‹ Zoé Chien-ChienChapitre 11 sur 68 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

Dans la disposition cruelle (resprit où il se trouvait, rendu plus sensible par les coups répétés qui ne cessaient de le frapper, cette absence inattendue de sa sœur causa à René une commotion violente et une sorte do douleur aiguë.

Ils étaient, d'ailleurs, dans une position si criiique, l'un et l'autre, entourés de tant de menaces vagues et de douleurs trop réelles, qu'il était naturel que tout événement lui causât de l'inquiétude et prît à ses yeux des proportions tragiques.

Où pouvait-elle être?

Pourquoi avait-elle quitté l'abri momentané, où il comptait la retrouver ?

Le marchand de vin interrogé ne put le rassurer.

Selon lui, peu de minutes après le départ de son frère, Claire avait déclaré qu'elle allait faire une commission dans le quartier et reviendrait tout de suite, en priant le boutiquier de garder les paquets, qui, en effet, se trouvaient là, dans un coin.

René ne put même apprendre de quel côté elle s'élait dirigée.

11 ne pouvait donc qu'attendre, et c'est ce qu'il lit, la mort au cœur, la lièvre au cerveau.

Pendant deux heures il resta là, en proie aux rêves d'imagination les plus insensés, prévoyant tous les malheurs et tons les accidents, presque fou d'inquiétudcî, dévoré d'une angoisse qui approchait du délire, se disant :

— Si, à quatre heures, elle n'est pas là, je me tuerai ! Je n'ai plus qu'elle ; si je la perds, à quoi bon vivre?

Enfin, la porte du petit cabinet particulier où il s'était rérugié s'ouvrit et Claire parut.

Elle était visiblement lasse et semblait ne se traîner qu'avec peine.

Une chaise était là. Elle s'y laissa tomber.

— D'où viens-tu donc ? lui demanda René. Tu m'as fait bien souffrir !

— J'ai voulu chercher de l'ouvrage, moi aussi, lui répondit-elle d'une voix entrecoupée. J'ai couru aux deux magasins pour lesquels je travaillais avec ma mère.

— Eh bien, comment t'a-t-on reçue ?

Claire baissa la tète.

— Et toi, dit-elle faiblement, qu'as-tu trouvé près de M. X... ?

— 11 m'a chassé, répondit sourdement René. Ma présence aurait liait fuir ses élèves et causé sa ruine. Je suis un pestiféré !

— Comme moi ! flt-elle.

René bondit.

— On t'a chassée aussi ?

— Oui !

— On t'a refusé le travail ? On t'a refusé de vivre ?

— Oui !

— Les lâches ! les brutes ! murmura René en grinçant des dents. IMoi encore, passe. Ma présence dans l'institution puuvait effaroucher les parents. Mais tui, qui emportes ton travail chez toi, que personne n'aurait vue... Est-ce que tes broderies sont signées ? Est-ce que ceux qui les achètent s'inquiètent de savoir qui y a brûlé ses yeux, usé sa santé ?

Il s'arrêia, le sourcil froncé, blême d'une mauvaise colère.

— Est-ce qu'on t'a manqué de respect ? Est-ce qu'on a été grossier envers toi ?

Il était prêt à chercher querelle h l'univers entier, à se lancer dans une révolte insensée contre le monde et ses Il ré jugés.

— Non, dit Claire, on a été très poli, au contraire; on m'a déclaré seulement que j'étais remplacée, que, nem'ayant pas vue depuis trois mois, on avait pris d'autres ouvrières, qu'on n'avait plus besoin de moi. Je voulais insister, mais les commis de magasins me regardaient, chuchotaient, ricanaient; des clients, qui avaient vu ma photographie, me reconnaissaient... je me suis enfuie !

— Et alors ?

— Alors, j'ai frappé à toutes les portes, je me suis présentée dans vingt magasins inutilement.

René se rongeait les poings.

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— Dans los uns, on n'avait hcsoin de pcr.-^oiino ; dans les auii'cs, on mo demandait mon adresse... et tn comi)i'onds...

Il y ont un long- silence entre ces dcnx proscrits, que la sociéiê entlèrOi semblait vonloir écraser ou repousser do son sein.

René rejirit enfin la parole.

— Claire, lui dil-il, lu as eu tort, .le neveux [dus (pie tu t'exposes à ces humiliations. C'est à moi de te nourrir.

— Avec quoi, pauvre frère, jinisquc tu n'as rien? VA, d'ailleurs, je veux ti'availler, moi aussi, t'aidcr.

— J'ai ceiit francs ! les voil;\. M. X... m'a paye un mois entier. Nous allons prendre deux chandjres, et, avec le reste, nous vivrons bien un mc-is. En un mois, je trouverai (piclque chose.

— Et si tu ne trouves pas ?

— Si je ne trouve pas... Avec 50 centimes, on achète assez de charbon pour débarrasser la terre de deux maudits !

— René, nous n'en avons i)as le droit. Nous avons autre chose à faire, un devoir que je n'oublierai pas à remplir. Quand nous connuitrons l'assassin de noire mère, quand nous l'aurons puni, oui, nt)us pourrons mourir, et ce sera avec joie, — ajouta-t-elle, — car j'ai horreur de la vie et des honmies qui sont lâches et cruels, en etîet ! Mais, d'ici là, tant qu'il me restera un souffle, tant que je pourrai penser, agir, je lutterai, et rien, non, rien, ne me rebutera.

René regarcla sa souir avec surprise.

11 ne lui connaissait pas cette énergie; et, en la voyant si frêle, si pâle, si épuisée, si brisée, sortant à peine de l'enfance, mais prête et résolue a entreprendre une lutte devant laquelle beaucoup d'hommes auraient reculé, il éprouva une admiration attendrie et comme un peu de houle de son propre découragement.

— Claire, lui dit-il entin, je t'admire et je serai digne de toi. FAi bien, oui, c'est une f^ataille, une bataille sans merci, une bataille au couteau, que nous avons à livrer... ne comptons que sur nous et combattons.

Alors, ils cherchèrent ce qu'ils allaient faire tout d'abord.

— Le plus pressé, c'est d'avoir un logement quelconque, et cela immédiatement.

— Mais on nous demandera notre nom ! fit-elle.

— EL nous n'en avons plus, ricana René. Pas même cela ! pas même ce qu'a le plus misérable enfant trouvé. Nous n'existons pas! Le dernier des mendiants a un état civil... Et nous...

11 secoua la tête pour repousser le liot montant du désespoir.

— 11 font en prendre un quelconque! continua-t-il, le \)his simple, le plus vulgaire... Durand par exemple.

Alors, se chargeant des paquets qui représentaient tout leur avoir actuel, tout ce qui leur restait du passé, ils s'éloignèrent ù, la recherche d'un abri pour la nuit, d'un gite, où ils pussent se réfugier, souffrir et pleurer entre eux, loin des regards importuns.

Ce ne fut pas très lacile.

Ou le prix du loyer était trop élevé pour leur maigre bourse, ou leur jeunesse et la beauté de Claire inspiraient des soupçons, et on leur demandait des renseignements et des papiers.

Ils avaient, quoi qu'ils fissent, l'aspect de fugitifs, de gens en dehors des règles ordinaires, en marge de l'état social.

Cela se sent, cela se devine à tout.

La lassitude et le découragement les brisaient et les marquaient davantage encore, à chaque instant, de ce sceau du malheur et de Texception devant lequel se ferment les cœurs et les portes.

Enfin, vers le haut du faubourg Saint-Jacques, ils trouvèrent un de ces garnis sordides, une de ces maisons douteuses, d'aspect repoussant et lugubre, où les déclassés et les vaincus, les révoltés et les coquins sont accueillis, — bouges et refuges tout ù, la fois.

Là, on ne leur demanda ni renseignements ni papiers. On se contenta de ce qu'ils voulurent dire et du nom qu'ils voulurent donner, et, moyennant 40 francs par mois, on leur accorda deux cabinets, sans cheminée, presque sans meubles, mais contigus, en n'exigeant qu'une quinzaine d'avance, soit, vingt francs.

Ces cabinets étaient carrelés et couverts d'une sorte de crasse humide. Sur les murs, des papiers gras et déteints ou déchirés. Une couchette avec des draps jaunis et usés. Une table de bois blanc, et dessus une cuvette et un pot à l'eau égueulé. Deux chaises de paille boiteuses, une commode dont les tiioirs n'avaient plus de serrure. Aux fenêtres des rideaux de calicot, brodés par le passage des mouches. Un air épais et imprégné d'une odeur de vice et de moisi. Quelque chose de sale et de glacé, de gluant et de cyniquement laid.

On devait y grelotter au cœur de l'été.

Quand ils se virent là, seuls, en face l'un de l'autre, osant à peine marcher de peur défaire dti bruit, parlant bas d'instinct, ils comprirent plus amèrement encore la réalité de leur posiiion et ce qu'ils avaient perdu.

Ils se rappelaient le petit appartement si pauvre, mais

f<i pntpre, de la nw du Val-ile-GrAce, plein de la chaleur saine des alleftioiis île liiniille; ces meubles, plus que sin)[)les, mais ivinplis de souvenirs et devenus des amis.

Ils revoyaient leur mère avec ses sourires, sa tendresse qui les couvait et les encourageait, qui Taisait un nid de cet intérieur et une joie de ces Tristesses, par son activité douce et sa sollicitude toujours éveillée.

Et maintenant, que leur reslait-Jl ?

Rien !

Tout cela avait disparu. On leur avait tout pris, jusqu'aux objets les plus cliors et (|ui n'ont aucune valeur, mais qui sont des trésors pour les malheureux, parce qu'ils contiennent des morceaux de leur coeur.

Ils n'avaient ])lusdemére.

Us n'avaient plus de nom.

S'api)elaient-ils seulement Claire et René?

Ils n'avaient plus de place au soleil.

La vie se dressait devant eux, sombre, désolée, menaeante, et, dans l'ombre, ils sentaient des ennemis à l'aHut, prêts à les frapper encore.

Derrière eux, la prison.

Devant eux, la laim et la malveillance de tous.

Autour d'eux, la solitude et l'inconnu.

Ils ne dînèrent pas ce soir-là.

Ils n'avaient pas faim ; et, d'ailleurs, il fallait ménager les pièces de cent sous (pii leur restaient.

Quand la nuit lut venue, ils se retirèrent chacun dans son cabinet, laissant ouverte la porte de communication, pour s'entendre au moins respirer et se convaincre qu'ils n'étaient pas dans une tombe.

En quittant son paletot, René flt tomber une lettre de sa poche de côté.

11 la contempla surpris, ne se rappelant pas d'abord que la C(Micierge de la rue du Val-de-Grâce la lui avait remise le matin.

Il ne l'avait point regardée sur le moment, et l'avait complètement oubliée.

11 la ramassa, interrogea l'écriture, tressaillit, et déchira l'enveloppe d'une main tremblante, tandis qu'un flot de sang montait à ses joues, et qu'on pouvait voir les battements de son cœur.

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