ZI2INE
est fatigué; « mais j'ai eu des affaires... des courses
«indispensables des importuns qui m'ont re-
» tenu... . sans cela il y a long-temps que je serais » ici...
» — Et mon père, monsieur, » murmure Zizine, « est-ce que vous n'avez pas pu y aller?...
» — Pardonnez-moi , mon enfant , d'ailleurs je » vous l'avais promis , et je ne manque jamais à ma » parole... Je suis allé à sa demeure... j'ai trouvé » facilement... — Ah! monsieur, que vous êtes )) bon!... vous l'avez vu?... — Non... je ne l'ai pas » vu... mais une voisine a pu sur-le-champ répondre » à mes questions. Je suis fâché de vous dire , ma » chère amie , que vos inquiétudes étaient fondées... » votre père est malade... — Il est malade!... ô » mon Dieu ! . . . mon Dieu î . . . vois-tu , ma bonne » amie. . . je l'avais bien pensé. . . Mais qu'a-t-il donc?. . . » — Je ne sais pas trop... cette femme n'a pu fort » bien m'expliquer cela... mais il paraît qu'il a sur- » tout beaucoup d'ennui... de ne pas voir son en- « fant...
» — Il veut me voir... mon pauvre père!... oh! » oui... et moi aussi je veux le voir... oh ! tout de » suite!... tout de suite!... N'est-ce pas, ma bonne » amie , que tu vas me laisser aller près de mon » père!... »
Zizine joignait ses mains en regardant Stéphanie , et déjà de grosses larmes coulaient le long de ses joues ; de son côté, sa jeune protectrice l'embrassait et s'efforçait de la consoler :
« — Tu iras le voir. . . certainement. , . mais ce soir. . .
ZIZLNE. 3*27
» comment vcux-tii faire... il est déjà plus de neuf » heures...
» — C'est égal... mon père est malade... il faut » que j'aille le soigner , tu as bien soigna ta grand'- » maman, toi... et elle n'était pas seule pourtant... » elle avait des domestiques pour la servir... mais » mon père est tout seul, lui , tu vois bien qu'il a » besoin de moi ! »
11 y avait alors dans les traits de l'enfant une expression qui annonçait une énergie peu commune à cet âge. Il semblait que l'amour filial eût tout-à-coup donné une ame forte , une volonté ferme à cette cbétive créature.
« Mais, comment faire? » dit Stéphanie; <r ma « bonne mère dort déjà... je crois... je ne puis Fé- « veiller pour lui demander la permission de sortir. . .
» — Il est très-facile d'arranger tout cela , » dit Emile. « Mon cabriolet est en bas avec mon domes- » tique, il va conduire Zizine chez son père... il » n'est peut-être pas très-malade... enfin elle le » verra... elle pourra passer quelque temps près de » lui , et puis mon cabriolet, qui l'attendra tant qu'elle » le voudra , la ramènera ici. »
» En effet , » dit Stéphanie , « de cette façon il » n'est pas nécessaire que je l'accompagne... Tu » n'auras pas peur, Zizine?... — Oh! non, ma » bonne amie... Oh! monsieur, je vous remercie » bien...
» — Votre domestique est bien sûr? » dit Stéphanie qui éprouve quelque crainte délaisser partir l'enfant.
« — J'en Iréponds comme de moi-même... Que
» voulez- vous donc qui arrive à cette petite?... —
» Zizine... tu reviendras? — Oui à moins
» que mon père ne soit trop malade — Il est
)) probable que votre vue seule le guérira
» cette voisine s'est si mal expliquée — Adieu,
)) ma bonne amie — Mais attends donc
» que je te mette au moins un châle quelque
» chose tu auras froid — Non...:, oh!
)) je suis bien ^Monsieur, votre domestique me
)) laissera-t-il monter dans votre cabriolet ?..,.. — y) Venez, ma petite, je vais descendre avec vous,
» et vous recommander à lui Venez mais
» ne faisons pas de bruit il ne faut pas réveiller
» madame Dolbert. . . tout ceci pourrait l'inquiéter. )> — Oh î oui , vous avez raison ! prenez garde de » réveiller ma mère... «
Stéphanie embrasse Zizine , la recommande encore à Emile , et celui-ci se hâte de descendre avec Fenfant. Zizine suivait Télégant jeune homme de toute la vitesse de ses petites jambes ; arrivés en bas , Emile prend la petite dans ses bras, la porte dans sou cabriolet , dit quelques mots à son domestique , puis se hâte de remonter près de Stéphanie.
L'aimable fille était tout attristée d'avoir vu s'éloigner sa petite amie ; cependant elle tâche de sourire en revoyant Emile ; celui-ci a eu soin de repousser derrière lui la porte du salon , et il vient s'asseoir à côté de Stéphanie.
« Elle est donc partie? » dit la jeune fille en soupirant.
« — Oui , je l'ai placée moi-même dans mon ca-
» triolet , je l'ai recommandée à mon domestique , » vous pouvez être parfaitement tranquille. — Je » vous crois... et cependant... c'est singulier... je » suis toute chagrine... tout inquiète... je suis à pré- » sent si habituée à avoir cette enfant près de moi... » — Que vous ne pouvez plus être un moment sans « la voir. . . Ah ! vous aimez mieux cette petite fille » que moi. . . je m'en aperçois. . . — Oh î non. . . d'ail- )) leurs^ elle... c'est de l'amitié... et vous... — Eh « bien. . . moi?. . . — Vous savez bien que c'est. . . de )) l'amour... — Chère Stéphanie... ah! répétez-moi » que vous m'aimez... redites-le-moi sans cesse... — )) Est-ce que vous en doutez?... ah! je ne sais pas » mentir, moi... et puis je ne saurais pas cacher ce » que j'éprouve. . . — Que je suis heureux ! . . . et quel » plaisir de pouvoir sans nul témoin échanger ces » aveux charmans... Ah! Stéphanie, il y a long- » temps que je désirais ce moment... Je puis donc » enfin baiser à mon aise ces mains si douces... ce » cou si blanc... tous ces charmes que mes yeuxdé- » sirent depuis si long-temps ! . . . »
En disant ces mots , Emile , qui avait approché sa chaise tout contre celle de Stéphanie , passait son bras autour de sa taille , la serrait tendrement en l'attirant vers lui , et , de ses lèvres brûlantes , effleurait son cou^ ses bras, ses mains et même sa robe... Stéphanie , tout émue en recevant pour la première fois d'aussi vives caresses , se sent rougir et trembler en même temps ; elle repousse doucement Emile , en lui disant :
« Mais pourquoi donc me serrez -vous autant!...
330 ziziîSE.
» — Chère Sléplianic , on est si bien ainsi lout
» près de vous... — Mais c'est peut-elrc mal de
» m'embrasser comme vous le faites — Et quel
» mal puisque nous nous aimons? et que nous
» nous aimerons toujours. . . — Toujours. . . oh ! oui. . .
» c'est bien vrai et vous ne changerez jamais,
» Emile? — Jamais... je le jure par ce baiser... »
C'est sur les lèvres vierges de la jeune fille , que l'audacieux Emile vient de poser les siennes ; Stéphanie se sent brûler ; en proie à une émotion nouvelle, elle a cependant la force de se lever vivement en se dégageant des bras de son amant.
Emile , tout surpris de voir Stéphanie lui échapper, est resté sur sa chaise , d'où il regarde la jeune fille qui s'est réfugiée à l'autre bout du salon.
« Stéphanie... vous me fuyez! » dit le jeune
homme d'un ton bien doux.
« — Non je ne vous fais pas, » répond Stéphanie, en baissant les yeux; « mais c'est que
» je ne sais ce que j'éprouvais c'était comme de
f> la peur...
» — Peur de moi!... ah! Stéphanie , je suis bien » malheureux si je vous inspire un tel sentiment. . .
» moi , qui vous aime tant moi , qui ne respire
» que pour vous î . . . »
Ces mots étaient dits avec une voix si touchante , que Stéphanie se reproche d'avoir fait de la peine à Emile; elle lève ses beaux yeux sur lui, ils n'expriment point la colère; le jeune homme quitte sa chaise , accourt près d'elle , prend une de ses mains qu'il presse dans les siennes , et de ses regards cherche
à faire passer dans Famé de la jeune fdle tous les désirs qu'il éprouve ; mais Stéphanie toute honteuse a de nouveau baissé les yeux.
« Pouvez - vous me faire un crime de vous ai- » merî » reprend Emile, en entraînant doucement la charmante fdle sur un divan qui se trouve près d'eux.
« — ISon... sans doute! » répond Stéphanie, en s'asseyant tout émue auprès de son amant ; « mais » c'est qu'il me semble... qu'il n'est pas besoin de... » que ce n'est pas une raison... pour... »
La pudeur empêchait la jeune fille de parler; elle n'osait pas dire : Yous ne devriez pas m'embrasser comme vous le faites ; mais elle le pensait ; car il y a toujours quelque chose au fond de notre cœur qui nous fait distinguer ce qui est mal de ce qui est bien.
Emile , qui devine ce que Stéphanie n'ose lui dire , s'écrie en Fentourant de ses bras :
« Mais quand on s'aime, n'est-il pas naturel de se » le prouver?... les caresses que se font deux amans » sont le plus grand bonheur quil nous soit permis » de connaître... Stéphanie... moi, je tremble de » plaisir en touchant votre main... votre bras.., en
» vous serrant sur mon cbcur si vous m'aimiez
» comme je vous aime , vous en éprouveriez autant » que moi...
^ — Oh ! je vous aime bien. . . mais. . . comme vous » me pressez ! . . .
» — Stéphanie , ne suis-je pas celui à qui tu as » donné ton cœur. . . Oh ! laisse - moi te tenir ainsi . . .
» laisse- moi prendre un baiser sur cette bouclic qui » m'a juré qu'elle n'aimerait que moi !. . . »
Stéphanie ne savait que répondre, mais Emile n'avait pas attendu sa permission pour l'embrasser de nouveau ; la jeune fdle se sent brûler ; son amant devient plus entreprenant, elle veut le repousser, elle n'en a pas la force.
« Grâce! grâce! » murmure Stéphanie , qui comprend alors tout le danger qu'elle court; mais Emile ne l'écoute plus ; encore un moment et il va triompher de la faible résistance qu'on lui oppose , lorsque des pas se font entendre dans la pièce voisine; quelqu'un
approche en une seconde, Emile s'est éloigné de
Stéphanie, et presque aussitôt la porte du salon s'ouvre : c'est Zizine qui revient et qui court se jeter dans les bras de Stéphanie.
« La petite ! ... à présent ! . . . « murmure Emile , en serrant ses poings avec fureur. « Oh ! . . . mais c'est » donc mon mauvais génie... et ce misérable Diipré » l'a laissée revenir î . . . -
,) — Me voilà , ma bonne amie , » dit l'enfant en passant ses bras autour du cou de Stéphanie. « Je n'ai » pas été long-temps, n'est-ce pas?... et tu ne m'at- » tendais pas si tôt?...
» — Chère Zizine ! ah ! c'est le Ciel qui t'en-
)) voie Maintenant tu ne me quitteras plus
» iamais. . . non , jamais. . . Oh ! . . . que tu as donc bien » fait de revenir ! . . . »
Et Stéphanie embrassait la petite fille et l'étreignait dans ses bras, cachant sur les joues de Zizine la rougeur de son front et les pleurs qui mouillaient ses
yeux , tandis qu'Emile , assis à l'autre bout de la chambre, frappait du pied avec impatience et ne cherchait pas à cacher son dépit et sa contrariété.
« Cela te surprend de me revoir déjà, » dit Zizine, « je vais te dire comment tout cela est arrivé... Oh î » mais d'abord , je suis bien contente, va; car mon » père n'est pas malade... ne l'a même pas été... » c'est bien vilain à cette voisine qui a inventé cela, » pour le dire à monsieur, et me faire du chagrin... » Ecoute, j'étais dans le cabriolet... nous passions » alors dans une rue... je ne sais pas laquelle; je ne » connais pas bien les chemins ; mais le domestique » de monsieur me disait : Je sais où je dois vous me- » ner. Tout-à-coup , en passant près d'une boutique
» bien éclairée, j'aperçois mon père : oh! je le
» reconnais bien vite, et je m'écrie : « Papa, papa ! » c'est moi! » et puis je dis au domestique : « Mon- » sieur, arrêtez , s'il vous plait , car je viens de voir » mon papa » ; mais j'avais beau lui dire cela , il ne » s'arrêtait pas, il allait toujours, et j'avais déjà » envie de pleurer... Heureusement mon papa avait » reconnu ma voix , il avait couru après le cabriolet , » et, au risque de se faire écraser, il a sauté à la » bride du cheval, et il a bien fallu qu'il s'arrêtât. » Alors j'ai conté à mon père où j'allais... mais d'a- » bord j'ai voulu descendre du cabriolet... le domes- » tique de monsieur ne le voulait pas permettre , en » disant qu'il répondait de moi. Mon papa a com- » mencé par me prendre dans ses bras , puis il a dit » au domestique : «Apprenez que , quand je suis là,
w personne d'autre que moi ne doit veiller sur elle. » )) Mon pauvre père! il ne comprenait pas ce que cela » voulait dire de me voir seule le soir dans un caw briolet. Quand il a su que je le croyais malade , il
» m'a bien embrassée , bien remerciée Ensuite il
» m'a demandé si je voulais retourner avec lui
» mais je lui ai dit que tu m'aimais toujours et que » je t'avais promis de revenir, s'il n'était pas malade. » Alors le domestique de monsieur, qui était toujours » là , a proposé de me ramener ; mais mon père lui a » dit : « Je ramènerai moi-même ma fille chez ses » protectrices : » et en effet , il m'a reconduite jus- )) qu'ici; il ne m'a quittée que sur le carré, et en » s'éloignant il m'a bien recommandé de ne plus » aller seule dans un cabriolet.
), — Chère petite ! » dit Stéphanie en embrassant encore Zizine ; « oui , ton père a raison... je n'aurais » pas dû te laisser aller seule... Mais, à l'avenir, » cela n'arrivera plus!... je te le promets...
)) — Mais qu'as-tu donc , toi , ma bonne amie ? » est-ce que tu as pleuré?... est-ce que tu as du cha- » prin?... Tiens, ton fichu est tout défait...
» — Ah!... c'est que... tout-à-l'heure... j'avais » trop chaud... j'étais mal à mon aise... mais c'est » passé... Te voilà... Je suis bien maintenant... As- )) sieds-toi là. . . tout contre moi. . , »
Stéphanie a placé l'enfant à côté d'elle. Depuis que Zizine est revenue , elle n'a pas levé les yeux sur Emile. C'est dans les bras de la petite fille qu'elle cherche à calmer son émotion , à se remettre de soii^ trouble -, et Zizine , qui remarque dans la physiono-
mie de Stéplianie quelque chose d'extraordinaire , la regarde aussi d'un air inquiet.
Pendant assez long-temps on garde le silence. Enfin Emile se décide à quitter le coin où il s'était réfugié ; il se rapproche du divan sur lequel Stéphanie est restée assise ; celle-ci ne peut maîtriser un mouvement d'effroi ; et , entourant Zizine de ses bras , elle la tient tout contre son cœur , comme si l'enfant devait lui servir de bouclier.
Emile s'arrête en murmurant :
« Qu'avez-vous donc, mademoiselle?... vous sem- » blez effrayée. . . tremblante. . . Qui peut causer votre » effroi?...
Stéphanie ne répond pas ; elle coiitinue de tenir Zizine dans ses bras, et ne lève pas les yeux sur Emile.
Celui-ci se décide à s'asseoir aussi sur le divan ; mais du côté opposé à l'enfant ; et , se penchant vers l'oreille de Stéphanie , il lui dit bien bas :
« Qu'ai-je donc fait, pour que vous me traitiez » ainsi?... Eh! quoi..; vous ne voulez même pas » lever les yeux sur moi. . . Stéphanie , est-ce que vous » ne m'aimez plus?... Vous voyez bien que nous ne » pouvons plus nous expliquer... nous entendre, » lorsque cette petite est là... Oh! permettez-moi de ») vous parler encore un moment seul... de justifier » ma conduite... de vous demander pardon ; il est » tard... vous pourriez... envoyer coucher cette en- » faut... »
Stéphanie qui , jusque-là , avait gardé le silence , relève la tète , et , se tournant du côté d'Emile , jette
336 ziznsE.
sur lui un regard qui fait mourir les paroles sur ses lèvres ; car ce n'est plus la jeune fille timide , aimante, qui vient de le lixer , c'est une femme outragée , c'est une fille fière de sa vertu , qui a vu l'abîme dans lequel on voulait l'entraîner ; mais qui semble défier maintenant les pièges que l'on pourrait lui tendre. Son regard a dit tout cela ; car Emile n'a pu le soutenir ; et cet homme si présomptueux , si habitué à tromper les femmes , a baissé la tête , est demeuré tout interdit devant une jeune fille qu'il n'a pu déshonorer.
Stéphanie a bientôt reporté ses regards sur Zizine ; car elle semble avoir pitié de la confusion de son amant. Celui-ci fait encore plusieurs tours dans la chambre ; il commence quelques phrases qu'il ne finit pas , s'arrête devant Stéphanie , veut s'emparer d'une main que l'on retire aussitôt , et se décide enfin à prendre congé.
C'est d'un air désolé, d'une voix tremblante, qu'Emile dit adieu à mademoiselle Dolbert ; puis il balbutie de manière à ce qu'elle seule puisse l'entendre :
« Si vous ne daignez pas même m'accorder un re- « gard , je penserai que ma présence vous est odieuse, « et je n'oserai plus me présenter devant vous. »
Stéphanie hésite , balance. . » mais son cœur est si bon ; elle croit aux regrets , au désespoir d'Emile; et, levant doucement les yeux , lui adresse un doux regard , dans lequel il y avait autant d'amour que de chagrin. C'eût été beaucoup pour un amant ordinaire 5 mais c'était bien peu pour celui qui s'était
flatté que cette soirée serait témoin de son triomphe. Sorti de chez Stéphanie , et n'étant phis obligé de se contraindre , Delaberge donne un hbre cours à sa colère ; car jamais il n'a été si cruellement déçu dans ses espérances ; et le dépit de voir déjoué un plan qu'il avait si bien conçu , si bien préparé , l'exaspère et le met en fureur.
Il est monté dans son cabriolet , et son domestique, tremblant près de lui , essaie en vain de se justifier :
« Vous êtes un sot, un imbécille , » dit Emile, « je » vous avais bien donné mes instructions, vous de- « viez retenir la petite , et n'importe par quel moyen, » par quel menson^je!... Vous deviez ne la ramener » qu'au bout de deux heures au moins chez les dames » Dolbert. . . et vingt minutes se sont à peine écoulées » que l'enfant reparaît.
)' — Monsieur, est-ce ma faute si nous avons ren- » contré le père de... — Vous ne deviez pas vous » arrêter. . . — Il fallait donc écraser cet homme qui » se pendait après mon cheval? — Il fallait m'obéir )) avant tout... — Mais , monsieur... — C'est assez , » je vous chasse , vous n'êtes plus à mon service. »
Arrivé chez lui , Emile se retire au fond de ses appartemens, et là il s'abandonne encore à ses passions; il casse, il brise tout ce qui se rencontre sous ses mains ; des meubles de prix , des vases charmans , une foule de jolis riens, que l'on invente pour orner les appartemens des riches , sont broyés , foulés aux pieds par cet homme qui n'avait jamais éprouvé de résistance à ses désirs, et qui, pour^ la première fois,
n'a pu les satisfaire. Semblable à un enfant gâte qui se dépite et brise ses jouets lorsqu'on refuse de satisfaire ses volontés , Emile s'en prend à tout ce qui l'entoure; car les hommes sont de grands enfans, surtout quand ils ont été gâtés par la fortune.
« Sans le retour de cette petite , Stéphanie était à » moi!... » se dit Emile en se jetant tout épuisé sur un sofa, « elle était à moi.,, cette fille si jolie... si » naïve... si aimante!... Qu'elle était belle en me
> suppliant... et c'est un enfaut qui a détruit toutes » mes espérances... qui a mis obstacle à mon bon- » heur... un enfant... la fille d'un porteur d'eau!... i> est venue se placer devant mon chemin... moi... » Emile Delaberge. . . moi , qui ai de l'or pour satis- » faire mes passions. . . moi ! . . . qui depuis que je suis
> en âge d'en éprouver, n'ai point trouvé de résis- » tance, en semant avec profusion cet or aux uns, en
> prodiguant les sermens aux autres. C'est un enfant
» qui m'arrête qui m'empêche d'être heureux ;
» car maintenant comment faire? Stéphanie a
» compris le danger. . . elle se tiendra désormais sur >) ses gardes. Maudite Zizine. . . Je la détestais déjà !.. . » Ah! je la hais plus encore, s'il est possible!... que » ne puis-je la briser comme ce verre. »
Et la main d'Emile frappe avec force un verre placé sur une table près de lui ; le verre se brise ; mais la main a reçu une large coupure, le sang coule; alors Emile s'arrête tout honteux de luimême , il entortille sa blessure avec un mouchoir, et , regardant autour de lui , se dit :
« Que je suis fou!... quel désordre... ne saurai-je
» donc jamais être maître de moi!... J'ai trente ans » passés.., et depuis douze ans déjà, que de folies!... » que de fautes ! . . . ne serait-il pas temps de s'ar- » réter. »
Emile reste long-temps plongé dans ses réflexions; elles ne semblent pas gaies , car son front s'est rembruni, ses yeux sont devenus mornes et fixes, sa res-piration courte et gênée; alors on ne reconnaîtrait pas cet homme si brillant , si magnifique , qui fait l'admiration des salons , qui est l'idole des femmes , et que tous les hommes envient.
Enfin M. Delaberge passe sa main sur son front , puis il se lève, fait quelques tours dans sa chambre , reprend sa physionomie habituelle et se dit : « Il y a » mille autres femmes aussi jolies que Stéphanie... » j'oublierai celle-là... je m'occuperai d'une autre... » c'est bien facile. »
Pendant quatre jours Emile ne retourne pas chez madame Dolbert , il essaie d'oublier Stéphanie , il retourne à ses anciennes connaissances, il en fait de nouvelles ; mais, dans la société des plus jolies femmes, des coquettes les plus agaçantes, l'image de Stéphanie le poursuit sans cesse ; il s'aperçoit qu'oublier n'est pas facile lorsque l'amour n'est point satisfait.
Le cinquième jour il n'y tient plus , il monte dans son cabriolet et se rend chez madame Dolbert.
Depuis son tête-à-tête avec Emile , Stéphanie était triste , silencieuse , et les douces paroles de Zizine ne pouvaient même ramener le sourire sur ses lèvres ; elle sentait que la conduite de son amant avait été condamnable, mais elle l'aimait toujours et regrettait
3i0 zizrNE.
qu'il lui eût appris à le craindre ; elle gémissait et pleurait en secret de ne point le voir revenir ; dans le fond de son ame, elle pensait qu'Emile ne Faimail pas , puisqu'il avait cherché à la rendre coupable au lieu de demander sa main à sa mère.
Mais parce qu'un amant a des torts ce n'est pas une raison pour qu'on l'aime moins, souvent même cela produit l'effet contraire ; il faut à l'amour, de la jalousie , de l'inquiétude et des larmes , sans quoi , au lieu d'être une flamme , ce ne serait plus qu'une fumée !
Aussi Stéphanie se sentit -elle prête à défaillir de plaisir lorsque M. Delaberge reparut chez sa mère; elle était alors assise près de la bonne-maman dont la santé devenait chaque jour plus forte, et qui passait moins de temps dans son lit.
Emile fut vivement frappé de la pâleur de Stéphanie ; elle lui sembla plus belle encore ; ils n'échangèrent qu'un court regard, mais combien il disait de choses pour ceux qui savaient se comprendre ; d'un côté il y avait amour , espérance et repentir , de l'autre constance , chagrin et pardon.
La bonne-maman fit à M. Delaberge d'aimables reproches de ce qu'il les négligeait un peu; Stéphanie ne disait rien , elle eût craint qu'au son de sa voix on ne devinât son émotion.
Emile profite d'un court instant où la jeune fille passe dans une autre pièce pour lui dire tout bas : M M'aimez-vous encore ? »
Stéphanie ne répond pas , mais deux grosses larmes
ziziNK. 341
s'échappent de ses yeux, et elle essaie inutilement de les cacher à son amant.
Cependant , c'est en vain qu'Emile cherche à trouver des occasions pour être seul avec Stéphanie ; on voit que celle-ci met autant de soin à les fuir , que lui met d'empressement à les faire naître.
Plusieurs semaines s'écoulent ainsi ; quelquefois Emile est trois ou quatre jours sans aller voir Stéphanie, mais les jours suivans il ne peut plus la quitter. Voulant l'oublier ou s'abandonnant à sa passion, espérant encore obtenir un tête-à-téte , puis désespérant de jamais réussir , Emile ne sait à quel parti s'arrêter.
Enfin un soir , saisissant un moment où Zizine est occupée au piano , Emile prend la main de Stéphanie, et, la serrant avec force dans les siennes, lui dit avec l'accent de la passion :
« Je ne puis vivre ainsi... Stéphanie , on ne refuse » rien à l'homme que l'on aime... Vous m'assurez » que je vous suis toujours cher, et je ne puis plus » obtenir de vous la moindre faveur. . . Accordez-moi » un rendez- vous... un moment d'entretien... Si » vous me refusez , c'est que vous ne m'aimez pas , » et vous ne me verrez plus.
» — Je ne vous verrai donc plus, monsieur, » répond Stéphanie , en retirant sa main d'entre celles d'Emile ; « car j'aime mieux pleurer sur votre amour » que sur mon déshonneur. »
Emile est attéré de cette réponse , et le ton avec lequel on la lui a faite prouve qu'il ne doit plus congerver le moindre espoir dans ses coupables projets.
3i2 ziznsE,
Il s'éloigne furieux et désespéré, en jurant de ne plus revoir celle qui a la force de lui résister.
Quelques jours s'écoulent, M. Delaberf^c ne reparaît pas chez madame Dolbert ; des semaines se passent , on n'entend plus parler d'Emile.
La grand'maman ne comprend rien à la conduite de M. Delaberge ; elle ne mettait pas en doute son amour pour sa petite-fille; chaque jour elle s'attendait à ce qu'il le lui déclarât ; mais elle pensait qu'avant de s'adresser à elle , il avait seulement voulu s'assurer qu'il ne déplairait point à Stéphanie; et lorsqu'il doit en avoir acquis la certitude, il cesse de revenir : cette conduite devient inexplicable pour madame Dolbert.
Stéphanie souffrait en silence , mais jamais le nom d'Emile ne sortait de sa bouche , et lorsque sa grand'maman parlait de lui , la jeune fille tâchait toujours de changer la conversation.
« C'est' cependant bien singulier! » disait madame Dolbert à sa petite fille , « tu as donc eu quelque di§u cussion avec M. Delaberge? vous vous êtes donc H fâchés tous les deux?... car il faut bien qu'il y » ait un motif qui soit cause qu'il ne vient plus.
» — ÎNous ne nous sommes querellés sur rien , » x'épondait Stéphanie, « et j'ignore, bonne -maman, )i pourquoi M. Emile ne vient plus. »
La bonne-maman secouait la tête , car elle présumait que sa petite-fille ne lui disait pas tout.
Puis , Stéphanie s'en allait pleurer en cachette ; et, comme plusieurs fois Zizine avait surpris des pleurs dans les yeux de sa jeune protectrice, celle-ci lui
ziziNï. 3V3
avait dit : « Si tu veux que je faimc toujours cautant, » il ne faut pas dire à ma bonne-maman que tu me » vois pleurer.
Six semaines s'étaient écoulées, et ce temps avait paru bien long à la jeune fille, qui comptait les heures et les jours , pleurant souvent, mais espérant encore.
Au milieu d'une journée qui commençait triste comme les autres, une visite est annoncée : c'est M. Delaberge qui se présente chez madame Dolbert, et reparaît devant Stéphanie , assise alors à côté de son aïeule, et qui n'ose en croire ses yeux en revoyant l'homme qui lui avait dit un ^éternel adieu .
L'abord d'Emile a quelque chose de grave , de solennel ; après quelques complimens d'usage , il s'avance vers madame Dolbert , et lui dit :
« Vous ne m'avez pas vu depuis long-temps , ma- » dame; j'ai voulu terminer quelques affaires de » famille avant de vous faire la demande que je » viens vous adresser aujourd'hui. Madame... j'aime » mademoiselle Stéphanie. Vous connaissez ma fa- » mille... ma fortune est de près de cent mille francs M de rentes... je vous demande la main de votre » petite-fille... si toutefois elle veut bien m'accepter » pour époux. »
Il serait difficile de décrire l'effet de ces paroles sur Stéphanie ; éperdue , tremblante , transportée de joie, d'amour, elle pleure et sourit en même temps, puis elle tend sa main à Emile , en s'écriant : « Oh ! » oui... oui... je veux bien que vous soyez mon » époux ! •>
3i4 ziziNE.
La grand'inaman sourit , car pour elle cette scène n'a rien d'extraordinaire; il y a long-temps qu'elle s'attendait à cette demande ; elle prend la main de sa petite-fdle et celle d'Emile, puis, les mettant l'une dans l'autre, leur dit :
« Soyez heureux .. . soyez unis, mes cliers enfans; )) sans vous en avoir rien dit , j'avais deviné cet » amour-là... Monsieur Delaberge , je vous accorde » la main de ma Stéphanie. »
Emile baise respectueusement cette main que l'on a mise dans la sienne , et Stéphanie , qui ne craint plus de laisser voir tout son amour , lui dit à demivoix : * •
<( Méchant f. . . six semaines sans revenir ! . . . Oh ! » j'ai été bien malheui^euse î . . . mais je ne veux plus » penser à cela... Cher Emile... ah! quel bonheur » m'attend, je serai donc votre femme!...
» — Oui, 2> répond Emile, « oui... vous serez ma » femme... » Et il ajoute dans sa pensée : « Il le faut » bien ! puisque c'est le seul moyen de la posséder. »
— «eaX^l^CB^