‹ ZizineChapitre 7 sur 30 · ZI2INK · texte numérisé non relu

ZI2INK

« — Vous avez encore fort mauvaise mine , Jé- » rôme , vous êtes très- jaune ! . . . Ecoutez donc , nous » sommes tous mortels!... et on meurt beaucoup » cette année... »

M. Guerreville se sentait envie de tirer les oreilles au portier , il se contient pourtant , et s'approche du malade.

« Y a-t-il long-temps que vous êtes alité? — Plus » de trois semaines , monsieur : c'est comme une » fluxion de poitrine que j'ai eue, je crois... Mais, » quoi qu'en dise M. Fourré , je sens très-bien que » je suis mieux , et que bientôt je pourrai reprendre » mes seaux. — C'est un rude état que celui de por- » ter de l'eau ! — Ali î quand on y est fait oij n'v » pense pas... faut ben qu'an homme travaille !.. • » j'étais si content quand je gagnais de quoi nous » nourrir , et que je pouvais de temps en temps rap- » porter queuque joujou à c'te pauvre petiote !. . .

» — Ah ! oui , voilà de Fargent bien employé î » dit le portier en aspirant, d'un air d'importance, une prise de tabac. « Acheter des poupées, des petits » ménages à cette petite fille... comment peut-on » avoir des faiblesses comme ça !.. . encore , c'est que » ce n'était pas de ces jouets à deux sous que vous » achetiez... c'était de superbes poupées à vingt-cinq » sous!...

» — Ah î écoutez donc , monsieur Fourré ; c'est » que je trouve qu'il n'y a rien de trop beau pour » ma Zinzinette. . . ma petite fille... mon petit » angeî... ma petite garde aujourd'hui... Ah! j'au- » rais voulu lui acheter de bien plus belles choses!...

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» — Yolis auriez bien mieux fait de mettre cet » ar(^ent-là de coté j)our [)ayer votre terme î . . . on » ne serait pas obligé de vous mettre à la porte , de » Acndre vos meubles... ce qui est toujours fort dés- » agréable dans une maison bien tenue.

» — Me chasser... vendre mes meubles! » dit Jérôme en essayant de se lever à demi , tandis qu'un léger coloris venait ranimer ses traits abattus. « Comment! on aurait la cruauté... mais je paierai, » monsieur Fourré; je paierai tout, quand je pou r- » rai travailler.

^)> — Calmez- vous * brave homme, » dit M. Guerre ville en se rapprochant du lit. « Rien de tout cela » n'arrivera... ce portier ne sait ce qu'il dit!...

» — Je ne sais ce que je dis! » répond M. Fourré en hochant la tête. « Yous verrez que mpnsieur, qui » n'a pas, comme moi, la confiance du proprilliélaire^ )) va m'apprendre ses intentions ! Elle est bonne » celle-là ! . . . »

Sans paraître seulement entendre ce que dit le portier , M. Guerreville passe sa main sur la joue de la petite fille , et , tout en la caressant , dit à l'Auvergnat :

« C'est votre seule enfant? — Oui, monsieur. — » Et vous l'aimez bien , n'est-ce pas ? — Si je l'aime. . . » ah î c'est mon petit trésor. . . Pauvre enfant ! depuis w que je suis malade , c'est elle qui a soin de moi , qui » me donne à boire... qui descend chercher le pain, » et tout ce que je lui dis. C'est pourtant bien jeune. . . )i ça n'a que six ans et demi , mais il y a déjà dans

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»> cette petite téte-là plus d'esprit et de raisonnement » que dans beaucoup de plus vieilles!... »

M. Guerreville ne répond rien , il est retombé dans ses réflexions ; sa tête s'est baissée sur sa poitrine, et une profonde douleur se peint sur tous ses traits.

Le porteur d'eau et l'enfant le regardent avec intérêt , et n'osent pas souffler. Pendant ce temps, le j)ortier est allé fureter dans tous les coins et regarder j)articulièrement dans l'espèce de cabinet où est le lit de l'enfant.

Enfin M. Guerreville pousse un profond soupir , en disant à Jérôme : « Votre fille est près de vous... » vous pouvez l'embrasser, la serrer dans vos bras... » ah ! il y a des gens qui envieraient encore votre » grabat . . . votre pauvreté ! . . .

» — Est-il possible de se priver comme ça pour » un enfant! » s'écrie M, Fourré en sortant sa tête de derrière les planches. « Il y a trois bons matelas , » bien mollets dans le lit de la petite... et puis le » père couche sur une mauvaise paillasse ! . . .

» — Si ça me convient comme ça , monsieur le » portier , » dit Jérôme avec impatience, « Il me » semble que je suis bien le maître de me coucher » comme je veux; pour moi qui ne suis ni délicat, » ni difficile, je me trouve toujours bien ! Mais cette j> petiote!... oh! il faut qu'elle soit douillettement, » voyez-vous ; car elle est si mignonne , si fragile , » que la moindre des choses la blesserait !

» — Ne dirait-on pas que c'est l'enfant d'un » prince I... J'aime mes enfans, mais certainement

» je suis incapable de me priver pour eux ... Ah ! çà , )) monsieur, vous avez eu le temps de voir cette » chambre, il faut que je descende, moi... si elle » vous convient, pour cinquante francs vous l'aurez, » et nous pendrons les haricots verts ailleurs.

)) — Est-ce que monsieur a envie de louer ici ? » dit Jérôme en regardant M. Guerreville ; mais celui-ci se contente de lui faire un signe de tête négatif.

« Je ne sais pas de quoi monsieur a envie , » dit le portier , <( mais je sais que voilà assez long-temps )) qu'il se fait montrer presque toute la maison , et il » ne m'a pas encore donné de denier adieu... Ah! » mon Dieu , je crois que j'entends la voix de mon » épouse dans la cour.

Le portier passe sa tête en dehors de la porte audessus du petit escalier.

Une voix aigre criait dans la cour :

« Fourré! est-ce qu'on t'assassine là-haut... des- » cendras-tu aujourd'hui . . . Fourré ! . . .

ï) — Me voilà , chère amie, me voilà je vais

w descendre ! . . . » crie le portier en jetant son corps en avant ; puis il se retourne et regarde M. Guerreville, en ajoutant : « Yenez-vous , monsieur ? »

Mais M. Guerreville ne bouge pas ; il était alors occupé à considérer la couchette de la petite fille , puis il reportait ses regards dans la chambre.

« A votre aise! » dit M. Fourré en haussant les épaules. « Si vous tenez à la conversation du porteur » d'eau , ne vous gênez pas. . . moi, j'ai la faiblesse de » tenir à manger ma soupe. »

Et le portier descend rapidement l'escalier en fredonnant :

» Mon épouse fait ma gloire...

» Rose a desi jolis yeux... »

« — Vous êtes un bon père, monsieur Jérôme! » dit M. Guerreville en s'approchant du malade, auquel il serre affectueusement la main ; puis il fait plusieurs tours dans la chambre , s'arrête , semble embarrassé comme s'il voulait et n'osait dire quelque chose.

« C'est , je crois , bien naturel d'aimer ses enfans ; » dit Jérôme, « et puis, ma Zizine , c'est mon sauveur. . . » mon ange tutélaire, comme disait ma pauvre » femme, qui n'était pas sotte, et qui est morte à » c'te heure ! ... — Votre ange tutélaire ! que voulez-

» vous dire par-là ? — Ah ! dame , monsieur , je

» veux dire que cette petiote m'a déjà sauvé la vie...

» — Comment ! si jeune... — Ça n'empêche pas

» tenez , écoutez-moi. Un soir , je m'étais couché , et » endormi en fumant avec ma pipe à la bouche... » ce qui m'arrivait même fort souvent ; il paraît que » de ma [)ipc il était tombé du feu , et cela avait » brûlé ma couverture de laine; moi , je ne sentais » rien , je dormais comme un sourd ; car je dors fort » quand je me porte bien ... et je crois que j aurais été » rôti sans me réveiller , sans cette petite, qui, éveillée » par la fumée , était vite accourue. . . ses petits pieds » nus, et m'avait crié : « — Mon père! mon père! vous » brûlez ! » et en même temps ses petites mains

» essayaient d'arracher la couverture. Vous pensez » Lien qu'en un instant je fus debout; je parvins à » éteindre le feu , et j'en fus quitte pour n'avoir plus » que la moitié d'une couverture; mais depuis ce » temps!... oli! j'ai fait serment de ne plus fumer » dans mon lit, et je vous promets que je l'ai tenu » celui-là; car, cette chère enfant, j'aurais pu la « griller avec moi !. . . et c'est là ce qui eût été le plus » malheureux!... »

En achevant ces mots, FAuvergnat attire la petite sur son lit et l'embrasse tendrement ; puis il ajoute : « Et on trouve mauvais , après cela , que je lui achète » de belles poupées... Oh! mais moi je laisse dire » le monde , et je fais ce qui me convient. .. IN'est-ce » pas , ma Zinzinette ? »

L'enfant sourit en disant : « Oh! j'en ai bien soin » de ma poujiée; je la couche avec moi... et je lui » ferai une robe , parce qu'il y a une dame de la » maison qui m'a promis des chiffons bien beaux î . . .

» — Oui , oui ; tu es une bonne ménagère ! . . . et » tout le monde t'aime dans la maison... excepté ce ^> portier qui ne sait te dire que des duretés !... mais « faudrait pas qu'il te bousculât jamais pourtant î car )) je lui casserais mes seaux sur le dos!...

» — Vous appelez votre petite Zinzinette ? » demande M. Guerreville.

» — Oh ! son nom est Caroline , mais voyez-vous, « moi, je l'appelle plus souvent Zizine. . . Zinette. . . des » petits noms d'amitié!... et cet imbécile de portier, » qui me disait l'autre jour : « Qu'est-ce que ça veut » dire Zhine ?,,. ce n'est pas français I . . . » Hum !. . .

» mécliant savetier?... on a bien fait de le nommer » Fourré , lui ! . . . car il se fourre partout où il peut ! » M. Guerreville passe encore la main sous le menton de la petite fille ; il jette un dernier regard autour de lui , puis il s'éloigne brusquement du lit et gagne la' porte en disant :

« Adieu ! brave homme , adieu î » — J'ai bien Fhonneur de vous saluer, monsieur, » ré])ond l'Auvergnat, en portant la main à son bonnet, « excusez, si je ne peux pas vous reconduire!..

» — Mais on ne voit pas très-clair à votre porte, •> dit M. Guerreville en s'arrêtant au haut du petit escalier ; « si votre enfant pouvait me montrer le cher> min...

» — Oh! ben volontiers, monsieur!... Va, maZi- » zine , va conduire monsieur , et prends bien garde » de tomber aussi , toi !... »

La petite fille s'élance vers la porte , elle est bientôt devant M. Guerreville , et elle descend lestement le petit escalier étroit et raide en disant :

a Suivez-moi, monsieur tenez- vous à la mu-

» raille... »

On est bientôt sur le palier au-dessous ; alors l'enfant dit adieu à l'étranger et se dispose à remonter l'échelle de meunier. Mais M. Guerreville l'arrête en lui disant :

« Attends , petite, j'ai quelque chose à te donner » pour ton père... Tends ton tablier. »

L'enfant fait ce que l'on lui dit, et M. Guerreville, 1 irant sa bourse , la vide dans le tablier , et y joint tout ce que ces poches contenaient encore en argent et

en monnaie , le tout pouvait faire environ cent vingt francs.

La petite fille ouvrait de grands yeux en voyant tout cet argent ; et comme, malgré son jeune âge, elle savait déjà que son père travaillait beaucoup pour en gagner bien peu , elle était toute émue , ses yeux se remplissaient de larmes pendant qu'elle balbutiait :

« Quoi ! monsieur. . . tout cela. . . c'est pour papa ?. . . » — Oui , ma petite ; il paiera son loyer , et , ayant » plus de tranquillité , il guérira plus vite. . . Ya lui » porter cela. »

L'enfant ne se fait pas répéter ces mots ; elle ne pense même pas à remercier le monsieur , et remonte déjà au grenier , tant elle est pressée d'aller donner l'argent à son père. M. Guerreville n'en juge que plus favorablement le cœur de la petite fille; car la joie qu'elle va causer à son père , et l'espoir que ce bonheur lui rendra la santé , devaient être en effet ses premières pensées.

M. Guerreville descend l'escalier en se disant : « Si » je n'ai rien appris touchant ce qui m'intéresse , du » moins, je n'ai pas entièrement perdu mon temps » en voyant les appartemens de cette maison. »

M. Guerreville est arrivé dans la cour , il y trouve le portier qui semblait le guetter au passage, et mangeait sa soupe en se promenant devant sa loge.

M. Guerreville va passer sans s'arrêter ; le portier, après avoir déposé son écuelle devant sa loge, se place entre lui et la porte cochère , en disant :

« Eh ben ! monsieur , vous vous êtes sans doute » décidé pour le local que vous louerez?... »

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Et tout en disant cela , M. Fourré tendait sa main.

« — Je ne louerai rien dans cette maison , » répond M. Guerreville , en marchant toujours vers la porte cochère.

« — Vous ne louerez rien. . . c'est bel et bon. . . mais » il me semble que je n'ai pas dû me déranger et » quitter mon ouvrage... sans que... enfin, vous » êtes trop juste pour... »

Et la main du portier se présentait toujours devant M. Guerreville ; mais celui-ci , après avoir ta té dans ses poches , où il ne trouve plus rien , repousse le bras qui lui barre presque le passage, et sort de la maison en disant :

« Ah ! j'en suis fâché. . . maig je n'ai rien sur moi ! »

M. Fourré est resté un moment stupéfait décolère; enfin , il donne un coup de poing dans sa casquette en s'écriant :

« Je suis volé comme dans un bois ! . . . A-t-on idée » d'une telle vilenie !.. . un homme bien couvert... » oser me dire qu'il n'a pas d'argent, fi!... c'est in- » décent ! . . . mais cet homme-là , après tout , je crois » que c'est un mouchard. »

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