‹ ZizineChapitre 28 sur 30 · LA CEREMONIE · texte numérisé non relu

LA CEREMONIE

Jenneval va faire part à M. Guerreville de ce qu'il a fait , et du résultat de ses démarches povir retrouver Jules et Agathe; il termine son récit en lui disant :

« Faut-il partir pour Moulins , et ramener le fils de » madame Gallet?... Faut- il envoyer des émissaires, » des courriers sur toutes les routes pour tâcher de » rattraper mademoiselle Agathe et son amant? qu'en » pensez- vous , mon ami ? »>

M. Guerreville pousse un profond soupir et balbutie : « Je ne sais... je ne vois pas comment on pour- »*rait... Ils veulent quitter leurs parens : ce Jules » ne rêve que théâtre!... Cette jeune Agathe, c'est » de son plein gré , c'est sans verser une larme qu'elle i) quitte sa mère,.. Ah! ce n'est pas après ceux-là T> qu'il faut courir, m

» — Et vous , * (lit le docteur en s'asseyant près de son ami, « vous n'avez rien appris encore?... vous » n'avez point rencontré ce Daubray ?

» ^-Rien!... toujours rien!... je ne sais quel dc- » mon protège cet homme et le dérobe à ma ven- » geance... Je vais, je cours, je m'informe; dans » la même journée je parcours toutes les promena- » des, et quelquefois une partie des environs de » Paris... et c'est inutilement!... Ce Daubray est y> invisible, introuvable pour moi.

» — C'est bien inconcevable ! »

M. Guerre ville et son ami étaient plongés dans leurs réflexions. Assis tous deux devant la clieminée, ils ne se parlaient plus ; mais la même pensée les occupait.

Il était alors plus de neuf heures du soir, et le docteur allait quitter son ami , qui , fatigué par ses courses de la journée, paraissait avoir besoin de repos , lorsqu'on entend sonner.

« Qui peut me venirvoir si tard? » dit M. Guerreville, {< moi. . . qui n'attends. . . qui ne reçois à peu près que » vous , mon ami ?

» — Peut-être cette dame Armand, « dit Jenneval, « qui a appris quelque chose de nouveau...

)^ — Ah ! s'il était possible! »

Et M. GueiTevillc attend avec anxiété que la porte s'ouvre. Georges paraît enfui.

« Monsieur... c'est un homme... un Auvergnat... » qui dit que monsieur le connaît... et qui demande )> à vous parler...

» — Un Auvergnat.,, ah! Jérôme, s^ns doute. -^

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» Oui, Jérôme, c'est bien le nom qu'il m'a dit. — » Fa itc8-le entrer .. .

n Pauvre Jérôme! » dit M. Guerreville, << je l'avais » entièrement oublié , ainsi que sa fille... ali! je suis » bien aise de le revoir î »

Le porteur d'eau paraît à la porte du salon , et semble ne pas oser avancer ; il tient son chapeau à sa main, et salue presque jusqu'à terre, en murmurant :

« Pardon , excuse , monsieur, si je me permets... je » vous demande ben pardon de la liberté que j'ai prise » de venir chez vous. ...

» — Approchez , approchez , mon cher Jérôme , » votre visite me fait plaisir. . . Je vous remercie de » ne m'a voir pas oublié... Allons, venez, entrez » donc... Asseyez-vous près de nous; monsieur est » mon ami , c'est un second moi-même. . . sa présence » ne doit vous gêner en rien. »

Jérôme saluait tour-à-tour M. Guerreville et le docteur, et, parvenu au milieu de la chambre, ne voulait pas à toute force s'asseoir. Ce n'est que sur une invitation expresse de M. Guerreville qu'il se décide enfin à se poser sur l'angle d'une chaise.

« Qui vous amène près de moi, Jérôme? » demande M. Guerreville en rapprochant sa chaise de l'Auvergnat qui s'obstine à rester placé au milieu du salon. « Si ce n'est que pour me voir, je vous en sais » gré, et vous remercie, mon ami-, si c'est pour me » demander quelque chose , parlez ; je serai content M de pouvoir vous être utile.

» — Oh! mon Dieu , monsieur, vous avez ben de

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» Li bonté! » répond Jérôme en tournant son chapeau sur ses genoux. « Vraiment... c'est que je vous » ai toujours vu si bon pour moi , que je suis venu » aujourd'hui vous trouver... Il y a déjà queuques

» jours que j 'avons envie de vous consulter Ma

» foi , ce soir, quand mon ouvrage a été fini , je n'y » ai pas tenu... Vous m'aviez donné votre adresse, » et je ne l'avais pas oubliée.

» — Eh bien ! mon ami , contez-moi ce qui vous » amène...

i) — C'est au sujet de ma petite... de ma Zinzi- » nette... Monsieur se rappelle ma petite Zizine?...

,, — Oui... votre fille?... Un enfant qui vous au- » rait sur-le-champ intéressé, docteur; une petite f> figure si douce, et déjà si raisonnable. . . Je me rap- » pelle , Jérôme , qu'elle avait trouvé de riches pro-

» tectrices je devais même prendre des informa-

» tions... Ah! je suis bien distrait! j'oublie tout ce » que j'ai promis...

» — Oh ! pardi , monsieur, vous avez ben d'autres » affaires à penser ; mais , moi , qui ne suis occupé ^ que du bonheur de ma Zinzinette , je vas vous » dire ce qui me tracasse. Il y a queuques semaines... » c'était le soir, je passions dans la rue tranquilleî) ment , je m'entends appeler.. . la voix partait d'un )) cabriolet, et je l'avais ben reconnue, c'était celle y) de ma Zizine. Je cours, j'atteins le cheval , je lar- » rête. Ma petite était dans la voiture, avec un beau » domestique tout galonné. On avait dit chez ses y> protecti^ices que j'étais maïade, et l'enfant avait « absolument voulu aller me voir. Je la rassurai et

» la ramenai moi-même chez madame Dolbert. Ce- » pendant il me semblait drôle qu'on eût laissé ma « petite aller ainsi seule... avec ce... galonné!... Je » me dis : « autrefois mademoiselle Stéphanie ne la » quittait pas un instant, d'où vient qu'elle ne l'a » pas accompagnée le soir, quand Zizine croyait que » j'étais bien malade...» Tout cela me trottait dans » la tête. Je me disais : « Peut-être ces belles dames » se lassent-elles déjà d'avoir chez elles ma pauvre » petite... « Alors, il y a quelques jours, j'ai été chez » madame Dolbert, et j'ai demandé ma Zinzinette. >) L'eniîint est accourue... Oh! elle m'embrasse tou- » jours d'aussi bon cœur, quoiqu'elle ait de jolies » robes ; mais il m'a semblé qu'elle n'avait plus l'air » content, heureux comme de coutume. Elle m'a » pourtant assuré que ses protectrices l'aimaient touy> jours; mais en jasant elle m'a appris que madei) moiselle Stéphanie, la petite-lîlle de madame Dol- » bert, va se marier... et comme elle me contait ça , » le prétendu de la demoiselle a passé devant nous. )) Oh! c'est un beau monsieur!... d'une belle tour- » nure, mais qui n'a pas Tair aimable du tout... e( » puis, en passant près de nous, il a jeté sur ma Zi-

» zine un regard! on aurait dit qu'il était en

» colère. L'enfant lui a dit : « Bonjour, monsieur... » » il ne lui a pas tant seulement répondu un mot!... » Tout cela m'a fait réfléchir... je crains pour l'ave- » nir, je crains que ma petite ne soit pas heureuse » près de ce monsieur qui va épouser mademoiselle » Stéphanie... Et dame... alors ne vaudrait-il pas )) mieux que Fenfant revint avec moi? Yoilà ce qui

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» nie tourmente depuis quelques jours, et, ma foi, » ce soir je me suis décidé à venir vous demander » votre avis, monsieur...

» — Bon Jérôme, vous ne songez qu'à votre fdle... » elle est votre pensée de tous les momens... Ah! je » conçois cela!...

» — Et savez-vous le nom de ce monsieur qui va » épouser mademoiselle Dolbert? » dit Jenneval en » s'adressa nt au porteur d'eau.

« — Oui, monsieur; ma petite me l'a dit; c'est...

» eli ben est-ce que je l'ai oublié ah! c'est

» M. Emile de la... Delaberge... c'est ben ça.

» — Delaberge ! » murmure le docteur, « ce nom

» ne m'est pas inconnu Qui donc m'en parlait

» dernièrement?... Ah! c'est Vadevant, au sujet de » ses cousines... Mais s'il m'a dit vrai, ce Delaberge » est un fort mauvais sujet...

,) — Yoyez-vôus ça !.. . ma fine, il n'a pas l'air bon, » toujours ; j'ai pensé que si monsieur Guerreville » voulait avoir la bonté de voir ces dames... ilpour- ») rait s'informer... C'est que moi, voyez-vous, je ne » saurais comment m'y prendre pour leur dire : Si » mon enfant vous ennuie, rendez-le moi.

» — Je vous comprends , Jérôme; eh bien, je me » charge de cette commission. J'irai chez madame » Dolbert... Je m'y présenterai comme venant en w votre nom; je saurai si votre fille n'y est plus » aussi aimée qu'elle mérite de l'être ; et , dans ce )i cas, je vous ramènerai votre enfant , et nous ferons » en sorte d'assurer son avenir. . .

» — Ah! monsieur! que de remercîmens Oh!

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» j'étais bcn sûr que je vous trouverais... Quand il » s'agit de rendre service!... vous êtes là!

» — Combien y a-t-il de temps que vous avez été

» chez ces dames?... — Mais il y a ben déjà dix

» jours. — La jeune protectrice de votre enfant est » déjà mariée, peut-être, mais ce serait une raison de » plus pour que je vous ramenasse votre Zizine , si » les nouveaux époux ne la traitaient qu'avec froi- » deur. — Et quand monsieur aura-t-il la bonté d'al- » 1er chez madame Doibert ?. . . — Demain , Jérôme ; « demain, dans la journée, je vous promets de faille » votre commission. — Ali ! monsieur, que de bon- » tés !... Alors , si vous permettez , je reviendrai de- » main soir ici pour savoir ce qu'on vous aura dit. — « Oui , revenez demain , Jérôme , et je pourrai vous » donner des nouvelles de votre fille. «

Le porteur d'eau se lève , salue à plusieurs reprises M. Guerreville et le docteur, puis s'éloigne en se confondant en remercîmens.

» Voilà un bon père % dit M. Guerreville, quand l'Auvergnat est parti : « dans l'espoir que sa fille serait » plus heureuse , il s'est privé de sa présence , de ses » embrassemens... il ne s'est pas dit : En vivant dans » l'opulence, en prenant 4'autres manières, elle m'ou- » bliera, peut-être ; il n'a eu qu'un désir : voir son cn- » faut heureux... Oh! demain j'irai chez ces person- » nés qui ont recueilli la petite... et il me sera fecile » de voir si ce n'est plus que par connnisération » qu'elles gardent encore chez el les Tenhi nt de Jérôme . )) Dans ce cas, vous concevez que je ne la leur laisserai » pas.

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» — Oui oui, vous ferez fort bien, » dit Jeuneval. c< Moi, je peuse à ceDelaberge dont Vadevant m'a » dit tant de mal. . . mais Vadevant est très menteur. . . » et je ne m'en rapporte pas à lui.

» — Si mademoiselle Dolbert se marie, si celui » qu'elle épouse n'aime pas les enfans... oui, je crois » que Jérôme a raison , il ne faut pas laisser sa petite » Zizine chez madame Delaberge. . . n'est-ce pas ainsi » que se nomme le prétendu ? — Oui, mon ami. — » Enfin, je m'informerai. Je ferai en sorte de savoir si

» ce que l'on vous a 'dit de cet homme est exact

y» Demain je tâcherai d'oublier Daubray et ma fille,

» pour m'occuper de l'enfant de Jérôme pauvre

» Jérôme ! . . . Ah ! il ne sait pas quelle preuve d'amitié x> je lui donnje ! Mais sa petite Zizine était si gentille! . . . » J% ne puis vous dire combien elle m'a intéressé aus- » sitôt que je l'ai vue .. — Vous savez l'adresse de » madame Dolbert ?

» — Oui , Jérôme me Fa donnée.

» — Demain , dans l'après-dînée , je viendrai vous » voir. Je suis curieux de savoir le résultat de votre » visite chez ces dames. A demain, mon ami. — A » demain , docteur. »

M. Guerreville est resté seul. Bientôt le souvenir de sa fille , de son ravisseur vient de nouveau s'emparer de son esprit : il se met au lit et essaie d'y goûter un peu de repos ; mais l'image de Daubray le poursuit encore dans ses songes, toute la nuit il se croit auprès du séducteur de sa Pauline , et il lui demande ce qu'il a fait de son enfant.

Le lendemain, en s'éveillant. M, Guerreville se

sent accablé , malade ; il s'étend dans son fauteuil et repose sa tête dans une de ses mains. Les songes de la nuit le poursuivent encore; il croit voir Daubray et sa fille ; sa Pauline est malheureuse , elle pleure , elle semble implorer la pitié de son père.

Le souvenir de Jérôme s'est effacé, M. Guerrevillc^ a oublié le porteur d'eau , et ce qu'il lui a promis.

Midi sonne ; M. Guerreville vient seulement de quitter son fauteuil. Il se lève et s'approche de sa fenêtre, il veut voir si l'air extérieur lui fera du bien. Le premier objet qui frappe ses regards en les portant dans la rue est un Auvergnat portant deux seaux, et criant à l'eau d'une voix perçante.

La vue de cet homme rappelle sur-le-champ à M. Guerreville Jérôme et tout ce qu'il lui a promis. Il se frappe le front en s'écriant : « Mon Dieu!... j'a- )' vais tout oublié ! . . . midi î . . . il est temps encore. . . » Georges!... Georges, donnez-moi tout ce qu'il me » faut pour mliabiller... »

En retrouvant sa mémoire, en se rappelant ce qu'il doit faire, il semble que M. Guerreville ait re- I rouvé toute son énergie ; il ne sent plus sa faiblesse , son accablement ; en un moment il a terminé sa toilette. De tels changemens sont fréquens chez les gens nerveux que les peines de Famé abattent, et que la plus légère espérance suffit pour ranimer.

M. Guerreville est bientôt arrivé à la demeure qu'on lui a indiquée. Plusieurs remises sont arrêtés devant la porte, il y fait peu d'attention, et demande au concierge :

« Madame Dolbert? — C'est ici , monsieur. — Est-

nO<S ZIZINK.

» elle chez elle? — Oli! cortninement , monsieur. — » Et piiis-jc y monter? — Il n'y a pas de doute qun » monsieur peut monter comme tout le monde. C'est » au second.

» — Comme tout le monde! » se dit M. Guerreville, en montant l'escalier; « qu'est-ce que ce con- » cierge voulait dire par-là?... JN'implorte... voyons » toujours. »

Arrivé au second, M. Guerreville entre dans une vaste antichambre, dont la porte est ouverte; un domestique s'y tient.

« Madame Dolbert? » dit M. Guerreville.

Le valet lui ouvre la porte du salon, en lui disant:

« Donnez- vous la peine d'entrer, monsieur. »

M. Guerreville pénètre dans un fort beau salon; il est tout surpris d'y voir une trentaine de personnes rassemblées. Les dames sont parées ; les hommes, quoique la plupart soient en bottes , ont aussi un certain air de fête; difféï»ens groupes sont formés, on cause , on se promène dans le salon ; à l'entrée de M. Guerreville , on se contente de le saluer, puis chacun reprend sa conversation.

« Qu'est-ce que tout cela veut dire! » pense

M. Guerreville, en promenant ses regards autour de

lui; (( il se passe ici quelque chose Serait-ce le

» mariage?... on m'a laissé entrer, parce que proba-

» blement on m'a cru au nombre des invités Je

» crois que j'ai fort mal pris mon temps pour venir » parler de la petite Zizine, et que je ferai tout aussi » bien de m'en aller. »

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M. Gucrreville se rapprochait dcjà de lu porte , lorsqu'il aperçoit dans un coin du salon une petite fille habillée avec une élégante simplicité, mais à laquelle personne ne semble faire attention. A son petit air modeste et sérieux, à la pâleur de son visage , dont l'expression est encore plus mélancolique que de coutume, M. Guerreville a sur-le-champ reconnu la fille de Jérôme, et, se dirigeant aussitôt vers elle, il va lui prendre la main, en lui disant :

« Vous êtes la petite Zizine , n'est-ce pas? »

L'enfant le regarde ; bientôt une vive rougeur vient colorer son visage , ses yeux s'animent et deviennent humides, tandis qu'elle balbutie :

« Âh î monsieur ! — vous êtes le bon monsieur qui r> m'a donné de l'argent pour mon papa quand il était » malade!...

» — Vous me reconnaissez , chère enfant ! — Oh ! » oui, monsieur, je vous reconnais bien! je sais » même votre nom à présent ; car mon père m'a » conté qu'il vous avait rencontré et que vous lui » aviez permis d'aller vous voir. — C'est pour vous » que je suis venu ici, ma petite. — Pour moi!... » — Oui , j'ai vu hier votre père , et il m'avait ï» chargé de parler à madame Dolbert. . . mais je crois » que j'ai mal choisi le moment... Que se passe-t-il ï) donc ici , mon enfant?...

)) — Monsieur , c'est ma bonne amie Stéphanie » qui va se marier... on va se rendre à la mairie... ï) c'est pour cela qu'il y a tant de monde. . . Stéphanie ï) est encore auprès de sa mère... on termine sa toi- )) lette en ce moment. — Je vais m'éloigner avant

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» (juo ces dames ne viennent, car en vérité, je ne » saurais que leur dire... — Oli! restez donc un peu « pour voir ma bonne Stéphanie... Elle est si jolie » en mariée!... — Je n'en doute pas, mon enfant, n mais je dois m'en aller , car ma présence cliez ces » dames, qui ne m'ont jamais vu, semblerait trop » singulière... Je reviendrai dans quelques jours... » Adieu. »

M. Guerreville serre la main de la petite fdle , qui essaie de le retenir encore ; il va se glisser vers la porte, lorsqu'un grand mouvement se fait dans le salon.

« Ah! voilà le marié! vodà le marie! » répète-ton de toutes parts ; et au même instant Emile Delal>erge entre dans le salon.

M. Guerreville , dont les regards étaient tournés vers la porte , est un des premiers à l'apercevoir. Alors une prompte révolution s'opère dans tous ses traits ; alors ses yeux deviennent fixes , ses jambes ne peuvent plus avancer, ses poings se ferment ^ec coatraction , et il articule d'une voix étouffée : (( C'est lui!... c'est Daubray. »

Cependant Emile n'a pu voir M. Guerreville , qui est caché par beaucoup de personnes , et il s'avance dans le salon en saluant d'un air aimable , en souriant aux dames , en serrant la main aux hommes , en répondant aux félicitations qu'on lui adresse.

Presqu'au même instant , Stéphanie et sa grand'mère arrivent par une porte du fond, Emile s'empresse d'aller au-devant de ces dames.

Stéphanie , dont la toilette est du meilleur goût ^

semble être encore plus jolie ; une extrême pâleur , répandue sur ses traits , donne à sa physionomie une expression , un charme indéfinissable ; elle sourit en levant les yeux sur Emile , qui prend une de ses mains et la porte à ses lèvres.

« Nous sommes en retard , » dit madame Dolbert, «t mais je voulais que ma Stéphanie fût jolie ; et un » jour de mariage, il est bien permis d'avoir un peu » de coquetterie. ^Si vous m'en croyez , messieurs et » mesdames , nous partirons tout de suite. »

Chacun approuve cette proposition ; un mouvement général s'opère dans le salon. Emile a présenté sa main à Stéphanie ; il se dispose à l'emmener , et tout le monde à les suivre. Mais un homme s'est placé devant la porte du salon, au lieu de se ranger et de faire, comme les autres, place aux mariés, cet homme reste immobile et leur barre le passage ; puis , mettant son bras devant Emile , sur lequel il fixe ses regards foudrovans, il s'écrie d'une voix tonnante :

« Où donc allez- vous , monsieur? v -

Cette interpellation et le ton dont elle est|faite produisent une vive sensation sur toute l'assemblée ; tout le monde s'arrête , on regarde alternativement M. Guerre ville et le marié ; ce dernier , qui d'abord n'a paru que surpris, est devenu pâle et tremblant en considérant plus attentivement les traits de la personne qui lui barre le passage.

Stéphanie émue , inquiète , regarde celui qui va être son époux , et semble s'étonner de ce qu'il n'ait point encore repoussé cet homme qui a l'air de vou-

loir s'opposer à leAir sortie, l^jnile a hienlôt rappelé ses esprits , et , essayant de sourire , il s'écrie :

« Yoilà une plaisanterie que je ne comprends » guère : allons, monsieur , ne nous arrêtez pas » davantage.

» — Misérable! » s'écrie M. Ouerreville en saisissant Emile par le bras , « tu Feins de méconnaître la » voix d'un père qui vient te reHemander son en- )) fant. . . Madame, cet homme ne saurait être l'époux M de votre fille... Vous voulez sans doute assurer le » bonheur de votre Stéphanie... celui auquel vous » alliez la marier est un monstre, un lâche subor- » neur... Sous le nom de Daubray, il s'est introduit » chez moi, il m'a enlevé ma fille... mon unique » enfant... en lui faisant croire que je lui refusais sa )) main... Qu'as-tu fait de ma fille, infâme? Ré- « ponds... réponds. »

Ces paroles causent une soudaine révolution dans l'assemblée. Stéphanie a senti un frisson glacial parcourir tout son être , puis ses yeux se ferment, et elle tombe sans connaissance dans les bras de quelques dames qui l'entouraient. On la porte sur un divan, Zizine, madame Dolbert courent à elle; chacun veut lui donner des soins : mais en même temps on regarde l'étranger dont les traits et toute la personne inspirent le respect , et on attend avec anxiété ce que le marié va lui répondre.

Après avoir en vain cherché à dégager son bras , Emile s'écrie , en se tournant vers la société :

« En vérité, je suis désolé de ce qui arrive... mais » je n'y puis que faire. . . Ce monsieur est fou, assuré-

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» ment , car voilà la première fois que je le vois , » et je ne sais ce qu'il veut dire avec sa fille.

» — Misérable ! . . . il rie te manquait plus que de » joindre l'insulte à l'outrage! » s'écrie M. Guerreville que le sang-froid d'Emile exaspère davantage. « Ah! tu ne veux pas me reconnaître... eh bien, » peut-être troi^rai-je le moyen de t'y forcer... »

Au même instant , la main de M» Guerreville va frapper sur la joue d'Emile.

Un cri général s'élève dans le salon ; quelques jeunes gens veulent se jetter sur M. Guerreville et le mettre dehors ; mais son regard imposant les arrête , tandis qu'Emile pâle , immobile , après le soufflet qu'il vient de recevoir , se contente de rouler sur M. Guerreville des yeux qui ont de l'expression du tigre , tout en murmurant : « Ah ! vous voulez donc » que je vous tue?...

» — Oui , après m'avoir ravi mon enfant, ôte-moi » la vie... ou donne-moi la tienne... Tout ton sang » ne sera pas de trop pour laver ton crime. . . — Eh » bien... monsieur... demain matin... — Non, non, « aujourd'hui , dans une heure... à la porte deSaint- « Mandé... — Aujourd'liuit soit... — Je vais cher- » cher mon témoin, et je t'attends... mais n'essaie » pas de m'échapper ; je sais ton nom maintenant , » je sais que tu te nommes Delaberge , et je saurais » te retrouver... — Dans une heure... je serai au » rendez-vous. »

M. Guerreville n'en a pas entendu davantage ; il s'éloigne sans que personne cherche à le retenir ; il quitte cette maison où il vient de porter le trouble

40 i zizim;.

et Fépou vante ; il revient à la Imtc chez lui , brûlant du désir de se ven{>er, mais encore bouleversé partout ce qu'il a éprouvé en retrouvant le séducteur de sa fdle.

Jenneval était chez son ami, où il attendait son retour. En apercevant M. Guerre ville , il devine qu'un ffrand événement vient de lui arriver : il court à lui.

» Qu'y a-t-il... que s'est-il passé?... — Ah! mon

» ami... je l'ai retrouvé! je l'ai revu enfin... ce

» monstre. . . ce Daubray . . . c'était Emile Delaberge. . .

" celui qui allait épouser mademoiselle Dolbert. —

» Se pourrait-il... — C'était aujourd'hui même le

» mariage... il allait conduire la jeune fille à l'au-

» tel... A l'aspect de cet homme... ah! je n'ai pas

)» été maître de moi... je l'ai arrêté... je lui ai de-

» mandé ce qu'il avait fait de ma fille... Le lâche...

» il a feint de ne pas me connaître. . . Alors dans ma

» fureur... — Vous l'avez frappé?... — Oui... Ah!

» c'est le premier instant de bonheur que j'aie éprouvé

)) depuis bien long-temps. . . — Mais , mon ami , était-

» ce donc là le moyen de lui faire dire ce qu'il a fait

» de votre fille?. . . — Ah !. . . j'ai eu tort peut-être. . .

» mais pouvais-je être maître de moi... maîtriser ma

» fureur devant cet infâme qui prétendait que j'étais

)) en démence... Le lâche... Oh! mais nous allons

T) nous battre... sur-le-champ... à Saint-Mandé. . .

» Docteur, vous serez mon témoin... — Oui... oui ,

» sans doute... Mais ce combat... Si vous tuez cet

» homme , qui vous dira ce qu'est devenue votre

)> Pauline L.. — Crovez-vous donc qu'au moment

ziziiNE. i05

» de mourir, un sentiment de remords ne parlera » pas à son ame?... Enfin, docteur, le combat est » inévitable... Peut-être aiirais-je dû m'y prendre » autrement... user d'adresse pour ie forcer à parler ; » mais quand je Fai vu entrer dans ce salon. .. quand » j'ai vu sa main s'emparer de celle de cette fenmie )' qu'il allait conduire à l'autel... alors... voyez- )i vous... je ne sais ce qui s'est passé en moi... Cet » Emile est un misérable... et devant tout l'univers » j'aurais voulu lui reprocher son crime... Mon ami, » à ma place, je suis certain que vous vous seriez » conduit comme moi... — C'est possible. Mainte- » nant ne songeons qu'à votre combat... Quelles » armes prenez- vous?... — Des épées et des pistolets , » il choisira... Georges, Georges, fais avancer une » voiture , nous n'avons pas de temps à perdre. — » Et il montera derrière , sa présence peut nous être » nécessaire. »

Jenneval fait tous ses préparatifs pour le combat. M. Guerreville n'est pas en état de s'occuper de rien, il ne peut que marcher à grands pas dans la chambre en regardant tour-à-tour sa montre et la pendule, et

en répétant : « Dépéchons , dépêchons ! le temps

presse. »

Enfin, les préparatifs sont terminés. M. Guerreville descend précipitamment son escalier. Une voiture attend dans la rue; il s'y place avec le docteur qui tient les armes... Georges monte derrière, et le cocher part pour Saint-Mandé.

Jenneval semblait soucieux et gardait le silence

près de son ami. Celui-ci lui prend la main en lui disant :

« Mon ami , est-ce (jue vous ne partagez pas mon » bonheur? J'ai retrouvé l'infâme qui m'a enlevé » ma fille... Je vais me battre avec lui, le punir...

» me venger! Ali! ne comprenez-vous pas ma

» joie?

» — Je comprends parfaitement que vous soyez tt satisfait de vous battre avec celui qui vous a ou- » tragé... mais je crains que cela n'amène pas le ré- » sultat que vous espérez. . . Si vous tuez cet homme, » vous ne saurez pas ce qu'il a fait de votre fille... w si c'est lui qui triomphe...

* — Alors, mon ami, j'irai rejoindre ma Pauline, » car ma fille n'existe plus; je n'en saurais douter... » sans quoi il y a long-temps qu'elle serait revenue » cacher sa honte dans le sein de son père. D'ail- » leurs, s'il y a une justice céleste, pensez-vous donc » que dans ce duel c'est moi qui doive succoni- » ber?...

j» — Oui , mais la justice céleste ressemble quel- » quefois à la justice des hommes ; on ne comprend » pas toujours ses arrêts. »

M. Guerreville se contente de serrer la main de son ami, et l'on continue d'avancer.

La voiture arrive à la porte de Saint-]\iandé ; on fait arrêter. Les deux amis descendent et entrent dans le bois. Georges a ordre de ne les suivre que

de loin.

Les regards de M. Guerreville plongent de tous

côtés 80118 les arbres et y cherclient son adversaire. Emile Delaberge n'était pas encore arrivé.

« Le lâche... il se fait attendre!... il veut m'in- » sulter jusqu'à la fin! » dit M. Guerreville en marchant avec impatience sous les arbres.

« — Du calme , mon ami , tâchez de vous modé- )) rer..... on se bat moins bien lorsqu'on est ainsi » agité...

»» — Ah ! Jenneval, il y a si long-temps que j'as- » pire après ce moment ! . . . Les instans me semblent » des siècles ! »

Enfin, au bout de cinq minutes, Emile Delaberge arrive avec deux jeunes gens qui faisaient partie, des personnes réunies le matin chez madame Dolbert.

« Le voilà!... le voilà!... » s'écrie M. Guerreville. « Ah! je respire... je craignais qu'il ne vînt pas! »

Les trois jeunes gens s'avancent. Emile a l'air froid, impassible; on se dirige vers un endroit solitaire du bois. Bientôt M. Guerreville s'arrête en disant : « Nous sommes bien ici.

« — J'ai apporté des pistolets , » dit Emile. « Du » reste , si vous préférez l'épée , cela m'est absolu- » ment indifférent.

» — Eh bien! oui, l'épée, » dit M. Guerreville, « on se voit de plus près. »

Jenneval présente aux combattans les deux épées qu'il tenait sous sa redingote; chacun d'eux, après s'être dépouillé de son habit et de son gilet, en prend une sans même examiner l'autre.

<( Monsieur, « s'écrie M. Guerreville en se mettant en garde... « je me bats pour ma fille que vous avez

i()8 ZIZIÎNK.

» enlevée... L'un de nous peut trouver la mort dans

» re combat Avant de croiser nos armes, je ne

» vous demande que de me dire ce que vous avez )♦ fait de mon enfant.

y, — IVIonsieur, » répond Delaberge d'un air impertinent, « je vous ai déjà dit que je ne connaissais y> ni vous, ni votre fdle... Je n'ai rien compris à la » scène que vous êtes venu me faire chez madame )^ Dolbert, et ces messieurs sont témoins que je ne i> me bats que pour le soufflet que vous m'avez > donné.

» — Misérable ! » dit M. Guerreville. « \ oyons » donc si tu nieras toujours... »

Au même instant les fers se croisent , les combattans s'attaquent avec vivacité ; mais chez M. Guerreville il V a plus de fureur , plus d'emportement que' de prudence , tandis qu'Emile , très-habile à manier l'épée , ne s'attache d'abord qu'à parer les coups de son adversaire, et à le fatiguer.

Le combat durait depuis long-temps avec un égal avantage des deux côtés, lorsque M. Guerreville, en voulant se fendre sur son ennemi , reçoit lui-même un coup d'épée qui lui traverse une partie du corps.

Il pâlit, il chancelle, il voudrait encore se battre, mais son épée s'échappe de ses mains.

« Des pistolets ! » murmure M. Guerreville en tombant sur le gazon , t< qu'on nous donne des pisto- » lets!...

» — Vous ne seriez plus en état de tirer, mon- » sieur, » dit Emile en jetant son épée à terre,

ZIZENE. 409

« Moi, j'ai lavé mon affront... je n'ai plus rien à

» faire ici je vais vous envoyer la voiture et le

» domestique qui attend là-bas; partons, messieurs, » je puis aller me marier à présent. »

En achevant ces mots , Delaberge prend le bras d'un de ses témoins , et les trois jeunes gens s'éloignent à grands pas.

Jenneval était à genoux près de son ami , il le soutenait et lui donnait les premiers secours. M. Guerreville venait de perdre connaissance en murmurant encore :

« Des pistolets... donnez-nous des pistolets... »

Georges accourt bientôt; en voyant son maître blessé et couché sur le gazon , le fidèle serviteur pousse un cri de désespoir et demande au docteur si son maître doit en mourir.

« Hélas ! » dit Jenneval, « la blessure me semble » bien profonde, bien dangereuse... je ne puis en-

» core répondre de rien. Pauvre Guerreville!

» blessé, vaincu... quand il se battait pour sa fille... » pour venger son honneur. .. et le misérable , qui Fa » outragé, sort vainqueur de ce combat ! . . . Ah î . . . j 'a- )' vais bien raison de le dire... La justice céleste res- » semble quelquefois à la justice des hommes... »

Le docteur et Georges prennent M. Guerreville sur leurs bras et le portent dans la voiture. Jenneval s'y place près de son ami, et le cocher revient aussi doucement que possible à Paris.

Jenneval se place au chevet du lit de M. Guerreville; il ne le quittera pas une minute tant qu'il le croira en danger, et s'il ne peut le sauver, du moins ,

MO ZIZINK.

il sera liï pour entendre ses dei^nières parolcîs et pour lui fermer les yeux.

Le soir, sur les liuit lieures, quelqu'un se présente chez le blessé : c'est Jérôme qui venait savoir le résultat de la démarche que M. Guerreville devait faire })rès de madame Dolbert.

Le docteur montre au porteur d'eau M. Guerreville qui est encore sans connaissance sur son lit, et lui dit :

« Voilà la suite de sa visite chez madame Dol- ») bert... Dans cet Emile Delaberge, qui allait épou- » ser la jeune Stéphanie, mon ami a reconnu un » homme qui l'avait indignement outragé... un mi- » sérable qu'il cherchait depuis long-temps, il l'a » provoqué... ils se sont battus. .. et celui qui avait » tort a triomphé. . . cela arrive souvent.

» — O mon Dieu î » murmure l'Auvergnat. « Blessé... blessé à mort peut-être... et c'est moi qui » serai cause de ça... — Yous!... oh! ne vous faites » pas de reprocjies, Jérôme ; mon pauvre ami vous » a béni, au contraire, de ce que vous lui faisiez re- » trouver cet homme qu'il cherchait depuis si long- » temps. — Et cette blessure... oh! monsieur, est-ce rt qu'il serait possible qu'il en mourût ? — Je crains » beaucoup encore... mais si je puis le sauver, sa » convalescence sera bien longue. — Un si brave » homme î . . . et le gredin qui lui a fait cette blesy> sure n'a rien reçu, lui. . . oh ! morguienne 1 ça n'est » pas juste ça... Monsieur Guerreville, mon bienfai- K teur. . . un homme si bon , si généreux ! . . . Adieu , » monsieur le docteur , adieu , je viendrai tous les

y> jours savoir de ses nouvelles. » Et Jérôme s'éloigne en murmurant entre ses dents :

« Oli ! .. . c'est égal. . . c'est moi qui suis cause qu'il y> s'est battu, ce brave homme!... et... c^a ne se pas- » sera pas comme ça. »

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