‹ ZizineChapitre 8 sur 30 · LA JOURNEE AUX RENCONTRES · texte numérisé non relu

LA JOURNEE AUX RENCONTRES

Huit jours après cette aventure, M. Guerreville ayant trouvé dans la rue du Helder un appartement qui lui convient , le fait sur-le-cliamp meubler convenablement, et s'y installe avec son fidèle Georges.

Le lendemain de son installation dans son nouveau domicile , et pour remplir la promesse qu'il a faite au docteur Jenneval, M. Guerreville lui écrit, lui donne son adresse et l'engage à venir le voir dès qu'il se rendra à Paris.

Cependant , quoiqu'il n'ait plus besoin de trouver un logement pour lui , M. Guerreville n'en continue pas moins d'entrer dans les maisons sur lesquelles il voit écrit : Appartement à louer ; et partout , comme avec M. Fourré , il fait causer les portiers , désirant plutôt avoir des renseignemens sur les locataires que sur les logemens , qui ne sont pour lui qu'un pré-

texte pour tâcher de retrouver la personne qui l'occupe sans cesse.

Plus d'une fois, M. Guerreville a eu le désir de revoir Jérôme et la petite Zizine ; mais au moment de se rendre chez l'Auvergnat , il s'arrête en se disant : « Si j'y vais, ce pauvre homme ne croira-t-il pas que » je viens lui demander des remercîmens pour le peu )) que j'ai fait pour lui. »

Et M. Gueçreville portait ses pas d'un autre côté , pensant qu'il ferait mieux d'attendre la visite de M. Jenneval , parce qu'il prierait le docteur d'aller s'informer de la santé du pauvre porteur d'eau.

Un jour , M. Guerreville se promenait sur les boulevards , jetant , suivant sa coutume , les yeux sur les portes des maisons pour chercher des écriteaux , lorsqu'une dame , qui' venait en face de lui , le regarde encore , puis court à lui en s'écriant :

«Je ne me trompe pas!... c'est vous, Edouard! » c'est bien vous î . . . »

M. Guerreville considère à son tour cette dame, qui approche de la quarantaine , mais qui est encore bien , et dont la mise et la tournure annoncent que la coquetterie a passé par là. Deux yeux bruns, fort tendres et fort piquants encore, se fixaient sur ceux de M. Guerreville avec une expression qui devait signifier beaucoup de choses ; cependant celui que leur langage semblait interroger paraît plutôt importuné qu'ému de cette rencontre , et répond d'un ton très^ froid :

« Oui, madame, c'est moi... vous ne voustrom- » pez pas.

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b — Ail ! que je suis donc contente de vous rc- * V oir ! ... il y a si lonj^-temps ! . . . ah ! c'est-à-dire , je » vous ai rencontré une fois... il y a trois ou quatre » ans... et vous m'avez promis de venir me voir... 3» mais vous n'êtes pas venu... C'est bien mal cela, j» de négliger ainsi ses anciennes connaissances. . . moi , » qui suis si heureuse quand je vous revois!... Ah , » Dieu! que je suis émue!... je dois être^rès-pâle...

» — Vous êtes trop bonne , madame ! — Trop » bonne... ah! oui, c'est vrai, je l'ai toujours été » trop bonne... et vous en savez quelque chose... » mais je ne me changerai pas... il est trop tard à » présent ! . . . Eh bien ! vous ne me demandez pas » seulement des nouvelles d'Agathe. . . de votre fil- » leule!...

» — Ah! pardon! j'allais le faire. — Oh! si vous » saviez combien elle est jolie , maintenant , ma fille ; » une figure si fine... si gracieuse... si distinguée. .'. » elle est charmante!... c'est tout. le portrait de... » de quelqu'im à qui j'ai toujours pensé, moi... »

Et les yeux bruns de cette dame se fixent de nouveau sur ceux de M. Guerreville , qui baisse les siens en disant :

« Quel âge a donc votre fille maintenant? — Quel » âge? mais elle a dix-huit ans bientôt ; il me semble « que vous pourriez vous rappeler son âge aussi bien

» que moi; mais je vois que vous oubliez tout

» Pour vous, le passé ne laisse pas même de sou-

» venirs , à ce qu'il paraît Oh! ces monstres

» d'hommes..,., ce sont des ingrats que nous fai- » sons!.....»

Cette i^éflexion est accompagnée d'un gros soupir. M. Guerreville n'a pas Tair de le remarquer, et reprend :

« Et votre mari , comment se porte-t-il ? »

Cette question semble donner un peu d'humeur à la dame, qui répond d'un air presque piqué :

« Mon mari se porte très -bien; grâce au Ciel, « M. Grillon n'est jamais malade... je ne lui ai ja- » mais vu un accès de fièvre. . , c'est un homme si » insouciant... d'un caractère si heureux!... pourvu » que son dîner soit servi à cinq heures précises, tout » le reste lui est égal. .. S'il n'avait pas eu une femme » d'ordre et de tête, comme moi, pour le diriger lors- » qu'il voulait faire des affaires , iious serions bien » maintenant!... Mais j'étais là, heureusement, et » je réparais les folies de mon mari. Aussi je crois » que si j'ai quelques faiblesses à me reprocher, d'un » autre côté je ne mérite que des éloges... Je ne dis » pas cela pour m'excuser ; mais ce qui m'a surtout » fait du chagrin, c'est votre conduite à mon égard. . . » Enfin, parce qu'on n'est plus amoureux des gens... » ce n'est pas une raison pour les délaisser entière-

» ment est-ce qu'on ne peut pas rester ami?

» Dites donc , monsieur, vous m'aviez promis autre- « fois que vous auriez toujours de l'amitié pour » moi... »

Tout en disant cela , une main s'avançait et prenait doucement celle de M. Guerreville, qui se laissait faire comme par complaisance.

« Edouard, qu'est-ce que j'avais donc fait pour w que vous cessiez entièrement de me donner de Y05

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» nouYellcs... Vous ne pensiez donc jamais à Euphé- » mie... à cette pauvre Eupliémie que vous appeliez

» — Eli ! mon Dieu , madame ! » s'écrie M. Guerreville en dégageant brusquement sa main , « quand » on est jeune... on dit tant de choses qui ne signi- » fient rien!... S'' il fallait se rappeler toutes les folies )> que Ton a débitées... on en serait souvent fort » étonné soi-même. »

Madame Grillon , ou Eupliémie , se pince les lèvres et garde le silence ; elle semble même disposée à s'éloigner ; mais , déjà facile du ton brusque avec lequel il vient de lui parler , M. Guerreville reprend :

« Pardonnez-moi , madame ; en vérité je sens que » je suis bien peu aimable. . . je réponds mal à votre » amitié; mais, vous le savez... j'ai toujours été un » peu vif... emporté... Et, depuis que vous ne m'a-

» vez vu des chagrins ont tellement aigri mon

» humeur, que souvent pour un mot pour la

» moindre des choses , je me laisse aller à des mou- » vemens de colère, d'impatience, dont je rougis en- *) suite... Ah! ma société n'a plus rien d'agréable!... » Je ne suis plus cet Edouard que vous avez connu M jadis !... et le temps a changé encore plus mon ca- » i^actère que mes traits.

» — Ah ! vous êtes toujours pour moi le seul u homme qui ait fait battre mon cœur.... Je ne » vous trouve pas changé! Si vous vouliez encore » sourire, vous seriez toujours le même... Vous avez i)L eu des chagrins, pauvre cher aiiii!.,. mais vous

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» ne me les avez pas confiés ! . . . La dernière fois que » je vous rencontrai , il y a quatre ans , vous devez » bien vous rappeler que je m'aperçus qu'une peine » secrète vous agitait, et alors je vous suppliai de » me conter vos chagrins; mais vous avez repoussé n jnes consolations.

» — C'est qu'il y a des peines qu'aucune consola- » tion ne pourrait adoucir, et, celles-là , il me semble » qu'on doit les garder au fond de son cœur.

» — Mais , mon Dieu , que vous est-il donc arrivé » de si cruel? sont-ce des revers de fortune? oh ! non, » je vous connais assez pour être certaine que de tels » événemens seraient supportés par vous avec philo- )) Sophie. Vous êtes veuf... et la mort de votre femme » a dû vous affliger profondément , car je sais que » vous l'aimiez beaucoup... quoique vous lui ayez » fait de nombreuses infidélités... Mais les hommes » ont le privilège de joindre l'amour à l'incon- » stance : c'est un droit qu'ils se sont arrogé, et dont » ils usent largement. Enfin, vous aimiez tendrement » votre femme ; mais il y a , je crois, près de dix ans )> qu'elle est morte, et je vous ai vu depuis, triste, » mais non pas désespéré. Vous aviez une fille. . . une » fille que vous adoriez... dont vous me parliez sans » cesse. Serait-il arrivé quelque chose à votre chère » Pauline? »

Au nom de Pauline , les traits de M. Guerreville se sont altérés ; un nuage sombre couvre son front , ses regards se baissent vers la terre , et il balbutie d'une voix émue :

« Non,., non... il n'est rien arrivé à ma fille.. «

» mais depuis longtemps elle n'est plus avec moi... » elle est mariée. . .

» — Quoi ! votre fille est mariée , et vous avez pu » consentir à vous séparer d'elle ?

» — Il le fallait bien... C'était pour son bonheur. ), — Où donc liabite-t-elle maintenant? — Fort » loin... dans le Daupliiné... — Et vous? — Moi! » mais je suis à Paris... et j'ai l'intention d'y passer » quelque temps. — Vous allez demeurer à Paris! » Est-ce que vous n'avez plus votre belle propriété » près d'Orléans?... — Si... mais depuis que ma » femme est morte, et que... ma fille est mariée... » je m'y suis ennuyé... Voilà pourquoi j'ai voyagé » pendant quelque temps... et maintenant je veux » rester un peu à Paris. — Oli ! que je suis contente » de cela... J'espère que vous viendrez nous voir... » vous ne vivrez pas comme un ermite... vous ne » fuirez pas le monde... et votre filleule... votre » petite Agathe , est-ce que vous n'éprouvez pas le dé- » sir de la voir, de l'embrasser?... Moi, je lui ai » parlé souvent de son parrain , la pauvre petite ; il » y a près de douze ans qu'elle ne vous a vu. Oh! » oui , il y a bien cela que vous n'êtes venu à la )) maison, elle ne vous reconnaîtra peut-être pas... » mais je veux qu'elle aille dès demain présenter ses » devoirs à son parrain... Ma bonne la conduira » chez vous... car ma fille ne sort jamais seule. Le » permettez- vous , monsieur ?

» — Sans doute... Cependant... votre mari... — » Oh! mon mari... vous savez bien que ce n'est pas « lui qui commande à la maison!... excepté son

» diner... D'ailleurs, monsieur Grillon vous aime » beaucoup , il sera enchanté de vous revoir. Il m'a » demandé plusieurs fois si j'avais eu de vos nou- » velles, et je vais le rendre très-heureux en lui di- » sant que vous êtes à Paris... Âh ! donnez-moi donc » votre adresse. . . car vous seriez capable encore de » ne pas venir nous voir; mais, au moins, je vous » enverrai mon Agathe... Je veux que vous voyez » comme elle est j olie . . . comme elle ressemble à son . . . » Mais , mon Dieu , cela vous est bien égal , je crois. . . » Ah ! ces hommes , ces hommes ! . . . ils ne sont pas » aimables long-temps. »

M. Guerreville a tiré de sa poche une carte , sur laquelle est son nom et son adresse , il la présente à madame Grillon qui la met dans son sac , et qui lui serre la main en lui disant :

« Agathe ira embrasser son parrain... ensuite, » monsieur, par amitié pour cette chère enfant, » vous daignerez peut-être venir nous voir quelque- » fois... »

Ils se quittent alors, la dame en souriant, M. Guerreville en s'ef forçant de lui rendre son sourire.

M. Guerreville poursuit son chemin en songeant à la rencontre qu'il vient de faire. La vue de madame Grillon lui a rappelé une époque de sa vie, où la galanterie tenait beaucoup de place; alors , les femmes, Tamour , occupaient tous ses instans ; la vue d'une beauté nouvelle faisait toujours naître ses désirs , et amenait de nouveaux triomphes. Alors cet homme , dont l'abord est maintenant froid et sévère, savait sourire , attirer un cœur , et sa franchise , sa vivacité

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avaient un charme dont peu de femmes savaient se défendre.

M. Guerreville ne peut retenir un léger soupir en se rappelant cet heureux temps de son existence, et cependant s'il pouvait retourner en arrière , ce n'est pas ce bonheur-là qu'il voudrait ressaisir.

Au moment où il se disposait à entrer chez lui , M. Guerreville se rappelle qu'il veut faire emplette de gants; il continue de marcher, cherchant des yeux une boutique où Ton tienne ce dont il a besoin. Il aperçoit bientôt un petit magasin de parfumerie et de mercerie. Il entre ; une dame est seule assise au comptoir : M. Guerreville regarde à peine la marchande, il demande des gants, et, pendant qu'on lui en cherche , il s'assied devant le comptoir. On ouvrait , on visitait des cartons ; la marchande semblait toute troublée , elle mêlait les gants d'homme avec ceux de femme, et confondait les couleurs parce qu'elle ne cessait de regarder M. Guerreville qui ne faisait pas attention , et était déjà retombé dans ses réflexions.

« Ceux-ci vous iront peut-être, monsieur? » lui dit-on enfin d'une voix tremblante.

M. Guerreville avance la main , mais il se la sent presser doucement sans que l'on s'occupe de lui essayer les gants, il lève alors les yeux sur la marchande, leurs regards se rencontrent.

« Maria!... » s'écrie M. Guerreville.

« — Oui, monsieur, oui... Maria,., vous êtes w donc entré ici sans savoir que cette boutique était w à moi?

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» — Qui donc aurait pu me le dire?... et si je » l'avais su... — Vous ne seriez pas entré peut-être. » — Oh! je ne dis pas cela. — Mais moi... j'en suis » persuadée... Enfin le hasard m'a été favorable , et » je suis bien heureuse qu'en passant par ici , vous y> ayez eu besoin de gants. »

Ces mots sont prononcés avec plus de tristesse que de dépit, et M. Guerreville reste embarrassé sans savoir que répondre.

La marchande était une femme de trente-six ans , blanche , blonde et fort jolie. Une expression de mélancolie répandue sur ses traits ajoutait encore à leurs charmes. Sa taille était fine, élégante, sa tournure jeune ; et tous ceux qui ne connaissaient pas son âge étaient persuadés que la jolie parfumeuse n'avait pas plus de trente ans. Aussi lorsqu'on voyait près d'elle un grand jeune homme déjà fort, et bien bâti , dont les traits avaient beaucoup de ressemblance avec ceux de la marchande, on disait : '^

« C'est monsieur votre frère, n'est-ce pas, ma- » dame ?. . . « mais la jolie parfumeuse embrassait tendrement le grand garçon , et répondait : « — Non , » c'est mon fils !

» — Votre fils !... mais cela n'est pas possible

» Votre beau-fils , voulez-vous dire? — Non, c'est » mon fils , je suis bien sa mère... — Mais, quel âge » a-t-il donc ? — Bientôt dix-neuf ans. — Ah , mon » Dieu ! . . . qui l'aurait jamais cru ?. . . A^ous , madame,

» déjà un fils de dix-neuf ans! il faut que vous

» vous soyez mariée bien jeune!... »

Et les exclamations de surprise recommençaient, et

cela se renouvelait toutes les fois que Jules était dans la boutique , et qu'il arrivait quelque nouvelle pratique. Souvent même , madame Gallet était ennuyée de tous les fades complimens qu'il lui fallait entendre; mais elle était marchande , et il fallait écouter tout cela d'un air très-satisfait.

Ce jour-là le fils de la parfumeuse n'était pas dans la boutique , mais alors sa mère aurait bien désiré qu'il fût présent , et souvent ses regards se portaient sur le boulevard, dans l'espoird'y apercevoir son fils; en revanche, elle évitait de regarder dans l'arrière-boutique où était un homme d'une quarantaine d'années, d'une figure longue , maigre et assez désagréable , et qui fronçait le sourcil tout en compulsant des registres et vérifiant des mémoires , sans s'occuper en rien de ce qui se passait dans la boutique , tant son travail pai'aissait l'absorber.

M. Guerreville essaie et choisit ses gants ; la dame placée dans le comptoir l'examine parfois, puis baisse les yeux , ou porte ses regards vers la porte ; mais elle semble ne plus oser lui adresser la parole.

a II me paraît , madame , que vous avez fait de » bonnes affaires , » dit enfin M. Guerreville en jetant les yeux autour de lui ; « cette boutique est élégante. . . » bien fournie... et placée dans un joli quartier...

» -— Quand on passe sa vie à travailler , il faut bien » que l'on finisse par amasser quelque chose. . . Gagner » de l'argent , c'est la pensée unique de mon mari... » ce fat toujours là le mobile de toutes ses actions. » — Et du reste... M. Gallet vous rend-il heureuse ? » - — Heureuse! oui; autant que je puis l'être,., il

» n'a pas de mauvais procédés avec moi ; mais aussi, » depuis dix-huit ans que nous sommes mariés , ja- » mais je ne lui ai demandé une journée de repos ou » de distraction... J'ai toujours été là , assise dans un T> comptoir... d'abord dans une petite boutique, bien » simple,., puis dans une plus belle... puis ici...

» — Cette vie monotone doit vous ennuyer. — - » Non , j'y suis accoutumée ; je ne voudrais plus en

» changer d'ailleurs assise dans mon comptoir ,

If seule bien souvent , je pouvais penser tout à mon » aise , et c'était là mon bonheur î . . . Mes souvenirs. . . » toujours mes souvenirs... »

La voix de Maria décèle son émotion , on voit qu'elle se fait violence pour retenir ses larmes. M. Guerreville chiffonne dans sa main des gants qu'il voulait essayer; il se sent lui-même attendri , quoiqu'il affecte de ne pas en avoir l'air : il tousse à plusieurs reprises , fait quelques tours dans la boutique , regarde au fond le monsieur qui est cloué sur ses livres , et revient enfin près du comptoir , où il dit à demi voix :

» Mais n'avez-vous pas encore une autre consola- )) tion ? »

Maria lève la tête en regardant M. Guerreville ; une expression de joie vient animer tous ses traits, et elle s'écrie :

« Ah! vous ne l'avez donc pas oublié! je voulais )> voir si vous m'en parleriez... si vous pensiez encore » à lui... ce pauvre enfant, mon idole, mon trésor... » mon fils... le... Oh! mais, mon Dieu! dites-moi )) donc au moins que vous l'aimez un peu. . . que vous » voudriez le voir... l'embrasser; dites-le moi donc,

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1) monsieur , afin ([UC je connaisse lo plus doux plaisir » pour une mère... afin que mon cœur bondisse en- » core de joie ! . . . Oli ! . . . oui î . . . oui. , . n'est-ce pas, » que vous avez envie de le voir ?...

» — Maria î . . . Maria ! . . . cliut. . . prenez garde , si » on vous entendait...

» — Oh ! il n'y a pas de danger ! on vérifie des » mémoires. . . on n'a nulle envie de m'écouter ; d'ail- » leurs , M. Gallet n'a jamais été jaloux.. . pouvait-il » l'être?... en m'épousant, il savait bien que je por-

» tais dans mon sein le résultat de ma faiblesse

» de mon amour pour un autre!... Je ne lui cachai » rien... il n'avait pas le droit de me faire aucun re- » proche, puisque je ne cherchais point à le trom- » per..; il me dit qu'il était philosophe... qu'il ai- » meraitmon enfant comme le sien, et lui donnerait » son nom... Les quinze mille francs que vous m'a-? » viez donnés écartèrent tous les obstacles ; moi, j'au- » rais préféré ne jamais me marier... et rester seule » avec mon fils ; mais vous avez pensé que je devais » épouser M. Gallet , et je vous ai obéi.

» — Il me semble que vous ne devez pas vous en » repentir; aujourd'hui votre fils a un nom... vous- » même , vous êtes établie... considérée... Maria!... » les fautes de la jeunesse s'effacent, s'oublient avec » une bonne conduite.

» — Oui , mais le bonheur s'efface aussi En-

» fin, puisqu'il le fallait!... Et vous, monsieur, êtes- » vous heureux?... Ah! j'ai fait souvent des vœux » pour vous... car je pensais toujours à vous, moi... » Yotre femme?...

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y^ — Ma femme n'est plus!... je l'ai perdue il y a i> dix ans.

)) — Votre femme est morte!... quel malheur ! » mourir quand on est si heureuse... quand on n'a » rien à désirer... car vous l'aimiez... et elle vous » voyait tous les jours... Pauvre femme! Ah î jevou- » drais avoir été à sa place et être morte aussi... Mais » vous avez des enfans?...

» — Je n'ai qu'une fille... qui est mariée... main- » tenant... et habite loin de moi. C'est pour cela » que je suis venu demeurer à Paris... où je vais tâ- » cher de me distraire un peu...

» — Vous restez à Paris? Oh ! alors, si vous le per- » mettez, mon fils ira vous voir... quelquefois, cela » ne vous importunera pas, j'espère?... Oh! vous » ne vous doutez pas comme il est bien , mon cher » Jules: c'est un homme à présent... songez donc » qu'il a dix-huit ans et demi... mais il est rempli » de moyens... d'esprit... et avec cela un bon cœur, » un excellent caractère...

» — Que fait-il? — Il a étudié dans une pension; » mais il a terminé ses études. Moi , j'aurais voulu » qu'il embrassât quelque profession distinguée où il » y a de la gloire à acquérir, où l'on fait parler de » soi. . . comme le barreau , les lettres; mais mon mari , » qui ne pense qu'au commerce et ne rêve qu'à ga- » gner de l'argent, veut garder son fils pour commis, » parce que Jules lui est très- utile. Entre nous, je crois » que mon fils voudrait être artiste ; il est fou du » théâtre, il m'en parle sans cesse ; tous les momens » dont il peut disposer, il va les passer au spectacle. ..

» cela est même cause quelquefois que M. Gallet le » gronde. . . il lui reproche de dépenser tout son ar- )) gent à la comédie. . . il n'a peut-être pas tort, car cet » enthousiasme de Jules pour le théâtre me fait » craindre quelquefois qu'il ne lui prenne envie de se » faire acteur... Ce serait un grand malheur, n'est- » ce pas?...

» — Pourquoi ? s'il avait vraiment du talent... » une A ocation décidée. — Oh î monsieur, cela est si » rare... Oh! non, je ne voudrais pas que mon fils » fût acteur... et je pensais... que cela vous déplai- » rait aussi... Puisque mon Jules ira vous voir , je » vous en prie, monsieur, détournez-le de son pen- » chant pour le théâtre.

T — A quel titre me permettrai-je de lui donner » des avis? Pourquoi pensez-vous qu'il les écou- » tera?...

» — Mais. . . parce que. . . je ne sais. . . il me semble » qu'il doit vous écouter... vous respecter; je luidi- » rai que vous êtes un ancien ami de ma famille, que » vous m'avez connue... protégée lorsque j'étais » orpheline. . . Voulez-vous que je lui dise cela ?

» — Je m'en rapporte à vous, Maria, pour ne rien » dire à votre fils qui puisse jamais diminuer le res- » pect qu'il doit avoir pour sa mère.

„ — Oh! quand on aime bien les gens, on les res- » pecte toujours... Ainsi , demain, mon fils ira vous y> porter les gants que vous venez de choisir. . . Vous « le voulez bien, n'est-ce pas? — Oui, madame. — » Quant à vous, monsieur... je n ose espérer que ma » vue vous soit agréable; mais, en passant devant cette

» boutique, je serais bien heureuse si vous pouviez » encore avoir besoin de quelque cliose.

» — Yous devez être certaine, madame , que c'est » à ce magasin que je donnerai la préférence. . . Voici » mon adresse... dites à... votre fds qu'on me trouve » tous les jours jusqu'à midi. — Oh! je ne l'oublie- « rai pas ! — Adieu , madame. — Adieu , mon- » sieur!... »

M. Guerreville échange un dernier regard avec la parfumeuse ; puis il sort de la boutique et rentre chez lui en se disant: « Singulière journée!... voilà des » rencontres auxquelles je ne m'attendais pas

Pauvre femme î . . . tout cela était sorti de ma mé-

» moire!

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