CE QU II. EN RKSTILTR
René, en entrant, coniiH'it à la lif^ure du jnfîe qu'il se jiassait ([uehiue cliuse (rextraurdlnaire, et que la situatiou avait cliaiij4é d'une l'acun délavorable pour lui,
11 se tourna vers sa sœur pour Finlerroger du regard, et la vit pleurant.
— (Ju'as-lu, ma chérie? lui dit-il en s'élançant vers elle. Que s'est-il donc passé?
Son ton avait, dans sa tendresse, (pielque chose de menaçant aussi, qui semblait dire :
— Malheur à celui qui t'aurait manqué, ou hrutalisée !
— Laissez-la pleurer, monsieur, répondit le juge d'une voix très sévère. J'en suis heureux pour elle, si ce n'est pas encore une comédie !
Claire avait relevé la tète à la voix de son frère.
En entendant ces paroles, elle regarda M. Plantain, d'un air profondément étonné, et comme si elle ne comprenait pas.
— Que voulez-vous dire, monsieur? demanda René avec colère. De qui parlez- vous? et de quelle comédie? Vous devriez au moins respecter une jeune fille, une orpheline, qui a di'oit à l'estime de tous !
— Pesez vos paroles, et changez de ton vous-même, M. René, répondit Plaute Plantain. C'est moi seul qui interroge ici, et vous avez assez à faire de vous exi»liquer, et de vous justifier, si cela est possible!
— Me justifier! répliqua le jeune homme d'une voix
tremblante, l'œil plein d'éclair, et pâlissant sous la violence des sensations diverses qui le secouaient.
Claire, fort pâle aussi et entrevoyant quelque complication imprévue, terrible pour eux deux, saisit la main de son frère et la lui serra avec force, eu le regardant d'un air suppliant, qui le calma aussitôt ou plutôt lui rendit son empire sur lui-même.
Le Juge feuilletait les papiers qu'on venait de lui remettre.
— Monsieur, reprit Plante, vous avez déclaré, ainsi que mademoiselle votre sœur, que le nom de votre père était Morisset.
— Certainement, répondirent les deux jeunes gens.
— Que votre mère était née à Angers, poursuivit le juge d'instruction. Que vous y étiez nés vous-mêmes...
— Moi, le 18 avril 1850, ma sœur, le y janvier 1852.
— Que votre mère s'était mariée, à Angers, en
— Oui.
— Que votre père, Louis-René Morisset, était lieutenant dans le 21" régiment d'infanterie...
— C'est exact.
— Qu'il avait fait la campagne de Crimée, et qu'il avait été tué à l'assaut de la ville de Sébastopol...
— Oui monsieur.
— Eli bien, tout cela est faux 1
— Faux ! répétèrent les deux orphelins.
— Autant d'affirmations, autant de mensonges.
— Monsieur, monsieur ! balbutia René, blêmissant, que dites-vous là?
Claire se rapprochait de lui, se serrait contre lui, comme si elle se sentait menacée de quelque danger effroyable, dévorant de ses grands yeux le visage ordinairement peu sympathique de Plante Plantain, dont elle eût ri, jeune tille heureuse et moqueuse, et dont la laideur, à présent, augmentait son instinctive terreur.
— Je dis que vous ne vous appelez pas Morisset, que votre mère n'est pas née à Angers, qu'elle ne s'y est pas mariée, que vous n'y êtes pas nés vous-mêmes, que votre père n'était point lieutenant dans l'armée française, et qu'il n'est point mort au siège de Sébastopol !
René restait muet de surprise, ne sachant si le juge se moquait de lui, ou si lui-même ne rêvait pas. Ce fut Claire qui reprit la parole.
— Mais alors, comment nous appelons-nous ? et qui sommes-uous ? dit-elle en faisant un violent effort pour
64 zoK m iRN-niiiEN
reconqiuM'ir i|uel(iiie pi'jsi'iicc d'o-îiiril, cl prcsiiiic iiiadii-
lUlloiDCIlt.
— C'est ce quo je. vous (lomandoi'.'xi, nia(loni(iis('ll(\ ré])Iiqua Plante avec une ironie saiij,'-Ianl(\
— Voyons, nionsionr, s'écria. René retrouvant, enlin la parole, c'est, une plaisanterie, n'est-ce pas ?... Je ne comprends pas.
— Vous faites l'ij^niorant ? Trc's bien ! Voici la lettre du maire d'Angers à (pii j'avais l'ait écrire pour vérillor vos assertions.
Et Plantain lut, en a]>puyant lortement sur les mots, en soulignant cliafpie plirasc; :
« Des rcchorelics ordonnées par moi, il résuiteque, sur les registres de l'état-civil de la conmiune d'Angers, il n'existe, en l'année 184'.), aucune mention du mariage d'un nommé Louis-René Morissot avec une i)ers()nne ([uelconque. Ce nom ne se trouve nulle part, ni en 1849, ni dans les registres do l'année précédente, ni dans ceux do l'année suivante.
•» Pour la naissance du nommé René-Frédéric et de la nommée Frédéric(pie-Claire Morisset, elle ne se trouve inscrire ni h la date du 18 avril 1850, ni h celle du 9 janvier 18.52, ni à aucune date de l'une ou de l'autre de ces deux années. »
— Voilà, conclut le juge, qui est assez net et décisif, et je pense que vous ne songerez pas à nier plus longtemps contre l'évidence.
Claire et René, comme pétrifiés, se regardaient en silence, puis regardaient le juge.
On eut dit que la foudre venait de tomber à leurs pieds.
Plante Plantain jouit un instant de leur stupeur qu'il interprétait à sa façon, y voyant un aveu et l'embarras que leur causait la clécouverte de leurs mensonges, pais il prit une autre pièce.
— Voici maintenant la ré^jonso du ministère de la guerre. Les deux jeunes gens relevèrent la tête avec une dernière
lueur d'espoir.
<•< 11 n'existe, lut le juge, aucune trace de la présence sous les drapeaux, à titre d'ofllcier ou même de simple soldat, d'un individu nommé Louis-René Morisset. A l'époque dont il s'agit, il y eut un volontaire du nom de Jacques- Louis Morisseau. Il s'était engagé à Tours, et cet individu, qui vit encore, est aujourd'hui sergent-major dans la garde de Paris à pied.
» Au siège de Sébastopol, il n'a été tué aucun soldat ni ollicici' d'infanterie portant le nom deMorisset, et ihi'existe, au ministère de la guerre, aucune trace de la présence de cet homme sous les drapeaux, à une époque antérieCire ou postérieure. »
— Je pense, reprit le juge d'instruction, après un temps de silence destiné à bien graver les termes de la réponse dans l'esprit des deux jeunes gens, je pense que la démonstration est complète.
Claire et René se taisaient.
La nuit se faisait dans leur cerveau.
Ils se voyaient victimes d'une affreuse fatalité, pris, broyés dans un engrenage, dont ils sentaient les morsures sans en connaître la cause.
On ne doit pas souffrir davantage pour mourir !
« Ma mère nous a menti, nous a trompés ! pensaientils, mais pourquoi ? »
Et cette pensée leur déchirait le cœur.
— Eh bien, reprit M. Plantain, vous vous taisez ? Qu'avez-vous à répondre ?
— Rien ! murmura René, nous sommes perdus !
— Prenez garde ! c'est un aveu !
— Non, monsieur, répondit René froidement, avec la sombre résignation du désespoir, c'est une constatation.
— Nous verrons cela plus tard. Maintenant que nous savons qui vous n'êtes pas et comment vous ne vous appelez pas, dites-moi qui vous êtes et quel est votre nom.
— Je l'ignore !
— Vous ignorez comment s'appelait votre nière, comment s'appelait votre père, ce qu'il était, ce qu'il faisait, où et quand vous êtes nés ?
— Je l'ignore ! Je vous ai dit ce que je savais, ce que je croyais !
-^ C'est insensé ! c'est impossible ! cela ne s'est jamais vu !
— Cela est.
— Et vous, mademoiselle, serez-vous plus franche ? Je dois vous prévenir qu'il pèse des soupçons terribles sur vous deux, que votre silence aggrave votre position, qu'avec île la sincérité, grâce à votre jeunesse, vous pourriez obtenir quelque intérêt, quelque indulgence...
— Nous avons dit, mon frère et moi, ce que nous savions, répondit lentement Claire.
Le juge eut un geste de colère.
— Seulement...
— Seulement, quoi? fit Plaute Plantain.
66 ZOK OIIIEN-CIUEN
— Je compnMiils pouiMiuoi on a assassine ni)lrc môrc. 11 fallait prendre, il l'ailait dctruire les papiers qui nous auraient nppris ce que nous étions, puisque nous ne sommes pas ce (luo nous croyons être, ajouta la jeune lille (rinio voix lente.
— Eh bien, s'écria le juge, la disparition de ce cofTret vous condamne encore. Vous ne ferez croirez à personne (p\e vous èu^s restés trois jours, après la mort, du votre mère, sans avoir eu la curiosité de visiter ces papiers; vous ne ferc/ jamaiscroire que vous ignorit'z leur disparition, quand le commissaire de police a fait son enquête... Vous ne ferez jamais croire que quehpi'uii a pu pénétrer dans votre domicile, la nuit, sans forcer la porte, empoisonner votre mère. d'une façon si étrange, et se retirer sans être entendu par l'un de vous. Vous ne ferez jamais croire à ce narcotique que vous auriez hu, a votre propre tal)le, sans vous en douter, sans pouvoir indiquer la personne qui vous l'a versé, puisque vous étiez seuls avec votre mère, qui, certes, ne se serait pas amusée à vous endormir, pour qu'on put l'assassiner plus facilement !
Claire écoutait, froide et blanche comme une statue de cire.
René, les yeux baissés, la bouche contractée, livide, gardait le silence.
— Vous ne répondez rien ? C'est bien. Je dois vous déclarer que je suis obligé de transformer votre mandat de comparution en mandat d'arrestation.
Le frère et la sœur frémirent des pieds à la tête. Le juge sonna, et quatre gardes de Paris entrèrent. A cette vue, Claire poussa un cri d'angoisse horrible, et, se jetant dans les bras de René :
— Sauve-moi ! défends-moi ! s'écria-t-elle. René ! Oh ! ne m'abandonne pas ! René...
Le jeune honniie serra sa sœur contre sa poitrine, en regardant les gardes d'un air si farouche et si follement résolu, qu'il y eut un instant d'hésitation, et que ces hommes, plus insensibles et plus indifierents que des machines, reculèrent presque.
— Monsieur, reprit le juge, je vous préviens que toute résistance serait inutile. ÎElle aggraverait seulement votre position et celle de votre sœur. Evitez une scène pénible, et qui ne peut produire que du mal pour vous.
René resta qnehpies secondes immobile, puis ses bras se desserrèrent.
— Claire, dit-il avec des larmes dans la voix, sois courageuse. Un ne peut rien contre la force. Adieu !
Il la couvrit de baisers et la repoussa doucement.
Elle était presque évanouie, et ses yeux égarés roulaient sous ses longues paupières.
Deux gardes la saisirent aussitôt.
En sentant leurs mains, elle tressaillir, se redressa, vou • lut fuir.
Ils l'emporlèrent.
En la voyant dans leurs mains, René .s'était élancé, comme pour la leur reprendre, mais deux larges et vigoureuses poignes, en s'abattant sur ses épaules, le maintinrent surplace, et, ({uaud Claire eut disparu, il se laissa emmener sans résistance.
— Allons ! s'écria Plaute Plantain, je n'ai pas perdu ma journée. Je tiens les coupables. Quand ils seront au secret, la réaction se fera. Ils parleront, ils avoueront ! On sera content de moi. Je débute bien.
KN r RE VENT ION.
Lorsqu'on sut daus Paris que les enfants de la veuve Morisset avaient été arrêtés, qu'il s'an^issait bien d'un double parricide, ce fut dans les journaux, à sensation une explosion de racontars qui n'en finirent plus.
On ne parlait plus que île l'horrible crinrie de la rui; du Val-de-Gràce. On reproduisait par la gravure la chambre du meurtre. Des dessinateurs, qui n'a\ aient jamais connu la veuve Morisset, la montraient sur son lit, étendue, tandis qu'on voyait dans l'ombre s'enfuir Claire et René.
On donnait aussi les portraits des deux coupables, on les décrivait des pieds à la tète. On désignait leur âge, la couleur de leurs cheveux et de leurs yeux, la coupe de leurs vêtements.
La police, désireuse de connaître leur identité exacte, les avait fait photographier; et le crayon, le burin, la chrouKilithographie, reproduisaient ces photographies par tous les procédés connus, sur bois, sur cuivre, à l'eau-forte.
Un spéculateur, pour \m sou, faisait vendre leur biographie, c'est-à-dire le résumé des impressions de la concierge, savamment interrogée par des reporters affamés et zélés.
On donnait le menu de leurs repas ordinaires, grâce aux indiscrétions de la fruitière du coin et du charcutier d'en face.
On savait, par le marchand de vin , que René ne buvait que de l'eau, et on donnait la liste de tous les scélérats de l'histoire ayant partagé ce goût en apiiarence innocent, trans-
formé en charge accablante contre le jeune monstre !... 11 redoutait l'usage de la liqueur généreuse qui délie les langues et porte h l'expansion !!!
On rappelait, avec un grand à-pi'opos, que tous les buveurs d'eau sont méchants, ce qui est bien prouvé par le déluge.
Une bouteille d'anisette entamée ayant été trouvée dans le placard de la cuisine, un jeune médecin sans clientèle avait publié un long article hérissé de termes techniques où il se demandait, avec eft'roi, si l'anisette, crue si inotténsive jusqu'à présent, ne contenait pas une huile essentielle de nature à exercer une action toxique sur les nerfs et à pousser à l'empoisonnement des mères par leurs enfants.
Au grand désespoir de M. X..., directeur de VInsiitutirm industrielle et cuimnerciale, où René faisait un cours de chimie, on décrivait l'institution, la salle où René donnait ses leçons.
On "avait dessiné le portrait de M. X... et on disait le nombre de ses élèves.
On eût raconté l'histoire des parents et produit l'état de leur fortune, si la loi ne s'opposait à ces indiscrétions et si M. X..., exaspéré, sous le coup d'une ruine imminente pour avoir eu un parricide !! parmi ses professeurs, n'avait menacé d'un procès le premier journal qui parlerait de lui.
Enlin, ce fut une de ces débauches d'indiscrétions indécentes, une de ces charges à fond de train contre deux accusés au secret, qui ne peuvent rien répondre, que la curiosité malsaine du public encourage , et qu'enfante l'oubli du respect dû à des prévenus peut-être innocents, et dont notre époque, prétendue civilisée, donne l'écœurant spectacle, chaque fois que l'occasion s'en présente.
Claire surtout était l'objet de tous les commentaires.
On ne parlait que d'elle dans tous les clubs à la mode. Elle y était l'objet des plus odieuses plaisanteries, des plus révoltantes historiettes. Sa beauté, en attirant l'attention sur elle et en éveillant d'ignobles convoitises, livrait cette jeune tille de dix-sept ans et demi, et qui n'avait jamais quitté sa mère, au plus effroyable déshabillage qu'une fenmie puisse subir.
Pendant ce temps, la malheureuse agonisait dans un lit d'infirmerie, en proie à une fièvre cérébrale terrible et qui la tint entre la vie et la mort durant six semaines.
Le couj) avait été trop fort pour elle.
La i)rison, la solitude, le secret, succédant à l'affreuse douleur de la perte de sa mère, l'idée de se voir accusée du )ilus infâme et du plus incompréhensible des crimes, tout
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cela avait ln'isc ses jemios l'oiccs, froiilili- son ('{'rvcan îi priiio Ibrim'' !
Pourtant kl nature, à cot û^c, a des ressources inlinies. Kilo résista, elle ne mourut pas, elle guérit même.
riaulo Plantain, par la même occasion, était devenu le héros du Jour. On citait sa merveilleuse saf^acité, son habileté, la rapidité foudroyante avec huiuellc il avait deviné, convaincu, saisi les couiiables.
On taisait resst)rtir les diOlculfés de l'atraire, le mystère dont elle s'entourait, et l'on déclarait (lue la société devait èire heureuse de voir ses intérêts et sa tlélénso l'eniis entre des mains aussi fermes.
Durant huit jours. Plante Plantain fut bien heureux. Ces liontiées de ;^ioii'o, ce succès (pii le.mettait en vue, îles son débuta Paris, tout cela le grisait et l'enivrait.
Cela ne dura pas.
Les difllcultés commencèrent bien vite, et l'hésitation, le doute, ne tai'dèrent ]ias ;\ enti'er dans son esprit.
Plante était un esprit étroit, borné, aiguillonné par le besoin de se poser, comme on dit, de faire son avenir, mais ce n'était ])as ini malhonnête homuKî, loin de 1;\.
11 était tèru, une fois (pi'une idé(; avait p(''nétré on lui, mais il n'était pas méchant.
11 voulait réussir en livrant de^ coupables, mais il n'était pas de carac'tère h perdre des innocents, les sachant innocents.
Or, s'il croyait, au fond, à la culpabilité de Claire et de René, il sentait, chaque jour davantage, la difficulté de rendre cette culpabilité légalement évidente pour les autres et pour lui-même.
On avait fait les perquisitions les plus minutieuses dans l'aiipartement des incul[)és, sans rien découvrir d'important ou de probant.
On avait bien trouvé dans la chambre de René des prudnits chimiques, cfimine disait sa sœur, dont quelques-uns étaient ou pouvaient devenir des poisons.
On avait trouvé roi)ium signalé par la jeune fllle; mais madame Morisset n'avait point été empoisonnée par de l'opium, et les autres substances toxiques en possession du lils s'expliquaient amplement par ses études de chimiste.
Il n'y avait chez lui rien qui ressemblât à de l'acide prussique, ni aux matières avec lesquelles on le fabrique.
On n'avait trouvé aucun instrument qui s'adaptât à la petite blessure constatée à la main de la victime, et [lar laquelle le poison avait été introduit.
On n'avait trouvé ni le coffret, ni aucune trace de [lapicrs
ZOÉ cm EN- cm EN 71
iiduvellenieiit brûlu.s, dans le cas où le Jeiuio homme eût détruit ces papiers, après s'en être emparé.
On avait suivi, minute par minute, tous les actes du frère et de la sœur, à partir de l'instant de la mort de leur mère, et on avait constaté qu'ils n'avaient vu personne, qu'ils n'étaient allés chez personne , qu'en dehors des (lémarches à la mairie pour l'inhumation et de leur présence à l'enterrement, ils n'étaient point sortis.
Qu'était donc devenu le cotîVet ?
Où était l'instrument matériel du crime ?
Ou avait sondé tous les murs, vidé les fosses de la maison.
Rien ! Toujours rien !
Le cabinet noir si^malé par René existait et aurait pu, en effet, cacher quelqu'un, bien qu'on n'y eût relevé aucune trace révélatrice.
11 était vrai également que la concierge buvait, et que la surveillance de la maison était très incomplète et souvent nulle.
Il n'était donc pas absolument impossible qu'un étranger eût pénétré dans la maison, comme le disait René, sans que la concierge s'en aperçut et se le rappelât.
D'autre part, les prévenus ne reyidaient rien dans les interrogatoires, ne fournissaient plus d'arme nouvelle contre eux, mettaient aux abjis toute la sagacité du juge d'instruction, échai)paient à tous ses pièges, ne tombaient dans aucun de ces traquenards que l'instruction secrète sème sous les pas de l'accusé.
D'abord, pendant près de six semaines, Claire n'avait pu être interrogée, puis, quand sa santé avait permis de l'interroger, elle avait répondu simplement :
— .l'ai dit tout ce que je savais. Je ne sais rien de phi.s. Sur René, le secret, l'horrible secret, qui tue moralement,
hébète ou rend fou, qui n'est que la torture moi-ale et raflinée substituée à la torture physique et brutale du moyen âge, n'avait pas produit l'etïét qu'en espérait le juge.
René, frappé par une accusation hideuse et qui devait le révolter ou rabattre, se maintenait et se redressait dans le sentiment de son innocence et de sa dignité.
Une sombre résignation, une froideur farouche, un calme de glace, sur le volcan qui s'agitait dans les protbndeurs de son être atteint des coups les plus cruels, voilà tout ce qu'il montrait.
— Je n'ai rien à répondre et je ne répondrai iilus rien, disait-il à M. Plantain. Vous tournez contre deux orphelins, abandonnés, sans appui, sans moyen de défense, tout
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ce (iiii les iVaiipc et les écrase h leur insu. Vous nous croyez ciiuitalik'S : lu'onvc/ quo nous lo sommes. Moi, Je n'ai pas à prouver noire innocence. Vous lunis accusez, vous nous croyez parricides, — et il Irémissait en prononçant ce mot l)i,i;>iix: — trouvez les prouves dn crime et donnez-les. Me doltMuli'e serait m'a1)aisser et reconnaître (jne je puis être soupçonné.
Ce sy^^<^'^i<^ désespérait le juy'c :
l/iiiiliji'iiaiiou et le respect de soi-niènie inspiraient ;\ ce jeune hounne inexiiérinienté le .système le plus lial)ile, — sans qu'il s'en doutât, ni l'eût prémédité, — (ju'un [U'évenu puisse adopter dans le cabinet d'un juge d'instruction. Plante Plantain reeemmeiieail ù. en jici'di'e la lète. Les photographies répantliU'S partout et l'enquèle continuée à Angers n'avaient donné qu'un résultat, c'est de démontrer qu'en effet une femme, se faisant appeler madame veuve Morisset, avait habité la ville d'Angers, l)endant une quinzaine d'années, d'abord place du Kallielaent, ensuite rue Saint-Laud.
D'où venait-elle ?
Personne n'en savait rien, ou ne se le rappelait. On ne s'inquiète pas tant (lue ea des pauvres gens. On ignorait également si elle avait une famille, et d'où elle était originaire.
On l'avait toujours vue en deuil. On i^e rappelait qu'elle avait dit, en ellet, que son mari était mort au siège de Sébastopol.
Elle vivait péniblement et honnêtement de son travail, élevant ses deux enfants qu'elle aimait avec passion, et (pii semblaient l'idolâtrer.
On avait retrouvé le pensionnat où René avait fait ses études de sciences et de chimie.
Les professeurs ne donnaient sur lui, sur la maturité précoce de son caractère, sur son intelligence, sur son application au travail, que le.mieilleurs renseignements.
On avait toujours cru qu'il s'appelait Morisset, ainsi que sa mère et sa sœur.
La mère n'avait quitté Angers que pour venir directement à Paris, espérant que son fils aîné s'y ferait plus facilement une carrière.
A Paris, comme à Angers, on citait le calme, l'honnêteté, l'union de cet intérieur à trois, si pauvre d'argent, si riche lie vertus et d'altection mutuelle.
Plante Plantain était désespéré.
Il se faisait même un certain revirement, ikui dans le public, mais dans le monde olliciel et judiciaire.
On eût dit que quelqu'un, de loin, s'intéressait aux orphelins et les protégeait.
Le juge d'instruction le sentait, et cela achevait de le troubler et de le démoraliser.
Un beau jour, le procureur général le fit appeler dans son cabinet.
— Monsieur Plantain, lui dit-il froidement, où en est l'attaire veuve Morisset ?
Le juge lui exposa succinctement l'état de l'instruction. Le procureur l'écouta, les sourcils froncés. Quand il eut fini :
— Dans ces conditions, lui dit-il enfin, d'un ton où perçait un blâme évident, on ne peut soumettre l'affaire au jury. Il y aurait acquittement certain, ce qui est toujours lacheux pour la justice et diminue son influence et sa considération aux yeux dit public.
— Et cependant, objecta timidement le juge, écrasé, tremblant, il n'y a qu'eux qui aient pu...
— C'est votre conviction. C'est peut-être la mienne. Cela ne suffit pas. Il faut les relâcher. S'ils sont coupables, leur liberté les perdra, car ils feront quelque imprudence, et on les surveillera. Préparez deux ordonnances de nonlieu, et que demain ce soit fini.
— J'obéirai, monsieur le procureur général , répondit Plaute Plantain tout penaud. Je crois pourtant avoir fait mon devoir...
— Trop, monsieur Plantain, trop. Il faut du zèle, mais avec tact, sans cela on compromet les intérêts sacrés qu'on est chargé de sauvegarder.
Et, sur ces paroles sévères qui étaient sa condamnation, Plaute se retira la mort dans l'àme.
Le lendemain matin, René et Claire se retrouvèrent dans la rue, libres et seuls.
SAIJVKS KT r EUDUS.
Ce mn1in-là, le {jardien ciait entre dans la cellule de René, à Mazas, et, lui avait dit, de ce ton de commandement qui leur est propre :
— Faites votre paquet, prenez tout ce qui aous appartient, et suivez-moi.
Ce n'avait pas été long. Depuis trois raois,le jcuneliommo était au secret. D'ailleurs, per.sonne n'avait demandé à le voir, et il ne connaissait apparemment personne à qui il voulût écrire.
Sa cellule n'était encombrée d'aucun des menus objets que las déteinis riches ou protégés du dehors obtiennent toujours d'y introduire.
(lu lui avait seulement accordé, vers la Un, de faire venir quelques-uns do ses livres de cliimie et de science, et un peu de linge pour se cliangor.
René, croyanî; qu'on allait le transférer ailleurs, ou simplement le transvaser dans une autre cellule, lit drux petits paquets de ses livres et de son linge, et suivit son gardien sans môme l'interroger.
Ici ou là, que lui importait ?
On le mena au bureau par lequel il avait passé pour recevoir son numéro d'ordre, et il apprit alors qu'il était libre par suite d'une ordonnance de non-lieu.
On leva récrou,on lui ouvrit la porte, et il se trouva dans la rue, hébété, flageolant sur ses jambes, grisé par le grand air, le bruit et le mouvement de la vie de tous qui le reprenait.
ZOÉ OHIEN-CHIEN 75
Il fit quelques pas sur le boulevard Mazas et se laissa tomber sur un banc, puis respira Ibrtement à plusieurs reprises.
Il se mouvait comme dans une sorte de rêve, et ne comprenait pas encore qu'il fût libre.
Avez-vous vu un pauvre animal sauvage, au sortir de la cage étroite où longtemps il a vécu renfermé ?
Il se couche d'abord et semble insensible à l'espace, plutôt efirayéet déflant qu'heureux, il ne comprend pas, il lui faut quelques minutes. Peu à peu, il se soulève lentement, s'étire, regarde.
Tout à coup, il dresse l'oreille, son œil s'emplit d'une flamme ardente, tout son corps frémit, son poil se hérisse, il bondit et disparait.
Au bout de cinq minutes, René se redressa ; il se sentait revivre. Un besoin terrible de locomotion s'empara de lui. II ne pensait à rien, à personne. Il voulait marcher. Il s'élança devant lui, courant presque, enlilant les rues les unes après les autres, regardant le ciel, les maisons, les passants, lisant les enseignes des boutiques, allant sans but, sans direction.
Alors l'idée de Claire lui revint brusquement au cerveau.
Où était-elle?
Etait-elle libre aussi ?
Depuis quand ?
Ils ne s'étaient point revus.
Il ignorait qu'elle eût été malade. Sa vie s'était arrêtée, il y avait trois mois. 11 n'en avait conservé que la faculté de souffrir.
Comme l'animal, il voulut retourner au gite, et se précipita vers la rue du Val-de -Grâce.
Dès qu'il y eut mis le pied, on le reconnut.
Les boutiquiers se mettaient sur le pas de leur porfe pour le regarder passer ; des enfants et des femmes s'arrêtaient, le suivaient des yeux ; on chuchotait derrière lui. Il le sentait, sans le voir, et il avait hâte de rentrer, de se cacher, de se retrouver seid^ chez lui !
En entrant sous la porte de la maison, il vit une forme humaine qui fît battre son cœur, assise sur une chaise dans la loge de la concierge.
C'était Claire !
Ils se reconnurent ensemble, poussèrent un cri et tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
D'abord ils ne purent parler ; ils pleuraient, s'embrassaient, se regardaient, ouvraient la houclie, mais c'étaient des sanglots qui montaient à leur gm'gc, non des paroles.
70 ZOK CiriKN-CHIEN
— Coniiiio lu os [làlo (>l inaig-ro! s'écria (mii'ui lionc en l'oti'ouvaut ses idées.
— J';vi manqué mourir ! répondii-cllo, et je no suis encore qu'une pauvre convalesecMi te.
— Montons cliez nous, dii René; nous causerons.
— Nous n'avons plus de clicz noas, répondit Giaire. 11 la regarda suriiris.
— Pondant que nous étions en prison, le propriétaire a liiii saisir pour le ternie dû. On a tout vendu il y a trois jours.
— Ah ! lit René.
— Madame Laurent, continua Claire, en dé-ignant la vieille concierge, deb:)ut dans un coin, qui les regardait îi moitié ennuyée, à moitié émue, et que René n'avait pas vue, a bien voulu me permettre de t'attendre ici, mais il faut ]iartir.
— Partir? répéta René. Partir où ?
— Je ne sais, mais il faut nous en aller. Nous ne pouvons rester ici.
— Mon Dieu ! oui, mes pauvres enfants, balbutia la vieille fennne, qui aurait voulu être bourrue et qui n'y arrivait ([u'àtlenii... A[>rèscequi s'est passé... vous comprenez... le [iropriétaire ne veut plus de vous .. puis, dans le quartier, vous seriez mal vus... on me crierait dessus.. Le monde est si méchant ! Ah ! voici une lettre pour vous, monsieur René... qu'on a a[>portée, hier au soir.
Il la prit machinalement, la mit dans sa poche sans la regarder.
Il écoutait la tête basse.
La clarté commençait à se faire en lui. Une rougeur passagère monta à ses pommettes. Une flamme sombre s'alluma dans ses yeux.
— Viens, dit-il brusquement à Claire.
Et tous les deux pâles, chancelants, tenant chacun leur petits paquets de leurs mains crispées ou détaillantes, ils sortirent, sansreganler derrière eux, et s'éloignèrent, passant sous les feux croisés des regards malveillants ou stupidement curieux des bonnes qui allaient et veiiaient pour les provisions du matin, et des boutiquiers leroces et idiots, qui penchaient la tête pardessus leur comptoir pour regarder ces deux orphelins rejetés par la prison, qu'on avait crus parricides, et à qui on ne pardonnait ni leur malheur, ni les erreurs de la justice, ni leur pauvreté.
Ils marchaient vite, fuyant cette sourde et silencieuse proscription, lui, les yeux obstinément baissés.
Il sentait que s'il les eût levés, que s'il eût rencontré un
(le ces regards qui le transperçaient, il était capable de commettre un crime.
Ils gagnèrent le boulevard Montparnasse, et se laissèrent tomber sur un banc, sous les grands arbres, lorsqu'ils furent assez loin pour se croire un peu dépaysés et comme en une contrée étrangère.
C'était une belle matinée, chaude et ensoleillée des premiers jours de mai. Une foule joyeuse passait sur le boulevard.
Tout le monde avait l'air sûr de soi, à son aise dans la vie.
Il y avait des femmes avec leurs maris, des enfants avec leurs mères.
Les uns et les autres allaient à leurs affaires, sortaient de chez eux, y rentraient, ou y rentreraient tout à l'heure.
Ils restèrent longtemps immobiles, silencieux.
— Te rappelles-tu, dit tout à coup René, ce tableau qui montre le Crime poursuivi par la Justice et le Remords, que nous avons vu souvent au Louvre ?
Sa sœur lai serra la main.
— C'est notre histoire !
Et il éclata d'an rire nerveux.
— Frère ! répondit Claire, sois calme et courageux. J'ai besoin de toi. Que vais-je devenir, si toi, le plus fort, tu t'abandonnes !
René tressaillit, l'enveloppa d'an regard passionné où les lueurs farouches, allumées par la révolte contre un sort injaste et cruel, s'eftacèrent dans la lumière de l'amour fraternel.
— Tu as raison, flt-il, tu me restes ! et je me dois à toi.
— Tu te dois aussi à notre mère qu'il faut venger! A notre honneur qu'il faut racheter.
— Oui, nous avons une tâche rude...
— Et sacrée ! ajouta la jeune tille. Jure-moi de fy consacrer. Pour moi, c'est décidé.
— Oh ! je le jure ! Oui, je la vengerai! Je nous vengerai !
Les passants regardaient d'an œil curieux ces deux beaux jeunes gens, pâles, aftaissés, effarés de cet efiarement de l'animal pourchassé, qui ne voit que des ennemis et des embûches autour de lui, et ne sait ce qui lui mérite cette njalédiction et cette agonie.
La beauté de Claire, S(jn air njaladif, attiraient l'attention.
— Entrons quelque part, dit brusquement René. Nous ne pouvons rester là. Ces paquets nous gênent, et on nous
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observe. Voilà (Umix sergents do villo qui se prDnièiient obstinément devant nous.
Ils n'avniont ])as l'air do tout le monde, et ils avaient l'air lualbeurenx. Cela inquiète la polict^
— As-tAi do rarfj^cnt? tlenianda Claire. IMni, je n'ai rien ! René se touilla. Il ne se rappelait plus qu'on lui avait, au
fj^rcUe de Mazas, restitué sa montre tl'argent et de la menue monnaie.
Le tout se retrouva dans la poche de son yilet. Il avait trois francs cinquante. Et il était onze heures.
— Tu dois avoir laim, Claire?
— La tôte me tourne, ami.
— C'est sans doute le besoin. Voici un marchand de vin. Nous verrons après.
On les installa dans an petit cabinet sombre, mais où ils étaient seuls, du moins, et cela leur lit du bien.
Us mangèrent quelques bouchées, burent un verre do vin, et se sentirent mieux.
Asftis l'un lires de l'autre, ils se serraient, se prenaient les mains, à demi consolés dans leur horrible malheur d'être deux à le supporter, devenus l'un pour l'autre l'univers entier.
Ils se racontaient leur longue agonie, elle à la Conciergerie, lui à Mazas.
— Maintenant, il faut vivre, ajouta René.
Ils étaient si jeunes que l'espoir rentrait en eux, fouetté jiar le verre de vin auquel ils n'étaient pas habitués et qu'ils avaient vidé incousciennnent.
— Il nous faut un gîte pour ce soir, continuait le frère.
— Pour cela il faut de l'argent, dit Claire. Où en trouver? Où trouver de l'ouvrage?
— Tu es si faible ! murmura le jeune homme en la regardant. Ecoute, reste ici. Tu garderas nos paquets et tu te reposeras. M. X... est un honnête homme, il m'aimait, je crois. Il me reprendra, et nous pourrons vivre.
Claire sourit tristement.
Il ne vit pas ce sourire: il ne voulait pas le voir.
— Tiens ! J'y cours à présent. Je te retrouverai ici.
11 paya le marchand de vin, trois francs, le i)ria de permettre à sa sneur de l'attendre et de gai'der leurs paquets, et s'élança au dehors, plein d'une lièvre qu'il prenait pour une promesse de succès.
En dix minutes, il arriva haletant rue do rAbbé-do-l'Epée, sonna à la porte, demanda au concierge, stupéfait à sa vue, M. X... et, sans attendre la réponse, connaissant la maison, gagna le cabinet du directeur
Il était assis à son bureau et leva les yeux sur le visiteur qui lui arrivait.
En reconnaissant René, le brave homme tressaillit et poussa un cri de surprise.
— Vous ! fit-il. Que venez- vous faire ici ? On vous a donc relâché ?
— Ce matin.
— Je savais bien que vous étiez innocent ! grommela M. X.
— Oh ! merci ! monsieur, dit René attendri. C'est la première bonne parole que j'entends !
Et il lui tendit la main.
]\I. X... prit cette main d'un air embarrassé et la serra à peine.
— Vous venez chercher ce qui vous est dû ? balbutia-t-il. Il fouilla dans son tiroir.
— Vous n'aviez fait que trois semaines sur votre mois... Il hésita.
— Mais, voilà votre mois entier.
Et il lui mit un billet de banque de cent francs dans la main, en se levant comme pour le congédier.
— Mais, demanda René bégayant, est-ce que je ne reviendrai pas?...
M. X... gardait le silence.
— Est-ce que vous me chassez ? Est-ce que je ne continuerai pas mes leç(.)ns comme par le passé ?
— Malheureux r s'écria le directeur, vous ne savez- donc pas que vous m'avez presque ruiné ! Depuis votre afïaire, j'ai perdu la moitié de mes élèves, et si je vous reprenais, je pourrais fermer mon établissement! Non, c'est impossible ! Je le regrette, mais c'est impossible. Le scandale a été trop grand, et les familles ont leurs susceptibilités que je comprends !... que vous devez comprendre. Adieu ! monsieur René. Adieu !
Il le poussait vers la porte.
René sortit, chancelant comme un homme ivre, et regagna machinalement la boutique du marchand de vin, où Claire devait l'attendre.
Claire n'y était plus.