , j)arce que le soir, il était plus rare que l'on reçut d'autres visites que la sienne , et ce soir-là M. Delaberge arrive plus tard que de coutume , parce qu'il veut être certain que rien ne mettra obstacle à ses projets.

Stéphanie et Zizine étaient dans le salon , elles font une légère exclamation de joie en voyant entrer Emile; et la petite fille s'écrie: « Monsieur, avez- » vous des nouvelles de mon père?

» — Pardonnez-moi d'être venu si tard, » répond Emile en s' essuyant le front, comme quelqu'un qui

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