LA PETITE FILLE
P' Uiie petite fille de six ans à peu près montait le quatrième étage, au moment où M. Guerre ville mettait le pied sur la première marche pour le descendre.
L'enfant était vêtu bien pauvrement et peu chaudement pour la saison; un béguin de toile brune couvrait sa tête ; une robe rapiécée en plusieurs endroits, un tablier noir bien usé , composaient toute sa toilette, et ses pieds tout* mignons étaient déjà enfermés dans des sabots.
La petite tenait sous son bras un pain rond de quatre livres : ce poids devait être lourd pour elle ; cependant elle semblait fière de le porter, et le regardait avec complaisance. Arrivée sur le carré, elle baisse la tête en voyant du monde, et se dirige vers un autre petit escalier obscur et ressemblant à une
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échelle de moulin, qui était dans un coin du palier.
M. Fourré arrête Fenfant en lui disant : « Ah ! pe- » tite , dis donc à ton père que le proprîUié taire veut » son argent!... Que diable! Jérôme se moque du « monde... parce qu'il est malade, il croit qu'on ne » pensera plus aux termes qu'il doit ; on vendra ses » meubles, s'il ne paie pas... Dis-lui ça de ma part. »
L'enfant regarde le portier en faisant une petite mine moitié honteuse , moitié craintive ; puis elle disparaît vivement en grimpant à l'échelle de moulin.
M. Guerreville, qui d'abord n'avait pas fait attention à l'enfant , l'a regardée lorsque le portier lui a parlé ; il examine cette petite figure si blanche , si rosée, si mignonne, ces traits délicats et fins , autour desquels se jouent de jolies boucles d'un châtain clair; et il est surpris de l'expression réfléchie qui est répandue sur cette physionomie si jeune. Cette petite fille n'avait point les traits réguliers , ni les joues vermeilles : ce n'était point un de ces gros anges bouffis , dont on est convenu de dire , « c'est un bel enfant ! » ni une de ces têtes parfaites que les peintres aiment à placer dans leurs tableaux : c'était une petite fille pâle , délicate , sérîeuse , que beaucoup de gens n'auraient pas remarquée, et que d'autres peutêtre auraient trouvée laide; mais qui était charmante pour ceux qui savaient lire dans sa physionomie.
M. Guerreville est resté quelques momens pensif, puis il se dirige vers l'échelle de meunier ; le portier court à lui en s'écriant :
» Eli ben ! monsieur. . . où aliez-vous donc ?. . . c'est » pas par-là qu'on descend...
» — Je voudrais voir ce Jérôme... ce pauvre » homme dont vous venez de parler... le père de » cette petite fille. . .
« — Vous voulez aller dans ce galetas ! . . . ah ben ! » c'est une autre espèce de plaisanterie alors... est-ce » qu'à présent vous voulez louer une méchante » chambre absolument sous les toits, avec fenêtre » en tabatière... un grenier, enfin... comme j'en ai » pour mettre mes provisions?
» — Ce grenier est donc à louer?
» — A louer I si on veut ! . . . Vous pensez ben qu'on » n'a guère Fespoir de louer ça à des gens comme il » faut... et pour les pauvres gens , merci , ça ne paie » pas , témoin Jérôme le porteur d'eau ; aussi le pro- » prilliétaire va le renvoyer ; il aime mieux avoir cette » chambre pour y mettre sécher du raisin ou des » haricots verts , que de la voir occupée sans que ça » lui rapporte rien ; il a raison , cet homme; et puis, » c'est agréable , en hiver , de manger des haricots » verts. . . on les enfile , on les pend après une corde. . . » par chapelets.
» — Conduisez-moi près de ce Jérôme, » dit M. Guerreville , en faisant signe au portier de passer devant lui ; mais M. Fourré fait au contraire quelques pas vers le grand escalier en disant :
« — Je vous dis que vous ne louerez pas une mau- » vaise chambre dans les gouttières. . . c'est donc pour » vous amuser; mais ma loge et mon épouse nie » réclament... descendons...
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V — Conduisez-moi près de ce Jérôme , » répète M. Guerre ville , d'une voix animée déjà par la colère et en jetant sur M. Fourré un regard courroucé.
Le portier passe alors devant lui en portant la main à sa casquette et en murmurant : « Au fait... si vous » n'avez jamais vu de galetas... c'est curieux à voir » comme autre chose... donnez- vous la peine de me » suivre ; mais prenez garde de vous cogner , car on » ne voit pas clair du tout par ici. »
Le portier monte l'espèce d'échelle qui conduit aux greniers; ce chemin est si étroit, qu'une personne seule peut y passer ; il n'y a ni rampe , ni corde pour se tenir ; mais , comme on frôle le mur à droite et à gauche , on ne peut tomber de côté. Aucun jour n'éclaire cet escalier, qui est fort raide. « Infamie de » chemin !. . . » dit M. Fourré , qui vient de se cogner la tête contre le mur... « c'est un véritable casse- » cou!...
y, — Comment cette petite fille peut-elle passer par » ici sans tomber? » dit M. Guerreville.
« — Oh! les enfans... c'est comme les chats; ça » grimpe partout... prenez garde, monsieur, nous » v'ià en haut. . . attendez , je vas frapper ; ça fait que » vous verrez clair quand on ouvrira la porte. »
Le portier frappe , on ouvre une porte : c'est la petite fille qui paraît , et semble presque effrayée en revoyant le portier et le monsieur qu'e;lle a déjà rencontrés.
« Nous venons voir le local de ton père, » dit M. Fourré, d'un air goguenard ; c< quand je dis local, ]» je suis ben honnête ! . . . je pourrais dire le chenil. . .
» Par ici, monsieur... mais baissez- vous ; car ça fait » mansarde presque partout. »
M. Guerreville suit le portier, et il pénètre dans une mauvaise chambre , dont Taspect misérable lui serre le cœur. Là, point de papier pour cacher les murailles et les poutres qui forment le plafond ; point de rideaux à l'espèce de fenêtre en tabatière , par laquelle vient le jour ; un méchant grabat , une table , quelques chaises , un petit buffet en bois blanc, qu'on a un peu ciré : voilà tout l'ameublement de cette chambre. Mais, dans une encoignure, on a cloué quelques planches du bas en haut , pour ménager une séparation , qui forme comme un petit cabinet. Là , est un petit lit d'enfant ; ce lit est en bois de noyer , bien propre , bien luisant ; il est surmonté d'une baguette qui forme flèche , et sur laquelle sont jetés des indeaux en toile verte , qui peuvent envelopper la couchette et garantir du jour qvii tombe perpendiculairement dans ce triste réduit.
Un homme d'une cinquantaine d'années est couché dans le lit qui est dans la chambre ; sa taille et ses bras nerveux semblent accuser un homme vigoureux, mais son teint est jaune , et ses yeux sont rougis par la fièvre. Cependant sur ses traits fortement prononcés, on ne lit ni abattement ni tristesse ; on voit que le malade lutte avec courage , avec patience , contre la maladie, et que l'espérance ne l'a pas abandonné.
Après avoir ouvert la porte , la petite fille est allée se rasseoir tout contre le lit du malade, dont elle prend la main qu'elle garde dans les siennes , en cherchant
à lire dans ses yeux l'impression que produit sur lui la visite inattendue qu'il reçoit.
Jérôme, le porteur d'eau, a levé un peu la tête, comme pour saluer , et porte la main à son bonnet de coton en disant , avec un accent auvergnat assez prononcé :
« Excusez, messieurs, si je ne me lève pas pour » vous recevoir... mais dame... c'est pas ma faute... » je voudrais bien le pouvoir...
» — Je serais très-fâché de vous causer le moin- )) dre dérangement, brave homme... et si j'avais » pensé que ma présence pût vous gêner en quelque j» chose , je ne serais pas entré chez vous. »
Le ton poli et amical avec lequel M. Guerreville vient de dire ces mots , étonne Jérôme ; il est tout stupéfait , qu'un homme , dont la mise et toute la personne annoncent un rang distingué , daigne lui parler avec tant de bonté : la petite fille sourit à l'étranger ; son effroi est déjà dissipé.
M. Fourré , qui a l'air de ne pas comprendre qu'on puisse craindre de déranger un porteur d'eau , s'est jeté sur une chaise, et se dandine en arrière, en s'écriant : « Dieu! que c'est vilain ici!... eh bien, Jé- » rôme, nous sommes donc toujours malade?
» — Eh! mon Dieu, oui, monsieur Fourré, ce » sont les forces qui ne veulent pas revenir.
» — C'est fâcheux , c'est d'autant plus fâcheux , )^ que pendant ce temps-là on ne travaille pas , on » ne gagne rien. . . et les loyers courent toujours. . .
» — Je voudrais bien pouvoir courir comme eux ! » dit l'Auvergnat en essayant de sourire.