EVENEMENS
La conlideiice que M. Guerreville avait faite au docteur Jenneval avait encore resserré l'amitié qui les unissait; maintenant il n'y avait plus entre ces deux hommes une seule pensée secrète ; maintenant ils s'entendaient , se comprenaient si bien , que souvent l'un devinait les intentions de l'autre. M. Guerreville éprouvait les doux effets de la confiance ; il pouvait tous les jours parler de sa fille , et il était moins malheureux depuis qu'il n'était plus obligé de renfermer au fond de son cœur ses souvenirs et ses chagrins.
Celui qui reçoit la confidence d'une grande peine montre souvent une plus forte preuve d'amitié que celui qui la fait ; car l'un soulage son ame qui a besoin de s'épancher , tandis que l'autre s'engage à prendre aussi sa part des chagrins qu'on lui confie.
Presque tous les jours M. Guerreville et le docteur sortaient ensemble, et, tout en se promenant, ils ne négligeaient rien de ce qui pouvait les amener à retrouver les traces de ceux qu'ils cherchaient. Lorsque par hasard un jour s'était passé sans que les deux amis pussent être ensemble , le lendemain , en se revoyant , ils s'interrogeaient des yeux , et leur première parole était toujours : Rien de nouveau? Georges dit un jour à son maître :
« Monsieur , pendant votre absence , il est venu » une dame vous demander ; elle se nomme madame » Grillon, et c'est la mère de mademoiselle votre » filleule. Elle se plaint de ce que monsieur ne va » pas la voir; elle désirerait beaucoup causer avec * monsieur... elle a, dit-elle, des choses importan- » tes sur lesquelles elle veut le consulter , et qui re- » gardent la filleule de monsieur. »
M. Guerreville a écouté Georges avec indifférence ; il fait un léger mouvement de tête , en répondant : « C'est bien , » et, au bout d'un instant , il a oublié ce que lui a dit son domestique.
Peu de jours après, Georges dit encore à son maître :
« Une autre dame est venue demander monsieur ; » elle est, m'a-t-elle dit, la mère de M. Jules. Elle » prie monsieur d'avoir la bonté de passer un mo- » ment chez elle.
,) — Maria... Maria est venue chez moi! » se dit M. Guerreville , « de sa part , cette démarche m'é- » tonne ; mais c'est sans doute encore pour me parler » de son fils. . . J'irai la voir.
ZIZINE. 3i7
>» — Peut-être comme vous avez été voir madame » Grillon ! » dit en souriant Jenneval , qui est présent.
« — Ah! vous avez raison, docteur, je l'ai entièrement » oublié !. . . — Mon ami , permettez-moi de vous dire » que ce n'est pas bien... il y a d'anciennes connais- » sauces avec lesquelles il n'est pas permis de montrer » une complète indifférence... vous êtes dans ce cas » avec mesdames Grillon et Gallet... — Vous croyez, w docteur? cela me produit cependant l'effet con- » traire... mais il est possible que j'aie tort. J'irai » chez ces dames, savoir ce qu'elles désirent de » moi. »
Huit jours s'étaient écoulés sans que M. Guerreville eût pensé à tenir sa promesse , lorsqu'un aprèsmidi , pendant qu'il regardait à sa fenêtre s'il verrait arriver le docteur, Georges ouvre brusquement la porte, et annonce :
« La mère de M. Jules. . . w
M. Guerreville laisse échapper un mouvement d'impatience ; mais , presqu'au même instant , madame Gallet entre dans sa chambre , et , à l'aspect de sa pâleur , de la profonde altération de ses traits , il se sent ému, et va au-devant d'elle, en lui disant :
« C'est vous , Maria ; mon Dieu , comme vous sem- » blez agitée; vous êtes déjà Avenue pour me voir , » m'a-t-on dit; excusez-moi, si je ne suis pas encore » allé chez vous... mais des affaires...
ft — Ah î monsieur. . . je n'ai pas le droit de me plain- » dre... je sais bien que je vous intéresse trop peu » maintenant... mais j'espérais que pour mon fils...
» enfin , si vous étiez venu. . . si vous lui aviez [)arlé. . . » peut-être ce qui m'amène aujourd'hui ne serait-il » pas arrivé...
» — Remettez- vous... d'abord... asseyez-vous... » et contez-moi ce qui vous afflige... si je puis faire » cesser vos chagrins et vous rendre heureuse, ne » doutez pas que je ne le fasse.
» — Heureuse!... ah! je n'avais plus qu'un bon- » heur sur la terre , et c'était mon fils ; lui seul faisait » ma joie et donnait quelques charmes à mon exis- » tence. . . eh bien î que voulez-vous que je devienne, » si mon fils m'abandonne?
» — Que dites-vous? Jules...
» — Il veut être acteur ; il s'est engagé pour la
» province. . . Il va partir. . . abandonner sa mère
» déjà il a quitté notre demeure Ah! monsieur,
« j'avais tant compté sur vous... sur les bons conseils
« que vous lui auriez donnés sur l'amitié que
» vous auriez pour lui j'avais espéré que vous
)> veillerez sur mon lils... Khi je me suis bien trom- ^> pée^ >»
Maria ne peut en dire plus ; ses pleurs étouffent sa voix; elle couvre sa figure de son mouchoir, et s'efforce, mais en vain, de retenir ses sanglots. M. Guerreville ne trouve rien à lui répondre ; il détourne les veux et les fixe tristement vers la terre ; quelque chose dans le fond de son ame lui dit que les reproches de Maria sont justes , et qu'il aurait dû porter à Jules un plus tendre intérêt.
Maria pleurait encore , et M. Guerreville ne trouvant point de consolation à lui donner, gardait près
d'elle un triste silence, lorsque tout-à-coup une voix de femme se fait entendre dans la pièce d'entrée.
C'est madame Grillon que le fidèle Georges voulait annoncer, et qui s'y oppose en s'écriant :
« Je sais que votre maître est chez lui. . . je le sais. . . « et il faut que je le voie. . . que je lui parle. . . Je suis » assez intimement liée avec lui pour n'avoir pas be- » soin que l'on m'annonce ! . . . »
Et , sans attendre la réponse du domestique , la tendre Eupliémie s'est précipitée vers la porte, et elle est arrivée près de M. Guerre ville en criant :
« Faites -moi rendre ma fille! Edouard, on
D m'enlève ma fille, mon Agathe, votre filleule
» votre. . . Ah Dieu ! . . . je ne sais plus ce que je dis ; je » suis si désolée... mais je veux ma fille... Ah! vous » la retrouverez , n'est-ce pas ?... et vous punirez son » infâme ravisseur!... »
Après avoir dit ces mots avec une extrême volubilité de voix , madame Grillon se laisse aller dans un fauteuil , et alors seulement elle aperçoit Maria qui tenait encore son mouchoir sur ses yeux. Madame Grillon cligne de l'œil , se pince les lèvres , et sourit ironiquement en murmurant : « Ah ! je comprends » pourquoi ce domestique ne voulait pas me laisser » entrer, »
L'arrivée de la mère d'Agathe a désagréablement surpris M. Guerreville. Il se lève cependant, et s'approche d'elle , en lui disant :
« Qu'avez-vous , madame?. . . Pourquoi ces plaintes,
» ces cris? — Ce que j'ai, monsieur, vous ne
» m'avez donc pas entendue?... il me semble que j'ai
» bien le droit de me plaindre. . . Je vous dis qu'on » a enlevé Agathe, ma fille... votre fdleule. . . il me » semble que cela doit vous toucher, vous intéresser
» aussi
» — Quoi, madame, on aurait osé — Oui,
» monsieur, on a osé oh! d'ailleurs, les hommes
» osent tout à présent ? . . . nous sommes dans un siècle
» si poli ! les hommes sont si bien élevés!
^ Quand on se permet de fumer et de danser comme » on le fait maintenant devant les femmes , c'est affi- » cher hautement qu'on les respecte bien peu. — » Mais enfin , madame... — Enfin , c'est ce mauvais w sujet d'Adalgis qui a enlevé ma fille... — Mauvais
» sujet mais il me semble que vous m'aviez fait
» un grand éloge de ce jeune homme. — Ah! oui... j> j'avais cru... Que voulez-vous! les apparences... il » se mettait si bien. . . D'abord , lorsque Agathe m'a » avoué qu'elle l'adorait , je voulais vous consulter » sur ce mariage... mais vous n'êtes pas venu... —
» Madame, je — C'est très - mal , vous deviez
» venir Agathe n'est point une étrangère pour
» vous. . . Enfin , j'ai eu la faiblesse de recevoir encore » cet Adalgis... et. cette nuit... car c'est cette nuit... » le scélérat. . . après nous avoir menées hier entendre » le concert-monstre du Jardin-Turc... Je suis sûre » que c'est pendant le quadrille des Huguenots qu'ils » auront comploté leur projet. . . moi , j'étais étourdie » par le bruit des cloches, des pétards, du tam- » bour... Comment voulez-vous qu'on surveille sa » fille quand on a le tympan brisé... Depuis qu'A- » gathe possédait ce billet de mille francs dont vous
» lui avez fait cadeau , ce M. Adalgis ne la quittait » pas... Enfin , cette nuit elle a fui... et elle a em- » porté ses mille francs... ils sont à elle, je n'ai rien » à dire; mais je suis sûre que ce monstre d'Adalgis » va les lui manger, et ensuite il la laissera là !... car » j'ai couru chez lui prendre des informations!... » c'est un polisson, un drôle, qui n'a pas le sou... il » doit huit cents francs à son tailleur, et cinquante- * cinq sous à sa blanchisseuse de fin... J'ai appris y tout cela ce matin. . . Ah ! Edouard î . . . Edouard ! . . . » je vous en supplie au nom de... vos anciens souve- » venirs... rendez-moi mon Agathe... — Madame...
» je ferai tout ce qui dépendra de moi pour cela
» Mais , sans doute , votre mari a déjà couru sur les » traces du ravisseur. — Mon mari!... ah ! vraiment, » si je compte sur lui , cela ira bien !... il me ramè- » nera ma fille comme la mère Gigogne. . . Edouard , >> c'est vous seul que cela regarde. »
En disant ces mots , madame Grillon s'est levée , et s'approchant de M. Guerreville , olle s'empare de ses mains , qu'elle serre avec force comme si elle eût voulu Télectriser.
Depuis l'arrivée d'une personne étrangère, la pauvre Maria n'avait pas prononcé un mot ; elle n'avait pas bougé ; elle écoutait en silence et attendait peut-être pour parler que madame Grillon eût fini ; mais madame Grillon ne finissait pas. Cependant, en voyant cette dernière s'emparer des mains de M. Guerreville et le presser vivement d'agir pour lui rendre son Agathe , Maria semble avoir retrouvé son courage , et , se levant à son tour, elle s'écrie :
« Et moi , monsieiu% ne ferez - vous rien en ma
» favem'? n'aurez -vous pas pitié de ma dou-
)) leur? ne dai{^nerez-vous pas songer à mon fils ,
)) qui veut abandonner sa mère pour embrasser une » carrière dans laquelle il ne trouvera ni succès ni » fortune? »
M. Guerreville ne sait que répondre ; pressé par ces deux femmes qui l'entourent , qui le prient , il s'est réfugié contre sa fenêtre ; et , pour éviter les regards que l'on attache sur les siens , il tourne la tète et fixe^ ses yeux sur la rue.
Cependant madame Grillon avait paru surprise et presque choquée de ce qu'une autre femme se permît d'adresser une prière à M. Guerreville; jetant sur ]\îaria lin regard qui n'avait rien de doux , elle semblait vouloir lui demander de quel droit elle venait mêler ses supplications aux siennes ; mais, malgré sa timidité habituelle , la mère de Jules ne paraissait que médiocrement émue par ce regard , et il y avait dans les siens quelque chose d'ironique toutes les fois qu'ils se portaient sur madame Grillon.
Cette situation durait depuis assez long-temps ; ces dames se toisaient en silence , et ni l'une ni l'autre n'eût fait un pas , un mouvement en arrière qui pût annoncer qu'elle cédait, pour un instant, la place à l'autre ; mais tout-à-coup M. Guerreville pousse une exclamation de surprise , de joie , en apercevant une personne qui passe dans la rue. Aussitôt, écartant brusquement les deux dames qui sont devant lui , il s'élance vers la porte, et, sans se donner même le
temps de prendre son cliapeau , sort vivement de chez lui.
(( Edouard ! . . . Edouard ! . . . eh bien ! où donc allez- » vous? » s'écrie la maman d'Agathe, en essayant en vain de retenir M. Guerreville.
Maria s'est contentée de le regarder s'éloigner ; quand il est parti elle se laisse retomber sur une chaise, en murmurant :
« S'en aller ainsi ! . . . et il ne m'a pas promis de me » rendre mon fils î . . .
» — Oh ! il ne se serait pas sauvé si j'avais été seule » avec lui ! » dit madame Grillon , en marchant d'un air furibond dans la chambre : « mais aussi il » y a des personnes si indiscrètes ! . . .
» — Indiscrètes ! ... » répond Maria en jetant sur madame Grillon un regard où il y a à la fois du dépit et du dédain. « Il me semble que la personne » qui mérite cette épithète est celle qui , bravant » toutes les bienséances , se permet d'entrer malgré )> un domestique chez quelqu'un qui n'est pas seul. » — Oh! il est certain que j'ai troublé un en-
» tretien bien agréable pour monsieur pour
» Edouard î . . . ce pauvre ami , il bâillait comme une n carpe, quand je suis arrivée.
» — Je ne sais pas, madame, si j'ennuyais M. Guérît reville; mais en tout cas je ne l'avais pas fait » fuir...
» — Fait fuir!... fait fuir !... madame , ménagez » vos expressions , je vous en prie. » Ces dames allaient s'animer, elles ne semblaient
pas disposées à se rien passer, lorsque la présence (l'un étranger met un terme à cette scène.
C'est Jenneval qui vient d'arriver chez son ami , et que Georges a, en peu de mots, mis au fait de tout ; en entrant dans le salon, il sait qu'il va y trouver la mère d'Agathe et la maman de Jules. Il salue profondément ces dames, et s'approchant d'elles leur dit avec ce ton qui inspire la confiance :
« Vous voyez en moi, mesdames, le docteur Jenne- » val... Fami intime de M. Guerreville; Georges, » son domestique, vient de me dire qu'il vous avait » quittées un peu brusquement , daignez excuser if mon ami : sans doute quelque motif , que nous ne » connaissons pas, l'a forcé de s'éloigner ainsi. Mais » si je puis , mesdames , vous être bon en quelque » chose près de lui, je suis tout à votre service. »
Il y a des personnes qui inspirent la confiance, qui captivent sur-le-champ l'intérêt , Jenneval était de ce nombre ; et puis ces dames ne demandaient pas mieux que de parler. Chacune s'empresse de répéter au docteur ce qu'elle a dit à M. Guerreville, en appuyant sur l'intérêt que celui-ci doit porter à Jules et à Agathe.
Le docteur, qui les comprend parfaitement, leur promet de faire agir M. Guerreville , et , dans le cas où son ami ne le pourrait pas, il s'engage à faire lui-même toutes les démarches nécessaires pour ramener Agathe dans les bras de sa mère , et arracher Jules au théâtre, pour lequel il sait fort bien que le jeune homme n'a aucune disposition.
Les paroles de Jenneval cahnent les deux mères,
elles ne trouvent plus que des remercîmens à lui adresser, et elles s'éloignent plus tranquilles, mais en se lançant encore l'une à l'autre des regards qui n'ont rien de bienveillant.
« Pauvres femmes!../ » se dit Jeune val lorsque les deux dames sont éloignées, « Si elles comptent sur le » souvenir des sentimens qu'elles ont jadis inspirés » à Guerreville, elles se trompent bien!... il n'a plus )> qu'un seul souvenir!... qu'une seule pensée. Mais » j'agirai comme si c'était lui, je courrai après
» M. Jules et mademoiselle Agathe j'aurai les
» charges sans avoir eu les bénéfices : ce sont là les » privilèges de l'amitié. Maintenant, c'est après lui » qu'il faut, que je coure. Où est-il allé?... pourquoi » est-il sorti comme un fou?... Il faut que je le re- » trouve pour qu'il m'e^cplique sa conduite. «
Jenneval allait sortir, lorsqu'on ouvre brusquement la porte du salon. C'est M. Guerreville soutenant une femme qui semble moins vieillie par l'âge que par la misère et les souffrances. Cette femme, qui peut avoir une cinquantaine d'années , est couverte de haillons , sa figure est d'une maigreur et d'une pâleur effrayante, et en ce moment on lit dans ses yeux une expression d'effroi et d'inquiétude qui donne à toute sa personne quelque chose de plus malheureux.
M. Guerreville, dont tous les traits annoncent une vive anxiété, mêlée cependant de quelque espérance, fait eHtrer et asseoir cette femme qui semble avoir de la peine à se soutenir. En apercevant Jenneval , il ne lui dit que ces mots :
356 zrziNE.
« Madame Armand... celle qui était auprès de ma » fille... qui a fui avec elle!... »
Jenneval a compris , et, s'approchant de cette femme , il attend , avec autant d'anxiété que son ami , qu'elle soit enfin en état de parler;
Quand celle que l'on vient d'amener se voit seule entre le docteur et M. Guerreville, elle joint les mains et se laisse tomber à genoux en s' écriant : « Grâce , > grâce, je vous en prie!...
» — Eh! madame, ne craignez rien! » répond vivement M. Guerreville, « vous m'avez fait bien du » mal, mais croyez -vous que je veuille m'en venger y> en vous maltraitant?... Allons , revenez à vous , » rappelez vos esprits, que ma vue semble avoir trou- » blés; mais, avant tout, un mot. . . un seul, ma fille. . ♦ » qu'a-t-on fait de ma fille?...
» — Hélas! monsieur, je l'ignore entièrement ! — » Vous l'ignorez. Omon Dieu, par vous j'espérais au » moins savoir ce qu'elle était devenue. Eh bien! » voyons , parlez à présent... dites-moi tout ce que )) vous avez fait... n'oubliez i^ien... aucune circons- » tance... je vous écoute.
» — Je suis bien coupable ! monsieur, » répond la pauvre femme d'une voix tremblante, « Oh! oui... » je sais que j'ai indignement trahi votre confiance. . . » mais le ciel m'en a puni, on ne prospère pas quand » on a fait une mauvaise action!... et vous en voyez )) la preuve par la triste position où vous me re- » trouvez!
» — Au faitj madame, au fait.,* c'est de ma fille,
ziziiNE. 35T
» c'est de ce misérable Daubray que vous avez à me » parler...
» — Yous avez raison, monsieur, excusez-moi. . . je » rappelle mes souvenirs . . . Mademoiselle Pauline était » un ange de bonté, de sensibilité... et elle était si » jolie! elle avait tant de grâces!... Ce M. Daubray » en devint éperdûment amoureux , et , malgré ma » surveillance, il trouva moyen de se faire aimer de j> mademoiselle votre fille. . . Ah ! monsieur. . . il ne » faut souvent qu'un mot , qu'un regard pour faire » naître l'amour; mais mademoiselle Pauline ne » croyait pas faire mal en aimant ce jeune homme. . . » Moi-même je crus d'aboi^d que ce mariage pourrait » se faire , et votre fille vous eût plusieurs fois conî) fié ses secrets sentimens, si M. Daubray ne s'y fût » opposé. Un jour il vint me trouver et me dit : « M. Guerreville me refuse sa fille, je n'ai qu'un moyen » pour être son mari, c'est de l'enlever , et il faudra » bien ensuite que le père de Pauline nous pardonne. » » Je rejetai d'abord cette proposition... maisilm'of- » frit cinq mille francs, si je consentais à le servir... » Ah ! monsieur. . . je sais bien que chez vous je ne » manquais de rien, mais cinq mille francs, je n'a- » vais jamais possédé une pareille somme. . . et elle me » parut considérable... Et puis ce M. Daubray ne » cessait de me répéter : « Une fois l'époux de Pauline, » je reviens avec elle me jeter aux pieds de son père, » qui nous pardonnera. » Que vous dirai-je?. . . je con- » sentis ! . . . il ne s'agissait plus que de décider made- » moiselle votre fille... Pauvre petite! elle ne le vou- )) lait pas d'abord ! . . . elle ne cessait de répéter : « Al-
» Ions nous jeter aux genoux de mon pcre! il m'aime » tant ! . . . il consentira à nous unir ! . . . » Mais M . Da u- » bray lui répondait toujours : « Fiez- vous à ma ten- » dresse, à mon amour... ce moyen est le seul pour » que nous soyons unis ! . . . » Enfin elle consentit ! . . . » Alors, sans lui laisser le temps delà réflexion, notre » fuite fut résolue pour la nuit suivante. M. Daubray » avait tout arrangé, tout prévu : une chaise de poste » nous attendait avec des chevaux derrière les murs » du jardin. Ah ! monsieur, si dans ce moment vous r) aviez été témoin de la douleur de votre fille... elle » vous appelait... elle ne voulait plus partir... ilfal- » lut l'emporter!... »
M. Guerreville fait signe à madame Armand de s'arrêter un moment, et, appuyant sa tête sur la poitrine de son ami, il donne un libre cours aux sanglots qui le suffoquent. Quelques minutes s'écoulent enfin, et il fait signe à cette femme de continuer.
« Nous partîmes , monsieur. Après avoir fait plu- » sieurs lieues , nous nous arrêtâmes au petit jour » dans une auberge; là, M. Daubray me remit la i> somme qu'il m'avait promise et me dit : ♦( Il est » inutile que vous continuiez de rester avec nous ; » votre présence n'est plus, nécessaire près de Pau- » Une dont je vais être l'époux, et je ne pense pas que » vous ayez envie de retourner avec nous près de » son père qui vous recevrait fort mal. » En aclie- » vant ces mots, il me quitta sans vouloir me per- » mettre d'embrasser encore une fois mademoiselle » votre fille... Et depuis ce jour, monsieur, je n'ai » pas revu cette chère enfant. Mais je pris en secret des
ziziNK. 359
1^ informations sur vous, monsieur, ot je compris » que ma faute avait été bien plus grande que je ne » le croyais , puisque votre fille n'était pas retournée » près de vous... Quant à ce qui m'est arrivé en- » suite , je sens que cela vous intéresse peu -, pourtant » je dois vous avouer que je sentis bientôt des re- » mords de ma faute. Je vins à Paris ; avec la somme )» que je possédais je voulus m' établir , entreprendre » un petit commerce. . . mais cet argent ne me porta » pas bonheur!... rien ne me réussit. Au bout de » trois ans il ne me ixstait plus un sou de ces malw heureux cinq mille francs... Alors je cherchai à » me placer; mais je tombai malade... il me fallut » vendre mes effets... Je fis ensuite quelques petits » ménages. . . mais je n'avais presque plus de forces. . . )) on me renvoyait au bout de peu de temps. Enfin , » tombée dans la plus affreuse misère. . . depuis quel- )) ques mois je n'existe que par les aumônes que je » demande en secret... et ton t-à-l' heure... lorsque » je m'arrêtai dans votre rue... je m'appuyais près » d'une borne parce que je me sentais défaillir. Vous » le voyez , monsieur , le ciel vous a bien vengé de » moi...
» — Ah!... ce n'est point sa vengeance, c'est ma » fille que je lui demande!... En vous apercevant » j'ai cru un moment que vous m'aideriez à retrou- » ver ma Pauhne... et cet espoir est encore déçu... » vous ne savez rien de plus ?. . .
» — Hélas! monsieur... que ne puis-je, au prix de » ma vie, vous rendre aujourd'hui votre enfant...
» Ah î il me semble qu'alors le malheur cesserait de » peser sur moi! ...»
Au moment où la mendiante terminait son récit , Jenneval est sorti du salon ; il y revient bientôt avec une bouteille et un verre ; il présente du vin à cette femme ,♦ en lui disant :
« Buvez... ce vin vous rendra des forces... cela vous » fera du bien. » La pauvre femme ne sait si elle doit accepter , elle regarde d'un air tremblant M. Guerreville ; enfin , le besoin l'emporte sur la crainte , elle accepte le verre de vin. Après avoir bu, elle salue humblement, et se dirige vers la porte en murmurant : u Je pense que monsieur n'a plus à me parler, et » que ma présence ne peut que lui être désagréable. » — Un moment ! » s'écrie M. Guerreville. La mendiante s'arrête et demeure immobile. Jenneval regarde son ami. M. Guerreville s'approche de madame Armand :
<{ Vous m'avez bien fait du mal , madame. . . mais » je ne veux pas que celle qui a été la gouvernante , » la compagne de ma fille , soit obligée de mendier » pour vivre. Tenez, prenez cette bourse; quand » elle sera vide, faites-le-moi savoir, je ne vous lais- )) serai jamais manquer de rien... Allez, à présent. » — Ah, monsieur!... tant de bontés..: lorsque » je fus si coupable!... d Et la pauvre femme veut se jeter aux pieds de M. Guerreville ; mais il l'en empêche et lui fait signe de s'éloigner \ elle va passer la porte du salon , lorsque tout-à-coup , revenant sur î>es pas , elle s'écrie :
zizmE. 361
if Ah! monsieur... je me rappelle... peut-être cette >> circonstance pourra-t-elle vous intéresser?...
» — Qu'est-ce donc? parlez, parlez, madame. »
M. Guerreville et le docteur se rapprochent de madame Armand , qui reprend :
« Il y a six mois... oui , il y a environ six mois , je » passais sur les boulevards , j 'allais traverser la chaus- » sée... Un tilbury élégant passe devant moi... je » m'arrête, je regarde... Un homme était dans cette » voiture. . . Oh ! je l'ai bien reconnu , c'était M. Dau- » bray...
» — Daubray ! le ravisseur de ma fille ! . . . — Oui , » monsieur , quoiqu'il se fût passé plus de huit ans » depuis que je ne l'avais vu , je suis sûre de ne pas >> m'être trompée — — Et ma fille. . . était-elle avec » lui?— Non, monsieur, il était seul... — Le lâ- » che ! mais il Fa donc abondonnée ! . . .
» — Mon cher Guerreville , » dit le docteur , € ce » que nous venons d'apprendre est bien important ; » la rencontre de cet homme à Paris, dans un tilbury, » semble prouver que c'est dans cette ville qu'il ré-
)) side habituellement. . . — Oui , mon ami , oui
» Oh! vous avez raison, il est ici, le traître!... Plus
» de repos maintenant que je ne l'aie découvert
» rencontré... car, je le reconnaîtrai aussi, moi!... » Allez , madame, allez... ce que vous venez de nous » dire nous servira , je l'espère. . . Si vous appreniez. . . » si vous découvriez encore quelque chose sur cet )) homme , ne manquez pas de venir aussitôt me )) l'apprendre. Âidez-nioi à savoir ce que ce misérable
3G2 zrzr^'E.
» a fait de ma fille ; ce sera la meilleure manière de « réparer vos torts. »
La pauvre femme proteste de son dévoûment, de son repentir ; puis elle salue humblement , et s'clr)igne en répétant qu'elle fera tout ce qui dépendra d'elle pour réparer sa faute.
« Il est à Paris î r, s'écrie M. Guerre ville en se promenant avec agitation dans l'appartement, i^ et
» toujours riche... toujours heureux, sans doute
» Et ma fille! ma pauvre fille! personne ne l'a
» vue personne ne peut m'en donner des nou-
* velles... Mais qu'en a-t-il donc fait cet infâme?... » Ne l'a-t-il arrachée des bras de son père que pour » l'abandonner ensuite? l'a-t-il donc tuée , ce mons- » tre ?. . . Oh I oui. . . il faut qu'elle soit morte! . . . sans » cela elle serait depuis Ion g- temps revenue pleurer » sa faute dans le sein de son père... Morte I.... ma » fille ! . . . Et cet homme existe ! . . . et il jouit en paix » des plaisirs que procure la fortune ! . . . Ah î ... ah !.. . )> tout son sang ne suffira pas à mon désespoir!...
» — Mon ami , calmez- vous î . . . » dit Jenneval en s'attachant à M. Guerreville, « ceDaubray est à Paris; » nous le trou verons , j'en suis persuadé maintenant. » Mais rien ne prouve encore que votre fille ait cessé » de vivre. . . espérons , au contraire , qu'il nous ap- » prendra ce qu'elle est devenue. . .
» — Ah! Jenneval j'ai besoin de vous croire
» pour ne pas m' abandonner au désespoir. . . Eh bien ! » que cet homme me rende ma fille , et je lui lais- » serai la vie; et je le fuirai pour toujours... Mais
» qu'il me rende ma Pauline... Ah! il y a si long-' » temps que je la pleure ! »
M. Guerreville s'est laissé tomber sur un siège, il est accablé par toutes les sensations qu'il vient d'éprouver. Le docteur le laisse se calmer ; lorsqu'il voit son ami plus tranquille , il se rapproche de lui et lui dit à demi- voix :
« Yous aviez laissé chez vous deux dames... que j'y )> ai trouvées. . . Madame Grillon et la mère de Jules. . .
» elles sont venues implorer votre secours votre
» aide... Vous savez que votre filleule Agathe a suivi » M. Adalgis. . . je ne sais où. . . et que M. Jules a signé » un engagement de jeune premier dans quelque
)) troupe nomade... Les deux mères se désolent
» elles pensent que vous devez porter quelque in- » térêt à leur enfant. . . »
M. Guerreville , qui semblait écouter fort attentivement son ami , se lève tout-à-coup , et va prendre son chapeau en s'écriant : « Il a un tilbury... il doit » parcourir les promenades. . . les boulevarts. . . le bois » de Boulogne... Oh! je l'y rencontrerai... Venez... » venez, Jenne val , sortons...
» — Décidément , » se dit le docteur en suivant son ami , « je vois bien qu'il faudra que ce soit moi » qui coure après mademoiselle Agathe et M. Jules.